C. — Le sacrifice
L'historien protestant K. G. Goetz {Die Ahendmahlsfrage, p. i84) remarque que, dans l'interprétation de la tradition patristique relative au sacrifice eucharistique, les historiens protestants du dogme se sont bien rapproches des positions catholiques. Pour apprécier la justesse de cette remarcjue, il suffit de lire F. Kattenbusch, art. ^Jesse, dans Realencyklopàdie, xii, 664-685; même progrès chez les anglicans : M. GoRE(7'Ae hody of Christ, p. iS^) commence son chapitre sur le sacrifice eucharistique par ces mots : « Il est indubitable que, dès la date la plus « ancienne, l'Eglise chrétienne a regardé l'Eucharis- « tie comme un sacrifice. »
Cette conception se rencontre, en effet, déjà dans la Didaché (xiv, i-3^ : « Au jour du Seigneur, dans « votre réunion, rompez le pain et rendez grâces « (£v;^a5iJT/;(7aTï), après aAoir confessé vos péchés, « pour que votre sacrifice ((/vt(k) soit pur » ; et l'auteur confirme son conseil en citant la prophétie de Malachie (i, 11) sur le « sacrifice pur » qui sera offert en tout lieu. On retrouve la même idée chez S. Clément DE Rome : les oblations des prêtres chrétiens sont rapprochées par lui des sacrifices offerts par le sacerdoce juif (I Clem., xL-xLiv). S. Justin insiste davantage sur le caractère sacrificiel de TEucharistie : dans le Dialogue (xli, lxx, cxvi, cxvii) il lui applique la prophétie de Malachie (i, 11) et en même temps il spécifie que cette oblation eucharistique est faite en souvenir de la passion du Seigneur.
Ainsi qu'on l'a dit plus haut (col. 1566), M. Wieland pense que jusqu'à S. Irénée les chrétiens ne connaissent d autre sacrifice que la prière et l'action de grâces (Mensa und Confessio, p. 47-52 ; Der l'orirendische Opferbegriff, p. 34 131; cf., dans l'autre sens, Dorsch, Der Opfercharakterder Eucharistie, p. 220-276, et aussi Renz, Geschichte des Messopfer-Bes^riffs, I, p. 142-179). C'est une interprétation inexacte des textes : sans doute, les apologistes.
EUCHARISTIE
dans leurs discussions soit contre les Juifs soit contre les païens, répètent volontiers que les chrétiens nont d'autre sacrifice que la prière et l'action de grâces ; Justin, I Apol., XIII, Dial.. cxvii: Athénagore, Légat., \ui\ Mi.nucius Félix, Octarius. xxxii, 2. Ceci s'entend en ce sens que les chrétiens n'ont pas de sacrifice sanglant comme en ont les juifs et les païens, et aussi (Renz, p. 154), que leurs sacrifices ne sont pas des sacrifices absolus et indépendants comme ceux des païens, mais des sacrifices relatifs et commémoratifs. Mais ces textes ne peuvent nous faire oublier que, pendant tout le second siècle, la prophétie de Malachie sur le « sacrifice pur » est appliquée à l'eucliarislie. et que l'eucharistie est représentée, surtout chez saint Justin, comme une commémoration de la Passion.
