ISSU
Un exégète a écrit « que le c. xvi (1-16 ou 1-20) s'expliquerait mieux d'une lettre écrite à Éphèse ' » et un historien a fait remarquer que l'allure générale du passage (3-5) s'accorde mieux avec cette hypothèse 2. De toutes les pérégrinations qu'on impose à Aquila et à Prisque on ne peut retenir l'impossibilité pour eux d'avoir fondé une église à Rome dans leur maison, car il faudra d'abord s'entendre sur le caractère improvisé d'une pareille fondation en l'an 56-57 de l'Eglise. Il suffisait pour cela de disposer d'une chambre, d'une table et de pain et vin; c'est pende chose. L'aptitude à la parole, le zèle pour l'enseignement sont indépendants de toute installation. Aquila et Prisque en possédaient de reste et l'avaient fait voir avec Apollo 3. Ils avaient eu un logis à Rome, avant leur expulsion par Claude, ils pouvaient avoir leurs raisons d'y rentrer, ne fût-ce que pour préparer à Paul une bonne et fructueuse réception4; ceci ne fait pas difficulté, peut-être serait-il moins facile d'expliquer leur deuxième séjour à Éphèse. Il est vrai que les Juifs se déplaçaient souvent, mais peu importe.
Paul nous dit encore à leur sujet qu'ils « ont exposé leurs têtes pour lui sauver la vie ». Où et quand? On ne peut le dire, donc nul indice à retirer de là, car Paul a couru tant de périls; mais ces quelques mots ont leur grande valeur si on remarque que « des amis si fidèles devaient être disposés à le devancer à Rome, où ils avaient laissé d'autres amis, a lin de lui préparer les voies, sans se vanter de ce qu'ils avaient fait pour lui. C'est ce que Paul met en relief, et ce qu'il n'eût pas eu besoin de dire à Éphèse, où tout le monde savait quels étaient leurs rapports 6. Voici un point favorable, mais tout de suite après nous lisons un bref éloge d'Épénète « qui a été le premier né de l'Asie dans le Christ ». Ce devait être un gentil, le premier converti de la province d'Asie dont Ephèse était la capitale et ceci s'expliquerait mieux d'une lettre adressée à Éphèse que d'une lettre adressée à Rome.
Suivent des noms dont chacun a fait l'objet d'une étude pour les retrouver parmi la population romaine: le plus frappant est cet Ampliatus dont nous avons déjà parlé (voir Dictiontu, t. i, col. 1712, flg. 143); presque tous les autres ont été rencontrés dans les épitaphes des rolumbaria du Ier siècle6. Ce n'est pas une démonstration, mais c'est un indice qui ne peut être négligé quoiqu'on puisse objecter que nulle pari ailleurs qu'à Rome on n'a chance de trouver tant de rapprochements, parce que nulle pari ailleurs la population n'était aussi dense qu'à Rome et d'origines aussi mélangées. La liste de Paul contient des noms juifs, grecs et venus on ne sait d'où comme Persis, Asyncritos, Patrobas. Toute cette onomastique pouvait se rencontrer à Rome, non ailleurs, ou douteusement ailleurs.
Tout ce inonde que Paul salue est venu d'Orient car il n'a encore parcouru que l'Orient, mais dans le nombre il peut s'en rencontrer dont il avait entendu parler sans les avoir rencontrés. S'il a connu le plus grand nombre, on a tout lieu de penser que ce n'est pas au même endroit, mais dans telle ou telle ville qu'il a évangélisée. Seulement, les aura-t-il suivis à la trace? Entretient-il une correspondance qui le renseigne sur leurs déplacements? Est-il vraisemblable que tous se trouvent réunis à Rome? Est-il plus vraisemblable que ce soit à Éphèse? L'avantage de Rome sur Éphèse c'est à son épigraphie qui nous montre dans la capitale de l'empire un si grand nombre de noms grecs, latins, juifs, étrangers rapprochés au Ier siècle de notre ère.
