‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 2)Chapitre 152 sur 331 · EUGENE DE LAODICÉE · texte numérisé non relu

EUGENE DE LAODICÉE

ce même Eusèbe de Césarée, l'empereur Constantin écrit pour lui mander d'avertir les « chefs des Églises », évèques, prêtres et diacres, de relever les édifices chrétiens, de les agrandir, d'en bâtir de nouveaux à leur place. Eusèbe n'aura qu'à s'adresser pour obtenir les fonds nécessaires rapâ zz tjyejxùveuôvtcov xal TÎ)ç è-ap/iXTii; Tâ^stoç '. Ce n'est pas évidemment à l'administration militaire qu'Eusèbe demandera les crédits, mais à l'administration civile; c'est dans celle-ci qu'Eusèbe fit carrière de bureaucrate, et, nous dit-il, carrière méritoire. C'est là prétention de tous ses congénères : (ict' è-tTifiîai; aTpaTS'jcjà|.iE'^oç.

ils étaient là tous chamarrés de titres énigmatiques : princeps, corniculariiis, commentariensis, apparitor, etc., prêts à se lancer à l'assaut des contribuables. Lactance, qui eut peut-être maille à partir avec cette engeance fiscale, nous l'a montrée à l'œuvre : Officiorum omnium milites, vel polius carnilices, singulis adhœrebant : cui prias satisftcret„incerliim -. Peut-être les méthodes dont usaient ces pacifiques agents à l'endroit du pubHc leur donnaient-elles l'illusion de rivaliser de procédés avec la milice armée; mais plus simplement, ces « civils » usaient d'une métaphore rebattue de leur temps comme dans tous les temps, « ils étaient au service » ou bien « ils quittaient le service ». On les eiit fort divertis, sans doute, en leur racontant que nos contemporains feraient d'eux des mihtaires =.

Le fils du bouleute de Laodicée, honorablement installé en quelque administration, épousa Flavia Juliana Flaviana, fille du sénateur Gains Xestorianus. C'est tout ce qu'il nous en dit; en demander plus serait indiscrétion. Toutefois, il est permis de remarquer que les sénateurs n'étaient pas nécessairement attacliés à Rome, on en trouvait en province '. Rien n'indique que le beau-père et la femme d'Eugène fussent chrétiens °.

Employé modèle, s'il faut l'en croire, Eugène faisait carrière dans l'administration sans que sa qualité de chrétien lui portât préjudice '. Après tant de luttes on avait abouti à la tolérance et les années qui précédèrent le retour oITensif de 303 furent particulièrement calmes. Doucement assoupis dans leur besogne quotidienne, les bureaucrates envisageaient avec d'autant plus de confiance le déroulement futur de leur carrière qu'ils savaient qu'on les dispenserait d'accomplir les sacrifices rituels auxquels répugnait leur conscience '. Est-ce à dire qu'ils pouvaient s'élever jusqu'aux premiers échelons'.' On n'en a aucun indice '. Quand Eusèbe nous apprend qu'une certaine ville de Phrygie, qu'il ne nomme pas, avait

' Eusèbe, De uita ConsUintini, 1. II. c. xi.vi. P. G., t. xx, col. 1024. — ■ Lactance, De morlibus perxeciitorum, c. xxxT, édit. Brandt, p. 208; ce pamphlet fut écrit en 314. — ^ A rorif^ine, ces administrations avaient été militaires, mais le souvenir même s'en était perdu et les vocables qu'on retenait dans ces bureaux très pacifiques n'avaient de militaire (jue l'apparence; c'est ainsi que les employés étaient désisnés sous les noms de milites, niilifia,' co/iortalis, eoliiirlulina niilitia. — ' P. BatilTuI, op. cit., p. 29. - — ' Il csl probable que Flaviana était morte quand Eugène libella son épilaphe, dans laquelle il ne songe d'abord qu';'i sa propre sépulture et ensuite ■ ù l'élite de sa famille », s;ms (:iirc iiiicune nienlioii tic sa femme. — ' Dans l'armée il semble (jue la situation lut plus épineuse, à raison des obligations imposées à certains Rrades de sacrifier en des circonstances déterminées a la divinité de rcrapercur; mais, même dans l'armée, il était avec le ciel des accommodements. Précisément ce fut dans l'armée (jue se firent sentir, en :i03, les premières rigueurs; avant d'en venir à la persécution ouverte, on préluda, comme pour y préparer les esprits, à une épuration de l'armée. — ' Eusébc. liist. eccl., I. Vin, c. 1, /-". C, t. xx, col. 740: oï; xai là; Toiv £Ûvo)v év£ycép'.;ov r,-;i\i.ryy.x;- — ' .V. Ilnrnaek, Mission iiiul y\usl>reilung, 2' édit., t. ii, p. 30, dit que les

tous ses magistrats chrétiens -iv-eç ol ttjv ttÔXiv otxoûvTEÇ, XoyKT-nfjç te aù-rôç xal oTpaTYii'ôç ctùv toïç Èv -réXEi, TTÔtat za'i ciXco Syj|x&), /pia-riavoùç acpàç ô[j.oXoYoijVT£ç X. T. X. ', il ne nous permet pas de comparer un maire et ses adjoints à un préfet. Quelques personnages ont pu parvenir à faire carrière, quoique chrétiens, et à s'élever assez haut ", mais il serait plus qu'impossible de prouver que ce n'était pas au moyen d'un compromis que les esprits entiers nommeraient apostasie.

