‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 304 sur 477 · IS ROMAE · texte numérisé non relu

IS ROMAE

On peut compléter la ligne 3e : trdificio autem condilo sed sine usu ab inilio dereliclo, et la ligne 4e : quœ nunquam antehac publica adiumenla.

XLVIII. Le sénateur Pammachius et ses émules. — Parmi les chrétiens de Rome de la fin du ive et du début du ve siècle quelques noms ont conservé une haute illustration, celui de Pammachius entre autres. Sénateur, ancien proconsul, devenu veuf il renonça au monde et donna un des premiers exemples d'une vocation à une pauvreté héroïque. « Les diamants, les perles, les joyaux, dit saint Jérôme, qui avaient servi à l'ornement de son épouse, se changèrent en pain pour les affamés; les brocarts de soie et d'or dont le palais regorgeait, au lieu de continuer à faire éclater la vanité et la mondanité, se transformaient en une laine grossière pour couvrir ceux qui avaient froid. Tout ce qui avait servi au luxe de ses ancêtres devenait l'instrument de la vertu. Le palais, naguère encore visité par la foule des amis et des flatteurs, n'est plus assiégé que par la misère sous toutes ses formes; naguère Pammachius allait par la ville accompagné d'une armée de clients; aujourd'hui, dès qu'il paraît, ce sont les pauvres reconnaissants qui lui forment un

1 S. Augustin, In psalmum C.XL, n. 21; P. L., t. xxxvn, col. 1830. — 2 Prudence, Contra Symmachum, 1. II, vs. 1113 sq., édit. Dressel, p. 299. — s De Rossi, Bull, di archeol. crist., 1868, p. 74, fig. 3, 4; p. 84-87. — 4 S. Jérôme, Epist., lxvi, 5; P. L., t. xxn, col. 641. — s S. Paulin de Noie, Natale XII, pœma xx, vs. 112 sq.; P. L., t. lxi, col. 555; édit. Martel, p. 147. — 6 De Rossi, Inscr. christ, urb. Rom.,

cortège d'honneur. D'autres dispersent l'or et les .richesses pour y gagner le peuple par des jeux et des plaisirs et arriver à la dignité consulaire, ce Romain n'emploie plus ses trésors qu'à se gagner le ciel4. »

Après deux ans de veuvage environ, Pammachius fonda, en 398, un hôpital à Porto où il recevait les étrangers, les pauvres, les malades (voir Dictionn., t. vi, col. 2765-2766, fig. 5755). C'est le plus ancien hôpital connu en Occident. Sa proximité de Rome permet de le rattacher à l'histoire du passé chrétien de cette ville, ce que faisait saint Paulin de Noie qui disait : « O Rome, tu n'as pas à redouter les jugements de Dieu dont on te menace! Certes tu mérites bien d'être appelée la Babylone de l'Apocalypse; mais si tes sénateurs ne donnent pas d'autres spectacles que ceux de la bienfaisance et de la charité, tu n'es pas perdue 6. »

Le souvenir de Pammachius est inséparable d'un autre monument déjà décrit (voir Dictionn., t. il, col. 2832-2869, fig. 2259-2280) et dont l'intérêt archéologique l'emporte sur l'hôpital de Porto; c'est la transformation de sa propre demeure en basilique où des martyrs Jean et Paul furent dans la suite l'objet d'un culte. L'existence du titulus Pammachii, au lieu où on en voit l'église aujourd'hui, est attestée dès le début du ve siècle. On lisait sur la porte ce distique 6 :

QVIS TANTAS CHRISTO VENERANDAS CONDUIT AEDES SI QVAERIS CVLTOR PAMMACHIVS FIDEI

On ne saurait douter que l'Église de Rome à l'époque qui nous retient ici n'ait compté dans les rangs des fidèles les plus humbles des âmes pieuses dignes d'admiration, mais leurs noms et leurs vertus sont demeurées dans l'oubli, tandis que plusieurs membres de l'aristocratie comblés des biens de ce monde et signalés par leur naissance ont pu, comme Pammachius, apporter à leur conversion le lustre de prodigalités inouïes. Certains appartenaient à des familles sénatoriales; parmi les femmes on rencontrait des noms qui évoquaient les plus pures gloires de la Rome antique; nous n'allons pas les énumérer après en avoir parlé déjà (voir Dictionn., aux mots Jérôme, Marcelle, Mélanie, Paule), rappelons seulement le nom de Pinianus qui épousa, en 397, Mélanie la jeune. La vie de celle-ci nous initie à l'immensité et à la complication d'une fortune terrienne que les possesseurs veulent abandonner; quant à Pinianus, nous le savons fils de Valerius Severus, qui fut préfet de la ville en 382. Leur habitation s'élevait sur le Celius, vers l'église Saint-Étienne et le monastère de Saint-Érasme. Ce n'était pas chose facile de liquider des propriétés tellement magnifiques et il fallut renoncer à trouver acquéreur : Primo enim domum, quam in urbe Roma habebant, venundare volontés, sed quia ad tam magnum et mirabile opus accedere nemo ausus fuit, relicta est. Alaric s'en chargea : ab hostium parte dissipata pro nihilo venundata est quasi incensa '. Sur l'emplacement de ce palais brûlé et disparu on trouva au xvne siècle une remarquable lampe de bronze déjà décrite et figurée (voir Dictionn., t. v, col. 1037; t. vin, col. 1211- 1213, fig. 6741) sur laquelle on lit : Dominus legem dut Valerio Severo, Eutropi vivas. « Le Seigneur donne la Loi à Valerius Severus, Vive Eutrope. » A l'avant, un orant, et le Christ au gouvernail. Il est probable qu'on a figuré ici le père ou le frère de Pinianus qui offrait cette lampe à Eutrope à l'occasion de son baptême.

t. n, part. 1 (1888), p. 150; H.-I. Marrou, Autour de la bibliothèque du pape Agapit (sur les restes d'un hospice fondé à Rome par Pammachius à côté de son titulus?), dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1931, p. 146- 154. — ' Vita sanctee Melanix junioris auctore cœvo et sanctee familiari, c. xiv, dans Analecta bollandiana, t. vin,

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Au ixe siècle, le nom des Yalerii se conservait dans ces parages où s'élevait un hôpital nommé xenodochium , Valeri ou a Valeris et qui rappelait peut-être une fondation de cette famille. Le monastère de Saint-Érasme s'éleva vers la fin du vie ou au commencement du vii«' siècle sur les ruines du palais des Valerii '.

« Également sur le Célius habitait la famille des Anicii, qui fournit aux annales chrétiennes de cette époque une série de noms glorieux. La domus genlis Aniciœ s'élevait en face du Palatin, au penchant de la colline, entre le Cirque Maxime et le Colisée2. Divers bâtiments chrétiens durent leur origine à cette illustre famille. On déblaya, en 1857-1859, une basilique de Saint-Étienne établie par une certaine Démétriade de la gens Anicia, dans sa villa de la voie Latine, avec une inscription métrique à la fondatrice 3.

« La famille des Acilii (voir Dictionn., t. i, au mot Aristocratiques) rivalisait avec les Anicii de gloire et de dévouement à l'Église. Ils étaient primitivement établis dans les jardins du Pincius, que posséda plus tard Petronius Probus, de la gens Anicia. J.-B. De Rnssi a retrouvé les tombeaux des Anicii dans la catacombe de Priscille. Leurs magnifiques sarcophages de marbre s'y trouvaient dans la crypte de famille et dans les galeries voisines. Ils formaient comme une escorte au tombeau du grand Acilius Glabrion, membre de cette yens. Acilius Glabrion (voir Dictionn., t. vi, à ce nom) fut victime de la persécution de Domitien. On a mis au jour des fragments d'une inscription métrique où se trouve une remarquable mention du nom de Priscille, donné précisément à cette catacombe; l'inscription semble se rapporter à Anicius Acilius Glabrio I-austus qui fut, en 438, préfet de la ville et consul4. (Voir Dictionn., t. vi, col. 1274.)

« Une autre noble famille à Rome, celle des Uranii, emprunta au iv siècle un nouvel éclat à de grandes personnalités chrétiennes en étroite parenté avec elle. Le frère de saint Ambroise s'appelait Uranius Satyrus. L'on a récemment reconnu le mausolée des Uranii chrétiens, remarquable rotonde sur la voie Appienne, près de Saint-Sébastien ; avec son inscription grecque et latine, c'est un vénérable témoin de la transformation de la Rome païenne en cité chrétienne 6.

« Tu vois, dit Prudence, la longue série des sénateurs qui ont préféré le vêtement blanc du baptême à la toge brillante. La curie d'Évandre vient chercher la régénérescence dans la source baptismale du Nazaréen. Les descendants des Annii, les rejetons des Probi, les héritiers des Olybrii déposent les faisceaux des licteurs, devant le tombeau des martyrs. Les Paulini, les Rassi, les Gracques n'hésitent pas à se soumettre à la domination du Sauveur. C'est par centaines que l'on compte les maisons du sang le plus noble et le plus ancien qui ont tourné le dos aux idoles honteuses. Ils sont maintenant l'orgueil de la ville et de son illustre sénat 6. »

XLIX. Symptômes de déchéance. — Ce serait une lourde erreur de croire que Rome n'offrait pas dans sa société chrétienne d'affligeants spectacles. Ils étaient de telle nature que saint Jérôme qui, à vrai dire, ne se gênait guère avec personne, en parlait en ces termes à la vierge Eustochium : « J'ai des collègues qui ne reçoivent la consécration sacerdotale ou diaconale que pour avoir plus facilement accès auprès des femmes. Ils ne se soucient que de leurs vêtements; il

1 J.-B. De Kossi, II monastero di S. Erasmo nella casa dei Valerii, Roma, 1886; Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. I, p. 456, 482. — a Sur l'emplacement actuel do l'église et du cloître de Saint-Grégoire-le-Grand. — 3 Cf. Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 239, 531. — 4 De Rossi, dans Bull, di arch. crist., 1888-1889, p. 103 sq. — s Id., ibid., 1886, p. 29 sq. - -* Prudence, Contra Symmachum, 1. I, vs.

les leur faut parfumés de bonnes odeurs; il leur faut des chaussures souples et luisantes. Leurs cheveux sont frisés au fer; des anneaux brillent à leurs doigts et ce n'est que sur la pointe des pieds que ces messieurs traversent les rues pour éviter que la boue laisse aucune marque à leurs chaussures. Quand on les voit venir, on les prendrait pour des galants plutôt que pour des clercs. Beaucoup ne mettent leur science qu'à connaître les noms, les demeures et les habitudes de toutes les matrones '. » Et il trace le portrait d'un de ces tristes ecclésiastiques allant dès le matin faire des visites dans les maisons riches, y faire admirer ses chevaux, s'y faire offrir des présents et s'y rendre à la fois nécessaire par sa politesse et redoutable par sa méchanceté. De pareils excès se rencontraient non seulement parmi les clercs, mais parmi les moines 8. N'exagérons rien toutefois; il est trop facile dans une grande ville de rencontrer et de dénoncer des hommes indignes de leur profession et les satiriques ont la partie belle, rien ni personne ne semble devoir leur échapper. C'est encore saint Jérôme qui écrit : « Pourquoi donc cette noble dame met-elle tant d'ostentation et de solennité dans ses bonnes œuvres? A-t-elle bien besoin de se faire traîner à Saint-Pierre dans une litière ouverte et dorée pour y faire ses aumônes? Voyez donc comme elle prend soin de distribuer elle-même ses dons, entourée de ses serviteurs dans la foule des pauvres. Naturellement tout Rome contemplera le spectacle de son abaissement et de sa générosité. Qu'a-t-elle besoin d'un héraut pour préparer ses agapes chrétiennes? Pourquoi cette procession d'eunuques qui lui fait cortège quand elle s'approche des saints mystères ". »

Ces descriptions s'appliquent principalement à ce qu'on peut observer dans les endroits publics, il n'y a guère plus d'édification à recueillir dans les habitations particulières. « Les riches, au dire de saint Ambroise, les maîtres de la société élégante, se voient à table, couronnés de fleurs et la tête artistemenî frisée. Des essaims de femmes dissolues les entourent et leur tendent la coupe. Ils titubent comme des vaisseaux qui ont perdu leur ancre. Ils font succéder les banquets aux banquets pour échapper à l'ennui qui pèse sur leur existence inoccupée. Dès le matin cuisiniers et maîtres d'hôtel font la ronde par les marchés, se disputant à grands cris les denrées chères à la sensualité : poissons recherchés entre les plus rares, foies gras délectables entre tous 10 ».

Les professions qui devraient former à la pratique du courage et de l'endurance n'échappent pas à la déchéance. Dans l'armée romaine, les officiers s'adonnent au luxe efféminé, aux beuveries, on les entend crier : « Ivresse 1 Celui qui ne vide pas la coupe jusqu'au fond est ennemi de l'empereur. » A la sortie des festins, il faut les emporter. A la fleur de l'âge, ils ne sont plus que des vieillards décrépits u. Ce n'est pas seulement à Rome qu'on peut jouir de ce spectacle, mais dans tout l'empire. « L'esprit frémit, écrit saint Jérôme, à la vue des ruines de notre époque. Voici plus de vingt ans que dans le vaste espace qui s'étend de Constantinople aux Alpes Juliennes le sang romain coule sans interruption. Les Goths, les Quades et les Sarmates, les Huns, les Vandales et les Marcomans sèment la désolation, le meurtre et le pillage à travers la Scythie. la Thrace, la Macédoine, la Dardanie

545 sq.; H. Grisai', Histoire de Hume et des papes an Moyen Age, trad. K. Ledos, in-8°, Paris, 1906, t. i, p. 53. — ' S. Jérôme, Epist., xxn, ad Eustochium, n. 28, P. L., t. xxn, col. 414. — " Id., ibid. — 'S. Jérôme, Epist., cxxv, ad Rustieum monachum, n. 16, P. L., t. xxn, col. 1081. — l0 S. Ambroise, De jejunio, c. xi, n. 42, P. L., t. xiv, col. 712. — " Id., ibid., c. xvn, n. 62, P. L., t. xiv, col. 719.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

et la Dacie; ils promènent la flamme et le fer dans les campagnes de Thessalie, d'Achaïe, d'Épire, de Dalmatie, de Pannonie. Que de nobles Romains sont devenus leur proie, que de matrones et de vierges ont été les victimes de leurs vices! Les évêques réduits en esclavage, les prêtres et les clercs livrés au glaive, les églises saccagées, les autels du Christ changés en mangeoires à chevaux, les restes des martyrs arrachés de leur sépulture; partout la tristesse, partout les gémissements, partout l'image de la mort *. »

Ce bouleversement des mœurs n'était pas le résultat de la disparition du paganisme et de l'établissement du christianisme. L'accusation soulevée contre celui-ci a été cent fois réfutée, bien qu'elle reparaisse toujours (voir Dictionn., t. i, col. 287-292); il est plus conforme aux faits reconnus de l'histoire d'accepter que la foi chrétienne introduisit un élément de moralité mais ne contraignit pas les contemporains à observer des vertus civiques qui pouvaient seules arrêter une décadence produite par des causes anciennes. Rome succomba à des maux très antérieurs au triomphe du christianisme.

L. Alaric, maître de Rome, 408-410. — Les victoires de Stilicon en 402 n'avaient écarté de Rome le danger d'invasion barbare que pour peu de temps; en 405, le même Stilicon avait une deuxième fois sauvé Rome par la victoire remportée près de Florence sur Rhadagaise, mais cette fois Honorius ne consentit plus à quitter Ravenne pour jouir des honneurs d'un triomphe romain. On lui éleva un arc de triomphe qui a depuis longtemps disparu et dont un manuscrit nous a conservé l'inscription en ce style ridicule où Rome applaudit à ses maîtres. Cette inscription associait Honorius à Arcadius et les proclamait loto orbe victoribus... quod Getarum nationem in omne sevum docuere extingui... 2 Cet arc est peutêtre identique à Yarcus pietatis en face de l'entrée du Panthéon et dont parlent les Mirabilia urbis Romae 3.

Stilicon obtint, lui aussi, son monument : statue de bronze et d'argent érigée sur le Forum, près des anciens rostres et dont le socle avec l'inscription ont été conservés 4. On proclame ce barbare adflnis divi Theodosi Augusti, et on lui découvre un « extraordinaire amour et sollicitude pour Rome ». Il ne fallait oublier personne. L'armée victorieuse eut aussi son monument dont on retrouve l'inscription au Forum en 1880. On y célébrait la victoire : Post confectum Gothicum bellum (elicitate seterni principes domini nostri Honorii 6...

Stilicon ne jouit pas longtemps de ces faveurs : en 408, ses statues furent renversées, son nom martelé sur les inscriptions, lui-même fut assassiné à Ravenne et Alaric vint assiéger Rome avec le projet arrêté de l'anéantir : "AtciOi. ttjv Popiodcov iz6pQy)aov 7r6Xt,v 6. Comme ce n'était pas chose facile, il se contenta d'en exiger une rançon énorme que le paganisme paya en statues d'anciennes divinités.

En véritable Germain qu'il était, Alaric ne s'éloigna des remparts de Rome qu'après avoir exigé du Sénat qu'il se fît le négociateur d'une paix avantageuse avec Honorius. Par là il entendait la cession de la Dalmatie, de la Vénétie et du Norique, en plus d'un tribut annuel en froment et en argent. L'ambassade envoyée à Ravenne par le Sénat comptait le pape Innocent Ier (401-417); elle ne put rien obtenir d'Honorius et la guerre recommença avant que l'ambassade fût rentrée dans Rome.

1 S. Jérôme, Epist., lx, ad Ileliodorum, n. 16, P. L., t. xxn, col. 600-601. — • Corp. inscr. lat., t. vi, n. 1196; De Rossi, Inscr. christ, urb. Romae, t. Il, lrepart., 1888, p. 20. ■ — 3 Cf. R. Lanciani, dans Notizie degli scavi, 1881, p. 276. — * Corp. inscr. lat., t. vi, n. 1731 ; le socle est à la villa

A la suite d'un nouvel essai pour s'accorder avec l'empereur, Alaric revint donc une deuxième fois devant Rome. Son armée de Goths était renforcée de dix mille Huns et l'avant-garde vint examiner les hautes murailles, les tours et les portes et poternes; elle ne put que constater leur solidité à toute épreuve. Deux inscriptions nous ont conservé le souvenir des restaurations entreprises sous le règne d'Honorius. L'une d'elles, un peu endommagée, se lit encore à sa place primitive au-dessus de la Porte Tiburtine, à l'extérieur (voir Dictionn., t. v, col. 1955, fig. 4564), l'autre se trouvait au-dessus de la porte Prénestine, sur la face extérieure de la porte. Cette inscription se lisait également sur la porte du Porto et peut-être sur celle d'Ostie. Le texte était ainsi conçu ' :

s. p. q. r. impp. Cœss. dd. nn. invictissimis principib. Arcadio et Honorio victorib. ac triumfatorib.

[semper Augg.

ob instauratos urbi œternœ muros portas ac turres egestis (immensis) ruderib. (ex suggestione v. c. '

et inlustris com. et mag. utriusq. militiez Stilichonis)

ad perpetuitalem nominis eorum simulacra constitua

(curante FI. Macrobio Longiniano) v. c. prœf. urbi

[d. n. m. q. eorum.

On remarquera que V instauratos du texte se réfère aussi aux portes; ce ne sont donc pas des constructions entièrement nouvelles; egestis immensis ruderibus est une hyperbole assez commune dans le style épigraphique. R. Lanciani rapporte cette expression à l'enlèvement de la terre qui couvrait les murs d'enceinte près du castrum prœtorium et de VAqua marcia; au lieu d'exhausser les basses murailles avec de nouveaux matériaux, on recourut à ce procédé plus simple qui est encore reconnaissable aujourd'hui. Le nom de Longinianus 8, préfet de la ville en 403, nous donne la date des travaux de fortification.

Lorsque sa cavalerie eut tournoyé sans résultat devant l'enceinte hermétiquement close, Alaric revint à la tactique adoptée deux années plus tôt : affamer la ville. Il n'attendit même pas si longtemps. A la suite de pourparlers avec le Sénat, la plèbe se souleva et proclama empereur le préfet de la ville Attale qui dut sa couronne à Alaric. Cela fait il entraîna son armée dans la direction de Ravenne où Honorius l'attendait.

