‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 300 sur 477 · aapxôç àvârcTaaw · texte numérisé non relu

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Le texte de Tertullien représente une date un peu antérieure à celle du texte d'Hippolyte, car lorsque Tertullien l'a transcrit, l'Église de Carthage en avait pris possession et, peut-être, en lui imposant quelques altérations. Le détail d'une comparaison de ces deux textes de Tertullien et d'Hippolyte, détail toujours révisible et par conséquent en partie arbitraire, importe moins que la conclusion d'ensemble, à savoir que « l'Église romaine usait, vers la fin du nc siècle, non d'un symbole réduit, mais d'un symbole complet, c'est-à-dire avec le développement christologique de seconde partie. Mais ce symbole n'est pas encore le texte reccplus tel que le citeront Marcel d'Ancyre, vers 340, et Rufin, vers 400; il en diffère par plus de traits qu'on ne l'a jusqu'ici reconnu. Il ne le fut qu'après 200, en suite d'une revision dont il nous est possible d'apprécier la portée et l'esprit. On changea Fils de Dieu en son Fils unique qui est une expression biblique (I Joa., iv, 9); on ajouta Noire-Seigneur au 2e article pour l'équilibrer avec le premier; on supprima, au Ie, est mort, sans doute parce que faisant double emploi avec a été crucifié; probablement aussi vivant fut biffé du 5e article, comme une tautologie après ressuscité; d'où il viendra fut, au 8e, substitué à devant venir, parce que mieux soudé à l'article précédent; enfin, si tout ne nous trompe, on joignit à la mention de l'Église, la rémission des péchés apparemment parce qu'un symbole servant surtout aux catéchumènes devait porter mention expresse du baptême. Cette mise au point s'opéra au me siècle, à une date impossible à préciser » 2.

XXVI. La question pascale et Victor. — L'élaboration du symbole romain nous a conduit jusqu'aux limites du ne siècle qui sont rehaussées par un important pontificat, long d'une dizaine d'années (189-198). Victor était Latin et Africain de naissance (voir Dictionn., t. xm, col. 1119) et son élection était un événement en ce qu'elle renouait la chaîne brisée depuis ses prédécesseurs Linus, Cletus et Pius au profit des titulaires grecs ou orientaux. On ne tarda pas à s'en apercevoir. Non seulement Victor fut le premier des écrivains chrétiens de langue latine 3, mais encore, de par son influence ou sa volonté formelle, le grec dut partager l'honneur d'être la langue officielle de l'Église en attendant d'être évincé. Moins d'un demi-siècle auparavant on avait pu résoudre pacifiquement un conflit qui se dessinait entre Anicet et Polycarpe à propos de

1 B. Capelle.op. cit., p. 39. — • B. Capelle, op. cit., p. 42-43. — 3 S. Jérôme, De viris illustribus, c. lui. — 4 A. Baumstark, dans Theologische Hernie, 1921, p. 264. — s L. Duchesne,

la question pascale, mais cette question rebondissait périodiquement : en 154, en 166, et voici qu'en 190, le pape Victor entreprenait d'en finir (voir Dictionn., t. xm, au mot Pâques). Il fallait pour cela persuader aux quartodécimans de renoncer à leur observance, ce qui ne tendait à rien moins qu'à se rallier à celle de Rome. Ici on invoquait la tradition de Pierre et de Paul transmise par les presbytres", là on se réclamait de Jean, et ces grands noms devenaient pour chaque parti un point d'honneur à défendre tandis qu'on oubliait trop peut-être que la dualité d'usages et la différence de dates abritaient une divergence d'interprétation de la fête même; en Asie, la Pàque signifiait la crucifixion, à Rome la résurrection *. Ce qui paraissait n'être qu'un dissentiment conduisait à une rupture, d'autant plus grave que « dans les églises d'Asie, d'Alexandrie et même de Rome, il se produisit, vers la fin du ne siècle, une revendication en faveur de la coutume judaïque de l'agneau pascal 6 ». Cette circonstance révéla la gravité de la situation : la pratique quartodécime pouvait entraîner à l'observance judaïsante. Un schisme éclata à Rome, le schisme de Blastus ; alors le pape Victor résolut d'agir, et toute l'Église répondit à son appel. Un des plus notoires parmi les évêques d'Asie était celui d'Éphèse, Polycrate, qui se donna sans réserve et convoqua le synode d'Asie, le seul qui fit résistance •; partout ailleurs, les évêques « décidèrent que le mystère de la résurrection du Sauveur d'entre les morts ne serait pas célébré un autre jour que le dimanche, et que, ce jour-là seulement, on mettrait fin au jeune pascal ' ».

Le synode d'Asie fit une réponse très différente à l'intervention pressante et même menaçante de Victor, qui parut un instant pouvoir entraîner de graves conséquences. A Rome, Blastus parlait d'organiser un schisme et le pape Victor, lui, ne parlait de rien moins que d'excommunications.

Ce fut l'intervention miséricordieuse de saint Irénée de Lyon qui lui épargna cette rigueur dont il n'est pas possible de prévoir les conséquences. Frapper les chrétientés de toute l'Asie et les Églises voisines en réponse à la lettre de Polycrate pouvait entraîner la rupture avec les principaux foyers du christianisme, et cette perspective ■ ne plut pas à tous les évêques ». Plusieurs d'entre eux adressèrent au pape des remontrances très vives, leur opinion avait d'autant plus de poids qu'ils partageaient celle d' Irénée. Celui-ci se prononçait en faveur de la coutume romaine qui célèbre toujours le dimanche le mystère de la résurrection, mais il priait respectueusement le pape de ne pas excommunier des Eglises entières pour leur fidélité à une tradition vénérable, rappelait la tolérance dont avaient usé ses prédécesseurs, et l'entente du pape Anicet avec le vénérable Polycarpe, contemporain des apôtres.

Victor renonça aux rigueurs, et si la paix ne fut pas rétablie aussitôt, du moins le conflit s'apaisa et on n'en a pas d'autre trace dans les temps qui suivirent. Cet épisode présente un vif intérêt en ce qu'il nous apprend l'idée que le chef de la communauté romaine se faisait de son autorité en matière de discipline. Cela n'allait pas, nous l'avons dit, sans soulever de résistances.

XXVII. La situation doctrinale sous Victor. — Il est très vrai que ■ le pontificat de saint Victor marque, à certains égards une époque décisive dans l'histoire de l'Église romaine. Ses prédécesseurs semblent avoir été généralement assez pacifiques. Victor se révéla comme un homme d'autorité : tous ses efforts tendirent à fortifier son pouvoir et, plus encore, à

La question de la Pàque au concile de Nieée, dans Heu. des quest. hist., t. xxvni, issu, p. n. — • Eusèbe, Hist.eccl., I. V, c. xxiv, n. 2-8. — ; Id., ibiit., . Y. c. XXIII. n. 2.

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mettre de l'ordre et de l'unité dans l'enseignement doctrinal de la communauté 1 ». Il s'en faut de beaucoup que les débuts de son gouvernement aient coïncidé avec une profonde confusion doctrinale dans le milieu romain, mais le gnosticisme et le marcionisme s'y montraient vigoureux encore et gagnaient des partisans que Tertullien et saint Hippolyte estimaient devoir combattre. Un autre danger menaçait alors l'Église de Rome : c'était la pénétration de l'hérésie montaniste, venue de Phrygie. L'affectation d'austérité parmi les membres de cette secte devait leur faciliter des recrues parmi une communauté comme celle de Rome où ils eurent de bonne heure des accointances. Nous voyons que dès l'an 177, parmi les confesseurs emprisonnés à Lyon, il s'en trouvait qui sollicitaient saint Irénée de porter au pape Éleuthère, prédécesseur de Victor, une lettre en faveur des montanistes, demandant pour eux sinon la reconnaissance officielle mais du moins la tolérance et le maintien de la paix ecclésiastique. Ce fut probablement le pape Victor qui se refusa à reconnaître la prophétie montaniste.

Sous le pontificat de Victor arriva à Rome un certain Théodote, venu de Byzance où il faisait le commerce du cuir ce qui lui valut le sobriquet de Corroyeur. En outre il était apostat et répandait son erreur : « Pour lui, écrit saint Hippolyte, Jésus est un homme enfanté d'une vierge, selon la volonté du Père; il a vécu comme tout le monde, mais surpassé tous les hommes par sa piété. Plus tard, lors de son baptême sur les bords du Jourdain, il a reçu et contenu en lui-même le Christ descendu du ciel sous la forme d'une colombe... Mais même alors, après la descente de l'Esprit, Jésus n'est pas devenu Dieu; selon quelquesuns, il l'est devenu après sa résurrection d'entre les morts. » Théodote le Corroyeur tint à Rome une école qui ne tarda pas à se fractionner en sectes rivales et tandis qu'il implantait la doctrine adoptianiste, Praxéas y introduisait le patripassianisme.

Praxéas était, lui aussi, un Asiate, car l'Asie fut pendant toute cette période des origines le réservoir de l'hérésie. S'il y fut, pendant peu de temps, emprisonné pour la foi, il ne s'obstina pas dans cette voie. « C'était, dit-on, un brouillon et un vaniteux, qui, non content d'avoir empêché Victor de reconnaître la nouvelle prophétie, se mit à prêcher une hérésie encore inconnue. Sous prétexte de maintenir la monarchie divine, Praxéas affirmait que le Verbe n'existe pas à part et qu'il n'est qu'un autre nom du Père : dès lors, c'était le Père lui-même, qui s'était incarné dans le sein de Marie, qui avait souffert, qui était mort, qui était ressuscité. En Jésus-Christ, on pouvait distinguer deux éléments : l'un humain, Jésus, qui est proprement le Fils; l'autre divin, le Christ, qui est le Père.

« On discute encore sur la personnalité de Praxéas, dont saint Hippolyte, si bien renseigné cependant sur les affaires de l'Église romaine à la fin du ne siècle, ne dit rien : plusieurs historiens ont vu là un surnom et ont identifié Praxéas soit avec le futur pape Callisfe2, soit avec Épigone que saint Hippolyte nous présente comme le disciple de Noët de Smyrne et l'introducteur

1 G. Bardy, op. cit., p. 521. — * H. Hagemann, Die rômische Kirche und ihr Einfluss auf Disziplin und Doymti in den ersten drei Jahrhunderte, in-8°, Freiburg, 1864, p. 234 sq.; Kroymann, Adversus Praxeam, Tubingen, 1907, p. vin. — 3 P. de Labriolle,dans Bull, d'anc. litt. et d'archéol. chrét., t. i, 1911, p. 232-233. — 4 G. Bardy, op. cit., p. 525-526. — 6 Eusèbe, Hist. eecles., 1. V, c. xx. — 6 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. xx, 4-7. — ' Id., ibid., 1. V, c. xx, 1. — 8 H. Koch, Tertullian und der rômische Presbyter Florinus, dans Zeitschrift fur neutestamentl. Wissensch., t. xm, 1912, p. 59-83. Cf. A. Baumstark, Die Lehre des rnmischen Presbyters bio-

An monarchianisme à Rome 3. Il est tout aussi vraisemblable que Praxéas a réellement existé, mais que son action personnelle à Rome a été trop brève pour retenir l'attention d'Hippolyte 4 ».

