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PONTIFICALE

saire répondit à ce coup par l'installation de moulins de fortune sur le Tibre. Mais ces premières difficultés avaient eu pour efïet de répandre le mécontentement parmi la population civile et d'aigres paroles avaient, contre Bélisaire, été prononcées au Sénat. Sur ces entrefaites arriva à Rome une ambassade envoyée par Vitigès. Bélisaire la reçut en présence du Sénat et de ses lieutenants. Son chef, Albes, somma la ville de capituler, sous la double condition du libre départ pour la garnison byzantine et d'une amnistie pour la population. Bélisaire répondit par un refus formel : « Tant que Bélisaire vivra, déclara-t-il, il n'abandonnera jamais la garde de la ville. » Le préfet du prétoire, Fidelius, ajouta quelques paroles de raillerie et de mépris. Sa proposition repoussée, Vitigès se prépara à un assaut décisif. Désireux de le livrer avec la plénitude de ses moyens, il réunit un matériel considérable, tours mobiles de bois, échelles, béliers, fascines. Bélisaire, de son côté, renforça la défense par la multiplication des engins habituels, balistes, onagres et loups. Bessas et le prince ibère Prianius durent défendre la Porte Prénestine. Urcisinus la Porte Flaminienne, Paul et Constantin la rive droite, le premier à la Porte Aurélienne, le second au mausolée d'Hadrien; Bélisaire, en personne, les portes Pincienne et Salaire. Au total, le général byzantin ne disposait guère — et c'était fort peu pour l'immensité de sa tâche — que d'environ 50 000 hommes.

« L'assaut fut livré le 21 mars 537. Bélisaire, ses précautions méthodiquement prises; l'attendait avec le calme et le sang-froid des grands généraux. Lorsque les engins offensifs des Goths — tours et béliers — furent à proximité des murs, les archers romains, sur un signal du commandant en chef, abattirent tous les bœufs qui les traînaient et mirent ainsi tout le matériel d'attaque hors d'usage. L'assaut fut violent surtout devant la porte Prénestine, sur la rive gauche, la Porte Aurélienne et le Mausolée d'Hadrien sur la rive droite. A la Porte Salaire, les soldats de Bélisaire firent une sortie heureuse et repoussèrent l'ennemi. A la Porte Prénestine, la ligne d'enceinte d'Aurélien se trouvait renforcée par l'existence d'un mur parallèle, celui du Vivarium. Les Goths, dans un violent assaut, enlevèrent le mur du Vivarium, mais ils se heurtèrent ensuite au mur d'enceinte défendu par Cyprianus et une troupe de soldats d'élite. Tandis qu'ils s'efforçaient de franchir l'obstacle, Bélisaire, ayant fait ouvrir la Porte Prénestine, ordonna une sortie sur leurs derrières. Les Goths, pris de panique, s'enfuirent et furent taillés en pièces. Le matériel d'assaut fut livré aux flammes. Mais l'épisode le plus caractéristique fut celui du mausolée d'Hadrien. La défense sur ce point ne disposait que de peu de monde et d'autre part, un long portique, qui reliait le Pont Hadrien à la basilique de Saint-Pierre, fournissait aux assaillants les moyens de s'approcher à couvert. Les Goths purent ainsi s'avancer à l'insu de la garnison et, lorsque celle-ci les découvrit — trop tard pour pouvoir efficacement se servir des balistes ou des arcs — ils se trouvaient déjà au pied des murs. Dans cette conjoncture critique, le salut vint de la couronne de statues qui surmontait le mausolée. Les défenseurs précipitèrent sur les Goths ces survivances de la splendeur romaine — les têtes colossales d'Hadrien et d'Antonin, la première au Musée du Vatican (Salle Ronde, n. 543), la seconde au Musée du mausolée (rez-de-chaussée), retrouvées au pied des murs, furent du nombre — ; les assaillants durent reculer pour se mettre à l'abri. Mais alors balistes et arcs entrèrent en action, et Constantin, survenu à ce moment, acheva la victoire (voir Dictionn., t. vi, col. 1979-1980, fig. 5524-5525).

