EUCHARISTIE
ment universel, d'une part, et dune croyance absolue, d'autre part, à l'eucharistie. Cette croyance se manifeste par une variété de monuments figurés qui prouvent que l'enseignement dogmatique a été compris; ainsi ces deux aspects s'éclairent mutuellement. Pour les docteurs, les Pères, les écrivains ecclésiastiques, l'eucharistie est le symbole de l'unité du peuple fidèle en même temps que la réalité du corps du Christ. De même, disait-on, que des grains de froment et des grains de raisins se sont anéantis et confondus sous une apparence nouvelle pour former, d'éléments innombrables associés et mélangés, le pain et le vin; de même la manducation de l'eucharistie unique associe, groupe et confond en un corps unique ceux qui se nourrissent de la même eucharistie. Cet aspect symboHque se renforce et s'éclaire du réalisme de la présence réelle. On ne voit nulle part les chrétiens songer à discuter leur croyance, ils se contentent de l'affirmer cormne une vérité évidente qui déjoue la discussion. De là cette multitude de monuments variés dans lesquels le symbolisme fait place au réalisme. Pour ces premiers fidèles, la figuration de cinq ou six chrétiens autour d'une table et d'un plat contenant un poisson est un aveu aussi clair que peut l'être de nos jours le calice découvert d'où .s'élève une hostie entourée d'une gloire. Mais encore faut-il admettre que les artisans des catacombes n'avaient pas pour exclusive préoccupation celle de fournir des arguments irréfutables à l'apologétique du xx" siècle; souvent ils ont figuré le repas eucharistique tel qu'on le prenait de leur temps, sans autre préoccupation confessionnelle que de peindre un sujet de genre dont le sens serait compris par tous leurs contemporains, et, sous cette réserve, nous pouvons aborder l'étude de ces monuments.
D'abord nous rencontrons les allusions bibliques, et une des plus frappantes, qui est la multiplication des pains et des poissons. Le récit des évangélistes est tout champêtre, il s'agit d'un épisode populaire, d'une foule miraculeusement sustentée avec des aliments très simples, mais notoirement insuffisants sans une intervention de la puissance divine. Tout ceci s'accorde bien avec la tournure d'esprit un peu raffinée des conducteurs des premières générations chrétiennes; manifestement le rapprochement les aura charmés : une foule à nourrir, des aliments insuffisants et cependant inépuisables qui rassasient, du pain qui est la matière propre de l'eucharistie, le poisson en qui un symbolisme ingénieux et certainement contemporain des plus anciennes fresques permet de reconnaître Jésus-Christ. C'est véritablement une trouvaille et l'ingénieuse comparaison, avec ses coïncidences frappantes, encore que fortuites en apparence, a dû obtenir un accueil dont il nous est facile de juger par la vogue d'un motif représenté encore aujourd'hui par une série de monuments '.
Le plus ancien de tous est cette célèbre fraclio panis que nous avons étudiée déjà ■ et qui combine le souvenir de la multiplication des pains avec la célébration du repas fraternel de l'agape, présidée, ainsi que l'exige saint Ignace d'.\ntioche, par l'évêque, à qui seul appartient la consécration de l'eucharistie. La présence des sept corbeilles de pain figurées sur la fresque permet de reconnaître ici une allusion au rejias de l'agape, suivi de la communion eucharistique. La multiplicalion miraculeuse des pains se retrouve figurée par la présence des sept corbeilles ' dans la crypte de Lucine dans la catacombe de Calliste. Cette favon
' .J. \\'ilpert, /.(' pittttrc dt'Ue niUimntbe ronuuir, in-ful., I'.unia, iy03, pi. 15, 27, 28. ■11, 207 .etc. — ' Diclionn., t. i, toi. 797-798, llg. 172. — ' Douze sur une fresque du IV" siècle. J. Wilpcrt, op. ci/., pi. 2«7. — ' Ibid., pi. 27, 28.
ingénieuse de ramasser en un motif unique tous les éléments du symbole et du sacrement est vraiment remarquable : le poisson, la corbeille contenant les pains et une fiole de vin rouge dans le panier. Voir Ciste, t. ii, col. 1729, pi. hors texte*. Ces monuments, qui appartiennent au début du ii'' siècle, sont plus démonstratifs que des textes souvent obscurs et des commentaires qui ne le sont pas moins. Néanmoins ils semblent avoir été uniques. Après eux, un type nouveau va connaître le succès : c'est un repas pris par quelques fidèles, aucun d'eux ne se distingue parmi les convives, tous ont une attitude plus libre que dans la fraclio panis. Cependant il s'agit encore d'un repas eucharistique, ce que rappellent les sept corbeilles de pain et les poissons posés dans les plats ». Tout à côté d'un de ces repas se voit une scène de consécration eucharistique '. De chaque côté d'un guéridon sur lequel est déposé le pain, un prêtre — plus probablement un évêque — consacre, tandis qu'une orante figure soit une défunte, soit l'assistance des fidèles. Dans un autre cubicule, le même guéridon reparaît à la voûte, chargé de deux pains et un poisson et entouré des sept corbeilles '.
