ENREGISTREMENT A LA CURIE — ENSEVELISSEMENT
explicitement dans une des dispositions qui précèdent; enfin.lorsque l'évêque déclare que ce n'avait pas encore été l'usage d'exempter les établissements religieux de l'obligation des gestes, il faut l'en croire et considérer le cas présent comme le premier pas dans une voie qui conduira plus tard les autres monastères au même genre d'affranchissement.
On ne peut douter qu'un exemple si solennel n'ait eu des imitateurs, mais tous n'y réussissaient pas. Dans le fonds du prieuré de Cunauld (Maine-et-Loire), qui dépendait autrefois de l'abbaye de Tournus, en Bourgogne, on a trouvé une excellente copie faite au xi« siècle de la charte de fondation de l'abbaye de Noirmoutier, en 676, par Ansoald, évêque de Poitiers. Ce titre est rédigé dans une forme curieuse; il nous dépeint, d'une façon saisissante, la mise en pratique du droit romain, qui servait de règle dans toutes les \ines de l'Aquitaine, à l'occasion de l'enregistrement qui s'imposait pour qu'il fût valable. Le secrétaire de l'évêque apporte la donation devant les magistrats de la curie de Poitiers, il les interpelle, il les nomme par leur nom, et réclame la transcription sur les registres municipaux. Nous avons ici une preuve certaine de la persistance des habitudes administratives importées par la conquête romaine, tout au moins jusqu'au \'u« siècle, on pourrait dire Jusqu'au x"^, tant étaient vivaces les usages '.
Les formules du\'n«etdu %in= siècle nous ont conservé la teneur d'actes de donations pieuses enregistrés aux curies de Tours, d'Angers, de Bourges; le premier chroniqueur de Saint-AVandrille, qui écrivait sous le règne de Louis le Pieux, renvoie aux archives des cités de Rouen, de Baveux et de Paris, ceux qui voudront avoir une idée des accroissements territoriaux que reçut ce monastère jusqu'au temps de Charles-Martel -, mais nous avons aussi des contrats du même temps dressés en faveur d'autres abbayes, lesquels ne laissent voir, par aucun indice, que les formalités d'enregistrement aient été observées. Une des causes qui firent renoncer définitivement à ces formalités dut être l'exemption qu'en reçurent les religieux à l'époque où ils constituaient la classe des plus riches propriétaires du sol. Ainsi, entre le w et le ix= siècle, la formalité de l'enregistrement municipal, déjà très compromise, acheva de tomber en désuétude, d'une part, parce que les propriétaires ecclésiastiques en obtinrent dispense de l'autorité; d'autre part, parce que les propriétaires laïques par\inrent à s'y soustraire au moyen d'une fausse interprétation de la loi.
H. Leclercq.
ENSEVELISSEMENT. Les fidèles ont toujours attaché au devoir de la sépulture une idée particulièrement grave. Le corps du Sauveur avait été l'objet de soins empressés et, lavé de ses souillures, entouré de linges et de parfums, déposé dans un sépulcre neuf. C'était là un hommage auquel on ne songe plus guère de nos jours, mais au début de notre ère le respect du tombeau exigeait non seulement que l'occupant ne fût pas évincé pour faire place à un intrus, mais que le défunt ne fût pas logé dans l'abri dont un autre avait joui avant lui. Après la mort du diacre Etienne, les Actes des apôtres nous apprennent qu'il fut enseveli avec de grandes démonstrations:
^ L. Maître, Chartes inédites trouvées dans le fonds du prieuré de Cunauld, dans Bulletin de la Société nationale des ar.tiquaires de France, 189S, t. XLI, p. 182-183. — » L. d'Achery, Spicilegium, t. n, p. 276. — ' Acta S. Tarachi, n. 7: Putas quia nmlierculie aliquœ post morlem corpus tuum liabent aromatibus uel unguentis condire? — • • Digeste, 1. XLVIII, tit. XXIV, lcg.1,2, 3: Decadaueribus punitorum; Ccyde Justinien, 1. III, tit. XLiv, lex 2 : De religiosis. — •Eusèbe, His(. ecdes.,1. IV, c. xv. — 'Acta S. Torpetis, dans
Sepelieranl Slephanum oiri timorali et (ecerunt planctum magnum super eum. Ce respect était poussé parfois jusqu'à la superstition. Voir Dictionn., 1. 1, au mot Ad sanxtos. Il ne faut pas en être étonné. Les fidèles, en très grand nombre, venaient de la gentilité et le paganisme enseignait, au sujet de la mort, des défunts et des soins dus à leurs restes, une doctrine absolument différente de celle qui finirait par prévaloir sous rinfiuence du christianisme. Ainsi se conservèrent des croyances et des pratiques qui, pour se faire tolérer, eurent à subir une sorte de réduction, mais ne s'en incrustèrent pas moins dans la pensée et dans le rituel des chrétiens. Ces erreurs portaient sur plusieurs points : le défaut de sépulture entraînant les migrations de l'âme; l'anéantissement du cadavre interdisant l'espoir de la résurrection du corps; la proximité de l'ensevelissement à la tombe des saints procurant la garantie du salut éternel.
