RHÉNANIE
RHÉNAN IE. — I. L'habitat. II. Vestiges chrétiens. 1. Aix-la-Chapelle. 2. Bonn. 3. Cologne. 4. Guttingen. 5. Mayence. G. Mungersdorf. 7. Xanten. III. Bibliographie.
I. L'habitat. — Le fleuve qui traverse l'Europe occidentale dans la direction du Sud au Nord, depuis la Suisse jusqu'à la Hollande a été, de temps immémorial, une frontière. Les pays qu'il traverse n'ont jamais pu former, au cours des âges, une patrie unique, d'une rive à l'autre du Rhin, l'antagonisme fut irréductible. Dès avant notre ère, César et Strabon assignent au Rhin la fonction de frontière orientale de la Gaule. César estime que toute bande de Germains qui se transporte sur la rive gauche du fleuve pénètre en Gaule ' et Strabon écrit que « la Gaule transalpine a pour limite orientale le cours du Rhin 2 ».
Après la conquête de la Gaule et sa division en provinces, Rome, ayant renoncé à la conquête de la Germanie, fixa au Rhin la frontière de l'empire. Au ne siècle après J.-C. on construisit une solide barrière, le limes (voir Dictionn., t. ix, à ce mot) dans les pays du Rhin et du Neckar, mais cette muraille dut être appuyée par les camps légionnaires échelonnés le long du fleuve depuis Augst jusqu'à Nimègue, à Strasbourg, Mayence, Bonn, Cologne, Neuss et Xanten. En renonçant à la Germanie, Rome ne put se résoudre à effacer ce nom de sa nomenclature provinciale et continua à l'infliger à des pays demeurés étanches à l'influence germanique; elle satisfit sa vanité en conservant une Germanie supérieure comprenant l'Alsace avec une partie de la Suisse et de la Franche-Comté, et une Germanie inférieure s'étendant jusqu'aux pays de Tongres, de Liège et de Namur, toutes régions dont les populations étaient demeurées exclusivement gauloises. Le Rhin demeura néanmoins la véritable frontière.
Aussi longtemps que cette frontière ne fut pas franchie, la Gaule connut la paix et la sécurité. A partir du me et du iV siècle, des bandes réussirent à traverser le fleuve, les unes furent exterminées, d'autres furent autorisées à s'établir sur certains territoires de l'empire. Au début du ve siècle, la catastrophe survint, le Rhin céda sur tout son cours .
La rupture de cette frontière entraîna des conséquences plus que temporaires, elle ouvrit une ère nouvelle dans l'histoire de l'Europe occidentale. On vit dès lors pendant des siècles, suivant ce qu'a dit Ern. Babelon, « la lutte de deux éléments contraires, de deux principes de civilisation qui n'ont jamais pu s'accorder, le romanisme et le germanisme... L'un formé de culture gréco-latine, dont les peuples occidentaux sont imprégnés jusqu'à la moelle; l'autre, engendré par la forêt germaine et sur lequel la culture gréco-latine est toujours demeurée un vernis superficiel, un luxe de lettrés et d'érudits pédants. La limite géographique de ces deux types de civilisation, c'est le Rhin. »
Frontière plutôt que barrière, car il n'est pas de fleuve qui constitue une limite infranchissable ou un obstacle invincible. Les deux rives du Rhin se ressemblent par la qualité de leur sol, la disposition de leur relief, les traits essentiels de leur climat; depuis Bàle jusqu'à Nimègue le fleuve traverse trois régions naturelles mais ne les délimite pas. Pour passer de l'une à l'autre, il faut suivre la direction de ses eaux, mais non les traverser. De Bàle à Mayence, un large couloir bordé par les Vosges et la Forêt-Noire; de Mayence à Bonn une tranchée colossale orientée du S.-E. au N.-O. entre l'Ardenne et les monts de Thuringe; au-delà de Bonn et de Cologne, une plaine à
1 César, De bello gallico, I, i, 31, 35; iv, 1, 4-16, 17, 29. — ■ Strabon, Gcogr., 1. IV, c. i, n. 1. — 3 K. Babelon, Le Rhin
perte de vue entre le pays qui s'étale du Rhin à la Meuse et celui que sillonnent les eaux noires et sales de la Ruhr, de la Lippe et de leurs aflluents. Si donc la nature a fait du Rhin une tranchée stratégique, son cours ne crée pas un obstacle continu au passage des hommes. C'est la géographie humaine qui lui a donné son rôle capital dans l'histoire de l'Europe, en un mot ce qui diffère d'une rive à l'autre du fleuve et dans les régions qui s'en éloignent de plus en plus, ce n'est pas la géographie physique, c'est l'habitat.
Celui que la Germanie offrait à ses habitants était défavorable au développement d'une société sédentaire, ordonnée, pacifique parmi « une contrée aqueuse, forestière ou dénudée, fouettée par les vents du Nord, couverte de brumes, habitée par de rares indigènes autochtones qui vivaient de chasse et disputaient péniblement leurs abris aux bêles sauvages : de toutes parts des forêts vierges sans limites, des lacs aux contours incertains, entourés de plantes paludéennes impropres à la nourriture des troupeaux3. » On s'explique dès lors l'effet déprimant de cet habitat, c'est celui qu'analyse Fustel de Coulanges : « Entre l'époque où Tacite décrivait les institutions des Germains et celle où ils sont entrés dans l'empire, il s'est écoulé trois siècles. Nous devons observer ce que ces peuples étaient devenus dans ce long intervalle. Il n'y a pas d'indice qu'ils eussent fait aucun progrès, fis n'avaient pas plus de villes qu'au temps de Tacite et leur sol n'était pas mieux cultivé. Aucune unité ne s'était faite entre eux. Leurs institutions n'avaient reçu aucun développement, n'avaient pris aucune solidité. Ils n'étaient supérieurs ni moralement ni politiquement à ce qu'il avaient été. Ils n étaient pas devenus plus forts. Il s'était même produit une série de faits qui avaient dû inévitablement les affaiblir 4 ».
L'habitat, et par suite l'état social, sont tout différents à l'ouest du Rhin. La Gaule, dès l'antiquité, fait contraste avec la Germanie. Nonobstant la présence de vastes forêts, son sol fertile est riche, son relief facilite la circulation, son climat est presque partout tempéré, sa civilisation déjà ébauchée a progressé rapidement et la richesse a suivi. Sa faiblesse est dans l'incapacité à établir l'unité politique et les discordes des civitates, leurs rivalités affaiblissent la Gaule mais sans ruiner l'unité nationale ni dissocier le patriotisme gaulois. Patriotisme fondé sur la communauté de langue, de cultes et de traditions.
« L'état social du peuple gaulois est très différent de l'état social des tribus germaniques. Les Gaulois sont fixés au sol qp'ils habitent, qu'ils cultivent, dont ils tirent à peu près tout ce qui est nécessaire à leur vie. Leurs champs sont exploités avec intelligence; leurs troupeaux sont nombreux et bien soignés. Ils pratiquent avec succès plusieurs industries: ils savent travailler les métaux, modeler la terre en vases déformes et de décorations simples encore ou même frustes, mais parfois originales; ils fabriquent des bijoux, des anneaux, des colliers d'or et d'argent dont ils aiment à se parer; ils tissent des étoffes aux couleurs brillantes ou brochées d'or. La nation gauloise est prospère et florissante : beaucoup de Gaulois sont riches, possèdent de vastes domaines, vivent dans un luxe relatif.
« Il y a donc une opposition frappante entre le pays bien délimité situé à l'ouest du Rhin et les tencs qui, sur l'autre rive du fleuve, s'étendent sans tin vers l'Orient. En vertu même de ce contraste, la Gaule a toujours exercé une attraction puissante sur les bandes germaniques, composées de barbares maraudeurs et cruels. Les Germains se présentent pour la
(/uns l'histoire, t. i, 1916, p. 80. — ' Fustel de Coulanges, L'invasion germanique et /<i tin <le l'empire, p. 291.