« Cet assaut infructueux avait coûté à Vitigès

30 000 hommes, l'élite de son armée. La solidité de l'enceinte et la science militaire byzantine avaient eu raison de l'ardeur bouillante, mais inexpérimentée, des Goths. Peu désireux de renouveler l'expérience, Vitigès convertit le siège en blocus et occupa Portus (Porto) sur le bas Tibre. Bélisaire, après avoir mandé à Justinien l'annonce du succès, réussit à faire sortir de Rome un grand nombre de non-combattants et, mettant à profit le répit qui lui était accordé, compléta les défenses de l'enceinte et renforça ses troupes en y amalgamant les meilleurs éléments de la population romaine. Des Maures, accompagnés de chiens, durent, la nuit, faire des rondes le long des remparts pour déjouer les tê"ntatives possibles de l'ennemi. Le quarante et unième jour du siège, Bélisaire reçut des renforts, 1400 hommes, surtout des cavaliers danubiens, sous les ordres de Martin et Valérien, qui, malgré leur petit nombre, allaient pour la première fois lui donner les moyens de prendre l'offensive. Il ordonna tout d'abord quelques sorties préparatoires, conduites par Trajan, avec des hommes armés à la légère (par la porte Salaire), Mundilus et Diogène, enfin Willas, et qui toutes furent couronnées de succès. Enthousiasmées par ces résultats, les troupes impériales, pleines de confiance, demandaient une action décisive. Après avoir longtemps hésité, Bélisaire y consentit enfin. Une attaque fut ordonnée par les portes Pincienne et Salaire, tandis que sur la rive droite du Tibre, Valentin tiendrait les Goths en haleine et les empêcherait ainsi de venir au secours de leurs compatriotes. Bélisaire, qui connaissait sa supériorité en cavalerie, avait combiné une bataille où cette arme jouerait un rôle exclusif. Au dernier moment, il changea d'avis sur le conseil de deux de ses lieutenants, le pisidien Principius et l'isaurien Tarmutus. Il n'eut pas à s'en applaudir en la circonstance; tant sur le théâtre de l'action principale, entre les portes Pincienne et Salaire, que sur la rive droite dans les prés de Néron, la petite armée impériale, submergée par le nombre fut partout vaincue et dut se replier en désordre à l'intérieur de l'enceinte. Principius et Tarmutus restèrent parmi les morts. Instruit par cette expérience malheureuse, Bélisaire en revint à sa tactique antérieure — stricte défensive coupée de sorties partielles et de petites escarmouches où se distinguèrent particulièrement Bessas, Constantin et le Hun Bûchas, tactique qui lui avait si bien réussi jusque-là.

« Le siège se prolongeait et, en dépit des promesses de Bélisaire et de son armée, la situation à Rome empirait tous les jours. La famine commençait à sévir dans la ville. Des intrigues se formèrent au sein des pouvoirs publics et dans la population civile. Une députation vint trouver Bélisaire pour le mettre au courant de la situation. Il lui répondit par l'annonce que des renforts considérables approchaient. Le pape Silvère, accusé de trahison, fut saisi par son ordre, déposé et expédié en Orient. Un certain nombre de sénateurs durent partir pour l'exil. Sur ces entrefaites arrivèrent d'Orient les renforts promis : 3 000 Isauriens, sous les ordres de Paul et de Conon, 2 100 cavaliers, dont 800 Thraces, avec Alexandre, Marcentius, Zenon et Jean, dit le Sanguinaire, 500 soldats sous Procope, accompagnés d'un important convoi de ravitaillement. A la nouvelle de leur approche et pour détourner de ces renforts l'attention des Goths, Bélisaire ordonna par les portes Flaminienne et Pincienne une double sortie qui fut couronnée de succès. Ce fut au tour des Goths de perdre courage. Campés dans la campagne romaine, ils souffraient cruellement de la malaria et une armée byzantine menaçait Ravenne. Une ambassade vint trouver Bélisaire et lui offrit la conclusion d'une trêve, qui fut acceptée en

