‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 123 sur 477 · PROU — PROVENCE · texte numérisé non relu

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développement de nos institutions, il concevait l'étude du passé par des exemples, des enseignements moraux. Impatient des bornes étroites qui enclosent la certitude historique, il se contenait avec peine pour ne pas s'emporter au delà. Déliant de la nature humaine, cet homme de réactions vives et de rigoureuse discipline éducative, donnait parfois le sentiment d'avoir infligé à soxi esprit, comme un silice, la méthode la plus sévère... Son enseignement était une animation perpétuelle. Ses leçons, surtout ses commentaires de chartes dans lesquels son tempérament n'était pas maintenu dans une ligne trop directe et pouvait fuser dans tous les domaines de l'histoire du Moyen Age, avaient pour les jeunes gens l'enchantement d'une découverte constante. On sentait éclore et voler sa pensée. Sa méthode était dans la claire tradition bénédictine, plus que dans la nouveauté pénible des théories allemandes qui le rebutaient. Il devint tout de suite un chef d'école l. »

Bibliographie. — C. Brunel, Notice, dans Bibliothèque de l'École des Charles, t. xci, 1930, p. 387-389.

— R. Gagnât, Hommage, dans Bull, archéol. du Comité, 1930-1931, p. 145-147; Notice, dans Comptes rendus des séances de l'Acad. des inscr., 1932, p. 404-417. — V. Chapot, Discours, dans Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, 1931, p. 69-71. — Dupont-Ferrier, Discours, dans Bibl. de i École des Chartes, t. xci, 1930, p. 384- 387. — R. Dussaud, Discours, dans ibid., p. 382-384; Comptes rendus de l'Acad. des inscr., 1930, p. 293-296. — G. de Grandmaison, Discours, dans Annuaire-bulletin de la Soc. de l'hist. de France, t. lxviii, 1931, p. 79-83.

— L. Louis, Notice nécrologique, dans Bulletin de la Soc. scient, et litt. de V Yonne, t. lxxxiv, 1930, p. xxxvixxxvii. — P. Larue, Notes sur M. Maurice Prou, dans ibid. — G. Tessier, dans Revue archéologique, 1930, t. il, p. 306-307; Leçon d'ouverture, dans Bibl. de l'École des Chartes, t. xci, 1930, p. 242-247.

PROVENCE. — L'histoire de cette terre heureuse et magnifique n'appartenant pas au sujet des études de ce Dictionnaire, nous devons seulement rappeler en quelques mots qu'elle intéresse la géographie politique et administrative du pays depuis la fondation de la province romaine jusqu'à la constitution complète du régime féodal. Partie d'une province romaine, proconsulaire sous la république, prétorienne, puis sénatoriale, sous l'empire, partagée ensuite entre les deux provinces de Narbonnaise et de Viennoise, la Provence proprement dite prit naissance au milieu du ve siècle, avec Arles pour capitale. Llle l'ut gouvernée successivement par un patrice, jusqu'au milieu du vnie siècle, puis, jusqu'au milieu du xe, par un duc, enfin par un marquis depuis 979. A partir du milieu du xie siècle, l'unité du pays alla s'affaiblissant pour aboutir, au xne siècle, à un partage en trois marquisats ou comtés, de Provence, de Forcalquier et de Venaissin.

On donne le nom de Provence franque à la période où s'opéra la division de la province en deux portions bien distinctes, distinction qui persista jusqu'à la Révolution française, à savoir : le « pays et comté de Provence », ayant pour chef-lieu Aix, et les « terres adjacentes ». taisant l'une et l'autre partie de la province qui avait alors pour capitale Arles. L'origine et !;i cause de cette distinction remonte à la séparation de la Provence en Provence bourguignonne et Provence austrasienne, sous le règne de Gontran, roi de Bourgogne de 561 à 592. Il y a dès lors deux Provences, une bourguignonne ou arlésienne, et une austrasienne ou marseillaise qu'on nommerait volontiers auvergnate parce qu'elle se reliait directement à l'Auvergne par 1 zès et Viviers. Or, l'Auvergne, quoique séparée par la Bourgogne du reste du royaume d'Austrasie, n'en faisait pas moins partie; de sorte que l'Auvergne pro-