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première fois aux regards de l'historien sous les traits des Cimbres et des Teutons; puis ce furent les compagnons d'Arioviste. Jusqu'au moment où Rome dressa en avant et le long du Rhin une solide barrière contre la poussée des Germains, leurs incursions en Gaule furent, pour ainsi dire, incessantes : la rive gauche du Rhin était pour eux la Terre promise, où ils espéraient donner satisfaction à leurs appétits matériels, à leurs convoitises brutales, à leur goût inné pour le pillage et pour le meurtre 1. »
II. Vestiges chrétiens. — Nous avons déjà rencontré et étudié les antiquités chrétiennes de quelques villes de la Rhénanie dans le Dictionnaire, et nous avons eu l'occasion de dire que l'étude n'en était pas très avancée, sauf pour l'épigraphie. Au cours des vingt dernières années des fouilles et quelques trouvailles ont ajouté un peu à ce que nous savions touchant le christianisme primitif dans la région des bords du Rhin et de la Moselle. Il ne faut, toutefois, rien exagérer et les découvertes faites à Bonn, en 1928, de la crypte de la basilique des saints Cassius et Florentius; à Cologne, d'un cimetière antique autour de Saint-Séverin; à Trêves, de 1' « enceinte sacrée » des sanctuaires païens détruits au ive siècle; à Xanten, en 1933, d'un martyrium sous le chœur de l'église de Saint-Victor, appartiennent à la catégorie des événements archéologiques de moyenne importance. Ces trouvailles présentent de l'intérêt, c'est tout.
On savait depuis longtemps que la rive droite du Rhin fut évangélisée principalement à l'époque franque, voici de nouvelles preuves que la civilisation romaine s'implanta de bonne heure sur la rive gauche et y laissa des traces profondes dans le sol, traces que les invasions du ve et du vie siècle n'arrivèrent pas à effacer complètement. A cette époque la culture romaine persistait dans les villes. Ce n'est pas l'unique résultat obtenu; il en est un autre qu'on ne saurait négliger et qui intéresse la question de l'organisation des communautés chrétiennes et de la hiérarchie placée à leur tête. On constate donc qu'à l'époque mérovingienne les cadres de l'Église catholique se superposent assez exactement à ceux de l'administration romaine et qu'il est légitime de faire remonter plus haut que la période franque l'existence des diocèses et même celle des métropoles. Ceci n'entraîne pas la conséquence qu'il faille se représenter ces organisations suivant le type évolué et complet qu'elles auront plus tard, ni partager les vues excessives de ceux qui placent aux temps romains l'origine d'un grand nombre d'églises paroissiales. Mais à travers les bouleversements qui marquèrent le déclin de Rome, une tradition s'est transmise et continuée. Charlemagne s'appliqua à la faire revivre, il rêva du rétablissement de l'empire romain et la Rhénanie, plus que toute autre province, profita des efforts et des largesses qu'il consacra à cet effet. Sur ce point se conserva vivace la civilisation carolingienne.
1. Aix-la-Chapelle. — (Voir Diciionn.. t. i, col. 1039- 1042, flg. 251, 252; t. m, col. 688-096, fig. 2631, 2636).
La cathédrale d'Aix-la-Chapelle succéda à des constructions romaines et franques, notamment à une basilique servant de chapelle au palais des mérovingiens dont le plan a été reconstitué.
Grâce à la Vie de Charlemagne par Einhard nous sommes bien renseignés sur la construction, et son récit se trouve illustré par des inscriptions, des annales, des chroniques, ou même encore par les contes du moine de Saint-Gall.
C'est en 786 que Charlemagne choisit Aix comme capitale, il y fait construire un palais et une chapelle, celle-ci située à l'extrémité d'une vaste cour rectangulaire reliée au palais par deux galeries. Commencée peu avant 796, elle est terminée en 865 et, le 6 janvier
de cette année, le pape Léon III en fait la dédicace en l'honneur du Saint-Sauveur et de Notre-Dame. Einhard et Anségise dirigeaient, Eudes de Metz conduisait l'œuvre. Autour du tambour du dôme, sur la muraille, entre les grandes arcades et les baies des tribunes on lisait une inscription en lettres rouges à la gloire de Charlemagne qui mourut et fut enterré le 28 janvier 814 (voir Dictionn., t. m, col. 717-718, flg. 2636).
En 817, la galerie de bois qui mettait en communication la chapelle et le palais s'effondra; en 829, le bâtiment fut ébranlé par des mouvements sismiques; en 881, la chapelle est transformée en écurie par les Normands; rendue au culte, elle n'a plus à subir depuis que des embellissements et des restaurations qui ont gravement altéré l'aspect primitif, le seul dont nous ayons à nous occuper.
C'est un édifice à deux étages pour la conception duquel Charlemagne évoqua les souvenirs de ce qu'il avait vu dans ses voyages en Italie. L'architecte s'inspira de Saint-Vital de Ravenne et des Saints-Serge-et- Bacchus de Constantinople, mais sans s'y asservir. « C'était, a-t-on écrit 2, un architecte remarquable. S'il s'inspire, dans ses grandes lignes, des modèles byzantins, il parvient par des moyens plus simples à un effet plus grandiose. Il eut notamment l'idée d'étrésillonner la coupole et le tambour octogone central par les voûtes en berceau rampant des tribunes; il obtenait en outre ainsi de hautes et vastes baies — 11 m. 40 de haut, tandis que le mur extérieur ne mesure que 8 mètres — qu'il décora en s'inspirant d'ailleurs de modèles anciens, de la manière la plus heureuse.
« Le plan est très simple : un octogone central, enveloppé d'un bas-côté à seize pans, le doublement des pans facilitant le voûtement du bas-côté. A l'Ouest, un narthex surmonté d'un clocher carré flanqué de deux tourelles d'escalier; à l'Est, un chœur peu profond, à chevet plat. L'ensemble mesurait 29 m. 50 de l'Est à l'Ouest, et 1 1 m. 40 du Nord au Sud. Sur le bas-côté, de hautes et larges tribunes entouraient l'édifice; elles communiquaient à l'Ouest par une triple arcade portée par des colonnes et supportant un second ordre de colonnes — l'ensemble a été refait à l'époque moderne — avec la loge de l'empereur, ouvrant à l'extérieur par une grande baie à balcon d'où il pouvait haranguer le peuple, remplacée plus tard par une fenêtre gothique. En avant de la loge, sur le sol de la tribune, se dressait, élevé sur plusieurs marches, le fauteuil d'où Charlemagne pouvait suivre l'ofTice à l'autel du chœur.
« Les bas-côtés sont couverts de voûtes d'arêtes sur plan carré, encadrées par des doubleaux et alternant avec des voûtains triangulaires; sur les tribunes, des berceaux, montant en rampant vers le tambour octogone qu'ils épaulent, alternent avec les voùlains triangulaires; seuls ceux de l'axe est-ouest sont horizontaux, et prolongent, l'un, la voûte en berceau de la loge de l'empereur, l'autre, la voûte du chœur. Les grandes arcades du rez-de-chaussée, en plein cintre, ne sont pas moulurées, non plus que les arcs des baies des tribunes, mais les piles sur lesquelles elles reposent sont ornées d'un tailloir à profil dorique, en doucine, que l'on retrouve également aux abaques des colonnes garnissant les baies des tribunes. Ces colonnes sont disposées en deux ordres superposés de deux colonnes; les colonnes inférieures portent trois arcades, et les colonnes supérieures semblent porter directement l'arc de la baie, mais en réalité leur rôle est uniquement décoratif, et elles ne concourent en rien à l'équilibre de la construction.
1 J. Toutain, dans Journal des savants, 1917, p. 272-273. — 2 M. Aubert, Aix-la-Chapelle, dans Congrès archéologique de France, Session lxxxv, Paris, 1922, p. 526-532.
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« L'édifice s'élève sur de puissantes fondations, larges de 2 mèlres et hautes de 5 mètres. Les murs, épais de 1 m. 60, sont construits en petits matériaux allongés, irréguliers, noyés dans du mortier. Les angles extérieurs du polygone et le tour des fenêtres, les arêtes des voûtes — les voûtes elles-mêmes sont en blocage — sont en pierres d'appareil plus grandes, de couleur grise et bleue, provenant de Raeren et de Namur. Chaque angle de l'octogone, dont le mur n'a plus qu'un mètre d'épaisseur, est accosté de deux pilastres formant contreforts, de peu de saillie, et surmontés de beaux chapiteaux antiques, corinthiens, en marbre blanc. A l'intérieur, les arcs secondaires sont composés alternativement de pierres et de briques plates; les piles et l'ossature sont en pierres de grand appareil régulièrement taillées, qui proviendraient des fortifications de Verdun démantelées par Charlemagne '. Les colonnes 2 des baies des tribunes, de granit, marbre et porphyre — quelques-unes sont modernes — surmontées de chapiteaux en marbre de Carrare — la plupart sont modernes et ont été copiées sur les chapiteaux du Panthéon 3 — avaient été enlevées à des monuments antiques; plusieurs, provenant de Rome et de Ravenne, avaient été expédiées en cadeau d'amitié par le pape Hadrien à l'empereur4. D'ailleurs il subsistait encore dans les environs mêmes, à Cologne, à Trêves, à Reims, dans les ruines si nombreuses des grands monuments romains, des colonnes, des chapiteaux, des marbres précieux, où l'empereur pouvait puiser pour la décoration de sa chapelle.
