Dialectique transcendantale
a) Psychologie: La distinction du phénomène et du noumène « n'a pas de signification » quand il s'agit du sens interne. Si elle en présentait une, quand il était question des objets extérieurs, c'est parce qu'on supposait médiate la perception des sens. Mais la perception de la conscience (sens intérieur) est nécessairement immédiate. Un intermédiaire ici « est une fiction vide, inventée pour le parallélisme de l'espace et du temps » (Paulsen, I. c, p. 897; de même dans son Im. Kant. trad. anglaise. London, 1902, p. 200; Uebeu- AVEG fait la même difficulté, Geschichte... 9e éd., p. 821).
— Si la perception est immédiate, ce que je perçois n'est pas le phénomène d'autre chose, c'est la chose même perçue, c'est-à-dire le moi sentant, pensant, voulant ; et Ton peut donc arriver à déterminer sa nature.
b) Cosmologie : voir supra, les Antinomies, col. 762.
c) Théodicée : La réfutation de l'argument ontologique, renouvelée par Kant, avait déjà été faite par saint TiioMAs(.S'. Th., 1», (f. 2. a. i, ad 2; s'y reporter).
— Quant à la réduction de l'argument cosmologique à l'ontologique, elle est nettement sophistique. En effet, dans l'argument ontologique la proposition : « l'être parfait est nécessaire [A] » ne suppose prouvée aucune existence. C'estune proposition <jue nous pouvons appeler logique ou essentielle : el l'argument ontologique consistera précisément à arriver, à l'aide de cette proposition, à l'affirmation dune existence. Par contre, dans l'argument cosnu)logique, la proposition : « l'être nécessaire est parfait » suppose l'existence de l'être nécessaire déjà prouvée a posteriori : c'est une proposition existentielle ; telle est donc bien aussi la proposition qui en résulte par conversion : « Quelque être parfait est nécessaire » ou cette autre qu'on considère comme matériellement équiva-
CRITICISME KANTIEN
lente : « l'être parfait est nécessaire [B] ». Ainsi, les deux propositions A et B, malgré l'identité apparente de leur énoncé, diffèrent foncièrement entre elles, comme une proposition purement logique diffère d'une proposition existentielle. User de leur ressemblance verbale pour ramener l'argument cosmologique à l'argument ontologique, c'est donc commettre un sophisme. C'est ce que fait Kant.
B. Le criticisme moral.
rt) Erreur fondamentale. — Il est absolument indispensable à la morale Kantienne d'établir sa propre nécessité. En raison même du caractère nouveau et paradoxal qu'enferme l'entreprise de fonder une Ethique purement formelle, c'est-à-dire où la considération du bien ou du bonheur n'ait qu'un rôle secondaire et dérivé, Kant doit — et il l'a bien compris — promer qu'aucune considération de ce genre ne saurait servir de base à une morale. La solution kantienne ne peut se proposer : elle n'a que la ressource de s'imposer; elle est intelligible si elle est inévitable. — Or loin de nous avoir contraint à admettre sa solution malgré son étrangeté, Kant a échoué dans l'entreprise de lui frayer un accès : un principe de morale matérielle reste debout : Veiidémonisme péripatéticien n'a pas été réfuté. (Ainsi, Ueberweg, Geschichte, g" éd., p. 8^9; Zeller, Vortrâge u. Abhandlungen, III, p. i-jS; A-oir Trexdelex- BURG, Der Widerstreit zw. K. u. Arist. in der Ethik, Hist. Beitrâge, III; Cathrein, Moral philosophie, -2' éd. I, p. 2o4 sqq.)
Kant concède qu' « il y aune fin que l'on peut supposer réelle chez tous les êtres raisonnables..., un but que tous se proposent effectivement en vertu d'une nécessité naturelle, et (que) ce but est le bonheur » (Fond., p. 127). Il concède également que, en ce cas, tout impératif qui commande de vouloir le moyen est analytique (ibid., p. i3i sq.) et que « sur la possibilité d'un impératif de ce genre, il n'y a pas l'ombre d un doute » (iOid. , p. 1 33). Seulement, pour Kant cette possibilité est théorique; en fait, ces impératifs « ne peuvent commander en rien y>{iO., p. 182), ils conseillent; ce sont des impératifs de prudence. Et la raison en est qu'on ne peut, dit Kant, déterminer avec certitude et précision ni ce qu'est le bonheiu" ni ce qui conduit au bonheur (ib., p. i33). Le bonheur est en effet, suivant lui, « un idéal, non de la raison, mais de l'imagination, fondé uniquement sur des principes empiriques » (/. c.) et A'ariable avec les sensibilités. Quant à déterminer ce qui l'engendre, « il faudi-ait pour cela l'oniniscience » (/. c), capable de calculer toutes les suites de chacun de nos actes.
Or, i) il est faux qu'on ne puisse déterminer avec précision la nature du bonheur auquel aspire toute créature raisonnable. En effet, qui ne s'est pas fermé, par une critique destructive, le champ des considérations métaphysiques, n'a pas de peine, en s'élevant au-dessus du sensible et de l'empirique, à découvrir que le bonheur parfait consiste nécessairement dans la possession de Dieu (voir S. Thomas, 1.2»^, q. 2 et 3; Sum, c. gentes, 1. 3, c. 26 à 3^ et 63); — 2) il est faux qu'on ne puisse rattacher a^ec certitude au bonheur aucun acte humain. Cela sans doute est impossible tant qu'avec Kant on conçoit le bonheur comme une satisfaction de la sensibilité (Crit.^, p. 3i sq., surtout 4o, 40 Pt qu'on cherche à déterminer quelle espèce d'actes est de nature à le produire, pour ainsi dire, automatiquement. Mais si le bonheur est dans la possession de Dieu, le problème revient simplement à se demander à quelle sorte d'actes Dieu a attaché le don ineffable de lui-même et il est possible de
montrer que c'est aux actes moralement bons (voir S. Thomas, i. 2="^, q. 5, a. ■;).
L'exposé des considérations qui fondent cette doctrine ne nous incombe point ici ' ; il nous sutlit pour l'instant de pouvoir dire, en nous référant à elle, que la philosophie chrétienne renferme une solution du problème déclaré par Kant insoluble. Et comme cette solution est certaine, le principe de la morale kantienne n'est pas seulement une hypothèse sans raison d'être, c'est encore nécessairement une hypothèse fausse.
//) Indications concernant quelques points secondaires.