VIII. RÔLE APOSTOLIQUE DE L.\ FEMME. Les
documents évangéliques et apostoliques laissent entrevoir sans beaucoup de précision le rôle des femmes dans les Églises primitives. Cependant là où on pourrait
» Orelli, Inscript. lat., n. 895, 2820, 2821, 2822, 2823, 2S26, 2828. — * P. Allard, Les esclaves chrétiens depuis les premiers temps de l'Église jusqu'à la fin de la domination romaine en Occident, m-12; Paris, 1900, p. 260-262; Cf. Anal. Imll.. 1900, t. XIX. p. 219-220. Quoique publiée par Ruinart, Acta mart. sine, édit. Ratisbonne, p. 375. il n'y a rien à retenir de cette historiette. Tillemont. ^fém. pour scrnir l'hist. eccles., t. v, note Lxxxii. sur la persécution de Dioclétien, avait déjà dit : " On ne peut rien fonder sur ces Actes. ■ Au sujet de Boniface, il y avait déjà nu vir^ siècle (sur l'.Aveiitin) une basilica sancti Bonafatii martyris ubi ipse dormit (De Rossi, Homo sotterranea, 1. 1. p. 143). Ces derniers mnts signifient qu'on y a transporté le corps du martyr. Saint Boniface est inconnu aux anciens témoins de la tradition romaine; il ne figure pas au martyrologe hiéronymien. Sa légende est d'une autorité fort médiocre. ,\utant qu'on peut en juger, elle aura été composée après la translation à Rome d'un martyr primitivement honoré en Orient. Cette translation ne peut guère avoir eu lieu avant le vie siècle ou le commcnceinciit du siècle suivant. L'invasion de la Syrie par les .Vralus a pu en être la cause. Il est sûr que le catalogue publié par M. De IHossi est le plus ancien document du culte de saint Boniface sur l'Avenlin. » L. Duchesne, Liber pontificalis, t. ii, p. 39, note 42 : No/cs surlatopographiede Rome au moyen âge, VII, dans Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1890, p. 226-234. Il existe de la légende de Boniface et d'.\glaé (car plus personne ne défend aujourd'hui le caractère historique de ce récit), des actes grecs et un texte latin. A. Dufourcq, Etude sur les Gesta martijrum romains, 1900, 1. 1, p. 319, a soutenu que le texte latin est original; l'opinion contraire à prévalu. Tillemont.
s'attendre à lire de longs détails sur leur action, elles n'apparaissent que comme des personnages épisodiques. Marie, elle-même, n'y est montrée qu'en funilion, pourrait-oii-dire, de la vie de son fils Jésus. Lui disparu, elle disparaît; son nom ne se rencontre qu'une fois dans les Actes des apôtres et de façon pour ainsi dire accidentelle. Cependant l'évangile de saint Luc nous montre la présence de plusieurs femmes dans l'entourage immédiat du Sauveur; soit admiration, soit reconnaissance, soit curiosité et espérance, elles s'attachent à lui. On les voit devenir les héroïnes de quelques-unes des scènes les plus émouvantes •. L'entretien de Jésus avec une femme de Samarie ne laissa pas que de surprendre les disciples ; à l'heure de la passion, un groupe de femmes vient s'attendrir sur le chemin du calvaire et comment en eùt-il été autrement à l'égard de celui dont ou racontait la merveilleuse indulgence pour la femme accusée d'adultère, l'accueil fait à Marie la pécheresse, les relations affectueuses entretenues avec les sœurs de Lazare. Autour de la croix, quand tous, sauf Jean, avaient fui, des femmes s'étaient tenues, brisées mais fidèles et intrépides près de Jésus, c'étaient Marie, sa mère, Marie, femme de Cléophas et Marie-Madeleine. Au tombeau du Christ où se rendaient Pierre et Je.an, deux femmes déjà avaient couru, Madeleine et Marie femme de Cléophas. « Si vif avait été le succès de l'enseignement du Christ parmi les femmes que, d'après une ancienne addition à un verset de Luc, les Juifs lui auraient fait grief devant Pilate, non pas seulement d'empêcher de payer le tribut à César et de se dire roi, m, is encore de « détourne, les femmes et les enfants *. t La condition de la femme juive n'était pas beaucoup préférable à celle de la femme orientale et c'était de sa part une audacieuse initiative que cette adhésion sans réserve aux doctrines d'un novateur, sa sympathie affichée pour une doctrine que condamnait la synagogue et un prophète qu'elle excommuniait. Qu'on se rappelle la réponse des parents de l'aveugle-né craignant de se compromettre s'ils manifestent leur admiration ou simplement leur reconnaissance i ce Jésus tant discuté et qu'on ne peut suivre sans partager son excommunication; c'est ce dont des femmes ardentes et généreuses ne tinrent aucun compte ou du moins ce qu'elles méprisèrent. Il y avait là de leur part un acte d'éman-
op. cit., avait déjà soutenu l'antériorité du texte grec. Nonobstant ce qu'il avait dit, A. Dufourcq soutint que la légende primitive en latin avait été écrite au commencement du vn*^ siècle, sans doute sous le pontificat de Boniface IV (619-625), par un moine du Cclius ou de l'Aventin. P. Franchi de Cavalieri, Doi'e /» scritta lu leggenda di S. Donifaziol dans Nuovo bullettino di cu-cheologia cristiana, ISOO. t. VI, p. 205-234. a montré de façon convaincante l'antériorité du texte grec. Ce morceau est littérairement apparenté à la passion grecque des saints martyrs Tarachus, Probus et .\ndronicus. L'époque de l'introduction du culte à Rome explique l'absence du nom de Boniface dans le martyrologe hiéronymien. Le Boni/atius nommé dans un des manuscrits de ce martyrologe (cod. Wissemb.) n'est pas un martyr de Césarée, mais l'apôtre de Germanie qui passas est in Westracliia. La notice de saint Boniface dans le martyrologe d'Adon, au 5 juin, est tirée seulement de la Passion. H. Quentin, Les martyrologes historiques du moyen âge, p. 496. — ' Cf. J.Belser, IJie Frauen in den net.'.estamentliche Schriften, dans Theologische Quartakchrilt, 1909, t.xci.p. 321-351 ;R. von Kralik, Die Frauen in den Evangelien dans Histor. pol. Blaetler, 1908, t. cxLii, p. 25-34. — * ...xat â-ROfitpiïovTa xà; Ybvaîy.a; xai rà Tixva. L'addition se trouvait déjà dans l'ivvangile de Marcion, au ii« siècle. Elle se rencontre dans VEvangelium Palatinum et le Colbertinus : ...incipiens a Galileam usque hoc, et IHios nostros et uxores avertit a nobis; non cnim baptizantur sicut et nos nec se mandant. Cf. Th. Zahn. Geschichte d. neute.tt. kanons, Erlangen, 1891, t. il, part. 2, p. 492; Weslcott et Hort, The .Vei/i Testament in thc original greek, Appendix, Oxford. 1881, p. 07.
FEMME
cipation qui n'a pas été suffisamment mis en valeur. Leur finesse naturelle n'attendit pas les longs commentaires et les gloses futures pour conclure des avantages qu'apportait à leur sexe la doctrine nouvelle.
Une fois conquises, les femmes se lancèrent à la conquête; les propagandes les plus irrésistibles sont celles dont on leur abandonne la conduite. Insinuantes, obstinées, adroites et courageuses, elles pénétraient là où la prédication des hommes s'arrêtait. « C'est par les femmes, dit Clément d'Alexandrie, que l'enseignement du Seigneur a pénétré, sans éveiller aucun scandale, jusque dans le gynécée : Aià -rciv yo'^txi.yMV xal sic TT^-i YuvotixcùvÏTw àStaoÀïjTcjç TrapsiaSusTO -q Toû xupîou SiSaoxaXta '. Non seulement sans éveiller le scandale, mais sans alarmer le soupçon. Qui eût songé à prendre au sérieux ces commérages de femmes soudain entliousiasmées pour leur personnage mort, crucifié, et appartenant à une nation dédaignée; et ce dédain même a favorisé l'expansion et le succès. Celse et Porphyre cependant ne s'y trompaient pas. Les chrétiens, dira Celse, ne savent se concilier que àvSpdtTTo8a xai Yiivaia xal TiaiSâpia - et Porphyre, au dire de saint Jérôme, s'exprime à peu près de même : Cavcamus ergo et nos, re exactores simus in populo, ne juxla impium Porphyrium matrones et mulieres sint noster senatus, quœ dominantur in Ecclesiis, et de sacerdotali gradu favor judicet /eminarum '.
Dans les Actes et dans les Épîtres ont voit les femmes remplir un rôle, sinon plus actif, déjà plus coordonné que dans l'Évangile. Leur nombre même imposait un commencement de réglementation car « les femmes accouraient naturellement vers une communauté oii le faible était entouré de tant de garanties. Leur position dans la société d'alors était humble et précaire; la veuve surtout, malgré quelques lois protecttrices, était le plus souvent abandonnée à la misère et peu respectée. Beaucoup de docteurs voulaient qu'on ne donnât à la femme aucune éducation religieuse *. Le Talmud met sur le même rang parmi les lléaux du monde la veuve bavarde et curieuse, qui passe sa vie en commérages chez les voisines et la vierge qui perd son temps en prières '. » Au contraire, le christianisme témoigne le plus vif intérêt à celles qui ne sont pas ou qui ne sont plus mariées : vierges et veuves. Pour ces deux catégories, il trouva une sorte de rang hiérarchique et leur garantissait un état, un rang, quelques modiques ressources, mais suffisantes. En a-t-il été ainsi dès les premiers jours du christianisme? On ne saurait ni l'affirmer, ni le nier; mais ce que nous allons voirpermet de dire que la femme occupa une situation officielle de très bonne heure, que son activité fut non seulement tolérée, mais approuvée et encouragée. Il faut essayer de déterminer, autant que les textes le permettent, le rôle joué par les femmes dans les premières communautés.
Dès le début, les femmes se montrent prodigues de leurs forces et de leurs biens, Tertullien dit des apôtres: Quœ (pecunia) illis utique non deerat ex pradiorum prêtas ad pedes eornm deposilis, cerle mullis lociiplctibus rredentibus viris ne feminis, qui his etiam refrigcria subministrahant '. Quelques-unes de ces premières bienfaitrices se laissent entrevoir. Dans la lettre aux Romains, xvi, 1, il est question d'une certaine Pliœbe, •• une de celles qui servent à l'Église de Cenclirces, » et qui s'est montrée secourable à un grand nombre
' Clément d'Alexandrie, SIromala, I. III, c. vi, n. 53; éilit. Staehlin. Clemens Alex., I'.l06, t. n, p. 220, ligne 22. — ' Origènc. Contra Cclsum, 1. III, c. xLiv, P. G., t. xi, col. 976. • — ' S. Jérôme, In Isaiam. il, 3, P. L.. t. xxiv, col. 66. — • Mischna, Sola, m, 4. — «Talmud dcBabylonc. Sola, 22a: E. Renan. Lf.i apôtres, p. 122. — ' Trrliillicn. De luga, c. xn. édit. Œhicr, t, i. p. 48.5. — ' Actes, xvni. 1S,2G; Rom., XVI, 3; II 'fini., iv, 10. — 'A. Harnack, Probu-
et à l'apôtre lui-même, irpooTaTiç TioW.ôJv èyîvïjG-o xa'i èfjLoû aÙToO. Son mérite néanmoins semble éclipsé par celui de Prisca, épouse d'Aquila, compagnon des travaux de Paul dans le Christ Jésus, auxquels l'apôtre et toutes les Églises de la gentilité rendent des actions de grâces. Une église se trouvait établie dans leur maison et parfois le nom de Prisca est cité avant celui de son mari '. Évidemment Prisca était la figure principale du ménage; elle était à la fois missionnaire et organisatrice. Quelle part lui appartenait dans la direction de l'église établie chez elle, on l'ignore. Quant à avancer qu'elle a rédigé d'accord avec son mari, VÊpître aux Hébreux, c'est une plaisanterie sans beaucoup de sel; il suffit de reconnaître l'importance et les égards que Paul rend à ce ménage chrétien '. Attachée aux pas de l'apôtre, Prisca et son mari le suivent de Corinthe à Éphèse, où ils travaillent de concert à opérer la conversion et la formation chrétienne du juif Apollo, très versé dans les écritures '. Le passage qui relate ce fait a donné à penser à saint Jean Chrysostome que la principale part revenait à Prisca: trjc; ■)-uvaixôç TaÙTifjç xal Toij àvSpôç T-i;v àpsT-Jjv xal ô Aoùxaç [xapTupsî. ToùTO ii.bj ôxav ^éyr]' ëlXEtve reap' aÙTOîç ô IlaûXoç... toûto Se. ôxav SeixvÛï; ttjv Yuvaïxa TÔv 'A— o)A(ô TTpooXaLiêavofjtévTjV xal xaTY])[Y)(jaoa\i xfyt ôSôv TOÛ KupEou '".