« Le décor intérieur n'avait rien de l'éclat parfois exagéré des monuments byzantins : sa beauté reposait uniquement sur la valeur de la ligne et le choix des matériaux. Seule, la coupole était entièrement décorée d'une grande mosaïque représentant l'assemblée des vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse acclamant le Fils de l'Homme assis dans un ciel étoile (voir Dictionn., t. xii, col. 171, fig. 8488). Au-dessous, l'étage central avec ses beaux grès rouges et blancs, ses riches colonnes de granit et de porphyre, ses grilles de bronze doré; en bas les grands piliers aux tailloirs moulurés à l'antique, montrant les belles assises de pierre nue, alors libres de ces lourds revêtements de mosaïque et de marbre qui les étouffent, formaient un ensemble d'une beauté noble et mâle, digne de celui qui dictait les capitulaires et organisait la civilisation en Occident.
« Il est intéressant de noter avec quelle habileté l'architecture sut user du métal dans le décor architectural. Les grilles d'appui des tribunes, toutes d'un dessin varié, exécutées sans doute sur place \ subsistent encore, comme quelques-uns des vantaux de porte — deux grands et six petits — qui, ici comme au palais d'Ingelheim, étaient de bronze, ornés seulement de quatre, six ou huit panneaux plats encadrés de bordures de feuilles antiques et d'oves, et au milieu d'une tête de lion.
« Quelques peintures réchauffaient çà et là les murs : la loge de l'empereur en était tapissée; sur les murs dos bas-côtés et des tribunes étaient tracées au pinceau, d'une main ferme, prodigieusement habile, qui fait
1 Hughes de Flavigny, Chronicon, dans Mon. Germ. hist., Script., t. vm, ]>. 351 : A uastatione autem urbis Virdunicœ... de quadris autem lapidibus dirutœ ciuitatis Aquisgrani capella exstructa est. — a Plusieurs colonnes furent abîmées ou disparurent au cours des transports de 1794 et 1815. Lois do la restauration, on plaça dans l'ordre Inférieur «les baies ost, nord et sud, deux colonnes antiques de granit, et à l'ouest deux de marbre gris. Les 8 autres sont modernes exécutées de 1843 à 1847 en granit d'Odenberg. Dans l'ordre supérieur, 13 sont antiques et 5 modernes, de marbre gris veiné italien et belge. La plupart des bases sont modernes. Six des anciennes colonnes sont conservées au musée du Louvre et deux au maltre-autel d'Aix. — 3 Les
penser à celle qui traça les dessins des manuscrits de l'école de Reims, et en particulier du psautier d'Utrecht (voir Dictionn., t. xi, au mot Miniatures, col. 1344- 1357), de rapides esquisses de personnages isolés, hommes, femmes, enfants, ne formant pas un ensemble suivi, ou du moins ne paraissant être rattachés les uns aux autres que par des liens encore inexpliqués. On en a retrouvé des fragments sous les stucs du xvme siècle.
« Le sol était tapissé d'un pavage en mosaïque enlevé à Ravenne, dont on a retrouvé les débris lors des dernières fouilles.
« La façade occidentale était précédée d'un atrium dont il ne subsiste plus rien cjue les fondations enterrées dans le sol. C'était un rectangle long de 36 mètres et large de 16 mètres, entouré de galeries aux arcades portées par des colonnes alternant avec des piliers. Au milieu s'élevait la fontaine surmontée d'une ourse assise, magnifique pièce hellénistique, peut-être apportée dans la région par les romains eux-mêmes et recueillie par l'empereur. Ces portiques et l'atrium disparurent au xvme siècle. »
2. Bonn. — L'origine de la ville remonte à un camp romain chargé de la garde du pont sur le Rhin. Des fouilles ont mis au jour les traces du camp, vers l'emplacement des casernes actuelles, au nord de la ville et, dans la ville même et le long du Rhin, des restes d'habitations. On a retrouvé surtout de vastes cimetières le long de la route de Coblence au sud de la ville et de la route de Cologne au nord-ouest.
On attribue à l'impératrice sainte Hélène la fondation de l'église de Bonn, en 310, sous le vocable des saints Cassius et Florentius, soldats de la légion thébaine mis à mort à Bonn en 284, comme certains de leurs compagnons le furent vers le même temps à Agaune, à Cologne et à Xanten. On sait fort peu d'histoire sur leur compte et sur celui des premiers établissements chrétiens, aussi les découvertes archéologiques faites en 1928 n'en ont-elles que plus d'importance en ce qu'elles permettent de combler notre ignorance.
Bonn possède une belle église romane dédiée aux deux martyrs, signalée par les textes en 788 et incendiée par les Normands en 881, relevée au xie siècle. Sous le choeur de la basilique romane se trouve une vaste crypte à trois nefs, avec transept et abside, couverte par une voûte. A la partie antérieure de la crypte, vers l'Ouest, se trouve sous le pavement une autre crypte beaucoup plus petite et aussi beaucoup plus ancienne, ayant appartenu à un édifice sacre antérieur à l'église actuelle. Cet hypogée est orienté dans la même direction Est-Ouest que la crypte et la basilique. Sous le pavement de l'hypogée et en partie couverts par ses murs ont été conservés in situ trois sarcophages en pierre façonnée sur les lieux mêmes et un quatrième sarcophage plus récent muré de briques. Ces sarcophages ont reçu une orientation différente de celle de l'hypogée, du Sud-Ouest au Nord-Est. Il est évident qu'on a voulu respecter la position positive des sarcophages quand on construisit l'hypogée voûté.
chapiteaux anciens en marbre de Carrare de 0 m. 45 de haut, ornés de belles feuilles d'acanthe, sont au nombre de 10 : deux sur les colonnes supérieures de la baie du sud, un à droite et en haut de la baie nord, quatre dan-, le narthex, trois très abîmés sont conservées au musé; huit sont restés au Louvre on 1815. — ' Einlianl, Vie de Charlemagne, édit. Halphen, c. xxvi, p. 76-77. — 5 Certains auteurs ont pensé ([lie ces gi ille> provenaient du tombeau île Théodoric à Ravenne, mais elles paraissent bien avoir été fondue-. Mir
place et le témoignage d'Einhard est formel : Plurioue pulcritudinis basilicam Aquisgrani exstruxii auroque et urgento et lumlnaribus atque ex trre solido cancellis et jiumis adornavit, c. xxvi.
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ils y demeurèrent jusqu'en 11G6 lorsque l'archevêque Renaud de Dassel fit transporter dans la basilique les corps de saint Gassien et de ses compagnons. Mais il demeure certain que ces sarcophages furent la sépulture primilive des martyrs (fig. 10622). La plus ancienne attestation de leur culte remonte à l'année 694 dans un acte de donation faite à la basilica sanctorum Cassi et Florentii socioriûn eorum sub oppido Castro Bonna, attestation importante en ce qu'elle prouve que dès le vne siècle une église était dédiée aux saints et qu'ils y étaient l'objet d'un culte.
Dans l'été de 1928 on pratiqua des sondages dans le pavement de la crypte romane actuelle en vue de rechercher l'emplacement et la forme du chœur primitif roman antérieur au chœur actuel. Ce fut alors qu'on découvrit deux sarcophages romains orientés dans la même direction que les sarcophages du petit hypogée, et un autel votif romain avec des ornements. Ces premiers résultats décidèrent à étendre les fouilles à tout le pavement de la crypte et même à la place au-delà de
10622. — Tombes des martyrs
sous le pavement de la crypte de l'église de Bonn.