« A ces vraisemblances indirectes se joint l'argument
1 M.-.I. Lagrange, Êpître aux Romains, in-8°, Paris, 1916, p. lxiv; « écrite • ayant probablement le sens « adressée ». — 'AU. Merlin, op. cit., p. 392. — 3 Act., xvm, 26. — ' Cornely, op. cit., p. 771; Jacquier, op. cit., p. 237. —
direct tiré des noms d' Ampliatus, des maisons d'Aristobule et de Narcisse, et de Rufus. Pour chacun de ces personnages, il y a une raison de le retrouver à Rome : Ampliatus comme chrétien ayant laissé un certain souvenir, Aristobule et Narcisse, comme personnages ayant eu à Rome des maisons, Rufus à cause de l'indication de Marc. Pris isolément, ces rapprochements ne donnent qu'une probabilité minime. .Mais cette probabilité augmente si l'on met les quatre cas dans la balance. La solution romaine est en harmonie avec tous les quatre. C'est quelque chose.
« Mais pourquoi tous ces Orientaux ont-ils afflué à Rome? D'abord, répétons-le, rien ne prouve qu'ils étaient tous Orientaux. Et si l'on admet que Paul ne les a pas tous connus dans la même ville, ce qui paraît très clair pour Épénète, Andronique et Junie, Rufus et sa mère, c'est à Rome qu'ils avaient le plus de chances de se rencontrer, les uns à cause de son attraction, pour divers motifs, les autres parce qu'ayant été chassés de Rome sous Claude comme Juifs, ils s'étaient empressés d'y rentrer sous Néron. »
IV. Examen archéologique. — L'archéologie sur le terrain se laisse parfois impressionner par des affirmations, des suggestions qui s'évanouissent au contrôle des faits. C'est ainsi qu'on ne peut retenir ce qui avait été écrit touchant certain oratoire du ive siècle décoré de peintures représentant les apôtres et situé prope tilulum sanctœ Priscœ. Or la décoration ne prouve pas ; quant à l'oratoire sa situation a varié, il s'est déplacé et s'est transporté du jardin de la basilique de l'autre côté de la rue '. Il suffit.
Le. diplôme en bronze de C. Marius Pudens Cornelianus est en meilleure posture, ce qui ne veut pas dire qu'il prouve ce qu'on a voulu lui faire attester, à savoir ([lie le titulus sanctœ Priscœ a succédé à la maison de Prisca, laquelle a dû à la générosité de ses patrons sa maison, son nom et sa tombe. D'abord le diplôme a été trouvé non aux abords immédiats de l'église comme l'a dit De Rossi *, mais de l'autre côté de la voie Sainte- Prisque, dans la villa Torlonia; ce n'est donc pas dans la maison de Marius Pudens Cornelianus, qui est devenue plus tard le titulus sanctœ Priscœ. « On ne peut donc maintenir l'identité entre la maison de Prisque du ier siècle, celle de Pudens Cornelianus au me et le titulus sanctœ Priscœ au ive; il faut ou bien qu'Aquila et Prisque aient précédé Pudens Cornelianus dans la maison dont on a exploré les vestiges dans la vigne Torlonia, à une certaine distance du titulus, ou bien qu'ils aient habité là où s'élève aujourd'hui l'église.
« Dans le premier cas, pourquoi le titulus consacré en l'honneur des deux époux n'aurait-il pas été construit sur l'emplacement même de leur maison et aurait-il été transporté de l'autre côté du clivus Publicius, conjecture d'autant plus invraisemblable qu'un oratoire existait au IVe siècle dans la maison possédée au iiic siècle par Pudens Cornelianus, et que cette chapelle pouvait être transformée en église? Si l'on préfère croire que l'église occupe la situation même de la demeure où Aquila et Prisque fabriquaient leurs tentes, nous ne pouvons englober cette demeure dans la propriété des Pudentes que par une hypothèse gratuite, car rien ne prouve que le sol de part et d'autre du clivus Publicius ait appartenu au même propriétaire : c'est possible mais ce n'est ni évident ni forcé. Dans ces conditions, il semble qu'il faille, ou renoncer à l'identification entre la maison de Prisque et le titulus, ou rompre l'union entre la maison d'Aquila et la demeure des Cornelii Pudentes 9. »
5 M.-.I. Lagrange, op. cit., p. 364. — 8 M.-.I. Lagrange, op. cit., p. 372. — ' AU. Merlin, op. cit., p. 394. — ■ Bull- <li arch. criai., 1888-1889, p. 126-128. — * Alf. Merlin, op. cit., p. 396,
PRISQUE (SAINTE)