Les actes des martyrs mentionnent à différentes reprises l'appréhension des fidèles, à la pensée de l'abandon auquel leurs restes sont destinés. Cette préoccupation est bien connue des juges païens.
• N'espère pas que tes ossements soient recueillis, » dit le magistrat au martjT Taraque '. Et ce n'est pas là un abus de pouvoir. Après avoir subi le dernier supplice, la dépouille du condamné pouvait être remise, sur requête, à qui voulait l'ensevelir; quatre lois du Digeste et du code Justinien en témoignent '. Dans le cas de lèse-majesté, le magistrat refusait parfois d'accorder les cadavres aux réclamants. Nous voyons les juifs de Smyrne presser le gouverneur de refuser aux chrétiens le corps de l'évêque Polycarpe ^. Ceci explique comment certains martyrs sollicitent leurs amis ou les assistants d'ensevelir leur corps après le supplice % tandis que d'autres s'assurent de ce soin en payant à l'avance les persécuteurs ■ ; enfin certains Actes racontent que des saints ont apparu en songe aux fidèles pour leur ordonner d'ensevelir leurs restes *. Des offres d'argent furent faites à ceux de qui dépendaient les corps des martyrs de Lyon, en 177 ', et saint Gaudence rapporte dans son sermon x\ii2 comment quelques fidèles rachetèrent les cendres des quarante martjTS de Sébaste. Les actes de saint Grégoire de Spolète nous offrent un témoignage positif. « Le corps du saint, y lisons-nous, était demeuré au milieu de l'amphithéâtre. Une chrétienne, nommée Abundia, vint trouver Tircanus et lui demanda l'autorisation d'enlever le cadavre. Tircanus dit : « Donne-moi trente-cinq aurei et prends-le. » Abundia dit : • Je te les donnerai volontiers ; fais seulement que « la remise s'accomplisse sans délai. » Tircanus dit : a Apporte-moi la somme Qt fais enlever le corps. » Elle lui compta les trente-cinq aurei et reçut le cadavre". Le chef du martjT Hiéron est troqué contre son poids d'or "et la matrone Pompeiana obtient les restes du conscrit martyr Maximilien. probablement moyennant une somme que nous ne connaissons pas.
Rachat et enlèvement des corps pouvaient d'ailleurs faire courir des risques à ceux qui se compromettaient en manifestant l'attachement trop vif porté à ces restes vénérés. Des chrétiens furent mis à mort pour ce motif, par exemple saint Nicandre, sainte Anastasie, sainte Basilisse; et les autres, intimidés, renonçaient à la pieuse entreprise. Nous lisons dans les Actes de
Acta sanct., maii t. iv, p. 9; Acta S. Eustratii, S. ^lennœ, S. Sabini, dans Surius, Vitœ sanct., 3 déc.ll nov., 13 mars. — ' Acta S. Fortunatœ, dans Aclasanct.,octobA.vj,p.45ô; Acta SS. Victoris et Coronw, dans Surius, 14 mai. — * S. .-Vugustln. De cura pro mortuis, n. xn ; cf. .\ringlii, Roma sublcrranea, In-fol., Paris, 1659, I. I, c. xi, t. i, p. 36 sq. —
• Eusèbe, Ilist. eccles., I. V, ci. — "> Aforli/rium S. Grcgorii Spoletani preshijteri, n. 6, dans Surius, 24 décembre. — " Bibl. nat.,nis grcc.n. ;92C, fol.lOS r»; Surius, 6 novembre.