RAISIN
la messe. Pareille particularité distingue la consécration, encore en usage, des saintes huiles (voir ce mot) au Jeudi saint, et l'ancienne formule de bénédiction du breuvage de miel, de lait et d'eau, destiné le Samedi saint et la veille de la Pentecôte, aux nouveaux baptisés 1. On trouve celte dernière au sacramentaire léonien 2 :
Ilenediclio fontis, laclis et mellis.
licnedic, domine, et has creaturas fontis, lactis et mellis, et pota famulos tuos de hoc fonte perenni, qui es spirilus veritatis, et enutri eos de hoc melle et lacté; tu enim. Domine, promisisti palribus nostris abrahe, isaac et iacob, dicens : Inlroducam vos in terram repromissionis, terram fluentem lac et mel, coniunge, domine, famulos tuos spiritui sancto, sicut coniunctum est hoc lac et mel in christo ihesu domino nostro, per quem omnia.
Si l'on écarte, comme n'appartenant pas à la catégorie des fruges, la bénédiction des saintes huiles et celle du breuvage symbolique des baptisés, on reconnaîtra que l'usage séculaire de l'Église a respecté la législation du pape Eutychien et des canons des apôtres. Seuls, en effet, les raisins et les épis ou, à Rome, les fèves, sont bénis à la messe : fruges super altare tantum uvse et fabse benedici; tandis que les autres bénédictions du rituel latin font voir, par la teneur de leur formule finale, qui est la conclusion commune des prières, qu'elles sont détachées de la célébration du sacrifice eucharistique, en même temps qu'elles ne sont pas spéciales à un jour de l'année.
Le Moyen Age conserva ces coutumes et ces distinctions. Les fèves, le moût, le pain étaient bénis au réfectoire 3, mais les raisins du jour de la Transfiguration l'étaient à l'église. On les consommait au réfectoire comme des eulogies 4. Ailleurs on les distribuait à l'église même, comme le pain bénit, entre le couvent présent au chœur et l'assistance laïque 6.
Les décrets apostoliques que nous avons cités sont une première garantie d'antiquité de nos formules rituelles. Mais il y a plus : la prière de la bénédiction des raisins, qui du sacramentaire grégorien passa aux Églises des Gaules, de Bretagne et de Germanie, pour demeurer de nos jours en usage dans beaucoup de nos diocèses au 6 août, est identique à la formule conservée à la même date dans l'Église grecque6, et les traductions syriaques de la liturgie des melkites de Syrie confirment l'authenticité du texte grec original que voici :
. -Eù)r/] sic, £ÙXoy7]<nv CTTatpuXvjç v/jç AuyoÛCTTOu
EuX6y7)CTOv, xùpie, tÔv xaprcôv toûtov ttjç à|i.7réXou tôv véov, ôv Sià tt;ç toû àépoç eùxpaaiaç, xal tgjv crrayôvcov -r^ç Ppo/j/jç, xal tyjç tôv xaipôv yaXTjvTjç, etç tocôttjv ttjv wpt.;jio>TâTT]v CTTaoïv èX0eïv eùSôxTjaaç, t'va fj èv Y)(J.ïv toïç èl; aÙToij toû yevv7)fi.aT0(; -rrjç àp.TréXou [XETaXafi.êâvouo'iv, zlc sùçpoaûvTjV, xal toiç Ttpoaevéyxaoi Swpov, eîç è^iXac7[ji.6v à|j.apTt.ôv, Stà xoù lepoû xal àylou aa>fj.aTOç [xal aïfxaToç] tou XpiaTOÛ aou, \ieff oS eùXoyv]TÔç eT, aùv tco Travaylw xal àyaOco xal Çmcitcoiô trou Tiveû(xaTi., vûv xal àel xal eîç xoùç alôvaç tôv alwvœvi, àpiïjv.
La bénédiction syriaque est, sauf l'amplification inséparable des traductions orientales, la reproduction de la prière grecque :
« Prière sur les fruits du raisin1 nouveau.
« Bénis, Seigneur Dieu, ce fruit nouveau, [ce] fruit de la vigne, qu'une convenable humidité de l'air, la pluie du ciel et la tranquillité des saisons de l'année ont fait croître jusqu'à son complet développement, de manière à devenir [notre] nourriture. Qu'il nous serve, à nous qui en faisons une offrande, pour la rémission de nos péchés, par le moyen du corps pur et saint, le corps de ton Christ. Qu'il devienne, pour ceux qui en approcheront et en mangeront, bénédiction, propitiation et félicité, pour la joie de nos cœurs et la santé de nos corps et de nos âmes, par la vertu de ton Fils Jésus-Christ Notre-Seigneur, avec lequel à toi convient la louange et l'honneur, avec ton Saint-Esprit, en toutes sortes de biens, auteur de la vie, maintenant et en tous temps, dans les siècles des siècles. Amen. »
Les rituels melkites nous donnent cette autre : « Bénédiction de la première grappe de raisin », dont nous ne possédons pas l'original grec. Il convient de remarquer la signification très caractéristique de cette pièce évidemment composée parmi des populations dont la richesse consiste dans les produits du sol.
