‹ Dictionnaire apologétique de la foi catholiqueChapitre 62 sur 214 · VI. Portée du culte du sacré Cœur. — Tou · texte numérisé non relu

VI. Portée du culte du sacré Cœur. — Tou

en étant une dévotion spéciale et nettement détert minée, la dévotion au sacré Cœur présente un caractère de généralité, d'universalité, en ce qu'elle honore explicitement et directement non pas une manifestation particulière de la charité de Jésus-Christ, mais la personne de Jésus-Christ dans la totalité même et la plénitude de son amour. En outre, dans sa pratique, elle ne se borne pas à inspirer tels ou tels exercices de piété, mais elle constitue une attitude et une disposition d'ensemble : c'est à orienter et à animer la conduite entière de la vie religieuse que s'étend l'esprit qui lui est essentiel.

Le christianisme est la religion de Jésus, le Dieu- Homme médiateur ; le culte du sacré Cœur nous unit avec Jésus en rapports intimes et personnels. Le christianisme est en substance l'amour de Dieu pour nous en Jésus, notre amour pour Dieu en Jésus; de ces deux termes, le culte du sacré Cœur a l'un pour objet, l'autre pour fin. Ainsi se trouvent justifiées les paroles de Mgr Pie, si affirmatives en faveur de l'excellence de ce culte et de sa haute portée : «. Le culte duCœurde Jésus, c'est la quintessence même du christianisme, c'est l'abrégé et le sommaire substantiel de toute la religion... le christianisme ne saurait être identifié aussi absolument avec aucune autre dévotion comme avec celle du sacré Cœur. » (Lettre synodale, décembre i85^, OEu%res, t. III, p. 87-88.)

VIL Approbation donnée par l'Eglise. — C'est au fait dètrc passé du domaine de la dévotion simplement privée dans celui de la liturgie, que le culte du sacré Cœur a dîi, en partie, sa propagation rapide, à partir d'un certain moment, parmi les fidèles. Mais il n'a pu devenir liturgique que par autorisation de l'Eglise enseignante et gouvernante. Les initiatives ayant été locales au début, les premières approbations formelles vinrent principalement de l'épiscopat. C'est sous le contrôle et avec l'agrément de l'Ordinaire qu'ici ou là furent publiés les traités relatifs à la dévotion au sacré Cœur, érigées les confréries et les chapelles, établie et célébrée la fête spéciale, avec permission assez souAcnl de se servir à cet etTet d'une messe et d un office propres. (Cf. A. Le Doué, Les Sacrés-Cœurs et le vén. Jean Eudes, Paris, 1891, part. I, ch. xii-xiii; A. Hamox, Vie de la B. Marguerite-Marie, Paris, 1907, ch. xii; J. dk Galliffet, L'excellence de la dé\'otion au Cœur adorable de Jésus-Christ, édit. de Lyon, l'^li'i, part. I, ch. 11.) Que si, sur ce dernier point, les évèques s'attribuaient, de bonne foi d'ailleurs, un pouvoir d'innovation, qui, en rigueur de droit, ne leur appartenait pas, cela ne porte en rien atteinte à la valeur de leur jugement approbatif.

Dès la même époque — seconde moitié du xvii* siècle — Rome se mettait à approuver implicitement et à encourager la dévotion publique au Cœur de Jésus par l'octroi de brefs d'indulgences à de plus en plus nombreuses confréries érigées canoniquement dans toute la chrétienté sous le titre du sacré Cœur de Jésus, confréries qui faisaient chaque année dans leurs chapelles la fête du sacré Cœur au jour désigné par les Ordinaires, conformément au pouvoir que leur en donnaient les brefs d'indulgences. (Cf. J. de Galliffet, oui'. et édit. cités, dédicace à Benoît XIV. Voir aussi le Mémoire présenté en 1728 par le Roi de Pologne et l'évêque (le Cracovie à la Congrégation des Rites, dans N. Nillcs, De rat. fest. SS. Cordis /e.sM», t. l, p. 66, et surtout le Mémoire présenté au nom des évêques de Pologne, en 1765. § 6, dans Nilles, op. cit., p. 128 et sqq.) En 1766 les confréries auxquelles de pareils brefs d'indulgences avaient été expédiés déjiassaicnt largement le millier. (Cf. Nilles, op. cit., t. I, p. a66 et sqq.)

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Dès 169'j, le Saint-Siège avait été sollicité d'accorder une faveur plus considérable : la concession d'un oflice et d'une messe propres. La réponse de la Congrégation des Rites l'ut, en 1697, puis en 1727, pratiquement ou formellement dilatoire. Une nouvelle tentative, en 1729, essuya un refus : il pouvait, de fait, sembler prématuré et d'un exemple trop entraînant, de décerner pareil honneur à une dévotion de diffusion récente et dont le caractère hors pair ne s accentuait pas encore aux yeux de tous assez fortement ; et puis, surtout, la Congrégation tenait à ne pas paraître se prononcer, fût-ce indirectement, dans une cjuestion philosophique à bon droit controversée, le postulateur, P. de Galliffet, ayant tiré argument du rôle du cœur considéré comme organe et coprincipe des affections. (Cf. Nilles, op. cit., t. I, p. 87 et sqq.) D'ailleiu-s, ce refus n'avait rien de définitif. Si bien, qu'en i^Gô, la même requête, reprise par l'épiscopat de Pologne et l'archiconfrérie romaine du sacré Cœur, appuyée par des princes et par un nombre croissant d'évêques et de hautes notabilités ecclésiastiques, obtenait gain de cause près de la Congrégation des Rites, qui, rapportant sa décision précédente, accordait aux solliciteurs l'oUîce et la messe propres demandés. (Cf. Nilles, op. cit.. t. I, p. 162.) Par la suite, le même privilège fut libéralement concédé — parfois avec un rite plus élevé — à tous les diocèses. Etats, villes, ordres religieux, confréries, qui en exprimèrent le désir.

