XIII, 29; XIX, 10; XXIV
C'est bien ainsi que saint Paul devait comprendre la vie et la doctrine du Sauveur. En ce sens l'on peut dire que le troisième Evangile répond au caractère spécial de la prédication de l'Apôtre; il lient de sa manière de Aoir et est héritier de son esprit.
Il faut aller plus loin.
101. 2° Sotre troisième Evangile a, au point de vue documentaire et au point de vue littéraire, des affinités remarquables avec les écrits du grand Apôtre. — Son récit de la Cène, Luc, xxii, 17-20, ressemble de très près à celui de I Cor., xi, 23-25. Il est seul, ' avec saint Paul, à mentionner l'apparition du Christ ressuscité à Simon Pierre : L.uc, xxiv,34; I Cor., xv, 5 Comparer également Luc, x, 7, 8 avec I Tint., v, 18; Luc, XII, 35 avec Eph., vi, i4; Luc, xviii, i aveciT I Thess., V, 17; Z«c, XXI, 34 avec Rom., xiii, i i-i4.
On a relevé 176 mots jiarticuliers aux deux écrivains. Nombreuses sont les expressions ou les parti- j eularités de construction qui leur sont communes. Par exemple, ce sont des détails très ressemblants que l'on retrouve dans les passages suivants : Luc, \i, 36 et II Cor., i, 3 ; Luc, vi, 39 et Rom., 11, ig; Luc, X, 8 et I Cor., x, 27 ; Luc, iv, 22 et Col., iv, 6; Luc, VI, 28 et I Cor., IV, 12; /.wc, vi, 37 et Rom., 11, i ; Luc, IX, 56 et II Cor., x, 8; Luc, xviii, i et II Thess., i, 11; Luc, XX, 17 et Rom., ix, 33 ; Luc, xxi, 36 et Eph., vi, 18; etc.; Harnack, LAïkas der Arzt, der Verfasser des dritten Evangeliums und der Apostelgeschichte, 1906. p. i4-i5.
lOS. 3° L'auteur a dû être disciple personnel rfe| saint Paul. — Ces alfinitcs de tendances et de doctrine,* cette parenté de tradition, ces ressemblances dej stj'le, ne proviennent point d'un commerce de l'auteur du troisième Evangile avec les écrits de saint]
ÉVANGILES CANONIQUES
Paul: nulle part, dans l'Evangile ni dans les Actes, on ne trouve d'emprunt, même discret, à ses Epîtres; on a même pu contester qu'il les ait connues. Ces particularités ne s'expliquent bien que par des relations personnelles et intimes entre l'évangéliste et l'Apôtre.
Et en effet, l'on peut établir, par ailleurs, que notre auteur n'a pas été seulement, à l'égard de saint Paul, un disciple au sens large, mais un disciple assidu et un compagnon de ses missions,
2" L'auteur du III' Evangile a été compagnon de saint Paul dans ses missions. — Cette conclusion résulte de ce double fait, que notre évangéliste est en même temps l'auteur du livre des Actes, et que l'auteur des Actes a été en effet compagnon des missions de saint Paul.
103. 1° Tout d'abord, V auteur du troisième E<,'angile est aussi l'auteur du lii're des Actes. — Les deux ouvrages, en effet, débutent par un prologue semblable, avec dédicace au même Théophile. — Dans le prologue du second livre, Act., i, i-4, l'auteur mentionne qu'il a déjà écrit un livre premier, où il a raconté tout ce que Jésus a fait et enseigné jusqu'au jour où il est monté au ciel, après avoir promis à ses apôtres de leur envoyer l'Esprit-Saint : cette description convient exactement au troisième Evangile. — D'autre part, les deux livres se font suite, comme les deux tomes d'un même ouvrage sur les origines chrétiennes. Ils se soudent, en quelque sorte, l'un à l'autre par le récit de l'ascension, résumé à la fin de l'Evangile. XXIV, 5o-53, repris avec des traits identiques, mais plus développés, en tète des Actes, i, 4-i2.