La conception du sacrifice eucharistique est peu précise chez S. Irénée {Ad^\ haer., IV, xvii, xviii). Cf. Massuet, in h. l. ; Feiardext {P. G.. VII, 1^18-1725); Grabe (lyoS); Rexz, /. /., p. i86. Elle est plus ferme chez les docteurs africains iTertclliex (/>e /;«<//(■///«, II) écrit en interprétant de l'Eucharistie la parabole de lenfant prodigue : « Recuperabit igitur et apos- « tata vcstem prioreni, indumenluin Spiritus Sancti, (i et annuluni denuo, signacuhini lavncri, et rursus « illi mactal)itur Chrislus... » S. Cypriex développe beaucoup plus amplement la doctrine du sacrilice eucharistique dans sa lettre exiii'; cette lettre a pour but de maintenir ou de rétablir la tradition chrétienne, violée par les aquariens et de montrer la nécessité de la consécration du vin; à cette occasion, S. Cyprien rappelle les principaux traits de la doctrine eucharistique, ceux surtout qui en déterminent le caractère sacrificiel; il est nécessaire de reproduire ici ces textes très importants (éd. Hartel, p. 701-717):
4. Qui magis sacerdos Dei summi quani Dominus noster lesus Chrislus, qui sacrificiuin Deo Patri obtulit et oblulit hoc idem quod Melchisedech ohtulerat, id est panom et vinum, suum scilicet corpus et sanguinem. 7. Quomodo ad potandum vinum veiiiri non potest nisi Ijotruus calcetur ante et premalur, sic nec nos sanguinem C'iristi possemus bibere. nisi Christus calcatus prius fuisset et pressus et caliceni pi'ior hiberet, quo credentibus propinaret. 9. Iiiveniirais calicem mixtum fuisse qiiem Dominus obtulit et vinum fuisse quod sanguinem dixit. Unde apparet sanguinem Ciiristi non ofl'erri, si dosit vinum calici, nec sacrificium dominicum légitima sa:iclilicatione celebrari, n'si oblatio et sacrificium nostium respondorit passioni. 14. Si Christus lesus Dominus et Deus noster ipse est suinmus sacerdos Dei Patris et sacrificium Patri se ipsum obtulit et hoc fieri in sni commemorationem praecepit, utique ille sacerdos vice Ciirisli ■V cre fungitur, qui id quod Christus fecit imitatur et sacrifiiium verum et plénum tune ofFi'rt in Ecclesia Deo Patri, si sic incipiat offerre secundum quod ipsum C'iristum videat oblulisse. 17. Quia passionis eius montionem in sacrificiis omnibus facimus, ])assio est cnim Doinini sacrificium quod oflerimus, nihil aliud quam quod ille fecit facere debemus.
La signification de ces textes est très claire : elle peut se résumer ainsi : à la cène, le prêtre souverain, Jésus-Christ, a ofTert à Dieu son Père son corps et son sang en sacrifice(4,i ')); lemèmesacrifice esloflcrl aujourd'iiui par les prêtres (jui tiennent la place du Ciirist {\[^); ce sacrifice n'est autre (jue la j^assion du Christ (17, cf. <)); celle relation de l'Eucharistie à la l)assi()n est si essentielle que, si le Christ n'avait pas soulferl, il ne pourrait y avoir de conmiunion eucharisliiiue (7). Ce sont là tous les traits essentiels de la théologie catholique du sacrifice eucharisliqiie. Cf. Renz, p. 219-233.
5. Cyprien nous atteste aussi l'usage d'ollrir le sacrifice de la messe pour les vivants et pour les morts : Epist. xvi, 2; xvii, 2; 1,2; la même attestation se trouvait déjà chez Teutullikn, De coruna, m; De mono^,, x; De exhort. castit., xi.
Origèxe affirme très énergiquement, d'une part, l'unicité du sacrifice de la croix (fri Levit, hom. ix, 2 [P. G., XII, 009]), d'autre part, le caractère sacrificiel de l'Eucharistie et sa valeur propitiatoire {ibid., :o, [523], Hom. xiii, 3 [547]).