Quand fut promulgué l'édit de persécution de Dioclétien, 24 fé\Tier 303, Eugène trouva moyen d'échapper à ses dispositions rigoureuses, l.'édit était cependant positif; il dépouillait les chrétiens de leurs charges et dignités ; ...ut religionis illius hominescurèrent omni honore uc dignitute ". Par quelle subtilité parvenait-on à esquiver ces mesures? Nous l'ignorons, mais les habiles furent finalement acculés par un édit de Maximin Daïa. Lequel? « Peut-être l'un de ceux qu'Eusèbe date des premiers mois de 306 : « Des lettres du tyran furent expédiées alors pour la première fois, ordonnant que tous et chacun sans exception fussent, par le ministère et le zèle des magistrats des ^^lles, contraints de sacrifier '=.» L'édit dont parle l'épitaphe d'Eugène est plus étroit encore, puisque les fonctionnaires chrétiens y sont contraints de sacrifier et n'ont pas la faculté de se retirer du service, Gûeiv xa't y.ri à-aXXdtCTECîOai t^ç o-paTEtaç. On rapprochera ces ternies de ceux d'un édit de Licinius signalé par Eusèbe : Licinius ordonne que les fonctionnaires soient révoqués, chassés du service, s'ils refusent de sacrifier, toùç xarà ttôXiv orpaTitiTa; •f;YE|jtovixtî)V TXYfxâTcov à7To[3àXXECT6oti, el jit, toïç SaifiOCTiv alpoîvTO 6'JEtv, TrapExsXs'JETO ". Ce qui donne à croire que, rentrés dans la vie privée, dépouillés de leurs dignités, ils seront du moins libres de rester chrétiens. Maximin, au contraire, ne veut pas qu'ils quittent le service, et il veut qu'ils sacrifient. C'est à cet édit de Maximin qu'Eugène refuse d'obéir '■'. 11 lui en coiJte des tortures, probablement la question, sous le gouverneur Valerius Diogenes, prieses provincia; Pisidiœ '^ et peut s'estimer heureux de démissionner de son emploi sans avoir apostasie sa foi. Ainsi cet Eugène est vraiment un hoiiime habile. Il est bien né. bien marié, bien installé en quelque prébende administrative. La persécution survient, qui impose l'apostasie ou la mort et interdit 1;<. démission; Eugène s'arrange pour garder la foi et la vie et prendre sa retraite. Il a bien gagné un peu de repos, qu'il prend à Laodicée, il s'y plaît et il \ plaît, les fidèles l'éUsent pour évcque.

fidèles parvinrent au rang de Staltlialler. On ne peut citer aucun gouverneur chrétien d'une province impériale ou sénatoriale avant Constantin. Cette afiirmation fantaisiste n'est donc qu'une erreur il ajouter à la série ilc celles dont se composent cliacun des chapitres d'un livre qui faillit pendant quelques années être pris au sérieux. — ■ Eusèbe, Hisl. ceci., I. VIII. c. XI, P. a., t. XX, col. 7G8. — '• Les deux cas indi\ iduels apportés par M. BatilTol, op. cit., p. 30, nous montrent des chrétiens gratifiés d'un bel avancement ; resterait a prouver que cet avancement n'avait pas été obtenu au.\ dépens de quelques concessions sur les(|uellcs on fil silence. La question est là, elle n'est que là. — " Lactance. Dr mortibtis prr.scr(i/or(/f«. c. .\iu, édil. Hrandt, p. 187; et. Eusèbe. llist. eccles., I. VIII, c. u, P. G., t. xx, col. 744. — " Eusèbe, J3e niorli/riliiis Palirslinu-, c. iv, n. 8, P. C, t. .\.x, col. 1477 : fPotlJ-fii"")'' ^î "oS TUpâvvdu toûto TTpwTov 6tar£;poiTrjy.<i':ù)v, w; iv 7ïav5r,iJ.Ei TtavTec ÂnacamXui; |J.et' £r.!|j.e).efa; y.«t »itou6r,{ tiI>v xarà îioXeiç àp-/év- Tci)v O'jEiv. — " Eusèbe, De vila Con.ilatilini, I. I, c. i.iv, P. G., 1. XX, col. 9G8; cf. Marlyriiim S. 'J'Iieugenis, dans Anal. Ih>II., t. ii, p. 20t>; Etliclum... l.icinii cxiil... iil omnes in (iiimiiniqucessenl uljicio militantes ml sacriflcia vocarentur. — "P. ItntifTol. np. eit., p. 31. — " Cor/t. inscr. lat., t.iiI,n.(;S(l7,13r)C.I.

KUGENK l)K I.AODICEI-: — K l'G Yl' I' 1 1

Après avoir étc fonclioiinairc inodèlf, F.ugùiie ileviiiit (■•vèque modèle, c'est lui qui nous l'apprend; ses diocésains ne nous ont pas donné leur opinion. Quoi (|u'ils en aient pensé, ils ont gardé leur pasteur un quart de siècle au moins; car c'est après vin^t-cinq années d'épiscopat qu'il prit fantaisie au saint homme (le se rendre justice en son épitaplie. Comme ledit (pii décida Eugène à s'éloigner de l'administration ne l)eul prendre place qu'entre 30(i et 313, qu'il a passé ipielque temps à Laodicée à se remettre de ses émotions et qu'il a déjà rempli vingt-cinq années d'épiscopat, l'épitaphe nous amène au plus tôt vers 332 à 339. On pourrait se demander pourquoi Eugène ne représentait pas l'Église de Laodicée en 325 au concile de Nicée, mais on n'a aucune raison à en donner, sinon que son absence est dûment constatée '.

