ROMANE (ARCHITECTURE
en effet, en dehors de nous, un peuple qui, étant demeuré le même, avec la même langue, le même gouvernement, les mêmes institutions, le même culte, ait obtenu dans sa carrière deux formes monumentales distinctes, réalisant chacune la perfection d'un type? On n'attribue aux Égyptiens qu'un seul système, dont ils parvinrent à peine, dans l'espace de trois mille ans, à changer quelques détails. Les Grecs ont, d'abord, opéré d'admirables choses par la colonne, l'architrave et le fronton; lorsque, sous Justinien, mille ans après leur siècle de Périclès, ils se rendirent maîtres des applications les plus savantes de la coupole sur pendentifs, ce n'étaient plus à vrai dire les Grecs, ce n'étaient ni les Athéniens, ni les Spartiates, ni les Ioniens, ni même les Macédoniens; c'étaient les Byzantins, chrétiens de croyance, romains par les lois et les mœurs. Si l'Italie, à son tour, ose nous rappeler ses deux siècles d'Auguste et de Léon X, demandons-iui en quoi les contemporains des premiers Médicis ressemblaient aux sujets des premiers Césars?
« Mieux favorisés, surabondamment favorisés, nous avons, nous, Français, trouvé et pratiqué, non pas deux, mais trois styles successifs, bien à nous, sans qu'aucune révolution politique, sociale ou religieuse, fût venue établir sur le territoire de l'antique Gaule une nation nouvelle ou un régime nouveau.
« Ceux qui ont porté à son apogée l'architecture romane, ceux qui ont en même temps ou aussitôt après, créé le style ogival, ceux qui, trois siècles et demi plus tard, se sont assimilé si heureusement la Renaissance que leurs conceptions n'ont rien à envier en valeur et en originalité aux plus beaux monuments de la Rome pontificale et à ceux de Florence, ils étaient tous également Français, également catholiques, soumis à une même dynastie royale présidant à des institutions dont les rouages principaux restaient les mêmes. C'est, en un mot, à la France capétienne qu'appartenait la gloire unique d'avoir présidé à trois des plus intéressantes évolutions que mentionne à travers tous les âges l'histoire de l'art de bâtir.
« De ces trois grandes évolutions, la plus ancienne est celle qui est encore la plus méconnue. Généralement, on ne l'envisage que comme une période de préparation, comme la veille d'un triomphe; c'est insuffisant. Ou bien, on ne voit dans le roman qu'une décadence du romain; c'est injuste. Le roman ne serait-il que la préparation immédiate et directe à un style extraordinaire comme l'est le style ogival, ce serait déjà beaucoup, ce me semble, quand même on pourrait oublier que le roman avait presque tout à faire, qu'il a engagé la lutte avec une résolution inébranlable, qu'il a été l'architecture la plus militante et la plus intelligemment militante qui ait jamais existé. C'est beaucoup, mais il y a plus encore. Les constructeurs romans ne se sont pas contentés d'ouvrir la voie à leurs succès pour eux-mêmes; ils ont élevé des monuments où presque rien ne serait à désirer, si l'esprit n'était ébloui par la pensée du style ogival dont ils sont, en quelque sorte, le vestibule l. »
IL Lks prétendues influences étrangères. — On rappellera en peu de mots cette criante injustice pour nuire à l'art roman qui s'efforça d'implanter la doctrine d'influences byzantines, syriennes, enfin orientales, ne laissant à l'art roman que la valeur d'un pastiche. Admise avec quelque réserve par J. Quicherat, accueillie avec faveur par Viollet-le-Duc vers la fin de sa carrière, exaltée par L. Courajod et exaspérée par J. Strzygowski, cette doctrine se réclame à l'origine d'un archéologue, Quicherat, qui « connaissait mal les débuts de notre histoire monumentale :
'Aiithyme Saint-Paul, L'architecture romane, dans Bulletin monumental, t. uv, 1888, p. 163-165. — • J.-A. Brutails,
l'exploration de l'Orient n'avait pas encore livré les éléments du problème et ce problème roulait sur des temps et des pays qui 2 » lui étaient peu familiers sinon entièrement étrangers. A une date plus rapprochée de nous, R. de Lasteyrie s'est bien gardé de « méconnaître les emprunts faits par notre art national aux divers pays et même au monde musulman; comme tout le monde, il a admis l'influence de l'Orient sur l'Occident » : Constantinople, nous dit-il, fut « pendant plusieurs siècles le plus grand centre artistique du monde chrétien »; la Gaule n'a pas échappé à son action, et cela non pas uniquement au temps des croisades, comme on est trop porté à le croire, mais dès l'époque franque et surtout « pendant la période comprise entre le vie et le xe siècle ».