D'après Riv. di arch. cristiana, 1932, t. ix, p. 153, fig. 2.
la Collégiale. On ne put que s'en féliciter par la découverte d'un vaste cimetière contenant des cercueils de pierre, tous déposés sur le sol et suivant la même orientation, identique à celle des trois sarcophages romains trouvés dans l'hypogée. Il y eut ainsi plus de quatrevingts cercueils romains et francs. Quelques-uns seulement dirigés vers l'abside de crypte étaient d'époque postérieure et orientés dans la direction Est-Ouest. La forme, la décoration et la matière de ces lombes, le mobilier funéraire qu'elles contenaient permirent de fixer l'époque de la petite nécropole qui fut en usage depuis les environs de l'an 300 jusqu'au ixe siècle. Les cercueils romains sont ornés de lignes géométriques, les cercueils francs, en pierre calcaire, présentent des lignes entrelacées.
L'usage d'inhumer en ce lieu, situé à une distance moyenne d'un kilomètre au sud du castrum romain, doit être antérieur à l'an 300. On a trouvé dans le voisinage de l'hypogée, sous la crypte, des restes de murailles très légères qui entouraient un espace de 3 m. 20 de long sur 1 m. 70 de large. Dans cet espace se trouvaient in situ deux cubes de maçonnerie dont l'un est complètement intact et mesure 0 m. 80 de hauteur et de largeur. Sur la face supérieure de ce cube était fixé un vase de terre et à côté un anneau de 0 m. 17 de diamètre tracé sur la chaux. Ce cube avait été maçonné avec des matériaux à portée et ayant déjà servi, particulièrement un autel votif daté de l'an 226 après J.-C. Le cube fut donc façonné après cette date et peut appartenir à la deuxième moitié du me siècle (fig. 10623). Ces cubes sont probablement des mensee
(voir Dictiunn., t. ix, à ce mot) destinés au saint sacrifice ou au banquet funèbre en l'honneur d'un défunt. Après l'an 300 cet espace n'aura plus dû servir, c'est pourquoi un sarcophage romain du cimetière fut placé sur le mur est qui, en cette circonstance, fut en partie détruit.
En relation directe avec le cimetière on trouva un édifice plus grand, régulier, formant une vaste salle rectangulaire de 13 m. 90 de long sur 8 m. 90 de large, orienté dans la même direction que les sarcophages. Il est visible que lors de la construction on a veillé à ne pas déranger les tombes. L'entrée semble se trouver au Nord-Est. Les fondations des murs sont faites en grande partie de monuments païens votifs, principalement des cippes et des autels carrés, au nombre de plus d'une centaine, entremêlés de sculptures et d'inscriptions. Un grand nombre parmi ces stèles sont
10623. — Mensa en forme de cube.
D'après Ibid., p. 155, fig. 3.
dédiés aux Malronœ ou Maires dont le culte était si répandu dans ces régions de la Germania inferior.
Les symboles de la croix et du monogramme du Christ à deux endroits du pavement, la disposition de l'édifice, les tombes alignées dans le sol, tout cet ensemble ne laisse subsister aucun doute que c'était une église cimétériale chrétienne. Le remploi de tous ces monuments votifs prouve qu'au moment de la construction la victoire du christianisme était acquise (fig. 10624). Les autels votifs entrés dans les fondations appartiennent à la période 164-260 après J.-C; dans les restes de murs et le pavement on a trouvé des monnaies de Constantin le Grand et ses successeurs, entre 330 et 378, aucune monnaie n'est postérieure à cette année. De plus on a relevé une plaque de marbre portant un chrisme flanqué des lettres A G." ; tous ces indices nous conduisent au dernier quart du ive siècle ou au début du vc. On se trouve ici sur l'emplacement de la basilique primitive des martyrs et ses dépendances immédiates.
Bibl. — H. Lehner, dans Zeitschrijl jiir Denkmalpflege, t. m, 1929, p. 143sq.; dans Bonner Jahrbiicher, t. cxxxiv, 1929, p. 140 sq.; t. cxxxv, 1930. p. 1-48, 172 sq.; Die Ausgrabung in und bei der Miinsterkirche in Bonn, dans Rômische Quartalschri/l,
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t. xxxvm, 1930, p. 133-151 et 7 pi.; J.-P. Kirsch, Un cimitero romano con chiesa cimiteriale del iv* e Ve secolo scoporio a Bonn sul Reno, dans Rivista di arch. crisl., t. ix, 1932, p. 151-158; J. Sauer, Fruhchrislliche Funde in Deutschland aus den letzlen 25 Jahren, dans Atti del III congresso inlernazionale di archeologia cristiana, 1934, p. 172-175.
3. Cologne. — (Voir Diclionn., t. m, col. 2157-2195.) A ce qui a été dit touchant cette ville nous pouvons ajouter : Fr. Fremensdorf, Aufdeckuny einer Grabkammer bei S. Severin in Kôln, dans Bonner Jahrbùcher, t. cxxx, 1925, p. 263-283; le même, Weitere Ausgrabungen unter dem Kreuzgang von S. Severin in Kôln, dans ibid., t. cxxxi, 1926, p. 290-324.
10624. — Église cimiteriale de Bonn.
D'après Atti del III congresso intern. di arch. 1934, p. 173, fig. 1.
crist.,
Inscription gravée sur une plaque de marbre; long, 0 m. 735; larg. 0 m. 56; épaiss. 0 m. 115.
CONCORDIA HIC IAC[e* PIA PAR ENTIB-VIXlU ANNVM SEMIS INNO CENS IN CAELIS HABETVR
Bibl. : Fr. Fremensdorf, loc. cit., t. cxxxi, p. 313 lig. 26, p. 31 1.
4. Giittingen. — Écope de bronze représentant deux chasseurs combattant l'un une panthère, l'autre un ours; la poignée est décorée d'une corbeille d'où sort une végétation, et à l'entour de l'écope cette inscription : +NIHACTC META YTIAC KAI ACYCATC KYPI+ Peut-être cet objet a-t -il servi pour le baptême.
Bibl. : F. Garseha et F.-W. Volbach, dans Germania, t. xvii, 1933, p. 36-47; J. Sauer, dans Alli del III congresso, p. 178-181, fig. 6.
5. Mayence. — (Voir Diclionn.. t. xi, col. 24-33). En 1907-1910 quelques trouvailles de médiocre importance.
Bibl. : Kôrber, dans Mainzer Zeitschrift, t. m, 1908,
p. 9-18; Nebb, dans ibid., t. iv, 1909, p. 22-49; J. Sauer, dans Alti del III congresso, p. 170-171.
6. Mungersdorf. — (Voir Diclionn., t. xn, col. 510, fig. 8601). Il n'est pas possible d'admettre que les quatre figures des écoinçons représentent Constantin le Grand, Crispus, Constance et Constant.
Bibl. : Fr. Fremensdorf, Ein bisher verkanntes rômischen Goldglas mit chrlstlichen Wunderszenen in der rômischen Ableilung des Walhraf-Richardz- Muséum, in-8°, Kôln, t. i, 1930, p. 284-304.
7. Xanten. — Découverte du martyrium primitif sous le chœur de l'église de Saint-Victor (1933).
Bibl. : F. Riittenet A. Steeger, Das frankische Xanten, dans Rheinische Vierleljahrsblàtter, t. m, 1933, p. 281-320; W. Neuss, Eine altchristliche Martyrerkirche unter dem Chore des S. Viktorskirche in Xanten, dans Rômische Quartalschrift, t. xlii, 1934, p. 177-182, pi. xv.
III. Bibliographie. — H. Friedrich, Die Anfànge des Christentums und die ersten Kirchengrundungen in rômischen Niederlassungen im Gebiet des Nieder-und Mitlelrheins und der Mosel, dans Bonner Jahrbùcher, t. cxxxi, 1926, p. 10-113; W. Neuss, Die Anfànge des Chrislenlums in Rheinlande, dans Rheinische Neujahrsblâtter, Bonn, t. n, 1923; deuxième édition augmentée, in-8°, Bonn, 1933; J. Sauer, Friihchristliche Funde in Deutschland aus den letzlen 25 Jahren, dans Atti del III congresso inlernazionale di archeologia cristiana, 1934, p. 169-181.
H. Leclercq.-
RHÉTEURS, RHÉTORIQUE. — Voir Diclionn., t. iv, col. 1762-1769, fig. 3905; col. 1780-
RHIRIA (HENCHIR). — Henchir Rhiria, lieudit situé à 9 kilomètres à l'ouest de Béja, près de l'Ain Rhiria, sur la route conduisant de Vaga à Thabraca, fut, à l'époque byzantine, l'emplacement d'une agglomération dont il subsiste une basilique, des citernes et quelques vestiges de constructions.
