PROSE
PROSE. — I. De Jumièges à Saint-Gall. II. De
Saint-Gall à Saint-Victor. III. L'œuvre de Notker. IV. Bibliographie.
I. De Jumièges a Saint-Gall. — En dehors de la période de la Septuagésime jusqu'à Pâques et de quelques fériés comme les quatre-temps, la liturgie de la messe admet le chant de l' Alléluia à la suite du graduel. La nécessité de donner au diacre le temps nécessaire pour gravir les degrés de l'ambon sliggéra la pensée de recourir à des vocalises afin de prolonger le chant de la dernière voyelle. On appela ce chant jubilus (voir Dictionn., t. vu, à ce mot), mais il parut utile de le soutenir par des paroles et on se trouva ainsi amené à une composition qui reçut le nom de « prose » ou « séquence », et ce fut une poésie qui eut ses chefs-d'œuvre et ses jours de gloire. Ce ne fut pas l'écho final d'une poésie prête à s'éteindre, comme furent les hymnes, mais l'effort heureux d'une langue en train de se rajeunir. Nous en avons signalé un premier essai dans la cantilène de sainte Eulalie (voir Dictionn., t. ii, col. 1969-1975) et nous avons affaire ici à une innovation d'origine française. Les proses, a-t-on dit, naquirent de ce besoin de clarté qui est une des tendances essentielles de l'esprit français. A la suite de V Alléluia de la messe les liturgistes romains avaient inséré une longue mélodie qui déroutait la mémoire, ainsi que l'avoue Notker : Cum adhuc juvenculus essem et melodiœ longissimx ssepius memoriœ commendalœ instabile corculum aufugerent. Les moines de Jumièges, bons Normands d'esprit pratique, pensèrent à glisser quelques paroles sous les notes et la solution fut trouvée. On ne possède rien de ces premiers essais, on sait seulement qu'à la suite du pillage de Jumièges par les pirates, les moines prirent la fuite et l'un d'entre eux ne s'arrêta qu'à la porte du monastère de Saint-Gall (voir Dictionn., t. vi, à ce nom).
Il est permis et même vraisem dable de supposer que le fugitif était l'un des chantres du monastère, puisqu'il n'avait pu se résoudre à abandonner le volume emporté dans l'épouvante du départ. A Saint-Gall, où l'on s'intéressait fort à tout ce qui concernait le chant, ce fugitif porteur d'un livre neumé lit événement ; on interrogea, on s'intéressa à l'étranger et à l'innovation; on peut croire qu'on en demanda l'interprétation qu'on approuva et, finalement, un jeune moine nommé Notker, à qui le surnom de Balbulus ne semblait pas une particulière destination pour le chant, s'enthousiasma et se mit incontinent à composer d'autres paroles pour soutenir les neumes de Y Alléluia. Elles étaient généralement banales, elles n'en obtinrent que plus de succès. L'auteur rassembla plus tard toutes ces petites compositions dans un Liber sequentiarum. Ce sont ces pièces et celles qu'on façonna à leur imitation qui furent communément désignées sous le nom de proses de la première époque.
Les ouvrages de Notker et de ses imitateurs n'ont qu'un seul point de commun avec ceux que composa plus tard Adam de Saint-Victor : le parallélisme. D'ordinaire, en effet, à l'exception du premier et du dernier verset, elles se composent d'une suite de clausulœ qui, réunies deux à deux, correspondent aux mêmes notes et, par conséquent, doivent avoir à peu près la même longueur et la même configuration. La rime y est nulle : on y rencontre cependant des finales en e ou en a, comme dans la prose des Innocents : Laus tibi, Chrisle. ! et dans celle de Noël : Eia recolamus. L'accentuation y joue-t-elle un rôle? Léon Gautier ne le pensait pas, Eugène Misset était d'opinion contraire. Suivant celui-ci, il serait étrange que l'accent, cette âme de la poésie populaire, n'eût pas obtenu une
'Ceci n'est pus dit pour déprécier Notker sur lequel on peut lire un curieux ouvrage qui lui donne de justes et vifs
place quelconque dans les préoccupations de Notker et de ceux qui l'ont suivi et imité. Or, il est admis aujourd'hui que les proses françaises présentent une frappante analogie avec les anciens vers français; ces vers prennent eux aussi une certaine accentuation pour base, mais il suffira de dire ici que les pièces de Notker, froides, compassées, sans relief, le plus souvent sans mouvement, dignes, si l'on veut, mais d'une dignité pesante et toute germanique, n'ont qu'un rapport très éloign éavec les poésies d'Adam si gracieuses et, pour ainsi dire, aériennes. Les deux auteurs ne sont pas de même race; le premier veut soulager les chantres, le deuxième songe à charmer les cœurs; l'un aligne des mots, l'autre évoque des idées1.
II. De Saint-Gall a Saint-Victor. — Adam de Saint- Victor doit peu de chose à Notker, s'il lui doit quelque chose c'est par le moyen des proses de transition. Avant Adam et dans cette abbaye de Saint- Victor qu'il devait illustrer, on chantait des morceaux ou séquences qui avaient réalisé des progrès sur les pièces de la première époque et qui n'avaient pas encore atteint au point de souple perfection qui donne à la seconde son caractère.
Certaines pièces avaient conservé le début moins strictement rythmé d'autrefois :
Quam dilecta tabernacida Domini virtutum et atria. d'autres avaient à la fois gardé le début et la finale :
Trinitalem reserat aquila sunius evanyelista qui a pour finale :
Sponso laus per sa-cula.
Dans une prose célèbre en l'honneur de saint Nicolas :
Congaudentes exullenius vuculi concordia,
on trouve les deux styles juxtaposés, quelquefois dans la même strophe, et on pourrait presque dire dans le même vers : Félix confessor — cujus fuit dignitatis — vox de ccelo nuntia. Ce mélange fait penser à ces édifices contemporains de nos proses où l'ogive et le pleincintre collaborent à l'ensemble. Les vestiges antiques deviennent si rares d'ailleurs qu'on ne les découvre plus guère. Dans la prose
Ad Iwnoreni tuuin, Cliriste,
qui se chantait à Bordeaux pour la nativité de saint Jean-Baptiste, onze strophes sur quinze sont entièrement construites à la manière d'Adam; les rimes ont la même richesse, les césures sont aussi résolument marquées, à peine quelques mots de la strophe 4 et des strophes 7 et 8 trahissent-ils une époque un peu moins récente. La rime et la césure, il faut néanmoins le reconnaître, sont loin d'avoir toujours cette précision. La recherche de la finale en a est presque constante. Cependant le style perd peu à peu sa lourdeur, il a des tendances à s'élever; vienne un homme doué d'un talent supérieur, il saura recueillir les éléments épars de beauté, les groupera, les vivifiera et les élèvera à la hauteur de la poésie, ce sera Adam de Saint-Victor.
Les règles fondamentales adoptées par Adam peuvent être résumées ainsi : l'accentuation des syllabes de deux en deux, le même nombre de syllabes dans les vers correspondants, la rime masculine ou féminine et enfin la césure lorsqu'il y a huit, dix, douze syllabes consécutives. Adam a employé six sortes de vers, de 4, G, 7, 8, 10 et 12 syllabes, avec 2, 3, 4 ou 4, 4, 5 et 6 accents. Ses strophes se composent, soit de vers similaires, soit de vers à nombre de syllabes et d'accents différents. Les premières donnent lieu à
éloges, cf. C.-A. Cingria, Lu civilisation de Saint-Gall, in-12, Genève, s. d., p. 90 sq.