La lettre aux Romains, x\i. C, rappelle encore le souvenir de Marie : tjtk; :ro)J,à èxOTttaoîv elç û^âç. celui de (12) TrjTîhena et Tryphosa, tàç xOTrioûoaç èv xopup: de Persis : t) à'[Oi.TZT,Ti], t^tii; TToXXà èxomaocv èv xupîqj, et encore de la mère de Rufus, que Paul considère comme sa propre mère; de Julias, qui était probablement mariée à Philologus avec qui elle est nommée, et de la sœur de Nérée (13-15). H y a donc ici une énumération de quinze femmes et de dix-huit hommes. Dans ce premier groupe de chrétiennes, on pourrait placer sans doute à une date peu postérieure à l'épître le nom de Pomponia Graecina '^
L'épître aux Colossiens, iv, 15, nous fait connaître l'existence à Colosses d'une réunion de fidèles qui tenait ses assemblées dans la maison de Nymphée : 'AaTziaaaQs... Nuixçôcv xal tçj xaT* olxov aÙTf,ç êxxXïjCTlav.
A Philippes (iv,2) il est question de Evodia et Syntyché que l'apôtre exhorte à ne pas soutenir des points de vue opposés; au contraire, elles doivent s'unir de sentiments dans le Seigneur. Ces deux femmes avaient pris leur bonne part dans la fondation de l'église de Philippes; elles y étaient sans doute honorées et influentes comme Nymphée à Colosses.
Le livTe des Actes ajoute encore quelques traits à ceux que nous valent les Epîtres. Dans l'Église de Jérusalem les femmes tenaient un rang honoré; une réunion quotidienne se tenait à la nuit dans la maison de Marie, mère de Marc (xn, 12). On nous parle de Tabitheà Jaffa(ix, 36), de Lydie à Philippes (xvi. 14)"; de Damaris à Athènes (xvn, 31), des quatre filles du diacre Philippe (xxi. OV et d'autres encore à Antioche de Pisidie : ol 'louSaîot TrapcÔTpuvav Ta; oeëotxêvaç ■fuvaTxaç xàç eùaxT](ji.ova(; xal Toùç TipcoTOuç ttjç îréXewç (xni, 50): à Tiiessalonique : Trp&0£X>.T|P(ôOT)aav Tt7> IlaûXu xal T(ô2t>.a. t<ov tc crc6o|jiévcûv 'EXXtjvcov TtXijOoç TToXù yuvaixcjv te tûv TrptÔTov où x àXlyot (xvii.4): à Fiéroé ; rroXXol éirtaTeuaav xal -<o^^ "EXXtjvIScov -|Tjvaixcôv Tôjv £Ùoyr|[jLiv<dv xal àvS9â>v oùx iXt^oi.
bttia ueber die Adresse und den Ver/asser des Jlcl'rirrhriefs, dans ZeitschriH liir die neiitestam. Wissensclia/t, 1900, t. i, p. 16 sq.; cf. Sihimgshrrichie d. Prriias. Akadrmie des Wlssensetia/I, 1900. p. 8 sq. — • .\clcs. xviii. 24 sq. — " Rom., XVI, 3. — " Voir Dielionn., nu mot Aristocha- TIQCES (Classes). — '• Ne serait-ce pas un engnomrn qui aurait été Imposé (ou choisi) pour Evodln ou pour Synlyché.
L'Apocalypse parle d'une chrétienne, prophétesse, mais hérétique, nommée Jczabel, qui avait entraîné l'Église de ïhyatire.
Clément de Rome rappelle sans insister les traitements abominables infligés par Néron aux femmes chrétiennes qu'il livra au bupplicc des Danaïdes et des Dircés '.
Saint Ignace d'Antioche, écrivant de Troade aux Smyrniotes et à Polycarpe, salue nommément Alcée et Tavie '. qui résidaient à Smyrne. Alcée, « au nom très cher » tô t:o6ï]tÔv [J-oî ovo[ia, sœur peut-être de Nicétas, le père de l'irénarque Hérode mêlé à l'affaire du martyre de Polycarpe '', Tavie ou Gavie, épouse du procurateur (ÈTriTpOTtoç), convertie au christianisme avec toute « sa maison » et ses enfants : ràv •olxov Faoutaç ■/jv Euxo(J.ai. éSpàaOat niaTti xa't àvémfi — Ty)V toO è— iTpÔTtou aùv ôXco tw oix.o) aÙTrjç y-xt Tôiv TÉxvcov (Totç Téxvoiç?).
Avec la lettre de Pline à Trajan nous voyons apparaître les ministrœ (voir Bithynie et Diaconesses). La littérature apocryphe vient apporter son contingent tout pénétré, malheureusement, d'invraisemblance et de romanesque. Les Acla Paiili, certainement très anciens ', nous montrent les femmes tenant une place considérable. On nous parle d'une prophétesse appelée Théonoé, d'une autre prophétesse de l'Église de iMyrte dont l'état du papyrus ne permet pas de déterminer la position géographique, d'une nommée Stratonice, femme d'Apollophanes, à Philippes, d'EubuUa et d'Artemilla à Éphèse, de Phila à Antioche, de la matrone Tryphena (celle-ci de race royale), de Nymphée à Myrrha, d'AUne (ou Alipe), de Chrysa, de Firmilla et de Frontina, de Lectres à Janium et pardessus toutes de Thécla, la vierge d'Iconium. Thècle est, elle aussi, de la famille des grands missionnaires : ■elle s'est baptisée elle-même et a illuminé un grand nombre de fidèles : ttoXXoûç tpcoxtcraCTa tm Xôyci 0eôj>.
A mesure qu'on avance on continue à rencontrer des femmes chrétiennes distinguées parmi les fidèles. Parmi les disciples de Justin le philosophe se trouve ■une nommée Charito '. Denys de Corinthe adresse une lettre à une certaine Chrysophora 7;tCTT0Tà-r/)v àSeXcfii'j ". Le gnostique Ptolémée a laissé une lettre remarquable adressée à Flora '. A plusieurs reprises il est fait mention d'éléments féminins parmi l'auditoire d'Origène; il a dédié son traité sur la prière Ilepi. Eu^t) à Tatiana, itoa[xicoTà-r() xal àvSpsioxàT'»]. Son ami et mécène Ambroise, était marié à Marcella, qui partageait ses goûts studieux. C'est aussi à une femme que l'évêque dédie son traité sur la distinction des mets.
Non seulement la femme occupe un rang distingué dans l'Église, mais elle y prend la parole, comme nous le verrons dans un moment. L'auteur des Acla Theclœ, prêtre d'Asie Mineure qui vécut aux environs de l'an 180, n'y voit rien à reprendre, au contraire il ne trouve là que matière à de nouvelles louanges. Les filles de Philippe enseignaient, elles aussi, à Hiérapolis de Phrygie où Papias les entendit. Peu de temps après, vivait en Asie une prophétesse nommée Ammia ', dont la réputation sera éclipsée par celle de Maximilla et Priscilla. qui feront la fortune — et peut-être la ruine
— du montanisme.
Chez les gnostiques, où le sexe n'est compte pour
' Clément, Epist. ad Cnrinili. I, vi, 2. — ' Epist. ad Sniyrn, XIII, 2, ad Po/i/cvni. 7. — 'Nous laissons la responsabilité (ie cette parenté à Lighttoot et à H. de Genouillac, L'Eglise rlirfiienne au temps de saint Ignace d'Antioche, in-8°, Paris, 1907, p. 226. — 'K.Schmidt, AdaPaiili. 1904: L. Vouaux, Les Actes de PauL Paris, 1913. — ' Acta S. Justini, iv. — « Eusèbe, Hist. eccles.. I. IV, c. xxiii, P.G., t. xx, col. 389.
— ' S. Epiphane, Hieres.. xxxi, n. 3, P. G., t. xi.i. col. 477.
— ' Kiisèbc/f is(. écoles., 1. V, c. xvii, P. G., t. xx, col. 473.
— ' S. Irénée, Adv. lu-rres., I. I, c. xiii, n. 2, 7, P, G.,
nir.T. n'.VRCii. ciirkt.
rien au regard de l'esprit, Marcion est entouré de sancliores feminœ; auprès d'Apelles on aperçoit Philomène et, chez les Carpocratiens, Marcellina. Le fondateur de la secte des .Marcosiens, Marcus, disciple de ^■alenti^, était entouré de femmes qu'il bénissait, consacrait en qualité de prophétesses : yuwxiy.y.z, £'JXapi<j-r£Ïv èyxeXeÛETai TtapsaTcÔToç aÛToG... (iâXtaxa Ticpl yuvaîxaç àa/oXEiTa!., x.al toùto irâç EÙTrapùçouç xai vtsptjtoptpùpoui; x-al T^XQuaicorâxaç, et Irénée ajoute que dans la région lyonnaise, beaucoup de femmes étaient alTiliées à cette secte : èv toîç xaO' -/iptàç xXliiatji. -r^ç ' PoSavouataç -oXXàç ê$if]7Tar^xaoi Yuvatxaç =. Les écrits coptes d'origine gnostique montrent l'importance des femmes dans ces conventicules : Simon Magus, écrit saint Jérôme, hxresim coiulidil, Helenee merelricis ad/ulus auxilio '". Nicolaiis Anliochenas, omnium immundilianim repertor, churos duxit /emineos, Marcion Romam prœmisit mulierem, qux decipiendos sibi animas prœpararet. Apelles Pltilumenam suarum comitem habuil doctrinarum. Monlanus immundi spiritus pnedicalor multas ecclesias per Priscam et Maximillam nobiles cl opulentas /eminas primum aura corrupil, deinde hœresi polluit.... Arius, al orbem deciperet, sororcm principis anle dccepil. Donalus per A/rictim, ut in/elices quosque fœtenlibus poUuerel aquis, Lucillœ opibus adjutus est. In Hispania Agcipe Elpidium, mulier virum, cœcum cœca, duxil in joveam, succcssnremque qui Priscillianum, etc.". Et cette longue liste explique un peu l'apostrophe de Tertullien : Ipsœ mulicres hœrelicx, quam procacesl quœ audeanl docere, conlendere, exorcismos agere, curationes repomittere, jorsilan et tingere ^K Saint Cyprien pensera sans doute de même lorsqu'il aura à contenir une certaine Paula qu'il lui fallut excommunier. Plus tard ce fut chez les donatistes, Lucilla qu'Optât de Milève qualifie de facliosa /rmina.