S. Cyrille de Jérusalem expose le dogme du sacrifice eucharistique avec autant de précision et de fermeté que celui de la présence réelle et de la transsubstantiation : Catech. myst.,x, 8-10 : la messe est pour lui un sacrifice spirituel (^--^rjuv-tyr, Oj7ix), un culte non sanglant (àv'yi'y.a/.Tîç Jy.rpiiy:), où '( nous ofirons le Christ immolé pour nos péchés », et ce sacrifice est propitiatoire pour les vivants et i)our les mort=. Le théologien luthérien cité ci-dessus (col. 157^). Plitt, écrit de cette doctrine du sacrifice eucharistique (p. i53) : « Tota Ecclesiae Romanae doclrina tantum « non totidem verbis apud Cyrillum invenitur. »
Chez les Pères postérieurs, on retrouvera la même doctrine, caractérisée par ces deux traits principaux. «) L'Eucharistie est un sacrifice véritable quoique non sanglant : S. Grég. de Naz., Epist. clxxi (P. G., XXXVIL280); Carm. I, 11, 17, 1 3 (XXXVII, 782); II, I, 17, 39 (1264); S. Jean Ciirys., In « yidi Dumiiutm », hom. VI (LVI, i38); In S. Eustaih., 1 (L, 601); De sacerdot., m, 4 (XLVIII, 642); In Rom. hom. viii, 8 (LX, 465); /« Hebr. hom. xiv, i (LXIII, iii), etc.; cf. N.vegle, /. /., p. 148-232; S. Cyrille d'Alex., De adorât, in spir. et verit., 10 (LXVIII, 708); etc., cf. Weigl, /./., p. 22o;S, JeaxDamasc, De fîdeoilhod., IV, i3 (XCIV, 1149); De imag., II, 17 (i3o4); S. Am- BROisE, In Luc, i, 28 (P. L., X"V, i545); In Ps. xxxviii, 25 (XIV, io54-io55); S. Jérôme, Epist. xxi, 27 (XXII, 388); In Tit., i, 8 (XXVL 568); In Ezech., xlvi, i3 (XXV, 462); S. Augustin, De Cis-it. Dei, XVII. xx, 2 (XLI, 556); Quaest. evang., n, 33 (XXXV, i346), etc. Cf. M. Blein, Le sacrifice de l'Eucharistie d'après S. Augustin (thèse de Lyon, 1906); Portalié, art. cité, col. 2421. — C'est sur cette doctrine du sacrifice eucharistique que s'appuie l'interprétation, d'ailleurs inexacte, que donnent plusieurs Pères du triduum mortis : ils le font commencer à la cène, oii le Ciirist peut être déjà considéré comme mort, puisqu'il s'offrait comme victime : S. Grégoire de Xysse, Orat. I de Christi resurr. (P. G., XLA'I, 612); Apiiraate, Serm. xii, 6 (éd. Gi-affin, I, 517); S. Ephrem, E\-ang. concord. exposii., xix (éd. Mosingcr, p. 221); cf. />/'dascal. (éd. Funk, II, p. i3-i4). ps. August., In symboL, 6 (P. L., XL, 657).
/>) L'Eucharistie est un sacrifice, en tant qu'elle représente le sacrifice de la croix et nous fait communier à la Passion du Seigneur : S. Grég. de Naz., Carm., I, 11, 34, 237 {P. G., XXXVII, 962); S. Jean Chrysostome, In Hebr. hom. xvii (LXIII. i3i; texte important pour l'inlerijrélation de l'épilre aux llé])reux, et pour la théologie du sacrifice eucharisti- (lue); Ad^: lud., m, 4 (XLVIII, 867); //; Act. hom., xxi (LX, 170); S. Cyrille d'Alex., (ilaphrr. in Exod., 2 (LXIX, 428). etc. Cf. Renz. I, p. 448 sq.; S. Jérôme. Ads'. lo^in., II, 17 {P. /.„ XXIII, 3ii); S. Augustin, Kpist. xcviii, 9 (XXXIll, 363-364); Cont. Faust., vi, 5 (XLll, ;>3i): ^x. 18-21 (382-o85). Cette relation essentielle du sacrifice eucharisticpie au sacrifice delà croix a été particulièrement étudiée par Re.nz; le premier volume de son Histoire de la conception du sacrifice de la messe (Die Geschichie des Messopfer-Begriffs, Freising, îqoi) est intégralement consacré à suivre le dévehippement de cette doctrine dans l'Ecriture et dans la tradition patristiquc.
