HYGIÈNE
Comprise dans son sens réel et quel qu'en soit le programme d'exécution, la science hygiénique n’est pas applicable aux animaux domestiques. Elle ne peut concerner que les hommes en particulier et leurs sociétés, sous les titres d'hygiène privée et d'hygiène publique. Pour ces applications-là, son importance est de premier ordre. Elle surpasse de beaucoup celle de la médecine, bien qu’elle soit en général moins appréciée. Le but primordial, dans l’humanité, est de prolonger le plus possible les existences individuelles, parce que la vigueur et la longévité des populations font la force et l'indépendance des nations. Comme être social, l'homme vaut par son activité intellectuelle et physique, dépendante de sa santé. Pour les animaux domestiques, la conservation de la santé est quelquefois un moyen, jamais un but. Ce sont des machines qu’on exploite pour en tirer profit, et nous avons le plus souvent intérêt à réduire la durée de leur existence en altérant, pour un profit plus grand, leur santé. Il n’y a donc pas, à proprement parler, d'hygiène des animaux domestiques, ou d'hygiène vétérinaire, comme on l’a aussi nommée. Associée à l’idée qu’on vient de voir et dont l’exactitude n’est d’ailleurs contestée par personne, l’hygiène vétérinaire est contradictoire dans les termes. Les matières dont elle s'occupe ressortissent à la zootechnie, qui est la science de la production et de l’exploitation des machines animales.
Par un esprit de particularisme étroit, malheureusement trop commun dans les corps professionnels, des efforts sans cesse renouvelés sont faits dans l’enseignement vétérinaire pour essayer de démontrer qu’on a eu tort d'y substituer officiellement le terme de zootechnie à celui d'hygiène. On veut absolument nous prouver que l'hygiène vétérinaire, telle qu’elle a été conçue par Magne, et 1 zootechnie, telle qu’elle a été ébauchée par Baudement, sont une seule et même chose. On croit bon et utile de réagir contre le courant scientifique qui a emporté l’ancien édifice. Ces efforts sont absolument vains, autant qu’ils sont puérils. Le terme de zootechnie dit bien ce qu’il veut dire, et il dit tout ce qu'il faut dire. C’est, par conséquent, un mot très heureusement trouvé et qui fait honneur à son créateur, M. de Gasparin. Lorsque, dans la constitution des chaires de l'Institut agronomique de Versailles, en 1849, il l’a préféré à celui d'hygiène vétérinaire, il a mis une fois de plus en évidence la sagacité et la lucidité de son esprit. Lorsque, depuis, la force des choses a fait imposer ce même terme dans l’enseignement des Ecoles vétérinaires, un progrès a été de même accompli. Le défaut d’acquiescement des titulaires des chaires spéciales de cet enseignement n’y peut rien, sinon leur faire perdre en réactions superflues un temps qu’ils pourraient mieux employer, et peut-être les porter à fausser quelque peu les notions justes qu'ils auraient le devoir d'inculquer à leurs élèves. Il reste certain que nous ne nous occupons de la santé de nos animaux que dans la mesure commandée par notre intérêt. Evidemment, tel n’est pas le véritable objet de l'hygiène. Nous les logeons, nous les nourrissons en vue d’en obtenir le plus possible de lait, de laine, de graisse ou de travail moteur, non de les faire vivre longtemps et de leur éviter la souffrance. Il se peut que ces dernières conditions soient satisfaites en même temps que celles de notre visée industrielle, mais, dans aucun cas, nous n’avons à les viser en premier lieu. Nos rapports avec eux ne peuvent donc pas être des rapports hygiéniques; et, dès lors, nous sommes des industriels, non des hygiénistes. La science qui a pour objet d'éclairer nos opérations n’est conséquemment pas l'hygiène. Elle s'appelle la zootechnie, et elle est ainsi bien nommée.
C’est sur quoi le lecteur est invité à réfléchir,