Les rapports ainsi constatés sont si particuliers, en même temps si naturels et si simples, qu'il est impossible de les attribuer aune imitation littéraire tendancieuse, dont on ne verrait dailleurs pas' bien le motif intéressé. Ce quiconlrijjue à rassurer pleinement sur ce point, c'est que, d'un bout à l'autre, les deux livres offrent d'intimes ressemblances au point de vue des idées, surtout des procédés littéraires, du vocabulaire et de la syntaxe. Ils sont visiblement de la même main. Comparer en particulier: Luc, i, i et Act., XV, 24, 25 ; Luc, i, 89 elAct., i, i5; Luc, 1,66 et Act., XI, 21 ; Luc, m, 10, 12, i4 et Act., 11, 3'j, iv, 16 ; Laic, XII, i4 et Act.,\u, 27; Luc,^v, 20 et Act., XX, 3^; Z,«r,xxiv, 19 et Act., vu, 22; etc.
L'unité d'auteur du troisième Evangile et des Actes est, en fait, admise par l'unanimité des critiques.
104. 2° Or, Vauteur des Actes a été un compagnon de saint Paul. — C'est ce qui ressort, en effet, dej^lusieurs passages du livre, où l'auteur, racontant des voyages de l'Apôtre, emploie la première personne du pluriel : Act., xvi, 10-17, "voyage en Macédoine; XX, 5-1Ô, voyage en Asie Mineure, de Troas à Milet ; xxi, i-i8,voyagedeMilet à Jérusalem; xxvii, i-xxviii, 16, voyage de Jérusalem à Rome. L'explication la plus naturelle du langage adopté par l'écrivain est qu'il a fait partie dos Aoyages racontés en ces endroits et a été compagnon de saint Paul.
105. Objections à cette interprétation. — « 11 paraît diflicile, olijecte M. Loisv, Les Evaiig. syn., t. I, p. 172, d'admettre que l'auteur des Actes ait été lui-même un disci[)le de Paul : il se montre conqjilateur en des occasions où il devrait savoir ; lui qui j>araît si près de Paul pendant les dernières années de celui-ci, se montre presque étranger à sa pensée; il néglige la théologie tles Epilres; en telle circonstance capitale dans la vie de rA[)ôtre, notamment dans la relation de la (|uerelle sur les ol)servances légales, et de l'arrangement pris à Jérusalem entre Paul et les apôtres galiléens, il donne un récit de convention qui correspond fort mal à ce qu'on lit dans rEi)ilre aux Ca-
lâtes (cf. Act., XV, et Gai. ,11, i-4), et qu on n'imagine guère avoir pu être écrit par un disciple et un compagnon assidu de Paul. »
106. En conséquence, M. Loisy reprend une hypothèse déjà mise en avant par divers critiques, en particulier par Strauss (n" 211). Le passages où se trouve employée la première personne du pluriel seraient bien d'un compagnon authentique de Paul : « la précision des renseignements ne laisse pas le moindre doute à cet égard », dit-il, Les Evang., syn., t. I, p. 171 ; et il n'y a pas de raison de contester que cet individu ne soit Luc. Mais les passages ainsi rédigés par Luc, compagnon de l'Apôtre, pourraient avoir constitué un document antérieur au livre des Actes, et que l'auteur de ce dernier livre aurait simplement inséré dans sa compilation. « Le maintien du nous, déclare M. Loisy, est parfaitement compatible avec cette hypothèse, soit qu'on l'impute à une sorte de paresse du rédacteur, qui n'aurait pas pris la peine de modifier en ce point la forme du récit qu'il exploitait, soit qu'on l'attribue à l'arrière-pensée d'un écrivain qui n'aurait pas été fâché de communiquer par ce moyen à l'ensemble de son œuvre l'apparence d'un témoignage tout à fait direct et autorisé, ou bien même qui aurait eu l'intention de faire passer cette œuvre sous le nom du personnage apostolique dont il possédait l'écrit original. ^> Op. cit., p. 171. « S'il a voulu se faire passer pour le disciple de l'Apôtre, la dédicace à Théophile pourrait n'être qu'un moyen artificiel d'exprimer ses intentions en se conformant aux habitudes littéraires du temps. >> Ibid., p. 174.
