‹ Dictionnaire biographique et bibliographique des prédicateurs et sermonnaires françaisChapitre 2 sur 78 · L'ELOQUENCE DE LA CHAIRE · texte numérisé non relu

L'ELOQUENCE DE LA CHAIRE

PAR B. DE ROCQUEFORT.

l^es arts et les sciences n'appartiennent à aucun peuple en particulier, à aucune nation en général; ils sont le fruit des réflexions des individus de tous les pays et de tous les âges. Au temps des Patriarches, les pasteurs se réunissaient pour céléiirer les louanges du créateur, pour lui offrir les prémices des récoltes et des troupeaux. Ces cantiques d'actions de grâce étaient en vers et embellis des charmes d'une musique sainte.

L'histoire sacrée des Hébreux ne iait pas mention de prédicateurs. On y voit seulement parmi les lévites, des joueurs d'instruments, des chanteurs et des sacrificateurs.

Lors de l'établissement du Christianisme, on voit le divin Sauveur et ses disciples prêcher et instruire d'exemples et de préceptes. Après la résurrection du fils de Dieu, l'Esprit -S^int se répand sur les apôtres et leur communique le don des langues; ils s'éloignent et vont porter la parole divine jusqu'aux extrémités de la terre.

Les Romains ayant soumis les Gaulois , ceuxci bientôt semblèrent ne phis former qu'un peuple avec les vainqueurs. Des écoles furent ouvertes, elles Belles-Lettres prirent un essor qui étonna l'Italie et la Grèce elle-même. Et tandis que les succès des écoles gauloises se multipliaient de toutes paris, une foule de prédicateurs évangéliqucs, passant de l'Asie en Europe, vint y jeterles premières semences du Christianisme; elles se fécondèrent et dès le second siècle la religion clirétienne fut florissante dans les Gaules. Saint-Polliin, élève de Saint-Polycarpe, évéque de Smyrne , vint se fixer à Lyon, où, vers l'an 177, il scella la foi de son sang; Saint-Irenée lui succéda, et Saint -Denis fonda, dit-on, à Paris, la première église de la capitale.

La pureté de la morale de l'Evangile, la fermeté de l'espérance des chrétiens , la décence de leurs niœusr, la paix et l'union qui régnaient entr'eux, opérèrent une révolution dans les esprits, qui, semblable à l'étincelle électrique, se communiqua bientôt à tous les habitants de cetle partie delà Gaule. Ces premiers apôtres se servirent des langues grecque et latine pour annoncer la divine parole, former la liturgie et pour établir la religion. C'est en grec que sont écrils les actes des premiers martyrs de Lvon: il en est de même des instructions de Saint-irenée,

second évoque de celte ville, quoiqu'il les eut écrites principalement pour des femmes , ainsi qu'il le dit lui-même.

Ceux qui prêchèrent la foi dans les autres parties de cette vaste contrée, se servirent de la langue latine, par la raison qu'elle était la langue des Romains , dont les Gaulois faisaient alors partie. Attale et le diacre Sanctc qui, dans le deuxième siècle , souffrirent le martyre à Lyon , forcés de parler pendant leurs tourments, le firent toujours en latin. Les lettres que Saint- Jérôme écrivait à des dames Gauloises, celles de Saint-Hilaire de Poitiers à sa fille, de Sulpice Sévère à sa sœur et à sa belle-mère , et enfin de Saint-Avit de Vionne à sa sœur , sont en latin.

Le Christianisme faisait chaque jour de nouveaux progrès lorsque de nombreuses armées de Barbares, passant le Rhin le dernier jour de l'an 4o6, entrent dans les Gaules, où elles mettent tout à feu et à sang. Ces hordes tiennent d'une main le fer de la destruction et de l'autre le flambeau du fanatisme j elles traînent à leur suite la brutalité, le carnage, le sacrilège, la désolation et la mort. Les écoles sont fermées, et les professeurs prennent la fuite. Les églises sont pillées, et les ministres sont obligés de se cacher pour se soustraire aux supplices.