Dans l'étude consacrée aux classes aristocratiques (voir ce dernier mot) nous avons mentionné une série de conquêtes du christianisme, et on y pourrait ajouter quelques noms. Tertullien rapporte que le gouverneur de la Cappadoce se vengeait sur les fidèles de la conversion de sa femme : Claudius Lucias Herminianus in Cappadocia indigne ferens uxnrem suam ad hanc seclam transisse cljristianos cradeliler Iraiiainl '^ Hippolyle mentionne le christianisme de la femme d'un gouverneur de Syrie qui intercéda pour ses coreligionnaires "■. Dans les actes de Philippe, évèque d'Hcraclée, il est dit que la femme du proconsul Bassus était chrétienne ". Sous Maxence, la femme d'un préfet de Rome fut chrétienne ".
IX. Opinions extrêmes sur la femme. — Il faut se résoudre à rencontrer bien des contradictions et renoncer à les ramener de force à une conception uniforme sur la dignité de la femme. Voici par exemple Clément d'Alexandrie, qui écrit dans son Pédagogue : .... T^TjV aÙT-fjv àpexrjv àvSpèç xal Yuvaixàç cîvai VEVOYjXÔxeç- El yâp àjJLçoîv ô 6£oç etc. eÏç 8è xai ô TTaiSaYcovôç à(ji(poïv. (xta ÈnxXi^atot. (iia CTcixppooûvr), atScôç (jtta. 7) xpocfj) xoivr,, ydiioç ouî^ùyioç, àvaTvor;, ôtJiK;. àxOT). yvcôatç, èXnlç, UTraxoT). àytXTrr]. 6(iota Ttâvxa. (ùv SE xoivoç (ièv ô ^161;. xoivf) 8è i] x^'P'Çxotvï] 8e xai ij awxvjpîa, xotvf) xoûxuv xal ï) àpExi) xal ■f) àyfoyT]. « Sachons bien qu'il n'y a qu'une même vertu
t. VII, col. 577. — '" ITélène était, au dire de Simon, > la première pensée de son esprit. • S. Irénée. .4rfii. lurres, 1. I, c. xxui, n. 2, P. G., t. VII. col. 671. — "S. Jérôme, Epist., cxxxiii. 4, P.L., t. XXII, col. 1153. — '= Tertullien, De priescriptionibus, XLI, P. L.. t. 11. col. 56. — " Tertullien, Ad Scapulam, c. m. P. L., t. i, col. 701. — " C'onim. in Daniel, iv, 18. — " Acta Philippi Heraclcensis. c. vin, dans Acla sincera, édit. Ratisbonne, p. 444. — " Eusèbe, //is/. eccles., 1. VIII, 14; Vita Constanlini, I. I. c- xx.xiv, P. G., t. XX, col. 949.
FEMME
pour l'homme et pour la femme. S'ils ont, en effet, tous deux un seul et même Dieu, ils ont aussi tous deux un seul et même Pédagogue, une seule et même Église, une seule et même tempérance, une seule et même pudeur. Nourriture, union conjugale, respiration, vue, ouïe, science, espérance, soumission, charité, tout est chez eux pareil. Si tout leur est commun dans la vie, commune aussi leur est la grâce, commun le salut, la vertu, la méthode '. » De cette égalité il faut rapprocher ce que disait déjà saint Paul à Timotluc sur la déférence que la femme doit à l'homme, (|ui est son aîné, son supérieur : 'ASàfjt yàp TipÙTOç ê7r).â(j6Y), Elxa Eua- xal 'ASà(J. oùx TiTKXTrfi-q, y) Si YUVT) èÇaTtaxYjGEtca èv TrapaSâost. yÉyovEV. ScùOriOExai Ss Stà T^ç Texvoyovîaç èàv [i.Etvcoai.v èv TctoTEt xal àyaTz-f] xal àyiaafxcô (/.Exà acoç[)poauvY)i;. " Car Adam fut formé le premier, ensuite Eve. Et Adam ne fut point séduit, mais la femme séduite tomba dans la prévarication. Toutefois elle sera sauvée par la génération des enfants, si elle demeure dans la foi. la charité et la sainteté jointe à la tempérance -. » TertuUien s'empare de cette idée : Evam le esse nescis? Vivit senienlia Dei super sexum islum in hoc seculo : vivat et reatas neccsse est. Tu es diaboli janua, ta is arboTis illius resignatrix, tu es divinœ legis prima lUsertrix, tu es quœ eum suasisti quem diabolus aggredi. non valuit. Tu imaginem Dei, hominem, tam facile ellsisli. Propler tuum meritum, id est morlem, etiam Filius Dei mori habuit ^.
Pendant que TertuUien pousse ainsi à l'excès et jusqu'à l'injure la pensée de saint Paul, d'autres suppriment et annulent l'obligation qu'il fait à la femme d'engendrer. Sous prétexte d'ascétisme, les gnostiques en viennent à interdire à la femme la fonction maternelle, qui devait être sa noblesse et la garantie de sa vertu. Dans les Acta Tliomœ, on enseigne la continence à la fille du roi d'.\ndropolis et à son mari, le soir môme de leur mariage, qu'on dénonce avec le mépris que le gnosticisme et le montanisme prodigueront à l'œuvre de la chair *. Dans les Acta Joannis, l'apôtre remercie Dieu de l'avoir tenu en garde conlre «la malpropre folie delà chair, ô ty)? Im aapxl pUTrapâ; [Jiavtaç /copltraç [J.s^. » Les gnostiques en arriveront ainsi — et quelques catholiques les suivront dans cette voie • — à représenter le mariage comme une prostitution, une oeuvre diabolique : Nubere aiitcm et generare a Satana dicunt esse '. Un passage de l'Évangile des Égyptiens, inséré par Clément d'Alexandrie dans ses SIromates, attribue cette parole au Sauveur : « Je suis venu pour abolir les œuvres de la femme. » Et à Salomé qui lui demande : » Jusques à quand les hommes mourront-ils? » Il répond : » Aussi longtemps que les femmes enfanteront. » 01 8è àvTi.Taaoô|j.Evoi T/j xtIoei toû ©eoO Sià Trji; eùçyiho'j èyçaTElaç xàxcïva XÉYOuai xà itpoç SaXâ)|i.r,v eip'/)|JiÉva, SiV TipÔTepov èixvôaÔrjiXEv çÉpETai Se, oX[i.y.i, Èv TÔ) xax' AtYU~flou; EuaYYEÂio)- Oaol yàp, ciTt aÙTèç eIttev ô StoTïip' « ''HXÔov xaTaXOaai xà ïpya x^ç ÔYjXEiaç, » Q-qleiac, nèv xr)? èTtiôuixlaç, ëpya Se yévEoiv xal çOopâv... "OOev Elxixtoi; TiEpl ouvxeXei'/ç (iTjvûoavxoç xoû '/Jjy'M 7] 2aX<ô|jtri tp-^al- « Mé/pt xivo; oj iïv6pci)7rot àTToBavoOvxai : » àTtoxptvExai ô Kùptoç- « Méxpiç av xlxxwaiv al yuvaîxsç '. » Clément d'Alexandrie s'ell'orcc de trouver dans ces paroles une allégorie, il en trouvait partout; mais son symbolisme importe moins que le texte auquel il
• Clément d'Alexnniiric, Pidttfinijue, 1. I, c. iv, P. G., t. vm, col. 260; cf. Slromales, 1. IV, c. xix, P. G., t. VMI, col. 1328; passage de sens analogue dans pseudo-Basile. Appcndix, De lioininis slrucluru arnlio, i, 22. P. G., t. xxx. col.;i3;Tliéodorot Grncaruin a/InHunum ciinilio,iv,P. (i., t. Lxxxiii.rol. '.m. — ■ I Tini.. ii, 12-13. — 'TertuUien, De ciil/ii /eminurnm, I. I, c. i, J'. L., t. i, col. 130j.
le superi^ose et ce texte est assez clair par lui-même. Dans les Homclies clémentines enfin, on lit qu'une épouse fut créée pour Adam, bien inférieure à lui, comme l'est l'accident à la substance, la lune au soleil, le feu à la lumière : 7tXr,v xoûxo crù!^uyoç ouvexxIctôy] ôrjXEla tpùtjiç ttoXù aTToSéouaa aùxoû, côç O'jaiaç (XEXO'jata, cjç TjXlou CE?,-^vr;, wç çcoxoç x6 KÙp '.
X. Chez les gnostiques. — Le gnosticisme ne se piquait pas de logique. Simon le Magicien était un. joj-eux compère qui aimait à se moquer de son auditoire. On a déjà dit qu'il vivait en compagnie d'une femme, nommée Hélène, qu'il présentait à ses dupes comme l'incarnation de « la première pensée de son esprit; » ce qui paraissait d'autant plus profond que c'était plus creux ; mais il y avait dès lors des gens qui ne croyaient que dans la mesure où ils n'y entendaient rien. Apelle, disciple de Marcion, était mené lui aussi par une femme, Philomène; celle-ci suggéra à son amant des çavEpcooEti;. Révélations, qu'elle tenait, à l'en croire, d'un fantôme qui, sous l'apparence d'un enfant, se donnait à elle tantôt pour le Christ, tantôt pour l'apôtre Paul. TertuUien, toujours enchanté de déchirer ses adversaires, impute à Philomène d'avoir réussi à convaincre Apelle et les autres disciples de Marcion, que le corps du Christ, échappant aux lois ordinaires de la naissance, avait été emprunte aux éléments. De plus, elle affirmait que les âmes sont mâles ou femelles et déterminent, en venant s'y loger, le se.xe des corps. Saint Jérôme avance que Marcion s'était fait précéder à Rome par une femme, quœ decipiendos sibi animas prœpararct.
Une chrétienne, nommée Flora, se trouvant embarrassée par certaines objections sur l'Ancien Testament s'adressait à Ptolémée, disciple du gnostique Valentin. qui saisit cette occasion de lui exposer de quels élément divers se compose la loi mosan|ue. « Les intelligences féminines durent se sentir délicatement flattées que l'une d'elles eût été jugée capable de recevoir directement des enseignements aussi austères.
« Quand, cédant à leur manie de se référer à des traditions secrètes dérivées de l'entourage du Christ ou de sources plus lointaines encore, les gnostiques quêtaient des autorités dont ils pussent se prévaloir, c'était parfois des noms féminins qu'ils mettaient en avant. Ainsi les Naasséniens prétendaient avoir reçu leur doctrine par l'intermédiaire de Marianne, à qui Jacques, frère du Seigneur, les aurait confiées. Les Nicolaïtes lisaient un ouvrage attribué à Noria, qu'ils donnaient pour la femme de Noé. Et pareiUement les Carpocratiens se réclamaient de Salomé.
« Les sectes gnostiques allaient-elles plus loin encore, au cours des deux i)renncrs siècles" Conféraient-elles aux femmes des dignités ou des fonctions proprement ecclésiastiques? Dans le De Priescriplionc (écrit entre 198 et 202), TertuUien dénonce dans les termes que voici les empiétements que se permettent certaines femmes hérétiques - c'est spécialement aux gnostiques qu'il s'en prend dans tout l'opuscule : t Et chez les femmes hérétiques elles-mêmes, quelle impudence I « N'osent-elles pas enseigner, disputer, exorciser, promettre des guérisons, peut-être même baptiser 7 » Ipsœ mulieres hierelicœ, quani procaces! quœ audeani docere, contendere, exvrcismos agere, cunilionrs repramilterc, forsitan et tingere. Enseignement et discussions doctrinales, guérisons obtenues ou tentées par une thérapeutique non point médic;ile, cela va de soi,
— « Acin Thomw, étlit. M. Bonnet l.ipslœ,1883, p. Il.n. 12. — • ' Acia Joannis, édit. M. Bonnet, dans AcIn aposloloriiiit niJucrupha, 18'.1S, t. il, pail. 1, p.212, n. 113. — • S. Irénée. Aduersus liKreses, 1. I, e. xxiv, n. 2. P. G., t. vn, col. 6U(i. — ' Clément d'Alexandrie, Slrumutes, 1. III. c. ix. P. G., t. vni.col. 11().">. — ' llmuiliiv Clcimnllna-, III, n. 22, P. <■.. t. u, col. 12.-..