107. lié panse aux objections. — Mais, tout d'abord, les difficultés opposées a priori sont l(,in d'être péremptoires. — On ne peut guère préciser dans quelle mesure l'auteur des Actes se montre compilateur, quels faits il pouvait raconter d'expérience personnelle, ou seulement d'information orale, quel usage il avait à faire dans son livre de la théologie des Epitres. Les discours qu'il place dans la bouche de saint Paul, à Antioche de Pisidie, à Athènes, à Milet, conviennent parfaitement à l'Apôtre dans les circonstances données. Par ailleurs les renseignements si nombreux et si détaillés qu'il fournit sur sa vie et sur ses missions, offrent les meilleures garanties de bonne et exacte information. — Quant aux divergences constatées entre son récit du chap.xvet celui de saint Paul dans l'Epitre aux Galates, elles ont reçu des explications que les meilleurs juges estiment très satisfaisantes. Cf. F. Ciiase, TJte Credibility of tlie book of tlie Acts of the Apostles, 1902, p. gS sq. ; G. Rescii, Dus Aposteldekret nacit seiner aussercanonischen Texlgestalt, igoô; A. Seebkug, Die beiden Wege und das Aposteldekret, 1906; H. Coimmeters, Le décret des Apôtres, dans la Bévue bibl., 1907, p. 34-58; 218-239 ;.\.IIauxack, Die Apostelgeschicitte, 1908, p. 190; E. Jacquier, IList. des livres du A. T., t. m, 1908, |i. i32-i4i. — On ne peut donc opposer à l'idenlilicalion de l'auteur des Actes avec un compagnon de saint Paul rien de décisif.
108. Par contre, // semble absolument nécessa're d'identifier l'auteur du prétendu journal de voyage avec le rédacteur final du livre. — En elfet, les morceaux en question, comparés au reste de l'ouvrage, ne présentent aucune différence littéraire, mais au contraire une parfaite ressemblance de pensée et de style. — M. Ilarnack a fait remarquer lemploi fréquent des participes, de oj; comme particule de temps, de £1 dans le sens de è-£(', de d avec l'optatif, de èrt avec l'accusatif pour marquer le temps, et d'autres expressions familières, comme /to/i;, Travrwç, âj-vw, /.K/.ùdiv, TK vûv, xkO ' 4'v T!5-îv, ctc. Ou trouvc dans nos morceaux 63 mots qui leur sont communs avec le reste des x\ctes, 44 avec le reste des Actes et le troi-
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sième Evangile, et qui ne se rencontrent pas clans les autres Evangiles. Par exemple, dans Act., xvi, lo, on trouve : w; temporel, qui ne figure jamais dans les deux autres Synoptiques, mais se rencontre environ 48 fois dans le troisième Evangile et les Actes ; aufjL^iC'y.::o'jr!:, particulier à Act., ix, 22 et xix, 33; ■npc^y.é/.'/yiTv.t, au parfait moyen, spécial aux Actes, xvi, 10, et avec à &-:di ou K'Jpidc comme sujet, ce qui paraît seulement dans Act., xiii, 2 et 11, Sg; £vK//=/(7aT^at «ÙTîv;, expression inconnue des autres évangélistes, et qui se trouve huit fois dans le troisième Evangile et quinze fois dans les Actes, Cf. F. Godet, Introduction an N. T., 1900, t. II, p. 582 sq. ; Harnack, I.ukas der Arzt, p. 19-60; Jacquier, Histoire des livres du jV. t., t. III, 1908, p. 9-19. — Le journal de voyage n'offre donc aucunement le caractère d'un document étranger, utilisé par le rédacteur du livre. Il paraît évident qu'il est de la même main que le reste de l'ouvrage.