« Prière sur la première grappe.
« Par le sang du raisin de vie, les créatures ont été rachetées; par le suc sorti de lui, leur vêtement a été lavé de la souillure du péché; la marque de la perdition a été abolie du corps d'Adam coupable. Qu'il nous réjouisse par ce don [qui vient] de toi, et que nous recevions ce raisin que tu nous donnes, afin qu'il soit la préservation de nos vignes, et que les grains se pressent sur leurs ceps comme les jumeaux dans le sein de Rébecca; et la louange montera vers le nom de celui qui [nous] donne [ces biens], dans les siècles des siècles. Amen. »
L'Église arménienne bénit aussi les raisins à la date fixe du 15 août, à la suite de la messe de l'Assomption '. Enfin les rites syriens possèdent des bénédictions pour le raisin, le vin, les épis et les divers produits du sol, mais elles ne sont pas nécessairement célébrées à l'église, ou, du moins, on ne les rattache pas liturgiquement à des jours spéciaux, si ce n'est la double fête de Notre-Dame des Semailles, au 15 février, et de Notre-Dame des Épis, au 15 mai 8. Les anciennes formules tombées en désuétude parmi les Syriens unis, sont restées en usage chez les jacobites. Cependant le droit syrien a reproduit la disposition du canon des apôtres interdisant la présentation à l'autel d'autres fruits que les raisins et les épis 9. Le patriarche Jean Ier (648) ou Jean de Telia (538) la renouvela, et prescrivit la déposition du prêtre qui, à l'oblation de la messe, aurait joint du moût, de la boisson fermentée ou quoi que ce soit d'autre que du vin, des raisins et des épis10. L'Occident admit au contraire, en certains lieux, la pratique d'employer, le jour de la bénédiction des raisins, du vin nouveau à la messe, par allusion au texte évangélique : « Je ne boirai plus de ce fruit de la vigne jusqu'à ce que je le boive à nouveau avec vous dans le royaume de mon Père11 »; ou encore d'exprimer quelques gouttes du raisin bénit dans le calice consacré. Dom Martène atteste cet usage pour diverses Églises, spécialement pour celle de Poitiers12. Certains propres diocésains maintiennent de nos jours cette rubrique très spéciale. Or, il y a lieu de noter que, sur ce point encore, l'Orient et l'Occident s'accordaient.
1 Voir aussi pour la bénédiction de l'agneau pascal, J.Bona, Rerum liturgicarum, t. m, Turin, 1753, p. 314. — 2 F.-E. Wavren, The Leofric missul, p. 224; cf. Liber sacramentor. Eccl. rom. (Suer. Leonian.), P. L., t. l, col. 40-41; fontis mollis et lactis. — est. — lacté et melle, qucmadmodnm palribus nostris abraham, isaac et jacob introducere te eos in. — fluentem lacté et melle. — mel et lac, quo cœlestis terrenœque substantiœ significatur unitio in christo. — ■ J Edm. Martène, op. cit., t. iv, p. 574; cf. p. 570. — « Id., ibid., t. iv, p. 573. — " Bona, Rerum lituryictu-um, 1. II, c. xrv, t. in, p. 314.
— * 'iEpartxôv Ttepi^yov toc; 6e(a; xal (spà; XeiTO'jpyi'a;, Constantinople, 1895, p. 161. Le texte de l'Euc/io'ogp (Venise, 1851), fournit les variantes suivantes: aeraX^'^ev eùSoxr^aç, om. xal at'jj.aToç. Cf. Goar, Euchologion, p. 695. - 7 Cf. Nilles, Kalendarium manuale, in-8°, Œniponte, 1897, t. il, p. 563. — • Cf. id., ibid., t. i, p. 249, 469, 476. — • Bar Hebraeus, Somocanon, IV, I a, dans A. Mai, Scriptor. veter. nova coll., t. x, p. 19. — ■ l° Id., ibid. — • " Matth., xxvi, 29. — " D. Edm. Martène, De antiquis Ecclesiœ ritibus, t. m, p. 586.