ROME. HISTOIRE CIVILE ET PONTIFICALE

principe et le général byzantin en profita pour ravitailler largement la ville. La trêve était conclue pour trois mois : des otages furent livrés de part et d'autre et une ambassade gothique partit pour Constantinople. Ce siège d'un an, si fécond en multiples épisodes, fut marqué par un dernier incident. Une troupe de Goths tenta d'entrer dans Rome par le canal de YAqua Virgo, mais ils le trouvèrent obstrué par un mur, qu'avait expressément fait construire Bélisaire. Revenant sur leurs pas, les Goths allèrent rendre compte à Vitigès qui mit en délibération la question. Mais la lueur des torches, dont s'éclairaient les assaillants, avait été aperçue par les sentinelles romaines. Bélisaire avait pris lesrprécautions nécessaires. La trêve de trois mois expirée, l'armée gothique persuadée désormais de l'inutilité de ses tentatives, leva le siège et, par la voie Flaminienne, prit le chemin du nord. Bélisaire poursuivit l'armée en retraite et, au Pont Milvius, en fit un grand massacre (12 mars 538).

« Des témoignages monumentaux de nature diverse ont conservé le souvenir de ce terrible siège. Ce sont d'abord au Ve mille de la voie Latine les restes — cadavres et armes — d'un camp fortifié goth destiné à intercepter la route l. » L'invasion gothique fut fatale aux catacombes de Rome, l'armée de Vitigès y porta la désolation et le pillage : Ecclesiœ et corpora sanclorum exterminata sunt a Gothis, lit-on dans le Liber ponliftcalis. Les cimetières de la voie Salaire durent en souffrir plus que les autres, car les Goths attaquèrent surtout de ce côté. Les inscriptions nous rapportent, en effet, les dégâts qu'ils firent aux tombeaux des saints Chrysanthe et Darie, Alexandre, Vital, Martial, Diogène, situés sur l'ancienne voie Salaire et sur la nouvelle. Dans la crypte des saints Chrysanthe et Darie, le texte de l'inscription commémorative est touchant :

Pauperis ex censu melius nunc ita resurgunt

Divite sed voto plus placitura Deo.

Plange tuum, gens sœva, nejas : periere ftirores :

Crevit in his (emplis per tua damna decus.

C'est au pape Vigile, que nous rencontrerons bientôt, qu'il appartiendra de réparer tant de ruines; il remplaça plusieurs des inscriptions damasiennes par des copies souvent fort imparfaites dont quelquesunes existent encore. Par exemple l'inscription en l'honneur du pape Eusèbe dans le cimetière de Calliste (voir Dictionn., t. n, col. 1749, fig. 1951). Un poème, transcrit par les épigraphistes de l'école d'Alcuin, qui l'avaient lu sur la tombe des saints Alexandre, Martial et Vital dans le cimetière des Jordani (voir Dictionn., t. vu, col. 2642 sq.), fait allusion à ces restaurations d'inscriptions damasiennes entreprises par le pape Vigile. Ce poème paraît avoir été gravé dans tous les cimetières où ce pape entreprit des travaux de cette nature, et un fragment en fut retrouvé dans le cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin sur la voie Labicane (voir Dictionn., t. iv, col. 157, fig. 3549).

Un témoignage liturgique ne doit pas être oublié : le sacramentaire léonien (voir Dictionn., t. vm, à ce mot). Il contient plusieurs prières qui font allusion à des temps où les Romains étaient assiégés, entourés d'ennemis, exposés au massacre et au pillage. D'autres sont des actions de grâces à Dieu à la suite d'une victoire ou d'une délivrance. Parmi ces dernières nous en signalerons une, qui est la secrète d'une messe indiquée au mois de juillet, sous le numéro xxvm. On va voir que cette messe n'a rien à faire au mois de juillet, mais qu'elle doit être rapportée au temps de Pâques; c'est un des innombrables exemples du désordre qui règne dans tout le recueil léonien :

Mimera nomini luo, Domine, cum gratiarum actione deferimus, qui nos ab infestis hostibus liberatos paschale sacramenlum secura tribuis mente suscipere. Les sièges ou pillages de Rome par Alaric, Genséric, Ricimer, se placent tous dans les mois d'été; il ne peut donc y avoir été fait allusion dans la prière qui nous occupe. Au contraire, le long siège de Vitigès, qui dura une année entière, fut levé au mois de mars. Cette année-là (538), le dimanche de Pâques tombait le 4 avril. La coïcidence est remarquable.