Pendant ce quart de siècle d'épiscopat « avec grand mérite », [le-i. ■no'XkrjC, èmTi\j.ia.t;, Eugène construisit sa cathédrale. La persécution de 303 avait imposé la démolition des édifices du culte chrétien et, saut un très petit nombre peut-être, ils n'auront pu échapper à leur sort funeste. La paix de l'Église amena un essor curieux de constructions; parmi les temples relevés alors, se trouva celui de Laodicée. Eugène y mit tout son cœur. Si on en juge par ce qui s'est passé ailleurs, on peut induire que ce fut sur l'emplacement de l'édifice détruit que s'éleva la basilique nouvelle; en effet, l'évèque l'a rebâtie i-o 6e[iEX(cov, depuis les fondations, ce qui ne veut pas dire qu'il se soit contenté de relever les murailles sur l'ancien plan : toutes ces basiliques constantiennes visaient à la grandeur et l'accroissement du nombre des fidèles dans les communautés imposait l'adoption de plans agrandis. La partie sacrée, le sanctuaire, la confession, sera demeurée immuable, le reste s'élargit à raison des besoins nouveaux -. L'évèque pourvut aux aménagements alors tenus pour indispensables à l'entour d'une basilique, c'est ce qu'il appelle le « décor ' ». (".'est ici qu'a pu s'exercer sa part d'innovation, car avant la paix de l'Église, ces installations étaient nécessairement restreintes et souvent même entièrement inconnues, mais des conditions nouvelles révéhiient des besoins nouveaux.

En avant de la basilique relevée, restaurée, Eugène éleva un atrium quadrilatéral à portiques, dont un des côtés s'appuyait à la façade de l'église. Il en a été ainsi parce ciue son texte l'indique à peu près clairement et que les constructions similaires de cette époque ne permettent guère d'en douter ^ Ces portiques étaient ornés de peintures, d'incrustations ' en marbre. Ce qui montre assez que c'est bien de l'atrium qu'il est question dans la pensée de l'évèque Eugène, c'est qu'il mentionne l'^iSpeTov. la fontaine ou cauthare (voir ce mot), dont la présence est réglementaire dans l'atrium; enfin le porche, TrpÔTiuXov; on voit qu'il est toujours question des abords de la façade. (Le qui suit est plus vague, il s'agit de « tous les travaux des tailleurs de pierres » ; comment y découvrir le fait que l'édifice est totalement eu pierre sans plafonds de charpente'? Comme il s'agit de divination, il est malaisé de pousser la discussion jusqu'à l'humble détail;

' H. Gclzer, H. Hilgenled et (). Cuntz, Patriim Sicivnitnini wimina, in-lG, Lipsice, 1S08, p. Lxui, — - Pour les chrétiens de cette époque, remplacement de la confession niar<{uait le lieu sur lequel devait s'élever l'église, mais celle-ci se développait, poussait des membres nouveaux à mesure des besoins, tout en demeurant la même; c'est ce qu'exprime Eugène, qui est bien convaincu qu'il n'a fait autre chose que de relever ce qui était tombé tout entier : xal irao-av ttjv è/.-/.'/.ri!7:av àvoixoS»|j.TiiTa; ài;b (Jîfxs'At'ftv/. Bâtir «ne basilique nouvelle ne s'entendait que lorsqu'un sanctuaire nouveau était créé. — ^ Kai iTX<vnâvTX Tov Ttsp'i ni'.r,'/ ■a6'7\i.o-/. ■ — ' Eugène parle de portiques et de quadruples porti(iues, toCt èttIv (jtowv tî xïI TETpx-

toutefois, si la basili(|ue n'avait pas de plafond en charpente, c'est qu'elle n'avait pas de couverture, car d'une voûte en pierres ou d'une coupole, à cette date, dans cette contrée, il n'est naturellement pas question. Les artifices ingénieux, mais mesquins, au moyen desquels les bâtisseurs syriens couvraient en pierres les maisons et les basiliques étaient inapplicables à Laodicée du Lycus. Les travaux des tailleurs de pierres sont probablement les constructions qui avoisinaient l'édifice, c'est-à-dire maison de l'évèque, dépendances, communs, etc.

Ayant fini sa tâche et gouverné vingt-cinq ans son Église, l'évèque s'avisa qu'il était âgé et peu éloigné de son terme. Il se fit préparer un tombeau consistant en un sarcophage gardé par une balustrade, et rédigea son épitaphe, soucieux peut-être d'épargner à son clergé le soin de le louer comme il entendait l'être. Il était dit qu'il n'aurait pas tout prévu, il ajouta une clause finale de quelques mots, déclarant l'appartenance de sa tombe « à l'élite de sa race », probablement ses enfants. Ceux-ci auraient le devoir d'entretenir et de garder la place funèbre, mais rien n'indique qu'ils eussent licence de venir y reposer à leur tour et à quelles conditions, ni quelles pénalités ils pourraient requérir contre les violateurs éventuels du tombeau. Ces lacunes sont remarquables, parce que les hommes du iv« siècle prenaient au contraire grand soin de mentionner les futurs compagnons qu'ils admettaient à partager leur sépulture. Est-ce ignorance, est-ce dédain pour les usages reçus ou pour les lois existantes, est-ce malice à l'égard du fisc, frustré de la perspective d'une amende à recueillir? H. LECi.ERcg.

EUGYPPIUS. Cet Africain nous intéresse à plusieurs titres, (lassiodore recommandait la lecture de ses ceuvTes : Eugyppius qiicm nns qiwquc vidimus, virum quidem non usque cidco sœcularibus lileris eruditum, sed scriplurarum divinarum lediow plenissimum ', et, ce disant il ne fait allusion qu'au commentaire sur saint Augustin. Commentaire est trop dire, il ne s'agit que d'un extrait, ce qui semble justifier assez peu la remarque : ijenerul cliam hodicqac calholicti Ecclesia vims illustres. L'intérêt principal de cette compilation est peut-être moins en elle-même que dans un précieux manuscrit qui nous l'a conservée et qui appartient à la première moitié du vm' siècle ". Ce manuscrit est incomplet. Il ne contient que le prologue (fol. 1), la table des chapitres (fcl. 8) et les soixante-dix-sept premiers chapitres de l'ouvrage, moins la fin du chapitre xxix, les chapitres x.x.x-xli, le commencement du chapitre xlii, la fin du chapitre Lxxv et le commencement du chapitre lxxv7. Ces lacunes tiennent à la perte des cahiers vi-viii (entre les feuillets qui sont aujourd'hui cotés 49 et 50), à celle d'un feuillet qui était placé entre les feuillets actuels 91-92, et à celle des cahiers xv et suivants. L'ordre des onze cahiers qui subsistent est indiqué au bas de la dernière page de chaque cahier, par les chilïres r-v, vini-xini. Au.x cinq premières signatures (fol. 8 V", 12 v°, 20 v»-, 35 v° et -19 v°), le numéro d'ordre est précédé de la lettre Q, initiale du mot