Une habileté janséniste fut, durant longtemps, de confondre deux questions distinctes : approbation du culte du sacré Cœur, concession d'une fête avec office propre. Ils faisaient par là entendre que Rome avait répugné et même s'était, un certain temps, positivement refusée à reconnaître comme légitime le culte du sacré Cœur, alors que, selon la lenteur prudente dont elle estcoutumière, elle avait seulement attendu le moment convenable pour reconnaître hautement à un culte — d'ailleurs approuvé depuis longtemps et sans hésitation — la dignité et l'importance que suppose une sanction plus solennelle. Le décret de 1^65 énonce, du reste, expressément qu'il n'a pour effet que de développer et d'étendre (arnpliari ) un culte déjà existant et prospère. Au surplus, les luêmes adversaires tâchèrent de détourner le sens de ce décret, on aflirmant que la Congrégation des Rites condamnait équivalennnent le culte du Cœur symbole d'amour, par le fait qu'elle aurait autorisé uniquement le culte du cœur métaphorique — autrement dit, de l'amour à l'exclusion de tout élément corporel. Or, en réalité, le décret déclare viser à étendre le culte tel qu'il est établi, ayant pour but de « symhoUce reno^ari memoriam illius di\'ini amoris...». Seul le cœur corporel du Verbe incarné est et peut être dit symbole d'amour; le cœur métaphorique, lui, n'est rien autre que l'amour même et ne saurait donc en être le symbole, le symbole étant forcément autre que la chose symbolisée. En outre, le décret de 1766 constitue une réponse directe au mémoire des évêqiies polonais, lequel spécifiait, au 5^ n-, n. 82, qu'il s'agissait « de Corde non translatitie snmpto, sed in propria ac nativa significatione accepto, videlicet ut pars est corporis Christi nobilissima... » (dans Nilles, op. cit., t. I, p. iiG).

D'une façon plus directement doctrinale, Pik VI, rendit un témoignage éclatant à la légitimité du culte du sacré Cœiu- : non content d'en avoir pris i)ersonnellement la défense en repoussant les attaques injurieuses de l'évèque janséniste de Pistoie et Prato (lettre du 29 juin 1781 à Scipion de Ricci), il condamna formellement les assertions et les imputations de ses détracteurs, dans la bulle Auctovem (idei, du 28 août 1794 (propos. 62 et 63. \ o'iv Bullnr. Roman. Continuai,

t. IX, p. 4iij t)u Denzinger-Bannwart, Enchir. *o, 1 562-1 563).

Au cours du xix' siècle, le culte du sacré Cœur fut de plus en plus mis en honneur par la suprême autorité ecclésiastique. Le 23 aoîil 1 856, acquiesçant à une supplique de l'épiscopat français. Pie IX étend à l'Eglise universelle, en la rendant obligatoire sous le rite double majeur, la fête du sacré Cœur, que presque tous les diocèses avaient déjà obtenue isolément, à titre de privilège particulier. En i864 la béatification de Marguerite-Marie apporte une sanction de plus à la dévotion que l'humble Visitandine a si admirablement contribué à promouvoir. Faisant droit à la requête de plus de cinq cents évêques et à d'innombrables pétitions des fidèles, le souverain Pontife approuve et recommande une consécration générale pour le i5 juin 1876. Toujours à la suite de sollicitations multiples et réitérées, Lkon XIII élève la fête pour l'Eglise entière au rite double de première classe, sans octave ni adjonction du précepte des fêtes chômées (Lettre apostolique du 28 juin 1 889), avec permission de remettre la solennité au dimanche (28 juillet 1897). Enfin par l'encyclique ^«««m sacrum du 25 mai 1899, le même pape ordonne la consécration du genre humain au Cœur de Jésus, prononcée dans toute l'Eglise le 11 juin suivant.

VIII. La prétendue opposition de Benoît XIV. — Un des lieux communs traditionnels de la polémique janséniste est de représenter le pape Bexoit XIV comme un antagoniste déclaré du culte du sacré Cœur. Emis en premier lieu par Scipion de Ricci, cet audacieux mensonge a été depuis lors soigneusement reproduit, Aoire accentué : dans un article sur le Sachû-Cœvh (Dictionnaire de la conversation et de la /eci»re2, Paris, Firmin-Didot, 1868) le poète classique ViENNET, de l'Académie française, ne va-t-il pas jusqu'à écrire que Benoît XIV appela ce culte « une idolâtrie » — pas d'indication de source, naturellement. Quand ces appelants inattendus à l'autorité d'un pape se mettent en peine de montrer qu'ils n'inventent pas de toutes pièces — cette inqirudence leur arrive parfois — ils se réfèrent iuA ariablement à un unique passage des œiivres de Benoît XIV, celui où l'auteur relate la conduite tenue par lui-même comme promoteur de la foi dans la question d'une fête à établir en l'honneur du sacré Cœur : De senorum Dei beatificatione et heatorum canonizatione, lib. IV, part. II, cap. xxxi, un. 19-25. A noter, en passant, (jue cet « ouvrage de Benoît XIV '> fut publié à Bologne dès 1784-1738, alors que son auteur occupait le siège archiépiscopal de celte Aille et ne devait monter sur le trône pontifical qu'en 1740. Assez peu importe, d'ailleurs; venons au fait.

En 1726, sous le pontificat de Benoît XIII, la Congrégation des Rites fut saisie d'une demande, non pas d'approbation du culte du sacré Cœur, mais, affaire plus spéciale, d'institution d'une fête liturgique du sacré Cœur avec concession d'une messe et d'un oflice propres. La cause introduite avait pour Postulateur, chargé de la soutenir, le P. Joseph de Galliffet. Le Promoteur de la Foi, à cette époque, était le futur Benoît XIV, alors Prosper Lambertini, archevêque-évêquc d'Aiicône.

On sait en quoi consiste, dans la procédure de la Congrégation des Rites, l'intervention du Promoteur de la Foi.

Le rôle de ce personnage important est assez bien caractérisé par le nom, moins fastueux, qui lui est vulgairement appliqué d'Avocat du diable. Ce rôle est tout d'opposition, et d'opposition systématique. Ce que l'on demande au Promoteiu- de la Foi, ce n'est pas de donner son opinion et ses conclusions person-