On pourrait trouver dans ce même sacramentaire d'autres traits qui s'expliquent beaucoup mieux par les préoccupations du siège de 537-538 que par des allusions à d'autres événements. Il en est ainsi, par exemple, de la préface d'une autre messe du mois de juillet (xvm, 6) : Agnoscimus Domine... ad peccantium mérita pertinere ut servorum tuorum labore quœsita sub conspectu nostro manibus diripianlur alienis, et quœ desudanlibus famulis nasci tribuis, ab hostibus patiaris absumi. En 537, ce furent les Goths qui moissonnèrent dans la campagne de Rome, et, du haut de leurs murailles, les Romains durent assister avec douleur à cette opération qui faisait passer entre les mains des assiégeants le fruit de leur propre culture. Il est d'ailleurs absolument impossible de rapporter cette prière aux temps d'Alaric et de Genséric. Les Wisigoths et les Vandales pillèrent la ville plus que la campagne. S'il s'agissait d'eux, on trouverait bien quelque part, dans cette longue suite de messes tempore hoslili, quelques allusions au pillage des bâtiments publics, des églises, des maisons particulières. Du reste, quand ces envahisseurs se présentèrent devant Rome, la saison était trop avancée pour que les récoltes fussent encore sur pied. Au contraire, tout s'explique très bien dans l'hypothèse où il s'agit des Ostrogoths et du siège de 537-538. Cependant, comme les Romains furent souvent assiégés pendant la guerre gothique et, plus tard, pendant l'invasion lombarde, on ne voudrait pas affirmer qu'il s'agisse précisément du siège de Vitigès. Celui-ci est le plus ancien auquel on puisse penser; voilà tout ce qu'on a voulu dire 2.

Ce souvenir n'est pas unique. Les Ostrogoths tournèrent leur besoin de destruction sur tout ce qui semblait provoquer leur haine, et principalement les nécropoles chrétiennes qui entouraient Rome : on lit dans la notice du pape Silvère : Ecclesiee et corpora martgrum sanctorum exterminata sunt a Gothis. Depuis que le pape Damase avait donné une grande impulsion aux pèlerinages dans les catacombes il s'y trouvait des sanctuaires nombreux parmi lesquels certains devaient renfermer d'assez grandes richesses tels que vases sacrés, lampadaires, etc. C'en fut assez pour attirer les Germani ad prœdam. Quand ils eurent tout raflé et brisé ce qu'ils ne pouvaient emporter, ils partirent et alors le pape Vigile se préoccupa de réparer les dommages causés aux tombeaux des saints. Une inscription de lui, qu'au vm« siècle on lisait encore au cimetière des Jordani (voir Dictionn., t. vu, col. 2642), sur la voie Salaire neuve, au tombeau des martyrs Alexandre. Martial et Vital. nous apprend les méfaits des « Gètes » qui, ayant établi sous la ville leurs camps voués à la dévastation, firent une guerre impie aux sépultures des martyrs jadis ornées par Damase. La vue de ces ruines, avoue Vigile, lui arrachait des larmes et des gémissements et il entreprit de restaurer ce que les dévastations avaient détruit. Ce poème semble avoir été gravé et encastré dans tous les cimetières où le pape

1 L. Homo, lievue médiévale, 476-1420, in-8», Paris, 1834, p. 12-16. — s L. Duchesne, Origines du culte chrétien. 2» édit., p. 130-132.

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entreprit des travaux de cette nature. Nous donnons ici le texte restauré autour d'un fragment trouvé dans le cimetière des Saints-Pierre-et-Marcellin sur la voie Labicane (voir fig. 10251, t. xiv, col. 991).

Dum peritura Gela; posuissent castra per urbent,

Moverimt sanctis bella nefanda prius, Islaque sacrilego verlcrunl corde sepulehra

Martyribus qunndam rite sacrata piis, Quos monstrante Deo Datnasus sibi papa probatos

Affl.ro momiit carminé jure coli.

Sed periit titulus confracto marmore sanctus,

Nec turnen his iterum passe latere fuit, Dirula Vigilius nam mox ha'C papa gemiscens

Hostibus expuîsis omne novavit opus.