Attale, quoique chrétien de nom, se mettait à favoriser le paganisme, sans succès d'ailleurs pour sa cause, car Alaric négociait déjà avec Honorius. Mais celui-ci n'avait songé qu'à gagner du temps afin de s'assurer des renforts. Se voyant joué Alaric reprit la route de Rome à la tête d'une armée de Goths, de Huns, d'Alains et de Scires. Il choisit son point d'attaque au nord-est de la ville, campa à Antemnse, sur la hauteur qui domine le pont salarien sur l'Arno. Très judicieusement, se trouvant au cœur de l'Italie, terre classique de la trahison, il évita des hostilités et un siège en règle qu'il n'était pas en mesure d'entreprendre et noua des relations dans l'intérieur de la ville où les païens, les ariens et les esclaves barbares lui facilitaient l'entrée qui eut lieu par la porte Salaire (24 août 410).

Ce fut le pillage et le sac de la ville la plus magnifique du monde; les églises et, en particulier, celles des Saints Apôtres Pierre et Paul, furent seules épargnées. Adest Alaricus, trepidem Romam obsidet, turbat, inrumpit; dato tamen prœcepto prius ut si qui in sancta

Médicis. — ' Bullett. délia comm. arch. comunale, 1880, p. 135. — 8 Socrate, Hist. eccl., 1. VII, c. x; Sozomène, Hist. eccles., 1. IX, c. vi. — ' Corp. inscr. lat., t. vi, n. 1188. — "Le même qui fit construire un baptistère près de Sainte- Anastasie. Cf. De Rossi, Inscr. chr. urb. Rom., t. il, p. 150.

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loca, prœcipueque in sanctorum aposlolorum Pétri et Pauli basilicas eonftigissent, hos inprimis inviolatos securosque esse sinercnt '. L'armée eut trois jours pour remplir ses chariots, ses sacs, et on peut penser qu'elle ne négligea rien de ce qui pouvait être emporté. Quoi qu'en ait dit le goth Jordanès 2, on tua, on incendia afin d'anéantir ce qu'on ne pouvait déménager. Un siècle plus tard on montrait encore les ruines à demi calcinées du palais de Salluste et de ses dépendances près de la porte Salaire. Au Celius, le palais des Valerii chrétiens suhit un pareil sort. Près de là, le marché rond fut réduit en cendres 3. La réputation de richesse du quartier de l'Aventin aura dû lui attirer un traitement particulièrement rigoureux. Enfin l'incendie se propagea dans les quartiers au delà du Tibre, puisque nous lisons dans la notice du pape saint Célestin Ier au Liber pontificalis ces mots : Hic dedicavit basilicam Julii (Sainte-Marie au Transtévère) in qua obtulil post ignem Geticum patenam argenteam 4; le mobilier liturgique avait été pillé.

Les chroniqueurs et les historiens ne s'interdisent pas quelques exagérations. Le comte Marcellin paraît avoir gardé l'exacte mesure dans cette phrase : Alaricus trepidam urbem Romam invasit partemque ejus cremavit incendio. « Alaric envahit la cité de Rome tremblante et en fit partiellement la proie des flammes. » Alaric fut mal obéi; il avait interdit l'assassinat, et il y eut de très nombreux morts; il y eut aussi beaucoup de prisonniers dont les vainqueurs savaient bien qu'ils tireraient de grosses rançons.

Il n'y eut pas que cela. Les Goths du ve siècle n'étaient pas tous des monstres, il s'en rencontrait parmi eux qui, pour barbares et ariens qu'ils fussent, n'étaient pas inaccessibles à l'émotion pieuse. Une bande gagna l'Aventin, pénétra dans le palais de Marcella (Voir Dictionn., t. x, à ce nom) qui s'était dépouillée de tout et ne pouvait satisfaire l'avidité des envahisseurs. Leur brutalité lui enleva la vie, mais ses supplications touchèrent ces gens-là au point qu'ils respectèrent la vertu des vierges qui demeuraient dans cette maison et ils les conduisirent sous garde sûre à la basilique de Saint-Paul 5. Sozomène a conservé le souvenir d'un fait analogue. Un Goth s'empara d'une catholique et la rudoya jusqu'au sang sans obtenir qu'elle se livrât à ses désirs; l'ayant menacée de mort il la vit présenter son cou hardiment et, à cette vue, le misérable consentit à conduire luimême sa victime dans l'asile que lui assurait la basilique de Saint-Pierre ".

Une vierge consacrée à Dieu conservait dans une dépendance de la même basilique les vases d'or et d'argent de cette église. Un Goth de distinction pénétra près d'elle et lui demanda de lui livrer tout ce qu'elle avait. Klle ne put cacher le trésor et le Goth fut ébloui par ce déploiement de richesse dont il ignorait la destination. La vierge lui déclara que saint Pierre saurait défendre sa propriété. Le Goth alla annoncer à Alaric cette extraordinaire découverte et Alaric ordonna de transporter le trésor à Saint-Pierre, sous la conduite de la vierge et avec une escorte sûre. Une sorte de procession se forma par les fidèles qui accompagnaient le cortège, on chantait des psaumes et on vit des Goths ariens se joindre à la petite troupe et mêler leurs voix à celles des fidèles '.

La basilique de Latran fut dépouillée du baldaquin

1 Paul Orose, Hist. rom., 1. VII, c. xxxix, édit. Zangemeister, p. 544. Sozomène, Hist. ecel., 1. IX, c. ix, ne parle que de Saint-l'ierre. Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 231. — 2 Getica, c. xxx : Alarico jubente, spoliant tantum, non autem, ut soient nentes, iqne supponunt, édit. Mommsen, p. 98. — 3 R. Lanciani, L' Ilinerario ili Einsiedeln, dans Monumenti antichi délia R. Acad. dei Lincei,

d'argent qui décorait le maître-autel, don de l'empereur Constantin, il pesait 2025 livres, sans parler des statues d'argent qui le décoraient (Voir Dictionn., t. m, col. 1591-1594, fig. 2197, 2919). Le pape Sixte III (432-440) obtint de Valentinien III un nouveau ciborium ou fastigium pesant 2000 livres d'argent 8.

LI. Depuis le pape Sirice jusqu'au pape Léon le Grand. — C'est presque un demi-siècle d'histoire (399-440) pendant lequel, à travers de pénibles vicissitudes, la papauté continue à affermir son autorité et à proclamer ses droits. Le pape Sirice survécut deux ans et demi à saint Ambroise, ayant eu la patience et l'habileté d'attendre que la disparition de l'évêque de Milan réduisît à ses justes limites l'autorité excessive de ce dernier siège. Le transfert du siège impérial de Milan à Ravenne, en 404, découronne Milan au profit de Ravenne, et l'avènement du pape Innocent Ier, successeur du pape Anastase, qui n'a fait que passer, marque la continuation des sages procédés de gouvernement qui ont fait la grandeur de l'Église romaine au ive siècle. Lors de la chute de Rome aux mains d'Alaric (24 août 410), le pape était absent de la ville. Il accompagnait à Ravenne une commission de sénateurs chargée de décider de la conduite à tenir au sujet des revendications d'Alaric et dès son retour il put voir les violences commises, les ruines accumulées, les restaurations matérielles et morales à entreprendre. Son gouvernement a grande allure, ainsi qu'on peut en juger par sa correspondance. Dès lors un courant est établi, aussi bien en Occident qu'en Orient et on voit les évêques interroger celui de Rome sur des sujets très différents qui sont discutés et résolus avec un ton d'autorité qui implique la reconnaissance implicite d'une autorité reconnue et indiscutée. Ce ne sont pas des encycliques, ces réponses sont adressées ordinairement à un seul destinataire, mais les décisions prescrites sont applicables à l'Église universelle. La plus célèbre de ces lettres est celle à Décentius, évêque de Gubbio. C'est un document capital. Le zèle même avec lequel le pontife s'élève contre les libertés abusives qu'avaient prises dans le ressort du patriarcat d'Occident certaines Églises qu'il veut qu'on lui dénonce ou qu'on rappelle au devoir : aut commoneas, aut indicare non différas, ut scire valeamus qui sint, qui an novitates inducunt aut allerius ecclesiœ quarn Homanœ exislimant consuetudinem esse servandam 9;le scandale des peuples déconcertés par les innovations irrégulières : dum unusquisque non quod tradilum est, sed quod visum sibi juerit hoc (estimât esse tenendum, inde diversa in diversis locis vel ecclesiis aut teneri, aut celebrari videntur, ac fil scandalum populis qui, dum nesciunt traditiones antiquas humana prsesumptione corruptas, putant sibi aut Ecclesiœ non convenue, aut ab apostolis vel aposlolicis viris contrarietatem inductam 10; et jusqu'à la nature de ces innovations, loin d'infirmer le principe, en consacrent l'objectivité puisque c'est une revendication catégorique de primauté, méconnue en matière liturgique, un rappel formel à l'obligation de l'unité traditionnelle sur ce point.

Voici les passages les plus remarquables de cette lettre : « Si les prêtres du Seigneur, dit saint Innocent, voulaient garder intactes les institutions ecclésiastiques, telles qu'elles sont réglées par la tradition des saints apôtres, il n'y aurait aucune discordance dans

t. i, 1891, p. 507. — ' Liber pontificalis, t. i, p. 230. — S. Jérôme, Epist., cxxvn, o</ Principiam. — • Sozomène, Hist. eccles., 1. IX, c. X. — 7 P. Oroso, Hist., 1. Vil, c. xxxix. — ■ Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 233. — • S. Innocent, Epist. ad Dccentiuni, P. L., t. xx, col. 553. — 10 S. Innocent, ibid., P. L., t. xx, col. 552.

les offices et les consécrations. Mais quand chacun estime pouvoir observer, non ce qui vient de la tradition, mais ce qui lui semble bon, il s'ensuit qu'on voit s'établir des observances, des manières de célébrer diverses, suivant la différence des lieux et des Églises. Il en résulte un scandale pour les peuples qui, ne sachant pas que les traditions antiques ont été altérées par une humaine présomption, pensent ou que les Églises ne sont pas d'accord entre elles, ou que des choses contradictoires ont été établies par les apôtres ou par les hommes apostoliques.

« Car qui ne sait, qui ne comprend que ce qui a été donné par tradition à l'Église romaine, par Pierre, le prince des apôtres, et se garde maintenant encore, doit être par tous observé, qu'on ne doit ajouter ni introduire qui soit sans autorité, ou qui semble imité d'ailleurs. Et d'autant plus qu'il est manifeste que dans toute l'Italie, les Gaules, les Espagnes, l'Afrique et la Sicile et les îles adjacentes, nul n'a institué les Églises, si ce n'est ceux qui ont été constitués prêtres par le vénérable apôtre Pierre et ses successeurs. Au surplus qu'on lise, qu'on cherche s'il est dit quelque part qu'un autre apôtre aurait évangélisé ces provinces. On ne lit rien de pareil, par la raison qu'on ne trouve cela nulle part. Dès lors, quand on tire indubitablement son existence de l'Église romaine, il faut se conformer à ses observances sous peine de donner à penser, en s'attachant à des théories étrangères, qu'on répudie son origine avec les institutions qui en découlent.

• Il est vrai que Votre Charité est venue souvent à Rome; elle a assisté aux assemblées de notre Église, elle a vu quel usage s'y observe, soit dans la consécration des mystères, soit dans les autres actions saintes. Cela suffirait pour l'instruction ou la réformation de votre Église. Mais vos prédécesseurs, nous le savons assez, se sont moins astreints à ces observances ou les ont modifiées. De votre côté vous avez cru devoir nous consulter sur plusieurs points. En vous répondant à cet égard, nous n'ignorons donc pas que vous n'avez personnellement rien à apprendre de ce côté; nous voulons seulement augmenter votre autorité, soit pour diriger les vôtres, soit pour admonester ou nous dénoncer sans retard ceux qui s'écartent des institutions de l'Église romaine. Nous arriverons ainsi à savoir quels sont ceux qui introduisent de« nouveautés ou se persuadent qu'ils doivent suivre l'usage d'une Église autre que l'Église romaine. C'est ainsi, très cher frère, que nous nous sommes mis en devoir de répondre suivant notre pouvoir à ce que Votre Charité demandait de nous, et votre Église pourra maintenant garder et observer les coutumes de l'Église romaine, de laquelle elle tire son origine. »

Ce qu'inculque le pape dans cette lettre se retrouve ailleurs et chez ses successeurs. En s'adressant à saint Victrice, évêque de Rouen, Innocent s'appuie sur les conciles et sur la coutume pour réserver au

1 S. Innocent, Epist., n, ad Victricium Rotomagensem, m, 6, P. L., t. xx, col. 473 : Si majores causée in médium fuerint devolutœ, ad Sedem apostolicam, sieut synodus slatuit et beata consuetudo exigit,post judicium episeopale rejerantur .

— * Id., ibid., m, 5, P. L., t. xx, col. 472 : Si quœ autem causée vel contentiones inter clericos tam superioris ordinis quam etiam inferioris fuerint exortœ, ut, secundum synodum Niceenam, congregatis ejusdem provincial episcopis jurgium terminetur, nec alicui liceat, sine prœjudicio tamen Romanee Ecclesiee, cui in omnibus causis débet reverentia custodiri, relictis his sacerdotibus qui in eadem provincia Dei Ecclesiam nulu diuino gubernant, ad alias convolare provincias.

— 3 Zosime, Epist. ad episcopos Africanos, P. L., t. xx, col. 676 : Quamvis Patrum traditio apostolieee Sedi aucloritatem tantarn tribueril, ut de ejus judicio disceplare nullus auderet, idque per canones semper regulasque servaverii et currens adhuc suis legibus ecclesiastica disciplina Pétri

Siège apostolique toutes les causes majeures l; il rappelle qu'il est au-dessus des synodes provinciaux 2. Son successeur Zosime fait observer que s'il use de ménagements, c'est par pure bonté, vu que l'évêque de Rome a le droit de prononcer sans appel 3. Et Boniface insiste, lui aussi, sur le fait que le Siège apostolique peut juger sans qu'on ait la possibilité de revenir sur ses décisions 4. Le pape Célestin prescrit aux évêques qui se rendent au concile de respecter toujours l'autorité du Saint-Siège 6 et il menace Nestorius, au cas où il ne se rétracterait pas dans les dix jours, de le séparer de la communion de l'Église universelle fi.

L'énumération qu'on vient de lire ne comprend que des provinces d'Occident, aussi faut-il rappeler que le pape Innocent est bien loin de se désintéresser et de renoncer à ses droits de juridiction sur l'Illyricum et sur l'Orient où il se montre d'une extrême prudence lors du conflit qui oppose Jean Chrysostome de Constantinople à Théophile d'Alexandrie. « En toute cette affaire, le pape témoigne de beaucoup de sagesse. Il ne commande pas à l'Orient comme il le fait à l'Occident, et l'on se rend compte de la différence des formules qu'il emploie : tandis qu'il parle en chef immédiat aux évêques occidentaux, il cherche plutôt à convaincre les Orientaux; il leur rappelle les canons; il leur montre l'indignité de leur conduite. Il ne dépose pas Atticus; il n'excommunie pas l'empereur Arcadius : ces gestes ne serviraient de rien. Mais il rompt les liens de communion entre l'Orient et l'Occident et il attend avec patience, car il sait bien que, pratiquement, l'Orient a besoin de Rome et finira par faire les concessions indispensables. La conduite de saint Innocent ressemble à celle qu'avait tenue saint Jules au siècle précédent. Tous deux espèrent d'un concile le règlement définitif des affaires qui leur ont été soumises. L'un et l'autre ont pleine conscience d'être les chefs de toute l'Église, mais ils usent à l'égard de l'Orient d'une condescendance pleine de patiente bonté. Ainsi se maintient la tradition de l'Église romaine '. »

Avec l'Église d'Afrique dont les allures sont parfois si indépendantes, celle de Rome a parfois des difficultés. C'est, d'abord, à propos des donatistes, que le pape Miltiade a condamnés dans un concile tenu à Rome, en 313. De longues années après, un certain Glorius et quelques autres protestent contre cette sentence et saint Augustin leur répond, en 398 : « Supposons que les évêques qui jugèrent alors à Rome n'aient pas été de bons juges, il restait le concile plénier de l'Église universelle où l'affaire pouvait être discutée avec les juges eux-mêmes, et, si on les avait convaincus d'avoir mal jugé, leur sentence aurait pu être rapportée 8. » On voit qu'il s'agit d'un appel d'un concile particulier au concile général dont la présidence appartient au pape. Lorsqu'il s'agit des pélagiens, saint Augustin ne dissimule sa préférence

nomini, a quo ipsa quoque descendit, reverentiam quam débet exsolvat... Cum ergo tantes auctoritatis Pefrus caput sit et sequentia omnium majorum studia firmaverit, ut tam humants quam divinis legibus firmelur Bomana Ecclesia, eu jus locum nos regere, ipsius quoque potestatem nominis oblinere non latet vos, sed nostis, fratres carissimi, et quemailmodum sacerdotes scire debetis; tamen, cum tanium nobis esset auctoritatis, ut nullus de nostra possit retractare sententia, nihil egimus quod non ad vestram notitiam nostris ultro litteris referremus. — ' S. Boniface, Epist. ad Rufum episc. Thessalie?, P. L., t. xx, col. 776 : Ad synodum (Corinthi) ... lalia scripta direximus, quibus universi fratres intelligant,... de noslro non esse judicio retractandum. — 5 S. Célestin, Epist., xvn, P. L., t. L, col. 503. — 6 Id., Epist. ad Nestorium, P. L., t. l, col. 483. — ' G. Bardy, dans Fliche et V. Martin, Hist. de l'Église, t. iv, p. 246. — s S. Augustin, Epist., xliii, 19, P. L., t. xxxm, col. 169.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIF1C A LE

pour l'Église catholique aux Églises particulières, séparées d'elle \ aussi est-il catholique dans toute la force du terme. L'Église romaine, siège de Pierre, est celle de la chaire apostolique 2; c'est pourquoi il soumet un de ses ouvrages au pape non pour l'instruire, mais pour le prier de lui faire ses remarques et, au besoin, ses corrections 3.

En 416, les conciles de Carthage et de Milève écrivent au pape Innocent en lui demandant de confirmer la foi; celui-ci répond : « Quand une question de foi est soulevée, j'estime que tous les évêques, nos frères et collègues, ne doivent référer qu'à Pierre, l'auteur de leur nom et de leur dignité d'évêques, comme votre dilection vient de le faire; ainsi seulement on peut obtenir une réponse utile à toutes les Églises 4. » Cette réponse enchante saint Augustin qui déclare que « les décisions des deux conciles ont été envoyées au Siège apostolique; la réponse est revenue, le débat est clos; plaise à Dieu que l'erreur finisse aussi » : De hac causa duo concilia missa sunt ad Sedem aposlolicam, inde etiam rescripta venerunt. Causa finila est; utinam aliquando finialur error 6; ce qui diffère de l'adage : Roma locuta est, causa finita est, dont le sens est plus large.

Le pontificat de Zosime dura du 18 mars 417 au 26 décembre 418; encore fut-il trop long. Nous n'avons pas à raconter de nouveau le rôle qu'il joua dans l'affaire de la primauté d'Arles 6 (voir Dictionn., t. vi, col. 396-397; t. vin, col. 2389); les excommunications commençaient à tomber dru sur les évêques gaulois et les Africains ne furent pas épargnés s'ils n'avaient fait fîère contenance. Le concile de Carthage (hiver 417- 418) donna à réfléchir et la lettre pontificale du 21 mars 418 7 marquait une concession tout en affirmant très haut l'autorité du Siège apostolique qu'on ne niait pas. Le clergé romain n'était pas mieux traité et, ne sachant de qui se faire entendre, il s'adressait à la cour impériale de Ravenne; mal lui en prit. Ses envoyés furent excommuniés et ce n'était qu'un commencement 8 (3 octobre). Le 26 décembre, la Providence en marqua la fin.

« La cérémonie funèbre n'était pas terminée [dans la basilique de Saint-Laurent] que l'archidiacre Eulalius revint au Latran, escorté de ses collègues du diaconat et de quelques prêtres; ses partisans occupaient déjà l'église; il s'y barricadèrent et acclamèrent le candidat de leur choix. Les autres prêtres, au nombre d'environ soixante-dix, avec la partie de la population qui ne voulait pas d'Eulalius, attendirent au lendemain et s'assemblèrent dans l'église de Théodora. Leurs suffrages se portèrent sur le prêtre Boniface, homme instruit et sage, à qui le pape Innocent avait confié plus d'une fois des missions à Constantinople. Il était fort âgé et se fit prier pour accepter. Le dimanche venu (29 décembre), chacun des deux partis procéda à l'ordination de son candidat : Eulalius fut consacré au Latran, Boniface à l'église de Marcel, d'où il fut conduit à Saint-Pierre 9. »

Devant la perspective d'un schisme les influences rivalisèrent de leur mieux et, grâce surtout à l'influence de Galla Placidia (voir Dictionn., t. vi, à ce nom), ce fut Boniface qui fut accepté, mais pour tomber gravement malade à peu de temps de là. Cette circonstance lui inspira une démarche hasardée. Il sollicita l'empereur Honorius, au nom de tous les

' S. Augustin, Contra Episl. Manichœi, P. L., xlii, 175.