I\ . — Le mystère de l'Eucharistie
L'étude de l'Ecriture et de la tradition a montré les preuves certaines de la révélation du dogme de
EUCHARISTIE
l'Eucliaristie. Cette constatation toutefois ne fait pas tomlter toutes les objections: pour ce mystère comme la plupart des autres, ce qui déconcerte le plus g^rand nombre d'esprits, c'est moins le fait de la révélation que l'objet de la révélation; sans doute on soulève beaucoup de difficultés liistoriqvies, qu'il faut résoudre; mais l'objection capitale, avouée ou tacite, se prend du mystère lui-même. C'est ainsi, par exem- I)le, qu'A. Ri'iviLLE écrh'Ait {Manuel d'instruclian religieuse, 200-25 1) : « Le dogme catholique, qui ne date « sous sa forme arrêtée que du xi" siècle, est aussi « contraire au bon sens qu'aux textes. Il suppose M que le même corps peut être présent en plusieurs « lieux à la fois; que la substance d'un corps peut « totalement changer sans que les accidents (couleur, « forme, dimensions, saveur, odeur, etc.) éprouvent « le moindre changement; que. Jésus-Christ présent, K ses apôtres assis à la même table ont pris et mangé « leur maître, etc., etc. El quelle inutilité dans ce « miracle monstrueux! » Cf. Calvix, Instit. chrét., IV, XVII, 2^; Grétillat, /. l., IV, 5o6 sq. ; Lobstf.ix, La doctrine de la Ste Cène, p. i63 sq. ; Mo.nxier, art. Cène, Encyclopédie des sciences religieuses, II, p. 'j-g, etc.
Pour répondre à ces objections, il faut d'abord dissiper l'équivoque crééepar nos adversaires autour de la notion même de mystère. Autre chose est une doctrine mystérieuse, autre chose une doctrine contradictoire. Nous prétendons que, dans les dogmes chrétiens, et, en particulier, dans le dogme de l'Eucharistie, on ne peut démontrer avec certitude aucune contradiction, et sur ce point nous insisterons tout à l'heure; nos prétentions ne vont pas plus loin; nous croyons que l'objet de notre foi est mystérieux et que, par conséquent, nous ne pouvons en démontrer intrinsèquement ni l'existence ni même la possibilité. Volontiers nous répétons ce que saint HiLAiRE écrivait de l'Eucharistie {De Trinit., VIII, 1/4. P.L., X, 24;) : « yon est humano a ut saeculi sensu in ' Dei rébus loquendum... Quae scripta sunt legamus, et quae legerimus inteliigamus. et tuniperfectae fidei officio fungemur... »
Nous ajoutons même que le caractère mystérieux du dogme eucharistique confirme notre foi, loin de l'ébranler. Sans doute, si la Cène n'est qu'une commémoraison symbolique, comme le veut ZAvingle, elle n'a plus rien qui nous déconcerte, mais aussi elle n'a plus rien qui nous dépasse ; nul, sans doute, ne sera tenté de dire, comme àCarpharnaiim : Durus est hic ser.'HO ; mais nul ne comprendra, en présence d'une institution si familière, si simplement humaine, ni le trouble des disciples, ni l'accent mystérieux des paroles du Christ. Les hérétiques du xvi' siècle, moins rationalistes et plus religieux que ceux d'aujourd'hui, comprenaient pour la plupart ce caractère nécessairement mystérieux du dogme chrétien, et un des efforts principaux de Calvin a été de l'assurer à sa doctrine : Instit. chrét. IV, xvii, 2^; Dilucida explicatio sanae doctrinae de vera participatione carnis et sanguinis Christi {Genevae, i56i), p. 28; aujourd'hui ses disciples l'ont éliminé, condamnant ce qu'ils jugent non sans raison une « représentation fantastique » (Lichtenberger, art. Cène, Encyclopédie, II, p. 701). Ce n'est pas aux hommes, en effet, qu'il appartient d'introduire des mystères dans le dogme; leur devoir est d'y reconnaître et d'y croire ceux que Dieu leur a révélés.