Ce même texte avait heureusement été recueilli et transcrit dans les anciennes sylloges épigraphiques qui nous l'ont conservé intégralement '. D'autres restaurations furent faites par de simples fidèles, quelquefois de pauvres gens 2 :

Pauperis ex censu melius nunc ila resurgunt,

Diuite sed voto plus placitura Deo.

Plange tuum, gens sœva, nejas : periere furores :

Crevit in his templis per tua damna decus.

Dans la catacombe de Calliste, le visiteur aperçoit un autre monument de cette époque. C'est la copie en marbre, exécutée sans doute sous le même pape Vigile, de la grande inscription en l'honneur du pape Eusèbe (voir Dictionn., t. il, col. 1749, fig. 1951). L'original avait disparu, vraisemblablement brisé par les Goths. Le copiste se donna beaucoup de peine pour imiter les traits si caractéristiques de l'épigraphie damasienne, mais la copie très fautive 3 est un exemple de la décadence de l'art épigraphique et des restaurations qui suivirent les ravages des Goths.

Une autre inscription qui parle de la furor hostilis des « Gètes » contre les tombeaux des martyrs se trouvait au tombeau de saint Diogène, sur la voie Salaire ancienne. Le texte proclame avec orgueil que : cum scelere hoslili crevit amor tumulis 4; et voici la fin d'un poème analogue qui parlait des destructions et des restaurations et se trouvait au tombeau des martyrs Chrysanthe et Darie, sur la voie Salaire neuve : Crevit in his templis per tua damna decus 5. De Rossi a observé que les cimetières notamment de la région des deux voies Salariennes, ancienne et neuve, portent encore les traces des dommages causés par les Goths. C'est au long séjour des barbares dans la banlieue de Rome que se rapporte, avec une vraisemblance qui confine à la certitude, la coutume qui devient de plus en plus fréquente au cours du vie siècle d'abandonner les inhumations hors de la ville et d'enterrer les morts à l'intérieur dans de grands cimetières aménagés à cet effet. Cette pratique remontait, semble-t-il, à la fin du ve siècle; l'insécurité persistante de la campagne la fixa pour toujours dans le siècle suivant 6.

LXXIII. Le camp des Goths devant Rome. — Ces Goths qui dévastaient si consciencieusement la campagne romaine étaient incapables de l'investir complètement et leur pesante cervelle ne pouvait s'élever jusqu'à l'idée d'un blocus; toute leur science militaire s'arrêtait à l'idée de campements et de ravages en vue des hautes murailles qu'ils ne pouvaient escalader et des lourdes portes qu'ils ne pouvaient franchir ni forcer. Un de ces campements nous est connu et il a conservé le nom de Campus barbari-

1 De Rossi, Inscr. christ, urb Romee, t. n, lre part., 1888, p. 100, 137; De Rossi, Degli antichi damni e restauri dei monumenti priscilliani, dans Bull, di arch. crist., 1880, p. 37; Triplice Omaggio, 1877, pi. m, fig. 6; O. Marucchi, / monumenti del museo Pio Lateranense, 1910, pi. xlvi, n. 6. — « De Rossi, Bull, di arch. crist., 1873, p. 46, 47.

eus sur la voie Appienne, jusqu'à nos jours. Nous savons par Procope que les barbares se trouvaient à 50 stades de Rome, en un lieu fortifié, entre la voie Appienne et la voie Latine, « au point, dit-il, où deux aqueducs aux arcades élevées se rencontrent, puis se séparent pour se recroiser bientôt de nouveau » (fig. 10637). « L'espace intermédiaire, remarque-t-il, forme presque un château naturel, par le moyen de ces aqueducs. Les barbares remplirent les arcades de pierre et de terre; ils eurent ainsi une forteresse capable de contenir 7000 hommes. » L'aqua Claudia est au fond, avec ses piliers plus élevés, aujourd'hui presque invisibles en cet endroit, mais bien conservés ailleurs; Vaqua Marcia encore subsistante, dresse en avant ses arcades. Les restes des deux villas se distinguent encore. A l'arrière-plan la voie Latine coupe la plaine avec ses tombeaux encore debout. C'est

10637. — Campus barbaricus. Le croisement des aqueducs

au camp des Goths.