Nous avons parlé déjà du prêtre romain Blastus à qui saint Irénée écrivit à l'occasion du schisme quartodéciman 5; on rencontre encore le prêtre Florinus, asiate et disciple de saint Polycarpe de Smyrne avec ce même Irénée6. Peut-être se rendirent-ils ensemble en Occident, mais tandis qu'Irénée poussa jusqu'en Gaule, son compagnon s'arrêta à Rome où il acquit une réelle influence. « Nous connaissons mal sa doctrine. Saint Irénée lui avait adressé, paraît-il, une lettre Sur la monarchie ou que Dieu n'est pas l'auteur des maux; un peu plus tard, il rédigea encore à son adresse un traité Sur l'ogdoade, comme si Florinus s'était laissé entraîner dans les erreurs de Valentin '. Il est fort possible, en effet, que Florinus n'ait été qu'un gnostique attardé 8; quoiqu'il en soit il fut suivi par un groupe de disciples qui lui restèrent fidèles.

« Les indications qui précèdent suffisent à montrer le trouble et la confusion dans lesquels se trouvait la communauté de Rome à la fin du ne siècle. Vue du dehors, elle pouvait offrir le spectacle d'un inextricable mélange d'écoles rivales, dont tous les chefs prétendaient également s'appuyer sur la tradition et affirmaient posséder seuls la vérité totale. Entre tant de docteurs, comment choisir, et auquel d'entre eux donner la préférence? En réalité, le christianisme orthodoxe demeurait facilement reconnaissablc; et, à ce moment même, il avait à sa tête un chef décidé à abattre l'erreur sous toutes ses formes.

« Parmi les maîtres qui s'opposaient à la foi traditionnelle, deux étaient prêtres, Florinus et Blastus. Victor avait immédiatement autorité sur eux : il les déposa du sacerdoce 9. Après cela, les prêtres déchus purent bien continuer pendant un temps leurs intrigues. Leurs écoles ne tardèrent pas à disparaître sans laisser de traces.

« Les autres docteurs étaient des laïques : ils continuaient, pour ainsi dir'e, à représenter les méthodes anciennes; ils enseignaient comme bon leur semblait, sans s'inquiéter de la hiérarchie et des décisions qu'elle pouvait être amenée à prendre : ni les monlanistes I0, ni Praxéas, ni Théodote, ni les autres n'avaient reçu aucun mandat; ils s'étaient mis à prêcher avec l'intention de recruter des disciples aussi nombreux que possible; ils continuaient à le faire, et seul le souci de la tranquillité publique aurait pu amener les autorités civiles à intervenir si l'ordre avait été un instant troublé.

« Victor n'était pas seulement responsable de l'ordre; il l'était plus encore de la pureté de la doctrine : aussi n'hésita-t-il pas à sévir contre les docteurs hérétiques dont il put découvrir l'erreur. Les montanistes furent frappés d'abord, après avoir connu peut-être un instant de faveur. Ce fut, nous l'avons vu, Praxéas qui les dénonça au pape, et Tertullien reproche amèrement à ce maître d'avoir procuré à Rome deux bénéfices diaboliques, d'y avoir introduit l'hérésie et d'en avoir expulsé le Paraclet. Il oublie d'ajouter que d'autres que lui luttèrent encore contre les montanistes, et

/■inus, dans même revue, t. xm, 1912, p. 306-319. — 8 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. xv. — 10 Le principal fauteur du montanisme à Borne, au temps de Victor, semble bien avoir été ce Proclus ou Proculus qu'Eusèbe désigne à deux reprises comme le chef de la secte des Cataphrygiens, Hist. eccles., II, xxv, 6, et le champion de l'hérésie cataphrygjenne, ibid,, VI, xx, 3. Tertullien, qui l'avait en grande vénération, en parle comme d'un homme fort avancé en âge. Adv. Valent., c. v. L'auteur de l'Ado, omnes hœreses, vu, signale à côté de lui comme chef d'un groupe dissident, un certain Eschine. Cf. P. de Labriolle, La crise montaniste, p. 277.

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que le prêtre romain Caius, qui vivait sous le pontificat de Zéphyrin, a fort bien pu commencer à exercer son action dès le temps de son prédécesseur.

« Les théodotiens furent également condamnés, en la personne de Théodote de Byzance, qui fut exclu de la communion ' : ce fut probablement après cette mesure de rigueur prise contre le prédicateur de leur doctrine qu'ils songèrent à s'organiser et placèrent à la tête de la secte le confesseur Natalis. Ils essayèrent plus tard de soutenir que Victor lui avait été favorable et avait défendu la doctrine qu'ils enseignaient euxmêmes ' : on ne sait réellement pas comment ils s'y prenaient pour accréditer cette histoire.

« Il est vrai qu'en même temps, sinon déjà auparavant, d'autres prétendaient faire de Victor un partisan de Praxéas et du patripassianisme 3 et qu'ils pouvaient faire valoir des arguments plus spécieux. Praxéas luimême paraît, d'après ce que raconte Tertullien, être resté peu de temps à Rome. Mais il laissait à Rome des disciples, à la tête desquels se mit Cléomène : Hippolyte nous assure que saint Zéphirin, successeur de saint Victor, permettait à prix d'argent à ceux qui s'adressaient a lui, de se faire les disciples de Cléomène 4; accusation absurde sous cette forme, mais qui repose peut-être sur la tolérance dont aurait joui d'abord l'école modaliste qui prêchait une hérésie plus subtile que les adoptianistes. Nous sommes bien assurés que le pape Victor n'a pas accepté le modalisme, mais nous ne savons rien d'une condamnation qu'il aurait portée contre cette erreur.

« Ce qui intéresse surtout ici c'est l'admirable activité déployée par saint Victor contre les maîtres indépendants 6. » Il poursuivit la tâche de ses prédécesseurs avec une énergie accrue, et s'il ne parvint pas à tarir les sources d'erreur à Rome, il rendit impossible l'organisation de nouvelles écoles.

XXVIII. La rivalité de Calliste et d'Hippolyte. — Vers l'an 200, lorsque le pape Victor vient de disparaître, l'Église de Rome peut faire le point. L'assaut des hérétiques asiates est brisé : gnostiques, marcionites, montanistes sont en recul sinon en déroute. On ne s'en aperçoit pas sur l'heure car l'agitation se prolonge; à Rome même, un instant, on peut croire que l'habitude de spéculer et de contredire s'y est introduite et s'y conservera, mais après un dernier sursaut elle succombe et s'éteint. Le conflit se concentre autour de deux personnages : Calliste et Hippolyte; joute rapide et glorieuse.

Hippolyte (voir Dictionn., t. vi, à ce nom) n'a été bien connu que de nos jours. Il y a presque un siècle, en 1842, un certain Minoïde Minas acquit pour la Bibliothèque royale un manuscrit grec du Mont- Athos, incomplet du commencement et de la fin, mais qu'on réussit à identifier avec un ouvrage intitulé Philosophumena et qui consiste en une réfutation des hérésies. Après avoir fait l'objet d'interminables discussions, le nom de l'auteur fut enfin établi et Origène fit place à Hippolyte. Celui-ci était mal connu. Eusèbe se bornait à lui accorder une place parmi les docteurs du nic siècle, l'appelant « chef d'une Église » dont il tait ou ignore le nom. Saint Jérôme n'en sait pas plus quand il parle d'un « Hippolyte, évêque d'une Église dont je n'ai pu, dit-il, parvenir à connaître le nom ». Le pape Gélase ou le document publié sous son nom a mal lu Eusèbe, d'autres ne sont pas mieux instruits; finalement le mieux est encore de s'adresser à l'auteur des Philosophumena qui se présente au lecteur en ces termes : « Nous qui sommes leurs successeurs [des apôtres], qui participons à la même grâce, à leur suprême pontificat et à leur magistère, nous qui sommes consi-

1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. V, c. xxvm, 6. — ' Id., ibid., 1. V, c. xxvm, 3. — * Tertullien, Adv. Praxeam, c. i. —

dérés comme les gardiens de l'Église, nous ne nous assoupissons pas et ne taisons pas la saine doctrine ». Évidemment nous avons affaire à un évêque et rien moins qu'à l'évêque de Rome, — ou qui se dit tel.

Après la mort du pape Victor, son successeur élu avait été le pape Zéphyrin qui gouverna longtemps (199-217) et autour duquel la lutte fut très vive et même passionnée. Zéphyrin subissait l'influence de son diacre Calliste et autorisait ceux qui le lui demandaient à entendre l'enseignement de Cléomène dont l'école compta un grand nombre d'adhérents, parmi lesquels Sabellius destiné à devenir le chef d'une secte qui porta son nom. Zéphyrin, qu'Hippolyte qualifie de « sot et avare », laissait faire et Calliste flattait les orthodoxes et les sabelliens, réservant ses rigueurs à Hippolyte qu'il traitait de dithéiste.Pour son malheur, Hippolyte ne se bornait pas à faire de la théologie, il élevait son ambition jusqu'au pontificat et à la mort de Zéphyrin il se trouva en rivalité avec Calliste. Celuici fut élu et son premier soin fut d'excommunier Sabellius par crainte d'Hippolyte et pour se donner une réputation d'orthodoxie.

Or, Hippolyte était, de par sa science et son talent littéraire, un adversaire redoutable. A l'en croire, ainsi qu'on l'a lu plus haut, il était évêque de Rome; en réalité Calliste l'avait emporté sur son compétiteur et si Hippolyte a droit à un rang signalé, c'est pour avoir été le premier des antipapes. On ne peut lui contester l'art de déformer les faits puisqu'il en viendra, dans ses Philosophumena, à présenter Calliste sous l'apparence d'un chef de secte hérétique.

