QUATRE-COURONNÉS
est défendable ' ; situées dans le voisinage de Sirmium elles offrent de bonne pierre. « Or, une étude des lieux, que j'ai pour ma part visités à deux reprises, écrit M. Jacques Zeiller 2, permet de relever un certain nombre de particularités qui correspondent à divers détails de la Passio d'une façon, je ne dis pas décisive, mais vraiment assez frappante. La petite chaîne boisée de la Fruska-Gora domine de très près le Danube qui serait ainsi le fleuve où les martyrs furent jetés 3. Dion Cassius4 signale dans ces parages un 'AXjaocv opoç, dont Eutrope 6 et Vopiscus 6 (auteur de la Vita Probi) ont fait l'aima morts. N'est-ce pas le nom de cette colline que, par une interprétation très naturelle d'alma mons, la « montagne fertile », on retrouverait dans celui de mons pinguis? Ne reconnaîtrait-on pas aussi le mons igneus à Kipovno, « colline des statues » ou à Crveni- Cot, la « colline rouge », deux éminences voisines, à 5 kilomètres environ du Danube, sur la route de Banostor? Les bois qui recouvrent le sommet de Crveni- Cot empêchent de se rendre compte de la couleur de la pierre, mais le nom est une indication qui a son prix. Le calcaire rougeâtre de Kipovno, dont la teinte expliquerait aussi l'expression de métallo porphyretico, car il n'y a pas de porphyre proprement dit dans la région, aurait fort bien mérité à ce piton, qui s'embrase curieusement au soleil couchant, le nom d'igneus. Il ne seiait pas moins vraisemblable que la « colline des statues » rappelât le souvenir de quelques restes de sculptures demeurées gisantes ou de vieilles carrières dont j'ai cru discerner la trace sur ses flancs. Ajoutons qu'on rencontre à faible distance du mamelon de Kipovno, près du village d'Andrevlje (ou Andrijevno), en un endroit appelé Groblje, des restes d'un sanctuaire, qu'on désigne encore sous le nom de Kapela et qui atteste l'existence d'un culte en cette région. Était-ce celui des sculpteurs martyrs? On ne peut pas l'affirmer, bien que l'opinion locale se prononce en ce sens aujourd'hui. La Passio signée de Porphyrius mérite donc crédit et Simpronianus, Castorius, Claudius, Nicostratus et Simplicius doivent rester inscrits au martyrologe pannonien. »
Nous en venons maintenant aux quatre cornicularii. Leur légende dépend étroitement de la Passio des sculpteurs pannoniens. Il existait entre ce pays et Rome des relations étroites dont témoignent dans cette ville le culte de Quirin, de Pollion et d'Anastasie. Ceux-ci y avaient été précédés par le culte des sculpteurs de Fruska-Gora, puisqu'il est attesté par la Depositio martyrum de 354 où nous lisons : V id. novembris, démentis, Semproniani, Claudi, Nicostrati, in comitatum. Cette notice demande deux corrections : vi id. et Castorii au lieu de Clemenlis. Quant à Simplicius on l'a oublié, quoique martyr, mais peut-être parce que dernier venu. Les deux derniers mots in comitatum servent souvent à désigner les résidences impériales et ici, peut-être, pourraient-ils Indiquer que les martyrs furent honorés près de la villa impériale ad duas lauros sur la voie Labicane. Il y aurait eu, vers le milieu du iv» siècle, translation des corps des sculpteurs pannoniens. Mais ce n'est pas soutenable, car le cimetière voisin d'ad duas lauros conserve dans la Depositio martyrum son nom de in Labicana, d'où il résulte que in comitatum désigne la résidence impériale de Sirmium. Ainsi donc, vers l'an 1350, les mar-
1 Sitznnrjsberichtc der k.k. Akad. der Wissenscli. in Wicn. Philos.-histor. Klasse, t. x, 1853, p. 127-137. — ! Les origines chrétiennes dans les provinces danubiennes de l'empire romain, in-8°, Paris, 1018, p. 95-96. — s J.-B. De Rossi. / santi Quattro Coronati, dans Bull, di archeol. crist., 1879, p. 49, a supposé à tort que c'était la Save, qui passe à Sirmium même (Mitrovica) à 20 kilom. plus au Sud. —
• ilistor. roman., 1. i.v, c. xxx. — » Breviarium, x, 11. —
• Vita Probi, c. xvm, 8. — ' S. Grégoire, Epistol., I. Y,
tyrs Simpronianus, Nicostratus, Claudius et Castorius — nous ne disons rien de Simplicius — étaient vénérés à Rome, mais la translation de leurs corps n'était pas encore faite. Elle n'aura eu lieu qu'à une date postérieure.
