Daprés la critique externe
1. Lorsqu'on cherche à déterminer l'époque à laquelle remontent nos Evangiles, on songe d'abord à consulter l'âge de leurs manuscrits. Ces manuscrits, au nombre de près de 4-ooo, ont été classés siècle par siècle, d'après les moyens fournis par la paléographie. Or, les plus anciens, qui aient été conservés, remontent seulement aux V et iv^ siècles (n. 36). Avant cette époque, le papyrus tenait généralement lieu de parchemin, et les manuscrits rédigés sur une matière si friable n'ont pu résister à l'usure rapide du temps.
Mais, antérieurement à ce iV siècle, l'existence des Evangiles est attestée par de nombreux ouvrages ecclésiastiques qui les citent dans leur langue originale ou déjà traduits. C'est particulièrement autour de l'an 200, au début du m' siècle et au dernier quart du II*', que les témoignages se présentent à la fois nombreux et intéressants.
1° La tradition à la fin du II'" siècle. — 1° Etat des documents. — Entre l'an 170 et l'an 200, les Evangiles sont partout connus et utilisés dans les nombreuses Eglises qui bordent le grand lac romain de la Méditerranée et sont déjà florissantes à cette époque.
2. Tatienif^b*').— En Syrie, T.\tien, vers 175, rédige en syriaque, pour l'usage des fidèles d'Edesse, une sorte d'harmonie ou de fusion des quatre Evangiles canoniques, à laquelle on a donné le nom de Diatessaron. ou Evangile formé des cpiatre. — C'est aussi à cette époque, et même à quelques années avant, que paraissent remonter les plus anciennes versions syriaques des Evangiles séparés : la Peschitlo: la Curetonienne, trouvée et publiée en i858 par le savant anglais Cureton; la Sinaïtique, découverte en 1892, au mont Sinaï, par Mme Leavis et sa sœur.
3. Clément d'Alexandrie (190").— En Egypte, Clément d'Alexandrie compose, entre 190 et 2o3. ses Stromates et ses Jlypotyposes. Là licite fréquemment
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nos quatre Evangiles ; il les donne comme de tradition ancienne, seuls reconnus dans l'Eglise, u Cette parole, dit-il à un gnostique qui lui allègue une citation d'apocryphe, ne se lit pas dans les quatre Evangiles que nous a transmis la tradition, mais dans celui des Egyptiens. » Strom., Ill, xiii.
Ailleurs, il précise qu'on les tient pour œuvres d'apôtres ou de disciples immédiats des apôtres, et cite à ce sujet le témoignage de ses prédécesseurs dans l'école d'Alexandrie : « L'ancien disait que les premiers Evangiles dans l'ordre de la composition sont ceux qui contiennent les généalogies (c'est-à-dire ceux de saint Matthieu et de saint Luc). Voici à quelle occasion fut rédigé celui de Marc. Lorsque Pierre eut prêché publiquement le verbe à Rome, et promulgué l'Evangile sous l'inspiration de l'Esprit, beaucoup de ses auditeurs exhortèrent Marc, qui depuis longtemps l'accompagnait et savait par cœur ce que l'apôtre avait dit, à mettre par écrit ce qu'il avait entendu. Marc composa donc son Evangile et le donna à ceux qui le lui demandaient. Ce qu'ayant appris, Pierre ne s'opposa point au dessein de son disciple, mais ne lit rien non plus pour l'encourager. Quant à Jean, le dernier de tous, conime il vit que les autres évangélistes avaient fait connaître l'histoire corporelle du Christ, à la demande de ceux qui vivaient avec lui et inspiré par l'Esprit-Saint, il écrivit l'Evangile spirituel. )iIIypotrposeon, lib. Vil, dans Euskbe, Ilist. eccl., VI, XIV ;■ cf. il, XV.
4. Tertiillien {200*). — Dans l'Afrique septentrionale, à Carthage, entre 190 et 220, Tertullikn tisse ses écrits de citations des Evangiles et fait allusion à une version latine déjà ancienne et largement usitée dans sa région. De monogamia, c. xi; Adv. Praxeam, c. v. Comme Clément d'Alexandrie, il croit que les quatre Evangiles du canon, et ceux-là seulement, sont en possession de lusage ecclésiastique depuis le temps des apôtres, et il oi)pose cet argument de prescription juridique aux hérétiques contre lesquels il disserte. Ads\ Marcion., IV, v.