(T-ôwv. Peut-être, ainsi qu'on le remarque dans quelques églises syriennes, y eut-il un ou deu.x portiques appuyés sur les faces latérales de la basilique. — * Pour ces x£vit,<7ïi;, M. Ramsay propose des ornements de bois ajouré; mais dans ces contrées le bois jouait un rolc restreint, mieux vaut y voir avec XI. BatifTol des incrustations de marbre, des mosaïques murales. — « Cassiodore. Instit.dio.yC. xxiii, P. L., t. i.xx, col. 1137; et. M. Hudinger, Eiigipiiis. einc Vnterstichunfi, dans Sil-iinqshi'rilrhtc d. Aknd. d. Wisscnsch., 1878, t. x<i, p. 79:i-81 1: in-S», Wien. 1,S7S. — ■ L. Uelisle, !<nticc sur un maniisiTil mcroKùii/iiii i()n(c;in;i( des fragments d'F.iiq!ll>!>ii}s. niJiKirteiumlà M. jtdvs Ucsnoyers. in-4«, Paris, avril IS7.'>.

EUGYPPIUS — EUKHAITA

qualcrnio. Le même mot est exprimé par une note tironienne sur les fol. 55 v", 83 v» et peut-être 93 v". Il y a beaucoup d'irrégularité dans le nombre des feuillets de chaque cahier. On en compte 15 au cahier IV, 14 au cahier v, 10 au cahier xmi (il y en avait lia l'origine), 8 aux cahiers i, m, x et xn, 6 aux cahiers IX, XI, et XIII, 4 seulement au cahier ii. comme le constate une note très ancienne ajoutée au bas du fol. 12 V ; Qualcrnio istc quatuor folia habct '. C'est principalement à cause de la variété des écritures que ce manuscrit est remarquable : nous l'avons déjà étudié à ce point de vue. Voir Diclionn., t. iv, au mot ÉCRITURE, col. 2019, fig. 3958.

Eugyppius était abbé du monastère de Caslcllum Lumllanum. près de Naples =. Nous savons par Fulgence de Ruspe qu'il s'y trouvait un ateUer de copistes : Libros, sicut pnecepisii ad Monimuni dalos, in qualernionibus destinavi... Obsecro ul libros quos opus habemus, servi lui describanl de codicibus veslris =. Un atelier de copistes suppose une bibliothèque bien fournie et, en effet, nous lisons sur un manuscrit d'Epternach : Bibliotheca Eugipa prœspilen; il contenait la version originale des évangiles par saint Jérôme et fut coUationné en 558 '. Un manuscrit de Cluny % du ix= siècle, renferme les lettres de saint Augustin et, au fol. 7(i verso, inséré hors de sa place, une série de poésies de Noie. .\ la fin du manuscrit, fol. 156, on lit cette note : Legi Facistns juxtu mendosum exempkir in Scoerimr. Deo gralias. Explicil. Cette note n'est pas du correcteur de ce manuscrit, mais elle reproduit une note d'un exemplaire plus ancien. J.-B. De Rossi corrige ainsi et à bon droit : Legi Faustus jaxta mendosam exemplar in Scverini ', peut-être in monasierio Severini ou bien in oratorio S. Severini, ce que nous lisons vers le même temps dans la correspondance de saint Grégoire le Grand =.

Le caslrum ou castellnm Lucullanum reçut en 488 le corps d'un personnage renommé pour sa sainteté, Séverin, abbé de Faviana, dans le Norique. Cette circonstance et l'accueil favorable accordé à la Vie d'un moine appelé Bassus, laquelle avait été composée par un laïque, engagèrent l'abbé Eugyppius à s'essayer lui aussi dans l'hagiographie. Eugyppius (comme tous les hagiographcs:)ne songeait qu'à prendre des notes pour lui-même et à rendre service à ses amis en les leur communiquant, car il jugeait que les faits merveilleux de la vie de Séverin ne devaient pas tomber dans l'oubli. L'auteur laïque de la Vie de Bassus ne demandait que des matériaux, qu'il se chargeait de mettre en œuvre, et Eugyppius composa à son intention un commemoraloriam de la vie du saint, dont il puisa les éléments dans les récits quotidiens des moines âgés et dans les traditions recueillies par lui-