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nelles, mais bien de contrecarrer le Postulateur, de susciter et de soutenir des objections, de signaler les points faibles et les inconvénients des mesures proposées, d'épuiser tous les arguments défavorables, aussi bien apparents que solides. « A lui de soulever des difficultés, tant de fait que de droit », ainsi parle Lambertini lui-même dans l'ouvrage indiqué (lib. I, c. XVIII, n. i). Prosjier Lambertini eut donc à remplir en I '526-1 727, ces fonctions d'opposant. Il s'appuya d'abord, par similitude, sur l'autorité de saint Bei-nard, blâmant les chanoines de Lyon d'avoir introduit la fête nouvelle de la Conception de la Sainte Vierge ; puis il s'attacha à établir que l'on ne pouvait, par contre, admettre l'analogie, invoquée par le Postulateur, entre les circonstances qui motivèrent l'institution de la fête du Corpus Christi et celles qui pouvaient motiver alors l'institution d'une fête du sacré Cœur; enfin il prétendit que la façon dont le Postulateur présentait le cœur humain — comme comprincipe organique de la vie affective — impliquait solution d'un débat philosophique, que l'Eglise n'avait pas à dirimer. Voilà ce que Prosper Lambertini nous raconte lui-même en détail, voilà tout ce que l'on trouve dans ce passage de ses écrits dont les Jansénistes paraissent faire si grand état. Ils omettent, bien entendu, de faire remarquer que Prosper Lambertini n'avait pas à manifester là sa manière de voir, mais qu'il parlait d'office, à titre de Promoteur de la Foi, ayant pour mission de faire entendre tout ce qui pouvait être dit contre la requête examinée, et de ne faire entendre que cela. Les difficultés qu'il lit valoir — lesquelles d'ailleurs, fussent-elles décisives, laisseraient intacte la dévotion même du sacré Cœur — il les prenait si peu à son compte qu'il prolesta, à la suite de son travail, n'avoir rédigé toutes les remarques susdites (aniinadversiones) que pour s'acquitter des devoirs de sa charge. Cette note peut se lire dans la réimpression officielle de ces mêmes Remarques, faite à la reprise de l'affaire sous Clément XIII (PosiTio causai;, Romae, typis Rev. Caméras apost., 1765, — part. UI, p. 8).

Dans le traité même sur la Canonisation des Saints (1. m, c. LUI, n. g), lorsqu'il s'agit de la méthode critique à appliquer et des règles de discernement à suivre pour reconnaître la valeur des communications surnaturelles, Prosper Lambertini désigne comme faisant autorité dans la matière le Discours préliminaire dont Mgr Languet a fait précéder sa Vie Je Marguerite-Marie Alacoque, et où le prélat conclut très fermement à l'authenticité des révélations de Paray-le-Monial.

Un autre document, fort signiûcatif, indique lui aussi ce qu'il faut penser des dispositions et des vues réelles de Prosper Lambertini. En même temps qu'il avait remis son Mémoire à la Congrégation des Rites, le P. de GallilTet avait fait paraître à Rome en 1726 un livre en latin sur le culte du sacré Cœur. Dans la suite, l'ouvrage fut traduit en français. En i^^S une nouvelle édition fut publiée à Lyon, chez H. Declaustre. Le P. de Galliffet la dédia à Benoît XIV, pape depuis trois ans. Or, voici le début de l'épitrc dédicatoirc : « Très Saint Père, prosterné aux pieds de Votre Sainteté je prends la liberté de lui offrir un ()uvrage sur lequel Elle a un droit particulier ; puisque c'est à Votre Sainteté qu'il doit le jour. Daignez, Très Saint Père, rappeler dans votre souvenir ce qui se passa à Home à cette occasion l'an 1726. J'y étais Assistant du Général de Notre Compagnie. J'avais composé un Livre latin, De CuUa SS. Con/is Domini Nostri Jesu Christi, rpieje «U^diais au pape Benoît XIII, d'heureuse mémoire. Le IMaître du Sacré Palais à (pii je demandai, selon les règles, la permission d'imprimer ce Livre, y trouva quelque difficulté : il me dit

que s'agissant d'un culte qui lui paraissait nouveau, il était expédient d'avoir le sentiment du Promoteur de la Foi.

« C'était vous-même, Très Saint Père, qui exerciez alors avec tant de réputation cet office. J'allai donc à Vous, j'en fus reçu avec cette affabilité qui Vous gagnait tous les cœurs. J'eus l'honneur de Vous faire le rapport de ce qu'avait exigé de moi le Maître du Sacré Palais et je présentai à Votre Sainteté mon Manuscrit, la suppliant de vouloir bien y jeter les yeux. Elle le prit avec bonté : Elle le garda quelques jours : Elle en parut contente, et Elle me fit la faveur d'écrire un billet au Maître du Sacré Palais pour lui déclarer qu'il pouvait librement permettre l'impression de ce Livre...

« Votre Sainteté verra par ce détail qu'il est vrai, comme je l'ai dit, que l'Ouvrage que j'ai l'honneur de Lui présenter Lui appartient : puisque c'est une Traduction du Livre latin qui lui doit le jour... »

Du reste, le Pape ne se départit pas de son sentiment d'antan : « ... Le souverain Pontife sachant la tendre dévotion qu'a notre auguste et pieuse reine [Marie Leczinska] pour le sacré Cœur, lui envoya en 1748 un gi*and nombre de cœurs d'un taffetas rouge brodé en or. Ceux donc qui répandent des images du sacré Cœur entrent dans l'esprit du Chef del'Eglise... >» (G. F. NicoLLET, Le Parfait Adorateur du S. Cœur de Jésus, Paris, Valleyre, 1761, p. 74- Cf. Bened. Tetamo, De vero cultu et festo SS. Cordis Jesu, Venise, 1772, append. II.) Fait plus caractéristique : diu'ant son pontificat il n'accorda pas moins de 4ig brefs d'indulgences perpétuelles à autant de confréries érigées sous le titre du sacré Cœur de Jésus — dépassant en cela tous ses prédécesseurs. Le catalogue s'en trouve dans la Positio causae de 1766 déjà mentionnée (part. II, Summar., pp. 34-56). Par un bref du 24 mars 1751 il avait, notamment, attaché la faveur du privilège perpétuel à l'autel dédié au sacré Cœur de Jésus dans l'Oratoire public, contigu à l'église de Saint-Théodore in Campo Vaccino, appartenant à l'archiconfrérie établie depuis 1729 sous ce même vocable du sacré Cœur de Jésus. {Ibid., Summar., n. 5, p. 6.)

Et voilà comment le pape Benoît XIV s'est personnellement et persévéramment opposé au culte du sacré Cœur !

Si cette fable janséniste a eu souvent les honneiu'S de la réédition, ce n'est pas que les réfutations lui aient manqué, même dès le xviiie siècle. Pour ne citer qn'un ouvrage français, Mgr de Fomel, évè([ue de Lodève, en fait justice danssonlivre Le culte de l'amour divin (nouv. édit., Lodève, 1776, t. I, 2e part., §§ xv et xvi). Il est vrai que M. Gustave Téky, homme de haute culture universitaire, copiant mal son devancier l'abbé Grégoire, range bravement Mgr de Fumel parmi les adversaires du sacré Cœur. (Z^es Cordicoles, Paris, i(jo2, p. 46 note.)