Avant cette aifrcusc catastrophe, des asylcs

consacrés à la retraite et à la pratique des vcrltis s'étaient élevés. De pieux cénobites , dans le ibnd de leurs solitudes, s'étaient dévoués à l'édification des peuples, à la défense delà Foi et à la conservation des Belles-Lettres. Dans ces jours de deuil , le Ciel semblait veiller sur les livres sacrés et sur les chefs-d'œuvre des anciens , en inspirant à CCS vénérables solitaires le désir d'en njulti[)lier les copies.

Lessidjlimes productions des plus grands génies de Rome et d'Athènes , les livres qui rappellaient l'antique gloire du j)euple d'Israël et les miracles du lils de Dieu, trouvèrent un asyle assuré dans les retraites de la religion , et c'est de-là qu'elles ont passé de siècle en siècle jusqu'à nous. L'Eglise q'ji avait adopté les langues grecque et latine, les parla toujours, et sans elles l'ignorance eût prévalu ", mais il fallait des hommes retirés du monde, consacrés à la retraite par choix , à l'étude par goût, au travail par devoir, animés d'un même esprit et du même zèle, vivant en commun sous un même régime, qui voulussent «mployer les loisirs de leurs solilude à la fastidieuse occupation de transcrire sans cesse. C'est pour le bonheur de la Religion , des sciences et et des lettres que ces corps ont subsisté; jamais des particuliers, dissipés par les aifaires domestiques, détournés par celles du dehors , n'auraient

pn se livrer à un travail si long et si pénible , et c'est un des grands avantages qu'on ait lire de ces laborieux et savants solitaires qui , du fond de leur retraiXe éclairaientle monde qu'ils avaient quitté.

Des jours plus sereins firent place à ces jours d'alarmes, et, paisibles possesseurs des Gaules, les Francs élurent des Rois.

Clovis abjurant le paganisme, à la prière de la Reine Clotilde, son épouse , reçoit le baptême des mainsdeSaint Rémi, archevêque de Rheims. A peine ce prince eût -il embrassé le Christianisme que les Bourguignons, les Yisigoths et quelques autres peuples, qui jusqu'alors avaient été imbus des erreurs de l' Arianisme, imitèrent son exemple. Les vertus du clergé de France l'avaient rendu respectable, et l'admiration du peuple pour lui s'accrût en raison de l'esprit de sagesse , de science et de piété de ce corps. Constantin lui adressa une requête tendante à obtenir quelque^ uns de ses membres pour juger du schisme qui divisait les églises d'Orient,

La paix profonde qui régnaitdans l'Eglise permit enfin aux évêquesde réformer quelques abus qui s'étaient introduits dans la discipline, et de veiller avec plus de zèle au soin de leurs ouailles. Ils composent des exhortations, des instructions pour être lues lors de la cessation du chant des

pisaumes on des cantiques en aclion de grâce. Le langage des Barbares qui avoient envahi les Gaules avoit sensiblement altéré , d'abord cliez le peuple, ensuite dans les rangs les plus élevés, la langue d'Horace et de Virgile; un jargon composé de mots tudesqucs et romans la remplaça^ forma peu à peu la langueromane,quia la gloire d avoir élé mère de la langue française, aujourd'hui la plus répandue chez les peuples civisés de l'Europe. Cette altération devint si grande que le peuple n'e'toit plus en état de pouvoir comprendre la parole divine. Le concile tenu à Auxerre en 528, défendit de faire chanter dans les églises, par des jeunes filles , des chansons et des cantiques. entremêlés de latin et de romane Mais le troisième concile, tenu à Tours en 81 3, ordonne par le septième canon , que les évêques s'occuperont de traduire en langue Vulgaire , certaine prières et psaumes ainsi que leurs instructions , pour que le peuple puisse les entendre Le concile de Rheims, de la même année, contient un semblable règlement; et les conciles de Mayence et d'Arles, tenus en 848 et en 85i , ne firent que copier le décret de celui de Tours (i).