V. Examen généalogique. — « Quelle était la famille de C. Marius Pudens Cornelianus? De Rossi fait de ce personnage un Cornélius Pudens passé par adoption chez les Marii; il a reçu le nomen de sa nouvelle gens et changé en cognomen le nom de son premier père. Cornélius Pudens est ainsi devenu Marius Pudens Cornelianus. Mais sont-ce là les règles ordinaires qui président à la dénomination des adoptés '? A l'époque républicaine, l'adopté prend, selon l'usage, les noms complets de son père adoptif, en les faisant suivre d'un cognomen formé de son ancien gentilice et terminé en anus. Supposons que ce soit ici le cas : C. Marius Pudens Cornelianus serait un Cornélius adopté par un C. Marius Pudens comme C. Julius Cresar Octavianus était un Octavius adopté par C. Julius Cœsar; le cognomen Pudens appartiendrait par conséquent à la nouvelle, non à l'ancienne famille; il se rattacherait à Marius non à Cornélius. — Mais nous sommes ici au mc siècle de l'ère chrétienne. Sous l'empire, les surnoms se sont multipliés; sommes-nous avec C. Marius Pudens Cornelianus en face d'un adopté? La réponse n'est pas nécessairement affirmative, car la forme du nom n'a rien qui rende cette solution obligatoire. Acceptons-la cependant : depuis les Flaviens, les adoptés ajoutent au nom de l'adoptant un des noms de leur père naturel, sans changement. Il se pourrait donc que C. Marius Pudens Cornelianus ait eu avant son adoption le surnom de Cornelianus qu'il tenait de son père naturel et qu'en devenant membre de la famille des Marii Pudentes il ait ajouté ce cognomen à sa nouvelle dénomination, comme M. Annius Verus (Marc Aurèle) qui s'appela, après son adoption par Antonin, M. Aelius Aurelius Verus. Ainsi qu'on le voit, Cornelianus, dans notre cas, ne semble point être la transformation de Cornélius, gentilice naturel de l'adopté, pas plus que Pudens n'est le cognomen qui primitivement était lié au gentilice Cornélius; notre personnage entre donc bien dans la famille des Marii Pudentes, mais il ne sort pas d'une famille dont Cornélius aurait été le gentilice et Pudens le surnom. — Les ruines où le diplôme a été trouvé sont par conséquent celles d'une maison appartenant aux Marii Pudentes, si l'on veut à un... Cornelianus; mais nous n'avons aucun indice que le terrain fût la propriété des Cornelii Pudentes *. •
VI. Prisque et la martyre Prisca. — La découverte de l'hypogée des Acilii dlabrion au cimetière de Priscille sur la voie Salaire nouvelle, en 1888, a permis de constater que cette sépulture avait servi de noyau à la nécropole qui se développa alentour sur un domaine de cette famille. Cette découverte entraîna la révision de quelques données généalogiques relatives à Prisque, épouse d'Aquila et à Priscille, mère de Pudens. J.-B. De Rossi avait montré que Prisque et son mari avaient été enterrés dans le cimetière des Acilii qui devait son vocable de Priscille, mère de Pudens. Mais il y a peu de chose à fonder sur des noms aussi répandus à Rome que ceux d'Aquila, Aquilius, Prisca, Priscilla; toute la question se ramène à savoir si Aquila et Prisque reçurent la sépulture sur la voie Salaire neuve. De Rossi essaya d'en donner la démonstration, ayant lu dans la notice de Léon IV au Liber pontiftealis l'exhumation de reliques au nombre des quelles se trouvaient un Aquila et une Prisque sur la voie Salaire; des documents plus anciens confirment ce fait pour Prisque. Celle-ci et ait -elle la femme d'Aquila? Ceux qui avaient mis les reliques au jour
1 Cf. R. Cagnat, Cours d'épiijr. lui., p. 72-73; Pallu de Lessert, Centenaire île la Soc. des antiq. de France. Recueil des mémoires, in-l", Paris, 1904, p. 371. — 2 AU. Merlin, op. cit., p. 396-31)7. — • De Rossi, Hall, ili areli. erisl.. 1888-1889, ]>. 116. — * Le Petit martyrologe romain le
en doutaient si peu qu'ils les donnèrent à Rhaban Maur pourvues de cette attestation : Aquilse alque Priscillœ, quondam comitum Pauli. Ce qui était certain au ixe siècle laissait, au xixe, subsister un doute, car De Rossi n'a pas manqué de relever que les fouilleurs de Léon IV si credera... si credette qu'il s'agissait d'Aquila et de Prisque. C'étaient, en effet, les fidèles qui avaient prononcé l'identification. On avait trouvé deux corps que les inscriptions désignaient comme ceux d'un Aquila et d'une Prisque; on en conclut que c'étaient ceux-là mêmes dont parlaient les Actes : Aquilœ atque Priscillœ (uti Actus apostolorum lestantur) quondam comitum Pauli. La parenthèse, négligée par De Rossi, donne le sens de la proposition subséquente quondam comitum Pauli; c'est une réllexion du prêtre Rodolphe, auteur de la vie de Rhaban Maur; ce n'est pas l'authentique qui accompagnait les reliques.