prement dite et la Provence auvergnate formaient un territoire d'un seul tenant, dont le centre politique fut forcément l'Auvergne, pays plus considérable et plus rapproché de l'Austrasie. La Provence auvergnate forme alors la marche de l'Auvergne et la Provence bourguignonne la marche de la Bourgogne franque. Ce résumé de l'histoire administrative et politique nous retiendra moins que la vue d'ensemble de la Provence chrétienne, terre privilégiée où la foi nouvelle fut implantée et d'où elle se propagea dans toute la Gaule et dans une partie considérable de l'Occident. C'est Marseille qui en est le berceau. Sa situation géographique, sa prospérité commerciale, dès le début de notre ère, le concours incessant d'étrangers qu'attirait et que retenait son port sont pour nous autant de raisons de croire que cette ville posséda de très bonne heure !•? noyau d'une communauté chrétienne. Ces raisons ne sont pas des preuves, tout au plus des suppositions, mais de celles qui s'imposent à l'attention.

C'est le cas pour tel passage de la IIe épître de saint Paul à son disciple Timothée. L'apôtre y parle de l'envoi de Crescens en Gaule. Le texte est authentique, l'affirmation formelle, mais l'interprétation reste ambiguë. Eusèbe de Césarée, Épiphane de Chypre, Théodoret de Cyr et la traduction syriaque du Nouveau Testament s'accordent pour interpréter le mot « Gaule » de la Galatie, et la question reste en suspens. Toutefois il reste permis d'opiner en faveur de l'envoi d'un missionnaire apostolique à la colonie gréco-asiatique de Marseille. Un doute subsiste. Voici mieux, une vraisemblance.

Trois documents d'une autorité incontestable : la lettre aux Romains, l'épître de saint Clément et le « canon » dit de Muratori, mettent hors de toute contestation un voyage de saint Paul en Espagne entre l'an 62 et l'an 66. C'était une traversée longue et fatigante qu'on n'accomplissait pas ordinairement sans escales. Partis du port d'Ostie, les vaisseaux touchaient à Marseille, s'y arrêtaient pour faire du négoce, des provisions, de l'eau, ce qui pouvait demander quelques jours ou plusieurs semaines. Si l'apôtre débarqua, qui pourra croire qu'il n'ait pas prêché dans cette ville grecque, centre pédagogique et religieux, résidence d'une colonie d'Asiatiques parmi lesquels il pouvait rencontrer des compatriotes ou des coreligionnaires, son auditoire de prédilection. Que l'apôtre ait dédaigné ou négligé ce champ de propagande qui s'offrait à lui, on aura peine à l'admettre.

Cependant si le grain fut semé, s'il germa et produisit la moisson d'une modeste gerbe, cette communauté — car n'osons pas dire l'Église apostolique de Marseille — demeura inconnue de l'histoire et le sera peut-être toujours. A moins que cette semence n'ait produit, à un demi-siècle de là, son glorieux fruit.

Le musée archéologique du château Borély en conserve l'incomparable témoignage (voir Dietionn., t. x. col. 22 17. ti^. 7754). Ce monument unique en son genre, car Rome elle-même ne possède rien de plus précieux, atteste l'existence et le supplice de deux martyrs à Marseille vers le premier quart du ir siècle. sous le règne de Trajan ou celui d'Hadrien. Ces quatre fragments, (pie l'on croit provenir des fouilles opérées dans l'ancien bassin du carénage, nous ont conservé l'épitaphe de Satrius Volusianus, fils d'Eutychès, cl de ....us Fortunatus qui furent brûlés vifs. Lue chrétienne, dont le nom semble avoir été l'.ulogia. probablement la mère de l'un d'eux, pourvut à leur ensevelissement, lit graver l'épitaphe qui nous a conservé leurs noms et le souvenir de leur supplice; elle lit ajouter une acclamation qui était tout à la fois une allusion à l'horreur des flammes et une confession de

' C. lirunel. Notice.