D'autre part, si la raison est déconcertée par le mystère eucharistique, elle n'j- constate avec certitude aucune contradiction. Pour mettre ce lîoint en lumière, nous exposerons brièvement l'interprétation rationnelle du dogme, telle que S. Thomas la proposée (1II«, ([. ;3-83).
Cette doctrine suppose que le monde matériel est autre chose qu'un réseau d'apparences sensibles et qu'il est formé aussi de réalités sous-jacentes que l'esprit seul peut percevoir ; elle suppose de plus que non seulement ces deux ordres de réalités sont distincts, mais que, malgré la relation transcendantalc qui les unit, ils peuvent être miraculeusement séparés l'un de l'autre. Partant de la conception péripatéticienne des accidents absolus (cf. Aristotk, Métaph., IV, 3, 1029 a i3), S. Tuomas montre qu'on ne peut prouver que Dieu ne puisse soutenir miraculeusement dans l'existence la quantité et, par elle, les autres accidents, après que la substance du pain a été convertie au corps du Christ (III'>, q. 77, a. 1,2). D'autres théologiens, i)artant du dynamisme de Leibniz, distinguent entre la substance conçue comme principe d'énergie (îvjo/îik) et l'impression qui en émane {hip-/r,y.y.) (ainsi Fraxzelix, JDe eucharistia-, II. 290). Quelle que soit la conception philosophique à laquelle on s'attache, on devra maintenir la distinction des objets sensibles et des objets intelligildes, et la séparation possible, — par miracle, — des uns et des autres.
A. — La présence réelle et la transsubstantiation
Le catéchisme du concile de Trente (n. 2G sq.)j énonce ainsi les traits essentiels du mjstère de l'Eucharistie : « Dans ce sacrement il y a trois vérités « souverainement admirables, que la foi catholique « croit et confesse sans aucune hésitation. La pre- « mière est que le corps véritable du Christ, celui-là « même qui, né de la Vierge, siège aux cieux à la « droite du Père, est contenu dans ce sacrement. La « seconde est que rien de la substance des éléments « ne reste dans le sacrement... La troisième est que « les accidents restent sans svijet d'une façon admi- « rable et inexplicable. »
Ces trois traits du dogme eucharistique ont déjà été reconnus dans la doctrine scripturaire et traditionnelle ; l'étude théologique en fait apparaître la cohésion.
Elle ne Aise pas d'ailleurs à en effacer le mystère; loin de là : ce n'est qiie par la considération attentive du mystèrequ'onpeutparvenir à une conception rationnelle du dogme chrétien et, en particulier, du dogme de l'eucharistie. Les doctrines héréti({ues se reconnaissent en général à ce qu'elles présentent d'abord à l'esprit des conceptions accessil)les, parce que purement humaines, mais l'engagent ensuite dans des contradictions insolubles ; tout au contraire, la doctrine catholique met d'abord le fidèle en face d'un mystère qui le déconcerte; mais ensuite la confession du mjstèrelui fait saisir tout le reste ; et par là encore se vérifie la maxime augustinienne : Credo ut intelligam. Ainsi en est-il de l'Eucharistie : rien ne dépasse plus nos idées humaines que le dogme de la transsubstantiation ; c'est par là cependant que tout s'éclaire: la présence du corps du Christ dans l'hostie, en tant de lieux différents ; sa présence totale en chaque parcelle; la permanence des apparences sensibles du pain et du Ain, tout cela est sai^i par le théologien catholique dans la confession de la transsubstantiation; mais, s'il al^andonne ce dogme primordial, toute la synthèse dogmatique se disperse en un chaos de propositions contradictoires.