En 1910, on découvrit à l'angle N.-O. de la basilique une inscription sur pierre de 0 m. 415 haut., 0 m. 96 long., 0 m. 18 épaiss., haut, des lettres : 0 m. 07 à 0 m. 06 :
+AVREA FIAELIS IN PACE BIXIT ANNOS <;il MNS Çll AP SA «III KL IVLIAS INSP M +
Aurea fidelis in pace bixit annos octo, m(e)n(se)s oclo, d(e)p(osila) s(ub) d(ie) octavo k(a) l(endes) Iulias, in(diclione) s(e)p(ti )m(a).
La basilique mesure 19 m. 13 de longueur sur 22 m. de largeur, et, si on ne tient pas compte de l'abside et des sacristies, 14 m. 18 sur 13 m. 40 (fig. 10625). La construction est faite en moellons de petit appareil, avec grand soin, par assises régulières qu'interrompent des chaînages de pierre de taille; les murs sont très épais, plus ou moins toutefois suivant les poussées qu'ils supportent, variant entre 1 m. 20 et 0 m. 52. Sur certains points ils mesurent encore en hauteur plus de 8 mètres.
La façade est percée de trois portes, les deux latérales étaient voûtées. La nef formait un espace mesurant 13 m. de long sur 11 m. 20 de large, l'abside est orientée à l'Est, elle mesure à l'entrée 1 m. 10 et en profondeur 4 m. 60. Cette nef était soutenue par deux rangées de trois piliers auxquels correspondaient les piliers adossés aux murs, reliés entre eux par des arcs dont on voit la naissance au point F. La nef centrale mesurait, entre deux piliers. 4 m. 10 de largeur. Les bas-côtés étaient voûtés. Le pilier A, seul intact , est de forme quadrangulaire; bâti en pierres de taille,
RHIRIA
RICHESSE
surmonté d'une simple imposte, au-dessus de laquelle, à 6 m. 50 du sol, se voit encore très nette l'amorce de la voûte. Les bases B et C et le pilier D ont les mêmes dimensions, mais les autres sont construits en moellons plus petits. Pour remédier à la poussée trop forte des rangées d'arcades BE et CF, les piliers de façade E, F, ont reçu deux contreforts extérieurs et inégaux.
On ignore si cette petite basilique était pourvue de tribunes, ainsi que beaucoup d'autres églises d'Afrique.
Ce qui fait l'originalité du plan, c'est la présence des deux sacristies — diaconicum et prolhesis — qui, au lieu d'encadrer l'abside, s'ouvrent sur les murs latéraux. La pièce du Nord est presque carrée : 3 m. 15 X 3 m. 18 ; elle a deux portes, hautes de 1 m. 50 et la plus étroite des deux est voûtée. La pièce du Sud s'ouvre par une porte haute de 2 m. environ. Trois des murs qui bordent ce carré de 4 m. de côté, le mur sud
10625. — Plan de la basilique de Rhiria. D'après Mélanges d'arch. et d'histoire, 1912, t. xxxn, pi. n.
étant complètement détruit, sont creusés de niches demi-cylindriques, hautes de 2 m. 45 et voûtées en cul-de-four; entre deux niches contiguës existe un piédroit de 0 m. 30 et, en avant, une banquette, surélevée de 0 m. 50 au-dessus du sol; le mur est présente trois de ces niches ainsi que le mur ouest, il y en a deux dans le mur nord; on ignore la destination de ces niches.
Nous n'avons pas connaissance d'une disposition semblable à celle de ces deux sacristies dans aucune église d'Afrique, mais nous la retrouvons en Syrie centrale à Kalat-Seman, à Daoulé et, en Gaule, à Romainmôtier (voir Dictionn., t. i, col. 2381, fig. 801; t. iv, col. 258-266, fig. 3595, n. 7; t. vi, col. 69, fig. 4793, n. 8.
II a été dit déjà que les piliers A, B, C, D, sont de dimensions plus considérables que les autres et qu'ils sont construits en matériaux plus gros, comme aussi assemblés avec plus de soin; de plus, on ne relève nulle part un vestige quelconque permettant de supposer que les deux rangées d'arcades séparant la nef centrale des bas-côtés se soient poursuivies sur toute la longueur de l'église.
Au-dessus et au-delà du pilier A, le mur s'élève à
1 Dans Josèphe, Antiquitales judaicse, 1. XIV, c. vu, n. 2. — * Philon, In Flaccum, n. vu. — 3 Josèphe, De bello judaico, 1. II, c. xvi, n. 4. — • 4 Josèphe, Antiq. jud., I. X, c. iv, n. 7. — * Id., ibid., 1. XVIII, c. vi, n. 3. — 6 Id., De bello judaico, 1. V, c. v, n. 5; cf. Acta apost., m, 2. ■ — ' Id.,
plus de 8 mètres de hauteur, et, en A, on trouve l'amorce d'un arc doubleau à 6 m. 50 du sol; de là il faut conclure à l'existence en avant de l'abside d'un espace non voûté, un véritable transept.
Bibliographie. — Atlas archéologique de la Tunisie, feuille xvn (Zaouet Medienn), n. 132; R. Cagnat, Nouvelles explorations en Tunisie, dans Archiv. des missions scient., IIIe série, t. xiv, 1887, p. 112; P. Monceaux, Chapelle de Henchir el Rhiria, dans Bull, de la Soc. nat. des antiq. de France, 1908, p. 174-176; R. Massigli, Notes sur quelques monuments chrétiens, dans Mél. d'arch. el d'hisl.,t. xxxn, 1912, p. 13-26, pi. n.
H. Leclercq.
RICHESSE. — I. Chez les Juifs. IL Chez les chrétiens.
I. Chez les Juifs. — Parmi ce peuple comme partout ailleurs la répartition des richesses a été très inégale et on ne peut contester que l'ingéniosité, l'application au travail et la solidarité nationale n'aient facilité à un certain nombre l'acquisition d'importantes fortunes que certains parmi eux ont réussi à pousser jusqu'au scandale. En regard, il n'est que juste d'opposer l'excès de misère dans lequel croupissait une multitude de leurs coreligionnaires et c'est la condition de presque toutes les sociétés humaines. Elle ne nous apprendrait que peu de chose; il faut chercher des précisions.
Les Juifs parvenus à une insolente richesse furentils nombreux? Nous ne pouvons apporter en réponse à cette question que des textes insuffisamment clairs mais desquels on peut induire l'existence de fortunes considérables en grand nombre. Chez Strabon nous lisons que les Juifs étaient riches et influents partout et surtout en Egypte : « Ils ont pénétré dans tous les États et il n'est pas facile de trouver, dans le monde entier, un seul endroit qui n'ait pas fait accueil à cette race et où elle ne soit devenue maîtresse l. » Philon 2 et Josèphe 3 nous disent la même chose. Sous les Ptolémées on parle du juif Arion qui est en mesure de faire une avance de 30 000 talents 4. Au Ier siècle de notre ère, on connaît à Alexandrie des Juifs en possession d'une immense richesse, comme l'alabarque Alexandre qui prête en une seule fois 200 000 drachmes5; dès lors ce n'est qu'un jeu pour lui de revêtir d'or et d'argent les portes du Temple de Jérusalem * et ses rivaux, les banquiers juifs d'Alexandrie ainsi que les riches armateurs, pouvaient se permettre de semblables profusions. Pour être peut-être moins riches, les juifs de Pouzzoles ', de Crête \ de Cyrène 9, de Mélos 10, de Césarée n et de Syrie 12 le sont encore assez pour exciter l'avidité de magistrats romains qui confisquent leurs biens.
Des juifs de la Diaspora font de larges présents à la communauté de Jérusalem qui accepte de toutes mains : coreligionnaires, prosélytes de la justice ou de la porte et même païens. Entre le IIe et le ve siècle, on voit des donateurs assumer la charge de l'entretien de synagogues ou de cimetières à Ascalon, Tafas, Acmonie, Tlos, Alexandrie, Athribis, Phocée, M an tin ée, Syracuse 13. Beaucoup de professions conduisaient les juifs à la fortune : entrepreneurs de caravanes, marchands d'esclaves, etc. Si on les voit faire des legs considérables, se bâtir de riches tombeaux, obtenir l'accès des fonctions publiques les plus onéreuses c'est qu'ils ont possédé une large fortune. On leur avait accordé pendant un temps l'immunité de la curie, mais cette concession dura peu de temps. Plus on les ex-
ibid., 1. II, c. il, n. 7. — • Id., Vita, c. i, lxxvi. — • Id., De bello ju'daico, 1. VII, c. xi, n. 1. — 10 Id., ibid., I. II, c. vu, n. 1 ; Antiq., 1, XVII, c. xn, 1. — » Id.,De bello, I. II, c. xm, n. 1. — u Id., ibid., 1. Il, c. xvm, n. 2. — " J. Juster, Les Juifs dans l'empire romuin, in-8°, Paris, 1914, t. i, 429-432.