' L. Delisle, Solice sur un manuscrit mérovingien loiiïenant des fragments d'EiigypP'us, appartenant à M. Jules Desnoyers, ni-4», Paris, avril 1875, p. fi. (^e manuscrit est entré depuis dans les collections Picrpont-MorKan. — - C.astello dell'Ouo; cf. Capasso, Munumenta ad \eupolitani duiatus histiiriam pertinentia.l. il b. p. 171 s<[. .Vu X' siècle. lccas(riim/,iicii//«nuHi fut délaissé et le moiifiilmum S. .S'f uerini cf.S'osii transféré dans la ville de Naples. On en possède deux hynniaires du xr siècle : 1» corf. Vaticanus lat. 7172: 2'cod. Parisinuslat. IU92;cS.V>rc\e'i,Analectaliiimnica.t.\i\. p. 5-113; U. Chevalier, Poésie liturgique, 1. 1, n. 117-2:i'.l. — M'ulgencedcKuspe.fc'pi.il., v,P. A.,t.LXV,col.348. — ' Bibl. nat., nis. lat. 93 S9, loi. 222 v°, du viii» siècle; cf. L. Delisle, Le cabinet des manuscrits, pi. xix, n. 8; S. Berger, Histoire de la Vii/9a(e,in-8», Paris, 1893, p. 52 sq.; Wordsworth, Sovum Testamentam, t. i, p. xi sq., 70(>s(i. — •Bibl. nat., nouv. acq. lat., m3; cf. L. Delisle, Ponds de Cluny, p. 58 sq. — • De Kossi, Inscript, christ, urh. Bomii; 1888, t. il a, p. 185: cf. Galante, .Meni. dell' antico ceuobio lAtcullano tli .S". .Scuerino, in-8°, Napoli, 1809, p. .■i5; L. Traube, (irundlaiim der Jlandschriltenkunde, dans Vorlesungen und Abliandluntien, MUnchcn, 1909, t. n, p. 108-109. — ' Episl., lib. X. c. \i\.

même. Son butin ramassé, le bon Eugyppius connut la subtile tentation d'écrire et ne put se résoudre à confier l'œuvre à la plume d'autrui. Ce laïque, pensa-t-il. écrit correctement, cela ne vaut rien, et les illettrés auront peine à le comprendre. En conséquence, il s'adressa, l'hommage n'avait rien de llatteur, au diacre Pascliase, qui déclina l'offre en une lettre charmante, dune fine ironie, dans laquelle il assure cjue l'éloquence ne saurait rien ajouter au commemorulorium et qu'Eugyppius lui-même est seul capable de réussir un morceau destiné à l'auditoire d'illettrés qu'il lui souhaite. On n'est pas plus onctueux et plus impertinent. Si Eugyppius vit la malice, il ne s'en vanta pas: ses matériaux risciuaient de lui rester pour compte, il entama donc la Vila Severini.

Il faut lui en savoir gré, car il a su faire de cette biographie un document des plus importants pour l'histoire des migrations de. jieuples au V siècle *. Il n'est pas question de la patrie et de la naissance de Séverin, qui n'en parlait jamais, mais, à en juger par son langage (loqucla), il était latin et l'amour de l'ascétisme l'avait entraîné vers l'Orient. A son retour, et c'est par là que la Vie débute, il arrive dans la petite ville d'Asturis. non loin de la Norique Ripensis et de la Pannonie. jiendant les année's agitées qui suivirent la mort d'.\ttila. Ses exhortations, ses prédictions sont dédaignées. Les merveilles se suivent désormais, entremêlées de prophéties, de miracles, mais sans abus, car c'est le mérite reconnu d'Eugyppius d'être bien informé, précis et sobre de merveilleux.

H. I.ECI.F.BCV.

EUKHAITA. Eukhaïta (Paphlagonie). ensuite Théodoroupolis, aujourd'hui Zapharambolou (vilayct de Kaslambolou).

Copie d'une inscription (pii était dans l'église de "A".".o; STîçavoç. La pierre a disjiaru.

2COTHP*ANEIZZTE0ANE AATEINCa^N nONGùN AAIO'TTGNATOÏKAUTOAGZOlKTPAZtDlAHZ 0EIONNAON AOOPOYMAlKAEINHITHinOAEl TOY0EOACûPOYKPANTOPO2nAAAI<t>ATOY

5 ACOPOYMENH AH*OENTAA00PONZONnOAA AYTCOI MENEINIYIZHMON A AHZTOYIVINEIAI

Bl EYA «>IE 0APr ScùTYjp tpaveiç, STSçxvr, i^ycivcôv ttôvmv Xoctoû YovaTOt; xal ttoS'jç oixTpàç çîXiriç, Oeîov votov ScopoùjjLai x./,rtvT;i rrn tô).ei TOÙ ©soScopou, xpàvTOco; naXïtçaTOo,

5 StopoujiÉVY) X'/jçOévTa 5copov aov TrôSa aÙTÛi aÉveiv, (j'i<j(rf,;j.ov iXïio-rou (XVEÎa;

' O saint Etienne! toi qui visiblement m'a sauvée des cruelles douleurs que je souffrais, moi, ta misérable

— • Bollnndus donna la I'i/k .s'. Severini, dans les .Uta siuictorum, t. i (16431; c'est assez dire que son texte n un intérêt presque cxclusivenient bibliographique. Deux éditions criti(|iies furent données par P. Knôll, dans Corpus scriptorum ecclesiasticorum lutinorum, t. ix a. p. i-xxxii; /', p. i-xvi. en ]88(); cf. E. .Missel, dans le liulleliu cri/iV/iic, t. VI, p. 331-332; et par Sauppe, dans Moiiunwuta (icrnuiuiic histnricu. .\uct. antiq., 1877. t. i h. p. i-xx; et. (i. M. dans Hctme critique. 1879, II» série, t. vu, p. 441-442. lùifin par Th. ]Moinniscn, liugippii \'itu .Srveriui, dans .Scriptores rerutn (icrniunicariun in usuru siliolarum. in-8, Herolini. 1898; cf. le même, Eugippiiuui. Sauppe contra Knoll, dans y/cr;m's, 1897, t. xxxii, p. 454-4('.S; 1898. t. xxxiii, p. IGO- 1(>7. On trouvera un résumé préri» et plus clair que l'exposé de .Mommsen, dans .lnalett<t t'idlandiana, 1898, t. xvii, p. 475-471), et un récit de la vie. dans A. Baudrlllart, .S'iniil Scvcrin, apôtre du \oriquc i JJ.:--ISJ), in-8», Paris, 1908, eu tenant compte de Th. .Soniinerlait, W'irtsclialtsgrscliichtliilir t'nicrsuchnugcn. Part. Il: /Jit l.rbent'rsrhreihung .Scpirii/s ah ladturgcsiliicldliclir Quelle. in-S' , Leipzig. 1903; A. l'i.iieelet.daiis .IJialccla Imllanduuio. I9II1, t. xxui. p. 495-l'.Hi; II. Moretus. dans même rev u^-, l'JOS, 1. xxvii, p. Ui.VUi?.

