LXXVI. BÉLISAIRE EN FACE DE ToTILA
— Les opérations du siège de 537-538 avaient mis en évidence la valeur du courage des Goths et celle de la science militaire de Bélisaire qui, deux ans plus tard, alla enlever Ravenne et y fit Vitigès prisonnier. Le bonheur l'avait quitté, mais peu de temps après, son jeune successeur, Totila (541), reprit avec une armée le chemin de Rome dont il fit le siège (544). Justinien rappela de Perse Bélisaire et le renvoya en Italie où la situation de Rome était fort compromise militairement; en outre, une flotte chargée de vivres envoyée de Sicile par les soins du pape Vigile était tombée au pouvoir des Goths et c'était la famine. Le diacre Pelage vint implorer l'indulgence de Totila
I monumenti anlichi di Roma e suburbie, t. n, Rome, 1934, p. 139 sq.]. — 3 Liber ponlificalis, édit. Duchesne, t. i, p. 296. — ' P. L., t. lxviii, col. 81 sq.
ROME. HISTOIRE CIVILE ET PO N TI F IC AL E
qui posa ces conditions absolues : refus de pardon aux Siciliens; point de restitution aux Romains de leurs esclaves fugitifs; enfin démantèlement de l'enceinte de Rome. Félage se retira.
Bélisaire rentrait en scène avec une armée; mais la garnison ne répondit pas à ce qu'il attendait d'elle et le découragement, ensuite la trahison survinrent. « Un poste de quatre soldats isauriens avait la charge de garder une partie de l'enceinte voisine de la Porte Salaire; ils résolurent de livrer la ville à Totila. Descendus par des cordes, ils allèrent trouver le roi goth qui, enchanté de l'aubaine, s'entendit avec eux et envoya deux de ses soldats vérifier sur place l'exactitude de leurs allégations. Deux fois encore les Isauriens renouvelèrent leur démarche et deux fois les Goths les accompagnèrent à leur retour. Totila hésitait toujours. Ses tergiversations faillirent amener l'échec de l'entreprise. Des prisonniers goths, amenés dans la ville, racontèrent ce qu'ils savaient et parlèrent même d' Isauriens; mais leurs propos restèrent vagues et les chefs byzantins Bessas et Conon n'y prêtèrent pas autrement attention. Le 17 décembre 546, dans la nuit, l'armée gothique se présenta en dehors de la Porte Salaire. Quatre soldats goths, se hissant avec des cordes, allèrent rejoindre leurs complices, les Isauriens, puis ils ouvrirent la porte à leurs camarades et, sans opposition, toute l'armée pénétra dans la ville. Le roi, qui craignait quelque embuscade, fit faire halte jusqu'au lever du jour tandis que les 3 000 hommes de la garnison, leurs généraux Bessas et Conon en tête, abandonnant leur trésor, s'enfuyaient par la voie Flaminienne. Pour la seconde fois dans l'histoire de Rome — et ce ne devait pas être la dernière — , la surprise avait raison de la puissante enceinte d'Aurélien.
« Le jour venu, Totila se rendit à la basilique de Saint-Pierre pour rendre grâces à Dieu de sa victoire. Le diacre Pelage l'y reçut en suppliant, tandis qu'à travers la ville les Goths se livraient à un pillage en règle, épargnant les personnes en général — 26 soldats et 60 citoyens seulement perdirent la vie — , et se contentant des dépouilles matérielles. Puis le roi harangua successivement son armée et le Sénat, auquel il ne ménagea pas les dures paroles. Enfin, il passa aux actes. Par mesure stratégique il démantela la ville et ordonna à la population de se disperser dans la campagne. Il aurait voulu, disait-on, davantage et pensait à détruire la ville complètement. Une lettre de Bélisaire qui rappelait le glorieux passé de Rome l'en dissuada. Totila partit ensuite pour l'Italie du Sud, emmenant avec lui comme otages tous les sénateurs. Rome subsistait, mais vide d'habitants.