Il tient également pour un fait indiscutable que l'Eglise jouit de ses quatre Evangiles depuis l'âge apostolique et les regarde comme œuvres respectives de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean. « Nous soutenons avant tout, dit-il, que l'instrument évangélique a pour auteurs les apôtres, auxquels le Seigneur a contié la charge de promulguer l'Evangile; ou, si ces auteurs sont des disciples d'apôtres, ils n'ont i)u l'écrire seuls, mais avec les apôtres, et d'après les apôtres. La prédication des discii>les, en elfet, aurait pu devenir suspecte de vaine gloire, si elle n'avait été assistée de l'autorité de leurs maîtres. Enfin, d'entre les apôtres, Jean et Mattliieu nous donnent la foi; d'entre les disciples, Marc et Luc nous la renouvellent. » Adv. Marcion., IV, 11.
5. >'. Irénée (180*). — Dans les Gaules, saint Iuknf.e, évêque de Lyon, publie entre 177 et 189 son grand Traité contre les hérésies. Lui aussi se réfère si fréquemment au texte des Evangiles que l'on pourrait presque reconstituer la totalité de nos documents à l'aide de ses citations. Lui aussi tient le nombre de quatre Evangiles pour définitif et en quelque sorte sacramentel : il n'y a et « il ne peut y avoir que quatre I^^•nngiles, ni plus ni moins » ; c'est « ^E^■angile fjuadiiforme, (pii est dominé ])ar un seul Esj)rit », et qui est figuré ])ar les quatre vents qui souHlent sur la terre, les quatre ])aities du monde, les quatre figures des animaux d'Ezéchiel. Contra Ilaeres.. III, XI, 7-9, etc.
Lui aussi insiste auprès des hérétiques sur ce fait que l'usage de nos quatre Evangiles et la croyance en leur origine apostolique sont un legs de la tradition. « Parmi les Hél)rcux, dit-il, Matthieu écrivit, dans
leur propre langue, l'Evangile, tandis que Pierre et Paul prêchaient à Rome et fondaient l'Eglise. Après leur départ (yîTà ôi tvj -oj-zwj Èçiôsv), Marc, disciple et interprète de Pierre, mit aussi par écrit la prédication de Pierre. A son tour, Luc, compagnon de Paul, publia en un livre l'Evangile prêché par celid-ci. Enfin, Jean, le disciple du Seigneur, celui qui avait reposé sur sa poitrine, donna lui aussi son Evangile, tandis qu'il résidait à Ephèse, en Asie. » Contra Ha ères., III, I, I.
6. Canon de Miiratori (\8d*). — A Rome, le document généralement appelé Canon de Muratori (du nom du savant italien qui l'a découvert et publié en 1740), et < '\ l'on trouve énumérées les Ecritures du Nouveau 'lestainent, telles qu'elles étaient lues dans l'Eglise romaine entre 170 et 200, atteste que dès cette époque, en cette contrée, les quatre Evangiles faisaient partie du recueil biblique. La pièce, mutilée, débute par la mention de l'Evangile de saint Luc, mais désigné expressément comme le troisième. « En troisième lieu, l'Evangile selon Luc. Ce Luc, médecin, après l'ascension du Christ, avait servi de compagnon à Paul dans ses vojages. Il écrivit en son propre nom, avec ordre, sans pourtant avoir lui-même au le Seigneur en sa chair ; mais, selon qu'il put se renseigner, il commença son récit à la nativité de Jean. En quatrième lieu, l'Evangile de Jean, d'entre les disciples. Celui-ci, exhorté par ses condisciples et évêques, leur dit : Jeûnez avec moi, aujourd'hui et ces trois jours, et ce qui aura été révélé à chacun, nous le reproduirons chacun pour notre part. La même nuit, il fut révélé à André, d'entre les apôtres, que Jean fît de toutes choses une relation en son nom, qui serait ensuite approuvée de tous. >- E. Preuschen, Analecta, p. 12g; Th. Zahn, Geschichie des neutest. Kanons, t. II, p. iSg.