RICHESSE
cluait des autres fonctions publiques, plus on les contraignait à assumer la curie qu'on leur représentait comme un honneur : Sane Judseis... uti eos curialium munerum honore permittimus, disait une loi d'Honorius, en 418'. Il est vrai que Théodose s'exprime sans détours et déclare que l'exclusion des fonctions publiques ne doit pas profiter aux exclus et que les Juifs sont tenus à assumer la curie 2. Justinien, qui ne badine pas, déclare qu' « ils auront beau pousser de gros soupirs ». ils resteront exclus des fonctions publiques et seront tenus à la curie, qui suppose toujours la fortune.
Mais s'il n'est pas possible de soutenir que les Juifs ne possédaient pas de grandes richesses, il ne l'est pas plus de contester que ces puissants capitalistes formaient dans l'ensemble de leur nation une exception. Il existait partout une population indigente ou misérable, adonnée à d'humbles métiers ou même dépourvue de métiers véritables qui végétait comme elle pouvait, ne mangeait pas souvent à sa faim, peinait, dérobait, empruntait à la petite semaine. Contraste de tous les temps entre ceux qui ont trop et ceux qui n'ont rien ou trop peu.
A Rome, comme à Alexandrie, on rencontre des riches et des pauvres, ceux-ci forment une pègre résignée à toutes les avanies, sauf à les rendre avec libéralité autour d'elle. Les catacombes juives qui ont été retrouvées montrent une population dénuée de tout. Pendant les deux premiers siècles de notre ère, à Rome, dans la communauté juive, on compte au moins deux mendiants pour un capitaliste3. Aux siècles suivants, la bienfaisance juive suffisait à peine à soulager les misères 4. et même des chrétiens y contribuaient. Saint Jérôme ne déconseille pas de leur faire l'aumône : Et hœc dicimus. non quod in pauperes Judeeos, sine gentiles, et omni eujuslibet ç/enlis sini pauperes, prohibeamus faciendem eleemosynam; sed quod christianos et dedentes pauperes incredulis prteferamusr'.
A certaines époques et dans certains pays nous voyons des Juifs s'adonner à la profession d'agriculteurs en très grand nombre, les uns comme propriétaires fonciers, comme fermiers et d'autres comme simples ouvriers à gage. Ces derniers ne sont pas riches, tant s'en faut, ainsi que nous le mollirent deux lettres de saint Grégoire le Grand adressées à ses mandataires. Celle-ci au sous-diacre Pierre, en Sicile, en 592 : Quia autem multi J udœorum in massis Ecclesiœ eommanent solo, ut si qtiis de eis chrisliani voluerint fieri. aliquanta eis pensi relaxentur, quatenus isto benefteio provocali tali desiderio et alii adsurgant "; en 504, au diacre Cyprien : Pervenit vero ad me esse Hebrœos in possessionibus nostris qui converti ad Deum nullatenus volunl. Sed videtur mihi, ut per omnes possessiones, in quibus ipsi Hebrivi esse noscuntur, epistolas transmiltere debeas eis ex me specialiter promittens, quod quicumque ad verum Deum et Dominum nostrum Jesum Christian, ex eis conversus juerit, omis possessionis ejus ex aliqua parte inminuetur ' '; en 598. au recteur du patrimoine : Domina ablxdissa monasterii sancti Stephani, quod in Atjrit/entino est lerritorio conslilutum, indicante comperimus multos ludirorum ad christianam [idem divina gratia inspirante vclle converti, sed esse necessarium, ut aliquis illic ex nostro mandata debeat proficisci. Proinde hujus libi auctoritatis tenore prœcipimus, ut omni excusatione summota ad preedictum locum pergere et desiderium eorum luis Deo propilio adhortationibus adjuvare jeslines s.
1 Code Théodosien,l. XVI, tit. vm, 1.24. — a Novèlles.iu, n. 6. — 3 .1. .luster, op. cit., t. Il, p. 320. — ' Id., ibid., I. i, p. 427, note 1. — ■ s S. Jérôme, Epist., cxx, 1, P. L., t. xxn, col. 983. — ' S. Grégoire, liegistr., 1. II, ep. xxxvm. —
II. Chez les chrétiens. — La vie entière du Sauveur des hommes s'était écoulée dans le dénuement. Son berceau était une crèche d'animaux, sa tombe était empruntée et, entre ces deux extrémités, le Fils de l'homme n'avait pas eu une pierre pour reposer sa tête. Sa vie publique le montrait exceptionnellement en rapports avec les riches; s'il avait été l'hôte de Simon le pharisien, il en avait tiré l'occasion d'une sévère leçon et la parabole du mauvais riche, celle de l'enfant prodigue le montraient peu disposé à excuser la dureté du cœur et l'inconduite qui sont si souvent les tares de la richesse.
Un jour, rapporte saint Matthieu \ un jeune homme s'approche de Jésus et lui dit : « Bon maître que me faut-il faire pour acquérir la vie éternelle? » Jésus lui répondit : « Si tu veux entrer dans la vie, garde les commandements. » — « Quels commandements? » — « Tu ne tueras pas, tu ne commettras d'adultère, tu ne déroberas pas, tu ne porteras pas de faux témoignages ; honore ton père et ta mère et aime ton prochain comme toi-même. « — Le jeune homme reprit : « J'ai observé tous ces commandements dès ma jeunesse, que me manque-t-il encore? » Jésus lui dit : « Si tu veux être parfait, vends tout ce que tu possèdes et donnes-en le prix aux pauvres, tu auras un trésor dans le ciel; puis viens et suis-moi. » Le jeune homme, qui possédait de grands biens, se retira triste, et Jésus dit à ses disciples : « Je vous le dis en vérité, il est difficile à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. et je vous le dis une fois encore, il est plus aisé à un chameau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche d'entrer dans le royaume des cieux. »
Cet enseignement fut répandu et commenté parmi les premières générations chrétiennes qui se redisaient en frissonnant le Va> vobis divitibus ln, « Malheur à vous, riches » et à qui il fallait qu'on expliquât que le Sauveur ne condamne pas la possession mais le mauvais usage des richesses : Non eos qui habeant divitias, sed eos qui uti his nescianl. sententise cselestis aucioritas condemnat ". C'est la maux aise disposition du c<eur, ce n'est pas le revenu qui est coupable : Non census igitur, sed afjectus in crimine est. Et, dès les temps apostoliques, saint Paul expliquait à son Église de Corinthe que le don des richesses est un présent de Dieu et un moyen de le servir en pratiquant la vertu : Ut in omnibus semper omnem suf]icienliam habentes, abundetis in omne opus bonum 12.
Dès le iie siècle, un roman qui jouit d'une grande vogue, le Pasteur d'Hermas (voir Dictionn.. t. vi. à ce nom) montrait une allégorie bien faite pour émouvoir les imaginations. L'Église montrait à l'auteur, qui n'était rien moins que le frère du pape Pie [■*, la construction d'une tour avec des pierres étincelantes de préférence à d'autres brisées et rejetées parmi lesquelles il s'en trouvait qui tombaient dans un brasier. Maîtresse, disait Hi rmas, au comble de rétonneiiient. quelles sont ces pierres ainsi rejetées'.' Ces pierres,
répondit l'Église, ce sont les riches qui ont embrassé la foi; lorsque vient la persécution, leurs richesses les poussent à renier Dieu. > — Et Hermas interrogea de nouveau : i Maîtresse, quand seront -elles utiles a Dieu? » — o Lorsqu'elles auront été équarries. dit -elle. et .débarrassées des richesses décevantes; alors elles pourront entrer dans l'édifice du Seigneur. Une pierre ronde ne peut devenu1 carrée si elle n'est taillée et ne perd quelque chose de sa masse; de même les riches de ce siècle ne deviennent utiles à Dieu (pie si l'on retranche leurs richesses. Juges-en par toi-même; lu
: Id., ibiil., 1. V, op. vu. — ■ Id., ibid., 1. VIII, ep. xxm. — " Matth., xiv, 16-24. — ,0 Lue., m, 24, " S. Ambroise, Expositio Eoangelii secudum Lueam, I. V, ri. lxix. — " II Cor., ix, 8.
richp:sse
fus autrefois riche et inutile, maintenant tu peux servir et tu es digne de recevoir la vie. Toi donc aussi, tu as été l'une de ces pierres '. » Dans le langage de nos jours on ne manquerait pas de dire que les riches avaient « mauvaise presse » et il est certain qu'on ne les ménageait guère en paroles. Minucius Félix écrivait : « Les riches pris dans d'étroites entraves, pensent plus à leurs trésors qu'au ciel; le Seigneur les a condamnés par avance 2 », et saint Gyprien dans son traité De lapais dénonçait la fortune des riches apostats comme « autant de liens qui ont enchaîné leur courage 3 ».