705 EUKHAÏTA - KILAI.IK DV. MÉRIDA ET DE BARCELONE (SAINTES) 700

amie, dans le genou gauche et dans le pied, je fais don de ce temple divin à la glorieuse ville de Théodore, l'illustre guerrier. Et ton pied que j'avais reçu moimême en cadeau, je le donne à cette église, afin qu'il y reste et que l'on s'en souvienne à jamais. ..

Cette inscription a pour auteur l'impératrice Eudocie, femme de Théodose II; elle fait allusion à un épisode connu du voyage accompli par cette princesse en Palestine, en 438 '. Pendant son séjour à Jérusalem, Eudocie assista à la dédicace d'un oratoire dans le monastère élevé par sainte Mélanie - et s'y démit le pied, que sainte Mélanie lui remit, dit-on, sans douleur, ce qu'on regarda comme un miracle. L'inscription nous apprend qu'Eudocie ne partageait pas cette manière de voir , elle gardait un souvenir cuisant « des cruelles douleurs de son genou gauche et de son pieds »,dont elle attribuait le soulagement et la guérison. pas du tout à sainte Mélanie, mais à saint Etienne, auquel l'impératrice témoignait vers ce même temps sa dévotion par la construction d'une basilique à Jérusalem. La dispersion des reliques de saint Etienne est une histoire encore mal connue; on sait qu'on trouvait ces reliques à Minorque. en 417; à Uzale en Afrique, en 418;. à Calame également en Afrique, peu de temps après; à Hippone, en 4'24, etc. ^: l'évèque Juvénal de Jérusalem envoya à Théodose II la main du premier martyr, les chroniqueurs, ne disent rien du pied. Si on s'en tient au texte de l'inscription, c'était à Eudocie elle-même que le pied avait été offert en présent, vraisemblablement pendant son séjour à Jérusalem,elle disposa de cette relique en faveur de l'église d'Eukhaïta. A la rigueur, l'inscription ne prouve pas que l'itinéraire de l'impératrice l'ait amenée de Jérusalem à Constantinople en passant par Eukhaïta, le fait est néanmoins possible et vraisemblable.

Eukhaïta était une simple bourgade, qui se développa à cause et autour du marlyrium de saint Théodore le Soldat, un des grands saints militaires de l'Église grecque; le nom de ©soSeipou jtôXi; a pu être employé dès le v= siècle, ce n'est toutefois qu'au x"' qu'il a remplacé Eù/aha *. En tout cas, dès le v siècle, l'établissement religieux d'Eukhaïta servait de lieu d'exil, peut-être aussi de lieu de refuge. Le premier évèque connu n'est que de la fin du vu'" siècle ', mais il est possible que, dès le temps de Justinien, il y eût là un évèché indépendant du métropolitain d'.\masia. relevant directement du patriarche de Constantinople.

Les abréviations BZ et EYA, que donne la copie pour la dernière ligne, sont suspectes : 0\E ( = 515) est inexplicable : 0APrs>.'.ov est étrange '.

H. Leclercq.

EULALIE DE MÉRIDA ET DE BARCELONE (LES SAINTES).- - LLfs deux Eulalie. II. L'hymne de Prudence. 111. La passion d'Eulalie de Mêrida.

* Sur ce voyage, sa date et les occupations qui le remplirent en partie, voir Dictionn., t. v, au mot Etienne. — ' Sainte Méianie la Jeune avait bâti un oratoire dédié à saint Etienne dans le monastère d'hommes élevé par elle à Jérusalem. Cf. S. Melaniir jiinioris acta gnvca, n. 63, dans Anal. bolUmd., 19U3. t. x.vn, p. 45; dans le monastère de femmes du mont des Oliviers, elle éleva également un oratoire, ibid., n. 48. 57. dans -4na/cc(a bolland., 1903, t. XXII, p. 33, 41; l'incident relatif ù la foulure du pied, est relaté, ibid., n. 58, p. 41. et dans la Vie latine de Gérontius, éditée par le cardinal Rainpolla. — ^ A Osen en Portugal; ù Synice et .\udurc prés d'Hippone; en Gaule; en Italie, les premières reliques de saint Ktienne furent apportées de Constantinople sous le pape Pelage tt; Gregorovius, Oeschiclite der Stadt Rom, t. n. p. 28; Ch. Diehl. tilude sur l'administration byzantine dans rexarchat de Ravennc (5eS-à71>, in-S«. Paris. 1888. p. 26t.— ' En 535, la novelle XXVIII' de Justinien range Eukhaïta parmi les anciennes cités de la province d'Hclénopont. — ' Le Quien,

d:ct. d'abch. chrét.

IV. La liturgie. V. L'hymne de Quirice. VI. Les passions. VIL Sainte Eulalie de Barcelone et la liturgie vvisigothique. VIII. La fête de sainte Eulalie de Barcelone. IX. Les témoignages espagnols. X. Les témoignages étrangers. XL Cantilène de Sainte-Eulalie. XII. Épigraphie.