7. l' Appréciationdes témoignages. — Ce qui ressort de ces nombreux documents, c'est que, dans toutes les Eglises du monde romain à la fin du 11' siècle : 1° nos quatre Evangiles canoniques sont connus et employés d'une manière intense : ils sont lus officiellement dans les assemblées chrétiennes, témoin le Canon de Muratori ; ils sont lus couramment par les fidèles, témoin le Diatessaron, les anciennes versions syriaques et l'antique version latine; ils sont cités abondamment par les écrivains ecclésiastiques, témoin les œuvres de saint Irénée, de Clément d'Alexandrie, de Tertullikn ; — 2° on les tient pour un patrimoine sacré dans les Eglises, et, en se basant sur la tradition même, on les croit et on les proclame iiautenient d'origine ajiostolique, à la différence des apocryphes.
Or, un usage aussi universel et aussi solidement établi, une croyance aussi générale et aussi sûre, |)iésentée aux hérétiques mêmes comme croyance traditionnelle des Eglises, ne se comprendraient évidemment i>as, si les Evangiles étaient récents à celte époque. L'état de la tradition au dernier quart du 11' siècle oblige, de toute rigueur, à les rapporter à une époque déjà éloignée, au moins à la seconde, sinon à la troisième génération antérieure, c'est-àdire au moins à la fin du 1" siècle.
8. Cet argument prend une signification encore plus spéciale, si l'on observe que la tradition des Eglises, au cours du 11' siècle, n'était pas quelque chose de vague et de vaporeux, mais au contraire de précis et de bien assuré. On n'était, en cflVt, qu'à un siècle des temps apostoliques; l'histoire des Eglises j>arliculières ne se ])erdait ])as dans la nuit d'un long passé; la tradition y était vivante; les presbytres ou anciens en étaient les dépositaires et les gardiens; rien n'était plus facile que de suivre les courtes étapes de cette tradition jusqu'aux origines. On savait,
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à Rome, dans quel ordre précis s'étaient succédé les pontifes, successeurs de saint Pierre. S. Iréxjîe, Contra Haeres., III, ii-iv. A Alexandrie, Clément se réfère à son maître Paxtène, disciple immédiat des presbytres qui entendirent les apôtres. Strom.^ I, i. En Gaule, saint Iréxée invoque le témoignage des anciens qu'il a connus en Asie, que ses contemporains, et des hérétiques comme Florinus, ont connus aussi bien que lui; il se réclame de saint Polycarpe, évèque de Smyrne ; il se réfère à Papias, évéque d'Hiérapolis, et à d'autres presbytres asiates, disciples de l'apôtre Jean et héritiers directs de ses enseignements. Cuntra Haeres., l, i-xi ; II, xxii, 5 ; III, m, 4 ; IV, xxvii^ i ; V, xxxiii, 3, 4 ; xxxvi, 2 ; Eusèbe, H. E., V, XX.
Une tradition dont on pouvait si aisément remonter le cours jusqu'à sa source première et qu'il était, d'autre part, si facile de contrôler en comparant les souvenirs des différentes Eglises, offre une garantie de sécurité qui semble de premier ordre, quand on songe à l'importance que l'on attachait dès cette époque à la question de l'origine des Evangiles reçus dans les chrétientés.
Ainsi, la seule tradition constatée Aers les années 176-200 suffit à établir d'une façon très solide l'ancienneté des Evangiles et leiu' antériorité au 11* siècle. Mais cette tradition reçoit une confirmation précieuse des témoignages plus anciens qui s'échelonnent de la fin du 11* siècle à la fin du i".
2° La tradition au milieu du ir siècle. — Eiat des duciiments. Au milieu du 11' siècle, deux écrivains ecclésiastiques nous fournissent un renseignement de valeur. L'un représente, à la fois, la Palestine, dont il est originaire, l'Asie Mineure où il a été converti, et Rome où il enseigne à la tète d'un didascalée : c'est saint Justin. L'autre appartient à l'Asie Mineure : c'est Papias, évéque d'Hiérapolis en Phrygie.
9. S.Justin (i5o*). — Saint JusTix, dans son Z>mZoo'«e avec Trvphon (i5o-i6o) et surtout ses Apologies du christianisme, adressées (vers i5o-i52), l'une à l'empereur, l'autre au sénat romains, mentionne des livres, qu'il désigne généralement sous le nom de « Mémoires des apôtres», mais qu'il appelle aussi ailleurs <( les Evangiles ». I JpoL, xxxiii, lxvi, lxvix, c, etc. Ces livres sont si estimés des chrétiens qu'on a coutume, nous apprend-il, de les lire, le dimanche, dans les assemblées des fidèles, concurremment avec les écrits des prophètes. I Apol., lxvu.