— • Id., Epist., xliii, 7, P. L., t. xxxiii, col. 163. — * Id., Contra duas epist. Pelagianorum, I, i, P. L., t. xliv, col. 549. — 4 Jaffé-Wattenbach, Reg. pont, roni., n. 322.

— * S. Augustin, Serm., cxxxi, 10; P. L., t. xxxvm, col. 734. — • Jaffé-Wattenbach, Reg. pont, rom., n. 328, 333, 334. — ' P. Batiffol, Le catholicisme de saint Augustin, p. 423-428; Jaffé-Wattenbach, op. cit., n. 342. — • Jaflé-

prêtres et de tous les clercs, d'assurer le maintien de la paix dans le cas où s'ouvrirait sa succession. C'était une invite à remettre l'élection au bon plaisir de l!empereur. Honorius, bien conseillé, éluda la réponse et répondit que si le cas se présentait et qu'on se trouvât devant une double élection, les deux élus seraient écartés. Ce ne fut qu'une démarche sans résultat et pendant les années qui suivirent, le vieillard sut, par son énergie, rétablir partout le prestige du Siège apostolique. Boniface mourut le 4 septembre 422 et le diacre Célestin lui succéda (voir Dictionn., t. n, à ce nom) et continua son œuvre.

En Gaule le désordre provoqué par l'ambition de Patrocle d'Arles prit fin avec l'assassinat de celui-ci (426) et le pape rappela que chaque province devait avoir son métropolitain et que celui-ci ne peut empiéter sur des provinces étrangères à la sienne10 (26 juillet 428). En Afrique, le pape est moins heureux, il se laisse circonvenir par Apiarius de Sicca qu'il renvoie en Afrique où le concile de Carthage, après avoir réussi à arracher à ce misérable l'aveu de ses crimes, adresse au pape Célestin une lettre où « il est exhorté à ne plus admettre avec tant de facilité les plaignants venus d'Afrique, d'autant plus que les décrets de Nicée prescrivent aux évêques de respecter les sentences de leurs collègues et veulent que les procès ecclésiastiques soient terminés sur les lieux. Aucun concile authentique n'autorise le pape à envoyer des légats comme il l'a fait; les canons allégués à cette fin ne sont pas des canons de Nicée, les enquêtes l'ont bien prouvé. Dans l'Église du Christ, il faut agir avec simplicité et humilité, sans recourir aux procédés arrogants du siècle ll ». En Asie, le pape adopta les décisions du concile d'Éphèse " et mourut peu après (27 juillet 432).

Le pontificat de Sixte III contribua à la réconciliation entre Cyrille d'Alexandrie et Jean d'Antioche; les lettres écrites à cette occasion mettent bien en lumière l'autorité du Siège apostolique (19 septembre 433) u. Entre Rome et l'Orient s'ouvre une période de paix vigilante, car il faudra que le pape rappelle aux évêques de rillyricum d'avoir à soumettre tous leurs différends à l'évêque de Thessalonique qui est vicaire du Siège apostolique. Par ailleurs il tient à ce que ces évêques ne se présentent à celui de Constanttnople qu'avec une lettre du pape " et il reçoit un appel à Rome contre une sentence rendue à Constantinople. Sixte III mourut le 19 août 440.

LU. La fin du règne d'Honorits. — La catastrophe de l'année 410 eut, entre autres résultats, celui d'entraîner l'abandon des sépultures souterraines à Rome. Les catacombes furent délaissées pour les cimetières à ciel ouvert. Aucune inscription datée de cette année ne nous est parvenue et au cours des années suivantes le style épigraphique change et s'altère de plus en plus dans le sens de la décadence ". Une autre nouveauté à partir de cette date, c'est l'inhumation des fidèles dans les basiliques et à l'intérieur de l'enceinte de Rome. Les catacombes ne sont pas brusquement abandonnées, comme l'écrit J.-B. de Rossi, mais les sépultures y deviennent de plus en plus rares jusqu'à la fin du \* siècle. L'insécurité de la banlieue entraîne cet abandon qui a pour conséquence la suppression du collège des fossoyeurs (voir Dictionn., t. v, à ce mot) 19. Par une conséquence

Wattenbach, n. 345. — • L. Duchesne, Histoire ancienne de l'Église, t. ni. p. 247. — 10 Jaffé-Wattenbach, op. cit., n. 369. — » L. Duchesne, op. cit., t. m, p. 255-256; cf. P. Batiffol, Le catholicisme de saint Augustin, p. 464-472. — " Jaffé-Wattenbach, op. cit., n. 385-388. — " Id., ibid., n. 391, 392. — » Id., ibid., n. 395. — Is De Rossi, Inscr. christ, urb. Rom., t. I, p. 250 sq. — " De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 215 sq.

ROME. 1USTOIMK CIVILE ET PONTIFICALE

facile à s'expliquer, les catacombes deviennent des lieux de dévotion de plus en plus fréquentés, depuis que saint Damase y a attiré les fidèles au tombeau des martyrs et que les pèlerins ne croiraient pas avoir vu Rome s'ils n'y avaient vénéré les tombes saintes.

La mort prématurée d'Alaric, en 410, rendit l'espoir aux Romains et Honorius s'empressa de traiter avec son successeur Ataulf, beau-frère d'Alaric, à qui il donna en mariage sa propre sœur Galla Placidia (voir Dictionn., t. vi, col. 248-275). Les Wisigoths vinrent s'implanter en Gaule et Rome commença à se repeupler. On se remit même à bâtir et Honorius fit restaurer le théâtre de Pompée \ au Champ de Mars. Les jeux ne manqueraient donc pas, mais le pain était rare. En 414, le préfet Albinus annonce à l'empereur que la mesure habituelle de blé pour les distributions est devenue insuffisante par suite de l'accroissement de la population 2.

En 417, l'empereur Honorius vint à Rome et saisit cette circonstance pour ordonner la construction d'un mausolée impérial sous forme de rotonde à coupole, à gauche de la basilique de Saint-Pierre, à peu de distance de l'emplacement ancien de l'obélisque. Ce monument fut plus tard consacré à sainte Pétronille, par les papes Etienne II et Paul Ier et subsista jusqu'à la construction de la nouvelle basilique de Saint- Pierre 3. Honorius mourut à Ravenne, au mois d'août 423, son^orps fut rapporté et inhumé à Rome. Il eut pour successeur un enfant de cinq ans, Valentinien III, sous la tutelle de sa mère, Galla Placidia (voir Dictionn., t. vi, col. 250-252). Elle conduisit son fils à Rome pour lui faire prendre la pourpre; mais, au vif désappointement des Romains, elle le ramena à Ravenne.

LUI. Pontificat de saint Léon le Grand (440- 461). — Depuis saint Clément aucun pape n'a rempli une si noble carrière et n'est resté entouré d'un tel prestige 4. Le Liber pontificalis le dit d'origine toscane, mais comme le pape Damase il avait su comprendre que c'était a Rome qu'il fallait prendre pied, ce qu'il fit d'assez bonne heure. Dès l'année 430, il était du nombre de ceux avec lesquels on compte et dix ans plus tard, devenu diacre de l'Église romaine, il recevait une mission politique en Gaule. Ce choix ajouta, s'il était possible, à son signalement et sa doctrine; sa faveur, son savoir-faire décidèrent de son élection; il apprit celle-ci en Gaule et, dès son retour à Rome, reçut la consécration épiscopale (29 septembre 440). Il avait, ainsi qu'on l'a dit, la plus haute idée de sa mission et de celle qui incombe au siège romain. « La solidité de la foi qui a été louée (par le Christ) dans le prince des Apôtres est perpétuelle, et de même que demeure ce que Pierre a cru du Christ, ainsi demeure ce que le Christ a institué dans la personne de Pierre... Le bienheureux Pierre persévère dans la solidité de pierre qu'il a reçue et il n'abandonne pas le gouvernail de l'Église qui lui fut mis en ses mains... Présentement il remplit sa mission avec plus de plénitude et de puissance; tout ce qui est des offices et des soins qui lui incombent, il l'exécute en celui et avec celui par qui il a été glorifié. Si quelque chose est faite ou décidée par nous droitement, si quelque chose est obtenue de la miséricorde de Dieu par nos supplications quotidiennes, on le doit aux œuvres et aux mérites de celui dont vit la puissance et excelle l'autorité sur son siège \ »

1 Corp. inscr. lat., t. vi, n. 1191. — «Cf. Olympiodore, dans Photius, Bibliotheca, ad. lxxx. P. G., t. cm, col. 265 sq. — 3 Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 254, n. 16; p. 265, n. 16; t. n, p. 461, n. 62. — " [P. Batiffol, art. Léon I" (saint), dans Dictionn. de théol. cath., t. ix, col. 218-301 ; T. Jalland, The li/e and Urnes o/ St. Léo the

L'usage que le pape fait de son autorité dépasse les limites de son diocèse de Rome, où il n'a guère à sévir que contre les manichéens 6 qu'il dénonce à tous les évêques d'Italie sur lequels il exerce une action qui les tient constamment en haleine, saisissant les moindres occasions d'intervenir : conditions requises des candidats à l'épiscopat ', administration des biens ecclésiastiques 8, date des baptêmes 9, etc. Jusqu'alors l'Italie, par suite de son éloignement, a pu échapper en partie aux atteintes des barbares, tandis que l'Occident presque entier était devenu leur proie, situation qui ne pouvait manquer de susciter des abus de pouvoir auxquels le pape Léon eut à remédier. Ce fut le cas en Gaule dans la métropole d'Arles dont l'évêque saint Hilaire reçut défense de réunir des conciles en dehors de sa province, d'admettre aux conciles provinciaux des évêques étrangers, de prendre part à aucune élection épiscopale, et reçoit une admonestation qui était certainement bien méritée 10.

Les décisions du pape Léon relativement à saint Hilaire furent confirmées par une constitution de Valentinien III du 6 juin (ou 8 juillet) 445. Cette lettre impériale, adressée au maître des milices Aetius, règle d'abord que les évêques des Gaules et d'ailleurs ne doivent rien innover contre les anciennes coutumes sans l'autorité du pape, mais considérer comme loi toute décision du Siège apostolique. Jusqu'ici, il n'y a, pour un fonctionnaire comme Aetius, ou pour tout autre fonctionnaire, rien de bien précis. Il est clair que ni les officiers de l'armée ni les magistrats de l'Empire ne sont en situation d'apprécier le rapport entre des actes d'administration épiscopale et les règlements ou usages ecclésiastiques : ce n'est pas leur affaire. Aussi bien, ces recommandations ne sont que des considérants, et la lettre impériale en vient aux prescriptions d'ordre pratique : « En sorte que, tout évêque qui, appelé à comparaître devant le tribunal de l'évêque de Rome, négligerait de s'y présenter, y sera contraint par le gouverneur de la province. » Ainsi donc le pape n'aura qu'à signaler au gouverneur de la province l'attitude contumace de l'évêque, le gouverneur devra mettre la force publique aux trousses de celui-ci et l'expédier à Rome. D'où on a conclu que ce rescrit de Valentinien III est la charte de la papauté. Non seulement, nous dit-on, Léon le Grand est le premier pape, au sens vrai du mot, mais il ne l'a été que depuis cette lettre. Élu et consacré en 440, il n'a reçu que le 6 juin (ou le 8 juillet) 445 l'investiture de son nouveau pouvoir : « La monarchie ecclésiastique de Léon le Grand, affirmait Ch. Rabut, paraît à n'en voir que la façade, un édifice tout canonique. Elle n'avait d'autre fondement avoué et d'autre soutien apparent que le respect des Églises provinciales pour le siège de l'apôtre. On découvre, après une étude attentive, que la bâtisse reposait sur l'armature cachée d'une loi d'empire. »

« Je ne suis pas de cet avis, lui répondait L. Duchesne. Si la « monarchie ecclésiastique » avait tenu à une loi d'empire, elle aurait été peu solide. En 445. l'empire d'Occident était bien malade, et sa chétive existence ne devait pas se prolonger au delà d'une trentaine d'années. L'Afrique n'en faisait plus partie, ni l'Espagne, ni la Rretagne, ni les provinces du Danube. En Gaule, Valentinien III était reconnu en théorie, mais le pouvoir de fait était aux mains

Great, Londres, 1941.] — "S. Léon, Serm., m, 2, 3. - 6 Jaffé-Wattenbach, op. cit., n. 405 (30 janvier 444), n. 412 (21 juillet 447); S. Léon, Serm., iv, 5; xvi, 4-5. — 'Jaffé- Wattenbach, op. cit., n. 402 (10 octobre 443). — ■ Id., ibid., n. 415 (21 octobre 447). — » Id., ibid.. n. 414 (21 octobre 447). — 10 Id., ibid., n. 470.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

d'Aetius, et encore dans les régions que n'occupaient pas les Francs, les Burgondes et les Wisigoths. Sans doute, Arles et la Provence obéissaient alors aux magistrats envoyés de Ravenne; le cas échéant, ceux-ci eussent été en situation de faire empoigner un évèque par leur gendarmerie et de l'expédier au pape. On ne voit pas qu'ils l'aient jamais fait. Ch. Babut pouvait dire que cela prouve que les évêques se montrèrent bien sages. Admettons-le. Mais il devait bien voir de son côté, que cette gendarmerie n'a pas grande importance dans le développement des institutions ecclésiastiques. L'Église catholique n'a jamais été plus centralisée qu'à présent. Le doit-elle à la crainte des gendarmes? Les gendarmes de France, d'Amérique, d'Italie, sont-ils à la disposition du pape?

« Comme facteur de la « monarchie ecclésiastique », cette loi de Valentinien III n'a eu, en fait et vu les circonstances, que peu d'efficacité. Si l'empire avait été alors plus étendu qu'il ne l'était et s'il se fût maintenu, il en aurait peut-être été autrement. En Orient, où l'empire dura, la force publique fut bientôt mise au service des juridictions ecclésiastiques. Le pape, lui aussi, soit sous le régime byzantin, soit quand il fut devenu souverain, se trouva pourvu de moyens coercitifs assez puissants pour faire comparaître les évêques et procurer l'exécution de ses sentences; mais cela dans une partie seulement de la catholicité latine. De reste, dans tout le Moyen Age latin, on voit la force publique au service de l'autorité ecclésiastique, à tous les degrés. Mais autre chose est l'histoire du for ecclésiastique, autre celle de la constitution générale de l'Église. La loi en question paraît rentrer dans les documents de la première plutôt que dans ceux de la seconde.

« C'est, du reste, un rescrit de circonstance. Les évêques de ce temps-là, et les papes comme les autres, cherchaient en général à se suffire avec leurs propres moyens, avec la conscience des gens, l'opinion publique et des pénalités d'ordre religieux. Cependant, quand ils ne voyaient pas moyen de réussir autrement, ils réclamaient l'appui de l'État. Hilaire d'Arles ne s'en était pas privé; il en avait même abusé, paraît-il. Les évêques d'Afrique en usèrent aussi dans l'affaire des donatistes. En 378, le pape Damase et les évêques italiens, soucieux d'apaiser le schisme d'Ursinus, obtinrent un rescrit de même sens que celui de 445. Il semble bien que des rescrits de ce genre étaient plus souvent demandés qu'obtenus. Dans l'espèce qui nous occupe, il se trouva que la demande était présentée par un pape très imposant, très bien en cour. D'autre part, il s'agissait de vaincre l'opposition d'un évêque populaire dans son pays, ami des hauts fonctionnaires et accoutumé à leurs bons offices. Le pape Léon, qui avait pu apprécier les dispositions d'Hilaire à l'égard du Saint-Siège et de son autorité, jugea sans doute qu'il fallait lui enlever ses appuis séculiers, et que, pour cela, l'intervention de l'empereur était indispensable.

« Il réussit, nous n'en pouvons douter. Mais je ne crois pas que ses vues ni celles de l'empereur aient dépassé l'horizon des querelles artésiennes, il ne demanda sûrement aucune juridiction, et l'empereur ne la lui eût pas accordée, ne la possédant pas luimême. Il ne demanda que des gendarmes l. »

Une des grandes affaires où Léon le Grand fut engagé ne peut être omise ici ni traitée avec les développements qu'elle comporte. En 448, le moine Eutychès, qui jouissait à Constantinople de la plus haute réputation, écrivit au pape de Rome pour lui dénon-

1 L. Duchesne, Le concile de Turin, dans Revue historique, lxxxvii, 1905, p. 293-294. [J.-R. Palanque, Les dissensions

cer une reviviscence du nestorianisme. Ce fut le début d'une de ces belles querelles théologiques, devenues fréquentes parmi les Grecs, qui a gardé le nom d'hérésie monophysite. Peut-être eût-il été possible d'étouffer l'affaire en faisant valoir (Eutychès avait soixante-dix ans de solitude) que le bonhomme radotait. C'eût été trop bref et trop clair, on préféra le condamner et Eutychès fit appel de la sentence à Rome et à Ravenne. A Ravenne, l'évêque Pierre Chrysologue se désola et se déroba, remettant la décision au pape de Rome qui, lui, se plaignit de n'avoir pas été mis au courant par l'évêque de Constantinople, Flavien, et déclara ne rien trouver de décisif dans la lettre d'Eutychès. On lui donna satisfaction sans tarder et le pape n'hésita plus sur la vraie opinion d'Eutychès qu'il condamna en s'associant sans réserve à la sentence rendue à Constantinople. Maintenant la bataille était engagée et Théodose II convoqua un concile général, à Éphèse, pour le 1er août 449. Léon Ier, ne voulant pas s'y rendre, y envoya trois légats chargés de plusieurs lettres, dont une — la plus importante — est connue sous le nom de tome à Flavien, qui énonce la doctrine orthodoxe que la personne de Jésus-Christ est unique et que dans cette personne il y a deux natures, la divine et l'humaine, sans confusion ni mélange.

Le concile projeté se réunit et ne fut qu'une suite de honteuses violences qui lui ont valu le°hom de « brigandage d'Éphèse ». A peine l'assemblée s'étaitelle séparée que les appels et les protestations arrivèrent à Rome; chacun s'exprimait de façon différente, mais tous s'adressaient, comme à leur juge naturel, à l'Église de Rome. A son tour, Léon protesta de vive voix et par écrit et, en vertu de son autorité apostolique, cassa les décisions prises par les évêques et sollicita la réunion d'un nouveau concile pour examiner l'appel de Flavien et prendre les mesures indispensables de réparation. Cette réaction, quoique soutenue par Valentinien III, courait grand risque de se heurter à l'obstination de Théodose II, lorsque celui-ci mourut d'une chute de cheval (28 juillet 450). Il fut remplacé par sa sœur Pulchérie qui épousa Marcien et, le 22 novembre, une lettre de celui-ci annonçait que le concile demandé aurait lieu, pourvu que ce fût en Orient.

Le concile s'ouvrit à Cbalcédoine, le 8 octobre 451, réunit plus de 500 évêques et rédigea une formule dogmatique qui se rapprochait de très près de celle de saint Léon; le tome à Flavien fut acclamé; mais tout n'était pas fini pour cela.

lue question de préséance entre Églises pouvait ranimer toutes les rivalités. On fit belle part à Jérusalem, mais Constantinople était plus insatiable encore. Le concile de 381 lui avait fait la part belle, attribuant la primauté d'honneur à Constantinople après l'évêque de Rome, parce que Constantinople est la nouvelle Rome. L'affaire fut traitée de nouveau et on rehaussa cette primauté d'honneur dans les termes suivants : Au siège de la ville de Rome, parce que cette ville est souveraine, les Pères ont à bon droit attribué la primauté; dans le même dessein, les 153 théophiles évêques ont accordé la même primauté au très saint siège de la nouvelle Rome, estimant avec raison (pie la ville qui est honorée (de la présence) de l'empereur et du sénat et qui a les mêmes privilèges (pie la vieille Rome impériale, est grande aussi comme elle dans les choses ecclésiastiques, étant la seconde après elle, i Ce texte a gardé le nom de « canon 28 » de Cbalcédoine et il souleva, dès le 1" novembre, d'énergiques protestations des

des Églises de Gaule... et la date du concile de Turin, dans liev. d'Hisl. de l'Église de i-ranec, xxi, 193"), p. 481 sq.)