FEMME
mais mystique, exorclsmes, administration du baptême, voilà quel grief il fait à ces femmes. Notons qu'il écrit, FORSlTAy et lingere, ce qui semble impliquer que ce dernier usage n'était pas, malgré tout, très répandu. D'autre part, Irénée nous apprend, chose plus grave, qu'un certain Marc, charlatan gnostique dont il avait obser\é les manèges en Gaule, et peutêtre déjà en Asie Mineure, associait des femmes à la consécration d'un calice, sur lequel il exécutait toutes sortes de manipulations impressionnantes. Ce Marc commençait par faire la consécration eucharistique .sur un vase plein de vin coupé d'eau, et après une longue prière invocatoire, voici que ce vin coupé apparaissait couleur de pourpre, • comme si la Grâce, qui est parmi ce qui est au-dessus de tout, distillait dans ce vase son propre sang en réponse à l'invocation. » Fuis il donnait aux femmes présentes une coupe également pleine de vin coupé et leur prescrivait « d'opérer devant lui la consécration. » Cela fait, prenant luimême une coupe beaucoup plus grande, il transvasait le liquide en disant : « Que cette Grâce qui est avant « toute chose, incompréhensible, ineffable, remplisse i en toi l'homme intérieur, augmente en toi l'intelli- ^ gence (que tu as) d'elle, eu répandant le grain de 1 moutarde sur un bon terrain '. » Ce jargon funambulesque valait à Marc la conquête de bon nombre de femmes, qu'il avait soin de choisir parmi les plus riches ' et qui finissaient par se croire réellement dél)Ositaires de l'Esprit qu'il avait fait mine de leur inoculer.
L'importance de l'élément féminin dans les cercles gnostiques, loin de provoquer l'émulation de l'Église, ne faisait qu'aviver ses défiances. D'autant plus qu'à tort ou à raison de mauvais bruits couraient sur les femmes que les docteurs hétérodoxes avaient liées à leur fortune. Les hcrésiologues (professionnellement disposés, il est \Tai, à croire le pis, quand il s'agissait des ennemis les plus redoutables que l'Église eût encore rencontrés) représentent Hélène comme une prostituée que Simon avait achetée au tenancier d'une maison publique de Tyr^ Philomène n'était selon l'estimation de TertuUien qu'une immanc prostibulum'. On ne disait pas plus de bien des relations qu'entretenait Marc avec les femmes qu'il endoctrinait '. Le relâchement que préconisaient certaines sectes gnostiques compromettait celles même qui faisaient sonner des principes tout opposés. Et, de tous ces scandales plus ou moins authentiques, la prévention ecclésiastique s'accroissait contre les femmes qui, sortant du rôle discret où la sagesse de saint Paul les avait confinées, s'arrogeaient en matière religieuse des droits analogues à ceux dont jouissaient les hommes '. »
XL MVI.IEKES TACEAXT IN ECCLESIA. — On VOit
par le contraste entre les femmes de l'entourage des apôtres et celles de l'entourage des hérésiarques que les fruits de cette activité pouvaient devenir funestes et c'est la question qui se posa de bonne heure aux chefs des Églises. Quelles limites poser à la collaboration apostolique mais un peu envahissante de la femme? Ce qui frappe dès l'origine du christianisme, c'est le contraste existant entre la régularité, l'ordonnance,Ia discipline d'une part, dans rÉglise;et, d'autre part, l'effervescence, l'incohérence, l'improvisation dans les sectes hérétiques, t Qu'il y ait eu pourtant une
' S. Irénée, Contr. ha^reses. 1. I, c. xin, n. 2, P. G., t. vn, col. 580. Cf. A. Scheiwiler, Die Eiicharislie inden ausserkirchlichen Kreisen im II iind IlIJahrh. und die Aquarier, in-S». Freiburg, 1904, p. 14 sq. — =S. Irénée, Conir. hiereses, I. i. c. xm, n. 3, P. G., t. vni, col. 580. — ' S. Justin, Apol. I. c. XXVI, 3; S. Ircnée. op. ci(.,l. I, c. xxin, n. 12, P. G., t. vu, col. 671. — ' TertuUien, De i)rœscrii)t., c. xxx, il, 43, P.L., t. II, col. 42- >3. — ' S. Iréncc, op. cit., I. I,c. xiii, n. 5, P. G.,
période à demi chaotique où les diflérents offices du ministère chrétien étaient remplis un peu au hasard des personnes et des circonstances, sans attributions expressément spécifiées, c'est ce que l'on conçoit sans peine, et un texte curie\ix de V Ambras iaster ' tendrait à confirmer ce pressentiment. Il y est dit : Postquam in omnibus locis Ecclesiœ sunt conslitulse, et officia ordinata, aliter composilu rcs est, quant cœperot. l'rimum enim omnes docebant, et omnes baptizabant, quibuscumque diebus vel temporibus fuisset occasio... Ut ergo cresceret plebs et multiplicardur omnibus inter initia concessum est et evangelizare, et baptizare, et Scripturas in Ecclesia explanare. » Mais, dans ce même passage, l'auteur de VAmbrosiasIer signale la transformation qui ne tarda pas à s'opérer dans le sens d'une régularité plus grande et d'une plus scrupuleuse spécialisation : At ubi omnia loca circumplexa est Ecclesia, conventicula constituta sunt el redores et csetera officia in Ecclesiis sunt ordinata: ut nullus de clericis auderet, qui ordinatus non essel, prsesumcre offîcium, quod sciret non sibi crcditum vel concessum. Et cœpit alio ordine providentia gubernari Ecclesia quia si omnes eadem passent, irralionale essel et vulgaris res et vilissima videretur.
A quelle époque et à qui remonte cette réglementation du ministère dévolu aux femmes. Ici nous sommes en pleine période apostolique. C'est saint Paul qui dans sa première épitre aux Corinthiens, xi, 4-5, détermine l'attitude extérieure à garder lorsque l'Esprit s'empare d'elles et leur suggère ce qu'il veut faire entendre à la communauté : « Toute femme qui prie ou prophétise la tête découverte déshonore sa tête. » Voici la règle à observer. Mais il y a des femmes qui se rendent à l'assemblée des fidèles et qui, très ignorantes, ne comprennent pas tout ce qui s'y dit, peut-être n'y comprennent même qu'assez peu de chose: celles-là ont sans cesse à chuchoter, elles se permettent d'interroger tout haut et ce faisant elles troublent la réunion, il faut leur déclare l'apôtre, une fois pour toutes, qu'elles gardent le silence : xiv, .33-35 : « Que les femmes se taisent dans les assemblées, car il ne leur est pas permis de parler: mais qu'elles soient soumises, comme aussi la loi le dit. Que si elles veulent apprendre quelque chose, qu'elles interrogent à la maison leurs propres maris: car il est honteux pour la femme de parler en assemblée : alcr/çov vàp èoTiv -fjva'.xt ).a).£iv èv È-.<x>.r^ata. «Voilà donc des cas bien diflérents. Dans la l" épitre à Timothée, n, 11, on lit encore à ce propos : « Que la femme écoute en silence et dans une entière soumission. Je ne permets pointa la femme d'enseigner et de dominer sur l'homme: mais qu'elle garde le silence, SiSàoxctv Se yuvaixl oùx. ÈTriTpfTTto. 1 Elle ne doit ni parler, ni enseigner; quant à prier et prophétiser, c'est autre chose, c'est un charisme, et en ce cas il n'y a pas à s'y opposer, mais simplement à veiller que celle qui est touchée de l'Esprit s'exprime la tête couverte '. En définitive, puisque les charismes sont exceptionnels, pour ce qui concerne le programme quotidien et l'usage commun la femme est exclue du droit d'enseigner devant tous sur les choses de la foi.
C'est une infériorité pour la femme, on ne peut y contredire, mais comment l'expliquer de la part de celui qui écrivait aux Galates, m, 28 : • Il n'y a plus ni Juif, ni Grec: plus d'esclave, ni de libre; plus d'homme,
t. vn, col. 588. — ' P. de Labriolle, dans Bull, d'une, lill. et d'archéol. chrét.. 1911, n. 21-23. — ' Commenlaria in epistida ad Eplte!:ios. vs. xi. xii, P. L.. t. xvii. col. 288. — • P. de I.abriollc. Matières in ecclesia laceanl. l'n aspect de la Uitle and'nioiifamslc, dans Bulletin d'ancienne littérature et d'archéologie chrétiennes, 1911, t. i, p. 11-12; J. Rcville. dans Revue de l'histoire des religions, 1904, p. 398-403.
FEMME
ni de lemme. Car vous n'êtes tous qu'une seule chose dans le Christ Jésus. » C'est que l'exclusion du jus docendi pour la femme a dû paraître à Paul une nécessité d'ordre pratique qui n'atteignait pas le droit essentiel d'égalité, mais qui en tempérait l'usage. Il existait un principe supérieur qui voulait que la foi nouvelle et les réunions des chrétiens ne dégénérassent pas en colloques aigre-doux où des femmes prendraient publiquement leur revanche de la subordination dans laquelle elles se trouvaient confinées chez elles. Les hommes n'étaient-ils pas eux aussi exclus en grande majorité du jus docendi, dès l'instant que celui-ci se trouvait confié aux plus instruits et aux seuls instruits. A Corinthe, en particulier, régnait une effervescence, un besoin de discussion brouillonne qu'il importait de réprimer et on ne pouvait le réprimer que par une interdiction générale. « L'intrigue féminine paraissait à Paul le pire ferment de dissolution pour les groupes chrétiens dont tout son effort tendait justement à resserrer l'unité. Et comme le dévouement payé par tant de femmes à l'Église devait fatalement avoir pour rançon le désir de se mettre en avant, la présomption sous toutes ses formes, il a coupé court aux abus prévus ou déjà constatés en rappelant aux femmes avec netteté et rudesse les raisons qui leur commandaient une plus discrète réserve... Quant à celles à qui la vie familiale était inaccessible pour un motif quelconque, ou qui y préféraient (de quoi elles étaient louées) le célibat, c'est vers l'activité charitable qu'on les invitait à se tourner. Mais aussi volontiers on leur ouvTait le domaine infini de la prière et des bonnes couvres, aussi résolument leur refusait-on tout accès au.x fonctions d'enseignement dogmatique, toute participation prépondérante à l'administration des sacrements, en un mot tout caractère proprement ecclésiastique '. »
En Asie Mineure les femmes jouissaient, dans la vie publique, d'une situation privilégiée, par rapport aux autres provinces du monde antique -; et non seulement dans la vie municipale, mais dans le culte religieux'. « En dépit de l'incapacité civile où elles étaient maintenues, le régime municipal, tel qu'il s'était constitué sous l'égide de la domination romaine, favorisait remarquablement leur accession aux honneurs publics. De nombreuses inscriptions nous les montrent chargées de certaines t liturgies », de celles surtout qui avaient le culte pour objet. Il y eut même des femmes prytanes, des femmes hipparques : dignités qui, il est vrai, étalent à cette époque à peu près purement municipales *. De tels privilèges ne trahissent-ils pas l'estime générale dont jouissait la femme en ces contrées? Il ne faudrait pas exagérer l'importance de ce « relèvement ». La vérité est que le goût des fêtes, des beaux spectacles, soigneusement cultivé par les Romains chez leurs administrés pour le plus grand profit de la pax romana, entraînait des frais considérables. D'où une inclination fort naturelle à répartir sans regarder de trop près aux bénéficiaires, ces charges honorifiques dont de profitables libéralités constituaient justement la rançon. « Le fait • qui domine tous les autres, c'est qu'aux anciennes condi-
' P. de Labriolle, op. cit., p. 14-15: le même, La crise monlanislc, in-8°, Paris, 191.3, p. 176-179. — ■ P. Paris, Qualenus fentinw res publicas in Asia Alinorc lîomanis impcranlibiis alligerint. in-8°, Paris, 1891. - - • W. M. Ramsay, The CImrch in tlw Roman empire be/ore A. D. 170, in-8°, Londres, 1893, p. 457. — * V. Chapot, La province romaine proconsulaire d'Asie, depuis ses oriuincs jusqu'à In jin du haut empire, in-8°. Pari», 1904, p. IBl . — 'I. Lévy, {•Aude sur la vie municipale de l'Asie Mineure, dans Ttcuue des études grecques, 1899, t. xil, p. 257-258. — * 1'. de Laliriollc, La crise monluniste, in-S", Paris, 1913, p.2.'>-20. — 'r. l'oland, Geschichic des griech. \'ereinswcsens,
tions d'accès aux emplois publics s'est substituée la considération exclusive de la richesse. Il n'existe plus de conditions d'âge, de sexe ou même de nationalité : les dignités municipales sont à ceux qui peuvent subvenir aux dépenses incombant à qui veut se parer du titre de magistrat... L'essentiel était qu'un patrimoine se rencontrât qui pût fournir l'allocation .attendue par la cité ^ » Le besoin de « faire » de l'argent primait donc en l'espèce tout autre sentiment. C'est ouvrir un trop généreux crédit aux citoyens de la province d'Asie que de leur supposer un idéalisme chevaleresque auquel ils ne songeaient guère «. »
D'ailleurs les religions païennes se montraient .accueillantes aux femmes. Les cultes de Cybèle, d'Artémis,de la déesse syrienne avaient leurs prêtresses qui, après leur sortie de charge, s'agrégeaient à un collège de façon à ne pas retomber dans l'obscurité '. » « Il semble que les usages, les lois même prescrivissent à la femme d'assister toujours son mari dans l'accomplissement de certains sacrifices... En outre, on attribua à la femme des sacerdoces proprement personnels. La stéphanophorie servait dans beaucoup de villes d'Asie de dignité éponyme, partout du moins elle gardait invariablement un caractère religieux; nous la voyons maintes fois abandonnée à des femmes '. » Le culte de la Bona Dca était entièrement confié aux femmes '. Les cultes orientaux étaient largement ouverts aux femmes. « Ces cultes se montraient reconnaissants des services que leur rendaient les femmes: elles y participaient à tous les sacrifices : elles y étalent libéralement admises à toutes les dignités et à tous les sacerdoces : nous voyons, par exemple, qu'elles font souvent' les frais des taurobolcs et y figurent au premier rang en compagnie des prêtres accourus des pays voisins pour prendre part à ces imposantes cérémonies. Dans les cultes égyptiens, le service religieux est accompli par les deux sexes. Bellone a une prêtresse qui se déchire les épaules avec des fouets, s'enfonce des couteaux dans les bras et se livre ainsi toute sanglante à l'admiration des fidèles. Le clergé de la Grande Mère contient des joueuses de tambour (lijmpanislriœ) à côté des joueurs de flûte, et des prétresses de divers rangs qui partagent les attributions des prêtres et sont nommées comme eux par les quindecemvirs ">.