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foi au Christ : « Nous rafraîchisse Celui qui le peut. » Un symbole, le plus antique de tous les symboles chrétiens, l'ancre, encadra ce souhait.

Les martyrologes ni la tradition locale n'ont pas recueilli ces noms qui devraient être pour tous les Marseillais l'objet d'un culte liturgique. Mais l'Église de Rome n'a pas plus conservé ceux de l'« immense multitude » sacrifiée par Néron dans ses jardins du Vatican. De tels oublis sont à jamais regrettables; ce que nous venons de dire est tout à la fois un hommage et une réparation.

La famille chrétienne d'Eutychès et d'Eulogia n'était pas isolée. Une autre inscription trouvée à Aubagne, au xvne siècle, et copiée par le célèbre Peiresc, mais aujourd'hui perdue, nous a conservé le souvenir d'une autre famille qui fit graver sur l'épitaphe d'un adolescent deux symboles chrétiens : l'ancre et le poisson-Dieu (voir Dictionn., t. x, col. 2251). C'est encore à Peiresc que nous devons la conservation d'un des plus précieux monuments de l'antiquité chrétienne, un sarcophage trouvé dans l'oratoire désert de La Gayole, arrondissement de Digne et, après maintes vicissitudes, généreusement offert et aujourd'hui encastré dans la chapelle du Sacré-Cœur de l'église paroissiale de Brignoles (voir Dictionn., t. vi, col. 673, fig. 4878). C'est, très probablement, le plus ancien de tous les sarcophages chrétiens encore existants, et remontant à l'époque des Antonins, vers le milieu du ne siècle, ou, au plus tard, vers la seconde moitié de ce siècle.

A cette époque où la profession de christianisme met hors la loi celui ou celle qui l'avoue, les défunts eux-mêmes dissimulent leur croyance et, pour signaler leur tombe, ont recours, comme nous venons de le dire, à des symboles que, seuls, leurs coreligionnaires savent reconnaître; ancre, poisson, etc. Ici l'art du bas-relief s'est ingénié à offrir des figures symboliques, les unes païennes parmi d'autres chrétiennes, de manière à dérouter les délateurs. Entre un buste du Soleil divinisé et une divinité rustique qui aguiche un oiseau perché sur un arbre se succèdent un pécheur prenant à l'hameçon le poisson mystique — le chrétien — qu'il attire à lui, forante en prière parmi les arbres du paradis, une figure assise que la fracture du marbre ne permet pas de définir et le bon Pasteur portant la brebis sur ses épaules. Il n'existe aucune œuvre antique qui porte mieux l'empreinte du temps de transition, où plus d'un esprit flottait indécis entre la foi du Christ et les antiques croyances idolàtriques, où, selon la remarque d'un Père de l'Église, témoin de ces étranges accommodements, des artistes, même convertis, travaillaient indifféremment pour une clientèle qui comptait des adeptes dans les deux cultes.

La communauté de Marseille ayant négligé la glorieuse mémoire de ses martyrs Volusianus et Fortunatus, c'est Victor qui ouvre l'histoire chrétienne de la ville (voir Dictionn., t. x, col. 2211-2214). On ne peut contester la réalité de son martyre, encore que tous les détails n'en soient pas également assurés, et si la date du 21 juillet est conservée par d'anciens martyrologes, l'année n'est pas connue de façon précise, c'est 290 ou 303. Pendant un séjour à Marseille de 1 empereur Maximien, Victor est accusé de faire du prosélytisme en faveur de la religion chrétienne. On instruit son procès et on le renvoie au tribunal de l'empereur qui somme l'accusé de sacrifier aux idoles, il s'y refuse et, après avoir été torturé, il est décapité ainsi que trois soldats qu'il a convertis. Leurs corps sont jetés à l'eau, ils flottent, on les attire sur le rivage opposé, celui du « bassin du carénage » où se trouvait un des principaux cimetières de Marseille et, là, on leur ménage une crypte creusée dans le rocher.