Le concile de Trente définit la transsubstantiation une conAcrsion admirable et singulière de toute la substance du pain en toute la substance du corps du Christ, et de toute la substance du Ain en toute la substance de son sang, les apparences sensibles du pain et du A'in continuant d'ailleurs à exister. Ces paroles marquent assez ce qui distingue la trans-
EUCHARISTIE
substantiation de toutes les transformations naturelles : dans celles-ci, il n'y a pas changement de toute la sul)stance d'un corps en toute la substance <l"un autre, mais seulement changement de forme substantielle, la matière étant le sujet de cette transformation ; l'agent secondaire, qui opère ce changement, ne peut atteindre plus profondément ; et encore n'est-ce que par une série de transformations accidentelles qu'il provoque et produit cette transformation substantielle. Par la transsubstantiation, au contraire, Dieu atteint immédiatement la substance et il l'atteint tout entière; parce qu'elle dépend totalement de son action créatrice, elle peut être totalement convertie par lui.
Si l'on comprend cette ditTérence essentielle qui distingue, à son origine, la transsubstantiation de toutes les transformations naturelles, on la reconnaîtra aussi dans son terme. La substance du pain ne s'additionne pas au corps du Christ, n'entre pas en composition avec lui, elle est transsubstantiée en lui. C'est ici surtout qu'on constate combien l'analogie de l'assimilation vitale est décevante : le pain que nous nous assimilons par la nutrition accroît notre corps et répare ses perles : c'est (pie la matière que notre àme saisit en l'informant n'a pas été changée ,«n la matière de notre corps, mais s'additionne à elle. Si, au contraire, selon la définition de Trente, toute la substance du pain est changée en toute la substance du corps du Christ, rien de pareil ne se produit : il n'y a point addition, mais conversion. i)'<)ù cette conséquence, que le corps du Christ n'éprouve aucun changement du fait des transsubstantiations dont il est le terme.
De plus, puisque l'action divine n affecte pas les accidents du pain, mais immédiatement et uniquement la substance, la conversion qu'elle opère appartient tout entière, par son terme comme par son principe, à l'ordre des substances et non pas à l'ordre des accidents. Sans doute, le Christ est tout entier dans l'hostie, corps, àme et divinité; il y garde donc tous les accidents sensibles qui lui sont naturels; cependant, s'il se trouve là, c'est en Aertu de l'action qui a changé en son corps la substance du pain; cette action n'a donc pour terme immédiat que la substance, tout le reste n'y est que par concomitance naturelle. Il faut donc concevoir la présence du Christ à la façon dont on conçoit la présence d'une sulistance; et, puisque la substance même corporelle n'appartient pas à l'ordre sensible, qu'elle est objet <le l'esprit, non de l'imagination ni des sens, elle est par elle-même inéteiulue; il est aussi inexact de se la représenter comme ramassée en un i)t)int que de se l'imaginer comme diffuse et répandue dans un espace; si elle est situéedans le lieu, c'est par les dimensions sensibles qui sont les siennes. Avant la transsubstantiation, la substance du pain est localisée par ses accidents propres; api-ès la conversion, le corps dvi Ciirist, auquel le corps du i)ain a été changé, est présent dans le lieu qu'occupait le pain par le fait même <pi'il se trouve contenu sous les dimensions du pain; mais, parce que ces diuiensions ne sont pas les siennes, il n'est pas mesuré par le lieu qu'elles circonscrivent, il ne s'y trouve pas localement.
On conclura de cette analyse qu'il faut écarter toutes les objections qui procèdent des imaginations spatiales : le corps ilu (>hrist, dit-on, sera éloigné de lui-même, il sera [)lus petit qu'il n'est naturelhMuent, ses dimensions seront multipliées autant de fois que sa présence, etc. Toutes ces objections méconnaissenl la position véritable de la doctrine calholi(|ue : If Christ est rendu présent daiis l'eucharistie non par une translation locale, non par une j)r(jduction naturelle, mais par une transsubstantiation ; et, parce
que celte action est transcendante à l'ordre sensible, la présence qui en est le terme n'implique rien qui puisse être perçu par les sens ni imaginé ni mesuré.