C'est qu'il y avait longtemps alors de ces débuts de l'Église de Jérusalem où, sans y être obligé, chacun venait offrir aux pieds des apôtres le montant de ses biens et, peut-être, ces jours d'enthousiasme et de détachement avaient-ils eu pour conséquence une situation financière si difficile qu'il avait fallu que saint Paul sollicitât les Églises fondées par lui pour apporter le montant de ses quêtes aux apôtres ou du moins à saint Jacques demeuré à Jérusalem. Cette leçon avait dû être comprise et, en tout cas, la généreuse mais peu prévoyante organisation n'avait pas été recommencée ailleurs, quoiqu'on ait eu peut-être la même proportion de riches et de pauvres partout.
A Rome, à Carthage, le fonds des communautés se composait de pauvres gens. Plerique pauperes dicimur, avouait sans détours Tertullien ' et : Ecclesia de uili plebecula congregata est, disait saint Jérôme5; de son côté Lactance montre que les pauvres ont la conversion plus prompte et plus facile que les riches : Eo fil ut pauperes et humiles credanl facilius quam divites 6. Cependant il y avait partout des exceptions à cette règle. Dès le temps de saint Paul la foi avait pénétré in domo Cœsaris. Nous avons énuméré quelques familles aristocratiques et princières où la foi chrétienne pénétra pendant les trois premiers siècles (voir Dictionn., t. i, au mot Aristocratiques). Ceux-là pouvaient répandre de larges aumônes mais on n'a pas, du moins par la période antérieure à la paix de l'Église, le témoignage de l'abandon volontaire et total de la fortune ainsi qu'on le verra dans la période suivante.
L'attachement aux richesses, le souci de l'avenir et de l'établissement des enfants, la défiance que certains fidèles témoignaient aux convertis retardaient et, même, arrêtaient l'entrée de certains dans l'Église. D'autres se persuadaient que leur richesse leur fermait l'espoir du salut éternel et se rejetaient avec un surcroit de fougue voluptueuse dans les plaisirs grossiers de ce monde. Tertullien nous a fait connaître un autre écueil : les mariages mixtes. « Plus d'une femme riche, dit-il, orgueilleuse de sa fortune et de son nom, veut une maison splendide où son luxe puisse se déployer. Il est peu de riches dans l'Église et, s'il en est, peu qui ne soient mariés. Que feront donc ces femmes? Elles demanderont au diable un époux qui leur puisse fournir des litières, des mules, de gigantesques coiffeurs barbares. Une chrétienne rougit de s'unir à un chrétien sans fortuné et de s'enrichir ainsi d'une sainte pauvreté '. »
Et ce qui montre bien la gravité de la question, ce fut le fait qu'un maître éminent, Clément, le didascale d'Alexandre, entreprit de la traiter et de la résoudre dans un écrit intitulé : Quis dives salvetur? « Quel riche peut être sauvé? » Son dessein était d'administrer aux riches la preuve que les riches peuvent entrer au ciel sans avoir renoncé à leurs biens. Plusieurs causes, écrit-il, font croire aux heureux d'ici-bas que le salut
1 Hermas, Pastor, I. III, c. ix, n. 3; cf. I. I, c. m, n. 2, 6. — 2 Minucius Félix, Octavius, c. xvi. — ■ 3 S. Cyprien, De lapsis, c. xi. — * Tertullien, Ad uxorem, 1. II, c. vin. — 5 Proton. I. III Comment, in Epist. ad Galatos. — ■ • Lactance, Instit.
leur est plus difficile qu'aux pauvres; c'est une erreur et, comme les autres, ils ont droit à la récompense. Le Sauveur lui-même a tempéré la rigueur de ses paroles quand il nous a dit d'espérer dans la toute-puissante bonté de Dieu. Il a béni les riches maisons de Matthieu et de Zachée. Comment nourrir, vêtir les indigents, ainsi qu'il est prescrit, si l'on est soi-même le premier des pauvres.
On s'attend bien qu'Origène n'a pu rester étranger à ce débat. Son ami et mécène Ambroise était fort riche, il fut arrêté lors de la persécution de Maximin et Origène lui adressa une Exhorlalio ad martyrium pour l'encourager à confesser sa foi lui disant que « celui qui pour l'amour du Sauveur abandonnera sa maison, sa famille, ses champs, retrouvera au centuple ce qu'il aura laissé et gagnera la vie éternelle ». Et il ajoutait ces paroles : « Que je voudrais, si je dois mourir en martyr, avoir à laisser, moi aussi, des maisons et des champs pour recevoir le centuple promis par le Seigneur! De même que ceux qui n'ont point enduré l'épreuve des tourments et des supplices cèdent le premier rang aux saints qui ont fait éclater leur constance dans la torture et dans les flammes, ainsi, nous qui sommes pauvres, nous devons, même si le martyre nous couronne, nous effacer devant vous qui avez foulé aux pieds l'attachement à vos grands biens ".
Ambroise ne fut pas mis à mort, mais nous voyons que, parmi les fidèles, il s'en rencontrait qui savaient fort bien le mérite supplémentaire que valait aux riches le mépris de leur de leurs biens. Parmi un groupe de martyrs de Numidie, en 259, nous rencontrons avec Jacques et Marien un prisonnier nommé Émilicn, chevalier, et qui s'imposait dans son cachot les jeûnes les plus rigoureux. Il eut un songe dont il laissa le récit : « Il me sembla, dit-il, que j'étais hors de la prison, et que je rencontrais un païen, mon frère suivant la chair. D'une voix pleine d'insulte, celui-ci me demanda ce que nous devenions, comment nous vivions, privés de nourriture et plongés dans les ténèbres. Je lui dis : « Pour les soldats du Christ sa parole est une lumière » éclatante et un aliment réparateur. » — « Nous savez, « reprit-il, que la mort vous attend tous si vous vous ■obstinez. » Craignant qu'il ne se jouât de moi, je voulus une confirmation de cette annonce qui comblait mes vœux. « En est-il bien ainsi pour tous? lui dis-je. » II poursuivit : « Le glaive est sur vos têtes. Mais, dis-moi, « vous tous qui renoncez à la vie, recevrez-vous au ciel « des récompenses égales ou des couronnes différentes? » — « Il ne m'appartient pas, répondis-je, de dire mon « sentiment sur une question si haute; cependant lève « les yeux et contemple la multitude des étoiles. Toutes « ne brillent pas d'un même feu et pourtant toutes sont « éclatantes. » La curiosité du païen ne fut pas encore satisfaite. « Eh bien, s'il y a une différence, quels sont « ceux d'entre vous que préférera Dieu? » — « Il en est « deux que je n'ai pas à te dire et dont le Seigneur sait « les noms. » Il insista une fois de plus et m'importuna pour obtenir une réponse. « Les préférés, dis-je, seront « ceux dont le triomphe est chose rare et difficile, ceux « pour lesquels il est écrit : « II est plus facile à un cha- « meau de passer par le chas d'une aiguille qu'à un riche « d'entrer dans le royaume des cieux 9. »
Après la paix de l'Église, les riches entrent en masse dans la religion du Christ, beaucoup d'entre eux font montre d'une générosité extrême, certains se dépouillent entièrement. Nous avons montré quelque chose de cet aspect du problème de la richesse dans plusieurs études du Dictionnaire (voir Marcella, Mélanie,
div., 1. VII, ci. — ' Tertullien, Ad uxorem, 1. II, c. VIII. — 8 Origène, Exhortatio ad martyrinm, n. xiv, xv. — " Passio S. Jacobi et Mariant, n. vin. Acta sanct., Apr. m, c. 754-758.