I. Les deux Ei/L.\lie. — Le culte de deux saintes martyres espagnoles nommées Eulalie est atttesté par tous les monuments de la liturgie mozarabe; la réalité de ces deux personnages reste toutefois un sujet de discussion. Eulalie de Mérida et Eulalie de Baicelone sont fêtées respectivement le 10 décembre et le l'2 février; mais, à part cette distinction, les récits des deux supplices sont si semblables dans toutes leurs circonstances, les témoignages en faveur de la vierge de Mérida si décisifs, ceux relatifs à son homonyme si discutables que la martyre de Barcelone est tenue depuis longtemps en suspicion. Vincent de Beauvais -, le premier, opinait pour l'identification; il ne pouvait admettre qu'à la même époque, deux saintes de même nom aient subi des supplices à peu près identiques. Il s'expliquait une répétition dans le martyrologe, à moins que, ajoutait-il sans beaucoup y croire, duœ fuerint ejusdem nominis in eadem provincia passa; et in eadem perscculione. Cette distinc tion avait dû paraître invraisemblable à des auteur.^ anciens, hagiographes du vni^ siècle et liturgistes uu IX'. qui ne l'ont pas admise.

Reprise de nos jours, après maintes discussions peu convaincantes dans le passé, la question des deux Eulalie, étudiée d'une façon toute positive, avec un soin minutieux de déterminer la dépendance des divers documents qui entrent en ligne de compte et de fixer leur chronologie, s'oltre à nous sur la plupart des points appuyée de conclusions nouvelles, claires, solides et qui ne laissent plus guère de doute sur le résultat final de la controverse*. C'est cette remarquable étude que nous allons suivre et citer le plus souvent '.

Dès le iv« siècle, l'existence de sainte Eulalie de Mérida est attestée par une série de documents d'une autorité irrécusable. C'est d'abord l'hymne m du Perislephanon de Prudence; au siècle suivant, la Conlinuatio chroniconim Hieronymianorum, d'Idace, évêque de Lamégo "; au vi' siècle, le chapitre xc du De gloria martijrum, de Grégoire de Tours "; au vii« siècle, les Vilœ et miraciila palrum Emcritensium du diacre Paul de Mérida '= et YHistoria Gothorum d'Isidore "; à diflérentes époques, les inscriptions — sur lesquelles le nom d'Eulahe figure d'ailleurs sans déterminatif — les listes de reliques, les martyrologes, notamment Ihiéronymien et celui de Carthage, la hturgie wisigothique, la passion d'Eulalie et celles de différents saints 'S mentioiment la martyre de Mérida et attestent l'expansion de son culte.

Oriens christianus, t. i, p. 343 sq. — ' Thargélion, nom de mois athénien; était-il en usage dans la région? Quant à 515, ce ne peut être la date de l'ère chrétienne, alors inconnue, ni la date d'une ère locale. G. Doublet, Inscriptions de Paphlagonie. dans le Bulletin de correspondance Itellénique, 18.89, t. xiii. p. 249-299, n. 1. — ' Spéculum historiale, 1. XIII. c. cxxiii. — ' H. Moretus, JLes saintes Eulalie, dans Reuue des questions historiques, 191 1 , t. lxxxix , p. 83-119; cf. P. Poncelet, dans -4mdec(a bollandiaiui. 1911, t. .XXX, p. 478-499. — ' Les passages entre guillemets, sans références, sont empruntés à la dissertation du P. Moretus. — " Hijdacii Lemici continuatio chronicoruni hieronfimianorum. dans Monum. Germ. hist., Auct. antiq., t. -xr, p. 21, n. 90; p. 30. n. 183. — " .Monum. Germ. hist.. Script, rer. merou., t. i. p. 548-549. — " .4r(<i soncl., nov. t. i.p. 316-338. — "Monum. Germ. hist., Auct. antiq., t. xi, p. 280, n. 32. — " Cf. Vita S. Waningi, dans .4c/u sancl., jan. 1. 1, p. 591 c; Vita S. Irucluosi Bracaricnsis archiepiscopi, dans Acta samt., april.t. il, p. 433. n.lO.

EULALIE DE MÉRIDA ET DE BARCELONE (SAINTES

Il faut, au contraire, attendre le vu' siècle pour rencontrer le nom de sainte Eulalie de Barcelone; mais à partir de cette époque, on peut le relever dans l'hymne de Quirice, dans les passions de la sainte, dans la liturgie mozarabe, enfin, au ix« siècle, dans Euloge de Cordoue.

C'est donc par la martyre de Mérida qu'il convient d'aborder cette étude; les textes qui nous parlent d'elle se divisent en deux catégories : 1" l'hymne de Prudence; 2" la passion et la liturgie wisigothique.

II. L'hymne de Prudence. — A défaut d'une passion contemporaine de l'événement, le plus ancien document relatif à la mart\Te est l'hymne composée vers l'an 400, c'est-à-dire moins d'un siècle après le supplice tel que les détails ont pu en être transmis à un compatriote de la sainte. Malgré sa haute valeur documentaire, il est superflu de dire que ce récit n'est, ni par sa forme ni par son intention, une pièce historique. En voici la trame : ■ Eulalie était née à Mérida, d'une famille noble; lorsqu'éclata la persécution, elle avait douze ans, et déjà la jeune fdle aspirait au martyre. Inquiets de ces dispositions, ses parents l'emmenèrent à la campagne, dans une retraite éloignée de la ville. Mais la courageuse enfant, trompant leur vigilance, s'enfuit de nuit, et, après avoir parcouru à vive allure une longue distance, elle se présenta dès le matin devant le juge, menaçante et l'insulte aux lèvres. Pour la calmer, le préteur essaie en vain les caresses et les menaces. Pour toute réponse, il reçoit des crachats au visage. Sur son ordre, deux bourreaux fustigent la sainte sur la poitrine, lui déchirent les côtes à coups d'onglets et lui mettent les os à nu. Sans une larme, sans un gémissement, l'indomptable martyre compte ses blessures et, dans un saint enthousiasme, chante les louanges de Dieu. On lui promène des torches autour des reins; les flammes lui brûlent les côtes et l'estomac; bientôt ses cheveux flambent, et la sainte rend l'àme en aspirant les ardeurs du bûcher. Au temps de Prudence, on voyait à Mérida le tombeau de sainte Eulalie: une basilique de marbre y avait été édifiée, et le peuple honorait la jeune martyre. »

Quelques réminiscences virgiliennes ont été relevées dans ce poème ' et paraissent dès lors d'une historicité un peu sollicitée. Par exemple lorsque Prudence montre Eulalie qui leiruit uspera carnificcs (l'S) et qui turbida frangere. bella parai et... femina pruviicat arma virum (33-35); souvenirs de Camille, aspera virgo f^. En., XI, 664, et Yll. 805), qui méprise les jeux de l'enfance. Et encore, de cette même Camille : paulatim exsolvil se corpurc lentaque colla et captiim lelo posait caput (XI, 829), et d'Eulalie : colla /luunt abcunte anima; en sorte qu'il est difficile de déterminer quelle réalité historique ces expressions poétiques servent à déterminer.