L'iiccueil fait aux femmes par saint Paul pouvait donc paraître très disgracieux et il est probable que des femmes s'en montrèrent choquées. Pour y porter remède un prêtre « féministe » n'imagina rien de mieux que de composer un roman dans lequel il faisait parler et agir saint Paul de façon très différente. Cet écrit, dont la vogue en Orient fut Immense ", montrait ïhécla d'iconium, convertie par l'apôtre, s'atlaclianl à ses pas et, sur son ordre, revenant à Iconium pour y enseigner la parole de Dieu '^ En différentes occasions, soit à Antloche, chez Tryphéna ", soit plus tard à Séleucie '*, Thécla catéchisait et convertissait. « Si édifiant que fiït ce récit, l'autorité ecclésiastique traita sévèrement le prêtre d'Asie qui l'avait composé. Tcrtullien nous apprend qu'il encourut la déposition. Il est probable qu'on lui en voulut surtout d'avoir
in-8°, Leipzig, 1909, p. 289 sq., 345 sq. - " V. Cliapot, La province proeonsulaire d'Asie, p. 161. — ' Wissowo, Religion und Kuttur der Rômcr, dans Handbucli drr Klass. /i;(cr(i«iMiiis.s..l902,t.v,part. 4.p. 170,297. — '"li. Uolsslcr, La religion romaine, t. i, p. 359; I'. Cuniont, l^s religions orientuirs dans l'Empire romain, in-12. Paris. 1905, p. 55, 72. - " C. llol/.hcy. Die riwIda-AIdrn, MUiiclicn, 1905. K. Scinnldt, Acia Pauli. l.elpzi;!, l'.Hi:.. p. 147 sq. ; Leipoldt, Gcschichtc des neutestanienll. Kiinons, in-S°, I.ciiizig, 1907, t. I, p. 258 sq. — " Aciu apostolorum aporryplia, édll. I.ipsius, Llpsiie, 1891 ; AcIa l'auli et Tlirclu-, p. 267. n. 41. — " Ibid., p. 265. n. .39. — " Ibid., p. 267, n. 41.
mis sa fiction sous le nom de saint Paul et de lui avoir ainsi conféré mensongérement l'autorité d'un écrit canonique. Sans doute aussi les actes qu'il prêtait a son héroïne parurent-ils malencontreux et propres à dégoûter les femmes de l'effacement où l'on entendait les maintenir. En fait, à Cartilage même, elles essayèrent de s'en prévaloir pour réclamer le droit d'enseigner et de baptiser (ad licenliam doccndi tingaendique), et il fallut que TertuUien leur fit connaître que l'ouvrage en question n'avait rien d'apostolique et que la supercherie de l'auteur lui avait valu une humiliante disqualification '. »
XII. Tertullien et le jvs DOCENDl FÉinNIN. — L'Église n'avait pas interdit aux femmes le propliétisme; la preuve s'en trouve dans le texte de saint Paul de la l'" épître aux Corinthiens, xi, 4-5, et dans le fait incontestable qu'il avait existé des prophétesses entourées d'égards, notamment les quatre filles de Philippe et Ammia à Philadelphie. Il était bien difficile, même en le tiraillant, de dénaturer le texte de l'apôtre et de lui faire dire autre chose que ce qu'il disait; il était impossible de supprimer le précédent créé par les Églises d'Hiérapolis et de Philadelphie; aussi les montanistes ne manquèrent pas de s'en prévaloir. C'est Origène qui nous l'apprend... z'i-ptLù\J.ovôJjiEv xal Trpôi; Ta TrtÔavà èxEtvoii; àTraTûvTeç. « Tsaaapéç, çaai, ©uyaTspjç r|(jav «tiXmjtou xoij Eùa-ffe- XtcFToO y.al TrpousçyiTEUov. Eî 8è Trpoosç'/jTeuov, tî écTOTTÔv saxi xal -xc, r)(jiETèpaç, <ôç çaalv èxEÎvoi, TrpoçYjTÎSaç 7rpo<pr,T£'!)Civ. « Répondons aux objections qu'ils trouvent convaincantes : « Philippe l'évangéliste « avait, disent-ils, quatre filles, et elles prophétisaient. « Si elles prophétisaient qu'y a-t-il d'étrange à ce que « nos prophétesses [comme ils disent] prophétisent " aussi -l «
L'argument n'était pas une simple joute dans une discussion. Il était sorti d'Asie une hérésie nouvelle que nous étudierons en son lieu (voir Montanisme) qui avait trouvé deux femmes pour la prêcher avec un très grand succès, Maximilla et Priscilla. Celles-ci et leur partisans se réclamaient, il va sans dire du texte de l'apôtre et des -réaCTotpsç 7tap9évoi. A cela Origène répondra : « Si les filles de Philippe ont prophétisé, du moins n'ctait-ce pas dans les ecdesiie qu'elles parlaient; nous ne voyons rien de pareil dans les Actes des Apôtres, pas plus du reste que dans l'Ancien Testament. Il est attesté de Déborali qu'elle était prophétesse. .Marie, la sœur d'Aaron, prit un tambour et se mit à la tête des femmes. Mais on ne trouverait pas cfue Iloldad, qui était prophétesse, ait parlé au peuple, mais seulement à ceux qui venaient la trouver. Dans l'Évangile même est mentionnée la prophétesse Anna, fille de Phanuel, de la tribu d'Aser; mais ce n'est pas dans l'Ecclesia qu'elle parlait. Une femme eût-elle licence d'être prophétesse, il' après le signe prophétique, il ne lui est pourtant pas permis de parler dans Vecclesia. Quand la prophétesse -Marie parla, c'est qu'elle était à la tête d'un certain nombre de femmes. Car (a dit l'apôtre) il est honteux pour une femme de parler dans Vecclesia et je ne permets pas à la femme d'enseigner, et de dominer l'homme. » On doit convenir que tous ces exemples n'étaient pas très convaincants à l'égard de gens décidés à la discussion à outrance. C'étaient, au dire d'Origène, des prophétesses consultantes, dts prophétesses privées; mais saint Irénée disait le contraire : In ea Epistola quœ est ad Corinlhios...scit (Paulus) viros et mulieres in ecclesia prophclanles '. Et entre
' P. de Labriolle, dans Bidl. d'ancienne littérature et d'archéologie chrétienne, 1911, p. 18. — ' Origène, Calma; in sancli Paiili Epixt. ad Corinth., édit. Cramer, Oxonii, 1841, p. 279. — ' S. Irénée, Contra hureses, 1. III, c. xi.
ces deux interprètes, Tertullien disait à Marcion : « Lorsque Paul prescrit aux femmes le .silence dans l'Église; quand il leur interdit de parler pour le simple agrément de s'instruire — au surplus il a montré déjà qu'elles ont, elles aussi, le droit de prophétiser, quand il impose le voile à la femme en train de prophétiser — c'est la Loi qu'il allègue comme autorité pour assujettir la femme '. ■ Dans le J)e Virginibus velandis, où se trahit déjà l'influence du montanisme, Tertullien n'admet aucune distinction entre la mulier et la virgo. 1 II n'est pas permis à la femme de parler dans l'église ni d'enseigner non plus, ni de baptiser, ni d'offrir (le sacrifice), ni de revendiquer pour elle aucune tâche virile, à plus forte raison aucun office sacerdotal. Recherchons si l'un quelconque de ces actes est permis à la vierge. Et si aucun d'eux ne lui est permis, si en toutes choses la vierge est assujettie aux mêmes règles et que l'obligation de rester modestement à sa place lui incombe comme à la femme, pourquoi ce droit unique (de ne pas se voiler) qui est dénié à toute femme lui serait-il octroyé =. » Ainsi voici la discipline courante au début du m= siècle. Du moment que la femme ainsi limitée dans son /us docendi est touchée de l'Esprit, toutes les restrictions disparaissent et pour Tertullien, devenu montaniste, il ne sera plus question que d'une chose : prouver que Priscilla et Maximilla, parlant » en extase » sont prophétesses authentiques, dès lors elles peuvent parler et comme, elles ne font qu'être le porte-parole de l'Esprit Saint leurs oracles garantissent la pureté morale et l'orthodoxie de l'Église à laquelle elles se rattachent. Le prophétisme devient ainsi un critère, en sorte que Tertullien se juge en droit de défier Marcion : « Que Marcion, dit-il, exhibe les dons de son Dieu, (qu'il nous montre) des prophètes qui aient parle non point d'après l'humaine raison, mais d'après l'Esprit de Dieu; qu'il me prouve encore qu'une femme ait prophétisé dans son entourage parmi ses grandes et plus saintes femmes. Je dirai, moi : si, toutes ces manifestations, je puis les montrer plus aisément et, bien entendu, en parfaite harmonie avec les règles, les plans et la discipline du Créateur, nul doute que Christ, Esprit, .\pôtre ne soient du côté de mon Dieu '. s
Tertullien était rempli de préventions à l'égard des femmes. Il les avait connues avant sa conversion et en avait conser\-é des souvenirs que son tempérament n'aidait pas à adoucir; en somme, il ne les aimait pas et il s'en défiait. Le De cullu feminarum débute par des conseils qui durent lui faire peu d'admiratrices. « S'il subsistait sur la terre une foi aussi grande que la récompense qui .y est promise dans le ciel, il n'en est pas une d'entre vous, mes très chères sœurs, qui, une fois le Dieu vivant connu, une fois instruite de sa condition (j'entends : de la condition de la femme) convoiterait encore un accoutrement comportant, je ne dirai pas quelque faste, mais seulement quelque parure. Bien plutôt vivrait-elle sous des dehors misérables et rechercherait-elle avidement de tristes haillons, s'offrant partout aux regards comme une Eve gémissante et repentante, afin d'expier plus complètement par tout cet appareil de pénitence l'héritage qu'elle traîne depuis Eve; ignominie du liremier péché, responsabilité d'avoir perdu le genre humain. » A Carthage, comme partout et en tout temps, c'était faire fausse route que de demander aux femmes le sacrifice de la toilette. Celles, en petit nombre, que ces réprimandes n'irritaient pas pouvaient, à meilleur droit, se montrer surprises et irritées
n. y, P. <:., t. vu, col. S'Jl. — - * Terlullii-n. Adversiis Marcionem. I. V, c. vm, P. L., t. ii, col. 488. — ' Tertullien, De virginibus velandis, c.ix,P. L.,t. ii, col. 488. — 'Tertullien, Adversus Marcionem, 1. V, c. vm, P. /,., t. ii, col. 901.