C'est la crypte de Saint-Victor. Nous en reparlerons.

Entre l'époque où Volusianus et Fortunatus confessèrent leur foi et celle où Victor et ses trois compagnons reçurent la palme du martyre, il a pu s'écouler tout près de deux siècles, la communauté chrétienne a été élevée au rang d'Église, mais nous ignorons tout de son histoire pendant cette période. A-t-elle possédé des diptyques et le catalogue des noms de ses évêques? La perte de ses anciens livres liturgiques ne permet pas de répondre à cette question.

S'il est permis — et il doit l'être — de remplacer la certitude par la conjecture, nous estimerons vraisemblable et même probable l'existence dans ce vaste port de Marseille d'un petit noyau de fidèles se développant en une communauté. Puisque, vers le milieu du IIe siècle, Lyon possédait la sienne gouvernée par un évêque, saint Pothin, entouré de clercs ou de fidèles dont les noms helléniques nous ont été conservés, croira-t-on qu'ils avaient gagné cette ville en traversant les Alpes, alors presque infranchissables, plutôt qu'en remontant le Rhône depuis Marseille où ils avaient dû débarquer. Cependant, dans la supposition que Marseille remplit à l'égard de la Provence le même rôle que Lyon joua envers l'ancienne Gaule celtique, celui d'Église-mère, de foyer de rayonnement chrétien, il faut savoir reconnaître que ce n'est là qu'une supposition. S'il en fut ainsi, Marseille, chose à peine croyable quoique vraie, Marseille demeura modeste et, mieux encore, silencieuse. Alors et depuis, même au vie siècle, la seule croyance répandue en Provence relativement à l'évangélisation du pays, c'est qu'elle y avait été apportée par saint Trophime, envoyé de Rome à Arles par saint Pierre. Ce n'est pas Marseille, c'est Arles qui est nommée. Grégoire de Tours, à qui il faut toujours en revenir sur cette matière, croyait que l'évêque Trophime était venu de Rome et le pape Zosime, lui aussi, le croyait (voir Dictionn., t. vin, col. 2383-2400). Quoi qu'on en pense, issue de Rome ou de Marseille, l'Église d'Arles s'affirma de bonne heure assez robuste pour négliger et, même, éclipser l'Église voisine. Au ive siècle, les évêques d'Arles jouent parfois un rôle; de leurs collègues de Marseille il est rarement question. En 314, c'est à Arles qu'un concile provoqué par Constantin se réunit et parmi les Églises représentées nous voyons les évêques de Vienne, de Vaison, d'Orange, d'Apt, de Nice et de Marseille. Ce dernier s'appelait Oresius, il ouvre le catalogue épiscopal en 314 et la plus grande moitié du ive siècle s'écoulera avant de lui voir un successeur (voir Dictionn., t. x, col. 2217).

Celui-ci s'appelle Proculus et apparaît pour la première fois en 381. Vers ce temps, tous les évêques de Provence recevaient la consécration épiscopale des mains de l'évêque de Marseille considéré comme fondateur de ces différents sièges et faisant figure de métropolitain. Or, Marseille se trouvait dans la province de Viennoise et les évêques de la province de IIe Narbonnaise réclamèrent un métropolitain pris parmi eux. Le conflit fut soumis au concile de Turin qui admit la réclamation mais, par déférence pour Proculus, décida que rien ne serait changé de son vivant. Le même concile eut à se prononcer sur la prépondérance entre les deux sièges de Vienne et d'Arles, il adopta une solution modérée qui déplut à l'évêque d'Arles, nommé Patrocle. Celui-ci avait eu l'adresse de se faire reconnaître par le pape Zosime le droit de conférer seul dans les trois provinces la consécration épiscopale. Proculus de Marseille tint la décision papale comme non avenue et procéda à des consécrations nouvelles. Convoqué à Rome, il ne bougea pas de chez lui, fut déposé, fit la sourde oreille et continua à exercer les droits de métropolitain. C'était, nous dit-on, un saint homme, lié d'amitié avec tous les moines et promoteurs de la vie reli-