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

légats. Lucentius dit : « Le Siège apostolique ne doit pas être humilié en notre présence. Donc, tout ce qui, hier, en notre absence, a été fait au préjudice des règles canoniques, nous demandons à votre Sublimité de l'annuler; sinon, que notre protestation soit jointe aux actes. Nous savons ce que nous avons à référer à l'évêque apostolique qui est le premier de toute l'Église, pour qu'il puisse juger de l'injure faite à son siège et de la violation faite des canons. » La lettre synodale des évêques s'efforçait de faire croire au pape que ses prétentions étaient sauves pour l'amener à sanctionner le canon, mais il refusa toujours de le faire.

Saint Léon remplit un rôle qu'il suffira de rappeler en quelques mots.

En 444 ou 445, Attila (voir Dictionn., t. vi, au mot Huns) devint roi de tous les Huns et en 447 envahit l'Illyrie et la Thrace; dès 450, il manifestait sa résolution de porter la guerre en Occident. On sait qu'il y fut vaincu à Mauriac (voir Dictionn., t. x, à ce nom), regagna la Pannonie et, en 452, descendit avec une armée en Italie. Après avoir franchi les Alpes Juliennes, ruiné Aquilée, saccagé la Vénétie et la Ligurie où Milan et Pavie furent brûlées, Attila marcha sur Rome où ^alentinien III s'enferma mais sans disposer d'aucune force sérieuse. Il envoya une ambassade composée des trois personnages les plus importants de la ville : Avienus, qui avait été consul en 450, Trygetius, ancien préfet, et le pape Léon. Ils se rendirent près de Mantoue pour soumettre au barbare des propositions de paix. On espérait beaucoup dans le caractère, l'habileté et l'éloquence du pape. Une tradition qui est une légende se forma d'assez bonne heure sur le rôle qu'il remplit et lui attribua l'honneur d'avoir sauvé sa patrie. Ce fut à Acroventus Mamboleius que les trois ambassadeurs rencontrèrent Attila au pont ou au gué du Mincio. Attila s'était arrêté, indécis sur la conduite à tenir; il hésitait à poursuivre sa marche. Saint Léon sut profiter habilement de cette incertitude. Jordanès 1, Prosper Tiro 2 et Victor de Tonnenna 3 disent qu'Attila sentit tomber sa fureur et retournant d'où il venait, il se retira après avoir promis la paix. La légende se forma plus tard; on raconta que pendant que le pape parlait à Attila, celui-ci eut la vision d'un- vieillard vénérable, revêtu d'habits sacerdotaux, qui l'épée à la main, le menaçait de mort s'il n'obéissait aux injonctions de Léon 4. Saint Paul défendait la ville placée sous sa protection. Une autre légende rattache à cette ambassade la fonte de la statue de Jupiter Capitolin dont on fit celle de saint Pierre assis, conservée au Vatican (voir Dictionn., t. xiv, col. 946, flg. 10228). Un sermon de saint Léon, où il est dit qu'il faut rendre grâce du succès de son ambassade à la miséricorde de Dieu et à l'intercession de saint Pierre et de tous les saints qui assistèrent les Romains dans mainte infortune, est peut-être à l'origine de ces légendes 6. Attila savait qu'Aetius pouvait, d'un moment à l'autre, lui couper la retraite et tandis que l'armée des Huns était fort diminuée par le défaut de vivres et par les maladies, les forces de l'empire se trouvaient augmentées. Marcien avait envoyé des troupes au secours de l'Italie, et, avec ce renfort, Aetius avait déjà battu les Huns en quelques rencontres. D'autre part, ceux des Huns qui étaient

1 Jordanès, Getica, c. xlii, dans Monum. Germ. histor., Auct. antiq., t. v, p. 114-115. — * Chronicon, n. 1367, ad ann. 452; op. cit., t. ix, p. 482. — 3 Chronicon, ad ann. 449; op. cit., t. xi, p. 185. — ' Historia Miscella, c. xiv; Muratori, Rerum italic. scriptores, t. i, lre part., p. 98; Gregorovius, Geschichte der Stadt Rom im Mittelalter, 1. I, c. v, n. 5; H. Grisar, Hist. de Rome et des papes au Moyen Age, trad.

demeurés dans lwir pays étaient attaqués par une armée de Marcien 6. De ces circonstances venait l'indécision d'Attila, et ce fut apparemment en lui montrant les dangers de sa situation aventurée que saint Léon réussit à le convaincre d'abandonner son entreprise. Il lui promit, au nom de l'empereur, un tribut annuel '. Peut-être lui promit-il la main d'Honoria, sœur de Valentinien III, avec la cession de certains territoires. Un engagement de ce genre pourrait bien se trouver à l'origine du roman qui fait de la sœur de Valentinien l'instigatrice de l'invasion des Huns.

Attila se retira au-delà du Danube où il mourut peu de temps après 8, privant Genséric de son plus utile allié. Celui-ci allait, à son tour, mettre le pape Léon à l'épreuve.

La gravité des événements qui remplissaient cet admirable pontificat paraissait être à la mesure du génie du pape Léon dont on ne sait qu'admirer la lucidité et la prévoyance, en Occident comme en Orient. Une institution qui lui doit l'existence et qui s'est conservée jusqu'à nos jours commença par la nomination d'un chargé d'affaires pontifical à Constantinople. Le premier choisi fut Julien, évêque de Cos, qui fut chargé d'adresser régulièrement au Saint- Siège des rapports suivis sur la marche des affaires ecclésiastiques. Ainsi commença la fonction d'apocrisiaire ou de légat d'où devaient sortir les nonciatures.

Après la mort de l'empereur Marcien, l'empire byzantin passa à un prince homonyme du pape, l'empereur Léon Ier (457), qui n'imagina rien de plus efficace pour ramener les dissidents que de leur accorder des concessions en matière dogmatique. Aussitôt le monophysisme releva la tête en Egypte et le siège patriarcal d'Alexandrie fut usurpé par Timothée TElure. Le pape protesta auprès de l'empereur avec énergie : « Je vous parle, disait-il, avec la liberté que donne la foi... Vous devez considérer que le pouvoir royal vous a été donné non seulement pour gouverner le monde, mais surtout pour protéger l'Église. » Utor catholiese fidei libertate... Debes incunctanter advertere, regiam potestatem tibi non ad solum mundi regimen, sed maxime ad Ecclesiœ prsesidium esse collalam 9 (1er décembre 457). Avec une belle vigueur, on entend ce pape défendre à l'empereur de négocier avec les hérétiques touchant les décisions intangibles des conciles de Chalcédoine et de Nicée; ces hommes souillés de sang ne peuvent prendre la parole dans des questions religieuses et s'emparer par la violence d'un siège épiscopal comme celui d'Alexandrie. Cette lettre si ferme n'en observe pas moins la révérence due au pouvoir civil en la personne de son détenteur officiel. La chancellerie romaine possédait, dès lors, la pratique d'un style qui devint traditionnel par sa clarté et sa cadence, surtout dans les fins de phrase, ce qu'on a désigné par la suite sous le nom de cursus leoninus (voir Dictionn., t. m, au mot Cursus).

Léon eut la satisfaction d'être compris et obéi par l'empereur. Le patriarche intrus Timothée iElure fut écarté et remplacé par Timothée Salophaciole, à qui il adressa ses conseils et ses félicitations 10. Cette lettre, datée du 18 août 460, est la dernière qu'on possède de lui; il avait eu la joie de voir la situation des défenseurs du concile de Chalcédoine affermie. L'an-

E. Ledos, p. 76-79, 332. — 5 S. Léon, Serm., lxxxiv, 2, P. L., t. liv, col. 434. — 6 Idace, Chronicon, n. 154, ad ann. 453, dans Auct. antiq., t. xi, p. 26. — ' Tillemont, Hist. des empereurs, t. VI, p. 172. — s Idace, Chron., n. 154, ad ann. 453; Prosper Tiro, Chron., n. 1370, ad ann. 453; Jordanès, Getica, xlix. — ' S. Léon, Epist., clvi. — 10 S. Léon, Epist., clxxi.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

née suivante, le 10 novembre 461. ', saint Léon le Grand mourait et son corps vint reposer sous le portique de la basilique de Saint-Pierre.

Léon Ier fut le premier pape qui reçut la sépulture an seuil de la basilique de Saint-Pierre, là où un très grand nombre de ses successeurs viendraient le rejoindre. En 688, le pape Serge Ier lit ouvrir la tombe afin de transporter les restes dans l'intérieur de la basilique, où il lui érigea un autel, une statue, une épitaphe. La présence d'une statue semble ressortir des premiers mots de l'épitaphe : Hujus apostolici primum est hic corpus humatum. L'éloge est bref et rempli d'une mâle vigueur 2 :

Rugiil et pavida stupuerunt corda ferarum Pastorisque sui jussa sequuniur oves.

« II a rugi et les fauves ont senti leur cœur se glacer d'épouvante et les brebis suivent la voix de leur pasteur. » Le culte liturgique s'empare du pape Léon aussitôt après sa mort; son nom fut ajouté dès le ve ou le vie siècle au martyrologe hiéronymien. Il s'était révélé non seulement maître dans le gouvernement de l'Église, mais encore dans sa doctrine, et l'hérésie monophysite avait succombé sous les coups de son enseignement. Le pape s'était révélé le principal adversaire de l'erreur et son souvenir se conserva à l'égal de celui de ses grands rivaux : saint Athanase, saint Cyrille d'Alexandrie et saint Augustin.

Ses lettres et ses sermons sont vibrants de courage et sa parole autant que sa plume exprime la plénitude de sa fidélité à l'esprit du Christ. La rudesse de certaines apostrophes n'exclut pas le sentiment paternel et le pasteur des âmes se révèle en stimulant les auditeurs à la pratique des bonnes œuvres, à la prière, à l'aumône et aux œuvres de charité. La langue que parle ce grand pape est encore claire, précise, ce qui s'accorde parfois avec une élévation de pensée digne du sujet traité. Parfois on y relève des allusions à la vie morale qui ont leur prix au point de vue de l'histoire. Il s'élève contre ces chrétiens de nom, trop nombreux, qui croyaient suffisant de quitter le culte des idoles et d'offrir à la Trinité les hommages des princes dans les palais et des peuples dans les églises. « Non, dit-il, il faut, par vos œuvres, témoigner que vous êtes chrétiens 3. » Et encore il veille à la propagande monophysite que font à Rome des marchands alexandrins 4. Il gronde les Romains qui attribuent aux astres l'heureuse préservation de la ville, lors du séjour de Genséric s, il leur reproche la persistance de certaines pratiques manichéennes, comme l'inclination de la tête au soleil 6.

LIV. Genséric a Rome (455). — A la mort de Valentinien (16 ou 17 mars 455), assassiné à Rome dans sa 35e année pendant qu'il assistait aux courses de chars dans la voie Labicane, proche du mausolée d'Hélène (voir Diclionn., t. vi, à ce nom), Genséric,

1 On lit déjà la mention de sa mémoire à cette date dans le martyrologe hiéronymien. — ! Liber pontiftealis, édit. Duchesne, t. i, p. 379; De Rossi, Inscr. christ, urb. Rom., t. il, lre part., p. 56, 98. — * Serm., xxxvi, in Epiphanice solemnitate. — ' Serm., xcvi, 5111e traetatus contra heresim Euti/chetis. — B Serm., lxxxiv, in octavis apostolornm Pétri et Pauli, n. 2. — e Serm., xxvn, in natiuitate Domini, n. 4. — ' Procope, De bello vandalico, 1. I, c. v, édit. Bonn, p. 332; Théophanes, Chronoqr., ad ann. 447, édit. Bonn, p. 168. ■ — " Prosper Tiro, Chron., dans Auct. antiq., t. ix. p. 484, lign. 24. — » Idace, Chron., n. 162, ad ann. 455, ibid., t. xi, p. 27; Chroniea aallica, n. 623, dans ibid, t. ix, p. 663. — 10 Prosper Tiro, Chron., ad ann. 455, dans ibid., t. ix, p. 484, lign. 19. — u Prosper Tiro, Chron., dans ibid., t. ix, p. 484, lign. 20; Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 455, dans Auct. antiq., p. xi, p. 186. — '* Prosper Tiro, Cliron., n. 1375, ad ann. 455, dans Auct. antiq., t. ix, l>. 1X1, lign. 20; Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 455,

roi des Vandales, résolut de tenter une grande entreprise. Il rassembla les forces dont il disposait, réunit une flotte nombreuse et parut tout à coup à l'embouchure du Tibre '. Rome n'avait point d'armée dans ses murs et ne put s'opposer au débarquement ni opposer la moindre résistance s. Une émeute éclata 9 et chacun prenait la fuite suivant ses moyens "'. L'empereur Petronius Maximus fit de même u, mais il fut reconnu et massacré (31 mai 455) après soixantedix-sept jours de règne 12. Le surlendemain, 2 juin, Genséric entra dans Rome u et le pape Léon, suivi de tout le clergé, se porta à la rencontre du roi des Vandales dans l'espoir de renouveler le succès de son ambassade auprès d'Attila. Mais la situation était bien différente. Comme pour l'exécution d'un dessein formé entre eux et d'une alliance offensive, tous les barbares se soulevaient et étaient déjà en armes, et l'attitude des "Wisigoths paraissait si menaçante que Maximus avait dû entamer avec leur roi Théodoric des négociations qui n'avaient peut-être pas encore abouti à un résultat "■ Genséric n'avait donc pas à craindre, comme Attila, d'être pris à revers; il avait le temps de piller Rome, de la saccager et de se rembarquer avec son armée avant que personne put l'inquiéter Dans ces conditions, sa^it Léon ne peut obtenir rien de plus sinon de ne pas brûler la ville et de ne pas massacrer ses habitants ,s.

Durant quatorze jours, tous les quartiers de Rome furent pillés et dévastés méthodiquement. Les Vandales, collatéraux authentiques des Germains et déménageurs émérites eux aussi, emballèrent sur leurs chariots toutes les richesses à leur convenance arrachées aux monuments publics, aux temples, aux églises, aux palais I6. Les Vandales n'épargnèrent pas le Palatin. Ils le pillèrent, dit Procope, au point de n'y rien laisser. Le Capitole eut le même sort. Le temple de Jupiter était recouvert de bronze doré; cette toiture fut arrachée et emportée u ; un des navires vandales fut chargé de statues, il sombra en mer. Parmi les trésors emportés par les Vandales se trouvaient, dit-on, les dépouilles du temple de Jérusalem 18, l'arche sainte, la verge d'Aaron, l'urne d'or contenant la manne, les vêtements et les ornements sacerdotaux d'Aaron, le candélabre d'or aux sept branches.

Saint Léon survécut quelques années à ce désastre et mourut le 10 novembre 461.

LTn bas-relief de l'arc de Titus a rendu familier le défilé du vainqueur de Jérusalem conduisant au Capitole les dépouilles liturgiques de la ville sainte, déposées peut-être dans le temple de la Paix, d'où on les expédia à Carthage. A Rome, au vie siècle, on se flattait encore de posséder divers objets ayant fait partie du trésor du Temple. C'est, en effet, de cette époque que date l'histoire attribuée à Zacharie de Mitylène de Lesbos, contenant une description de Rome où il est parlé de « vingt-cinq statues d'airain de la famille

dans Ami. antiq., t. xi, p. 186. Prosper fixe le meurtre au 31 mai. — " Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 455, dans .4hc(. antiq., t. xr, p. 186. Rome fut donc prise par Genséric le 2 juin 455, et non le 15 juin comme on l'a cru et comme il résulterait des Fasti vindobonenses qui marquent la mort de Maximus au 12 juin. La date du 2 juin est confirmée par la Continuatio Hanniensis Prosperi, qui porte : Urbem... Gisiricus optinuil IV non. Julias, qu'il faut corriger en Junias. Cf. L. Schmidt, Geschichte dcr Wandalen, in-8, Leipzig, 1901, p. 80; [E.-F. Gautier. Genséric, roi des Vandales, Paris, 1932. p. 232-237]. — " Sidoine Apollinaire, Carm., vu, vs. 375-378, P. L., t. LVm, col. 688. — ls Prosper Tiro, Chron., n. 1375, ad ann. 455, dans .turf. ant., t. ix, p. 484; Chroniea ;/ci//ir<i, n. 623, dans ibid., t. ix, p. 663; Victor de Tonnenna, Chron., ad ann. 455, dans ibid., t. xi, p. 186. — " Théophane, Chronoqr., édit. Bonn, t. 1, p. 168. — ,: Procope, De bello vaiid., édit. Bonn, p. 332. — " Théophane, Chron., t. 1, p. 168.

ROME. 111STOIMK CIVILE ET PONTIFICALE

d'Abraham, de Sara et d'Agar, qu'après le siège de l'an 70, Vespasien transporta à Rome, ainsi que les portes de Jérusalem et d'autres objets de bronze ' ». Finissons-en avec ce sujet. Le temple de la Paix était une sorte de musée 2, qui subit un incendie en 191, fut restauré par Septime Sévère; frappé p'us tard par la foudre, il fut abandonné sans réparation. Le pillage qu'il souffrit du fait d'Alaric ensuite de Genséric, lui valut l'abandon et le délabrement. Le sort des objets du temple de Jérusalem et spécialement du chandelier à sept branches depuis leur transport en Afrique est mal connu 3. Au dire de Procope, ces souvenirs furent retrouvés par Bélisaire qui les expédia à Constantinople, d'où Justinien les envoya à l'une des églises chrétiennes de Jérusalem 4, où on en perd toute trace à partir de l'invasion arabe. Au Moyen Age, la basilique de Latran prétendit posséder le chandelier à sept branches, l'arche d'alliance et d'autres reliques judaïques d'une importance capitale, soi-disant envoyées par Constantin le Grand. Les Mirabilia 5 et Jean Diacre 6 se sont fait les interprètes de ces racontars '. Il est à peine besoin de remarquer que la liste authentique des dons de Constantin à la basilique de Latran 8 ne contient rien de semblable *.

Sous Genséric comme au temps d'Alaric, les églises furent saccagées, seules celles de Saint-Pierre et de Saint-Paul furent épargnées, peut-être aussi la basilique du Latran. Du moins sait-on que leur mobilier liturgique était encore assez important en vases de métal précieux après la catastrophe, puisque le pape Léon le Grand put retirer du trésor de ces trois basiliques des vases d'argent destinés à contenir le vin de l'oblation eucharistique, pour les faire fondre et transformer en vases de moindre module à partager entre les églises qui avaient perdu les leurs. Le Latran contribua, pour sa part, par six metritœ ou hydrise et les deux autres basiliques par deux seulement. Chacun des vases donnés par Constantin pesait cent livres d'argent 10.

Dans la basilique de Saint-Pierre se trouvait une grande pièce d'orfèvrerie en or offerte par Valentinien III et déposée sur la confession de l'Apôtre; on y voyait le Christ et les douze apôtres sous des arcades gemmées n. Ce morceau échappa à la rapacité des Vandales et il existait encore longtemps après, puisque le pape Hadrien Ier en parle comme existant encore dans une lettre à Charlemagne 12.

Il ne faut pas omettre de mentionner le nom d'une église incendiée par les Vandales, celle du martyr saint Hippolyte 13.

Vandalica rabies hanc ussil martyris uulam Quam Petrus anlistes cultu meliore novatum.

Des calculs minutieux placent le meurtre de Petronius Maximus le 12 juin 455, d'autres calculs au 31 mai; nous nous bornons à dire que Rome était libérée du pillage à la fin de juin pour la fête de saint Pierre et de saint Paul, ce que semble confirmer un sermon de saint Léon 14.

Le souvenir de cette quinzaine humiliante se conserva longtemps à* Rome et s'y incrusta en quelque façon dans la liturgie. L'Église romaine fit la mémoire

1 Michel le Syrien, Chronique, trad. Chabot, Paris, 1899.

— ' Nibby, Roma antica, t. n, p. 689 sq. — 3 H. Grisar, Hist. de Rome et des papes, trad. Ledos, t. i, p. 81. — ' Procope, De bello Vandalico, 1. II, c. ix. — 6 Mirabilia, édit. Parthey, 1869, p. 31. — 6 De Lateranensi basilica, c. il sq.