FEMME
des invectives d'un violence excessive : « C'est à cause de tes services (la mort, tout simplement) que le fils même de Dieu a dû mourir. Et tu songes à orner de parures ta tunique de peau. »
Dans le De baptismo, TertuUien ne se montre pas plus gracieux; il se réfère à plusieurs reprises aux prohibitions pauliniennes. D'abord il malmène une femme, « une vipère de la secte des caïnites, » qui a conquis dernièrement nombre de gens, dit-il, par l'affreux ijoison de sa doctrine et s'est attaquée principalement au baptême : femme abominable dont on mesure l'impudence si l'on songe qu'elle n'avait pas même le droit intégral d'enseigner, cai nec intègre quidem docendi jas erat. Les femmes privées du droit d'enseigner, pourront-elles baptiser? Non, En théorie, les laïques peuvent conférer le baptême, en pratique, il est préférable qu'ils s'en abstiennent et laissent ce soin au clergé, sauf dans le cas d'urgente nécessité. Mais les femmes? Xon, les femmes n'ont aucune part à cette prérogative, qui est une prérogative virile. Et pour rabattre leurs prétentions, pour mettre fin à leurs discours, il leur explique ce que valent ces Acla Theclas dont elles se targuent et il conclut : « Quelle vraisemblance que Paul ait donné à la femme le pouvoir d'enseigner et de baptiser, lui qui ne lui a même pas permis sans restriction de se faire instruire 1 Qu'elles se taisent, dit-il, et qu'elles interrogent leurs maris à la maison. »
L'exorcisme, privilège des hommes refusé aux femmes. L^ne fois encore, TertuUien accorde que le droit de chasser le démon n'appartient pas seulement au clergé, aux exorcistes à ce députés officiellement. Tout chrétien peut chasser le démon : jiissus a quolibet chrisliano loqui spiriliis ille tam se dœmonem confitcbitur de vero quam alibi deum de falso '. Encore une fonction virile à laquelle, selon lui, les femmes ne doivent pas prétendre.
C'est cependant le même écrivain qui va adopter la doctrine montaniste, s'incliner devant Maximilla et Priscilla, citer leurs oracles, accueillir de moindres héroïnes comme celle-ci dont il parle dans le De anima. c. IX : « Il y a aujourd'hui parmi nous une sœur qui a reçu en jjartage le charisme des révélations. Elle les subit dans l'église au cours des solennités dominicales, en extase, sous l'influence de l'Esprit. Elle converse avec les auges, parfois même avec le Seigneur. Elle voit, elle entend, les vérités mystérieuses: elle lit dans le cœur de quelques-uns et elle procure des remèdes à ceux qui en ont besoin. Soit qu'on lise les Ecritures ou qu'on chante les psaumes, ou qu'on adresse des allocutions, ou qu'on offre des .prières, chaque exercice fournit matière à ses visions. Il nous est arrivé de tenir je ne sais plus quel discours sur l'Ame, pendant que cette sreur était sous l'influence de l'Esprit. I^ne fois la solennité terminée, quand le peuple eut été congédié, fidèle à son habitude de nous annoncer ce qu'elle a vu car ou a grand soin de classer ses révélations pour les mieux authentiquer — elle nous dit : « Entre autres spectacles, une urne s'est montrée à moi corporellcmcnl. Elle paraissait être esprit, mais non dépourvue de consistance et de forme; bien au contraire; telle qu'elle était elle semblait susceptible d'être saisie, tendre, lumineuse, couleur d'a/.ur et de forme toute pareille à celle du corps humain. » Telle fut sa vision. Dieu en fut témoin, et aussi l'apôtre, garant si compétent des charismes qui devaient survenir dans l'Église. N'y croirez-vous point, même si l'événement lui-même vr)us persuade sur toute la ligne? »
On saisit sur le fait toute l'opération. l,a scène se
' Apolofjel.. c. xxni. — ' Ln crise inonlanisle. p. :i20-322. — ' Ilippol.vli'. l'hiliKDiihiitnriui. 1. IX, e. xix, /'. d., t. xvi.
passe dans l'Église, mais la foule n'en connaît que ce qu'on veut bien lui faire connaître. « Pendant le service divin, écrit M. P. de LabrioUe, la sœur se tait: mais une fois les rites clos et le peuple congédié {posl Iransacta soHemnia, dimissa plèbe), elle va d'elle-même raconter ce qu'elle a vu aux autorités de la secte, sans doute à TertuUien personnellement : — que l'on rapproche, en effet, le disserueramas du nobis. Les visions sont classées, c'est-à-dire consignées par écrit, avec le plus grand soin. On en forme une sorte de recueil pour qu'elles deviennent par une confront.ition plus aisée, plus convaincantes encore. .\vec une procédure .aussi prudente, nul danger que les femmes favorisées de charismes s'émancipent jusqu'aux abus condamnés par saint Paul. On se garde « d'éteindre l'Esprit, » mais on en surveille et on en contient les manifestations par un règlement précis. Et ainsi se concilie le respect de la tradition avec le devoir de ne point laisser perdre le fruit de révélations si précieuses. Voilà, en ce qui concerne le problème féministe, la solution à laquelle TertuUien se soulagea de ses propres doutes '-. » On voit qu'il se tenait à distance du troupeau montaniste que raille Hippolyte de se laisser duper par des « femmelettes » au point de les révérer puisqu'ils ne font des apôtres et d'aller jusqu'à dire qu'il y eut en elles » quelque chose de plus mie dans le Christ : » côç ToXfiôtv -XsTov Tt XpiCTTOû èv xo'JTOiç Xéysiv Ttvàç aÙTÔvYEYOvsvai '.
XIII. Le jus docendi après Tkrtullien. — .\ l'égard des femmes, saint Epiphane n'était pas beaucoup mieux disposé que TertuUien. Le yévoç xcôv Yuvatxcôv est, selon lui sùôXiaBov, prompt aux chutes; açaXspôv, peu sûr; et pense bassement Ta;rEt.v6v tm 9povT]|iaTt *. C'est à propos des coUyridiennes qu'il s'exprime ainsi, et il les considère comme apparentées de fort près aux montanistcs, qui, dit-il, « considèrent la sœur de Moyse comme une prophélesse et s'autorisent d'elle pour justifier l'admission des femmes dans leur clergé... Chez eux, les femmes deviennent évêques, prêtres, le sexe n'y fait rien, car, disent-ils, dans le Christ Jésus il n'y a plus ni mâle ni femelle. » Lui aussi relève l'argument montaniste des quatre prophêtesses fiUes de Philippe et il nous donne une description intéressante de certaines réunions montanistes : « Souvent dans leur assemblée, raconte-t-il, on voit entrer sept vierges, portant des torches et vêtues de blanc qui viennent prophétiser devant le peuple. Elles manifestent une sorte d'enthousiasme qui dupe les assistants et provoque leurs larmes. Elles versent des pleurs, comme plongées dans les lamentations de la pénitence, et par leur attitude, elles déplorent la vie des hommes'. »
De semblables exhibitions ne pouvaient trouver grâce auprès du traditionualiste rigide (prêtait Epiphane. Mais ce sont principalement les coUyridiennes qui l'irrilent. « Cette secte, après avoir pris naissance en Thrace et dans la Scythie su])érieure, s'était propagée jusqu'en .\rabie. Sur une sorte d'autel improvisé, les coUyridiennes exposaient aux regards un pain qui était ensuite offert en sacrilicc » au nom de Marie «et distribué. Ces faits sont évidemment contemporains d'Épiphane, puisqu'il rappelle qu'il écrivit à leur propos une lettre eI; -tïjv '.\pa6(av sans doute aux Églises d'Arabie. Dégagée des réflexions parasites dont sa prolixité naturelle ne manque pas de l'alourdir, la réfutation développée par Kpiphane à rencontre de ces femmes (qu'il a comparées à QuintlUa, Maximilla et Priscilla) peut se résumer ainsi : jamais depuis que le monde est monde, aucune femme, soit dans l'ancienne, soit dans la nouvelle alliance, n'a cxerc6
col. sru'ii).
* Ibid.
■ ' Panarion, Lxxix, /'. G., t. xi.ii, col. 710. —
FEMME
(le fonctions de ce genre. Eve n'a pas osé y prétendre, malgré la complaisance dont elle a fait preuve pour le péché. La Vierge elle-même en a été exclue, et elle n'a pas joui non plus du droit de baptiser, puisque c'est de saint Jean-Baptiste que Jésus a voulu recevoir le Ijaptème. Il en va pareillement des temps apostoliques. Vainement allègue-t-on l'exemple d'Anna ou des filles de Philippe; ces femmes furent des prophétesses, sans doute, mais non pas des prêtresses, 7TfC.9r,T£'JO'jCTa'., où ;jfr)V tspo'jpvoûcra!.. Quant aux diaconesses, leur ministère est commandé par des raisons de commodité pratique, en particulier par les ménagements dus à la pudeur féminine, pendant l'immersion baptismale mais il se borne là '. »
Si toutes ces indications fournies par Èpiphane sont rigoureusement et historiquement exactes, il faut reconnaître que, depuis le temps de Tertallien, le niontaniste s'était fort transfonné. Était-ce le montanisme proprement dit ou les sectes parallèles qui exploitaient sa doctrine, s'abritaient sous sa réputation, nous ne sommes pas en mesure de le dire toujours. Mais voici, par exemple, aux environs de l'année 235, c'est-à-dire peu de temps après Tertullicn, une prophétessc cappadocienne. Dans une lettre adressée par Firmilien. évcque de Césarée en Cappadoce à saint Cyprien de Carthage-, nous lisons les plus curieux détails sur cette manifestation.