109.Dira-t-on que le rédacteur a pu retoucher un document antérieur et lui imprimer sa marque propre ? — Il faudrait dans ce cas admettre qu'il l'a complètement retravaillé et transformé, jusqu'à l'unifier parfaitement avec son œuvre personnelle. Mais alors, il devient impossible d'insinuer que l'auteur se sera abstenu de le démarquer par « une sorte de paresse ». Est-il vraisemblable que, se montrant si soucieux, partout ailleurs, d'équilibrer son récit, et, ici même, d'adapter à sa manière propre les documents utilisés, il n'ait pas pris la peine de changer la forme personnelle donnée à son journal par le compagnon de saint Paul?
Cela se conçoit si peu que M. Loisy en vient à soupçonner notre auteur d'avoir agi intentionnellement, afin de donner à son œuvre l'apparence d'un témoignage autorisé. — Mais cette hypothèse est encore plus insoutenable. Supposer, en effet, que le rédacteur a maintenu à dessein le nous, en s'efforçant d'harmoniser les morceaux d'emprunt aA'ec le reste, c'est lui imputer un véritable faux littéraire. Or, d'où vient que ce faussaire est en même temps si réservé, qu'il insère les fragments à leur place, le plus naturellement du monde, en quelques parties seulement des voyages de l'Apôtre, et sans attirer autrement l'attention du lecteur? Pourquoi ne fournit-il pas la plus petite indication sur l'identité de ce personnage qu'il suppose en compagnie de saint Paul, et qu'il veut faire prendre pour l'auteur proprement dit du livre? Les faussaires anciens ne nous ont pas habitués à tant de discrétion. Il y a là un mélange de réserve et d'audace qui déconcerte.
110. L'hypothèse est particulièrement inconcevable, si l'on a égard que le rédacteur dédie son nouveau livre, comme le premier, à Théophile. — M. Loisy insinue que « la dédicace aurait été pour l'auteur un moyen de déguiser son identité, si le nom de Théophile devait évoquer celui de Luc, dont le rédacteur aurait voulu prendre le personnage ». — « Mais, a-t-il soin d'ajouter, ce ne serait qu'une hypothèse. » Op. cit., t. I, p. 276. On n'a pas, en effet, le moindre indice que le nom de Théophile ait été capable d'évoquer celui de Luc.
D'un autre côté, M. Loisy pense que « ce Théophile devait être un homme assez haut placé ». « L'épithète honorifique jointe à son nom, dit-il, conviendrait peu à une personnalité fictive, au chrétien idéal. On ne Aoit pas pourquoi le Théophile de Luc serait moins réel que les personnages mentionnés par les écriAains de ce temps dans leurs dédicaces. » Ibid., p. 2'j4' — Or, comprend-on que l'écrivain, dédiant ses deux ouvrages à un personnage connu, avec lequel il paraît avoir été en relations intimes, ait en même temps voulu se faire passer à ses yeux pour ce qu'il n'était
pas, un disciple et compagnon authentique de saint Paul? Une telle supposition n'est pas sérieuse.
111. Conclusion. — La conclusion s'impose : l'auteur des Actes, dans les parties de son œuvre où il emploie la première personne du pluriel, utilise ses propres souvenirs; il a été personnellement en compagnie de saint Paul dans les voyages qu'il raconte de la sorte. C'est dire que l'auteur du troisième Evangile est bien un disciple et un compagnon de l'apôtre des Gentils.
3* Ce compagnon de saint Paul doit être saint Luc.
— La tradition l'identifie à Luc : on n'a aucune raison de la suspecter sur ce point secondaire, alors qu'on la trouve pleinement justifiée pour le principal.
— Au surplus, des quatre compagnons de saint Paul que nous connaissons, Timothée, Tite, Silas et Luc, le premier est exclu par le fait que l'auteur le mentionne nommément en xvi, i-i9etxx, 4, alors qu'aussitôt après il se met lui-même en scène sous la première personne du pluriel. Silas est également mentionné d'une façon objective, en xa', 22, et même dans un morceau du journal de voyage, xvi, ig. Seul, au contraire, Luc était à Rome avec saint Paul pendant ses deux captivités : Col., iv, i4; Pliilem., 24 ; II Tim.,