‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 286 sur 477 · ROMANI. ROMANIA · texte numérisé non relu

ROMANI. ROMANIA

nom commun pour exprimer leur nationalité collective, car le mot Germani était tout à fait inconnu à cette époque.

Nous ne sommes guère exposés à rencontrer le mot theodise, diviisc (franc., tiedeis; ital., tedesco) qui n'apparaît pas avant le ixe siècle sous la forme latine : theotiscus et theudiscus; le plus ancien exemple se trouve au concile de Tours, en 81 3, où il est question de latingua thenlisca. Il est vrai que ces mots sont cités par Du Cange, d'après Servius, Aeneid., ix, mais ils sont absents dans les manuscrits anciens. Le mot Teato ne se lit nulle part et son dérivé teutonicus semble indiquer une traduction par approximation de l'allemand thiudisc, d'autant plus qu'il figure presque toujours dans la locution lingua teutonica.

On n'a aucune raison de croire que les Allemands de cette époque aient conscience d'une certaine unité de race, car dans les textes ils se qualifient par le nom spécial de leur tribu et on oppose aux Romani les Franci, les Rurgundiones, les Gothi, les Langobardi, etc. Au contraire on ne voit nulle part l'usage de dénominations spéciales servant à désigner les habitants des provinces de l'empire d'après leur nationalité antérieure à la conquête romaine, point de Galli, de Khieti, d'Itali, d'Iberi, d'Afri, il n'y a que des Romani en faCe des conquérants.

Le Romanus est aux ve et vie siècles l'habitant, parlant latin, d'une partie quelconque de l'empire et celui qui porte ce nom en tire quelque fierté. Venance Fortunat et Grégoire de Tours mettent de la complaisance à se donner ce nom; les hagiographes en font un titre d'honneur lorsqu'ils peuvent l'appliquer aux saints dont ils écrivent l'histoire. Saint Médard était fils de Protogia, Romana maler ejus1; sainte Rusticula clarissimis igitur orta natalibus Valeriano et Clementia conjugibus Romanis 2. Le barbare le repousse et s'obstine à l 'appeler walah, plus tard welch, auquel se rattache wallon.

« Le mot welche a en français une nuance méprisante qu'il avait à coup sûr, à cette époque, dans l'esprit des Allemands qui en faisaient usage. Les conquérants avaient une haute opinion d'eux-mêmes et se regardaient comme très supérieurs aux peuples chez lesquels ils venaient s'établir 3. Les monuments purement germaniques manquent malheureusement pour ces époques reculées; mais quelques textes latins ont conservé le souvenir des sentiments que la race conquérante, encore plusieurs siècles après la chute de l'empire, entretenait pour les Walahen, seuls dépositaires pourtant de la civilisation orientale. Le plus curieux de ces textes, à cause de sa naïveté, est cette phrase qui se trouve dans le célèbre Glossaire romanallemand de Cassel, et qui est certainement d'un bavarois du temps de Pépin : Stulti sunt Romani, sapienti Paioari; modica sapientia est in Romanis; plus habent slullilia qnam sapieniia 4. A la même époque on rencontrait sur les bords du Rhin des Allemands comme celui que peint Wandelbert, dans son récit des miracles de saint Goar : Omnes Romanœ nationis ac lingu.se homines ita quodem genlilicio odio exsecrabatur ut ne videre quidem eorum aliquem œquanimiler vellet... Tanta enim ejus animum innata ex feritale barbarica stoliditas apprehenderat ut ne in transitu quidem Romanœ linguse vel gentis homines et ipsos quoque bonos viros ac nobiles libenter adspicere possel 5. Ces sentiments n'étaient pas bornés aux hommes sans culture : au xe siècle encore, Luitprand s'indignait à la pensée qu'on pût lui faire honneur en le traitant de Romanus,

1 Acta sanct., jan. t. Il, p. 76 : Vita S. Medardi. — ' Acta saiict., aug. t. il, p. 657 : Vita S. Rusticula?. — "Il suffit de rappeler le célèbre prologue de la Loi salique. — ' Ane. gloss. rom., tiad. A. Bauer, Paris, 1870, p. 71. — ' Acta sauct.,

et disait aux Grecs : Quos (Romanos) nos, Langobardi scilicel, Saxones, Franci, Lolharingî, Bagoarii, Suevi, lîurgondiones, lanlo dedignamur, ut inimico noslro commoli nil aliud contumeliarum nisi : Romane! dicamus, hoc solo nomine quidquid ignobilitalis, quidquid limidilatis, quidquid avaritiœ, quidquid luxuriœ, quidquid mendacii, imo quidquid l'iliorum est comprehendentes 6.