« Je veux vous raconter, dit-il, un fait qui s'est passé pamii nous et qui intéresse notre sujet. Il y a environ vingt-deux ans, vers l'époque consécutive à la mort d'Alexandre (Sévèrej, des fléaux et des épreuves multiples vinrent affliger toutes les populations, et en particulier les chrétiens. Des tremblements de terre réitérés renversèrent nombre d'édifices en Cappadoce et dans le Pont. Des villes mêmes disparurent englouties dans des crevasses. De là, contre le nom chrétien, une persécution terrible qui, s' élevant soudain après une longue période de paix, fut d'autant plus redoutable et troublante pour les nôtres que le mal était plus inattendu et plus nouveau. Xous avions alors comme gouverneur provincial Serenianus, cruel et impitoyable persécuteur. Au milieu de ce bouleversement, les fidèles, terrifiés par la persécution, fuyaient çà et là. abandonnaient leur patrie et passaient dans d'autres contrées : ils le pouvaient, car la persécution n'était que locale, elle ne s'étendait I)as à tout l'univers. Or voici que surgit soudain une femme, qui. tombant en extase, se donnait comme prophétesse et agissait comme sous l'inspiration de l'Esprit Saint. Elle recevait des principaux démons une si entraînante influence que pendant longtemps, elle attira et dupa nos frères, grâce aux prodiges surprenants qu'elle réalisait. Elle annonçait même qu'elle allait ébranler la terre : non que le démon ait une puissance capable d'éljranler la terre ou de secouer un des éléments: mais parfois l'esprit mauvais comprenant et prévoyant qu'un tremblement de terre allait survenir, faisait semblant d'être l'auteur de ce qu'il voy.ait devoir arriver. Ces mensonges, et ces vanteries lui avaient conquis les esprits : on lui obéissait et on le suivait partout où il voulait et où il menait les gens. Grâce à lui, au milieu des rigueurs de l'hiver, cette femme marcliait pieds nus au milieu des neiges et des glaçons sans en éprouver aucun dommage, aucune blessure. Il déclarait qu'il se dirigeait vers la Judée et Jérusalem et se donnait les airs de venir de là. Un prêtre, Rusticus, et un diacre, se laissant prendre à ces pièges, eurent avec la prophétesse de coupables relations, ce qui fut découvert peu
' }^aiuirion, lxxix, P. G., t. xlu, col. 741 ; La crise monlanislc, p. 509. — ' S. Cyprien, Epist., i.xxv. — • Didyme
.d'.M< xandrie. De Trinilale, 1. III, c. XLI, n. 3, P. G., I t. xxvi, p. 440-463
après. Car soudain apparut devant lui un des exorcistes, iiomme d'une parfaite honorabilité et d'une vie sans défaillance au point de vue de la discipline religieuse. Excité par les exhortations de nombreux frères qui, avec un louable courage, avaient persévéré dans la foi, il se leva pour confondre l'esprit malin. Celui-ci, au surplus, avait annoncé, peu auparavant avec une subtile fourberie, qu'un ennemi, un tentateur infidèle allait venir. Pourtant cet exorciste, soutenu par la grâce divine, combattit vigoureusement et démontra la perversité de cet esprit qui passait auparavant pour saint. — Or cette femme, qui, grâce aux prestiges et aux tromperies du démon, machinait mille ruses pour duper les fidèles, osa fréquemment, entre autres prestiges par où elle séduisait tant de gens, feindre de sanctifier le pain avec une invocation redoutable: de faire l'Eucharistie et d'ofîrir le sacrifice au Seigneur < non > sans la formule de la prière accoutumée. Elle baptisait aussi beaucoup de gens en employant les paroles usuelles et légales de l'interrogation, en sorte qu'elle semblait ne s'écarter en rien de la règle de l'Église. »
Montaniste ou dissidente du montanisme, cette femme nous permet de saisir la façon dont se poursuivait l'usurpation des fonctions sacerdotales. Non seulement elles faisaient plus que de se réclamer de l'exemple des filles de Philippe afin de prophétiser à l'aise, mais elles baptisaient, elles consacraient, elles recevaient l'imposition des mains, elles écrivaient des livres. Chez les cataphrygiens. on ordonnait par la •/sipoTOvia les diaconesses. La publication de livres écrits par les prophétesses était une autre irmovation fort combattue par les orthodoxes, qui y voient une forme d'enseignement défendu aux femmes. Didjine l'Aveugle, dans son traité De trinitale, dit que l'Écriture connaît des prophétesses : les filles de Philippe, Deborah, Marie, sœur d'Aaron et Marie, mère de Jésus; aucune d'elles n'a rédigé un livre et saint Paul leur ayant défendu d'enseigner, sa défense s'étend jusqu'au écrits '.
C'est ce que soutient pour son compte l'auteur d'une Discussion entre un montaniste et un orthodoxe, qui s'est conservée dans le texte grec '.
a Le montaniste : Et pourquoi vous détournez-vous avec horreur de Maximilla et de Priscilla, et dites-vous qu'il n'est pas permis aux femmes de prophétiser? Piiilippe n'avait-il pas. quatre filles prophétesses? Déborah ne l'était-elle pas aussi? L'apôtre ne dit-i! pas : « Toute femme qui prie ou qui prophétise la tête découverte... » (ce qu'il n'aurait, pas dit) s'il n'était pas permis aux femmes de prophétiser, ni de prier? Mais si elles prient, qu'elles prophétisent aussi!
L'orthodoxe : Xous n'avons aucune répulsion a l'égard des prophéties féminines. La vierge Marie a prophétisé quand elle a dit : « Voici que désormais toutes les générations m'appelleront bienheureuse. » Comme tu l'as remarqué, Philippe avait quatre filles prophétesses, Marie, la sœur d'Aaron, prophétisait (aussi). Mais nous ne leur permettons pas de parler dans les Églises ni d'avoir autorité sur les hommes au point d'écrire des livres signés d'elles; car c'est là pour elles prier et prophétiser la tète découverte....
0 Le montaniste : Ainsi, de prier ou de prophétiser la tête découverte, cela équivaut à écrire des livres?
« L'orthodoxe. Parfaitement. •
Ainsi donc, tandis que d'un côté, on empiétait à outrance, jusqu'à en arriver à une sorte de consécration de l'eucharistie; de l'autre côté, on m.aintenait, en les aggravant même un peu, les restrictions posées par
I. XXXIX. col. 988. — ' G. Ficker, Die Widerlegung eines Mimlimisten, dans Zeitschrift /ûr Kircliengeschichle, 1905,
FEMME
saint Paul au ministère féminin. Toute accointance féminine avec les choses du culte est et demeure interdite.
Saint Jean Chrysostome n'est pas plus accessible. Ayant à commenter ce verset Salutate Priscillam ci Aqailam ', il rappelle le rôle de Priscilla, femme d'Aquila dans la conversion d'ApolIo ^ En louant hautement Priscilla, saint Paul, remarque-t-il, ne s'est point mis en contradiction avec lui-même; car jamais il n'a défendu fu.k femmes de faire du bien aux âmes par des exhortations privées. Ce mode d'enseignement est légitime. Ce qu'il leur a interdit, ce sont seulement les discussions à ciel ouvert, les prétentions doctorales. Même pensée chez saint Jérôme : Sical etiam mine in Orienlalibus diaconissœ in suo sexu ministrarc videntur in baptismo, sive in ministerio verbi, quia privatim docuisse fcminas invenimus, sicut Priscillam, cujus in Aqiiila vocabatur '.
La Didascalie représente un usage en vigueur au m' siècle, en Syrie ou en Palestine; elle prescrit aux veuves de garder le silence sur les questions dogmatiques ; « Si, dit-elle, une veuve est interrogée par quelqu'un, elle ne répondra pas aussitôt, si ce n'est sur la justice et la foi en Dieu. Elle enverra au directeur, ceux qui veulent être instruits. Elles donneront une courte réponse à ceux qui les interrogeront. Une veuve ne doit pas instruire ni un séculier non plus *. » Et encore : « Nous ne conseillons à une femme ni de baptiser, ni se laisser baptiser par une femme, parce que c'est contre l'ordre et c'est dangereux pour celui qui est baptisé et pour celui qui baptise. S'il était permis d'être baptisé par une femme, notre Seigneur et Maître l'aurait été par Marie, sa mère, tandis qu'il l'a été par Jean, comme beaucoup d'autres du peuple. N'attirez donc pas de dangers sur vous, en vous conduisant en dehors de la loi de l'évangile =•. »
Non seulement la femme ne doit pas baptiser, mais elle ne doit pas enseigner. Le Christ n'a confié qu'à SCS disciples le soin de prêcher sa doctrine. Pourtant, s'il l'avait voulu, il lui aurait été loisible de confier aussi pareille mission à l'une ou l'autre des femmes qui l'entouraient '.
l>es Constitutions apostoliques paraphrasent cet enseignement qu'elles illustrent de quelques textes scripturaires '. Le fait d'assigner des prêtresses à certaines divinités y est stigmatisé comme une impiété toute païenne et totalement étrangère à la SiàraÇiç du Christ : toOto yàp TÎji; Tôiv 'EXXyjvojv à8e6Tir)TOç xà àYv6Y)(xa, ôïjXstatç Ôeaîç tEpsEaç yeipoTovcïv, aXX' où Trjç XptCTTOû 8ia-àÇccoç.
• Parmi les obligations morales qui sont énumérécs dans ces recueils à l'usage des femmes, spécialement des veuves en raison de la place qu'elles occupent dans les communautés, il n'en est pas qui reviennent plus fréquemment que le devoir de se maintenir dans une réserve exacte et d'observer à l'égard de l'évèque la plus entière soumission *. — Prières, dévouement et mortification, visite aux malades, coopération à l'à-côtd du culte (mais là seulement où une raison de convenance l'exige " ) voilà où s'absorbera la femme qui aspire plus haut qu'à la tâche ordinaire de la mère de famille. Le seul ministère <|ui lui soit octroyé, c'est le ministère de la charité.
' P. G., t. i.i-i.H, tomi tcrlii pars prier, col. 192. — ' Act. apost., .xvin, 21 sq. — 'S. Jérôme, Comment, in episl. ad Romanos, c. xvi, P. /,., t. xxx, col. 714. — ' La Didascalie sj/riaque, traduite du syriaque pour la première lois par F. Nuu, Paris, 1902, p. 88. — ' Ibid., p. 88. — • F. X. Funl<, Didascalia et Ciinxiiliitioncs apostolorum, iii-S", l'aderljorn, lUOô, t. i, p. 190. — ' Constit, apustol., I. III, c. IX, Funli, op. cit., t. i, p. 199. — • Didascalla et Constit. apostat., Funic, op. cit., t. i, p. 192. — • Constit. tipostol, 1. VIII, c. xxvni, FunI;, o;i. cit., t. i, p. 5:10. -
" On conçoit dès lors pourquoi l'imposition des mains (j^eipoÔeaîa ou xetpoTovta) que certaines églises orientales prescrivaient de faire sur les diaconesses, lors de leur entrée en charge '°, parut quelquefois offrir de graves inconvénients. C'est qu'elle semblait incorporer ces dignitaires au clergé même, en même temps qu'elle les élevait au-dessus des « veuves <• et des « vierges » qui, elles, ne bénéficiaient pas de cette sorte d'ordination >'. Il faut peut-être interpréter dans le sens d'une protestation contre cette pratique solennelle le canon 11 du concile de Laodicée : Trspi -roû (x-J) Seïv xàç 'kzyo[iiMOi::, 7rp£<j6uTi8aç •}^TOi TrpoxaOr^jxÉvaç èv ta 'ExxX-/]CT[axa6icrTaa6ai'^. En Occident l'Ambrusiaster déclare que l'ordination des diaconesses est une erreur directement inspirée par l'esprit du montanisme : si j'interprète bien sa pensée, c'est même contre le principe d'un institut de diaconesses qu'il s'élève : Cataphrygse erroris occasionem captantes, propter quod post diacones mulieres alloquitur, etiam ipsas diaconas ordinari debcrc vana prœsumptione de/endunl, cum sciant aposlolos septem diaconos elegisse. Numquid nulla mulier tune idonea inventa est, cum inter undecim aposlolos sanclas mulieres fuisse legamus? Sed ut hœretici animum suum verbis, non sensu legis astruere videantur, Apostoli verbis contra sensum niluntur Apostoli : ut cum ille mulierem in Ecclesia in silentio esse debere prascipiat, illi e contra etiam aucloritatem in Ecclesia vindicent ministerii'^'.