Etaient-ce les quatre Evangiles que nous trouvons consacrés quelque vingt ou trente ans plus tard par l'usage universel des Eglises? A priori, la chose est au plus haut point vraisemblable. En fait, si l'on examine les renseignements fort nombreux que saint Justin nous donne sur les œuvres ou sur les enseignements de Jésus, on constate que le plus grand nombre — quelques-uns seulement paraissent empruntés à la tradition orale ou à des sources extracanoniques — sont dus à nos quatre Evangiles.
C'est de l'Evangile de saint Matthieu qu'il parait tenir maintes paroles du Sauveur, comme aussi ses références à la conception virginale, à l'adoration des mages, à la fuite en Egypte, à la tentation au désert, à l'entrée dans Jérusalem, à la garde du tombeau. Dial., xvii, xlix. li, lui, lxxvui, gui. cviii, cxxv; lApoL, xv.xvi, xxxv. — Il semble emprunter à l'Evangile de saint Luc ses informations sur la naissance de Jean-Baptiste, l'annonciation, le recensement de Quirinius, la circoncision, la prédication à trente ans sous Tibère et Ponce-Pilate, l'institution de l'Eucharistie, l'agonie de Gethsémani, la comparution devant Hérode, les dernières paroles de Jésus
en croix. I Apol., xiii, xxxiii, xxxn-, lxvi ; Dial., lxvii, Lxx, Lxxvin, Lxxxiv, Lxxxviii, cm, cv, cxvi. — Ce qu'il dit du métier de charpentier exercé par Jésus, des surnoms conférés par le Christ au chef des apôtres et aux fils de Zébédée, de l'endroit où était attaché l'àne sur lequel devait monter le Sauveur, parait venir de l'Evangile de saint Marc, dont il connaît jusqu'à la finale deutéro- canonique. I Apol.,
XXXII, XLV, cf. XVI ; Z)m/., LXXXVIII, cvi, cf. LXXVI, c.
— Enfin, bien qu'il ne cite pas formellement l'Evangile de saint Jean, sa christologie est toute johannique, et nombreuses sont chez lui les formules qui ne permettent pas de nier sa dépendance à l'égard de ce quatrième Evangile. 1 Apol., xxii, xxxii, lxi, cf. LXAi; Dial., xlv, lxiii, lxix, lxxxiv, lxxxviii, c,
cv, cf. LXXVI.
On peut en conclure que le témoignage de saint Justin touchant la considération de l'Eglise de son temps pour les « Mémoires des apôtres » s'applique directement à nos Evangiles de saint Matthieu, de saint Marc, de saint Luc et de saint Jean.
10. Papias (i^o*). — Papias d'Hiérapolis avait consigné, dans ses Fxégèses des discours du Seigneur (i35-i5o), dont Eusèbe nous a conservé quelques fragments, deux notices concernant l'origine des Evangiles de saint Marc et de saint Matthieu.
La première est attribuée à un personnage que Papias nomme l'Ancien, et qui très probablement, nous le verrons, s'identifie avec lapôtre saint Jean, « L'Ancien disait encore ceci : Marc, étant devenu l'interprète de Pierre, a écrit avec soin tout ce dont il se souvenait ; cependant il n'a pas écrit avec ordre ce qui a été dit ou fait par le Christ ; car il n'avait pas entendu le Seigneur et ne l'avait pas suivi; mais plus tard, comme je l'ai dit, il avait accompagné Pierre, qui enseignait selon le besoin, mais sans exposer avec ordre les discours du Seigneur; en sorte que Marc n'a fait aucune faute en écrivant ainsi certaines choses selon qu'il se les rappelait ; car il n'avait qu'un souci, celui de ne rien omettre de ce qu'il avait entendu, et de n'y introduire aucune erreur. » — La notice sur saint Matthieu venait sans doute de la même source; elle est ainsi cor.çne : « Matthieu avait écrit en langue hébraïque les discours du Seigneur, et chacun les interprétait comme il pouvait. » Eusèbe, //. E., III, xxxix, i5, 16.