IX. Les origines. — Aussi bien que ses fondements théologiques, les éléments constitutifs du culte du sacré Cœur sont contenus dans la substance même du christianisme. L'amour de Jésus-Christ pour les hommes, l'amour rendu par les hommes à Jésus-Christ, c'est le fond de la religion. De tout temps Taniour du Sauveur, sa charité humaine et divine, fut digne d'hommage et d'adoration; de tout temps le cœur de riIonune-Dieu fut apte à symboliser naturellement cet amour. Néanmoins ce fut seulement au cours des âges que, en fait, les chrétiens se portèrent à faire de l'amour de Jésus pour nous l'objet propre d'une attention particulière et d'un culte explicitement spécial, et, en même temps, à utiliser à cette lin l'aptitude qu'avait le cœur corporel à être la représentation

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sensible et expressive de cet amour. Sans compter les textes plus anciens, mais sporadiques, qui établissent un rapprochement entre le cœur de Jésus et son amour, ou y font allusion, — sans témoigner toutefois de l'existence d'un culte, même pas d'une dévotion, — la vénération du sacré Cœur symbole d'amour est attestée dans les écrits de tel ami et de tel disciple de saint Bernard. Puis la dévotion prend consistance et se fornmle à l'occasion fort nettement, comme dans la Vitis mystica de saint Boy A^^E■STVB.K{•f■l 2'^ li). {Opéra omnia, éd. deQuaracchi, t. VIII, opusc. lo.) Au xiii' siècle, elle est habituelle aux deux moniales de Helfta, saint Mechtilde (-j- 129g) et sainte Gertrude (-[-vers i3o3). Durant les deux siècles suivants, elle se propage, mais plus qu'elle ne se développe. Au xvi^ siècle elle franchit les frontières de la mystique pour faire, avec Louis de Blois, Lansperge et Jean d'Avila, son entrée définitive dans l'ascétisme, sous une forme nouvelle, plus objective : on la propose avec exercices déterminés; on en fait ressortir la valeur; on en recommande la pratique. Déjà il y aurait eu bien des noms à ajouter à ceux qui viennent d'être cités; au XVII* siècle la liste s'en allongerait démesurément : à cette époque, en effet, c'est chose commune de rencontrer la dévotion au sacré Cœur, soit accidentellement et en passant, soit d'une façon ordinaire et par pratique assidue, chez les âmes adonnées à la vie intérieure, aussi bien dans le monde qu'en religion, et dans les pages des œuvres spirituelles les plus diverses — voire celles d'Angélique Arnaud et du P. Quesnel. Bossuet, qui, à en croire certains, aurait dû se prononcer contre le culte du sacré Cœur, s'il l'eût connu, se montre, au contraire, très proche de le professer expressément et y achemine les esprits, par exemple au 3^ point du Panégyrique de l'apôtre saint Jean (Metz, prob' i658) et au cours du Sermon pour la fête de l'Annonciation (Carême du Louvre, 1662). (Oeuvres orat., éd. Lebarq.. t. II, p. ô/Ji et suiv.; t. IV, p. 187 et suiv.) En outre, voici que la dévotion, restée simplement privée jusque dans sa diffusion plus étendue, vient alors (1670) à passer, sur l'initiative et sous l'impulsion du B. Jean Eudes, dans le domaine du culte liturgique. Peu après — et sans grande dépendance directe de ce passé préparatoire — la religieuse visitandine Marguerite-Marie Alacoque devient l'instrument choisi et employé par Notre-Seigneur lui-même pour déterminer un mouvement merveilleux, tout à la fois de précision et d'uniAerselIe extension, au profit tant de la dévotion intime que du culte public. (Pour le détail de ce développement historique avant Marguerite-Marie, voir Bainvel, ouv. cité, III<= part., ch. i,où une documentation déjà abondante est enrichie d'indications facilitant une plus ample information ; sur les monuments iconographiques de la même période, voir Grimoûard de Saint-Laurent, Les Images du Sacré-Cœur, au point de vue de l'histoire et de l'art, articles publiés dans la Revue de l'art chrétien, 1878-1880, puis réunis en volume, Paris, 1880.)

Dans quelle mesure le culte du sacré Cœur dépendil des révélations de Paray-le-Monial? Aucunement, en droit; en partie seulement, en fait. En droit, — cela ressort de tout ce qui précède, — le culte du sacré Cœur a pleines valeur et légitimité intrinsèques; les fondements sur quoi il repose sont d'ordre théologique; il se justifie et se recommande par lui-même, sans nul besoin de cautions du dehors. C'est en luimême que l'Eglise l'a jugé et approuvé, abstraction faite totalement de communications surnaturelles à l'appui. Cela est si vrai que plus d'un demi-siècle s'est écoulé entre le décret approbatifde 1765, portant autorisation de la fête, et l'examen des révélations reçues par Mai-guerite-Marie, premier acte des procès

apostoliques qui devaient aboutir à la béatification de la servante de Dieu. Ces révélations ne se fussentelles pas produites, eussent-elles été reconnues illusoires et controuvées, que le culte du sacré Cœur n'en serait pas moins solidement fondé et parfaitement légitime. Historiquement, le fait est qu'une éclosion, une formation, une propagation, lentes mais réelles, de la dévotion au sacré Cœur sont antérieures, et de beaucoup, à l'œuvre de Marguerite-Marie, et que, en matière même de culte liturgique, la priorité appartient au B. Jean Eudes. Il reste que l'intervention de Notre-Seigneur — qu'on ne saurait méconnaître sans témérité dans les révélations de Paray — et l'action personnelle de Marguerite-Marie, ont eu pour effet de donner une impulsion décisive à l'empressement durable des fidèles, d'inaugurer pour la dévotion et le culte du sacré Cœur une ère de diffusion sans précédent pour l'amplitude et l'importance, d'introduire dans la manière de les comprendre et de les pratiquer plus de netteté et de fixité, avec plus d'ampleur aussi.