Un fait confirme cette observation, à savoir que nous lisons les noms des quatre martyrs dans une pièce légendaire du vie siècle, la Passio Sebasliani, laquelle ne dit rien de leur sépulture dans quelque cimetière romain.
Au vi des ides de novembre nous lisons dans le manuscrit de Berne du martyrologe hiéronymien que le culte des quatre sculpteurs — Simplicius toujours omis — est localisé sur le Celius ; mais cette indication manque dans le manuscrit d'Epternach, plus ancien, ce qui permet de supposer une addition au texte primitif faite au vme siècle. Indépendamment de cette indication du tas. de Berne, la fixation du culte au Celius est certaine au vie siècle : au synode romain de 595, parmi les signatures nous lisons celle d'un prêtre du titulus sanctorum I V coronatorum ', au même siècle le sacramentaire léonien mentionne à une date antérieure au 22 novembre, une messe in natale sanctorum IV coronatorum " et le sacramentaire gélasien identifie les quatre couronnés avec les martyrs Pannoniens de la Depositio martyrum de 354. Simplicius a décidément disparu, quoiqu'il reparaisse plus tard dans les sacramentaires grégoriens 9 et dans les Itineraria. Cette éclipse ne laisse pas d'être curieuse à signaler.
En effet, VEpitome de locis sanctorum martyrum nomme Claudius, Nicostratus, Simpronianus, Castorius et Simplicius 10, on y adressait les pèlerins du vne siècle, c'est donc que la translation avait eu lieu. Mais quand? Sans doute au siècle précédent, car Sirmium fut définitivement détruite lors des invasions du vie siècle. « La Passio de saint Sébastien nous assure indirectement qu'au ve siècle les cinq Pannoniens n'étaient pas encore à Rome. Mais, parce qu'ils étaient déjà connus, au nombre de quatre seulement, l'un des cinq, malgré la présence de ces reliques, continua quelque temps de demeurer dans l'ombre et le groupe fut honoré sous la rubrique des Quatre-Couronnés. Le nom fut donc employé pour désigner et l'église du Celius et la sépulture de la voie Labicane, qui étaient respectivement l'église et la sépulture des mêmes martyrs, les cinq sculpteurs de Sirmium. Mais le jour vint où, la Passio s'étant répandue, à la suite de la translation même des reliques, on s'avisa de la contradiction qui existait entre ce récit, qui mettait en scène cinq personnages, et le culte qui s'adressait à quatre seulement. Une explication s'imposait; un hagiographe ingénieux s'en chargea, en imaginant un dédoublement. Il distingue les cinq Pannoniens et les quatre couronnés, dont il composa l'histoire, en la rattachant à celle des premiers, mais en faisant de ses héros fictifs des saints militaires, qu'il mit en rapport avec saint Sébastien, peut-être parce que, dans la légende antérieure de saint Sébastien, la fantaisie d'un autre conteur pieux avait déjà fait intervenir Simpronianus et quelques-uns de ses compagnons ". Et voilà comment l'authentique Passion, due à la plume de l'honnête Porphyre, fut pourvue d'un appendice apocryphe qui a pu jeter sur elle une ombre dorénavant dissipée l!. »
c. lvîi a, édit. Ewald et Hartmann, t. i,p. 367. — ' P. Le
t. lv, col. 137. — • P. L., t. i.xxvm, col. 147. — ,0 IV Kossi. Rama sotterranea, t. I, 1863, p. 1 12. 178, - " Cett-
combinaison ne prévalut pas tout de suite, ainsi qu'il les,
sort des martyrologes de Bède et de Florus, cf. 1 1. Quentin, Les martyrologes historicités du Moyen Age, in-S\ Paris,
1!)08, p. 55,275. — " J. Zeiller, Les origines chrétienne.'., des proninees danubiennes, ln-8°, Paris, 1918, p. 101- 102,