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gieuse : saint Martin, saint Jérôme, saint Honorât de Lérins et Jean Cassien; il attendit, il laissa passer l'orage. Peut-être eût-il mieux fait de témoigner plus de soumission et de déférence au Siège apostolique; pendant ce temps Patrocle s'agitait, le pape Zosime grondait et écrivait à la curie, au clergé et au peuple de Marseille que leur évêque Proculus était déposé et qu'au spirituel ils dépendaient de Patrocle. Cette lettre est datée du 5 mars 418; on ignore l'accueil que lui firent la curie, le clergé et le peuple, mais on sait qu'à Noël le pape Zosime était mort, l'évêque Patrocle tombé en pleine disgrâce et le bon évêque de Marseille rétabli dans ses droits, réhabilité, presque en faveur.

Parmi ses plus fidèles partisans se trouvait Jean Cassien qu'on rencontre à Marseille, vers 415, tout pénétré des institutions cénobitiques qu'il avait étudiées et pratiquées à Bethléem, auprès de saint Jérôme, et ensuite, pendant sept ans, dans la Thébaïde et en Egypte. De retour à Marseille, il fonda deux monastères, un pour les hommes, l'autre pour les femmes, destinés à devenir tous les deux des foyers de vie religieuse et d'expansion intellectuelle. Par leur moyen, l'influence de Cassien fut grande en Occident où tout le Moyen Age l'a connu sous le nom de « collateur ». Il fut l'inspirateur de la vie monastique dont saint Césaire el saint Benoît furent les législateurs; il en proposa des exemples si naïfs et si saisissants que ses deux traités : les Institutions et les Conférences conservent une place éminente dans la littérature ascéticpie. On a laissé planer des doutes sur son orthodoxie, mais saint Grégoire le Grand et le bienheureux pape Urbain V lui attribuent le titre de saint; ce sont là d'assez bons connaisseurs et l'Église de Marseille le fête au 23 juillet.

Cassien réunit les moines dans une sorte de crypte ou de catacombe s'ouvrant sur une petite vallée, bordée de rochers abrupts, en face de la Méditerranée, qui a pris et gardé le nom devenu célèbre d'abbaye de Saint-Victor (voir Dictionn., t. x, col. 2238-2243). Cette crypte forme une excavation de quelque étendue et ceux qui construisirent le monastère choisirent, le plus exactement qu'ils purent, l'emplacement qui correspond à une partie excavée longtemps auparavant et consacrée à de pieuses assemblées. Un siècle plus tard environ. Grégoire de 'fours écrivait un livre « à la gloire des martyrs » et mentionnait les miracles accomplis au tombeau de saint Victor de Marseille. D'autres saints étaient venus s'aligner sous ces voûtes, mais leurs sépultures sont diverses, les unes sous le dallage, d'autres entaillées dans les parois. Deux d'entre elles étaient proches de la tombe de saint Victor; elles contenaient les restes de Cassien et de l'abbesse Lusébie. Les reliques des martyrs Chrysante et Darie, apportées de Borne à Marseille au vie siècle, étaient vénérées non loin de là; celles des martyrs Hermès et Hadrien furent déposées dans un réduit creusé au sud-est de la crypte.

On se détache à regret de ce lieu vénérable doublement consacré par les souvenirs qu'il rappelle et par la piété des générations de Marseillais qui vinrent prier les saints patrons de la ville, l.a science archéologique a pu préciser certains emplacements, elle a su aussi déterminer celui du baptistère de l'antique cathédrale, la Major, dont la piscine et quelques vestiges du pavement primitif lurent retouvés en 1850. Ces quelques cléments permettent de faire remonter ce baptistère à la période du Ve au vu1' siècle (voir Dictionn., t. X, col. 2243-2247, flg. 7753; t. xiv, col. 1098-1112, fig. 10306-10319).