Des origines du culte du sacré Cœur, de sa marche progressive, de la diversité et de la multiplicité de ses précurseurs, adeptes et propagateurs, il faut tout ignorer ou tout dissimuler pour imputer aux Jésuites l'invention de ce culte, comme le fait, entre autres, le rédacteur de l'article Herz-Jesu-Kultus dans la Real- Encykiopadie fiir protestantische Théologie^ (t. VII, p. 777). Ceux qui tiennent ce propos l'expliquent généralement en ce sens que les Jésuites auraient suggéré à Marguerite-Marie de prétendues révélations qu'ils auraient exploitées et dont ils se seraient autorisés. Remarquons, au préalable, que, même dans une telle hypothèse, ils n'eussent point pour autant imaginé et créé cette dévotion, vu qu'elle se trouvait déjà existante par ailleurs et d une croissante vitalité. Mais, au surplus, l'accusation est une pure calomnie, et une calomnie sans apport de preuves, en opposition radicale avec ce que l'on sait positivement non seulement du caractère, mais encore de la conduite, sur ce point particulier, des quelques Jésuites qui dirigèrent Marguerite-Marie ou furent personnellement en rapport avec elle. (Voir A. Hamon, Vie de la bienheureuse Marguerite-Marie, Paris, 1907, et P. Charrier, Histoire du vén. Père Claude de La Colomhière, Lyon-Paris, 189/1.) Il n'est pas hors de propos d'ajouter ici que les autorités constituées de la compagnie de Jésus, loin de se montrer prêtes à encourager et à patronner le mouvement parti de Paray-le- Monial, l'accueillirent au contraire a^ec une réserve et par une abstention marquées, et qu'elles mirent le temps à se départir de cette attitude. (Cf. A. Hamon, ouv. cité, p. t\'ii et suiv.)

Lancée à tout hasard, durant une polémique où les Jansénistes faisaient flèche de tout bois, la légende qui attribue à Thomas Goodwin la paternité de la dévotion au sacré Cœiu" ne supporte pas l'examen. Elle a cependant été assez souvent prise complaisamment au sérieux, pour que force soit de ne pas la passer sous silence.

Thomas Goodwin (1600-1680), — théologien et ministre puritain en renom, de la secte des Indépendants ou Congregationalists, lié avec Olivier Cromwell, mis par le Long Parlement à la tète de Magdalen Collège à Oxford (i65o), retiré à Londres lors de la Restauration, et là uniquement occupé jusqu'à sa mort (1680) d études théologiques et de la direction spirituelle d'une petite « congrégation », — a composé un traité assez court intitulé : The heart of Christ in heaven towards s'inners on earth, or a treatise demonstrating the gracious disposition and tender affection of Christ in his human nature now in glory unto his memhers under ail sorts of infirmities

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either of sin or rnisery. Ce traité ne tignre pas dans la grande édition posthume des OEin-res de Th. Goodwin (5 vol. in-f^, London, lôSi-i^o/J), mais il a été imprimé à plusieurs reprises du vivant de l'auteur, à partir de iG^s, soit isolément, soit en recueil. En outre, il fut, conjointement avec trois autres opuscules, traduit en latin et publié à Heidelberg en i658. (Opuscula quaedam viri Ductissimi (juxta/ et Pien-

tissimi Doniini Tho. Goodu'ini^. T. D etc.) Cette

traduction latine comptait plus d'un siècle de date, lorsqu'elle vint à la connaissance de Jansénistes italiens, à l'époque où ils s'évertuaient encore à fausser le sens et à annuler l'effet du décret de i ';65 accordant la fête du sacré Cœur. Afin de dénigrer la dévotion détestée, ils ne se firent pas scrupule d'avancer que le culte du sacré Cœur avait sa source dans l'enseignement de l'hérétique anglais Thomas Goodwin : un écrit de celui-ci ne parlait-il pas du « cœur du Christ »? — que de là était venue au P. de La Colombière l'idée de la dévotion au sacré Cœur : ce Père n'avait-il pas habité Londres en un temps où Th. Goodwin y vivait encore? — que le Jésuite, de retour en France, avait habilement suscité les visions de Marguerite-Marie : n'avait-il pas été son directeur? Les amis eurent tôt fait il'admettre une démonstration aussi satisfaisante; dès lors, en Italie, en France, en Allemagne, ils en donnèrent couramment la conclusion comme un fait acquis et hors de conteste.

Or, tout est à l'envi gratuit et faux dans ces assertions. Ainsi que le titre du ti-aité à lui seul en fait foi, Th. Goodwin prend le mot cœur comme signifiant non pas l'organe corporel, mais bien l'ensemble des sentiments affectueux. Son but est d'établir que Jésus-Christ garde dans le ciel les mêmes dispositions bienveillantes et misériconlieuses, la même bonté et tendresse de cœur, dont il fut animé durant sa vie mortelle, envers les malheureux et les pécheurs. S'il fait remarquer (IIP part., sect. i) que, sur terre, Notre-Seigneur a, de par sa nature humaine, éprouvé et ressenti, au sens propre de ces mots, de la pitié et de la miséricorde, et s'il recherche ensuite de quelle façon pareils sentiments de compassion peuvent se retrouver dans une humanité glorifiée, comment nos peines peuvent maintenant k s'introduire dans le cœur du Christ » pour y déterminer de la sympathie, il ne s'avise pourtant nulle part de proposer comme objet spécial de notre adoration et de nos hommages reconnaissants l'amour du Sauveur, figuré par le symbole sensible de son cœur de chair.

Nous ne saurions absolument rien des circonstances dans lesquelles le P. de La Colombière a contracté sa dévotion envers le sacré Cœur, que déjà il serait bizarr<' d'émettre une explication revenant à dire qu'il a dû jjuiser cette dévotion dans la lecture, toute problématique, d'un opuscule de provenance hétérodoxe, où elle ne se trouve pas, tandis que, par contre, il n'aurait eu occasion de la distinguer et de la goûter ni dans Lansperge, ni dans sainte Gertrude, ni dans la Vitis mystica, ni dans Louis de Blois, ni dans Diego Alvarez de Paz, ni dans le P. Saint-Jure, chez qui elle se présente si manifestement énoncée ou pratiquée. Dépourvue de vraisemblance, l'hypothèse se démontre, de plus, manquer de vérité, comme inconciliable avec des données certaines. Une considérati<m (le chronologie sutllt à trancher la question. Les priiicipiilfs révélations relatives au culte du sacré Cdur furent faites à Marguerite-Marie de 1672, ou, pins vraisemblablement, de 1673 à 1O75 : la « journée du 21 juin 1675 termine les grandes révélations du c(eur de Jésus >.. (A, IIamox, ou','. cité, p. 191.) Le P. de La Colombière arriva à Paray dans le courant de février 1675; il y resta dix-nciif' mois. C'est alors qu'il eut à examiner les connuunications surnatu-