D'après H. Grisar, Hist. de Rome et des papes, trad. Ledos,

t. n, 1906, p. 93, fig. 157.

l'emplacement du Campus barbaricus formant un espace clos où s'installèrent les Goths et dont l'épidémie et la famine parvinrent seules à les déloger. Sur le croisement des aqueducs fut construite une tour au Moyen Age. En 1853, on découvrit sur la nouvelle route d'Albano, qui passe à proximité, entre le quatrième et le cinquième mille, des tombeaux chrétiens qui contenaient, renfermés dans des linges précieux, des cadavres portant trace de mort violente, peut-être des victimes de cette guerre '.

Contre ce retranchement, entre les voies Appienne et Latine, Bélisaire établit un camp pour ses cavaliers Huns, au sud de Rome, près de la voie d'Ostie, immédiatement avant d'arriver de la ville à la basilique de Saint-Paul; de là il protégeait le cours du Tibre. Il n'en reste plus trace, pas plus que du portique conduisant à Saint-Paul 8. Plus tard, lors du second siège de Rome, Totila établit le gros de ses campe-

— 3 De Rossi, Roma sotterranea, t. n, pi. iv. — ' De Rossi, Inscr. christ., t. n, 1™ part., p. 83, 100. — ' ld., ibid., t. n, Ve part., p. 84, 87, 116, 135. — 6 De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 217 sq. — ' De Rossi, Bull, di arch. crist., 1873, p. 96; 1876, p. 35. — » Procope, De bello Goth.. 1. II, c. XIV.

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ments sur la rive opposée du fleuve, près de la voie de Porto, à 8 milles de Rome au lieu dit le champ des merles 1.

LXXIV. Murailles et portes de Rome pendant la guerre. — Les camps des Goths offraient un aspect rudimentaire, ils consistaient en un rempart de terre précédé d'un fossé et entouré d'une palissade. Après son premier échec, Vitigès dressa six de ces camps dans la plaine qui s'étend entre l'Arno et la partie nord-est de Rome que traversent les voies Salaire, Nomentane, Tiburtine et Prénestine. De là, le roi goth menaçait cinq portes de la ville. Un septième camp se trouvait sur la rive droite du Tibre, dans la plaine qui s'étend entre le Vatican et le pont Milvius. Ce septième camp menaçait la porte immédiatement voisine du mausolée d'Hadrien. C'était la Porta Sancti Pétri in Hadrianis, à laquelle le voisinage de la Via Aurélia nova aura fait donner le nom d'Auré-

10638. -— Porte Pincienne. Côté extérieur. D'après H. Grisar, op. cit., p. 95, fig. 158.

lienne. Les cinq autres portes que Procope ne nomme pas expressément étaient vraisemblablement la Flaminienne, la Salaire, la Nomentane, la Tiburtine et la Prénestine. La porta Pinciana semble n'avoir pas alors servi de porte, c'est Bélisaire qui l'aurait rendue à cet usage. Le catalogue d'Amon porte expressément : porta Pinciana clausa. Comme ce catalogue de 403 ne nous a été conservé que dans une rédaction faite sous Hadrien Ier, il est très possible que cette expression se rapporte à un nouvel emmurement de la porte Pincienne sous Hadrien.

Cette porte Pincienne subsiste encore et paraît être une ancienne poterne, dans la baie de laquelle on reconnaît encore la présence de l'antique herse (fig. 10G38). « La proximité du palais du Pincio, d'où Hélisaire dirigeait les opérations de la défense de Rome, a donné alors à cette porte une importance exceptionnelle. La clef de l'arcade extérieure conserve encore la trace des restaurations byzantines dans la grande croix grecque gravée sur la pierre. La clef de l'arcade intérieure porte une croix latine (fig. 10639). C'est sans doute à Bélisaire que l'on doit la transformation en porte de cette poterne. Si, partant de la porte Pincienne, on suit les murs vers l'est, on y remarque des brèches considérables, réparées à une époque fort ancienne. Le large usage que l'on a fait pour ce blocage de constructions anciennes, et notamment de

morceaux de marbre, dénote assez clairement la hâte avec laquelle a été exécuté ce travail. Beaucoup de ces antiques brèches, si elles pouvaient parler, nous raconteraient sans doute les assauts des Goths et les rudes efforts de leurs béliers de bois. Il n'est pas douteux que beaucoup d'ouvertures ont été pratiquées à cette époque et que les assiégés ont dû les boucher en toute précipitation.