« Il était, nous dit-il, esclave d'un certain Carpophore, chrétien faisant partie de la maison de César. Précisément parce que Calliste était chrétien, Carpophore lui confia une somme importante; d'ailleurs Calliste avait promis de lui rapporter des bénéfices en s'occupant d'affaires de banque. Avec cet argent il fonda une banque dans le quartier de la Piscine publique. Après un certain temps, grâce au crédit de Carpophore, il reçut de nombreux dépôts qui lui furent confiés par des veuves et des frères. Ayant tout gaspillé, il se trouva dans l'embarras. On ne manqua pas de rapporter le fait à Carpophore. Celui-ci déclara qu'il allait lui demander des comptes. Voyant cela, et soupçonnant le danger qu'il courait du côté de son maître, Calliste décampa et courut s'embarquer. Trouvant dans le port un navire prêt à mettre à la voile, il s'embarqua, sans se soucier de la destination. Mais il ne réussit pas, même ainsi, à s'échapper, car on rapporta l'affaire à Carpophore. Celui-ci arriva au port et, d'après les indices qui lui avaient été donnés, tenta de gagner le navire qui, grâce à un retard du commandant, stationnait encore au milieu du port. Du lieu où il se trouvait, Calliste aperçut de loin son maître et, se voyant pris, il renonça à vivre : se jugeant réduit à la dernière extrémité, il se jeta à la mer. Mais les matelots sautant dans des barques le repêchèrent malgré lui, pendant que les gens qui étaient à terre poussaient de grands cris : il fut ainsi livré à son maître, ramené à Rome et enfermé en lieu sûr dans un moulin. » •

« Les chrétiens intercédèrent en sa faveur auprès de Carpophore qui fut indulgent et accorda à Calliste une liberté relative à son esclave. Celui-ci désireux de se procurer la gloire du martyre, imagina d'aller faire du tapage dans une synagogue en se proclamant chrétien. Mal lui en prit, les juifs se saisirent de lui, le dénoncèrent au préfet de Rome qui le condamna ad tnetalla et il fut déporté en Sardaigne (voir Dictionn., t. xiv, au mot Plomb). A quelque temps de là, la concubine

' Hippolyte, Philosophumena, 1. IX, vu. — • G. Bardy, op. cil., p. 527-530. — 'Hippolyte, Philosophumena, 1. IX, u, 12.

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de Commode, Marcia, qui était chrétienne (voir Dictionn., t. i, col. 2860), obtint sa grâce. Le pape Victor, qui avait dressé lui-même la liste des condamnés graciés, n'y avait pas écrit le nom de Calliste dont il savait les mésaventures, mais celui-ci parvint à se faire comprendre dans l'amnistie et reparut à Rome en qualité de confesseur de la foi. Victor le fit évacuer sur Antium et s'assura au moyen d'une pension de sa tranquillité. Après l'élection de Zéphyrin la situation changea. Calliste trouva tout crédit auprès du nouveau pape à qui il succéda.

Même en réservant quelques doutes, on n'est pas en mesure de tenir ce récit pour suspect et on reconnaîtra qu'Hippolyte était un adversaire redoutable, mais qui, avec toute son adresse, n'avait pu barrer le chemin du pontificat à un ancien esclave, banqueroutier. Il est vrai que pendant sa longue faveur sous le pontificat de Zéphyrin, le diacre Calliste avait eu l'occasion de montrer ses capacités d'administrateur par la création du cimetière officiel de l'Église de Rome. On peut penser aussi que le titre de diacre avait été conféré à un chrétien digne de ce nom, et si Calliste ne pouvait tenir tête en matière de théologie et d'orthodoxie à un maître tel qu'Hippolyte, ce ne fut pas sur ce terrain seulement que celui-ci l'attaqua. Mais est-il bien sûr que Calliste — entouré ainsi qu'il devait l'être — fut tellement inférieur à Hippolyte? Nous savons qu'il le traitait de dithéiste et ce n'est déjà pas si mal jugé et si mal dit; en outre, Calliste condamnait Sabellius et c'était très mérité.

Hippolyte dirigea ses coups sur une mesure disciplinaire promulguée par Calliste. Ce qu'on nomme l'édit de Calliste évoque le souvenir d'une décision prise très probablement par Calliste en matière de discipline pénitentielle, et qui eut le don d'exaspérer Tertullien. Il s'agissait de la réconciliation des pécheurs après le baptême, et « le souverain pontife, autrement dit l'évêque des évêques — Calliste, en la circonstance — avait édicté : Moi, je remets les péchés d'adultère et -de fornication à ceux qui ont fait pénitence ». Cet « édit péremptoire » souleva l'indignation contre le « laxisme romain ». Cependant, en dépit de ces violences de langage, la manière indulgente prévalut et s'imposa partout.

Calliste mourut en 222, victime probablement d'une émeute populaire, ce qui fait qu'il ne reçut pas la sépulture dans le cimetière organisé par lui et qui a conservé son nom. On regrette de penser qu'entre Hippolyte et lui la réconciliation ne se fit que dans le ciel, car les Philosophumena furent composés après cette mort. Ce ne fut que bien plus tard, en 235, qu'Hippolyte fut condamné à la déportation aux mines de Sardaigne, lui aussi. Le pape Pontien lui aussi y était déporté et tous deux y moururent non sans s'être réconciliés, ce qui valut à Hippolyte d'être honoré comme martyr. La tare du schisme fut oubliée et le martyre fut tenu pour une rétractation. Il laissa l'impression un peu décevante d'une intelligence plus brillante que profonde; on l'oublia vite, le fait d'avoir écrit en grec en un temps où, décidément, le latin triomphait, y aida; ainsi on en vint à ignorer, si lui, qui se disait pape, avait été évêque et de quelle ville il l'avait été.

XXIX. Depuis Calliste jusqu'à Corneille. — Pendant cette période d'une trentaine d'années (222- 253) qui comprend tout le second quart du ine siècle, et s'étend du règne d'Alexandre Sévère à la fin de celui de Dèce, l'Église romaine continue à gagner en prestige moins du fait de la transcendance de ses papes que de leur esprit de gouvernement. A Urbain (221-

1 II était l'auteur de la lettre xxx, Inter Cyprianices. — ' Epist., t.v, 24; écrite au commencement de l'année 252

230), le Liber pontificalis attribue la répartition du territoire ecclésiastique de Rome en vingt-cinq titres presbytéraux (voir § XXXVII), affirmation insuffisamment prouvée mais intéressante en ce qu'elle montre la pensée de reporter cette organisation à une date aussi reculée. A Pontien (230-235) se rattache le souvenir de la première abdication papale. Déporté aux mines de Sardaigne, il renonce au souverain pontificat vu l'impossibilité où il se trouve d'en remplir les obligations. Antéros (235-236) ne fait que passer. A Fabien (236-250) un long pontificat terminé par le martyre permet de donner sa mesure en qualité d'administrateur de la communauté. Le Catalogue libérien lui fait l'honneur de l'institution des sept diaconies et de la création des sept sous-diacres chargés, avec les notaires ecclésiastiques, de la rédaction des actes authentiques des martyrs. Ceci témoigne des progrès accomplis dans l'organisation intérieure; il en est de même dans l'organisation extérieure. En Afrique, l'évêque de Lambèse, condamné par un concile provincial sur un point de doctrine, est l'objet d'une lettre sévère du pape de Rome; en Egypte, le prêtre Origène, condamné par l'évêque d'Alexandrie, adresse au pape Fabien un mémoire justificatif.

Le martyre de Fabien entraîna une grave conséquence. La persécution de Dèce faisait rage et ne permettait pas de procéder à l'élection d'un successeur, la vacance du siège se prolongea quinze mois et l'élection du prêtre Corneille (251-253) devint l'occasion d'un schisme. Un autre prêtre du clergé romain, Novatien, en fut l'auteur. Celui-ci s'était distingué pendant la vacance et avait répondu une fois au moins ' aux dénonciations adressées à Rome par le clergé de Carthage contre saint Cyprien. Écrivain de talent, théologien averti, Novatien n'avait cessé de protester de son indifférence pour les honneurs ecclésiastiques lorsque, soudain, l'élection de Corneille le décida à prendre l'attitude de chef de parti. Celui-ci était peu nombreux, mais déterminé, et tout de suite la rivalité personnelle dégénéra en conflit doctrinal d'une extrême violence. Avec une surprenante rapidité le schisme s'étendit à l'Italie, l'Afrique, la Gaule, l'Orient. « Alors qu'il n'y a, de par l'institution du Christ, qu'une Église répandue en plusieurs membres dans le monde entier, un épiscopat unique représenté par un grand nombre d'évêques unis entre eux, Novatien s'efforce, malgré l'enseignement de Dieu, malgré l'unité de l'Église catholique dont les membres sont unis et liés entre eux, de faire une Église humaine; il envoie en un grand nombre de villes de nouveaux apôtres de son choix; ...et, alors que dans chaque cité se trouvent des évêques régulièrement ordonnés, d'âge avancé, de foi intègre, fidèles dans l'épreuve, proscrits dans la persécution, il ose au-dessus d'eux en créer d'autres qui sont de faux évêques 2 ». Telle était la situation un an à peine après le début du novatianisme. Novatien refusait aux faillis (voir Dictionn., t. v, à ce mot) le pardon que le pape Corneille consentait à leur accorder s'ils faisaient pénitence. Les deux Églises de Rome et de Carthage se trouvaient ainsi déchirées par des schismes opposés : la seconde, où un parti réclamait l'indulgence excessive, la première, où le parti de Novatien prétendant faire triompher la rigueur immodérée donnait naissance à une Église de saints et de purs, xoc0ocpoL Mais le pape Corneille eut le sentiment exact de la situation et de ce qu'il pouvait tenter et entreprendre. Il réunit à Rome, dès l'automne de 251, un synode qui compta environ soixante évêques et, en plus, des diacres et des prêtres, et où Novatien fut excommunié 3.

— 3 S. Cyprien, Epist., xxx; Eusèbe, Hist. eccl., I. VI,

c. XLIII.

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L'exploration d'un nouveau cimetière à gauche de la voie Tiburtine * a mis au jour un certain nombre d'inscriptions datées et a été l'occasion d'une découverte importante, celle d'une tombe de martyr, portant cette inscription :

NOVATIANO BEATISSIMO MARTVRI GAVDENTIVS DIAC FEC-

En tenant compte des épitaphes datées de cette partie de l'hypogée et de la paléographie du texte, on est amené à dater ce petit monument du milieu du nie siècle.

Quel est ce martyr Novatien dont les pèlerins n'ont pas visité le tombeau et qui n'a laissé aucune trace dans la liturgie? Le nom figure dans le martyrologe hiéronymien au 27 et au 29 juin, mais dans un texte confus qui ne permet même "pas de le rattacher avec certitude à la rubrique Romœ. Il est assez naturel de songer au Novatien qui nous occupe ici et qui, d'après Socrate, aurait souffert le martyre sous Valérien 2. Euloge d'Alexandrie, dans son VIe livre contre les novatiens, fait mention du récit de son martyre mis en circulation par ceux de sa secte, et. qu'il qualifie de \)6do\> >od xa) 6k\o.gzov fi.ocpTupi.ov et de <Jj£u8ofi.ap-r!>piov 3. Les novatiens pratiquaient le culte des reliques, nous le savons par la Depositio martyrum qui les accuse d'avoir volé le corps du martyre Silanus. Mais alors même que le fait du martyre de leur chef serait mieux établi qu'il ne l'est, on n'aurait point d'indice suffisant pour l'identifier avec le Novatianus dont nous venons de transcrire l'épitaphe. Le diacre Gaudentius aurait-il omis d'inscrire à côté de son nom le titre d'episcopus que la secte lui reconnaissait certainement? Les indices défavorables à l'identification pourraient être multipliés et jusqu'à ce jour aucun argument décisif dans un sens ou dans l'autre n'a été présenté.