relles dont la plupart étaient antérieures à sa venue. (P. Charrier, oiiv. cité, liv, VI, ch. iii-iv; A. Hamon, ouv. cité, ch. VI.) Appelé, sur la désignation du P. de La Chaise, à remplir l'emploi vacant de Prédicateur de la duchesse d'York, Marie de Modène, il quitta Paray en septembre 1676, et débarqua en Angleterre en octobre. Il s'acquitta de ses fonctions au palais de Saint-James jusqu'en novembre 1678, époque où il se trouva impliqué, sur une dénonciation calomnieuse, dans une affaire connexe au coup du popisk plot récemment monté par Titus Oates : décrété de bannissement, il sortit d'Angleterre en décembre et rentra en France. (P. Charrier, omw. cité. liv. VIII et IX; A. Hamox, oui\ cité, ch. vu.) Ainsi donc les révélations essentielles reçues par Marguerite-Marie eurent lieu, soit pendant, soit même en majeure partie a^ant le séjour du P. de La Colombière à Paray-le-Monial : il en prit connaissance, les étudia, les approuva, y acquit sa propre dévotion au Cœur de Jésus, fit consécration de sa personne à ce Cœur sacré en juin 1676 (A. Hamon, o(M'. cité, p. i84, note, et p. 190) et prit la résolution de faire son possible pour en établir la dévotion. C'est seulement ensuite qu'il fut envoyé en Angleterre. La simple confrontation des dates est décisive et réduit à néant la fable, par trop improvisée, des Jansénistes.

X. Les promesses faites par Notre-Seigneur en faveiir de la dévotion à son Cœur sacré. — Les

lettres de la bienheureuse Marguerite-Marie, celles des dernières années surtout, font mention de révélations où Notre-Seigneur lui aurait fait connaître nombre de grâces et d'avantages spirituels, dont il s'engageait à faire bénéficier ceux qui adopteraient, pratiqueraient, propageraient la dévotion à son Cœur sacré (A. Hamon, ouw cité, p. 896 et suiv.; Bainvel, p. 78 et suiv. ; Terrien, p. 3Ô9 et suiv.), et ces promesses ont contribué dans une notable mesure à attirer et à attacher les âmes à une dévotion ainsi favorisée. La valeur de ces révélations est la même que celle des autres communications d'en haut reçues par la bienheureuse : à en examiner le fond, le caractère, les circonstances, à étudier l'àme qui les rapporte et les atteste, à consulter le jugement éclairé et autorisé de l'Eglise, on est amené à conclure que les admettre comme authentiques et surnaturelles est le parti vraiment raisonnable, le seul justifié. (Cf. René du Bouays de La Bégassière, Xotre culte catholique et français du sacré Cœur, VI. L'autorité delà B. Marguerite-Marie, Lyon, 1901.)

Seule la plus importante de ces promesses — la « grande promesse », comme on l'appelle communément — a pu fournir matière à la controverse. En voici la teneur : « ... Et un jour de vendredi, pendant la sainte Communion il fut dit ces paroles à son imligne esclave, si elle ne se trompe : « Je te promets « dans l'excessive miséricorde de mon Ccpur, que son <( amour tout-puissant accordera à tous ceux qui « communieront neuf pi'emiers vendredis du mois de « suite la grâce de la pénitence finale, ne mourant « point en sa disgrâce, ni sans recevoir leiu-s sacre- « mcnts, se rendant leur asile assuré en ce dernier « moment. » (Cf. A. IIamon, ous'. cité, p. 452-^53.)

Cette promesse fait partie des écrits approuvés par la Congrégation des Rites, lors des travaux préparatoires à la béatification de Marguerite-Marie : le texte en fut étudié avec soin, comme l'atteslent les coups de crayon dont il fut fortement marqué sur la traduction italienne authentique, conservée chez les Visitan<lines de Rome. C'e qui pourrait faire d'abord difliculté serait d'admettre (jue la pratique des neuf vendredis assure à tous la réception effective des derniers sacrements, et ainsi constitue une sauvegarde

CŒUR DE JESUS (CULTE DU

infaillible, par exemple, contre la mort subite. Mais ce serait là mal comprendre : ces sacrements ne sont garantis qu'autant que leur réception se trouverait ■être l'unique moyen, en un cas donné, de recouvrer l'état de grâce perdu. Ne pas mourir dans la disgrâce de Di^u, voilà le fond même de la promesse; ce qui est promis, c'est une assistance spéciale au moment suprême et le fait de la persévérance finale, — ces grâces advenant non comme un simple fruit propre et normal de la série de communions mensuelles, mais comme une récompense, attachée en surcroît par Notre-Seigneur à l'intention qui y fut mise d'honorer ainsi son sacré Cœur,

11 est bien entendu que les neuf communions doivent «tre bonnes, et la pratique assumée avec des vues droites et loyales. Une fois la condition dviment réalisée, le gage est-il acquis définitivement, valable irrévocablement? le salut est-il désormais assuré, en tonte éventualité? La question est grave et délicate, aussi les théologiens opinent-ils diversement.

Encore faudra-t-il, dira l'un, joindre le constant accomplissement des devoirs essentiels de la loi chrétienn« — condition ordinaire du salut, dont la « promesse » ne saurait être indépendante — faute de quoi le droit se perd à l'assistance finale ; il lui survit seulement l'espoir que le Sauveur aura quelque égard au droit jadis possédé et en sera plus miséri- Dordieux et libéral dans l'octroi de la grâce de conversion. (Cf. X. M. Le Bachelet, La grande promesse du Sacré-Cœur, dans les Eludes, 5 août 1901, p. 385.)

L'autre reconnaîtra une bien plus grande valeur à la faveur si spécialement promise : il rappellera que la grâce de Dieu peut triompher de la faiblesse comme de l'obstination, qu'elle est capable d'empêcher la présomption subséquente qui abuserait du titre acquis et à plus forte raison l'endurcissement dans ce péché; que Dieu, qui donne à tous les grâces pleinement suffisantes, peut accorder à quelqu'un celles qu'il sait devoir être efficaces, c'est-à-dire suivies des actes salutaires et de la pénitence finale, qu'il peut cela en vertu d'une promesse, absolue ou conditionnelle; la conclusion sera que, dans ces conditions, la i< grande promesse » est susceptible d'assurer dorénavant à quiconque aura rempli conmie il faut l'unique condition imposée, les secours divins voulus pour se maintenir dans l'état de grâce ou pour y rentrer à la mort. (Cf. A. Vermeersch, La grande promesse du Sacré-Cœur, Paris, 1908.)