— ' Mabillon, Muséum Halicum, t. Il, p. 563 sq. — " Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 172 sq. — "H. Grisar, op. cit., t. i, p. 81. — 10 Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 239, note 5. — u Id., ibid., t. i, p. 235, note 8. — 11 Mansi, Concil. ampliss. coll., t. xm, col. 801. — 13 Cantarelli, Di un frammento, dans Bull, délia comm. di archeol.

annuelle de cet événement par une fête de réparation et d'actions de grâces, pendant l'octave de la Saint- Pierre. Mais la foule oublia vite, si vite que le pape saint Léon déplore ce manque de mémoire. « Combien peu parmi vous, dit-il aux Romains dans un sermon, sont venus ces jours-ci à la solennité qui, dans un autre temps, a réuni tout le peuple fidèle de Romel Cette constatation me remplit de tristesse et de crainte ! Cet oubli n'est-il pas une preuve que la verge de Dieu ne nous a pas été salutaire? Ou ne vous faut-il pas rendre grâces que la sévérité du châtiment ait été adoucie pour vous? Je rougis de le dire; et cependant je ne puis le taire : l'esprit du monde et le démon sont servis avec plus de zèle que les saints apôtres; les spectacles frivoles attirent à eux plus de peuple que les sanctuaires des martyrs. Sont-ce donc les jeux du cirque qui vous ont préservés de la mort par l'énée, n'est-ce pas plutôt l'intercession des saints? N'avionsnous pas mérité toute la colère de Dieu et cependant n'avons-nous pas été épargnés, mais seulement pour nous faire rentrer en nous-mêmes et demander pardon 16. »

LV. Œuvre monumentale de saint Léon le Grand. — Le développement du culte public entraînait l'accroissement des édifices à ce destinés, et leur décoration aussi riche que pouvait le permettre l'insécurité au sein de laquelle on vivait. Quelques œuvres monumentales conservent le nom du pape Léon le Grand et principalement les grandes basiliques de Saint-Pierre et de Saint-Paul. Au Vatican, le pape entreprit une restauration générale. La grandiose mosaïque qui orna le fronton de la basilique au-dessus des cinq entrées jusqu'au pontificat de Grégoire IX fut son œuvre; ce travail fut payé, au témoignage de l'inscription, par l'ex-préfet et consul ordinaire Marinien et par sa femme Anastasie. Cependant on en ignorait le sujet qui n'a été connu que depuis peu par un manuscrit de Farfa, aujourd'hui conservé au collège d'Eton (n. 124). On y voyait les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse, répartis par groupes de quatre, offrant des présents au Christ représenté dans la hauteur. Au-dessus d'eux on apercevait les symboles des quatre évangélistes, témoins et hérauts de la divinité du Christ 16.

Il est vraisemblable que la tribune ou abside de la basilique était demeurée sans mosaïque jusqu'à Léon le Grand et que celle qu'il fit poser remplaçait une décoration moins belle ". Il fit ajouter un cloître à la basilique et il établit des gardiens ou cubicularii auprès du tombeau de l'apôtre 18 (voir Dictionn., t. ni, col. 3166); il en établit également à la basilique de Saint-Paul sur la voie d'Ostie, au témoignage des inscriptions 19.

Deux grandes inscriptions ont gardé le souvenir des travaux exécutés à Saint-Paul-hors-les-Murs par ordre du pape. L'une d'elles se voit au bord inférieur de l'arc triomphal (voir Dictionn., t. vi, col. 261, fig. 4852). « La piété de Placidie » y « félicite le zèle du pontife Léon d'avoir fait resplendir l'éclat de l'œuvre paternelle. » Celle-ci est la reconstruction de la basilique commencée par Théodose le Grand, père de Placidie, de concert avec Valentinien 20 :

comunale, 1896, p. 67-76. — u Serm., lxxxiv, n. 1, P. L., t. liv, col. 433. — ls Id., ibid. — >6 H. Grisar, Die allé Peterskirche von Rom und ihre friihesten Ansichlen, dans Romische Quartalschrift, t. ix, 1895, p. 257 sq.; le même, Analecta romana, in-4°, Roma, 1899, t. i, p. 464 sq. — " Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 239, n. 66. — ls De Rossi, Roma sotlerranea, t. m, 1877, p. 531. — " Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 241, n. 14. — " De Rossi, Musaici cristiani, Arco di Plaeidia, et Inscr. christ, urb. Rom., t. n, 1" part., 1888, p. 68, 81, 98.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

PLACIDIAE PIA MENS OPERIS DECVS HOMNE PATERNI CAVDET PONTIFICIS STVDIO SPLENDERE LEONIS

Homne pour omne est une faute postérieure.

Le sujet de cette dernière mosaïque encore subsistante est analogue à celui de la mosaïque dont Léon Ier orna le fronton de Saint-Pierre. La composition est grandiose. Au centre, le buste du Christ bénissant, entouré d'un nimbe circulaire rayonnant; à droite et à gauche, les symboles des quatre évangélistes planant dans le ciel tandis que dans une région moins élevée du ciel les vingt-quatre vieillards de l'Apocalypse présentent leurs couronnes au Sauveur, tous inclinés, les mains ouvertes, dans l'attitude de la prière; un ange conduit chaque groupe de douze et adore avec eux. Au bas, à droite et a gauche, deux figures viriles, saint Pierre à droite de l'arc et saint Paul à gauche. Chacun d'eux tient un rouleau comme témoignage de sa doctrine et de sa confession.

L'inscription métrique placée au-dessus des deux apôtres et que le pape Léon y fit vraisemblablement mettre lui-même, a subi quelques changements par suite des restaurations dans le cours des temps. Pour saint Paul, on lisait, d'après les fragments recueillis par Ciampini et Margarini, interprétés par De Rossi :

Persequitur dum vasa Dei fit PAVLVS ET IPSE Vas (fi) DEI ELECTVM GENTIBVS et populis.

« Tandis que Paul persécute les vases de Dieu, luimême devient pour les Gentils et les nation un vase d'élection. » Pour saint Pierre on célébrait :

Ianiior hic cœli est fi DEI PETRA CVLMEN HONORIS Sedis apostolicse rectOR ET OMNE DECVS

le « portier » du royaume comme le « rocher établi par Dieu » et « l'ornement de la cour céleste ».

Cet arc triomphal a beaucoup souffert des restaurations, il a perdu son caractère primitif. Le Christ a été pourvu d'un bâton qu'il porte sur l'épaule, les deux anges ont également des bâtons, enfin saint Pierre a reçu des clefs et saint Paul un glaive, autant d'additions maladroites.

Les deux hexamètres en mosaïque placés au sommet de l'arc, relatant l'origine de toute la basilique, étaient à un autre endroit dans l'église primitive de Théodose, probablement sous la mosaïque de l'abside dont on ignore le sujet, la mosaïque actuelle ne datant que du xme siècle. Les deux hexamètres doivent se lire :

THEODOSIVS CEPIT PERFECIT ONORIVS AVLAM DOCTORIS MVNDI SACRATAM CORPORE PAVLI

« Théodose a commencé et Honorius achevé ce monument, sanctifié par le corps de Paul, le docteur du monde. »

On conserve dans le cloître de Saint-Paul une inscription de Léon le Grand qui garde le souvenir d'un autre grand travail exécuté par le pape dans la basilique. Il y est question de la restauration du toit de l'édifice, le toit primitif, d'après le Liber ponlificalis, ayant été détruit par la foudre. Dans le poème les constructeurs du monument adressent leurs louanges à Dieu tout d'abord qui, dans la ruine de la toiture, a épargné un plus grand malheur; puis, au pape, auteur de la reconstruction. Dans une seconde partie de l'inscription qui diffère de la première, même par la forme, Léon lui-même s'adresse avec reconnaissance aux architectes et leur retourne la

1 H. Grisar, Analecla Romana, t. r, p. 148, pi. i, n. 6. — * De Rossi, Inscr. christ, urb. Romœ, t. i, p. 366, n. 831 (ann. 471); Liber pontificatis, édit. Duchcsne, t. i, p. 253, n. 2. — 3 De Rossi, Inscript, christ, urb. Romw, t. u, lre part., 1888, p. 80; début : Perdiderat laticum longœva... — 4 Cf. L. Fortunati, Relazione ijenerale degli scaui e scopcrte fatte

louange : « C'est à toi, prêtre Félix, et à toi, lévite Adéodat, que revient la reconnaissance... ' >< Il est très vraisemblable que ce Félix est le père du futur pape Félix III, à la famille duquel appartenait Grégoire le Grand, qui se rattachait ainsi par ses ancêtres à Léon le Grand 2.

Une troisième inscription enfin qui portait le nom de Léon, se trouvait sur le canthare de l'atrium de Saint-Paul. Elle disait en beaux hexamètres que « Léon, le diligent pasteur », avait ramené à la fontaine l'eau que l'incurie en avait laissé perdre. Elle invitait les visiteurs du sanctuaire à se laver les mains dans la fontaine jaillissante, suivant la coutume religieuse 3.

En 1858, on exhuma aux environs de Rome une église construite par saint Léon. Le Liber pontificatis nous apprend que sous ce pontificat une vierge consacrée nommée Dimitriade fit élever dans son domaine situé sur la voie Latine, à trois mille de Rome, une basilique dédiée à Saint-Etienne. Ce monument fut retrouvé sous des monceaux de terre avec ses murailles reconnaissables, son plan, son ordonnance et maintes parties de la décoration primitive : colonnes, chapiteaux, cancels de marbre. Du narthex, on distingue trois vastes nefs séparées par des colonnades, la nef centrale se termine par une abside. Des portions irrégulières de murailles classiques témoignent qu'il s'agit bien d'une basilique construite sur l'emplacement d'un domaine rural de l'époque païenne. Devant l'emplacement du maître-autel, s'ouvre une sorte de confession, plus ancienne peut-être que l'église ellemême. L'atrium de cette église rurale était parsemé de fragments épars ayant appartenu à des sarcophages de marbre. Enfin on retrouva l'inscription dédicatoire en vers au nom de Démétriade Amnia appartenant à la gens Anicia et au nom du pape Léon l (voir Dictionn., t. xm, col. 1207-1210, fig. 9668).

LVI. Rome au ve siècle. — La catastrophe de l'année 410 eut un retentissement étendu jusqu'en Orient. Saint Jérôme jeta des exclamations qui peuvent donner la mesure de l'épouvante ressentie par tous ceux qui s'imaginaient Rome intangible, et on peut dire que tous en étaient là : Proh nefas, orbis lerrarum mit, in nobis peccata non ruunt. Urbs inclyta cl Romani imperii caput, non hausta est incendio. Nulla est regio, quœ non exules Romanos habeat. In cineres ac favitlas sacrie quondam Ecclesiœ conciderunt, et tamen studemus avaritiœ 5. Dans son Commentaire sur Ezéchiel, le même saint Jérôme disait encore : Postquam vero clarissimum terrarum omnium lumen exstinctum est, immo Romani imperii truncatum caput, et ut verius dicam, in una Urbe totus orbis intcriit 6. De cet événement, les païens tirèrent un grief contre le christianisme (voir Dictionn., t. i, col. 265-307), qui avait chassé les dieux protecteurs de la ville pour les remplacer par des apôtres et des martyrs inhabiles à la défendre. Ce reproche s'exprimait si bruyamment que saint Augustin ne croyait pouvoir se dispenser d'y répondre dans la Cité de Dieu et dans un de ses sermons. « Eh quoi, disait-il, les sanctuaires des martyrs qui doivent vous préparer au ciel, auraient dû servir à protéger vos théâtres, les théâtres de vos folies! Vraiment, saint Pierre est mort, ses reliques reposent à Rome à seule fin d'empêcher la ruine de vos théâtres! ' » C'était déplacer la question, mais le fait était là et nous avons vu par le pèlerin

lungo la Via Latina, Koma, 1859; Liber pontificatis, t. I, p. 531. [R. Viclliard, Recherches sur les origines de la Rome chrétienne, Maçon, 1941, p. 72, 81, 83, 93, 97, 188.] — « S.Jérôme, Kpist., cxxvm. 4, P. L., t. xx, col. 1099. — • S. Jérôme, Comment, in Ezech., P. L., t. xxv, col. 15. — ; S. Augustin, Serm., ccxcvi, 9 (10), P. L., t. xxxvin. col. 1357-58,

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

Prudence combien les monuments du paganisme avaient gardé une large place dans la ville.

Une conséquence du sac de Rome fut de faire place nette, ce qui permit la construction ou la reconstruction de nouveaux édifices chrétiens et y attira un nombre croissant de pèlerins (Voir Dictionn., t. xiv, au mot Pèlerinages). Pour ceux qui habitaient l'Italie, un voyage annuel à Rome tendait à devenir une habitude pieuse. Déjà, en 399, nous entendons saint Paulin de Noie dire à son ami Sévère qu'il s'est rendu à Rome pour la fête des apôtres; il y a passé dix jours, donnant toutes ses matinées à la visite des ^sanctuaires des apôtres et des martyrs : ante meridiem in votis noslris, quorum cura veneramus, per aposlolorum et martyrum sacras memorias consumentes 1. L'année suivante, même pèlerinage, cum sollemni consuetudine ad beatorum apostolorum natale venissemus 2. En 406, il est fidèle à son habitude et emmène avec lui un ami 3 et encore en 408 4.

La tragédie de 410 détourne pendant quelques années le courant de pèlerins, mais la confiance dans l'intercession des apôtres et des martyrs ramène clercs et fidèles. Vers 440, l'évêque de Côme, Amantius, rapporte des reliques des apôtres Pierre et Paul, probablement des eulogies. Vers le même temps, l'évêque d'Arles, saint Hilaire, se trouve dans la nécessité d'aller défendre devant le pape saint Léon les privilèges de son siège épiscopal, mais nous savons que dès son arrivée, il commença par la visite des sanctuaires des apôtres et des martyrs : apostolorum martyrumque incursu peraclo, après quoi il se rendit chez le pape. L'évêque de Spolète, Achille (402-418) fit élever dans sa ville une église en l'honneur de saint Pierre sur laquelle on posa cette inscription : « Ne croyez pas vous arrêter dans un sanctuaire vide, parce qu'il n'est pas la demeure du corps de l'apôtre; la grande Rome, il est vrai, possède son tombeau vénérable là où, pour le Christ, il souffrit et mourut; mais les tombeaux ne peuvent pas enfermer dans leurs parois les mérites des saints et les dalles qui recouvrent leurs corps ne sauraient retenir leur âme. Victorieuse du monde et de la mort, l'âme de Pierre s'est envolée aux deux dans le sein de Dieu; durant sa vie, il s'est donné au Christ; aussi est-ce au Christ que, martyr, il est allé tout entier. Dieu présente ses saints à tous les croyants pour que, par leur intercession, il puisse exaucer les prières et les supplications des fidèles 5. » N'y a-t-il pas là une arrière-pensée que l'hommage rendu à Rome peut l'être également à Spolète? C'est assez vraisemblable, mais les épithètes adressées à Rome et à l'apôtre montrent de quel prestige jouissaient la ville et le tombeau et de quelles précautions il fallait s'entourer pour insinuer qu'on pouvait trouver près de chez soi ce qu'on allait chercher très loin.

L'exportation (s'il est permis d'employer ce terme, seul exact cependant) des reliques de provenance romaine ne contribuait pas médiocrement à ajouter au prestige de la ville et à exciter la pieuse envie des pèlerins d'accéder jusqu'à la ville qui possédait ces précieux dépôts. Ainsi se poursuivait l'œuvre entreprise au siècle précédent par Constantin et par Damase. « Comme leurs prédécesseurs du ive siècle, les empereurs et les papes du ve se plaisent à embellir les sanctuaires des martyrs. Innocent Ier, dans les premières années du siècle, fait restaurer la basilique de Sainte-Agnès-hors-les-Murs 6. Après l'avoir emporté sur son compétiteur Eulalius, Boniface fit construire un oratoire sur le tombeau de sainte Félicité et de son

1 S. Paulin, Episl., xvn, P. L., t. lxi, col. 235. — ! Id., Epist., xx, P. L., t. lxi, col. 247. — 3 Id., Epist., xliii, P. L., t. lxi, col. 382. — 4 Id., Epist., xlv, P. L., t. lxi, col. 392. — 5 De Rossi, Inscr. christ, urb. Romse,

fils Silanus; dès ce jour, jusqu'au vme et même au ixe siècle, les pèlerins ne cessèrent de se porter dans ce sanctuaire. Célestin Ier fit exécuter des peintures dans la petite basilique de Saint-Sylvestre qui était l'oratoire cémétérial de la catacombe de Priscilla '; le pape Hadrien les cita dans sa lettre à Charlemagne sur le culte des images 8.

« Le pape Sixte III semble avoir eu une dévotion toute particulière pour saint Laurent; il renouvela sa confession dans sa basilique de la voie Tiburtine. Les grilles d'argent données par Constantin avaient probablement disparu dans le pillage de 410. Sixte III les remplaça, mais en les disposant sur un soubassement formé de dalles de porphyre. Aux colonnes torses que l'on voit dans les médailles de Gauclentianus et de Successa (voir Dictionn., t. i, col. 1826, fig. 492; col. 1825, fig. 491), il substitua des colonnes unies, également de porphyre. Ce sont sans doute ces colonnes qui soutiennent le ciborium du maître-autel actuel. Cet autel est revêtu de grandes plaques de porphyre qui doivent avoir été empruntées à la transenna de Sixte III. Enfin il plaça dans la confession une statue en argent de saint Laurent. De même que Boniface avait été enseveli auprès de sainte Félicité, dont il avait construit l'oratoire, et Célestin auprès de saint Sylvestre, dont il avait embelli la basilique, de même Sixte III choisit pour lieu de sépulture la confession de Saint-Laurent qu'il avait restaurée. Le Liber pontificalis nous apprend qu'il éleva aussi une basilique, toujours en l'honneur du saint archidiacre qui mourut à peu de jours d'intervalle du pape Sixte II, pour qui Sixte III semble avoir eu une dévotion particulière.

« Dans la crypte du cimetière de Calliste, où Sixte II reposait au milieu des papes du me siècle, on voit encore les traces des grandes plaques de marbre dont Sixte III l'avait fait revêtir. Il y avait fait graver les noms des pontifes martyrs, et

Horuni primus sanctus Xuslus.

« Saint Léon, qui succède à Sixte III témoigna la même sollicitude aux. sanctuaires des martyrs. Le Liber pontificalis nous dit qu'il fit construire la basilique cémétériale de saint Corneille près du cimetière de Calliste. Mais c'est surtout sur les basiliques des apôtres qu'il reporta tous ses soins. Il restaura la basilique de Saint-Pierre. Sur la façade, on lisait ces mots au milieu d'une ornementation de mosaïques :

Marinianus vir inl. ex pf prœt. et cons. ord. Cum Anastasia inl. fe. ejus devota vota Beatissimo Petro apostolo persolvit Quse precibus papx Leonis mei Provocata sunl aique perfecta.

« C'est donc saint Léon qui a été le promoteur de la restauration, c'est lui qui a provoqué les largesses du consul Marinianus; il nous suffit d'ailleurs de constater qu'au milieu du ve siècle on sentait le besoin d'embellir ce sanctuaire et qu'une famille consulaire était honorée de pouvoir s'en charger.

« Il en fut de même de la basilique de Saint-Paulhors-les-Murs; nous en avons les témoignages dans le Liber pontificalis, et dans plusieurs inscriptions qu'on peut voir encore. La foudre avait détruit le toit de la basilique; saint Léon s'empressa de la réparer et en confia le soin au prêtre Félix et au diacre Adéodat. Comme pour la restauration de Saint-Pierre, l'Église romaine fut grandement aidée pour celle de

t. il, 1888, p. 114. — 6 Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 222. — ' Ibid., t. i, p. 228 et p. 229, note 13. — " Liber pontificalis, édit. L. Duchesne, t. i, p. 230 et p. 231, note 5.

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Saint-Paul par une grauue laiiiille, la famille impériale elle-même. L'on peut lire encore aujourd'hui' sur l'arc triomphal, au milieu des mosaïques, plusieurs fois retouchées, mais dont l'origine remonte au ve siècle, cette inscription (Voir Dictionn., t. vi, col. 261, flg. 4852) :

Placidte pia mens operis aeeus liunuie paleriti Gaudel pontifias studio sptendere Leonis.

« Placidie se réjouit que par le zèle de Léon, la basilique puisse reprendre son ancienne splendeur »; elle ne nous dit pas qu'elle ait contribué à cette œuvre, mais nous pouvons le supposer à cause de la prédilection qu'a toujours témoignée à la basilique de Saint- Paul-hors-les-Murs la famille de Théodose. D'ailleurs, s'il en était autrement, on ne s'expliquerait guère cette inscription placée par ordre de Placidie sur l'arc triomphal, à la place la plus apparente de l'Église.

« Ainsi, au milieu au v« siècle, l'aristocratie romaine et les empereurs eux-mêmes unissaient leur zèle à celui des papes pour reparer et orner les sanctuaires des apôtres et des martyrs. Ce n'est plus aux thermes et aux lieux de réunions profanes que l'on prodigue les ressources de l'empire; ce n'est plus par des jeux ou des monuments de vanité que les grandes familles cherchent à montrer leur splendeur; c'est l'embellissement des basiliques qui est leur principal souci. N'est-ce pas la meilleure preuve de la transformation complète de Rome? Elle continue à apparaître de plus en plus comme la ville des apôtres et des martyrs.