« Dans le séjour que nous verrons Totila faire à Rome après l'avoir subjuguée, iL abattra, au dire de Procope, quelques parties de murailles. Actes d'aveugle brutalité, puisque cette destruction ne pouvait lui être d'aucune utilité, car il n'avait pas l'intention d'abandonner Rome de nouveau. Cependant, l'on ne saurait admettre que, comme on le raconte ordinairement, la destruction ait frappé le tiers de l'enceinte totale. C'est une assertion que contredit aussi bien l'aspect de la muraille actuelle, qui est encore l'ancienne, que l'invraisemblance même du fait. Il faut prendre le texte de l'historien grec en ce sens que l'on abattit en maint endroit le tiers supérieur de la muraille, et peut-être simplement aux endroits où elle était déjà endommagée. Dans sa grande Forma

10639. — Clefs de l'arcade extérieure (B) et de l'arcade

intérieure (D).

D'après H. Grisar, op. cit., p. 96, fig. 159.

urbis, R. Lanciani marque un long espace de mur à gauche de la porte Nomentane dans la direction de la porte Salaire comme détruit en 546 par les Goths; ce n'est là qu'une hypothèse.

« Totila aurait également détruit toutes les portes de la ville, à prendre textuellement les expressions de Procope. Mais c'est encore là une assertion contre laquelle proteste le seul aspect des choses, puisqu'aujourd'hui encore mainte porte garde l'antique construction d'Honorius. Mais il suffit de quelque attention pour remarquer à diverses portes que les blocs de pierre qui constituaient l'arc de la herse (sarracinesca) ont été à un moment violemment arrachés et rétablis ensuite en hâte et d'une manière irrégulière. On peut rapporter cet état de choses à des dommages causés par Totila et réparés par Bélisaire ou par Narsès, surtout lorsque, comme c'est le cas à la porte Latine, on voit au milieu de ces arcs réparés des croix et des monogrammes byzantins.

« En allant à droite de la porte Nomentane et longeant le camp prétorien on arrive, d'après la Forma urbis de Lanciani, au vivarium, si fatal aux armes gothiques dans le premier assaut de Vitigès. C'était un espace carré, entouré de murs, qui avait jadis servi de réserve pour les bêtes sauvages. Il se trouvait devant le mur de la ville, au côté sud du camp prétorien. C'est là que se trouvait l'antique Porta clausa ou Porta inter aggeres, encore visible aujourd'hui et qui avait été murée.

» Les Goths avaient espéré trouver là un point faible pour s'emparer de la ville. Ils assaillirent le

'S. Grégoire, Dialopi, 1. III, c. xi.

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vivarium où Bélisaire les laissa tranquillement et froidement s'engager; mais dès qu'ils y furent en nombre, l'armée byzantine tomba sur eux et les accabla, vu l'impossibilité où étaient les Goths de prendre la fuite.

« En suivant le mur extérieur dans le sens opposé au nord-ouest, sous les hauts remparts du Pincio, on rencontre, à l'angle le plus septentrional de cette colline, un pan de mur d'une grande hauteur écroulé et en ruines, qu'on désigne aujourd'hui sous le nom de Muro torto 1 (flg. 10640). Le Pincio, désigné dans l'antiquité sous le nom de collis hortorum, possédait en ce point de son flanc septentrional, alors comme aujourd'hui, de colossales substructions. Ces murs, à en juger par divers indices, datent environ du ier siècle; l'appareil réticulé de la meilleure époque romaine se voit au muro torto, comme plus à l'ouest sous les derniers des gigantesques contreforts bâtis par Pie VII.

10640. — Le muro lorto sous les jardins du Pincio. D'après H. Grisar, op. cit., p. 98, flg. 161.

Dans son travail d'établissement de l'enceinte de la ville, l'empereur Aurélien y a compris toutes les substructions du Pincio.