Les critiques se sont demandé si l'évêque d'Hiérapolis appliquait ses notices à nos deux premiers Evangiles, tels que nous les avons aujourd'hui, ou à des écrits antérieurs qui auraient seulement servi à composer ces deux ouvrages. 11 suffira de noter en cet endroit que l'opinion qui tend à devenir générale est que les deux notices, dans la pensée de Papias et dans celle de son garant, se rapportent bien à nos Evangiles actuels de saint Matthieu et de saint Marc.
11. On reconnaît également de plus en plus que Papias a dû connaître noire Evangile de saint Jean,.
— Cela parait résulter d'abord de la teneur de la notice fournie sur le second Evangile : l'appréciation de l'Ancien sur l'Evangile de Marc se comprend au mieux, s'il entend expliquer les divergences de cet écrit par rapport à l'Evangile johannique. Renan, L'Eglise chrétienne, 1879, p. 49; Bousset, Die OfJ'enharung Johann is. 5' éd., 189G, p. 47» note 2 ; Harnack, Die Chronologie der dltchristlichen Literatur bis Eusebius, t. I, 1897. p. 691. — Cela résulte aussi de ce que Papias, au témoignage d'Eusèbe, H. E., III, XXXIX, 17, utilisait la I""' Èi)ître de saint Jean : or le quatrième Evangile est au moins contemporain de cette Epître, et lui est plutôt antérieur ; il appartient, d'autre part, au même milieu et lui est étroitement apparenté pour la doctrine; on ne comprendrait guère que Papias eût connu l'un de ces écrits sans
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l'autre. — EnOn, c'est dans l'ouvrage de Papias que saint Irénée a dû puiser certains dires des presbytres qui paraissent dépendre de l'Evangile de saint Jean, savoir : le dire sur làge du Christ, qui aurait été de cinquante ans, cf. Jean, viii, b-j ; et celui concernant le grand nombre des demeures chez le Père céleste, cf. Jean, xiv, 2. Irénée, Contra Jlaeres., II, XXII, 5; V, xxxvi, 2. Harnack, Chronologie, t. I, p. 356, 658; Juelicher, Einleititng in das 3. 7'.. 5' et 6* éd., 1906, p. 366-367; Dri'Jimond, Jn Inquiry into the Character and Autliorsliip of tlie Foiirth Gospel, igo3, p. 2^7, 248.
A-t-il connu l'Evangile de saint Luc? On ne peut le déduire des fragments conservés de ses œuvres; mais cela est rendu hautement probable par le fait qu'il a connu nos autres Evangiles, y compris les plus anciens.
IS. Marcion, les montanistes, les gnostiques (ldo"). — A la même époque, nous trouvons utilisés dans plusieurs sectes hérétiques, soit le troisième Evangile, soit le quatrième. — L'Evangile que Marcion, entre i44 et lô^, avait donné à sa secte, n'était qu'une édition mutilée de l'Evangile de saint Luc. Irénée, Contra Haeres., I. xxvii, 2; III, xii; Tertullien, Ad%'. Marcion., IV, 11, m, iv. Cf. Zahn, Geschichte des neutest. Kanons, t. L p. 67^ sq. ; Bebb, art. Luke,, Gospel of, dans le Diciionary of the Bible, de Hastings, t. III. p. 169.
Les montanistes, dont le mouvement prit naissance en Phrygie, autour de i56-i57, s'appuyaient sur le quatrième EAangile, considéré comme écrit apostolique, pour prétendre qu'ils réalisaient le règne duParacIet annoncé en ce document, Jean, xiv, 26; XV, 26 ; XVI, 12-1 5.
Le quatrième Evangile était également exploité par les écoles gnostiques. En juirticulier l'on rattache communément au prologue de saint Jean les quatre couples d'éons dont, à Rome, vers )35-i6o, Valentin composait son ogdoade.
13. 3° La tradition entre 140 et 95. — i^" Etat des documents. — Si nous remontons à la première moitié du 11'^ siècle, les documents se font plus rares et moins précis. Ce sont, en général, des écrits de circonstance et d'un caractère particulier, où l'on n'avait guère occasion de citer nos ouvrages. D'autre part, il ne faut pas oublier qu'à une époque où vivaient encore ceux qui avaient connu les apôtres ou leurs disciples, la tradition orale restait prépondérante, et l'on sentait moins le besoin d'en appeler aux écrits. Le témoignage néanmoins très réel que ces divers documents rendent à nos Evangiles n'en est que plus signilicatif.