Ce serait abuser que de s'attarder à l'histoire littéraire de Marseille au cours du haut Moyen Age et d'énumérer les auteurs qui s'exercèrent à instruire

ou à édifier leurs concitoyens : un poète Marius Victor, et trois prêtres : Musaeus, Gennade et Salvien. Ce dernier, né à Trêves ou à Cologne, passa plus d'un demi-siècle à Marseille où il dut se faire peu d'amis. Il entreprit de combattre l'avarice et de justifier la Providence, belle occasion de blâmer, de gronder, de condamner la société au sein de laquelle il vit et ces Gallo-Bomains qu'il insulte et déchire de son mieux, les mettant fort au-dessous des sauvages Saxons, des Francs perfides, des Gépides inhumains et des Huns impudiques. Salvien réserve et prodigue ses éloges à tous les barbares de Germanie, Goths, Vandales et le reste. Il les trouve pétris de qualités, humbles et pitoyables 1 — Mais lui-même, ce Rhénan, qu'est-il venu faire en Gaule plutôt que de demeurer parmi eux?

Ce dont cet esprit outrancier et rageur a joui sans s'en apercevoir c'est de cette civilisation finissante dont le musée du château Borély conserve un grand nombre de précieux témoins : épitaphes maladroitement gravées où se lisent encore quelques formules d'espoir en Dieu, tables d'autel, sarcophages dont la signification consolante exprimait la foi de nos pères et qui ont reçu, ici même, leur interprétation. Arles partage, à ce point de vue, la richesse de Marseille grâce à son opulente collection des Aliscamps (voir ce nom) et de Trinquetaille, tandis que Saint-Maximin conserve dans la crypte de sa cathédrale quelques beaux sarcophages (voir Dictionn., t. x, col. 2798-2820, fig. 7842-7850) dont les attributions nous amènent à ce qu'on nomme : les légendes provençales.

Ces tombes passent pour avoir renfermé les corps de sainte Marie-Madeleine, de saint Maximin, premier évêque d'Aix, de saint Sidoine son successeur, de sainte Marcelle, en son vivant servante de l'évêque Maximin, enfin de deux saints Innocents. Cinq sur six de ces personnages ont été retrouvés de nos jours et trois d'entre eux sont d'authentiques Auvergnats. Maximin fut l'objet d'un culte à Billom jusqu'à la Révolution française, Sidoine Apollinaire est encore représenté par des reliques au village d 'Aydat, dans la même région où il était fêté le même jour (215 août). Les deux Innocents, qui n'étaient pas Auvergnats, avaient leurs restes vénérés également à Aydat; en tin la servante Marcelle s'est laissé retrouver à six kilomètres seulement de Billom, au village de Chauriat où une église lui était dédiée au xc siècle et où sont conservés son culte et son souvenir.

D'après ce que nous venons de dire, exception faite pour Marie-Madeleine, tous les personnages commémorés dans la crypte de Saint-Maximin se retrouvent en Auvergne, groupés dans l'arrondissement de Clermont el dans les limites de l'archiprêtré de Billom. Ces saintes gens portent des noms dont l'emploi est peu fréquent et il y a lieu de croire que nous nous trouvons ici en présence d'un transfert de reliques et de culte d'Auvergne en Provence. Mais on se demandera peut-être si ce n'est pas l'inverse et s'il ne s'agit pas d'un transfert de Provence en Auvergne? Le doute n'est pas possible, à raison de saint Sidoine. On ne saurait assigner au culte qui lui était rendu à Aydat — Aoitacum — son ancienne résidence, une origine exotique; c'est Aydat cjui est le seul point de départ. Et ce qui vaut pour Aydat vaut également pour Billom et pour Chauriat, pour l'évêque Maximin et la servante Marcelle, tous venus de l'Auvergne, en droiture.