Outre cette observation, on en peut faire une autre plus importante. L'hymne de Prudence sur sainte Eulalie présente des réminiscences évidentes de l'hymne attribuée à saint Ambroise et dédiée à sainte Agnès. Toutes deux sont âgées de douze ans, simple coïncidence peut-être, mais il n'en est plus de même sans doute quand on nous représente Eulalie cachet; à la campagne par ses parents, /lia cura parenlis (v. 11 Kq.),et .\gnès : metu parentes lerriti clauslrum padoris aiixerant; de même, la fuite des deux fillettes : lores sine teste movet seplaque claustra jugax aperil (v. 43) et solvit /ores custodiie; leur altitude devant le juge : superba tribunal adit (v. <'>4-65) et sponle

' Pio l'ranchi de' Cavalieri, nuyiograplucUt dans Stitdi c tcsli. n. XIX, 1008, p. 13». Cf. (;. iMorin. Une ;«<»<; inMile de sai:it Augustin ( Sermo de die .S'. Hululiuj, dans fteuiie bénédictine, 18'J1, t. vni, p. tlT-ll!»; pour mC-moirc : -Martin, Les vierges martyres, sainte liatutif, dans Revue de

irucis cklcasse minas rabiemquc iyranni du poème damasien à sainte Agnès; enfin les deux jeunes martyres pudiquement voilées de leurs longs cheveux : crinis odorus ut in jugulos i; fluxerat involilans liunuris, Ij quo pudibunda pudicitia |l virgineusque latcret lionos (v. 151 sq.), et dans le poème damasien : urere cum jlammis voluisscl nobile corpus || ... !| nudaquc profusum crinem pcr membra dédisse -. « De pareilles analogies, pour surprenantes qu'elles soient, ne permettent peutêtre pas d'affirmer, sur ces seuls indices, que ces œuvres dépendent directement l'une de l'autre; mais leurs caractères communs dénotent assurément qu'elles n'ont pas été écrites seulement d'après des traditions précises, mais aussi d'après une même conception du martyre d'une jeune vierge. Ce procédé de développement explique fort bien une caractéristique assez remarquable de l'hymne de Prudence, nous voulons parler de l'absence de tout nom propre — hormis naturellement ceux d'Eulalie et de Mérida — et de la pénurie de détails précis. Ni sur la famille de la sainte, ni sur la personnalité du juge, ni sur la procédure, la sentence et son exécution, ni sur l'attitude de la foule, nous n'apprenons rien de circonstancié. La nature lyrique de cette poésie ne suffit pas à justifier une aussi persistante imprécision.

« Au surplus, deux détails corroborent notre défiance. Lorsque la sainte, dans un héroïque transport, s'échappe de la retraite où ses parents s'étaient réfugiés, elle parvient à surmonter d'énormes obstacles. Elle eut à parcourir, seule (\oete fores sine teste movct, V. 43). durant une nuit (Et licel horrida nox sileal, v. 49) d'hiver (Ecce niuem glacialis bijcms ingcrit. V. 176-177), une longue distance ( Abdita rare et ab urbe procul, v. 38; Millia multa prias peragit, v. 62), à travers une région impraticable et couverte de ronces (Indeper invia carpit iter. \\ Ingrcditur pedibus laceris \] Pcr loca senta situ et vcpribus, v. 45-17), cl pourtant, au point du jour, efie est là devant le tribunal. Comme pour expliquer les invraisemblances qu'offre ce rapide et difficile trajet. Prudence a recours à deux merveilles : la sainte est guidée par des anges (Angelico comiiala choro, v. 48) et elle voit sa route comme en plein jour (Licct horrida nox sileal j| J.ucis habet lamen illa ducem, v. 49, 50). H est impossible de ne pas songer à Haphaèl guidajit le jeune Tobie et à la colonne de feu qui éclairait la marche du peuple hébreu à travers le désert. Ce dernier fait est, du reste, explicitement rappelé par Prudence (v. 51-56). A la fin de l'hymne, on retrouve deux Irails dont la fraîche naïveté devait tenter un poète. On vit, lorsque la sainte mourut, son àme s'envoler au ciel sous la forme d'une colojnbe, plus blanche (jue la neige (v. 161-170), et son corps, abandonné sur la place publique, fut recouvert d'un manteau de neige comme d'un linceul; les éléments, sur l'ordre de Dieu, faisaient à la sainte des obsèques (v. 176-180; cf. v. 184-185) . Il est bien à craindre que ces détails, d'une si délicate poésie, soient ])lulôl une invention poétique (|uc l'expression d'une réalité.

« Les considérations qui précèdent nous forcent à conclure que, si précieuse soit-elle, même au point de vue historique, l'hymne de Prudence ne ]>eul être considérée comme un docmnent en tout point irrécusable; son imprécision et surtout les inllnences bibli(|ues, liturgiques, classi(|ues même, qu'on surprend partout, s'y opposent absolument. On ne peut dès lors eu faire usage qu'avec circonsjiection et discernement.»

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