Il est assez remarquable que les artistes chrétiens ne se sont trouvés satisfaits par aucune de ces compositions. Les convives autour d'une table leur ont semblé décidément trop prosaïques, malgré la présence des sept corbeilles: ils ont donc cherché autre chose, sinon mieux. Peu à peu le banquet est délaissé et fait place à une scène de consécration qui prétend n'être pas moins profonde que les précédentes. Cette fois, le Christ en personne, muni de la baguette divinatoire, touche les corbeilles placées à ses pieds et accomplit la consécration. Jlais le type de Jésus magicien ne laissait pas de provoquer des répugnances et de soulever des objections graves; il ne laissa pas cependant de se multiplier, et la raison s'en trouve, non dans la volonté tenace de faire triompher un type, mais dans l'adoption de ce type parmi les modèles que les artisans peintres ou sculpteurs s'exerçaient à reproduire. Ceux que le souci de la clientèle préoccupait toutefois s'avisèrent d'une dernière transformation de la donnée primitive : les apôtres présentaient à Jésus les vivres et les portaient ensuite à la foule. Cette dernière composition se rencontre assez fréquemment sur les sarcophages du iv^ siècle ». Ce n'était d'ailleurs pas une innovation.
Une fois de plus l'art occidental s'est inspiré d'une composition alexandrine que nous avons déjà fait connaître (Diclionn., t. i, col. 1802-1811, fig. 279); c'est un sujet eucharistique en trois scènes distinctes : au centre, les apôtres Pierre et André présentent au Sauveur les vivres dont le miraculeux accroissement assurera la nourriture de tout le peuple. Jusqu'ici les intermédiaires entre cette vive et gracieuse composition et ses analogues en Occident ne sont pas connus, mais on ne peut Kuèii- cipendaiil douter de leur existence. Deux sujcls cncadient celui que nous venons de rappeler : à droite, « ceux qui mangent les eulogies du Christ »; à gauche, les noces de Cana. Ce dernier sujet forme, en quelque façon, la contre-partie de la multiplication des pains. Ici, c'est l'élément solide de l'eucharistie auquel le prodige fait songer, là c'est l'élément liquide. Il serait fort exagéré de soutenir que le symbolisme chrétien repose le plus souvent sur des rapprochements aussi extérieurs, c'est néanmoins un fait, qu'il s'est coin]ilu dans ces suggestions
^ ' y(ii<;., pi. 1 1. 11. ;î; pi. i:.. 11. 2; pi. Il, 11. i. " ihui..
pi. 41, lits. 1. — ' Ibid., pi. .'iS. — ■ K. I,c Ulufil. tMidts .■iur les sarcnph. d'Arles, pi. 1, 3, 10, 22; Siinm bidleltino, 1901, t. VII, pi. X, 1904.
El CIIARISTIH
toutes (rapparencc. Les corbeilles rlii déscrl et les amphores de Cana appelaient l'idée de pain et l'idée de vin, c'est tout ce qu'on en attendait. Cependant, encore que la communion eucharistique sous les deux espèces fût alors universellement pratiquée, on note une tendance à la simplification et, soit difTîculté de figurer le vin dans un récipient connu de tous, soit pour toute autre raison, on se contenta, pour symboliser l'eucharistie, de représenter le pain et le poisson. Toutefois le poisson à lui seul pouvait rappeler le Christ ou le fidèle; ce n'est que rapproches que ces deux symboles rappellent l'eucharistie. Quant aux pains figurés séparément, ils ne sont guère reconuaissables ■que s'ils sont timbrés d'une croix et alors leur signification ne prête pas au doute.
Des symboles eucharistiques ont été empruntés au règne animal ou végétal. Rien de plus inexact que U'afTirmer d'une façon absolue que tel ou tel sujet décoratif est un symbole eucharistique ou qu'il ne saurait l'être. Qui osera prétendre nous révéler les tendres rêveries de ces vieux chrétiens, les pieux divertissements auxquels les uns se complurent tandis que leurs frères s'en défendaient obstinément.' Ceuxci découvraient dans les colombes goulûment penchées sur le vase l'àme dufidèle qui s'enivre du vin consacré, ceux-là s'enchantaient à la comparaison du cerf qui étanche sa soif comme le fidèle lui-même dans la source limpide à laquelle s'abreuve l'àme avide de posséder son Dieu. S'imaginer l'existence d'un canon symbolique au nom duquel la fresque dei cinque sanli servira d'interprète rigide et authentique à toutes les fantaisies délicieuses dans lesquelles se voient des fieurs, des vases et des colombes, réprimer au nom d'une systématisation bien stupidele libre essor de l'ingéniosité individuelle, refuser aux colombes ce qu'on accorde aux paons et accorder à la coupe ce qu'on refuse au vase, tout ceci relève peut-être de la kullur, mais demeure parfaitement étranger à l'intelligence des monuments chrétiens.
