IV. Si le culte du sacré Cœur est matérialiste
— Le culte du sacré Cœur a été taxé de matéria-
lisme. Au xviii* siècle, les Jansénistes, italiens, français ou allemands, étaient prodigues de cette accusation. Elle a été maintes fois rééditée au xix' siècle, soit par des spiritualistes déistes, soit, chose plaisante, par des matérialistes avérés peu conséquents avec eux-mêmes. Elle repose sur vine méconnaissance de la nature humaine ou, plus souvent, sur une méconnaissance de l'objet véritable du culte en cause.
La vraie religion est religion d'esprit et de vérité, mais « s'imaginer que des objets sensibles ne sont pas nécessaires pour monter vers Dieu pai" la connaissance et l'amour, c'est oublier qu'on est homme. » (S. Thomas, Cont. Gentil., 1. III, c. 119.) Telle fut la doctrine constante de l'Eglise, toujours mise en pratique dans sa liturgie, tel fut l'enseignement de tous ses docteurs : elle a condamné les iconoclastes, les Béguards, la fausse mystique qui se détourne de l'humanité du Christ. C'est que nous ne sommes, selon le mot de Pascal, ni anges, ni bêtes, mais hommes, composés de corps et d'àme, et que nous portons jusque dans nos rapports avec notre Créateur les conditions de l'humaine nature. L'image et le mot matérialisent l'idée ; dans le regard d'un ami nous cherchons l'expression matérielle de son invisible affection, que nous retrouvons encore dans les gages et les souvenirs qu'il nous en laisse : autant de conséquences — et combien d'autres à citer — de notre propre matérialité. De même, dans l'ordre religieux, nous devons recourir aux symboles sensibles, et lorsque le culte du sacré Cœur présente à nos adorations un élément physique et corporel, il a le mérite de s'harmoniser avec les tendances et les besoins fonciers de notre humanité.
L'accusation de matérialisme a été portée la plupart du temps par des esprits prévenus, qui se figuraient bonnement, ou feignaient de croire que le culte était l'cndu au cœur de Jésus pris à part, comme une sorte de relique matérielle, rendu isolé par un travail mal défini de division et d'abstraction, séparé de l'ensemble de l'humanité du Christ, cessant de participer et à sa vie humaine et même à l'union avec la divinité. Et alors viennent naturellement les appellations outrageantes d'idolâtrie, de fétichisme, de paganisme, etc. On a vu plus haut combien est inexacte cette conception incohérente. Le cœur de Jésus est adoré sans division ni séparation d'aucune sorte, comme le cœur vivant du Verbe incarné. 11 est viscère corporel, assurément, mais chair vivifiée par l'àme, éprouvant le contre-coup vital des sentiments et des émotions, mais chair hypostatiquement unie à une personne divine. Voilà qui rehausse et ennoblit singulièrement la matière, et qui, tout en laissant intact son caractère propre, lui confère une valeur et une dignité inestimables, associée qu'elle est, d'une alliance intime et indissoluble, aux réalités les plus sublimes. Ces réalités suprêmes, le culte rendu au cœur corporel les atteint : ce sont elles qui l'inspirent et le motivent, et elles font ainsi de lui un culte de nature hautement spirituelle.
Et encore ce cœur adorable ne compte-t-il dans l'économie du culte du sacré Cœur, que comme un des éléments combinés, comme l'élément secondaire, subordonné, auxiliaire, sei'vant à exprimer par son symbolisme l'élément spirituel, qui, lui, fait l'objet principal du culte : l'amour de Jésus-Christ pour les lionunes, son humaine et divine charité, et, par extension, son amour pour Dieu, ses sentiments, ses vertus, sa vie intime entière. Qui peut parler ici de matérialisme?
Ces explications concordent pleinement avec la déclaration qu'énonce, en termes plus succincts, une phrase souvent citée de la lettre de blâme et de réfu-
CŒUR DE JESUS (CULTE DU
talion adressée, le 29 juin 1781, par Pie VI à l'évêque de Pistoie et Prato, Scipion de Ricci, un des porteparole les plus notables du jansénisme : « Le Saint- Siège a déjà assez claii-eraent montré que la substance de "la dévotion au sacré Cœur de Jésus, exempte assurément de toute matérialité superstitieuse, consiste exactement à méditer et à vénérer, sous l'image symbolique du cœur, l'immense charité et les effusions d'amour de notre divin Rédempteur. » (Cf. NiLLES, De rat. fest. SS. Cordis^, t. I, p. 344-34Ô.)