II' Epitre de S. Clément {i^o-\!Jo'). — Vers i3oi5o, l'ancienne homélie, dite II* Epitre de saint Clément, cite tliverses paroles évangéliques, dont le texte paraît emprunté à saint Matthieu ouà saint Luc. II r/e/»., Il, /( ; IV, 2; VI, I ; IX. II ; xiii, /(.
14. l.e Pasteur (i ib-tbo"). — Vers i i5-i5o, le Pasteur d'HERMAs, sans citer expressément les textes évangéliques, a un certain nombre de passages (]ui ])araissent en ètredes léminisccnces. Ils'est inspiré, semblet-il, de saint Marc et de saint Matthieu. Vis., m, 6; Sim., V, 2,5; ix, 20, 25. 29; Mand., iv, 1. Il offre même avec le quatrième E\angile des rapports d'idées et d'expressions assez frapjjants, (|ui perinctlent de croire au moins à une iniluence exercée sur l'auteur paj cet Evangile. Sim., ix, 12, 2^ ; Mand., III, /|.
15. Epitre de S. Barnabe (ioo-i3o*). — Vers 100i3o, l'Epitre dite de Barnabe cite comme Ecriture la parole, que l'on trouve en saint Matliiieu. sur le grand nombre des appelés et le petit nombre des élus.
Barnab., iv, i4; cf. Matth., -k^, 6 ; xxti, i^. Ses allusions à la passion rappellent également le texte du premier Evangile. Barnab., vu, 3, 5, 9; cf. Matth., xxvii, 3o, 34, 48, 54. On peut même attribuer à l'influence du quatrième Evangile le fait que l'auteur de l'Epître interprète le serpent d'airain comme symbole du Christ en croix, et qu'il emploie des formules johanniques, telles que « venir en chair », « apparaître en chair », « vivre à jamais ». Barnab., V, 6, 10; VI, 7,9, i4; XII, 5-7; XIV, b.Zxiiy,Einleitung indus N. T., 1900, t. II, p. 448; Sanday, The Crilicism of the Fourth Gospel, 1905, p. 241.
16. Evangile de Pierre (1 io-i3a*). — Vers i io-i3o, l'évangile apocryphe appelé Evangile de Pierre exploite notre Evangile de saint Jean et paraît lui emprunter, en particulier, ce qu'il rapporte du jardin de Joseph, du crurifragium, et même ce qu'il croit pouvoir dire de Jésus assis au tribunal de Pilate. Ev. de Pierre, 7, i4, 24 ; cf. Jean, xix, i3, 32, 4i.
17. La iJidachè {So-iio'). — Vers 8o-i3o, laDioACHÈ ouDoclrine des douze apôtres, a un certain nombre de citations évangéliques en rapport étroit avec le texte de notre premier Evangile. Did., vni, ix, xv. Plusieurs passages semblent combiner le texte de saint Matthieu avec celui de saint Luc. Did., i, xvi. Les prières eucharistiques contenvies en ce document ont une saveur toute johannique, mais qui peut être due à l'influence de la liturgie primitive, elle-même apparentée à la tradition de saint Jean.
18. >'. Polrcarpe (108-1 18'). — Vers 108-118, saint PoLYCARPE cite comme paroles du Seigneur diverses sentences qui tigurcnt en des termes très approchants dans nos Evangiles de saint Matthieu et de saint Luc. Philip., II, 3 ; iv; vu, 2. Ilénonce également plusieurs sentences qui sont visiblement empruntées à la I" Epitre de saint Jean. Philip., i, 1 ; m, 3 ; ix, 2; v, 3; VII, 1. On doit en conclure que l'Evangile de saint Jean existait lui-même à cette époque, et l'on peut estimer avec une haute vraisemblance que saint Polycarpe l'a connu, aussi bien que l'Epitre, Cf. Philip., V, 2; XI, I. Harnack, Chronologie, t. I, p. 658; Zahn, Einleitung in das A. T., t. Il, p. 465; LoisY, Le quatrième Evangile, igoS, p. 7.