(1) Concilia ^ tonl.^ VII. p. 1249? ï256, cap. i5, p. 1263, capi 17. Tom. VIII, p. 42, cap. 2. Ces con^ ti!c5 représënldierit l'Eglise entière de l'einpite François,

A la siûte (les guerres civiles qui eurent lietï sous les faibles successeurs de Charlemagne, le goût des lettres s'éteignit et le clergé lui-même , jusqu'alors fidèle conservateur de la Religion, des sciences et des lettres, les abandonna honteusement pour se livrer aux plaisirs du siècle. Les exhortations et instructions cessèrent d'avoir lieu, la parole divine ne fut plus entendue. Tant de désordres engagèrent les évéques et plusieurs personnes remplies de zèle et de lumières à travailler à la réformation des églises et des monastères où s'étaient introduits le relâchement et l'oubli des règles. Plus de quatre-vingts conciles furent tenus en France , dans le cours du onzième siècle j pour rétablir la discipline etl'orllre des études. Bientôt , à la faveur de la réforme , les écoles se multiplièrent et les évêques prirent soin de dirii;er celles qui étoient destinées à l'enseignement des hautes sciences. Mais qu'elles étoient ces études ? un nyjlange côDfns de grammaire de

qui comprcnoit alors les Gaules et la Germanie. L'ordoananceesten ces termes : «JBf ut easdem homelias, qaisque EPiscoPVS «perte trans ferre sliu/eat , in ruslicam romanam iingaam, auttheotiscam , quo faciliàs cuncli possint intclligere, quœ dicuntar. » Maan. Metrop. Turon. Toni. II, p. a et 5o. Dans les siècles suivant ces ordonnances furent renouvelées.

métaphysique et de théoloj^ie, connu sous le noni scholastique. L'histoire sacrée et profane étoit de toutes les sciences la plus abandonnée, parce qu'on ne sentoit aucun besoin de connoître l'homme et qu'on ne vouloit rien faire ni pour lui donner des vertus , ni pour le rendre moins maiheureux. Dans toutes les parties du royaume, l'on vit les François se séparant en troupes ^ ennemies, courir en armes se renfermer dans des châteaux, uniquement occupés à soutenir ou à préparer des sièges. Dans cet état de confusion et de guerre, qu'on a appelé le gouvernement féodal, on ne voyoit plus rien de toutes les institutions sociales. La voix des évèques n'étoit plus entendue, et le clergé avec ses excommunications si redoutées ne put parvenir au rétablissement de la tranquillité', il crut obtenir beaucoup en assignant dans la semaine certains jours pendant lesquels il neseroit pas permis de poui-suivre ses injures particulières : pour rendre ce règlement plus respectable, on le décora du nom saint de Trêve de Dieu : il fut annoncé , même , d'après une vision prétendue et comme un ordre particulier du Ciel. La première croisade, qui eut lieti en iocp , sous Plùlippe I*^", devoit fan^e espérer ifn meillenr ordre de choses , il n'en fut lien. Seulement la [)uissance royale ac<{uit un peu pliis d'influence, e£ le premier établissement des

communes par Louis A^I, dit le gros , permit au clergé de reprendre ses exercices, de consommer le saint sacrifice, d'annoncer la parole divine. Enfin , Louis VU , dit le jeune, animé par les conseils de Suger, abbé de Saint-Denis, acquit encore de nouveaux droits et augmenta singulièrement la puissance royale.

(( Mais (i) alors vivait dans un cloître, au fond d'un désert, un homme dont les dépositaires du pouvoir suprême devaient ambitionner les suffiages autant que ceux d'un sénat ou d'un peuple législateur. A ce trait seul on doit reconnaître cet abbé de Clairvaux , devenu si célèbre sous le nom de Saint-Bernard. Nul homme n'a exercé sur son siècle un empire aussi extraordinaire.