Ceci n'empêche qu'on les a incorpores à une légende d'après laquelle, associés à Lazare le ressuscite de Béthanie, à Marie-Madeleine et à Marthe ses deux sœurs, le groupe apostolique, renforcé de Marie- Jacobé et de Marie-Salomé, aurait quitté la Palestine sur une barque sans voiles et abordé le lendemain a Marseille dont Lazare devint le premier évêque. Ma\i-

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min et Sidoine se succédèrent sur le siège d'Aix, Madeleine vécut solitaire à la sainte Baume, Marthe s'aventura jusqu'à Tarascon et les deux Marie gagnèrent la Camargue. En Orient on ignorait tout de cet exode et de ce qui suivit. En 333, un Gallo-Romain, pèlerin de Bordeaux, s'en fut à Jérusalem, visita Béthanie et son église appelée le Lazarium; vers 390, une grande dame venue d'Espagne passait en cette même localité où s'élevaient deux églises dont une abritait, au dire de saint Jérôme, le tombeau de Lazare, de Marie et de Marthe. Au vie siècle, Madeleine et Lazare étaient réclamés par Éphèse et au ixe siècle, l'empereur Léon VI faisait transporter Lazare à Constantinople, Marthe reposait à Larnaca dans l'île de Chypre et, au xiic siècle, on continuait à vénérer à Éphèse le crâne de Marie-Madeleine (voir Didionn., t. vin, col. 2044- 2081; t. x, col. 2119-2128).

L'Occident n'avait aucune prétention sur les reliques et, à partir du ixe siècle, quelques martyrologes locaux mentionnaient discrètement une fête en omethuit toute indication géographique. Aucun des anciens livres liturgiques romains ou gallicans ne contient une messe au nom de sainte Madeleine ou de Lazare; ils ne possèdent ni légende particulière ni sanctuaire spécial et cette situation se maintient pendant le xc siècle tout entier. Qu'il y ait eu alors, dans le monde latin, un lieu où Madeleine, Lazare et Marthe fussent honorés d'un culte spécial, c'est ce dont il n'y a trace pour un seul d'entre eux avant le milieu du xie siècle.

Non seulement jusqu'au xie siècle, l'Orient revendique ses droits sur les tombeaux et les reliques des saints de Béthanie, mais encore l'Occident, jusque vers le même temps, ignore et désavoue ceux qu'il réclamera plus tard. Que s'est-il passé? — Bappelons-nous le conflit survenu au ive siècle entre les évêques de Narbonne, d'Aix et de Marseille et leur collègue d'Arles, la discussion devant le concile de Turin qui avait été chaude et cependant ni Proculus de Marseille ni son collègue d'Aix ne s'étaient réclamés du célèbre Lazare ni de saint Maximin qu'ils ignoraient avoir eu pour prédécesseurs.

L'évêque d'Arles en appela à Borne de la décision du concile de Turin, sachant qu'à Borne on affirmait très haut que l'Occident tout entier devait le bienfait de la foi à l'initiative de saint Pierre, qui avait envoyé à Arles l'évêque Trophime et de cette source arlésienne dépendaient toutes les Églises des Gaules. En 450, le clergé provençal écrivant au pape saint Léon le Grand ne connaissait que Trophime et ignorait tout de Lazare et de Maximin, leur voyage, leur apostolat, leur épiscopat et leur sépulture en Provence. Un siècle plus tard, saint Césaire d'Arles affirme que son Église eut pour fondateur saint Trophime et Grégoire de Tours n'a jamais entendu parler de Lazare dont il est fait mention pour la première fois dans une bulle relative à la consécration de Saint-Victor, en 1040, où il est mentionné après saint Victor, les martyrs Hermès et Hadrien et sans recevoir le titre d'évèque de Marseille. Omission bien explicable puisqu'à cette époque la légende n'existait pas encore ou bien elle ne faisait que de naître. Il y aurait aussi quelques réserves à faire sur l'authenticité du texte complet de la bulle du 1 5 octobre 1040, car, à cette date, les reliques de Lazare avaient quitté Marseille pour Autun où l'évêque du lieu en faisait la reconnaissance solennelle en 1047.

Nous ne l'y suivrons pas, ce serait trop s'éloigner de la Provence et de Saint-Maximin et ses alentours.