« Seulement avant d'expliquer l'architecture française par le rayonnement de Byzance, R. de Lasteyrie se réserve de chercher s'il n'y a pas, plus près de nous, des explications plus naturelles. Sa pensée transparaît en divers passages où il regrette la faveur trop exclusive dont jouissent, à l'heure présente, les œuvres de la culture hellénique. Voici, par exemple, les arcs doubleaux; Viollet-le-Duc a prétendu que les maîtres d'œuvre de nos contrées en avaient pris l'idée en Syrie; mais « il est peu vraisemblable que nos constructeurs se soient inspirés de modèles lointains alors qu'ils avaient chez eux des voûtes de l'époque romaine munies de véritables doubleaux », sans compter que les arcs transversaux de la Syrie sont dictés par « des principes tout différents ».
« Les questions d'influences comptent parmi les plus délicates; aucune n'entraîne plus souvent les archéologues dans l'erreur. Divers érudits se sont occupés de l'église de Germigny-des-Prés (voir Dictionn., t. vi, à ce nom) : Strzygowski la rattache à l'art de l'Asie- Mineure; Rivoira y voit une œuvre lombarde; Lamperez a entrepris de démontrer qu'elle a été faite par un Fspagnol à l'imitation du Cristo. de la Luz de Tolède ; ils oublient que, suivant une chronique bien connue, Germigny fut élevée sur le modèle d'Aix-la-Chapelle.
« En résumé, l'Orient aurait transmis à l'Occident un certain nombre de dispositions d'ensemble et un nombre plus élevé encore de formes de détail : les absidioles, usitées en Syrie dès le v* ou le vie siècle, en Occident au vme seulement; les absides et absidioles rondes en dedans et .polygonales en dehors; les arcades sur colonnes; les arcatures aveugles; le plus ancien spécimen connu d'arcature aveugle se trouve à Spalato, le premier monument d'un art renouvelé par les pénétrations orientales. Sont également d'origine orientale des types de chapiteaux, à Jouarre (voir ce nom) et surtout à Saint-Laurent de Grenoble (voir ce nom), et certains genres d'entrelacs (voir Dictionn., t. v, à ce mot). Tous les entrelacs, en effet, n'ont pas même origine : il en est de byzantins et d'autres sont barbares.
t Les formules venues de l'Orient sont donc l'un des éléments de notre architecture médiévale; mais elles ne doivent pas absorber toute notre attention et nous faire oublier que cette architecture a puisé ailleurs. Pour la période préromane, le fonds romain, sous l'action de Byzance et du inonde barbare, produit un art nouveau :
« Tout semble prouver que nos artistes, après avoir longtemps vécu sur le vieux fonds gallo-romain, imprégné d'influences byzantines et dénaturé par les progrès de la barbarie, ont commencé au vnr3 siècle à pratiquer un nouveau style d'architecture. Celui-ci ressemble fort à celui que les Italiens appellent le style lombard (voir Dictionn., t. ix, à ce nom); il
Origines de l'arcltitecture romane dans Journal des savants. 1912, p. 535.