« Les apôtres ont élevé Home à une telle gloire « qu'elle est devenue une nation sainte, un peuple élu, « une cité sacerdotale et royale et la tête du monde « grâce au siège de Pierre l. » C'est ainsi que saint Léon célèbre la nouvelle grandeur de Rome; ailleurs, parlant du peuple chrétien, de saint Pierre et de saint Paul, il nous les représente comme deux semences qui ont fait germer des milliers de martyrs et ceux-ci « saintement jaloux du triomphe des apôtres, entourent notre ville d'une ceinture de pourpre dont l'éclat brille de toutes parts s. » Telle est l'impression religieuse que Rome produisait dans le monde chrétien » 3.

LVII. Une prédiction accomplie. — Une légende ancienne voulait que Romulus observant le ciel sur le Palatin tandis que Rémus se livrait au même passetemps sur l'Aventin, aperçut à l'aube douze vautours tandis que son frère n'en vit que six. Un augure romain fort estimé, Vettius, en donna l'interprétation consignée dans un passage du livre XVIII des Antiquités de Varron et, d'après celui-ci, recueilli dans le De die natali de Censorinus. Varron disait donc tenir de Vettius le propos suivant : « Si ce que rapportent les historiens est vrai, au sujet des augures pris par Romulus lors de la fondation de Rome et des douze vautours, puisque le peuple romain a traversé sain et sauf une période de 120 ans, il atteindra une vieillesse de 1200 années 4. » Ainsi, Vettius voulait dire que chaque vautour signifiait un nombre d'années égal à dix ou à cent. Comme le peuple romain avait, depuis longtemps, dépassé 120 ans, la durée d'existence promise devait être de 1200 ans.

Tite Live, au début de son Histoire, calcule 70U ans écoulés depuis la fondation de Rome qui se trouve

1 S. Léon, Serm., r.xxxn, P. L., t. LTV, col. 422. — ! Ibid., col. 426. — » J. Guiraud, Rome, ville sainte au r» siècle, clans Rev. d'hist. et de litt. relig., t. ni, 1898, p. 55-70; et dans Congr. scient, internat, des calhol., Fribourg, 1897, 5« section, p. 106-117; [R. Vielliard, Recherches sur les origines de la Rome chrétienne, Mâcon, 1941.1 — 'Censorinus, De die natali, édit. Jahn, t. xvu, p. fil : (Juot aident sivcnla urhi Roniœ debeantur, dicere meam non est; sed, quid apud Varronem legerim, non lacebo, qui libro Antiquitatum

alors, dit-il, en pleine décadence B. Plorus, qui écrit vers la lin du règne de Trajan, compare la vie de l'Empire romain à celle d'un individu dont l'enfance a duré 250 ans, l'adolescence 250 ans, la virilité 200 ans, jusqu'au règne d'Auguste; alors commence une décrépitude de 150 ans heureusement interrompue | sous Trajan par un reverdissement dont il ne prévoit pas la durée.

A l'approche de l'échéance fatale de fâcheux symptômes se manifestent. Après la victoire remportée par Stilicon sur Alaric à Pollentia, en 403, Claudien renaît à l'espoir et compose un poème sur la guerre gétique dans lequel il décrit, en termes saisissants, les terreurs de Rome qui se croyait condamnée par le destin, mais que la valeur de Stilicon a sauvée 6 :

Uumnati fulo populi, virtute renati.

Un parlait de fuite, d'évacuation en Sardaigne ou en Corse, on s'inquiétait du vol des oiseaux, des prophéties consignées dans les livres fatidiques, et surtout d'un événement singulier. Un jour où l'empereur Honorius exerçait ses chevaux dans une plaine, deux loups attaquèrent son escorte qui les tua, mais on trouva dans leur ventre deux mains humaines; làdessus on se remit de plus belle à calculer le nombre des années de Rome qui, croyait-on, devait durer jusque vers le milieu du ve siècle. Le millième anniversaire de Rome avait été célébré solennellement sous le règne de Philippe l'Arabe, en 248, ce qui reportait la fondation de la ville à l'an 753 avant J.-C, date admise par Varron et par Cicéron, mais non par beaucoup d'autres qui préféraient la date 747, par conséquent six ans plus tard. Ceux des contemporains de Claudien qui partageaient cette manière de voir plaçaient donc la fin du douzième siècle en 454. Pour sa part Claudien n'en voulait rien croire mais il savait que son entourage s'en alarmait.

« En 456, dans son panégyrique de l'empereur Avitus, Sidoine Apollinaire fait deux fois allusion à l'augure de Romulus. La première fois, c'est Rome qui parle : « Que me présage, demande-t-elle, cet auspice toscan avec ses douze vautours? » (vs. 55) :

Ouid, rogo, bis seno mihi vultnre Tuscus aruspe.r Porlcndil ?

« Le second passage est plus intéressant : « Déjà les destins remplissaient presque les douze ailes de ton vautour — car tu connais, ô Rome, tu connais les épreuves qui t'attendent — lorsque l'eunuque insensé Placidus (Valentinien III, fils de Galla Placidia) immola Aetius » (vs. 358) :

Jean prope fata tui bissenas indturis alus ('omplebant — scis nnmque tuos, scis, Roma labores — Aetium Placidus mactaidt semivir aniens.

« Ce meurtre d'Aetius par Valentinien, qui priva Rome de son dernier grand général, se place le 21 septembre 454. Aetius fut frappé mortellement par l'empereur lui-même, à l'instigation de Petronius Maximus et de l'eunuque Héraclius; c'est pour cela peutêtre, ou par un souvenir de la Pharsale (VIII, 552), que Sidoine qualifie Valentinien de semivir, confondant à dessein l'empereur et son indigne conseiller.

« Ainsi Sidoine, écrivant en 456, dit que le nombre des années de Rome, annoncé par la prophétie des

duodevicesimo ail fuisse Vettium Romtv in augurio non ignobilem, ingenio magno, cuiois docto in disceptando purent, eum se audisse dicentem : Si ita esset, ut Iradidcrunl hislorici, <lc Rnmuti urbis condendie auguriis ac duodecim iiultnribus, quoniam ('XX annos incolumis prirlerisset populus Romanus, ad mille et ducenlos pervenitnr. — l Ire cœperint preecipites, donec ad herc tempora, quibus née vilia nostra née remédia pâli possurnus, pernentum est. — 6 Claudien, xxv, 43,

ROMK. HISTOIRE CIVILE ET IM) N 'II FIC A L l\

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douze vautours, était à peu près accompli en 454; d'autre part, nous avons la preuve que la mort d'Aetius, désastre pour le sénat romain et pour la cause nationale, parut, à beaucoup de contemporains, marquer la fin de l'empire. En efïet, dans la Chronique du comte Marcellin, rédigée vers 527, on lit à la date de 454 : Aetius magna Occidentalis reipublicse salus et régis Altilœ terror a Valeniiniano imperatore cum Boethio amico in palatio (rucidatur alque cum ipso Hesperium cecidil regnum nec hactenus valuit relevari l. L'année suivante, 455, Valentinien III périssait, assassiné à son tour; la prophétie de Didon mourante s'accomplissait a et le Vandale Genséric, parti de Carthage, prenait et saccageait Rome. Si Marcellin, qui note ces désastres en 455, place néanmoins la ruine de l'empire d'Occident en 454, un an avant la prise de Rome, il doit avoir pour cela quelque bonne raison. Or, nous avons montré que Claudien fait allusion à un calcul qui mettait en 404, juste cinquante ans plus tôt, la tin de la première moitié du douzième siècle de Rome. Sidoine, écrivant deux ans après 454, mentionne lui aussi la prophétie des vautours à propos de l'assassinat d'Aetius, et non à propos de la prise de Rome par Genséric, dont il parle également. Ces témoignages concordants semblent établir que beaucoup de Romains instruits, désespérés de la perte d'Aetius, observèrent que ce funeste événement coïncidait avec l'achèvement de l'an 1200 de la ville et s'inclinèrent devant l'arrêt du destin.

« Les modernes ont l'habitude de placer la ruine de l'empire d'Occident en 476, lorsque Romulus Augustule fut déposé par le chef des Hérules Odoacre. A cette date le comte Marcellin écrit dans sa Chronique ce qui suit : Hesperium Romanee gentis imperium... cum hoc Augustulo periil... Golhorum dehinc regibus Romam tenentibus 3. Ce passage est en contradiction avec celui emprunté plus haut au même chroniqueur; Marcellin doit donc avoir suivi et compilé deux sources différentes, dont l'une plaçait la ruine de l'empire en 454, l'autre en 476 seulement. La doctrine qui faisait tomber l'empire d'Occident en 476 est probablement due aux historiens gothiques, qui pouvaient ainsi présenter le royaume germanique d'Italie comme le successeur immédiat de l'empire romain ( Gothorum dehinc regibus Romam tenentibus) , sans allusion à l'usurpation d'Odoacre, 476-489, pendant laquelle, officiellement, l'Italie fut rattachée à l'empire d'Orient. En revanche, la date de 454 était, suivant toute apparence, celle que les Romains avaient acceptée, par la raison qu'elle semblait d'accord avec une vieille prophétie 4. »

LVIII. La fin de l'empire (455-476). — Quoique Rome eût été dépossédée de son prestige de capitale au profit de Milan et de Ravenne, elle n'y consentait pas et se satisfaisait à la vue d'un défilé d'ombres impériales dont les noms n'évoquent plus aucun souvenir. Après Petronius Maximus vient Flavius Msecilius Avitus, un auvergnat qui échange le diadème pour l'épiscopat et fait place, en 457, à Julius Valerius Majorianus dont ne tarde pas à se débarrasser le comte Ricimer 5, un Suève d'Espagne devenu patrice de Rome, pour proclamer, en 461, Libius

1 Chronica Minora, dans Monurn. Germ. hist., édit. Mommsen, t. n, p. 86. — 2 C'est à quoi semble avoir songé Sidoine, Paneg. Avili, vs. 445, 449. — a Chronica Minora, t. il, p. 91. — 'S. Reinach, Une prédiction accomplie, dans Cultes, mythes et religions, in-8°, Paris, 1908, t. m, p. 302- 307; [hypothèse reprise par J. Hubaux, Les grands mythes de Rome, Paris, 1945; mais cf. contra, H.-I. Marrou, dans Revue des études latines, 1946, p. 370-3721. — 6 Procope, De bello Vandalico, 1. I, c. vu, — 6 Marcellin (le comte), Chronique, ad ann. 476, dans Monum. Germ, hist., Auc-

Severus, en attendant de prendre, en 465, le pouvoir pour lui-même. Mais il lui fallut subir la volonté de l'empereur d'Orient Léon qui expédia en Occident un empereur à sa façon nommé Anthemius. Il ne fit d'ailleurs que passer et fut remplacé, en 472, par Flavius Anicius Olybrius, un Romain cette fois. Mais Anthemius voulut se maintenir à Rome et Ricimer entreprit le blocus et le siège de la ville. La peste et la famine se firent, dans Rome assiégée, les alliés du Suève qui campait sous les murs de la ville dont il s'empara le 11 juillet 472 et qu'il abandonna au pillage de son armée.

Olybrius y gagna le titre d'empereur qu'il porta peu de mois caria peste l'enleva dans le courant de l'année. Ricimer était honni du peuple qui, pour assez mauvais catholique qu'il fût, lui reprochait son arianisme; il fit bâtir l'église Sainte-Agathe-des-Goths dont la dédicace portait son nom (voir Dictionn., t. i, col. 2820).

A Olybrius succéda Glycerius dont on fit un évêque de Salone, en Dalmatie; ensuite vint Julius Nepos qui ne compte pour rien, enfin on met à sa place Romulus Augustule dont les deux noms évoquaient l'origine légendaire de Rome et le début de sa période historique la plus éclatante; l'enfant, comme s'il eût été accablé sous ces souvenirs, végéta quelque temps sous la tutelle de son père, Oreste. Lorsque celui-ci eût été décapité par l'ordre d'Odoacre, l'enfant abdiqua et fut envoyé dans la villa Lucullienne près de Naples, en 476 ". Il avait été le dernier titulaire de l'empire d'Occident dont il n'est plus question désormais jusqu'au jour de Noël de l'an 800.

LIX. La légende et l'histoire. — L'homme croit ce qu'il désire; s'il ne se trompe pas toujours, parfois il exagère. Les apocalypses juives du ne siècle n'avaient ni pardonné ni oublié les horreurs accomplies sous Titus et sous Hadrien à Jérusalem et prophétisaient pareil sort à la ville de Rome. Au me siècle, c'était le tour des oracles sibyllins qui clamaient : « Malheur, malheur à toi; tu t'assiéras, veuve de ton peuple, au bord du rivage; dans tes temples, les jeunes filles n'entretiendront plus le feu qui brûlait toujours; tes autels n'auront plus de sacrifices. Tu baisseras la tête, superbe Rome; tes richesses périront; les loups et les renards habiteront tes ruines; tu seras déserte et comme si tu n'avais jamais été. » Ces pronostics pouvaient faire sourire les contemporains d'Alexandre Sévère ou ceux de Dioclétien; ils avaient eu un commencement de réalisation dès le règne du successeur de Théodose, mais l'exagération des auteurs du ve siècle demande ici à être ramenée à la réalité. Saint Augustin écrit que Interea Roma Gothorum irruptione agent ium sub rege Alarico atque impetu magnée cladis eversa est, cujus eversionem deorum falsorum mullorumque cultores quos usitato nomine Paganos vocamus in christianam religionem referre conantes, solito acerbius et amarius Deum verum blasphemare cœperunt 7. Et saint Jérôme va plus fort ; d'après lui « la métropole fameuse, la capitale de l'empire romain a été détruite par un seul incendie >> 8. On trouve les mêmes exagérations chez Socrate ' et chez Philostorge 10 qui représentent Rome comme un monceau de ruines fumantes. Paul Orose compare le

tores anliqui, édit. Mommsen, t. Il, p. 91 : Hesperium Romanœ gentis imperium, quod seplingenlesimo nono urbis conditœ anno primus augustorum Oclavianus Augustus lenere cœpit, cum hoc Augustulo periit, anno decessorum regni imperatorum quingentesimo vigesimo secumlo, Gothorum dehinc regibus Romam tenentibus. — ' S. Augustin, Rétractations, II, 43, 1, P. L., t. xxxn, col. 647. — " S. Jérôme, Epist., cxxvm, ad Gaudentium, P. L., t. xxn, col. 1099; cf. Epist., cvn, ad Lœtam, col. 867. — 9 Socrate, Hist. eccles., 1. XII, c. x. — 10 Philostorge, Hist. eccles., 1. XII, c. m.

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sac des Goths à celui des Gaulois, parle des poutres de bronze des édifices rompues par le feu, des murailles écroulées, des statues des idoles fondues ou calcinées et de la foudre qui frappe ce que les barbares ont épargné '. Cela dit, le même Paul Orose met une sourdine à ses lamentations : Facto quidem aliquantarum œdium incendio, sed ne lanto quidem, quantum septingentesimo conditionis ejus anno casus effecerat '-.

L'histoire est loin de confirmer ces indications et il est plus assuré de s'en tenir à ce qu'elle nous apprend.

La prise de Rome par Alaric, qui causa une si grande émotion dans tout l'empire, fut suivie du pillage, mais il ne dura que trois jours (24-27 août 410). Entré par la porte Salaire, le vainqueur dut allumer quelques incendies dans cette région de la ville, mais ce fut surtout un déménagement, dont on prendra une certaine idée en disant que, quatre ans plus tard, à l'occasion de son mariage avec Ataulphe, Galla Placidia reçut cent coupes d'or ciselées prises lors du pillage, que lui offrirent cinquante jeunes gens goths vêtus de robes de soie provenant également du sac de Rome.

Le séjour de Genséric fut un peu plus prolongé, afin sans doute de permettre un enlèvement plus méthodique. Ce fut, comme on dit, de l'ouvrage soigné. Dans le palais d'Eudoxie, la veuve de Valentinien III, tout le mobilier disparut, jusqu'aux ustensiles de cuivre et de terre (455). En 472, Ricimer ne trouva que des restes. Mais, somme toute, la ville était presque intacte. Sidoine Apollinaire, gendre de l'empereur Avitus, peut encore vanter les théâtres, les amphithéâtres, les gymnases; il décrit au Capitole un marché fort animé où on mettait en vente des tissus, des gemmes, des curiosités venues de partout ; des changeurs avaient leurs boutiques à l'entour. Cassiodore, consul sous Théodoric (514), ensuite secrétaire de ce roi barbare, parle de statues équestres de marbre et de bronze, de fontaines nombreuses, des aqueducs, du cirque Maxime avec ses obélisques, de la Voie Sacrée avec ses éléphants de bronze déjà chancelants de vieillesse 3, du forum de Trajan qui surprenait par sa magnificence. Seul, le théâtre de Pompée, le plus vaste de tous et qui pouvait contenir quarante-mille spectateurs, commençait à s'écrouler faute d'entretien. Sous les portiques du forum de Trajan, il était encore de mode de venir faire des lectures poétiques à la foule.

Vers le même temps, en 552, Procope énumère les beautés dont il eut le spectacle : statues de Phidias et de Lysippe, génisse de Myron, Etephas Herbarius, proche du Capitole, forum de la Paix presque intact.

Les deux sièges par Vitigès, en 537, et par Totila, en 546, entraînèrent de graves destructions. En 537, les Goths coupèrent les aqueducs; en 546, le pillage fut général, il s'y joignit l'incendie de quelques maisons dans le quartier du Transtévère, pauvre en édifices, ce qui restreignit le dommage. Les Goths n'abattirent pas de maisons ni d'édifices et on parla d'un incendie allumé par ordre de Totila; en réalité il n'en fut rien. nous avons eu déjà l'occasion de dire que ce roi barbare limita ses rigueurs à l'expulsion de la population.

C'est pourquoi Rome s'obstinait à conserver une partie de ses richesses et son titre de Aurea. Ce ne fut pas un barbare qui imposa le pillage de l'année 663, mais un empereur, Constant II dit Pogonat, qui pro-

1 Historiarum udi>. Paqanos, 1. II, c. xix, n. 143; 1. VIT, c. xxxtx, n. 175, P. L., t. xxxi, col. 795, 1164. — ■ Pau] Orose, op. cit., 1. VII, c. xxxix, n. 175, P. L., t. xxxi, col. 1164. — 3 Cassiodore, Variée, 1. X, epist. xxx : Relationis vestre tenore comperimus in via sacra, quant muliis supcrslitionibus dicavit antiquos elephantos wneos vicina omnimodis ruina tilubare, et qui soient in carnali substantiel

fita d'un séjour à Rome pour présider à l'emballage d'une grande quantité d'œuvres d'art qui prirent le chemin de Constantinople.

Rappelons encore le siège par Astolphe, roi des Lombards, en 755; l'invasion des Sarrasins, en 846, qui dévastèrent et pillèrent la campagne romaine, mirent à sac la basilique de Saint-Pierre, mais durent s'arrêter devant les portes de Rome; enfin, en 896, l'empereur Arnolphe s'empara de vive force de la cité Léonine, mais échoua devant le reste de l'enceinte. Après tant d'assauts et de sacs, Rome, du moins dans ses monuments, n'avait que relativement peu souffert. Les Normands et les Sarrasins de Robert Guiscard venus au secours de Grégoire VII, en 1084, se montrèrent plus redoutables; ils incendièrent tout le quartier qui s'étendait entre le Latran et le Capitole, firent de la région du Celius une sorte de désert et réduisirent en cendres plusieurs églises. Ces dernières catastrophes nous font dépasser de quelques siècles l'époque qui nous occupe, mais il est impossible de dresser une statistique comparative des dégâts. Bornons-nous à cette constatation. En 1106, un archevêque de Tours vient visiter Rome et ne peut retenir sa surprise devant la quantité de vestiges encore subsistants de l'ancienne Rome. « Il en subsiste encore tant, dit-il, et tant sont par terre que ce qui reste ne saurait être détruit ni ce qui est par terre reconstruit. » On pourrait redire la même chose de nos jours à la vue de cet énorme entassement de débris de toute nature qui couvrait le mont Palatin, sous les voûtes massives du Colisée, dans le vaste espace des thermes d'Antonin, parmi les longs couloirs et les hautes salles de la Maison dorée de Néron et des thermes de Trajan. Cependant, à la pensée de l'ensemble monumental sous Dioclétien, Théodose, Odoacre et Théodoric, on s'étonne du peu qui en reste. Rome comptait alors environ onze forums, dix basiliques, quatorze thermes, deux amphithéâtres, deux cirques, quinze nymphées, vingt-sept bibliothèques publiques, cinq naumachies, trente-six arcs de triomphe, plus de mille fontaines publiques, deux colosses '. L'immense enceinte d'Aurélien avait comme englouti sur tout son parcours une multitude d'édifices.