Au lendemain de son schisme, Novatien échappe, ou peu s'en faut à l'histoire *. Toutefois, son nom est encore prononcé par des voix de Rome, de Carthage et d'Alexandrie. Voix sévères qui dénoncent la duplicité du personnage et sa propagande criminelle. La lettre du pape Corneille à l'évêque Fabius d'Antioche est impitoyable, mais instructive, et contient d'utiles renseignements sur l'Église et le clergé de Rome au milieu du me siècle. A la lire, on voit qu'il ne fait pas bon d'être hérétique et on se demande si les accusations du pape contre son rival doivent être prises à la lettre, ce qui ne tendrait à rien moins qu'à mettre en cause le pape martyr saint Fabien qui avait élevé Novatien au presbytérat. Voici la traduction de cette mercuriale écrite pour affermir Fabius qui inclinait au parti de l'hérétique 6 :

« ...Afin que tu saches que depuis très longtemps cet étrange personnage désirait l'épiscopat, qu'il cachait en lui l'ardente ambition de l'obtenir sans qu'on s'en aperçût, et que pour voiler sa démence, dès le début, il avait autour de lui des confesseurs. Je veux parler de Maxime, prêtre de notre Église, et Urbain, qui ont moissonné deux fois la noble gloire de la confession, ainsi que de Sidoine et Célérinus, qui a surmonté toutes les tortures, grâce à la très puissante miséricorde de Dieu, qui a par l'énergie de sa foi fortifié la faiblesse de la chair et vaincu l'adversaire par la force; ces hommes ont observé Novatien, ils ont pris sur le fait la méchanceté qui était en lui, ainsi que sa duplicité, ses parjures, ses mensonges, son tempérament insociable, son

1 Plus exactement au Viale Rcijina Margherita; cf. liivista di archeolotjiti cristiana, 1923, p. i 87-233, fig. 23, n. 43; 1934, p. 7-47, 203-247; 1935, p. 173; 111 Conyresso di arch. cris!., p. 311-312; Rev. archéol., 1936, p. 248; Anal, boll., t. i.iv, 1936, p. 267. — ! Socrate, Ilisl. certes., I. IV, c. xxvm. —

amitié de loup; ils sont revenus dans la sainte Église et ils ont dévoilé toutes ses machinations et ses méfaits qui existaient depuis longtemps et qu'il cachait en luimême; ils ont fait ces déclarations en présence d'un assez grand nombre ou d'évêques ou de prêtres et d'une foule de laïques; ils gémissaient et regrettaient d'avoir suivi ce monstre astucieux et mauvais, et de s'être séparés un instant de l'Église.

« ...En peu de temps, cher frère, quelle inconcevable transformation et quel changement nous avons vu se faire en lui. Car cet homme très distingué avait persuadé par des serments terribles, qu'il ne désirait absolument pas l'épiscopat; or, tout d'un coup, il paraît évêque comme s'il eût été lancé au milieu de nous par un mangoneau. Car ce dogmatiseur, ce protecteur de la science ecclésiastique, lorsqu'il entreprit d'arracher et d'extorquer l'épiscopat qui ne lui était pas donné d'en-haut, choisit deux de ses associés qui avaient renoncé à leur salut et les envoya dans une petite localité insignifiante de l'Italie et là, il trompa trois évêques, hommes rustiques et très simples, par une argumentation préparée; il fit affirmer, en insistant avec force, qu'il fallait qu'ils vinssent promptement à Rome, afin que toute cette dissension qui existait fût terminée avec les autres évêques et par leur arbitrage. Us arrivèrent, ces hommes, ainsi que nous venons de le dire, trop simples pour les artifices et les ruses de ces méchants; ils furent enfermés par certaines gens semblables à lui, qu'il avait incités à cela et, à la dixième heure, alors qu'ils étaient enivrés et alourdis par la boisson, il les contraignit de force à lui donner l'épiscopat, par un vain simulacre d'imposition des mains; cet épiscopat il le revendique par ruse et par fourberie, il ne lui appartient pas. Peu après, l'un des évêques est revenu à l'Église, se lamentant et confessant sa faute; nous l'avons même reçu à la communion des laïques : tout le peuple présent intercédait pour lui; aux autres évêques. nous leur avons ordonné des successeurs et. nous les avons envoyés aux lieux où ils étaient.

«Ce vengeur de l'Évangile, ne sait-il donc pas qu'il faut qu'il n'y ait qu'un seul évêque dans une Église catholique? Or il n'ignore pas que dans celle-ci — comment l'ignorerait-il? — il y a quarante-six prêtres, sept diacres, sept sous-diacres, quarante-deux acolytes, cinquante-deux exorcistes, lecteurs et portiers, plus de quinze cents veuves et indigents, et la grâce et la charité du Maître les nourrit tous. Ni cette multitude si grande et si nécessaire dans l'Église, ni le nombre de ceux qui, grâce à la providence de Dieu, sont riches et pourvus de biens, non plus aussi qu'un peuple très grand et innombrable, rien ne l'a détourné d'une semblable désespérance et défaillance, ni ne l'a rappelé dans l'Église.

« ...Maintenant disons par quelles œuvres et quel genre de vie il a eu la hardiesse de prétendre à l'épiscopat. Est-ce pour avoir depuis le commencement vécu dans l'Église et avoir soutenu pour celle-ci des luttes nombreuses et s'être trouvé en de nombreux et grands dangers à cause de la religion? Mais cela n'est pas. Le principe de sa croyance est Satan qui est venu en lui et y a habité un temps assez long; il a été secouru par les exorcistes, il est tombé dans une dure maladie et pensant presque mourir, sur le lit même où il gisait, il a reçu le baptême par affusion, si du moins il faut dire qu'un tel homme l'a reçu. Il n'a pas obtenu, après en avoir réchappé, le reste qu'il faut

s Photius, Bibliotheca, codd. clxxxii, ccviii, cclxxx, P. G., t. cm, col. 533, 07 7; t. civ.col.353. — ' A. d'Alès, S'ovatien. Études sur la théologie romaine OU milieu du ni' siècle, in-8°, Paris, 1925, p. 140. — * Eusèbe, Ilisl. certes.. 1. VI, c. xliii, 7, P. <!.. t. xx, col. 016-629, trad. Grapin.

HUME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

recevoir ensuite selon la règle de l'Eglise et il n'a pas été scellé par l'évëque; n'ayant pas reçu cela, comment a-t-il reçu le Saint-Esprit'?... Par lâcheté et amour de la vie, au temps de la persécution, il a nié qu'il fût prêtre. Invité en efl'et et exhorté par les diacres à sortir du réduit où il s'était emprisonné et à secourir les frères ainsi qu'il le doit, ainsi que le peut un prêtre, lorsque des frères sont dans le danger et demandent le secours d'un réconfort, il a été si loin de céder aux diacres qui le pressaient qu'il est sorti furieux et s'en est allé: il ne voulait plus, disait-il, être prêtre parce qu'il était épris d'une autre philosophie...

«...Cet homme illustre qui a abandonné l'Eglise de j Dieu dans laquelle il avait cru, où il avait été jugé digne du sacerdoce par la grâce de l'évëque qui lui imposa les mains pour lui donner le sacerdoce, malgré l'opposition de tout le clergé et de beaucoup de laïques; il n'était en effet pas permis, après avoir été baptisé dans un lit pendant une maladie, comme lui, d'entrer dans le clergé; mais l'évëque demanda qu'on le laissât ordonner celui-ci seulement... Lorsqu'il fait les offrandes eucharistiques et qu'il en distribue la | part à chacun et qu'il la lui remet, il oblige les malheureux à jurer au lieu de rendre grâces; il prend dans ses deux mains celles de celui qui reçoit l'eucharistie, et il ne les lâche pas avant qu'il n'ait prêté serment en ces termes — je me sers de ses paroles — : « Jure- « moi sur le sang et le corps de Notre-Seigneur Jésus- « Christ, de ne m'abandonner jamais et de ne pas aller « à Corneille. » Et le malheureux ne communie pas s'il ne s'est auparavant maudit lui-même, et au lieu de dire Amen, en recevant ce pain, il dit : « Je ne re- « tournerai pas à Corneille. »

Et cela ne suffit pas ! C'est encore de Home et, très vraisemblablement, d'un successeur de Corneille, le pape Sixte II (257-258) que part l'écrit intitulé Ad Novatianum l. L'auteur « traduit fidèlement la réprobation soulevée dans les rangs de l'Église romaine par la défection du prêtre rigoriste. A rencontre du bon Samaritain, il s'applique à irriter les plaies. Il ne sait qu'anathématiser les pécheurs sans réfléchir à tous les anathèmes que lui-même encourt. Lui qui si souvent, dans la maison de famille, dans l'Église du Christ, encouragea les aveux des pécheurs, pleura sur les fautes d'autrui, porta les fardeaux de ses frères, ne songe plus qu'à perdre autrui et à se perdre lui-même. Rien ne l'émeut : ni les menaces de Dieu contre les mauvais pasteurs, ni l'exemple évangélique du Bon Pasteur, ni toutes les paraboles de miséricorde. Dieu épargne aux siens la contagion d'un si funeste exemple!2 »

Novatien avait envoyé des émissaires en Afrique où l'hésitation ne dura guère et saint Cyprien put, sans tarder, mander au pape Corneille qu'on s'était généralement refusé à entrer en communion avec eux. Certains évêques toutefois, comme Antonianus, se laissaient circonvenir et Cyprien prenait la peine de les détromper avec la vigueur qu'on peut attendre de son caractère 3 :

« Quant à la personne de Novatien..., tout d'abord peu nous importe ce qu'il enseigne, dès lors qu'il enseigne hors [de l'Église]. Quoi qu'il en soit de sa personne et de son caractère, celui-là n'est pas chrétien qui n'appartient pas à l'Église du Christ. C'est en vain qu'il se vante et fait valoir en termes pompeux sa philosophie ou son éloquence : en rompant avec la charité fraternelle et l'unité ecclésiastique, il a perdu même ce qu'il était d'abord. Le croirez-vous évêque,