L'église de Saint-Maximin existe encore et, pour toute personne impartiale, la crypte n'est autre chose que la sépulture d'une famille gallo-romaine du ve ou du vie siècle. Une sépulture du même genre se trouvait à La Gayole, non loin de là. D'autres pourraient être

signalées, car les membres de l'aristocratie en nos contrées aimaient à résider sur leurs terres, à y élever des oratoires et à y dormir de leur dernier sommeil. Le monument de Saint-Maximin n'a rien d'extraordinaire, sinon sa fortune.

Cela dit, on peut examiner ce qui subsiste à l'heure actuelle de l'église primitive que surmonte aujourd'hui un vaste édifice rebâti à la fin du xme siècle. On y a conservé quatre sarcophages qui paraissent remonter au ive siècle et quatre dalles de facture plus barbare qui dénotent le vie environ par leur style. L'inscription qui se lit sur l'une d'elles est manifestement en latin de basse époque. On peut croire qu'une église a été bâtie vers le vie siècle dans cette localité et qu'on y a utilisé, soit immédiatement, soit successivement, quatre sarcophages de l'école arlésienne, déjà vieux de deux siècles. Aucun de ces monuments n'offre la moindre allusion aux récits de l'histoire évangélique où Marie de Béthanie a joué un rôle. On n'y trouve même pas la résurrection de Lazare, si souvent représentée sur les anciens bas-reliefs chrétiens. Les quatre dalles ont servi de parois verticales à l'absidiole d'un autel.

De cet autel aucun vestige ne nous est parvenu, mais la Provence en a conservé bien d'autres en assez bon état pour nous permettre de prendre une idée de cette partie du mobilier liturgique de nos églises entre le vie et le ixe siècle sans faire trop large la part à l'imagination. Ceux de Bagnols (dans le Gard), de Buoux, de Cavaillon et de Vaugines (dans le Vaucluse), de Brignoles et de La Gayole (dans le Var), d'Auriol, de Cassis, de Favaric et de Miramas (dans les Bouehesdu-Bhône) nous offrent un ensemble de monuments arrivés jusqu'à nous dans un état de conservation matérielle suffisant pour en juger. Généralement ces autels consistent en un dé de pierre, c'est-à-dire un cube en forme de petit pilastre à hauteur d'appui sur lequel était posée et, probablement, assujettie une table de marbre assez épaisse pour permettre de décorer la tranche en bas relief. Certains de ces autels ont reçu au vie siècle une décoration en relief plat qui ne dissimule pas toujours leur destination primitive et qui nous apprend qu'ils ont passé du paganisme au christianisme. C'est le cas pour celui de Cassis dont l'église fut démolie en 1793; le bloc de pierre fut transporté à la maison curiale et encastré dans le mur. Nous écrivions à son sujet il y a quelques années que, par suite de cette disposition, deux des faces étaient soustraites à l'étude, la troisième ne présente aucune ornementation et la face principale, qui mesure 0 m. 65 en hauteur sur 0 m. 45 en largeur, est décorée de trois monogrammes du Christ. Or, le 25 avril 1930, par suite de la démolition du mur, on put constater que cet autel chrétien, du vic siècle environ, avait servi d'autel païen à la déesse du lieu, dont le nom se lit sur une inscription du ne siècle, sur la face opposée à celle qui porte le chrisme. Souhaitons, si ce n'est pas indiscret, de voir ce curieux monument prendre un jour le chemin du musée du château Borély.

11 n'y serait pas dépaysé quoiqu'il ne pût y retrouver l'autel d'Auriol, qui est aujourd'hui au musée d'Aix, et dont la table mesure en longueur 1 m. 02, en largeur 0 m. 57 et en épaisseur 0 m. 12. La tranche est décorée sur trois faces seulement, ce qui nous apprend qu'il devait être appliqué à la muraille. La face de devant présente douze colombes par deux groupes de six, symétriquement rangées et affrontées au monogramme du Christ. A défaut de l'autel d'Auriol, le musée de Marseille possède des fragments qui permettent de reconstituer aux trois quarts un autel de la chapelle Saint-Jacques à Belcodène, dont une tranche seulement est décorée de feuillages (0 m. 85 x 0 m. 51x0 m. 08).

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