Dans l'énumération des monuments de Rome de Publius Victor, qui vivait au ive siècle, il est parlé de : deux amphithéâtres, deux colosses, deux marchés, trois théâtres, cinq naumachies, cinq nymphées, vingt-deux chevaux de bronze doré, quarante-quatre chevaux d'ivoire, trente-quatre chevaux de marbre.

Dans le Curiosum L'rbis, de : onze forums, dix basiliques, dix thermes.

Dans les Mirabilia, de : vingt-cinq chevaux dorés, quatre-vingt chevaux d'or, soixante-quatorze chevaux d'ivoire.

Le poète Claudien décrivait Rome en ces termes à l'occasion du 6e consulat d'Honorius : « Voyez le mont Palatin; ... il n'y a pas de colline qui puisse mieux révéler la grandeur et l'étendue du pouvoir des empereurs. Le palais, de son faite sublime, domine la tribune; des temples nombreux l'entourent; un cercle d'immortels veille à sa garde; on aime à voir à ses pieds le sanctuaire de Jupiter, les géants suspendus à la roche Tarpéienne, les portes ciselées du Capitole, nos aigles fendant la nue, les demeures des

supra millenos annos oivere, qccasum videantur proximum in simulacris mris sustinere : bis providentia vestra — il s'adresso au préfet de la ville — reddi faciat propriam lonqevitatem uncis ferreis hiantia membra solidando : alrum quoque dernissam subdito paricte corrobore! ne illa magnitudo mirabilis solvatur turpiter in ruinam. — ■ R. I.anciani. Suite oicende edilizie ili Roma, in-8°, Homa. 1S7S, p. 31.

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dieux se pressant dans les airs. Les colonnes tapissées de l'airain d'innombrables vaisseaux, des édifices appuyés sur des monts ajoutés de la main de l'homme à l'ouvrage de la nature, et des arcs de triomphe chargés d'abondantes dépouilles; mais l'éclat des métaux éblouit les regards et l'or partout répandu les affaiblit et les fatigue l. »

Or, de la plupart de ces monuments il n'est rien resté. A peine peut-on fixer l'emplacement des temples capitolins; il ne subsiste presque rien du Cirque Maxime qui était immense; de même, le stade qui occupait l'emplacement de la place Navona actuelle et lui a donné sa forme a disparu sans laisser de traces; il contenait 30 000 spectateurs, de même le cirque Flaminius, le théâtre de Balbus, l'Odéon de Monte Giordano; de même l'admirable ensemble de monuments construits par Pompée. Près du Panthéon d'Agrippa, sur les bords d'une pièce d'eau, se dressait un portique appelé Eventus bonus; il mesurait cent mètres de long, ses colonnes mesuraient 15 mètres de haut et leurs chapiteaux 4 mètres de côté. On n'en a retrouvé que de rares fragments.

LX. Conservation des monuments de Rome. — A la place d'un empereur, Rome eut un roi et ce titre fut porté par le barbare Odoacre, acclamé par l'armée et par le sénat. Nonobstant son règne de treize années il ne réussit pas à créer un État et l'empereur d'Orient étendit non plus son pouvoir, mais son prestige jusqu'à Rome. Somme toute, on avait fait l'économie d'un titulaire sur deux, et Odoacre s'y prêtait. On le voyait nommer les consuls d'Occident et pratiquer tous les usages de l'administration romaine. Par l'effet d'une sorte de pudeur, il s'intitulait « roi » sans autre précision et remplissait tous les services d'un fonctionnaire de haut rang. Soit scrupule, soit dédain, il ne se parait pas des insignes impériaux qu'il renvoya à Constantinople; il porta la modestie ou l'indifférence jusqu'à dater les années non d'après son règne, mais d'après les consuls; enfin ce fut avec sa permission qu'on érigea dans Rome des statues de l'empereur Zenon.

Nous avons relevé les côtés faibles de la population romaine, mais il n'est que juste de dire que sa foi était robuste, encore que sa piété fut vacillante. Obéir à un roi arien lui était une humiliation; et celui-ci devait user de plus de ménagements que ne l'avaient fait beaucoup d'empereurs chrétiens ou réputés tels. Ni Alaric ni Genséric ne s'étaient attardés dans Rome, ils l'avaient pillée, Odoacre les imita, il détruisit peu, brûla sans doute quelques palais, mais non d'une manière systématique et avec méthode. Démolir est une sorte de science et les barbares trouvaient plus lucratif et plus rapide de garnir leurs poches et leurs fourgons. D'ailleurs, leur ignorance comme bâtisseurs les obligeait à négliger les monuments qui, laissés sans réparations, se lézardaient, se désagrégeaient sous l'action des éléments -. Dès le milieu du vie siècle, le fait était reconnu et saint Benoît disait : Roma a gentibus non exterminabitur 3. Les Romains eux-mêmes s'en chargeaient; leurs monuments, palais, théâtres, temples, etc., étaient exploités comme des carrières pour fournir les matériaux nécessaires à de nouvelles constructions* mais tout cela n'allait pas jusqu'à la destruction à ras du sol d'une ville couverte et même encombrée de monuments.

1 Trad. Nisard, Paris, 1837, p. 662. — 2 Dès le xvie siècle, Pierre-Ange Bargacus attire l'attention sur les vrais auteurs de la destruction des monuments de Rome : De privatorum publicorumque œdificiorum urbis Romœ eversoribus epistola, in-4°, Florentiae, 1589, p. 41 : absolutis Gothis ac Vandalis; il fait valoir que saint Grégoire le Grand parle de la dis-

Au vie sièle, Procope atteste le souci que conservent les Romains pour le passé monumental de leur ville : « Je ne connais pas de cité, écrit-il, qui ait autant de soin que Rome pour conserver son antique parure. Quoiqu'elle ait eu tant à souffrir des barbares, elle a cependant sauvé et maintenu ses édifices; elle montre des quantités de ces chefs-d'œuvre, si solidement construits, que ni la vétusté ni le manque de soins ne peuvent les endommager. On trouve encore dans la ville des monuments témoins des premières origines » 4.

Ce qui subsistait de l'ancienne administration, laquelle ne disparut pas en un moment, veillait à l'application des anciens édits impériaux. Son principal représentant était le préfet de la ville, nommé par l'empereur, et le plus haut fonctionnaire de Rome 5. Dans l'ordre de la hiérarchie venaient après lui, dans la liste officielle du Bas-Empire, la notitia dignitatum (voir Dictionn., t. xn, à ce mot) : un curator operum maximorum et un curator operum publicorum; un curator statuarum, un cornes formarum chargé du service des aqueducs, un cornes riparum et alvei Tiberis et cloacarum, pour le Tibre et les égouts; puis encore un consularis aquarum, un cornes portus et un centenarius porlus; enfin, pour les magasins du Tibre, un curator horreorum Galbanorum, etc., sans oublier le tribunus rerum nitentium, chef du service d'hygiène.

D'après ce qu'on vient de lire, on voit que Rome possédait un personnel important pour les services de voirie et de tout ce qu'on nomme aujourd'hui édilité ou urbanisme. Il est vrai, comme nous l'.avons déjà relevé, qu'on ne se privait pas de faire contribuer les anciens édifices à l'embellissement des nouveaux, mais l'exemple, ou plutôt l'abus, remontait assez haut en arrière. En 1874, on trouva, près de l'église des Saints-Pierre-et-Marcellin, des bains établis sous Dioctétien, comme le prouvent les estampilles de briques, dans les fondations desquels on découvrit en peu de temps quatre-vingt-quinze statues, bustes, tambours de colonnes, vases et sculptures 6. La précipitation apportée par Constantin à la construction de ses vastes basiliques causa de graves dommages à de nombreux bâtiments qu'on dévalisa de leur plus beaux morceaux. Sur l'arc de triomphe de Constantin on distingue sans peine les apports de divers monuments, ici des morceaux de sculpture excellente tirés d'un arc de Trajan, là des pièces lourdes et maladroites. Quand Clément XII, pour réparer l'arc de Constantin (voir Dictionn., t. v, col. 2037-2063, flg. 4603), fit prendre les marbres nécessaires à la majestueuse basilique d'Antonin le Pieux sur la place di Pietra, il ne fit qu'ajouter un chapitre à l'histoire du martyre des monuments.

Depuis des siècles, ceux-ci avaient eu à souffrir de façon si notoire que nous lisons dans le Code Théodosien un titre : De operibus publicis 7 et dans le Code Justinien un titre : De operibus privatis 8 portant défense d'embellir les monuments nouveaux à l'aide des antiques constructions publiques. Nous lisons ceci dans une loi des empereurs Valens, Gratien et Valentinien, en l'année 376 : « Que celui qui veut élever dans la ville un nouveau monument, se procure ses matériaux; qu'on ne cherche pas à prendre ce qu'on a à portée, que l'on ne creuse pas les fondations de monuments remarquables; qu'on ne fasse pas revivre les pierres empruntées aux bâtiments de

parition des édifices et il n'en rend pas responsables les barbares. Cf. S. Grégoire, Homil., xvm, in Ezechielem. — 3 S. Grégoire le Grand, Dialogi, 1. II, c. xv. — 4 Procope, De bello gothico, 1. IV, c. xxn. — 5 Mommsen, Staatsrecht, t. Il, 1887, p. 1069. — " R. Lanciani, Vicende edilizie, p. 40. — ' Code Théodosien, XV, n. — 8 Code Justinien, VIII, x.

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l'État; qu'on ne s'approprie pas des marbres en détériorant des monuments publics l. » La même loi interdit l'érection de nouveaux monuments sans nécessité ou sans cause. « Que nul préfet et nul autre des plus hauts fonctionnaires n'élève aucun nouveau monument dans l'illustre ville de Rome, que l'on apporte plutôt tous ses soins à la restauration des anciens. »

Une loi imprévoyante d'Honorius ouvrit la porte aux abus qu'elle voulait interdire. Elle prescrivait la conservation des temples païens à moins que leur état de vétusté en fît un danger pour les citoyens, ou que leur insignifiance artistique n'intéressât point la beauté de la ville ou qu'ils ne rendissent aucun service. On ne tarda pas à s'apercevoir à quelles démolitions entraînait le prétexte du délabrement, de l'inutilité ou de la laideur des monuments. Il ne fallut rien moins qu'un édit de l'éphémère empereur Majorien pour mettre fin aux déprédations inspirées par la loi d'Honorius 2. Cet édit montre où prit naissance la véritable destruction de Rome qu'on imputa par la suite des temps aux barbares. De la volonté ou de l'assentiment de l'autorité, dit-il, et il en fait la remarque avec horreur, des monuments publics furent détruits çà et là. On porte la main sur le magnifique héritage de l'antiquité, sous prétexte qu'il faut des pierres pour les réparations, et c'est aux dépens du grand qu'on répare le petit : déjà l'on commence, et, à la vérité, avec la permission de l'administration urbaine, à élever même des maisons privées en faisant main-basse sur les matériaux des édifices publics. C'est pourquoi chacun désormais se gardera de porter une main sacrilège sur les temples et les autres monuments. Quiconque parmi les plus hauts fonctionnaires en accordera la permission, sera puni d'une amende de 50 livres d'or; que si un employé subalterne (apparitores et numerarii) coopère à cette œuvre, il subira la flagellation, on lui coupera les mains coupables d'avoir outragé l'héritage de l'antiquité. Un châtiment si sévère n'aura peut-être été appliqué qu'exceptionnellement ou jamais, mais ce que nous devons en retenir c'est ce passage qui inculpe l'administration, auteur de tout le mal : per gratiam judicum in urbe positorum et urbani officii suggestione.

Cette loi de Majorien, en 458, oblige les particuliers qui se sont appropriés les bâtiments officiels d'avoir à en sortir et interdit pour l'avenir de nouveaux abandons. S'il arrive qu'un monument doit être démoli pour un motif valable, l'affaire sera portée au Sénat, celui-ci fera son rapport à l'empereur à qui appartient la décision. Ainsi entendait-il défendre et protéger l'éclat monumental de l'ancienne Rome.

L'impression de cette splendeur paraissait de nature à frapper même des hommes comme le roi goth Totila à qui Bélisaire écrivait : « Bien des siècles ont contribué à l'éclat de beauté dans laquelle tu la vois resplendir à présent; beaucoup d'empereurs et les meilleurs architectes et artistes du monde ont consacré bien du temps aux œuvres qu'elle renferme. Rome demeure ainsi un monument de toute l'habileté et de tout le génie de l'antiquité 3. »

De cette mosaïque de citations on est en droit de conclure qu'il est permis de ne leur donner qu'une créance restreinte. Leurs auteurs ont trop accordé à l'imagination. Après les pillages et les déménagements de 410, de 455, de 472, Cassiodore s'extasie devant les magnificences de Rome. « Les Anciens,

1 Code Tbéodosien, XV, i, 19. — * Legum novellarum dini Maioriani augusti, liber IV, de œdificiis publias, tit. 6; cf. Godefroy, Codex Theodosianus, t. VI, p. 154; p. 155, note /. — 3 Procope, De bello Gothico, I. III, c. xxn. — a Cassidore, Variée, 1. VII, c. xv, P. L., t. i.xix,

dit-il, ont compté sept merveilles du monde, mais elles sont surpassées par les œuvres surprenantes qu'offre cette ville. On peut dire en vérité que Rome est une merveille 4. » Il recommande la « merveilleuse forêt de monuments » dont les murs reposent sur de sveltes colonnes qui semblent fondues de cire molle, si belle est leur symétrie, si délicates sont leurs cannelures. Le sol de la ville la fait ressembler à une population de statues. « La vie dont sont animées ces images de pierre et de bronze les ferait prendre pour des hommes réels ..., puis viennent les troupes des coursiers en pierre et en bronze » 5, bref on s'aperçoit qu'il faut croire quelque chose mais assez peu de chose dans les malédictions truculentes et dans les descriptions rutilantes que les anciens nous ont transmises.

LXI. Persistance de la vie antique. — Vers cette période du vc au vie siècle, Rome est témoin d'usages et de pratiques qui ne consentent pas à disparaître. Les Romains qui se disent tels et ceux qui croient mériter ce titre conservent les formes de la vie sociale d'autrefois et la plus indispensable est la fréquentation des thermes; toutefois les chrétiens répugnent à se montrer dans ces lieux où n'est pas respectée la pudeur chrétienne, et aux thermes publics ils préfèrent les bains privés; mais nudité mise à part, les thermes retrouvent une large portion de leur clientèle dans les salles que leur fraîcheur a fait aménager en lieux de réunion. Car c'est, comme par le passé, une existence qui s'écoule à faire peu, le moins possible. La vie consiste à éluder ce qui est dur et pénible, à rechercher tout ce qui est facile; voilà pourquoi le cirque, ses jeux, ses couleurs, passionnent la population chrétienne autant que par le passé la population païenne; voilà pourquoi aussi les distributions de pain sont aussi fréquentes et leur annonce aussi impérieurement réclamée qu'autrefois. L'annonne reste un office capital; il dispense le Romain de tout travail.

La vie oflicielle conserve ses pratiques anciennes. Le Sénat n'est plus qu'une ombre, mais encore vénérable, et qui s'évertue à conserver les méthodes du passé. Ses décrets sont gravés sur le marbre ou sur le métal au Capitole ou bien sur les antiques rostres '. Quant aux édits du préfet de la ville on les pouvait lire, également gravés sur le marbre, dans le portique des thermes de Trajan dans la région de Saint-Pierreès-liens. Au contraire, c'est au Vatican, dans l'atrium de Saint-Pierre et dans celui de plusieurs autres églises. que le roi goth Athaluric fait placer un édit gravé sur le marbre concernant les clercs.

Les vêtements se conservent comme les usages; la magistrature et la noblesse s'y attachent dans l'exercice de leurs fonctions officielles, mais le vêtement de ville s'arrange des modes venues de Byzance et du pantalon que portent les barbares. La tunique talaire, c'est-à-dire tombant jusqu'aux pieds, la tunique à manches, la dalmatique sont d'un usage courant; la toge et, pour les femmes, la stole, tendent de plus en plus à faire place à la planeia qui ne diffère presque pas de la chasuble liturgique. Les sénateurs siègent dans les séances officielles vêtus d'une toge spéciale qui est également d'usage à la cour où on usa .nissi de la chlamyde.

Les préfets de la ville portent la toge bordée ou vesLis romulea, les consuls revêtent la loga picta et dans l'exercice devenu presque dérisoire de leurs fonctions, ils portent encore le bâton avec l'aigle ou

col. 719. — s Id., ibid., 1. VII, c. xm, P. L., t. i.xix. col. 717. — • [K. Stein, La disparition du Sénat de Rome à la fin du VI' siècle, dans Bulletin de la classe des Lettres île l'Académie de BeUiique, xxv, 1939, p. 308- 322.1

2 (if, 7

ROME, il is'i'oi h k CIVILK i.t l'ox'ii lie \ 1,1;

la croix sur la pointe ; leurs pieds chaussent des souliers brodés d'or. Ils montent une chaise curule sur les hauts degrés d'une espèce de tréteau et ne se déplacent que précédés des licteurs avec les faisceaux.

LXII. Causes de destruction. -- A partir du ve siècle, faute d'argent, on laissa sans entretien les palais et les temples; les vastes constructions du Palatin s'effondrèrent peu à peu, rendant la demeure en partie inhabitable. C'était l'action du temps, elle se trouva aggravée par diverses circonstances.

Mentionnons d'abord les tremblements de terre, ceux de 407, de 801 et de 1349 qui furent désastreux, et d'autres en 442. 48fi, 801, 1044 (?)... 1255. Celui de 407 dura huit jours et renversa, dit-on, plusieurs monuments; celui de mai 801 entraîna l'écroulement de la couverture de l'église Saint-Pierre.

Les inondations ne furent pas moins fréquentes ni moins funestes. Ces eaux du Tibre venaient saper les fondations des édifices situés dans les parties basses de la ville; en 554, le quartier du Champ de Mars fut entièrement submergé et quelques monuments s'écroulèrent. On signale d'autres inondations en 589 ', 725, 792; celle-ci tellement forte que l'eau s'éleva à deux hauteurs d'homme dans le Corso; le pont Antonino (Sublicio) fut emporté, le portique de la basilique de Saint-Marc détruit, les battants de la porte du Peuple furent transportés jusqu'à l'arc appelé plus tard Portogallo (de Domitien) a.

La folle végétation, développée par le climat malsain de Rome où l'humidité alterne avec, les chaleurs, fit grand tort aux monuments où les plantes s'incrustaient et poussaient avec une vigueur extrême, s'accrochant aux murailles, s'enracinant dans les voûtes, festonnant les arches. Les dessinateurs du xvne et du xvme siècle ont eu beau jeu de tapisser les ruines antiques et de couronner les murailles ébréchées d'une frondaison quelque peu fantaisiste : figuiers sauvages, hêtres, lierre, etc. La flore du Colisée a permis de cataloguer plus de quatre cents espèces 3; celle du Palatin, moins riche, n'est pas moins exubérante 4. L'arc de Constantin réclame périodiquement des nettoyages sous peine de laisser cette végétation s'insinuer dans les interstices, élargir les fissures, déchausser les pierres, ébranler les monuments.

Il faut encore faire sa part à la foudre; mais ce qu'elle a anéanti offre moins d'intérêt que ce qu'un autre phénomène naturel a protégé : l'enfouissement. Rome offre non seulement des édifices, mais sur divers points, de véritables villes superposées. L'&xhaussement du sol est assez sensible pour attirer l'attention des promeneurs. « Ici, écrit Stendhal à propos de l'arc de Septime Sévère, se pose le plus grand problème que la Rome moderne offre à la curiosité du voyageur. D'où sont venus ces dix ou douze pieds de terre répandus sur le sol de la Rome antique? Cette terre couvre en partie la plupart des monuments, même ceux qui sont placés sur des lieux élevés. Ce ne sont point des débris de briques ou de mortier, c'est de la belle et bonne terre végétale. » Le Panthéon (voir Diclionn., t. xm, à ce nom), dans certaines de ses parties, est profondément encaissé, et le dallage le plus ancien est enfoui à 2 mètres plus bas que le dallage

1 Tanta inundatione Tiberis fluvius alveum suum egressus est tantumque excrevit ut ejus unda per muros Vrbis influere atque in ea maximam partem regionis occupavit ita ut plurima antiquarum eedium meenia rtejicerel. Paul Diacre, De gestis Langobwdorum, 1. III, c. xxni, Muratori, Rerum Italicarum scriptores, t. i, col. 447, n. 151. — * Carconi, // Tevere e le sue inondazioni, Ronia, 1875; Uggeri, Délie caggioni... délie inondazioni, Roma, 1746. — 3 R. Deckin, Flora of the Colosseum o/ Roma, in-8°, London, 1855; Fiorini-Mazzanti, Florula del Colosseo, Roma, 1875-1877. —

plus récent; il en est de même du forum de Trajan; le pavement du forum d'Auguste, qui est proche, a été découvert à 7 mètres en contre-bas. Le forum romain était recouvert d'une épaisse couche de terre avant les travaux de déblaiement du xixp siècle.