1 A. d'Alès, op. cit., p. 25-30. — ' ld., ibid., p. 151. —

S. Cyprien, Epist., lv, 24. — 4 S. Cyprien, Epist., lix, 9.

— ■ ld., ibid., Lxviu. — 6 ld., ibid., lxix, — ? ld., ibid.,

cet homme qui, en face d'un evëque créé par seize collègues dans l'Église, brigue l'épiscopat et prétend se faire créer, évêque adultère et intrus, par des renégats; qui, sachant qu'il y a une Église instituée par le Christ et partagée en bien des membres par tout le monde, un épiscopat répandu au loin grâce à l'accord des évêques, veut, en dépit de la tradition divine, en dépit de l'unité qui partout assemble et maintient l'Église catholique, faire une Église humaine et envoie à un grand nombre de villes ses nouveaux apôtres, pour jeter les fondements nouveaux de son institution; qui voyant établis depuis longtemps dans toutes les provinces et dans chaque ville des évêques avancés en âge, sans reproche dans leur foi, éprouvés par la souffrance, proscrits dans la persécution, s'en vient créer à leur place d'autres prétendus évêques... »

Jusqu'au milieu du me siècle, l'Église de Home avait eu à combattre les gnostiques et le marcionisme installés parmi elle, elle avait condamné et dispersé des écoles laïques, elle avait eu rapidement raison du schisme d'Hippolyte; cette fois, elle avait à entrer en lutte contre une organisation habile, et le pape Corneille s'inquiétait des rumeurs persistantes venues d'Afrique, où le prêtre Maxime, envoyé de Home et choisi pour évêque par la secte, cherchait très inutilement à s'implanter. Cyprien le rassurait en lui disant que le schisme était discrédité *. Quelques années plus tard, mais Corneille avait alors disparu, le novatianisme portait ses fruits à Arles où l'évëque Marcien refusait tout espoir de réconciliation aux pécheurs 5 et c'était encore l'évëque Cyprien qui donnait l'alarme.

Toujours sur la brèche, c'est Cyprien qui, lors de la controverse baptismale, signale à l'évëque Magnus 6 comment Novatien, étranger à l'Église, ne peut baptiser validement, lui qui se permet de rebaptiser les catholiques passant dans sa secte '.

Ainsi qu'il avait agi avec l'évëque de Carthage, Corneille avait procédé avec celui d'Alexandrie, Denis, à qui il dénonçait le schisme romain, et Denis, s'adressant à Novatien, lui disait 8 : « Si, comme vous le dites, vous avez été entraîné malgré vous, vous le montrerez en revenant de bon gré. Mieux valait tout souffrir que de diviser l'Église de Dieu. S'il y a de la gloire à souffrir le martyre pour résister à l'idolâtrie, il n'y en avait pas moins à souffrir le martyre pour résister au schisme; selon moi, il y en avait davantage. Car dans le premier cas, il y va seulement' de votre vie personnelle; dans le second cas, il y va de toute l'Église. Et maintenant encore, si vous pouvez décider les frères à revenir à l'unité, le mérite surpassera la faute; on oubliera la faute pour exalter le mérite. » « Au lendemain de la persécution de Dèce, le même Denis écrit au pape Etienne s que le schisme de Novatien décline, que les Églises renouent la communion avec Rome, et s'adressant au futur pape Denis, alors prêtre, il lui dit 10 : « Nous avons bien sujet de haïr Novatien, qui a divisé l'Église, entraîné plusieurs frères à l'impiété et au blasphème, introduit sur Dieu une doctrine abominable, calomnié notre doux Seigneur Jésus-Christ en niant sa miséricorde, enfin rejeté le saint baptême, bouleversé la foi et la confession préliminaire au baptême, chassé entièrement des âmes le Saint-Esprit, pour autant qu'il y avait chance de le voir demeurer dans les âmes ou y revenir. »

XXX. Le traité : de unitate egclEhi^e. — C'est encore à l'épiscopat de Corneille que se rattache un écrit célèbre de saint Cyprien composé en 251 et envoyé, avec le De lapsis, de Carthage à Rome, avant que n'eut éclaté dans cette ville le schisme de Nova-

lxxiii, 2. ■ — * iiusèbe, Bist. eccl., 1. VI, c. xlv. — " ld., ibid., 1. VII, c. îv. — 10 Eusèbe, Histoire ecclésiastique, 1. VII, c. vin.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

tien. Le traité De unitate Ecclesiae était primitivement adressé par Cyprien à ceux de ses fidèles d'Afrique que troublait le schisme local de Novat et de Félicissime. Ces fidèles doivent se tenir en garde contre le péril intérieur imaginé par le diable pour parer à la ruine de l'idolâtrie; ce péril c'est l'hérésie et le schisme qui ébranle la foi, souille la vérité et déchire l'unité. Pour en triompher il faut s'attacher à la parole du Sauveur : « Tu es Pierre, et sur cette pierre je bâtirai mon Église et les portes de l'enfer ne prévaudront pas contre elle; je te donnerai les clefs du royaume des cieux, et ce que tu auras lié sur la terre sera lié dans le ciel, et ce que tu auras délié sur la terre sera délié dans le ciel. C'est sur un seul [homme] qu'il construit l'Église. Après sa résurrection il a donné à tous les apôtres un pareil pouvoir, en leur disant : Comme le Père m'a envoyé, je vous envoie... Recevez le Saint-Esprit; les péchés seront remis à qui vous les remettrez; ils seront retenus à qui vous les retiendrez. Cependant pour marquer l'unité, il a fait en sorte par son autorité que cette unité prît sa source en un. A coup sûr les autres apôtres étaient ce que fut Pierre, partageant le même honneur et le même pouvoir; mais l'unité est au point de départ, pour montrer que l'Église du Christ est une >. »

Aux évêques appartient de sauvegarder l'unité et l'indivisibilité de l'épiscopat dont chacun d'eux détient solidairement sa part. Cette affirmation tire une importance particulière de son origine sous la plume d'un grand docteur plus épiscopaliste que « romain » et qui ne visait pas à montrer l'unité de l'Église assurée, garantie et symbolisée par la suprématie du siège de Pierre. Dans la pensée et dans l'expression qu'il lui donne, l'évêque de Carthage entend montrer comment l'unité numérique de l'Église exprime son unité morale et c'est ainsi que, selon lui, le Tu es Petrus doit s'appliquer à l'épiscopat tout entier.

Il existe deux versions du traité en question ou, pour mieux dire, deux éditions successives d'un texte dans lequel on a longtemps dénoncé une abominable interpolation. Celle-ci manquait dans le texte de l'édition princeps parue à Rome en 1471 et dans celles qui suivirent; il faut attendre pour la rencontrer l'édition de Paul Manuee (Rome, 1563), et elle se maintient dès lors dans les éditions subséquentes, celles de Pamelius (Anvers, 1568), de Rigault (Paris, 1648), de dom Prudence Maran (Paris, 1726). En 1682, l'édition d'Oxford s'en débarrassa et, en 1868, l'édition G. Hartel (Vienne) révéla que la prétendue interpolation était fort antérieure à 1563.

En 1902, un érudit put établir avec un grand luxe de preuves que les prétendues interpolations étaient non des falsifications, mais des retouches apportées par l'auteur à une nouvelle édition de son propre ouvrage 2. Quelques années fias tard, faisant un pas de plus, on pensa pouvoir préciser les circonstances dans lesquelles saint Cyprien aurait refondu sa première rédaction : ce serait en vue des besoins nouveaux créés par le schisme romain. Nous aurions ainsi, dans la recension plus ancienne, le texte composé contre le schisme africain de Félicissime, et, dans la recension

1 S. Cyprien, De cathol. ecclesios unitate, c. iv. — * Dom J. Chapman, Les interpolations dans le traité de saint Cyprien sur l'unité de l'Église, dans Revue bénédictine, t. xix, 1902, p. 246-254, 357-373; t. xx, 1903, p. 26-52; cf. Ad. Harnack, dans Theologische Lileraturzeitung, 1903, p. 262-263. — 3 H. Koch, Cyprian und der romische Primat, in-8°, Leipzig, 1910; Dom J. Chapman, Professor II. Koch and S. Cyprian, dans Revue bénédictine, t. xxvu, 1910, p. 447-464. — ' H. Koch, Cathedra Pétri, dans Zeitschri/t jiir die neutestamenlliche Wissenschajt, Giessen, 1930, fait dater l'interpolation de l'époque du concile de Chalcédolne (151); ïixeront, Histoire des dogmes, in-12, Paris, 1930, p. 381 sq. iHlmol l'interpolation. — s D. van der Eynde,

postérieure, le texte envoyé à Rome après avoir été adapté à la situation nouvelle créée par le schisme de l'antipape Novatien 3.

Cette explication, dont quelques détails ont été contestés, est aujourd'hui généralement admise, mais non par tous 4. On a proposé deux explications du remaniement : ou bien dans la rédaction « romaine » antérieure, saint Cyprien aurait atténué l'expression jusqu'à affadir l'idée deprimatus lorsqu'il fut en conflit avec le pape Etienne quelques années plus tard 5, ou bien saint Cyprien, ayant d'abord rédigé le De unitate contre le schisme de Novat et Félicissime, a accentué son texte primitif lorsqu'il a envoyé son livre à Rome pour combattre le schisme de Novatien '.

« Saint Cyprien ne regarde certainement pas le siège de Rome comme un siège épiscopal d'importance ordinaire : c'est le siège de Pierre et les évêques de Rome sont les successeurs de Pierre; or, l'Église a été fondée sur Pierre seul, et l'Église de Rome se trouve être ainsi l'Église principale, le point de départ de « l'unité « du sacerdoce chrétien ' ».

Cette idée qu'en saint Pierre réside l'origine de l'épiscopat n'est point particulière à saint Cyprien, quoiqu'il paraisse être le premier à l'avoir explicitement formulée. Elle fera son chemin et nous la retrouvons assez fréquemment dans les auteurs ecclésiastiques du ive et du ve siècle. Saint Sirice, pape, la fait sienne, en 386, au sortir d'un concile tenu près des reliques même du prince des apôtres 8. Saint Gélase, un de ses successeurs, s'y réfère une centaine d'années après, quand il condamne l'attitude insoumise d'Acace9; l'auteur anonyme d'un sermon que De Rossi voulait, probablement à tort, attribuer au pape saint Léon, trouve dans la chaire de saint Pierre l'origine de l'Église catholique10; et saint Césaire d'Arles, au début du vie siècle, enseigne expressément que l'épiscopat prend son principe dans la personne de saint Pierre apôtre ".