19. *'. Ignace (107-117*). — Vers 107-117, saint Ignace, allant subir le martyre à Rome, écrit ses sept Epitres, reconnues aujourd'hui [jarfaitement authentiques. On y trouve plusieurs passages qui font allusion au texte de saint Matthieu et de saint Luc. Eph., VII, 2 ; XIV, 2 ; XVII, i ; xviii, 2; Trall., xi, i ; Sniyrn., I, 1,2; Pol., II, 2 ; Magn., ix, 2. Sa théologie se rapproche, sur beaucoup de points, de celle du quatrième Evangile, et noml)re de ses expressions et formules rajipellent celles de ce document. Magn., viii, 2; Boni., VII, 1-3; Philad., vu, i.
D'après quelques critiques, cette aflinité pourrait être due à un séjour prolongé de l'auteur dans une communauté chrétienne influencée par la pensée johanni(iuc. Von oer Goltz, Ignatius von Antiochien als Christ und Theologe, 1894, p. ii8-i44, 197-206; Harnack, Chronologie, t. I, p. 396 sq., 674, "ote i.
Les autres, au contraire, estiment qu'elle ne saurait s'expliquer que parune véritable familiarité de saint Ignace avec le ([uatrième Evangile lui-même. « Il parait évident. déclare M. LoisY, Le quatr. Evang.,y.6- 7, bien (\\w plusieurs le contestent, qu'Ignace d'Antioche dépend, dans sa chrislologie, de l'Evangile johannifiue. » Bien plus, « il a du le connaître assez longtemps avant d'écrire ses Epitres, pour s'être pénétré de sa doctrine et de son esprit au degré que nous voyons. Il concilie la tradition synoptique avec la théologie johannique; autant qu'on en peut juger, il emprunte à la jjremière l'histoire de Jésus et à la seconde l'idée qu'on doit se faire du Christ et de sob
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œuvre ». Cf. Zahn, Geschichte des neiitest. Kanons, t. II, p. goS sq. ; Drummond, An Inqain:.., p. 268; \Vernle, Die Anfange unserer Religion, 2^ éd., 1904, p. 4ô5; Oxford Society of historical Theolog-y, The jVen' Testament in Apostolic Fathers, igoô, p. 83.
50. ■!>• Clément de Rome (9^*). — Enfin, vers 96, saint Clkment de Rome, dans son Epîlre aux Corinthiens, allègue des sentences du Seigneur qui sont en relation étroite avec nos Evangiles de saint Matthieu et de saint Luc. 1 Clem., xiii, i, 2, 7; xlvi, '].
51. 2° Appréciation des témoignages. — Résumons la portée de ces témoignages. D'abord, en ce qui concerne le quatrième Evangile : nous pouvons suivre les traces de ce livre dans l'ancienne tradition jusqu'autour de l'an iio; et l'emploi que, vers cette époque, saint Polycai-pe fait delà I" Epître johannique, à laquelle notre Evangile doit être antérieur, la familiarité que saint Ignace montre avec les idées caractéristiques de notre document, la dépendance qu'ont à son égard les dires des presbytres entendus par Papias vers le même temps, nous assurent que l'Evangile johannique, non seulement était en circulation en l'an iio, mais qu'il avait déjà alors un certain nombre d'années d'existence, et devait dater des dernières années du i" siècle.
Quant aux trois premiers Evangiles, nous en trouvons également des traces suffisamment reconnaissablés jusqu'au début du 11= siècle et même dés l'an g5 : nous pouvons en conclure qu'ils ont vu le jour avant la fin du 1" siècle. C'est ce que garantissait déjà l'état de la tradition constatée au dernier quart du n" siècle. Et c'est aussi ce que force à admettre l'ancienneté assignée à l'Evangile de saint Jean. De l'aveu de tous les critiques, en effet, les trois premiers Evangiles sont antérieurs au quatrième: celui-ci suppose la tradition synoptique l)ien connue de ses lecteurs ; il y fait même allusion à plusieurs reprises : Jean, m, 24 ; xviii, i3; xx, 2. Si donc le quatrième Evangile appartient aux dernières années du 1" siècle, les Sjnoptiques eux-mêmes ne peuvent être (] d'antérieurs à l'an 90.