En imposant à l'esprit cette vérité par la définition de la transsubstantiation, l'Eglise l'engage dans la seule voie ouverte à l'intelligence du mystère eucharistique. On l'a montré en effet par divers arguments (S.Thomas, III'>. q. ~b, 2; cf. Billot, Z>e Eucliaristia ^, p. /|o6 sqq. ; en partant d autres prémisses, Schell, Dogmat. Tlieol., 111, p. 628, est arrivé à la même conclusion), la présence réelle ne peut se concevoir sans la transsubstantiation. Ce qui a été dit ci-dessus suffit, pensons-nous, à le faire comprendre; la transsubstantiation seule, c'est-à-dire, d'une part, la conversion de toute la substance du pain en toute la substance du corps du Christ, et, d'autre part, la permanence des accidents sensibles du pain, nous permet d'aflirmer que le corps du Christ est réellenient présent dans l'hostie, ainsi que lui-même nous l'enseigne, et que cependant il n'est aucunement changé par toutes les transsubstantiations dont il est le terme, et qu'il ne reçoit, du fait de ces présences multiples, ni dimensions nouvelles ni relations spatiales nouvelles. Ouand le Verbe, à l'Incarnation, s'est uni réellement la nature humaine, il n'a éprouvé ni changement ni altération ; ainsi en est-il du corps du Christ, quand il devient présent dans l'hostie; il est là parce que la substance du pain a été intégralement changée en lui, et que, maintenant, les accidents sensibles du pain déternnnent sa présence dans le lieu que le pain occupait ; quand ces accidents sont détruits, la présence cesse, et le corps du Christ n'en est pas plus changé, que Dieu n'est changé quand sa présence cesse dans une créature qui cesse d'exister.
Tout cela sans doute est mystérieux, parce que tout cela est divin ; mais les sens ni l'imagination n'ont rien à y opposer, parce que tout cela est étranger à leur domaine, et la raison n'y peut contredire, parce qu'elle n'y peut saisir avec certitude aucune impossibilité.
Le sacrifice
La doctrine catholique du sacrifice eucharistique n'implique aucune dillicuUé particulière, si elle est bien entendue; Bossuet écrivait, après avoir exposé la réalité de la présence du Christ : « Nous prions « les prétendus réformés de considérer que nous « u'emplojons pas d autres choses pour expliquer « le sacrifice de l'Eucharislie, (jue celles cpii sont i< enfermées nécessairemi'ut dans cette réalité. » (/:".<position de la doctrine catltolique. xvi.) Pour constater la justesse de cette remar([ue. il suffit de se reporter à l'étude qui a été faite plus haut (col. i5G4 sqq.) des textes du Nouveau Testament. En vertu même de l'institution de Notrc-Seigneur, si son corps est présent au Saint-Sacrement, c'est connue la victime de la nouvelle alliance ; si le chrétien l'y doit nu\nger, c'est pour communier à ce sacrifice.
Dès lors apparaît clairenu^nt la vérité et la nature du sacrifice eucharistique : la messe est un vrai sacrifice, parce qu'elle représente réellement le sacrifice de la croix et nous en api)lique les fruits. On ne peut donc reprocher à la cloclrine catholique de méconnaître la dignité et la sutlisance du sacrifice de la croix; le concile de Trente a ]>ris soin de le faire renuir([uer : c'est la même victime, c'est le même prêtre, seul le mode d'oblation diffère; et, loin de dérogera l'oblation sanglante de la croix, l'oblation non sanglante de l'Eucharistie ne fait qu'eu dispenser les fruits (Sess. xxii, ch. 2, Dcnz.. ij-io I817]).
Nous retrouvons ici la doctrine si clairement exprimée par saint Cyprien : Passio est Doniini sacri/i-
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cium quod offerimus. C'est dans cette relation de l'Eucharistie à la croix que consiste l'essence du sacrifice eucharistique; et si on veut préciser son caractère représentatif, on le trouve très nettement marqué dans les paroles de l'institution : « Ceci est mon corps livré pour vous )>, « ceci est mon sang répandu pour vous, le sang de l'alliance «.