RICHESSE
RICTIOVARUS
Paula, Hippone, Le Mans, Nole). Il y a là un vaste sujet à exposer qui ne peut trouver place ici, mais bien digne de retenir l'attention de celui qui s'appliquerait à reconstituer les fortunes gigantesques des patriciens de la Rome chrétienne et des grands seigneurs gaulois ou francs dont le testament de Rertchramn du Mans nous a conservé un si précieux témoignage. Outre la richesse des particuliers il y aurait aussi à rechercher celle des Églises et des monastères (voir Polyptyques).
H. Leclerco.
RICTIOVARUS. — I. Le cycle martyrologique. II. Les itinéraires du persécuteur. III. La personnalité de Rictiovarus. IV. L'autorité de la tradition.
I. Le cycle marytfologique. — Autour du personnage qui porte le nom revèche de Rictiovarus se déroule un cycle de légendes hagiographiques qui fait de lui un préfet de Maximien et son farouche représentant en Gaule. Nous l'avons rencontré à l'occasion de la ville de Saint-Quentin, sa première apparition, on le trouve ensuite à Soissons où il fait mettre à mort les saints Crépin et Crépinien, à Razoches en Soissonnais à l'occasion du martyre de Yalère et Rufin. et après cela à Fismes où périt sainte Macre, à Saint-Fuscien en Amiénois où succombent Fuscien, Victoric et Gentien, enfin à Saint -Just en Reauvaisis, lieu du martyre de l'enfant Just. Toute cette persécution se passe, on le voit, entre les quatre localités d'Amiens, de Soissons, de Vermand et de Reims, villes de la Deuxième Belgique, qui a Reims pour métropole dès le règne de Dioctétien. On remarquera que ces quatre cités s'échelonnent sur la grande route de Rretagne : Reims, Soissons, Vermand. Amiens. Mais les Vies nous font voir un Rictiovarus très alerte et présent sur beaucoup d'autres points.
La Vie de saint Quentin le fait venir de Bàle à Amiens : Veniens itaque Basilicam civilatem, ubi Arola \V Aarl fluvius in Rhenum ingredilur et pervenit autem civilatem (indiens frtmam beati Qninlini, mais en réalité il n'est pas question de Râle mais de Bazocb.es (Basilica) et du confluent de l'Ordre avec la Vesle, ce qui sera devenu Râle et le confluent de l'Aar et du Rhin.
La Vie de Yalère et de Ru fin fait venir Rictiovarus non de Râle mais de Worms à Reims. On lit bien Vaugionnm, mais il s'agit de Yoncq, Yungum, dernière station avant Reims sur la route venant de Trêves (Vungo vieus). Dans ce cas comme dans le précédent on a remplacé un nom de localité obscure par un nom de ville connue.
La Yie de Fuscien et Victoric en fait les apôtres de Thérouanne d'où ils partent et arrivent ad Tanninensium prsedium (var. Tarasconense) qui peut désigner Saint-Pol-en-Ternoise, autrefois Tcrvane, sur la route de Thérouanne à Amiens. Ils traversent Amiens, et, toujours à la recherche de saint Quentin, suivent la route de Paris, versus urbem Parisiis. C'est alors qu'ils sont accueillis par Gentien, à Sains, où Rictiovarus les rejoint et les ramène vers Amiens, mais à un mille de Sains, il les fait mourir. Tout cela est d'une rigoureuse exactitude topographique.
La Nie de saint Just nous le montre exerçant son apostolat à Amiens d'où il s'enfuit devant la cruauté de Rictiovarus, dans la direction de Scnlis, ce (pie la Vie ne précise pas, mais il est mis à mort à Saint-Justen-C. haussée, qui est le carrefour de la route de Yermand à Beauvais et d'Amiens à Senlis. De Senlis, Just se proposait sans doute de gagner Paris.
Il est donc permis de limiter la zone d'action de Rictiovarus entre Amiens et Reims.
II. Les itinéraires vu persécuteur. - On le rencontre pour la première fois à Yoncq, à quelques lieues de Reims. A Reims, la Yie de Rufin et Yalère
nous dit que in priedicta urbe aliquos suo jussit imperio Irucidari, mais elle ne donne aucun nom, et il sort de la ville per aggerem publicum jusqu'à Fismes (Fines) où il passe du territoire de la cité de Reims dans le territoire de la cité de Soissons. Sa première étape dans cette cité le conduit à Bazochcs (Basilica) où Rufin et Yalère, gardiens des greniers impériaux, prêchaient la foi chrétienne. Qu'il y ait eu sur le point de la grande route de Rome en Rretagne, un ensemble de bâtiments publics parmi lesquels une basilique servant de marché et servant de lieu de gîte et de grenier impérial ou municipal on n'en peut être surpris. Le Code Théodosien mentionne souvent cette installation le long des voies militaires du Ras-Empire. En outre la fonction de prieposilus horreorum est bien connue, et pour qu'on s'explique la fécondité possible de l'apostolat des deux préposés il suffit de rappeler que les horrea étaient très fréquentés; nous lisons à propos de ceux de Tournus : Ibi ergo... ex diversis mundi parlibus homines con/luebant. La réputation de Rictiovarus le précédait, c'est pourquoi, à l'annonce de son approche, Rufin et Yalère se cachent dans une grotte : spclunca vicina ilineri publico, spinosœ densilatis; découverts, saisis, on les emmène et, à vu milles de là, Rictiovarus les fait noyer dans la Yesle : Ducti sunl eminus, quasi septem [millia] passuum juxta callem publicum, super liltora Vidule fluminis, probablement à l'endroit où la grande route traverse la rivière.
Rictiovarus arriva à Soissons, ad provinciam civitatis Augustanœ, où on lui présenta la chrétienne Macra qui fut conduite au capitole (voir ce mot), refusa de sacrifier et fut conduite à Fismes pour y être exécutée : Mittitur in insulam quœ vocalur I.ilia (?) ubi Arida [l'Ardre] Puviolus in fluvium influit Yidulam |la Yesle]. Pourquoi le choix de Fismes? On n'a rien de probable à proposer.
De Soissons, Rictiovarus se hâte vers Saint-Quentin car dès son passage à Bazoches il a entendu parler de Quentin, audiens de beati Quintini fama. Celui-ci est un personnage assez important pour que le magistrat veuille faire sa cour en l'envoyant comparaître devant l'empereur : Romam... coram imperatore. On l'y dirige par la route de Yermand et de Saint-Quentin : Locum qui dicitur Augusta Veromanduorum, juxta /lumen qui vocalur Somna, ubi transit agger publicus qui venit de Ambiunensium civilale et pergit contra Lugdunum Clavalum (Laon) et le détail est exact, il faut bien dire contra puisque la route romaine ne passe pas à Laon, mais à deux lieues gauloises à l'est de la ville, à Chambry et Athies.
Tillcmont a nié l'existence de ce chemin et « c'est absolument à tort », dit C. Jullian. « La route romaine de Reims à Amiens par les abords de Laon et Saint- Quentin est une des mieux conservées qui existent en Gaule : outre des traces matérielles, elle a laissé comme témoins significatifs d'abondants noms de lieux qui prouvent son origine romaine et probablement celtique. » I.e jugement avait eu lieu à Saint-Quentin, l'exécution se fit aux abords de la ville et le corps fut enfoui à l'endroit où la grande route s'enfonçait par un gué dans la Somme : Ubi iter publicum in hune fluvium ingredilur vel transit; il s'agit d'une chaussée continuant son pavé sous l'eau du gué. ce qui n'est pas rare dans les routes romaines, et se retrouve au Moyen Age. Cela explique ce que nous avons lu dans la Passio sancti Quintini (voir Dictionn.. t. xiv, col. 2024) : Aqua I uerat ci tumulus... corpus sub aqua jacebat. Lors de l'exhumation, environ cinquante-cinq ans plus tard, le corps sortit d'un côté et la tète per alium meatum.
Débarrassé de Quentin. Rictiovarus, qui n'a peutêtre pas dépassé Amiens ou qui y est de retour, poursuit Fuscien et Victoric, venus de Thérouanne, s'empare d'eux à Sains et les fait mettre à mort à Saint-
RICTIOVARUS