« D'où cette conclusion que « de ce faisceau de témoi- « gnages, il ressort incontestablement que, selon la • pensée de saint Cyprien, l'évêque de Rome occupe « dans l'Église une position unique : héritier du siège « de Pierre, fondement permanent de l'Église, centre « et source de l'unité, pasteur universel et primat, « dépositaire du pouvoir des clefs 12 ». Sans doute, comme chaque Église particulière présente une sorte de réduction de l'Église universelle, chaque évêque reproduit en quelque façon le personnage de saint Pierre; mais cette idée, parfaitement juste, que nous trouvons exprimée par saint Cyprien, ne doit pas faire oublier les textes très clairs du même auteur nettement favorables à la primauté romaine, et avec lesquels, d'ailleurs, elle s'accorde pleinement. On sait que saint Léon, pape, reprit, deux cerrts ans après, certaines expressions de saint Cyprien, mais en les corrigeant, de manière à leur enlever ce qu'elles pouvaient avoir d'inexact ou de dangereux. L'évêque de Carthage, tout en accordant à saint Pierre un rang qui lui appartient en propre, accentuait un peu trop le pouvoir des autres apôtres, égaux à Pierre en honneur et

La double édition du De unitate de saint Cyprien, dans Revue d'hist. ecclés., t. xxix, 1933, p. 5-34. — • J. Lebreton, La double édition du De unitate de saint Cyprien, dans Recherches de science religieuse, t. xxiv, 1934, p. 456-467. — ' S. Cyprien, Epist., nx, 14, édit. Hartel, p. 214. — * S. Sirice, Epist. post conc. roman., dans Mansi, Conc. ampliss. coll., t. m, col. 669. — • S. Gélase, De danmatione nominum Pétri et Acacii, 8, dans A. Thiel, Epist. rom. pont, géminée, t. i, 1868, p. 528. — ■** G. Morin, Un sermon ancien pour la fête de la chaire de saint Pierre, dans Rev. béiud., 1896, p. 313. — " S. Césaire, Epist. ad Symmachum papam, dans Mansi, op. cit., t. vin, col. 211. — " A. d'Alès, La théologie de saint Cyprien, in-8°, Paris, 1922, p. 129.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

en puissance ', disait-il, sans s'apercevoir que ces paroles ne s'harmonisaient point avec plusieurs de ses autres affirmations. Saint Léon précise : sans doute, les apôtres étaient tous égaux sous certains rapports; mais, d'autre part, il s'en trouvait un parmi eux, dont l'autorité dépassait l'autorité de ses collègues, c'était saint Pierre. Ainsi la dignité épiscopale est la même chez tous les évêques, mais les simples évêques ne sont chargés que de leurs diocèses, tandis que l'évêque de Rome, successeur de Pierre, est chargé de l'Église universelle 2. Saint Léon ne fait que répéter en termes plus clairs, ce que disait, bien avant lui, saint Optât de Milève 3, et ce dernier, en définitive, résume à sa manière la doctrine de saint Cyprien.

« Il n'est pas sans intérêt d'observer que l'expression « primauté de saint Pierre, primatus Pétri » devenue classique, fut créée non point par le clergé de Rome, mais par les Africains. C'est ce qu'a démontré M. Erich Caspar; n'ayant aucune préoccupation d'apologie, simplement inspiré par un souci de science impartiale, il établit non seulement le fait de la primauté de l'évêque de Rome dès les temps les plus anciens, mais l'existence du terme de primatus, au tournant du 11e siècle, surtout au 111e, sans que l'Église romaine se soit employée le moins du monde à la mettre en honneur4. Il y a chez saint Cyprien quatre exemples incontestés du mot primatus; tous se rapportent à l'idée de primauté romaine; il n'existe aucun texte de ce Père qui revendique la primauté pour un évêque autre que l'évêque de Rome. Au chap. iv du De catholicœ Ecclesiœ unilale, on lit : primatus Petro datur ut una Christi Ecclesia et cathedra una monstretur. Ce cinquième exemple de primatus, le plus explicite et le plus clair de tous, est péremptoire pour ceux qui attribuent à saint Cyprien lui-même le texte retouché. Le terme primatus Pétri, saint Cyprien ou ses prédécesseurs ne peuvent guère l'avoir emprunté qu'à la sainte Écriture 5. Mais alors une nouvelle remarque s'impose : la sainte Écriture emploie le mot primatus en parlant du Christ 6; il y a donc, dans la pensée des anciens, un rapprochement à faire entre le Sauveur et l'apôtre Pierre : tous deux exercent, bien que d'une manière différente, la primauté. Cela revient à la doctrine plus explicite que nous professons encore aujourd'hui : le Christ est le chef invisible, saint Pierre est le chef visible de l'Église '. »

XXXI. La controverse baptismale. — Entre la doctrine et son application, il y eut place pour un froissement douloureux. Corneille mourut martyr en 253 et Cyprien, martyr également, en 258; c'est dans cet intervalle que se place la controverse baptismale entre l'évêque de Rome et l'évêque de Carthage. Ce n'était pas leur première difficulté. Après son élection, le pape Corneille avait pris soin de la notifier. à l'Église d'Afrique pour lors réunie en concile à Carthage (avril 251). Cyprien lut sa lettre et refusa de donner lecture de celle de l'antipape Novatien 8. Le concile envoya deux de ses membres à Rome afin d'y recueillir des informations sur l'élection papale et attendit leur retour pour se prononcer sur le litige 9. La décision fut favorable à Corneille 10 à qui ce délai n'aura pu que déplaire, car il y eut pis. En l'absence de l'évêque d'Hadrumète, les prêtres et les diacres qui gouvernaient cette Église avaient écrit au pape Corneille qui

1 S. Cyprien, De catkolicœ Ecclesiee unitate, c. iv : Hoc erant utique et céleri apostoli quod fuit Petrus pari consortio prœditi et honoris et potestatis, édit. Hartel, t. i, p. 213. — » S. Léon, Epist., xiv, 11, P. L., t. liv, col. 676. — 3 S. Optât, De schismate donatistarum, 1. II, c. n, P. L., t. xi, col. 946. — * E. Caspar, Primatus Pétri, Eine philologischhistorische Untersuchung ùber die Urspriinge der Primatslehre, dans Zeitschri/t der Savigny-Stiflung, Kan. Abtli., t. xvi, 1927, p. 253-331. — « Id., ibid., p. 299. — • S. Cy-

s'aperçut un jour que la suscription avait changé et s'adressait non plus au pape, mais aux prêtres et diacres de Rome. Corneille demanda une explication et Cyprien répondit que les clercs d'Hadrumète n'avaient fait que se conformer à la décision du concile de Carthage ll. C'était vexant. Ce ne le fut pas moins l'année suivante pour Cyprien lorsqu'il apprit que les schismatiques de Carthage avaient un moment trouvé accès auprès du pape Corneille.

Celui-ci mourut et son successeur Lucius gouverna l'Église pendant moins d'un an (juin 253-mars 254) et fut remplacé par le pape Etienne (254-257). Les deux caractères de Cyprien et d'Etienne étaient mal faits pour s'entendre ainsi qu'on s'en aperçut à propos de l'affaire des évêques espagnols de Léon et de Mérida notoirement indignes de l'épiscopat et, en conséquence déchus de leurs sièges. Cependant Basilide, de Léon, réussit à circonvenir le pape Etienne, alors que son prédécesseur Corneille ne lui laissait d'autre voie que la pénitence 12 et l'exclusion de la cléricature. Cyprien ne s'en prenait pas à Etienne dont il excusait l'erreur, mais la lettre du concile tenu à Carthage (octobre 254) donnait un démenti à l'indulgente décision du pape Etienne, élu au mois de mai précédent.

A quelque temps de là, Cyprien, une fois de plus, signalait à Etienne son intempestive tolérance à l'endroit de l'évêque d'Arles, Marcien, favorable au schisme de Novatien, et l'évêque de Carthage traçait à l'évêque de Rome la conduite qu'il avait à tenir ls. On ne peut nier que Cyprien le prenait d'un peu haut :

« Vous devez écrire très explicitement à nos collègues dans l'épiscopat qui sont en Gaule, lui disait-il, afin qu'ils ne permettent pas plus longtemps à Marcien, qui est opiniâtre et orgueilleux, ennemi de la piété divine et du salut de nos frères, d'insulter à notre collège... Envoyez ensuite en Provence et aux fidèles d'Arles, une lettre en vertu de laquelle, Marcien étant excommunié, un autre soit mis à sa place, afin que le troupeau du Christ, qu'il a dispersé et qui reste blessé et diminué, puisse se rassembler »... Et appuyant un peu plus encore : « Faites-nous connaître qui aura été mis à Arles à la place de Marcien, afin que nous sachions à qui nous devons adresser nos frères et à qui nous devons écrire. «

La mise en demeure et le ton étaient faits pour irriter, quoique Cyprien n'en ait probablement pas eu l'intention. Il en fut de même lors du litige baptismal qui survint à peu de temps de là. On sait que l'Église de Rome enseignait et pratiquait, alors comme depuis, la validité du baptême de ceux qui ont reçu ce sacrement dans une secte hérétique, à condition qu'il ait été administré avec la matière, la forme et l'intention prescrites. Les Africains, de leur côté, soutenaient la nullité de ce baptême; d'ailleurs, il faut rappeler qu'à cette époque la question n'avait pas été définie quoique posée dans beaucoup d'Églises, surtout depuis que les hérésies s'étaient multipliées vers la fin du ne siècle. D'ailleurs le dissentiment n'était pas limité entre Rome et Carthage. Dans les Églises phrygienne et syrienne où la lutte contre le montanisme était vive, on repoussait le baptême de ces hérétiques qui altéraient la formule sacramentelle en substituant le nom de Montan à celui de l'Esprit-Saint 14. En Afrique on niait la validité du sacrement conféré par un ministre qui

prien, Testimonia, II, I, édit. Hartel, t. i, p. 63; citation de Col., i, 18. — ' M. Besson, Saint Pierre et les origines de la primauté romaine, in-4°, Genève, 1929, p. 120-123. — • 8 S. Cyprien, Epist., xlv, 2. — ■ • S. Cyprien, Episl., xnv, 1. — 10 S. Cyprien, Epist., xliv, 1. — " S. Cyprien, Epist., xlviii. — ■ 12 S. Cyprien, Epist., lxvii. — u S. Cyprien, Epist., lxviii, 2-3, 5. — " S. Cyprien, Epist., lxxi, 4; lxxiii, 3; lxxv, 7; Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. vu, 5; S. Basile, Epist., II, clxxxviii.

HUME. HISTÛ1RË CIVILE ET PUNTIFICALE

ne pouvait donner la grâce que lui-même ne possédait pas. A Home, le pape Etienne s'en tenait à la tradition ' que Cyprien considérait comme une longue et lourde erreur * et il s'exprimait en ces termes dans son traité de l' Unité de l'Église : « Alors qu'il ne peut exister d'autre baptême que le baptême unique, ils [les schismatiques] croient baptiser; ils ont abandonné la source de vie, et ils promettent la grâce de l'eau vitale et salutaire. Les hommes n'y sont point lavés, mais souillés; les péchés n'y sont point etïacés, mais comblés. Cette naissance donne des fils non à Dieu, mais au diable. Ceux qui sont nés du mensonge ne peuvent prétendre aux promesses de la vérité » (c. xi).