D'ailleurs, pas même cette dernière interprétation ne met les fidèles en danger de témérité présomptueuse et funeste : la réalité même de la révélation faite à la Bienheureuse, l'exactitude des termes dans lesquels est rapportée la promesse, l'accomplissement satisfaisant par un chacun de la condition requise, tout cela n'est connu par eux qu'avec cette probabilité, cette persuasion morale, qui laisse assez de risque d'erreur pour que, raisonnablement, on doive quand même ne pas négliger les autres moyens de •salut et se garder avec soin"des causes de damnation. — Pour la même raison, se trouve en outre sauvegardée l'incertitude du salut proclamée par le concile de Trente (sess. vi, can. 16) : « Anathème à qui oserait affirmer avec une certitude absolue et infaillible, sauf le cas d'une révélation spéciale, qu'il aura •sîirement le grand don de la persévérance finale. » (Denzinger-BanuAvart, Enchir. ^"^ n. 826.)

XI. Le rayonnement social du culte du sacré Cœur; sa légitimité. — Le culte du sacré Cœur, sans cesser d'être intime et liturgique, en est venu, dans la façon dont il a été compris et pratiqué, à recevoir en outre un caractère national et social. N'a-t-il pas -subi de ce chef une altération, une déviation dans sa

croissance? Nullement, c'est là le résultat d'un développement normal, dans lequel la notion vraie du culte du sacré Cœur a été fidèlement sauvegardée.

11 allait de soi, qu'une fois répandue la dévotion au Cœur de Jésus, les fidèles seraient portés à s'adresser à la bonté et à la miséricorde du Sauveur, figurées symboliquement par son Cœur, pour obtenir protection en faveur du bien public et des intérêts de la patrie, remède et sotilagement à ses maux, pardon pour les fautes générales et collectives, octroi des multiples grâces nécessaires au maintien et à l'accroissement de la foi au sein de la nation, à la régénération chrétienne du pays, lis l'ont fait surtout aux époques où la situation religieuse était formidablement compromise, comme durant le bouleversement révolutionnaire; où frappaient les coups de l'adversité, comme durant l'année terrible de la guerre et de l'invasion; où l'œuvre du relèvement national s'imposait urgente, possible mais incertaine, comme aux temps qui suivirent le désastre.

A la prière pour la patrie s'est joint l'hommage au nom de la patrie, et cela devait encore arriver.

Dans nos sociétés modernes, tout catholique est un citoyen. Le catholique sait que la doctrine et la loi du Christ ne valent pas moins pour la société que pour l'individu, conviction que le citoyen, de par sa participation à la souveraineté populaire, est en droit d'aspirer et de travailler à faire prévaloir dans les réalités de la vie nationale. Et si la dévotion au sacré Cœur apparaît à cet homme comme « la quintessence du christianisme », si elle est devenue à juste titre la forme sous laquelle s'épanouit le plus volontiers son amour pour la personne adorable de Jésus- Christ, il se trouvera naturellement et légitimement conduit â transporter le culte du sacré Cœur dans le domaine national, à en faire une forme sociale de l'hommage religieux que la nation, en tant que nation, doit rendre au vrai Dieu fait homme.

D'ailleurs, à en croire les révélations de Paray-le- Monial, Notre-Seigneur exprima lui-même le désù" que le culte rendu à son amour ne restât pas d'ordre privé et demanda le triple hommage national, de l'érection d'un temple, de la consécration, de l'apjjosition sur les drapeaux français de l'image de son Cœur sacré. (Cf. A. H.^mox, o«f. cité, p. 434 et suiv.)

La conduite des catholiques qui ont fait tout leur possible pour entrer dans ces vues est d'autant plus justifiée que la nature et le rôle propre du culte du sacré Cœur nous le montrent comme spécialement adapté aux nécessités religieuses des peuples à des époques comme la nôtre.

Si, par le culte du sacré Cœur, les hommes sont conviés à ne pas perdre de vue tout ce que le Sauveur a déployé pour eux de bonté, de tendresse, de dévouement; si, par son objet même, ce culte tend directement à faire ressortir et resplendir la « philanthropie M du Christ, comme parle saint Paul (Tit. III, 4)> n'est-ce pas afin de provoquer un retour effectif d'amour, de faire naître, de maintenir et — là où besoin en est — de ressusciter et de rétablir un attachement intime, vivace et agissant, à la personne de Notre-Seigneur Jésus-Christ? « Je suis fermement convaincu, a écrit le cardinal Manning, que le but divin dans l'institution et la propagation de la dévotion au sacré Cœur dans ces derniers temps est de réveiller dans l'esprit des hommes la conscience de leur relation personnelle avec un divin Maître. » (The glories of the sacred LLeart^, London, s. d., p. 97.)

Aux apostasies des âmes s'estjointe l'apostasie des peuples, l'apostasie nationale et officielle. Le naturalisme politique et social est devenu un dogme public, la loi des Etats, le principe régulateur du monde contemporain. Au sein de nos sociétés, jadis chrétiennes,

CŒUR DE JÉSUS (CULTE DU

Jésus-Christ est le grand absent : les mœurs, et encore plus les institutions et les lois, sont vides de lui. Voilà le mal moderne, qui le guérira? Le remède spéciûque semble clairement indiqué dans le culte du sacré Cœur, providentiellement destiné à ramener vers Jésus-Christ quiconque l'oublie et le méconnaît, à resserrer, à renouer, s'il le faut, les liens relâchés ou rompus de l'amitié divine. Les nations chrétiennes en sont venues, elles aussi, à perdre insensiblement « conscience de leur relation personnelle avec un divin Maître » ; les nations ont besoin, en tant que nations, de revenir au Sauveur, de l'aimer à nouveau, comme pour vivre de lui il faut l'aimer. C'est assez dire que le culte du sacré Cœur convient aux nations, en tant que nations, et qu'il est appelé à prendre une forme sociale.

Social, ce culte l'est encore par ses effets sur les relations humaines. Amour de Dieu, amour des hommes, ces deux commandements suprêmes ne font qu'un. La pratique du culte du sacré Cœur va droit à combattre et à terrasser l'ennemi capital : l'égoïsme. Elle remplace l'àpre conflit des intérêts, la lutte à mort pour la jouissance terrestre, par l'esprit de conciliation, le sacrifice mutuel, la paix dans la fraternité. On sait pour quelle part prédominante l'élément moral entre dans la question sociale : le culte du sacré Cœur a pour résultat d'appliquer la solution chrétienne, la seule efficace. L'égoïsme abaisse et divise : comme l'avilissement païen a été guéri par la Croix, la haine cupide d'aujourd'hui pourra être guérie par la charité, apprise à l'école du Cœ'ur de Jésus.

XII. Compromissions politiques? — Le culte du sacré Cœur a été, de temps à autre, accusé d'avoir un caractère politiqiie.