« Dans l'histoire de la guerre gothique, Procope parle avec détail de cet angle écroulé. Il en parle comme d'une position miraculeusement protégée par saint Pierre, d'après la tradition populaire. Il est visible que la lézarde existait là depuis longtemps déjà; peut-être dans les temps qui suivirent Aurélien, un tremblement de terre et le poids de la colline avaient-ils produit le désastre. Dans les premières mesures prises pour la défense de Rome, Bélisaire voulut abattre et remplacer par un nouveau mur ce coin qui lui semblait offrir à l'ennemi une brèche capable de le tenter. Mais, d'après Procope, les Romains lui auraient dit que saint Pierre s'était engagé envers eux à y monter la garde; cette assurance aurait fait renoncer Bélisaire à son projet, et les assiégés auraient pu constater avec admiration que jamais, même dans les années suivantes de la guerre, le lieu en question n'aurait été objet d'un assaut ou d'une alerte quelconque. Jusqu'aujourd'hui, conclut-il, une crainte religieuse a empêché d'y faire la moindre réparation. Le « jusqu'aujourd'hui » de Procope peut s'appliquer à notre époque. Car l'état du muro torto est resté essentiellement le même dans tous les temps. Toujours cependant, et sans doute aussi sous Bélisaire, on a pourvu ce lieu'

1 Nibby-Gall, Le mura di Roma, pi. iv. — 2 H. Grisar, Hist. de Borne et des papes, t. Il, p. 94-99; [cf. J. Richmond, The Cita Wall of impérial Rome, Oxford, 1930; G. Lugli,

d'une maçonnerie suffisante. A la voir d'en bas, cette masse pendante en avant et cette ouverture béante par derrière donnent l'impression d'une ruine effrayante, mais c'eût été une rare audace que de tenter de s'emparer des murailles sur ce point. D'ailleurs, au temps de Bélisaire, le terrain environnant était considérablement plus profond qu'aujourd'hui et l'assaut n'en était que plus difficile. 2 »

LXXV. Contrastes a Rome. — Bélisaire vint relancer Vitigès jusque devant sa capitale de Ravenne et l'obligea à se rendre (539). Il fut décidé que le roi goth vaincu serait conduit à Constantinople par son vainqueur et celui-ci le ramena à Rome pour l'embarquer à Porto. Afin de ne pas lui épargner les humiliations, Bélisaire tint à présenter son prisonnier au pape Vigile au palais de Latran, dans la salle dite « basilique de Jules ». Ce fut l'occasion d'une scène solennelle où Bélisaire et les gardes byzantins prêtèrent serment devant le pape de ne tolérer aucun attentat contre la vie du vaincu et de l'amener sain et sauf devant Justinien : Tune dederunt ei sacramenta in basilica Julia, ut salvum illum perducerent ad Justinianum 3. Bélisaire se montrait magnifique, il offrait au pape Vigile pour le tombeau de saint Pierre une croix en or qui rappelait ses triomphes sur les Vandales et sur les Goths, et qui pesait cent livres; ces prodigalités étaient rehaussées par le don de deux grands luminaires d'argent au Vatican, la fondation d'une église à Orte, d'un hospice à Rome marqué par une église : Sainte-Marie in xenodochio ou inter trivium, parce qu'elle se trouvait à la bifurcation de trois rues, dont on fit in trivio, et depuis Sainte-Marie de Trevi.

Vigile assistait à des assises de caractère plus académique. Le 6 avril 544, dans la basilique de Saint- Pierre, le pape entouré du clergé « reçut l'hommage d'un poème en hexamètres composé par le sous-diacre Arator, ancien fonctionnaire de l'état goth. L'ouvrage était intitulé : De actibus aposlolorum libri duo 4, l'auteur en lut quelques passages au pape qui confia l'œuvre au primicier des notaires, Surgentius, pour être gardée dans le scrinium. Cependant un poème était devenu un événement si rare que Vigile ne put se refuser aux instances qu'on lui adressa et permit la lecture publique des 2326 vers par l'auteur dans la basilique de Saint-Pierre-ès-Liens. Une annotation manuscrite nous apprend que l'auditoire se composait d'une foule de gens de toutes conditions sociales et la lecture exigea quatre séances parce que certains morceaux parurent si admirables qu'il fallut les répéter plusieurs fois. L'ouvrage n'était pas du tout indigne de ce succès. Les vers du sous-diacre Arator ne manquaient pas de mérite, sa poésie avait de la grâce et il eût été à souhaiter qu'il ne fût pas seul alors à écrire ainsi.

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