A Rome, à Alexandrie, en Palestine on s'accorde à soutenir l'opinion opposée qui rencontre même en Afrique — du moins en Maurétanie — des partisans. Mais les évèques de Proconsulaire, au nombre de trente et un, et leurs collègues de Numidie, au nombre de dixhuit, en 255, soutiennent le baptême unique et, l'année suivante, 256, ils sont soixante et onze qui tombent d'accord sur la question baptismale et la réduction des clercs repentants de l'hérésie à la communion laïque. Cette décision fut communiquée à l'Église de Home avec cet avertissement : « Nous ne prétendons faire violence ni donner de loi à personne, chaque évêque ayant la liberté dans l'administration de son Église, sauf à rendre compte de sa conduite au Seigneur3. » On y ajoutait deux autres lettres qui n'étaient pas mieux faites pour plaire au pape Etienne, personnellement visé 4. Le concile tenu à Carthage. le 1er septembre 256, provoquait de la part de saint Cyprien cet avertissement : « 11 nous reste à exprimer notre avis un à un, sans prétendre juger personne ni excommunier ceux qui ne partagent pas notre avis. Car nul d'entre nous ne se pose en évêque des évêques, nul ne tyrannise ses collègues ni ne les terrori.se pour contraindre leur assentiment, vu que tout évêque est libre d'exercer son pouvoir comme il l'entend, et ne peut pas plus être jugé par un autre que juger luimême un autre 6. » D'autres membres du concile, allaient jusqu'à dire : « Celui qui concède et abandonne aux hérétiques le baptême de l'Église n'est-il pas un Judas pour l'épouse du Christ? 6 »

Le pape Etienne estima le moment venu de répondre; il est regrettable que sa lettre n'ait pas été conservée entièrement, mais elle fut mal accueillie ainsi qu'on en peut juger par cette citation de saint Cyprien : « Entre autres choses, ou hautaines, ou étrangères au sujet, ou contradictoires, qu'il a écrites, maladroitement et imprudemment, il a encore ajouté ceci :

« Si donc des hérétiques viennent à nous, de quelque secte que ce soit, que l'on n'innove point, mais qu'on suive seulement la tradition, en leur imposant les mains pour les recevoir à pénitence, d'autant que les hérétiques eux-mêmes, d'une secte à l'autre, ne baptisent point selon leur rite particulier ceux qui viennent à eux, mais les admettent simplement à la communion. » Et pour se faire une juste idée de l'ardeur de la lutte il faut se reporter à la réponse de l'évêque Eirmilien de Césarée de Cappadoce qui, interrogé par saint Cyprien et l'approuvant sans réserve, interpellait le pape Etienne avec cette amertume ' :

« Quelles querelles et quelles dissensions vous avez provoquées dans les Églises du monde entier! De quel grand péché vous vous êtes chargé, quand vous vous êtes retranché de tant de troupeaux 1 Car vous vous êtes retranché vous-même, ne vous y trompez pas, s'il est vrai que le schismatique véritable est celui qui se met hors de la communion et de l'unité de l'Église.

1 A. d'Alès, dans Dictionn. apologétique, t. r, col. 415. — ■ * S. Cyprien, Epist., lxxi, 3. — a S. Cyprien, Epist., i.xxii, 3. — 4 S. Cyprien, Epist., lxx, lxxi. — ' Sententiœ epi-

Vous avez pensé pouvoir excommunier Unit le monde, et c'est vous seul que vous avez excommunié. »

On peut, d'après ces citations, se faire une opinion sur la gravité du conflit, dans lequel le pape Etienne se retrouvait dans une situation analogue à celle de son prédécesseur Victor dans la controverse pascale, qui plaçait l'usage romain par-dessus tous autres et ! imposait aux Églises dissidentes de s'y conformer, sous peine de rompre la communion avec celles qui ne s'y rallieraient pas. Etienne soutenait qu'en matière de telle gravité la pratique suivie par l'Église de Rome doit être également celle de toutes Églises en communion avec elle. On ne peut contester que son point de vue, s'il était plus exclusif que celui de Cyprien et de j Firmilien, sauvegardait mieux le principe de l'unité de foi. Les Africains, et ceux qui partageaient leur manière de voir, se montraient moins intransigeants mais au risque de graves conséquences. Ils admettaient que chaque Église conservât ses pratiques particulières sans préjudice de son union avec l'Église de Rome. Celle-ci leur signifiait-elle les conditions auxquelles elle mettait sa communion, ils refusaient tout à la fois de s'y soumettre et d'être exclus en conséquence. Situation paradoxale.

On ne sait pas si le pape Etienne réalisa sa menace d'excommunication adressée au concile de Carthage. Cependant on ne voit nulle part que saint Cyprien ait modifié sa manière de voir; il faut donc tenter d'introduire une explication dans la lacune que laissent les faits et les textes. Ni le pape Etienne ni l'évêque de Carthage ne se sont accordés, pas plus qu'ils ne se sont excommuniés; seulement il arriva que l'un des deux, Etienne, mourut en 257. On lui élut un successeur, Sixte II, qui, dès son avènement, entretient avec Cyprien de cordiales relations. Tous les deux moururent martyrs l'année suivante (258) et le biographe de saint Cyprien, son diacre Pontius, a peut-être éclairé l'incident en trois mots lorsqu'il caractérise ainsi le pape Sixte : bunu et pacifteo sacerdote 8. Ces qualités avaient pu manquer au pape Etienne et leur absence aurait singulièrement aggravé le conflit que la mansuétude de Sixte II dissipa.

XXXII. Orthodoxie et bienfaits. — Sixte II gouverna l'Église pendant une année à peine et lui procura l'apaisement. Martyrisé avec ses diacres il laissait la communauté romaine dévastée par la persécution de Valérien et le choix des fidèles lui donna pour successeur un prêtre nommé Denis (259-268) qui eut à intervenir dans une circonstance difficile, et le lit pour le plus grand honneur de son Église.

A peine quelques mois s'étaient écoulés depuis l'avènement de Denis, la persécution prit fin à la suite de la catastrophe où succomba l'empereur Valérien. D'autres épreuves suivirent et, notamment, à Alexandrie, la peste (voir Dictionn., t. xiv, à ce mot). Survint une autre plaie, l'hérésie sabellienne qui envahit la Pentapole de Libye et y lit de tels ravages qu'en certaines Églises on n'osait plus prêcher le Fils de Dieu. Ces lieux dépendaient de l'Église d'Alexandrie et l'évêque de cette ville, Denis, au terme d'une longue déportation, reconnut le mal et entreprit de le faire reculer. Il s'en ouvrit au pape Sixte, en 257, lui disant qu' « au sujet de la doctrine impie qui contient un grand blasphème contre le Dieu Tout-Puissant, Père de Notre-Seigneur Jésus-Christ, une grande incrédulité au sujet du Fils unique, premier-né de toute la création, le Verbe incarné, et une inconscience du Saint-Esprit, il m'est venu des deux côtés et des documents et des frères qui se sont entretenus avec moi;

scoporum, édtt. llarlel, p. 135-401. — " Thérapius de Huila. — ' S. Cyprien, Epist., i.xxv, 2. — ■ Pontius, Vita S. Cypriani, édit. Hartel, t. n, p. cv.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

j'ai rédigé comme j'ai pu quelques lettres, avec l'aide de Dieu, en leur donnant le caractère d'un exposé méthodique : je t'en ai envoyé les copies ' ». Mal lui en prit. La théologie de ce théologien prêtait aux interprétations et l'apologiste fut attaqué et dénoncé à Rome au nom de la doctrine. Des Alexandrins subtils s'aperçurent que l'auteur trop désireux de défendre la distinction des personnes divines en arrivait à perdre de vue l'unité de leur substance. Le pape Denis convoqua un concile d'évèques italiens ou, peut-être, seulement des sièges suburbicaires, qui se montra sévère 2 et attira à l'évêque d'Alexandrie deux lettres de blâme : l'une adressée à lui personnellement et qui est perdue, l'autre adressée à l'Église d'Alexandrie et qui condamnait la doctrine sans nommer l'auteur 8.

Dans ce document l'occasion s'offrait belle — et elle fut saisie — de relever l'autorité magistrale de l'Église romaine exerçant son pouvoir sur une des plus anciennes, des plus vénérables et, des plus célèbres, celle d'Alexandrie, dont c'est le titulaire lui-même et son enseignement qui sont soumis à un examen qui aboutit à la censure. Le jugement est une condamnation et l'évêque n'est pas seul en cause, mais avec lui sont repris ceux « qui, chez vous (à Alexandrie) sont catéchistes et maîtres de la doctrine divine ». Le coup est rude pour le Didascalée où survit la tradition origéniste. Est-il vrai que la dénonciation portée à Rome soit partie d'Alexandrie, on l'a insinué sans preuve et l'eût-on apportée, elle ne changerait rien à la signification de la procédure, de la sentence et du destinataire. On s'aperçoit que l'Église de Rome saisit l'occasion qui lui est offerte de régler une querelle doctrinale particulièrement délicate dans le sens de l'affirmation de l'unité divine et de la Trinité, bref de s'affirmer le défenseur du dogme chrétien. Denis d'Alexandrie n'avait pas attendu jusqu'à ce moment pour rendre hommage à la culture théologique de son homonyme romain4 et déjà celui-ci trouvait, avant les formules, l'accent de Nicée. On sentait, ou du moins on pouvait pressentir que les places désormais étaient prises. L'évêque de Rome fait figure de juge de la foi, sa sentence est rendue, acceptée, publiée, indiscutée.

Ce pontificat avait marqué un progrès mémorable. L'Église de Rome prenait rang dans l'enseignement de la chrétienté et le pouvoir civil lui-même saisissait l'occasion de l'affirmer lorsqu'en 272, à l'occasion d'un conflit survenu à Antioche, l'évêque Paul 5 refusait de sortir de la « maison de l'Église » pour laisser la place à l'évêque catholique. Ce dernier s'adressa à l'empereur Aurélien pour faire valoir son droit et l'Auguste prononça que le bien litigieux devait appartenir au titulaire qui était en communion « avec les évêques d'Italie et l'évêque de Rome 6 ».