Quant à Aquila il faut savoir avouer que les Itineraria du vne siècle ne font aucune mention de lui au cimetière où ils signalent Prisque, c'est donc qu'entre le vne et le ixe siècle on l'y avait amené, ce qui ne va pas sans soulever les plus graves objections ou bien, qu'au ixe siècle, on aura jugé convenable, puisqu'on était en possession d'une Prisca authentique, de lui adjoindre un Aquila qui, peut-être, l'était moins.
Mais c'est de Prisque seulement qu'il est ici question.
Qui était-elle? L'épouse d'Aquila? Ce n'est pas l'opinion de De Rossi qui écrivait à son sujet 3 : La quale, a mio avviso, e la vergine marlire, fesleggiata ai 1S di gennaio. Ceci s'arrange bien avec les Itineraria qui omettent le nom d'Aquila et avec le martyrologe qui décerne le titre de martyre à une vierge qu'on ne saurait confondre avec l'amie de saint Paul. Les reliques extraites sous Léon IV du cimetière de Priscille sont celles d'une martyre Prisca, différente de Prisque épouse d'Aquila.
Si Aquila et Prisque, au icr siècle, étaient revenus d'Éphèse à Rome pour y préparer la venue de saint Paul, ils retournèrent peu après en Asie Mineure, puisqu'ils s'y trouvaient à l'époque où fut écrite la IIe lettre à Timothée; ils y moururent peut-être ' et s'il en fut ainsi, rien ne permet de croire que leurs corps furent ramenés à Rome, on les honorait en Asie Mineure le 8 juillet, et à Rome les Itineraria les ignorent, car la Prisca qu'ils mentionnent est la vierge martyre dont nous venons de parler.
Quelle est celle-ci? De Rossi s veut en faire la propre fille d'Aquila et Prisque, enterrée près de ses parents. Mais il est difficile de faire d'une martyre du me siècle la fille d'un ménage du ier siècle: on n'a aucun lien à établir entre la vierge martyre Prisca et Prisque, que sépare plus d'un siècle.
Prisca, honorée le 18 janvier 6, a souffert à une date mal précisée, sous Claude II (voir Dictionn., t. xiv, au mot Persécutions, col. 571). Quant à Prisque, celle qu'on donna à Rhaban Maur accompagnée d'un Aquila, ce n'était ni la compagne de saint Paul ni le mari de celle-ci, car il est probable qu'ils reposaient en Asie Mineure. On dut sans doute rencontrer une tombe portant le nom de Prisca, on lui associa les restes d'un chrétien nommé Aquila — ces deux noms étaient très fréquents — et l'heureux rapprochement ne laissa aucun doute aux gens du ixe siècle sur les deux personnages, si peu de doute que le prêtre Rodolphe écrivit : Aquilse atque Priscillœ, uti Actus apostolorum testant ur, quondam comitum Pauli. L'identification s'était
dit, mais son autorité ne compte guère. — ■ Ile Rossi, Hall, di arch. crût., 1S(')7, p. 45. — * Acla sanel., j;in. t. n, p. 547 sq; cf. Gôrres, Dus Marturiuui der keiligen Prisca, dans J<d\rbuckcr fiir />ry(cs(. Théologie, t. xvm, 1892, p. 1 12-