Ce qui demeure hors de doute pour les érudits familiers avec les monuments figurés de l'antiquité chrétienne, c'est l'infinie diversité, la souplesse inépuisable avec laquelle les fidèles interprétaient les figures, y attachaient une signification, une allusion, une indication que, seuls, des latins sauront toujours découvrir de par la supériorité du génie et la surabondante richesse de l'imagination. Une fresque éraillée et dépeinte, im sarcophage mal équarri, une pauvre tablette de loculun brisée et salie, une gemme aux dimensions minuscules ont suggéré à ceux qui s'y sont appliqués et à ceux qui les ont possédés des rapprochements ingénieux qu'il est fort inutile de prétendre cnuniérer et cataloguer. L'eucharistie était alors reçue fréquemment par des chrétiens en grand nombre avides d'en pénétrer le mystère et dont la vie, souvent menacée par la haine des païens et par la persécution ofTicielle, se fortifiait dans l'intelligence et la possession du corps du (Christ. De là ces images nombreuses où quelques indices suffisaient seuls à évoquer la pensée du sacrement : quelques cistes, des rondelles frappées d'une croix, un poisson, une coupe, autant de symboles de l'eucharistie. Le symbole servait de préférence à cette représentation. Le symbole est la spllicitation adressée à l'imagination latine, il suffit & la mettre en éveil, à lui imprimer le mouvement et à l'emporter vers les réalités mystérieuses. Nous avons donné déjà dans le Dictionnaire iin
' Voyez FB.4CTIO pan'Is. — = Voyez .\NArHOBE, t. i, col. 1898. — ' Voyez Aoape, t. i, col. 775. — ' Voyez ÉPICLÈSE, t. V, col. 142. — » S. .\thanasc, Apol. de Juga, P. G., t. XXV, col. 600, 612, 673, etc.: C.yrill. Hier., P. G., t. xxxni, col. 377. — • Mgr BaliUol,
grand nombre de monuments figurés concernant l'eucharistie, il sera utile d'en dresser ici la liste :
Pierre de Syntrophion, t. i, col. 84, /igr-Stî. — \'ase de plomb de Carthage. t. i, col. 641, flg. Itfi; col. 7:59, ng. 169. — Pyxide d'.Wn Zirara, t. i, col. 712 fig. 148. — Mosaïques de Thabr.ica, t. i, col. 717, fig. 1.53; col. 719, fig. iôô. — Fresque de la Capella ijrrca, t. i, col. 799, fig. 172. - - l-'res(|ue de .Marcellin et Pierre, t. I, col. 884, fig. 199. — Fresque de Saint-Calliste, t. I, col. 885, fig. 200. — Épitaphe à Sainte-Agnès, t. I, col. 935, fig. 226. ~ l-'resque à Alexandrie, t. i, col. 1129, fig. 279; t. II, fig. 1987.— Sarcophage d'Arles, t. I, col. 1129, fig. 280. — .Médaille de Gaudcntianus, t. I, col. 1826, fig. 492. ~ Sarcophage de Priscille, t. I, col. 2019, fig. 573. — Gemme trouvée à Capouc, 1. 1, col. 2020, fig,ô75. — Sacramentaire à Autun, 1. 1, col. 3204, pi. h. t., fol. 8. — Inscription de Pectorius, t. I, col. 3195, pi. Ji,-+: — l'resque de Saint-Calliste, 1. 1, col. 3159, fig. 1123. — Étoffe égyptienne à Berlin, t. II, col. 806, n. 39, fig. 1544. — Cassette de Brescia, t. II. col. 1155, fig. 1628'? — Fresque de Saints-Pierre-et- Marcellin, t. n, col. 1803, fig. 1982. — Cassette d'argent de Milan, t. n, col. 1807, fig. 1985. — Sarcophage de Tarascon, t. ii, col. 1807, flg. 1986. — Porte de Sainte-Sabine, t. n. col. 1816, fig. 1995. — Mosaïque de Ravenne, t. n. col. 3045, fig. 2339. — Évangéliaire de Rossano, t. n, col. 3047, fig. 2340-2341. — Urne de Pesaro, t. ii, col. 3306, fig. 2377. — Fresques à Saint-Calliste, t. ni. col. 153, fig. 2445. — Fresque à Saint-Calliste, t. m, col. 158, fig. 2447. — Cippe du cim. de Vatican, t. m, col. 1674, fig. 2948. — l-'resque de Lucrèce, t. m, col. 1729, fig. 2979. — Épitaphe de FI. Eutychius, t. m, col. 2397, fig. 3187. — Sarcophage au Latran, t. m. col. 3021, fig. 3342.
H. Leclercq.