Nous avons parcouru les trois premiers siècles, suivi le progrès de la communauté romaine, constaté son affermissement et énuméré les témoignages de la primauté de juridiction de l'évêque de Rome sur les autres Églises. Les conclusions historiques qui s'imposent d'après cette situation ont été mises en lumière ainsi qu'on va le voir 7 : « Cette primauté nous apparaît comme le développement normal d'une institution reconnue par tous et dont le principe se trouve toujours dans le fait que l'évêque de Rome est successeur de saint Pierre. La chose est d'autant plus claire qu'elle résulte non pas d'une théorie quelconque — on fait peu de théorie dans les trois premiers siècles —

1 Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. vi; cf. Ch.-L. Feltoe, The letters and other remains of Dionysius of Alexandria, in-8°, Cambridge, 1904, p. 51-52. — 2 S. Athanase, De synodis, c. xun, xliv. — s S. Athanase, De decretis Nicœnse synodi, c. xxvi; cf. Ch.-L. Feltoe, op. cit., p. 177-182. — ' Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. vnt. — 6 Eusèbe, Hist.

dict. d'arch. chrét.

mais de la constante pratique des évêques de Rome : ils agissent avec la conscience d'un droit incontestable, dont ni eux ni les autres n'éprouvent le besoin de légitimer l'exercice par des arguments.

« Il y a autre chose encore. L'Église de Rome n'a pas seulement défendu l'orthodoxie avec une vigilance et une rigueur que les circonstances rendaient nécessaire; elle n'a pas seulement recherché les hérétiques pour les rappeler à l'ordre, ou excommunié les récalcitrants. Elle s'est montrée vraiment la mère nourricière de toutes les Églises par son inépuisable charité. Il faudrait énumérer les famines et les épidémies qui désolèrent à tant de reprises les chrétientés, les souffrances qu'elles eurent à subir pendant et après les persécutions pour faire l'histoire de la charité romaine. Ici encore, ce ne sont pas les papes qui parlent : les documents romains se taisent. Si nous savons quelque chose c'est par les lettres que les assistés eux-mêmes ont adressées aux évêques de Rome pour leur exprimer leur reconnaissance.

« Sous Marc-Aurèle (161-180), l'évêque saint Denis de Corinthe écrit au pape Soter : « C'est, depuis l'ori- « gine, un usage établi chez vous que de combler de « bienfaits tous les frères, d'envoyer des subsides à « nombre d'Églises, en tous pays. Ainsi vous soulagez « les misères de ceux qui sont dans le besoin, vous « répandez vos aumônes parmi nos frères condamnés « aux mines, observant la tradition que vous avez, « vous Romains, reçue des Romains, vos ancêtres 8. » Saint Denis d'Alexandrie rappelle au pape saint Etienne la lettre que l'Église romaine vient d'écrire et les secours qu'elle a envoyés « aux Églises de toutes les « Syries et de l'Arabie », dévastées par la persécution de Dèce 9.

« Vers 260, les barbares envahirent la Cappadoce et mirent à sac, en particulier, la ville de Césarée. L'évêque de Césarée était alors Firmilien qui, trois ans auparavant, avait pris part à la controverse touchant le baptême des hérétiques et, se rangeant à l'avis des évêques africains, avait parlé de l'évêque de Rome dans les termes les plus irrespectueux. Il serait très humain que l'évêque de Rome eût gardé quelque rancune, qu'il se fût au moins désintéressé des malheurs de Firmilien et de son Église. Il n'en fut rien. La charité romaine, malgré la grande distance, courut au secours des Cappadociens. Cent ans après on conservait encore vivant le souvenir de cette générosité, et saint Basile écrivait au pape Damase 10 : « Nous savons par le souvenir que nos Pères en ont gardé, et aussi par les lettres encore conservées ici, que Denis, le bienheureux évêque, ...vint jadis au secours de notre Église de Césarée, qu'il la consola par ses lettres et lui envoya des personnes chargées de racheter nos frères de la captivité. »

XXXIII. L'Église romaine et Constantin. — On n'ignore pas qu'en 311 un événement dont les conséquences furent considérables, se produisit et qui a conservé le nom expressif de « Paix de l'Église » (voir Dictionn., t. xm, à ce mot). Nous n'avons pas à en rappeler les circonstances, mais seulement la situation qu'occupait, à cette date, l'Église de Rome. « Les Églises du monde entier, depuis l'Arabie, l'Osroène, la Cappadoce, jusqu'aux extrémités de l'Occident, sentaient en toutes choses, dans la foi, dans la discipline, dans le gouvernement, dans le rituel, dans les œuvres de charité, l'incessante action de l'Église romaine. Elle

eccl., 1. VII, c. xxx, 19; P. G., t. xx, col. 719. — • Cf. G. Bardy, Paul de Samosate. Étude historique, in-8°, Paris, 1929, p. 358 sq. — 7 M. Besson, Saint Pierre et les origines de la primauté romaine, 1929, p. 124-128. — " Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. xxm, 9-10. — ' Eusèbe, Hist. eccles., 1. VII, c. v. — 10 S. Basile, Epist., lxx; P. G., t. xxxn, col. 435.

HOMi:. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

était partout connue, connue dit saint Irénée, partout présente, partout respectée, partout suivie dans sa direction. En face d'elle, nulle concurrence, nulle rivalité. Personne n'a l'idée de se mettre sur le même pieci qu'elle. Plus tard il y aura des patriarcats et d'autres primaties locales : c'est à peine si, dans le cours du ni0 siècle, on en voit se dessiner les premiers linéaments plus ou moins vagues. Au-dessus de ces organismes en voie de formation, comme au-dessus de l'ensemble des Églises isolées, s'élève l'Église romaine, dans sa majesté souveraine, l'Église romaine, représentée par ses évèques, dont la longue série se rattache aux deux coryphées du collège apostolique — qui se sent, qui se dit, qui est considérée par tout le monde comme le centre et l'organe de l'unité l. »

La paix religieuse ouvrait de nouvelles perspectives politiques à l'Église de Rome, mais il est un point qu'on doit tenir au-dessus et en dehors de toute discussion, c'est que les chefs successifs de cette Église, successeurs de l'apôtre Pierre et, à ce titre, revêtus de prérogatives éminerites, n'ont jamais fondé ces prérogatives sur le rang occupé par Rome comme capitale de l'empire, mais seulement sur celui de fondement évangélique de la primauté 2. Une coïncidence aurait pu résulter du voisinage du trône impérial et de la chaire pontificale dont celle-ci aurait recueilli certains avantages éclatants et subi de graves inconvénients. Constantin, par goût et par calcul, entourait sa propre personne et la religion qu'il professait d'un éclat qui se manifestait par des édifices, d'une magnificence extraordinaire et quelque peu excessive. A passer soudainement de la persécution sanglante, dans les immeubles somptueux tels que le Latran (voir Dictionn., t. vm, à ce nom) et les basiliques éblouissantes 3 dont le mobilier liturgique énuméré par le Liber pontiftealis donne l'impression de splendeur des descriptions des « .Mille et une nuits », on est enclin à se demander si l'Église ainsi dotée et comblée va pouvoir et savoir conserver et défendre son indépendance à l'égard du pouvoir civil?

A cette question on a très justement répondu que « ces faveurs inouïes ne doivent pas dissimuler la médiocrité du rôle où Constantin a confiné le successeur des apôtres, car « la disproportion est étonnante entre sa magnificence à l'égard de l'Église romaine et le peu de place qu'il accorde à la papauté dans sa politique ecclésiastique i ». I.e pape Miltiade (2 juillet 310- 11 janvier 314) 6 fut appelé à dire son mot dans l'affaire donatiste; mais le synode romain d'octobre 313 n'était, dans l'esprit de l'empereur, qu'une modeste commission d'arbitrage. Miltiade, « avec une intelligence et une dignité qui sont désormais dans la tradition de l'Église romaine 8 », s'efforce adroitement d'élargir le tribunal en véritable concile; c'est la politique impériale qui empêchera sa tentative de porter ses fruits. Après iui, le long épiscopat de Silvestre (31 janvier 314-31 décembre 335) est « le plus vide du siècle ' ». Par la volonté du prince et, peut-être par la

mollesse du pontife, l'Église romaine demeure à l'écartdes grandes alïaires de la chrétienté; ses légats siègent dans les grands conciles, à Arles, en 314, comme plus tard à Nicée, en 325, sans y jouer un rôle décisif, ni même notable. Le concile d'Arles, qui réunit en août 314 des évèques de tout l'Occident constantinien, atteste précisément à la fois cet effacement de la papauté et la mainmise du pouvoir civil sur un épiscopat docile. A l'origine de cette assemblée nous trouvons — pour la première fois — une convocation impériale : c'est le prince qui en décide la réunion; c'est lui qui invite les évèques et met la poste publique à leur disposition et à celle de leur suite (deux prêtres et trois serviteurs pour chaque prélat) 8. Tous les États ! de Constantin sont représentés au concile, et eux seuls ; quarante-six évèques ou leurs délégués y assistent, sous la présidence de Marin d'Arles : 16 de Gaule, 10 d'Italie, 9 d'Afrique, 6 d'Espagne, 3 de Bretagne 9. Cette réunion se terminerai- la rédaction d'une synodale au pape Silvestre et de vingt-deux canons, qui nous ont été conservés. Le concile prononce un jugement qui, pour lé fait comme pour les principes, est conforme aux décisions romaines. Il est néanmoins significatif que Constantin ait remis en question la sentence rendue et que les évèques «réunis par la volonté du très-pieux empereur » aient accepté de constituer ainsi une sorte de juridiction d'appel. Ceux-ci ne se bornent pas toutefois à juger la cause qui leur est soumise; ils profitent de cette réunion pour aborder d'autres questions. Le résultat de leurs délibérations est communiqué à l'évêque de Rome dans une lettre synodale extrêmement déférente. On y regrette poliment son absence; on lui demande de notifier chaque année « à tous » la date de Pâques 10 et l'on rend hommage à l'autorité de son siège en des termes, à vrai dire, obscurs, mais qui semblent reconnaître formellement sa primatie sur tout l'Occident ". Tous ces gestes de déférence et la reconnaissance même de la juridiction romaine ne doivent pas cependant faire oublier que le pape Silvestre est resté à l'écart de l'assemblée et n'a eu aucune part aux décisions prises : on les lui notifie, mais sans les soumettre à son agrément 12 ».

Si, en 311, l'Église de Rome avait estimé la partie gagnée contre le paganisme, elle aurait tout le loisir de voir avec quelles réticences, quelles réserves procédait Constantin. Non qu'il reprit d'une main ce qu'il donnait de l'autre, car il ne donnait rien complètement pas plus à l'Église qu'à l'idolâtrie et n'avait pas renoncé, en s'agrégeant à la première, à surveiller les intérêts de la seconde en sa qualité de pontifex maximus, chargé de la défense de ses privilèges, de la police de ses droits, de l'administration de ses biens. Le polythéisme et le christianisme sont devant lui sur le pied d'équilibre.

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