« Cette désolation dura une quarantaine de jours. Rome faillit ne pas s'en relever et, après douze siècles de grandeur, disparaître à jamais de l'histoire. L'initiative de Bélisaire la sauva. Pendant que Totila entrait victorieux à Rome, le général byzantin se trouvait immobilisé par un accès de fièvre à Portus (Porto). Dès qu'il alla mieux, il prit son parti avec sa décision habituelle. Rome devait renaître et renaître par ses soins. Le départ du roi goth lui fournissait les moyens de mener à bien son entreprise. Une première visite qu'il fit, escorté de 1 000 soldats, à la ville désertée, fut troublée par l'intervention d'un corps de Goths, campé sur le Mont Algide, et qu'il mit en déroute '. Il revint une seconde fois, avec toute son armée, et, entré par la Porte d'Ostie, réoccupa la ville, où nombre d'habitants dispersés dans la cam-
1 D'après Procope, Algidum était à 120 stades (22 kilomètres) de Rome à l'ouest, et la garnison avait pour mission d'empêcher une expédition de Bélisaire de Portas sur Home. Il est donc impossible d'identifier ce lieu avec
pagne se hâtèrent de rentrer. La mesure la plus urgente était le relèvement des murs. Les monuments de Rome, dont beaucoup commençaient à tomber en ruines, fournirent les matériaux nécessaires. Le fossé creusé lors du premier siège de la ville fut renforcé par l'addition d'une ligne palissadée. Poussé fébrilement, car le temps pressait, le travail fut achevé en quinze jours. La nouvelle de la réoccupation de Rome par l'armée byzantine était un rude coup pour Totila. Il se hâta d'accourir et, dès le lendemain de son arrivée, au point du jour, il attaqua la ville. La bataille fut rude et dura jusqu'à la nuit. Les Goths furent repoussés. Un second assaut le lendemain, un troisième quelques jours plus tard n'eurent pas meilleur succès. Une sortie vigoureuse de Bélisaire acheva la victoire. Totila impuissant se retira à Tibur, tandis que Bélisaire envoyait à Justinien les clefs de la ville reconquise (mai 547) 2 ».
LXXVII. Rome reprise par les Goths (549). — Totila attendit deux ans sa revanche. Le rappel de Bélisaire à Constantinople, en 549, sembla enfin lui en fournir l'occasion; il reprit vigoureusement le siège de Rome qui avait une garnison de 3000 hommes d'élite sous le commandement de Diogènes, lieutenant de Bélisaire. Sous sa direction, plusieurs assauts furent repoussés et le roi goth dut se résoudre à convertir le siège en blocus. Mais Diogènes, mettant à profit le dépeuplement de la ville, avait ensemencé une partie du terrain à l'intérieur des remparts; tout danger de famine se trouvait ainsi écarté. Le succès escompté par Totila vint d'ailleurs. L'armée byzantine était mécontente de n'avoir pas touché ses arriérés de solde. Ce furent cette fois encore des Isauriens qui prirent l'initiative; ils ouvrirent des négociations avec Totila et s'engagèrent à lui livrer, une nuit, la Porte d'Ostie, mais le stratagème était éventé. Totila fit embarquer sur le Tibre, à bord de deux bateaux, un certain nombre de trompettes avec ordre de faire grand bruit aussi près que possible du centre de la cité. La garnison accourut pendant que les Isauriens ouvraient la porte d'Ostie et l'armée gothique entrait dans la place. Ceux des Byzantins qui s'enfuirent dans la direction du Janicule avec l'espoir de s'y rallier tombèrent dans une embuscade et un petit nombre seulement parvint à destination. Les défenseurs du mausolée d'Hadrien, au nombre de 400, firent une belle résistance, repoussèrent un assaut de telle façon que Totila eut recours contre eux au blocus. Quand ils eurent mangé les chevaux, manquant de vivres, ils décidèrent une sortie désespérée, mais Totila leur offrit une honorable capitulation : ou bien regagner Constantinople en prenant l'engagement de ne jamais plus servir contre lui, ou bien entrer à son service comme les soldats de sa propre armée. Après avoir choisi la première proposition, les soldats, appréhendant l'accueil qui les attendait à Constantinople, s'en tinrent à la seconde à l'exception de deux. La garnison de Rome — 3 000 hommes — prévenue des mêmes offres fit le même choix et entra au service de Totila (16 janvier 550).
Totila redevenu le maître de Rome ne songea plus à la détruire, il rappela les sénateurs, restaura certains édifices, s'avisa même de donner des fêtes, notamment des courses au Grand Cirque; ensuite il envoya une ambassade à Justinien pour lui proposer la paix et une alliance sur la base de la reconnaissance des faits accomplis. Justinien refusa de recevoir l'ambassade et Totila marcha sur Centumcelloe (Civita Yeccliia) dont
l'antique oppidum Algidum de la voie Latine, au sud, sous Rocca Priora. Il faut plutôt le chercher sur la voie Aurélienne ou bien entre cette voie et Celle de Porto. — * L. Homo, Rome médiévale, 1934, p. 20-22.
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