Si l'on veut dire par là — en termes alors bien impropres — que ce culte, par cela même qu'il attache et dévoue à la personne de Jésus-Christ, à sa doctrine, à son œuvre, est opposé à toute conception et à toute action visant à « déchristianiser » les individus et les peuples, ou à ruiner les conditions essentielles de l'ordre social naturel, rien de plus juste, mais il n'y a pas lieu de l'en disculper. Que si l'on dénonce par là une solidarité entre le culte du sacré Cœur et la politique de parti, l'assertion est inadmissible, car il en est sur ce point dxi culte en question comme de la Religion même et de l'Eglise, ni plus ni moins : rien, en effet, dans ce qui est propre au culte du sacré Cœur, dans sa nature, son esprit, sa pratique, ses effets, n'implique ni n'entraîne pareille solidaiité.(Cf. J. Thomas, f.a théorie de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Lille, i885, p. 492-493 ; et P. Suau, Les Cordicoles, dans les Iltudes, 20 janvier 1902, p. 25o et suiv.)Les catholiques affcctionnéset adonnésau culte du sacré Cœur out évidemment tout droitd'avoir des opinions et des préférences politiques nettement marquées et de régler leur manière d'agir sur leur manière de voir, mais en quoi cela engendrerait-il confusion entre des choses essentiellement distinctes ? Que si, accidentellement, d'aucuns ont prétendu établir, entre leurs visées i)olitiques et la dévotion par eux pratiqtiée ou préconisée, des liens qui ne répondent pas à la réalité, c'est là un abus dont le culte du sacré Cœur ne doit i>as porter la peine.

Toutes les formes cl applications légitimes de ce culte peuvent invoquer le bénéfice de la déclaration faite par le cardinal Guihicht au sujet de l'œMivre du Vœu National et de la construction de la basilique de Montmartre : « ... Ce que nous ne devons pas tolérer, c'est qu'on ose attribuer un caractère politique à une pensée toute de foi et de piété. La politique a été et sera toujours loin, bien loin de nos inspirations :

l'œuvre est née au contraire de la conviction profonde que la i)olitique est tout à fait impuissante à guérir les maux de notre pays. Les causes de ces maux sont morales et religieuses; les remèdes doivent être pris dans le même ordre, et si nous invitons la France à porter auprès du Cœur de Jésus-Christ un suprême recours, c'est que nous ne voyons de salut pour elle dans aucun des moyens dont la sagesse humaine dispose.

« Il y a un autre motif non moins décisif qui nous fait écarter de notre entreprise toute idée politique : c'est que la politique divise, tandis que notre œuvre a poiu- but l'union. Le Cœur de Jésus est un rendezvous pacifique où nous convions tous nos frères à venir chercher avec nous la vérité dans la charité : i'eritatem facientes in caritate. Ce que nous demandons à ce Cœur adorable, c'est la conversion de la France, non la conversion à telles ou telles opinions, mais sa conversion, ou plutôt, son retour à la foi chrétienne, aux espérances éternelles, à l'amour de Dieu, qui embrasse et comprend aussi l'amour des hommes. Ainsi la pacification sociale est au ternie de l'œuvre dont nous poursuivons la réalisation... « (Mandement du 3o mai iS'jS. En vol., Paris, 1886, p. 389-390.)

Bibliographie. — J. V. BAinvel, La dévotion au Sacré- Cœur de Jésus, Paris, 1906; J.-B. Terrien, /a dévotion au Sacré-Cœur de /e'sMS^^ p^ris, i902;N. Nilles, De rationibus festorum ss. Cordis Jcsu et pur. Cordis Mariae^, Innsbruck, i885; Leonis P. XIU, Litteraeencyclicae (.1 Annumsacrum » d. 25maiii89g, de hominibus ss. Cordi lesu devovendis ; X. de Franciosi, La dévotion au Sacré-Cœur de Jésus... notions doctrinales et pratiques^, Montreuil-sur- Mer, 1892; J. Thomas, La théorie de la dévotion au Sacré-Cœur de Jésus, Lille, s.d.[i885]; Ch. Sauvé, Le culte du Sacré Cœur, Paris, 1906; H. J. Nix^ Cultus ss. Cordis Jesu'^, Freiburg i/ B., 1906 ; L.Leroy, De ss. Corde Jesu ejusque cultu, Liège, i88a; H. E. Manning, The Divine Glury of the Sacred Heart, London, 1 8^3 (augmenté et souvent réédité sous le titre: The glories of the sacred Heart),;. G. Bucceroni, Coinmentarius de ss. Corde Jesu^, Rome, 1890; Mgr de Fumel, Le culte de V amaur divin, ou la dévotion au Sacré Cœur de Jésus, nonv. éd., Lodève, 1776 (2^ partie : Réponse aux Censeurs de la dévotion au Sacré Cœur de Jésu.s);B. Tetanao,. De vero cultu et festo ss. Cordis Jesu..., Venise, 1772; E. Marquez, Defensio cultus ss. Cordis Jesu..., Venise, 1 78 1 ; Card. Gerdil, Animadversiones in notas Felleri, dans l'éd. de Rome, 1806-1 821 : Opère.,,., t. XIV, p. 297 (travail reproduit dans Migne, Théologiae cursus completus, t. IX, col. 926 sqq.); A. Muzzarelli, Dissertazionc intorno aile regole da asservarsi nel parlare e scrivere con esattezza e con proprietd sulla divozione e sul culto dovuto al sacro Cuore di Gesii, Rome, 1806 (trad. fraiLç., Avignon, i8a6); J. Perrone, Praelectiones tkeologicac^, t. V, tract, de Incarn., part. II, cap. iv, art. II, prop.II, Rome, 18^2 (et la plupart des Cours de théologie actuellement en usage, au traité de Ver ho incarnalo).

Les quelques ouvrages suivants contiennent à peu près tous les arguments produits coH/rc le culte du sacré Cœur : C. Blasi, De festo Cordis Jesu dissertatio commonitoria..., Rome 1765; H. Grégoire, anc. évêque constitut. de Blois, Histoire des sectes religieuses...; art. Les Cordicoles..., i "■'■ éd., Paris, i8i4, t. I, p. 333; 2<- éd., Paris, 1828, t. II, p. ^44; [M. -M. Tabaraud] Des Sacrés-Cœurs de Jésus et de Marie... par un vétéran du Sacerdoce, Pavis, i8a3; G. Téry, /.es Cordicoles, Paris, 1902. — Dans le

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