Les travaux de canalisation exécutés en 1898 aux alentours du Colisée ont permis de retrouver les constructions de l'époque de Néron à 11 mètres audessous du niveau du sol actuel. L'arc de Constantin, qui aujourd'hui se trouve de plain-pied et qui était naguère en contre-bas, s'élevait, quand il fut érigé, sur un soubassement et l'on y avait accès par des degrés. Les différences de niveau varient suivant les quartiers de la ville, mais sont toujours considérables. Au ministère des Finances actuel il fallut creuser jusqu'à 12 mètres pour trouver le sol primitif; sur la via Cavour on ne L'atteignit qu'à 1(ï mètres de profondeur.

Les alluvions du Tibre ont contribué, dans les régions basses de la ville, à cet enfouissement des monuments anciens, moins facile à expliquer pour ceux des régions hautes. La nature très friable du sol romain qui se transforme l'été en une épaisse poussière que le vent déplace et emporte, que l'hiver transforme en une boue profonde qui coule vers les bas-fonds, explique en partie le phénomène constaté.

Les débris des maisons effondrées ont formé des amas considérables; ces maisons en étaient venues à ne ressembler que de fort loin à la maison romaine de l'époque classique à un étage ou deux étages au plus; on en était venu à bâtir des îlots d'habitations presque aussi élevées que celles de nos villes modernes. Auguste porta un édit interdisant la construction de maisons de plus de 70 pieds de hauteur, soit 22 mètres, et Trajan abaissait cette limite à 20 mètres; les maisons situées au pied du Capitole atteignaient jusqu'au niveau supérieur de la colline. L'étude des décombres provenant d'une maison isolée a donné un résultat intéressant : la couche de débris s'élevait à 1 m. 85 pour une habitation à un étage. Ces Romains qu'on nous représente comme des constructeurs émérites ne s'en donnaient pas toujours la peine 5. Quand une maison ou un édifice ne pouvait plus servir ou s'effondrait, on égalisait les matériaux, on pilonnait, on nivelait et on bâtissait par dessus. Ne leur reprochons pas cette négligence à défaut de laquelle l'archéologie serait, encore beaucoup plus qu'elle ne l'est, une science conjecturale.

« Tout ce qui n'était pas enseveli, les Romains en firent leur profit; c'est à eux, non aux barbares, qu'il faut imputer surtout la disparition de l'ancienne Rome; ils détruisirent ou, ce qui revient au même, utilisèrent et transformèrent sans merci les anciens monuments 6. » Ils ne faisaient en cela que se conformer à l'exemple donné par les plus célèbres empereurs qui se montrèrent d'impitoyables démolisseurs et il fallait bien qu'il en fut ainsi pour qu'ils se procurassent les emplacements nécessaires à leurs constructions. Les particuliers agissaient de même et on serait infini si on entreprenait une énumération à peu près complète; il faut donc se limiter à quelques cas bien significatifs.

La colonne de Phocas (voir Dictionn., t. xiv, à ce

4 Giacomo Roni, Flora Palatina, Roma, 1912. — s R. Lanciani, The Ruins and excavations o/ ancient Rome, in-8°, Boston, 1897, p. 85. — 6 E. Rodocanachi, Les monuments de Rome après la chute de l'Empire, in-4°, Paris, 1914, p. 13. Cf. Gibbon, The Décline and fall of the roman empire, ch. xxxix ; Tiraboschi, Storia délia letteratura italiana, t. H, p. 74; Carlo Fea, Dissertatione suite rovine di Roma, dans sa tra duction de Winkelmann, Storia délie arti del disegno, in-8°, Roma, 1783-1784, sect. VIII, ch. xvn, p. 399; H. Grisar, Roma alla fine del monda antiro, Roma 1897, p. 170 sq.

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

nom) fut empruntée à un ancien monument et il ne paraît pas possible d'en retrouver l'origine. Ce Phocas était une sorte de brute couronnée dont la statue dorée ornait le sommet de la colonne. Celle-ci a pu faire partie d'un temple païen dédié à Mater Matul(in)a devenue dans la suite Santa Maria del Sole. C'est un temple entouré de colonnes cannelées en marbre, coiffées de chapiteaux corinthiens dont le galbe rappelle la colonne de Phocas, et il se trouve que l'une de ces colonnes, une seule, a disparu depuis la base demeurée en place, au ras du pavement. Le 13 mars 1813 on découvrit sous terre l'inscription du socle de la colonne.

C'était une manière de faire sa cour à un prince qui ne méritait guère pareil honneur, mais du moins la colonne échappait à la destruction. Depuis longtemps il fallait défendre les marbres contre les chaufourniers. Une loi de Théodose, promulguée en 389, décide que ceux qui convertissent des marbres en chaux devront payer au fisc une livre d'or par tombeau l. Le roi Théodoric multiplia les lois et les édits en vue d'empêcher les Romains de détruire les monuments de Rome. Dans une formula curée Palatii, il prescrit d'entretenir les choses anciennes dans leur éclat primitif et de faire en sorte que les nouvelles ne déparent pas les anciennes, car « de même que pour être convenablement habillé, il convient que les vêtements soient de la même couleur, de même pour qu'un palais soit splendide, il faut que toutes les parties en soient également belles ! ».

Ce même Théodoric, pour barbare qu'il fût, avait pris à cœur la conservation de Rome, prenant sur son trésor particulier les fonds nécessaires aux réparations des anciens édifices et notamment des temples dont il rétablit plusieurs « à la prière de beaucoup de personnes », petentibus multis 3. Cette sollicitude s'arrangeait de certains procédés, car le roi ostrogoth restaurateur des édifices ne s'interdisait pas de les dépouiller de leurs statues pour l'embellissement de sa résidence de Ravenne 4.

Les statues étaient surtout exposées à la destruction, les aqueducs furent peut-être les seuls monuments auxquels on fit des travaux de réparation au Moyen Age, à Rome.

On peut s'en convaincre : par les faits qui ont été rappelés, des chances différentes se sont exercées sur les monuments de Rome, les uns tendant à la conservation, les autres à la destruction des monuments. Pour nous en tenir aux églises, disons que l'ancienne basilique de Saint-Pierre au Vatican absorba en partie les matériaux des deux cirques de Néron et d'Hadrien. Parmi les colonnes de tout style et de toute époque qui entrèrent dans la construction de la basilique il s'en trouvait 96 semblables et d'une grande beauté 5; on pense qu'elles venaient du mausolée d'Hadrien, à moins que ce ne fût des temples d'Apollon et de Mars.

Dans les murailles se voyaient des blocs disparates portant encore des inscriptions en l'honneur de Trajan, de Titus et de Gallien. De chaque côté de l'entrée, au bas des degrés, s'élevaient deux colonnes de granit sur lesquelles on voyait sculpté le buste de l'empereur Hadrien entouré de feuilles d'acanthe.

D'autres églises furent construites dans les mêmes conditions; trois d'entre elles subsistent : Saint-Laurent, Saint-Clément et Sainte-Agnès-hors-les-Murs, proche voisine du mausolée de Sainte-Constance. La basilique de Sainte-Marie-Majeure fut élevée, croit-on, sur les substructions du temple de Junon

1 Code Tbéodnsien, 1. IX, tit. xvu, De septdehris. — * Cassiodore, Varia', 1. VII, n. ô, édit. Mommsen, ÎS'.KI, t. xn, p. 204. — 3 Cassiodore, Varia', I. III, n. 31, t. xn, p. 95.

Lucina, les trente-six colonnes de marbre blanc qui en séparent les trois nefs proviennent de cet édifice.

Au xc siècle, on construisit trois églises parmi les ruines des Thermes alexandrins ou de Néron, situés dans la partie centrale du Champ de Mars, ce sont Saint-Sauveur, Saint-Jacques et Saint-Benoît des Thermes.

Dans les ruines du Cirque Flaminius on bâtit les églises de Sainte-Catherine in Funari et de Sainte- Lucie in Calcararia.

Plus de cinquante églises sont bâties avec les restes ou sur l'emplacement d'anciens temples; ce sont :

Saints-Côme-et-Damien, dans le temple Sacrée Urbis;

Sainte-Françoise-Romaine, derrière la cella occidentale du temple Veneris et Romee;

Sainte-Marie in Aracceli, sur les ruines du temple Junonis Monetee;

Saint-Hadrien, dans la Curie, siège du Sénat;

Sainte-Martine, dans le Secretarium du Sénat;

Saint-Laurent in Miranda, dans le temple d'Antonin et de Faustine (vne ou vin' siècle);

Sainte-Marie-Antique, dans la bibliothèque du temple du dieu Auguste;

Sainte-Agnès in Navona, dans les substructions du circus Agonali (Stadium Domitiani ) ;

Saint-Bernard, dans une des rotondes des Thermes de Dioclétien (1594);

Sainte-Marie-des-Anges, dans les salles des Thermes de Dioclétien encore existantes au xvie siècle;

Sainte-Croix-en-Jérusalem, dans les ruines du Palatium Sessorianum;

Sainte-Marie del Sole, dans le temple de Mater Matutf in)a;

Sainte-Marie-Égyptienne, dans le temple de la Fortune Virile (vers 870);

Sainte-Marie in Cosmedin, dans un édifice qui est peut-être YAula Annonaria;

Saint-Barthélémy ail' Isola, dans les ruines du temple d'Esculape;

Sainte-Marie soprn Minerva, sur les ruines du temple Minervœ Chalcidicse ;

Saint-Nicolas in Carcere, sur les restes de trois temples contigus dédiés à Juno Sospita, à Spes et à Janus;

Saint-Nicolas ai Cesarini. sur les restes d'un temple périptère hexastyle;

Sainte-Catherine de Funari, dans les ruines du cirque Flaminius;

Saint Urbain alla Calfarella, dans un temple funéraire de l'époque impériale.

Dans la plupart des églises, on pourrait dire dans toutes celles qui sont antérieures au xvme siècle, figurent des colonnes venant d'anciens monuments : à Sainte-Marie-Majeure, trente-six colonnes ioniques de marbre blanc venant du temple de Juno Lucina; à Saint-Paul-hors-les-Murs, vingt-quatre colonnes en marbre violet, placées lors de la reconstruction de 386; à Saint-Pierre-ès-Liens, etc., etc.

LXIII. De saint Léon le Grand jusqu'à la visite de Théodoric. — C'est une période d'un siècle et demi sans grand éclat. Saint Hilaire (461-468) avait été légat du pape au brigandage d'Éphèse d'où il avait rapporté un souvenir qui a été conservé jusqu'à nos jours. Ayant eu grand' peine à échapper aux violences de Dioscore, patriarche d'Alexandrie, il fit construire aux flancs du baptistère de Latran deux chapelles, dont l'une, sous le vocable de Saint-Jean l'Évangéliste, existe encore. On y lit, sur le linteau

— 4 Id., ibid., 1. III, n. 10. — 5 Grégoire de Tours en parle d'après les souvenirs du diacre A^iulfe qui avait passé quelques mois à Rome, Liber pontiflealis, t. i, p. 194.

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de la porte cette inscription : Liberatori suo beato Ioanni evangelistœ Hilarius episcopus famulus Christi (Voir Dictionn., t. vin, col. 1564, fig. 6795). La correspondance du pape apprend peu de chose.

Le pape Hilaire eut, comme Léon le Grand, le goût des bâtiments. Il accomplit d'importants travaux dans l'église d'Anastasia où les dons généreux de Sévère et de Cassia lui permirent d'orner de mosaïques et de marbre cette église de la cour située sur le Palatin (voir Dictionn., t. i, col. 1919-1924). Hilaire fit bâtir un cloître dans le voisinage de Saint-Laurenthors-les-Murs, il y joignit deux établissements de bains, et, au même endroit, un prœlorium ou hospice pour les pèlerins, pourvu de deux bibliothèques, ce qui veut peut-être dire une latine et une grecque (voir Dictionn., t. il, col. 863-870). Nous avons déjà décrit son activité au Latran (voir Dictionn., t. vm, col. 1563-1567) où il prodigua les dons les plus magnifiques. La simple énumération est un véritable éblouissement et ce total fabuleux d'orfèvrerie d'or et d'argent nous apprend qu'après le passage des Goths et des Vandales la source des dons restait intarissable en or, en argent, en pierres précieuses. Ce n'étaient pas seulement des dons, les domaines du patrimoine étaient mis à contribution. On a évalué d'après le Liber pontificalis la somme dépensée par le pape Hilaire en sept années de pontificat à 102 983 écus, somme qu'on ne pourrait évaluer en monnaie moderne sans tomber dans des calculs arbitraires, mais qui était évidemment énorme.

Hilaire témoignait sa sollicitude aux staiiones qui avaient, semble-t-il, leurs centres liturgiques au Latran et à Sainte-Marie sur l'Esquilin. On le voit offrir vingt-cinq vases d'argent aux églises « titulaires » de Rome et chaque vase pesant dix livres, puis encore vingt-cinq hamœ de même poids et de même métal pour contenir le vin de l'oblation, deux calices d'argent plus petits, calices ministérielles de deux livres chacun, et enfin un grand scyphus aureus stationarius, commun à tous les titres, pesant huit livres d'or.

Simplicius (468-483) vit pendant son pontificat la chute de l'empire d'Occident avec Romulus Augustule, en 476; incident sans importance car depuis trois quarts de siècle Rome avait perdu au profit de Ravenne son privilège de résidence impériale. L'avènement d'Odoacre au gouvernement de l'Italie changea peu de chose; il maintint à Ravenne la capitale de l'État et confia l'administration romaine à des préfets. L'ensemble de la population romaine — le Sénat et la papauté à sa tête — restait favorable à l'idée impériale, incarnée désormais par l'empereur d'Orient. Ceci ne pouvait que rehausser le prestige de la papauté à mesure que s'affaiblissait l'empire et que croissait le patrimoine ecclésiastique, mais les élections pontificales n'y gagnaient rien, étant livrées de plus en plus à l'intrigue et même à l'argent. Pour l'activité monumentale de Simplicius, voir Dictionn., t. xm, col. 1210-1211.

Félix III (483-492) fut élu par une assemblée de sénateurs et de clercs présidée par Caecina Rasilius, préfet du prétoire, qui, au nom du roi Odoacre, rappela que conformément aux volontés du défunt pape, il devait donner son opinion avant toute désignation du successeur. Félix III fut élu, il était veuf et père de deux enfants qui moururent bientôt. Pendant son pontificat, en 489, le roi des Ostrogoths, Théodoric, vint attaquer Odoacre qui, vaincu sur l'Isonzo et à Vérone, s'enferma dans Ravenne, tandis

1 Symmachus... constiluit Laurenlium in Nucerinam civitatem episcopum inluitu misericordia', dit le fragment symmachien du Liber pontificalis, tandis que le fragment laurentien dit qu'il partit coactus minis pro-

que le Sénat et le peuple de Rome se déclaraient pour Théodoric qui, en 493, devint roi de toute l'Italie, maître de Rome, mais résidant à Ravenne.

Gélase (492-496) ne gouverna que quatre ans (voir Dictionn., t. vi, col. 722-747, Décret, et col. 747-777, Sacramentaire). Personnage très actif, très autoritaire, entre les mains duquel le pouvoir pontifical ne risquait pas de péricliter. Il a beaucoup écrit, le nombre de ses lettres dépasse la centaine, en comptant les fragments. Il n'y a pas lieu de lui maintenir l'attribution du décret ni celle du sacramentaire.

Anastase II (496-498) ne semble pas avoir été heureusement inspiré dans sa politique à l'égard de Constantinople, mais une prompte mort vint y mettre un terme qui ne suffit pas à calmer les esprits.

Symmaque (498-514) était un des plus signalés parmi les membres de l'opposition au pape Anastase et il fut élu à sa succession dans la basilique du Latran, le 22 novembre. Le Liber pontificalis fait de • lui ce bel éloge : Hic amavit clerum et pauperes, bonus, prudens, humanus, gratiosus, ce qui ne l'empêcha pas d'avoir un rival en la personne de l'archiprêtre Laurent qui fut acclamé à Sainte-Marie-Majeure par une partie du clergé et la majorité du Sénat. Une fois de plus on entrait dans une période de schisme et les querelles commencèrent. Le roi Théodoric se déclara en faveur de Symmaque dont le bon droit était évident. Le pape convoqua un concile à Rome (1er mars 499) qui prit des mesures en vue des élections pontificales et éloigna l'intrus en le nommant évêque de Nocera, en Campanie l. La paix sembla rétablie et reprit possession de Rome. Elle ne fut pas troublée en 500, année marquée par un concile 2 et un voyage de Théodoric.

LXIV. Thédoric visite Rome. — Deux victoires remportées sur Odoacre avaient rendu Théodoric maître de l'Italie et de Rome (490-491). Ce ne fut toutefois que dix années plus tard que le roi fondateur du royaume ostrogothique fit son entrée dans Rome (500) et prit possession solennellement de la ville dont il respectait les traditions, mais dont il ne voulait pas faire sa résidence.

Le pape Symmaque l'attendait avec le sénat et le clergé romain devant la porte de la ville et le conduisit à la basilique vaticane où le prince arien fit ou simula une prière au tombeau de saint Pierre 3. De là une cavalcade conduisit le maître au Forum où était le siège du sénat romain. Théodoric se plaça au lieu dit ad palmam auream d'où il harangua la foule de dignitaires, de fonctionnaires et de badauds prêts à applaudir tout ce qu'il lui plairait de dire. Fulgence, évêque de Ruspe, présent à cette cérémonie, en était fort ému ". Quand le roi goth eut terminé son discours, il ordonna de graver sa confirmation des privilèges de la ville de Rome sur des tables de bronze qui seraient exposées au Capitole. Cela fait, il prit possession des palais impériaux pour la durée de son voyage.

Théodoric avait pris des mesures pour la restauration du palais impérial du Palatin. Il avait le goût et, peut-être, l'intelligence de cet art antique dont il se trouvait inopinément devenu l'héritier responsable. Il veilla à l'entretien des édifices par toute une série d'édits qui sont conservés dans la collection des Variée de Cassiodore, leur rédacteur, qui fut une manière de grand homme. Ces édits témoignent, par les détails minutieux dans lesquels ils entrent, de la compétence administrative qui se conservait dans Rome. C'est ainsi qu'on ordonne la restauration du

missionibusque. — 2 Mansi, Conc. ampliss. coll., t. vm, col. 230, 305. — 3 Excerpta Valesiana, édit. Gardthausen, dans Monum. Germ. hist., t. ix. — ' Vita S. Fulgentii, c. xm.

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grand théâtre de Pompée dont le soin est confié au patrice Symmaque qui s'est fait remarquer par ses constructions dans les environs de Rome. Le Colisée qui avait eu à souffrir d'un tremblement de terre fait également l'objet de réparations sur le podium et sur Varena.

Parmi les édits du recueil de Cassiodore il s'en trouve un qui aflecte des sommes, jugées alors considérables, à un entrepôt du Tibre (portas Licini) où se trouvaient des briqueteries et aux ateliers adjacents, en vue de la fabrication annuelle au compte de l'État de 25 000 briques pour les monuments de Rome (voir Didionn., t. n, col. 1320-1320). On y lit aussi des ordonnances sur les aqueducs romains placés sous la direction du cornes formarum, qui veille à faire réparer les parties endommagées des conduites et veille aussi à l'approvisionnement de l'eau nécessaire aux thermes et aux bains publics. Les édits nous apprennent l'existence d'un architecte particulier pour l'entretien des égouts souterrains, c'est un nommé Jean, subordonné au préfet de la ville Argolicus. Puis viennent deux surintendants du port de Rome sur la mer. le cornes portus urbis liomse et le vicctrius portus.

Théodoric consacra des sommes importantes à la réfection des murailles de la ville. On n'y apportait plus le même soin que dans le passé, les beaux moellons en pierre taillée faisaient place à la brique, celle-ci du moins était estampillée au nom du roi barbare, avec une acclamation à laquelle tous n'eussent peut-être pas souscrit :

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