Entraîné vers la vie solitaire et religieuse par un de ces sentiniens impérieux qui n'en laissen t pas d'autres dans l'àme , il alla prendre sur l'aulel toute la puissance de la religion. Lorsque sortant de sou désert, il paraissait au milieu dts peuples et des cours, les austérités de sa vie , empreintes sur des traits où la nature avait répanda la grâce et la beauté, remplissaient toutes les âmes d'amour et de respect. Eloquent dans un siècle où le pouvoir et les charmes de la parole étaient absolument inconnus, il triompliait de

(i) Eloge de Suger, par Garât. Paris, 1779» p- 2J.

toutes les hérésies dans les conciles ; il faisait fondre en larmes les peuples au milieu des campagnes et des places publiques; son éloquence paraissait un des miracles de la religion quM prêchait. Enfin, l'Eglise dont il était la lumière, semblait recevoir les volontés divines par son entremise j les Piois et leurs ministres, à (]ui il ne pardonna jamais ni un vice ni un maliicur public, s'hunnliaicnt sous ces réprimandes, comme sous la main deDieu-méme j et les peuples, dans leurs calamités, allaient se ranger autour delui, comme ils vont se jeter aux pieds des autels. Egaré par l'enthousiasme mémo de son zèle, il donna à ses erreurs l'autorité do ses vertus et de son caractère, cl entraîna l'Europe dans de grands malheurs. Mais gnrdons-nous de croire qu'il ait jamais vovdu tronipcr, ni qu'il ait eu d'antre anil)ition que celle d'agrandir l'empire de Dieu. C'est parce qu'il était trompé lui-même, qu'il était toujours si puissant : il eut perdu son ascendant avec sa bonne-foi, L'Eglise, malgré ses erreurs qu'elle a reconnues, la mis au rang des Saints ; le philosophe, malgré les reproches qu'il peut lui faire, doit l'élever au rang des grands hommes. »

Doué d'un génie supérieur, versé dans l'intel- Jigence des livres saints , dans l'étude des Pères, mais peut-être pas assez dans la connaissance du

cœur liumaiu , Saint-Bernard profita de son ascendant sur les peuples pour tonner contre les (lérèijlemens du clergé de son temps II vouloit le ramener à la simplicité de la primitive église, à cette pureté de mœurs qui distinguoient les premiers chrétiens*, et parlant des évêques et des prélats ses contemporains, il fait ainsi leur portrait : « Il est bien difficile dé fixer l'ordre flans lequel doivent être placés les éyêques et les prélats. S'agit-il d'amasser dulîien, d'accumuler des richesses ? ils se conduisent en laïques-^ faut- il recevoir des dîmes et les revenus de l'Eglise? ils sont ecclésiastiques. Dans leurs équipages ce sont des militaires) dans l'éclat des halnts, ce sont des Jè/Jimes. Cependant ils ne travaillent pas. comme les laïques j ils ne prêchent point comme le doivent faire les ecclésiastiques ; ils ne combattent pas comme les militaires / ils n'accouchent pas comme les femmes , parce qu'ils ne sont d'aucun ordre. Mais en ce cas , où seront-ils placés? ils seront où il n'y a aucun oidre.

On sait que Job dit de l'enfer : (c Uhi nullus orçlo ^ et ^empitemus horrnr habitat. » (i)

(i) Miramur Je Piielatis, ciijus suut orcTinis , quia in pggregatione honorum temporylium , sehabentut lalci ; in acceptionedecimarum, vit clerici^ m apparatu, ni milites; in ornatUj ut rhulieres. Et îainon non lahoranl , ist

PREMÏER SERMcif DE SAINT-BERNARD,

SUR l'^VENT ,

Tiré du manuscrit du Roi ^ fonds des Feuillants ^ in l^"" ^ J^ I" ll\

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