« Le nom de Romani ne se maintint pas au-delà des temps carolingiens. La fusion des conquérants germaniques avec les Romains, l'adoption par eux, en France, en Espagne, en Italie, de la langue des vaincus, fit disparaître de l'ancien empire d'Occident une distinction aussi générale, remplacée par les noms spéciaux des nations qui se formèrent des débris de l'empire de Charlemagne. Il y eut bientôt, non plus des Romains en opposition avec un certain nombre de tribus conquérantes, mois au contraire une nation allemande renfermée dans les limites agrandies de l'ancienne Germanie, et qui, tout en restant divisée en tribus, prit conscience d'elle-même sous le nom de Tiedesc et fut appelée par ses voisins de noms divers, mais également collectifs ' ».

Le nom de Romani se maintint dans deux cas par des populations qui ne se trouvèrent englobées dans aucune nationalité nouvelle et le conservèrent afin de se distinguer des barbares qui les entouraient. Ces deux cas furent : 1° celui des Romani de la Rhétie qui, malgré ce que raconte Fugippius dans la Vita S. Severini, bien loin d'émigrer tous en Italie se maintinrent en groupe dans un canton des Grisons où la langue est le seul vestige conservé de celle parlée autrefois; 2° celui des peuples qui, dans les provinces danubiennes, se désignent eux-mêmes par les noms de Rumen, Roman, les Roumains.

IL Romania. — De Romani on fit Romania moins encombrant que orbis Romanus et imperium Romanum, mais locution populaire non admise dans le style classique; c'est ce qui explique qu'elle aura dû servir longtemps avant qu'on ne s'avisât de l'écrire; les textes n'en font usage que par opposition au monde barbare devenu menaçant pour tous les esprits.

Le plus ancien usage du mot prend place au commencement du ve siècle dans les circonstances suivantes : à Bethléem, au cours d'un entretien de saint Jérôme et de Paul Orose sur le roi goth Ataulf, naguère ennemi, alors allié de l'empire : Ego ipse virum quemdam Narbonnensem, illuslris sub Theodosio militiœ, etiam religiosum prudenlemque et gravem, apud Relhlehem oppidum Paltestinœ beatissimo Hieromjmo presbytero rejerenlem audivi se familiarissimum Ataulpho apud Narbonnam fuisse, ac de eo ssepe sub testifteatione didicisse quod illc, cum esset animo viribus ingenioque nimius, referre solitus esset se in primis ardenler inhiasse ut, obliteralo Romano nomine, Romanum omne solum Gothorum imperium et faceret et vocaret, essetque, ut vulgariler loquar, Gothia quod Romania fuisse! '. Vers la même époque le mot Romania reparaît, en 430, lorsque saint Augustin, assiégé dans Hippone par les Vandales, répond aux interrogations de ses collègues sur la ligne de conduite à suivre devant les Romania' eversores", et ici le mot a une signification très générale, celle du monde romain, de la civilisation romaine opposée à la barbaries qui va la détruire.

Romania fut conservé plus encore en grec qu'en latin. Après le transfert de l'empire à Ryzance, il garda son titre de « romain ». Constantinople fut appelée la nouvelle Rome ou tout simplement Rome. Les

juill. t. n, p. 339. — " De légat., XII, dans Pertz, Scriptores, t. m, p. 350. — ' G. Paris, Romani, dans Romania, t. 1, 1872, p. 5-6. — ' Paul Orose, Hist., 1. VII, c. ja.ni. — • Possidius, Vita Augustini, c. VI.

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