« Les cataphrygiens, qui recherchent les occasions de tomber dans l'erreur, soutiennent dans leur folle audace, sous prétexte que Paul parle des femmes après^ les diacres, qu'il faut ordonner aussi des diaconesses. Us savent pourtant que les apôtres ont choisi sept diacrçs. Est-ce que par hasard aucune femme ne fut alors trouvée apte (à cet office), quand nous lisonsqu'au milieu des onze apôtres, il y avait de saintesfemmes? Mais soucieux d'étaycr leurs opinions, non point sur la pensée, mais sur les mots de la Loi, ceshérétiques s'appuient sur les paroles de l'Apôtre contre la pensée de l'Apôtre. Alors que Paul prescrit à lafemme de garder le silence dans l'Église, eux, au contraire, vont jusqu'à revendiquer pour elle l'autorité du ministère dans l'Église. »
« Les conciles occidentaux s'évertuent à évincer les femmes de tout minislcrium levilicum et même de toute manipulation des objets sacrés ". Leurs canons révèlent l'obstination féminine à se couler dans des emplois irréguliers d'où l'Église la déloge avec la même suite et la même persévérance '' .»
« Les tolérances suspectes consenties par les gnostiques et par les montanistcs se perpétuaient pendant plusieurs siècles au sein de certaines sectes et, exceptionnellement, parmi les catholiques eux-mêmes. Ainsi, au v« siècle, l'évèque arménien Ezuig, dans son grand ouvrage intitulé licfutation des Sectes nous apprend que Marcion « employait des femmes pour le sacerdoce '". » Nous constatons, d'autre part, qu'au début du VI' siècle, dans le nord de l'Armoriquc, deux prêtres d'origine bretonne, s'étaient permis d'associer les femmes qu'ils appelaient leurs conlwspilœ à la célébration du saint sacrifice. Ces femmes tenaient le calice et communiaient le peuple. Dans une lettre que nous possédons, le métropolitain de Tours, ainsi
"Constit. apostat., 1. VIII, c. xix, Funii, op. cit., 1. 1, p. 524. — " Constit. apostol., 1. VIII, c. xxiv, xxv, Funk, op. cit., t. I, p. 528. — " Co;ic. Lno(/.,can. 11, dons Mcrcle-Lcclorc.q. Ilist. des conciles, t. i, port. 2, p. 1003. — " Cornaient, in Episl. ladTimotli., II, 11, P. L.,t. xvii,col. 490. — " Conc. /Irausic. (441), cnn. 20; conc. lîpaonensc (517), cun. 21; conc. Aurclicm. (53;i) can. 18; IIcfcic-Lecicrcq, op. cit., t. il, p. 440, 1039, 1135, de. — " I'. de I^brlollc. dans lliill. d'anc. litt.eUfarcliéol.clirét.. 1911, p. 110-118. — " Erni.Piii, dans Hcvnc de l'Orient chrtlien. 1890. t. i, |i. 17:i.
FEMME
que les évêques de Rennes cl d'Angers, dénoncent le fait comme « une nouveauté, une superstition inouïe • et menacent les délinquants de l'excommunication s'ils persistent dans de telles pratiques '. 11 faut croire, au surplus, qu'en tout pays cette participation active aux cérémonies du culte procurait à certaines femmes de grandes jouissances de piété ou d'amour-propre, car un rapport épiscopal adressé en 829 à Louis le Débonnaire -, nous fait connaître que dans un certain nombre de diocèses impériaux le même office leur était illégalement départi '. »
XIV. Les violences faites aux femmes. — « Dans mon respect pour les \ierges du Christ, a écrit Edm. Le Blant, je ne voudrais point avoir à parler ici de ce qui fut, en définitive, un triste fruit de la barbarie des temps antiques. Si profondément qu'on veuille descendre dans le détail des traitements abominables qu'eurent à soufïrir les premiers fidèles, on ne trouvera rien en effet qu'on ne dût attendre de ces hommes qui. empêchés par une ancienne coutume de mettre à mort les vierges, firent violer avant de les étrangler de mal heureuses enfants coupables seulement d'appartenir à une famille proscrite, qui plus tard, et bien que la foi du Christ les eût alors éclairés, attentaient publiquement à la pudeur de saintes filles consacrées à Dieu et condamnaient au lupanar les femmes convaincues d'adultère. Entre les deux époques dont je parle, s'accomplirent les persécutions et, dans ces temps de fureurs impitoyables, les vierges chrétiennes eurent tout à souUrir. Qu'il faille ou non penser, avec TiUeniont, que l'ordre de les forcer par une horrible violence n'ait point été donné aux gouverneurs et qu'à ces hommes seuls remonte ici la responsabilité de leurs actes, la question reste pendante; les textes sont muets en cet endroit, et j'incline à penser qu'au moins avant la dernière persécution, aucun règlement officiel n'avait prescrit l'emploi d'une telle voie de contrainte '.^
La question est en effet pendante et. de plus, assez obscure. La damnalio ad lenoiiem a-t-elle été réellement en usage chez les Romains? a-t-elle été infligée en vertu d'une disposition d'ordre général, ou bien faut-il rendre responsable de cette infamie le zèle outré de quelques fonctionnaires? Quelque haute idée que nous ayons de la civilisation romaine à l'époque impériale et des sentiments d'humanité dont parait s'inspirer le droit, les faits sont indéniables '. . .Mommsen ne voit dans ces mesures honteuses qu'un ■ excès de zèle de quelques fonctionnaires *. » F. Augar estime qu'elles rentrent dans le cadre de la procédure plus ou moins régulière adoptée à l'égard des chrétiens ' et C. Callewaert partage ce point de vue '.
Les auteurs ecclésiastiques nous ont conservé des témoignages certains. Sans compter ceux que l'on peut tirer des textes hagiographiques, outre le cas de la fille de Séjan ', on a pu en compter, dans l'histoire des persécutions, treize, dont une petite fraction seulement pourrait être révoquée en doute.
Tertullien, Apologétique, c. L : Nam el proxime ad lenonem damnando chrislianam poilus qaam ad leonem confessi eslis labem pudicilise apud nos atrocioreni omni pmna el omni morte reputarl. Le texte de l'Apologétlqiie nous reporte à l'année 197. Environ vingt ans plus tard, dans le De monogamia, c. xv, Tertullien
* E. Amort, Elenienta jiiris canonici oeteris. .\ugsbourg. 1 757, t. II, p. 407 ; L. Duchesne, dans Revue de Brelagneet di Vendée, 6" série, t. vu, p. 4 sq. — - ' Boretiiis-Iù-ause, dan;. Monum, Germanise historica, Legum, sectio il, Capilulariii. t. u, p. 42. — * P. de Labriolle, Appendice à la question du Matières in ecclesia taceant, dans Bulletin d'anc. litler. et d'archéol. clvét., 1911, p. 292-293. — ' E. Le Blant, Les persécuteurs et les martyrs, in-S", Paris. 1893, p. 205-206. — ' Anal, bolland.. 19Utj, t. xxv, p. 179. — ' Mommsen. Rômischc Strafreclit, 1. 1\ , p. 955. — " F. Augar, Die l'rau inrômisclten
écrit : Plane qui exprobrant nobis darilinm vel hseresini in hac causa œstimant, si in tantum louent carnis infirmilatem ut in nubendo fréquenter sastinendam putant, cur illam in alla causa ncque sustinenl neque venia fovenl, cum lormentis expugnala est in negationem ? Ulique enim illam magis excusari capit quse in prœlio cccidit quam quse in cubiculo, quœ in equuleo succubuil qiiam qux in leclulo, quœ crudelitali cessit quam quse libidini, quse gemens dévida est quam quœ subans. Sed illam quidem a communicalione depellunl, quia non suslinuil infidem; hanc vero suscipiunt, quasi et hœc sustinueril in finem. Propane quid utrnque non sustinueril in finem. et inventes ejus causam honesliorem quse sievitiam quam quœ pudicitiam sustinere non poluit. El tamen nec cruentam defectionem infirmilas carnis excusai nedum impudicam. Après le De monogamia, mais très peu de temps après, Tertullien écrivit le De pudicitia, dans lequel, c. i, nous lisons : ...Christiani nominis disciplina quam ipsum quoque sœculum usque adeo testatur, ut si quando eam in feminis noslris inquinamentis polius carnis quam lormentis punire coniendai, id volens eripere quod vilx anteponunt.
Hippolyte, de Porto, Commentaire sur Daniel, iv, '>l, est un contemporain de Tertullien et il s'exprime ainsi à propos de ce texte : Xp/; O'jv è-;opâv Trjv èaou.évT;v Tfjv àytcùv tôte GXïjiiv x.ai -raXaiTrojpîotv — Ssï yàp ïisxàç èz tcôv •'r,Sr] (JLspixôx; yivoixévtov svvoeîv Ta èaôfjtsvx. Il poursuit : Toia'jTT]Ç Çâ).'»;? xai -apâ/ou
ÈV TiaVTl TCÔ X.0<7|XCp YS^''i<'^(^SVT(Ç, xal TlâvTCOV TTtCïTÔiv
ravTa;(oû àvaipou(i.Évcov zal y.y.zy. rcâoïv tiôXiv y.al /copav cçci.%o[J.h/cùV, xai Six.aicjv aï;aaTo; èx./uvojjL£vou, y.al ÇwvTcùV àv6pco7rcov xaioijtévwv, xai Ôrjpîou; ÉTÉptûv 7rapaoa>Ao[i,Évcùv, xal vYjTitcov èv àvôSoi; oov£Tjo;jiévwv ,
X«t àTaÇCOV -ivTOV plTTTOUjXSVCOV Xal 'JTîÔ X'JVÛJM
oi6pcocîxo(j.Évû>v, TrapôÉvojv te xal Yuvaixôiv TtappTjata ?6Eipo(zÉvMv xal alcf/pôiç è|jL7raiÇo[iÉv6jv, xal àvapTraySiv, xal xot(iï)T'/jpicov àYtuv àva<Txa7rron£V(ov. xal Xeiij'avtùv àvopucCTOfXÉvcov xal h tteSIco (pi-TO'jjiÉvtûv) xal êXaaçTijxtûv yivoiJtÉvajv.
Palladius a tiré d'Hippolyte le récit suivant" : '■ Dans un autre livre très vieux et manuscrit j'ai trouvé d'Hippolyte, familier des apôtres ", le récit que voici l c'est qu'une vierge très noble et très belle existait dans la ville de Corinthe, pratiquant l'ascétisme en vue de la virginité. Vers ce temps-là, on la déféra auprès de celui qui alors rendait la justice, un païen, vers le temps des persécuteurs, comme blasphémant et les temps et les empereurs et maudissant les idoles. Mais, d'un autre côté, les trafiquants de ces choses-là vantaient à outrance sa beauté. Or le juge, qui était fou de femmes " accueillit avec plaisir la calomnie, en cheval qui dresse les oreilles. Et comme, ayant mis en mouvement tous les moyens, il ne put persuader la créature, alors, dans sa fureur contre elle, il ne la livra pas à un châtiment ni à la torture, mais l'ayant placée dans un lieu de prostitution, il enjoignit au tenancier de celles-là ceci : « Prends-la en me rapportant d'elle par jour trois pièces de monnaie. » L'autre, en exigeant de l'or, la présentait à livrer à ceux qui voulaient. Cela étant, dès que les éperviers à femmes en eurent connaissance, ils furent assidus à la boutique de perdition, et, donnant la piécette, ils lui parlaient de ce qui avait trait à la séduction. Mais elle, avec
Chrislenprocess. Ein Beitrag zur Vertolgungsgescliiehte der christliclien Kirche im rômisc/icn S(aa(, in-S", Leipzig, 1905. — ' C. Callewaert, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1906, p. 833. — ' Tacite, Annales, V. — '" Palladius, Ilistoria Lausiaca, c. Lxv, trad. Lucot, 1912, p. 377 sq. — "vvioft- (iou TMV -j-'jij-'jtiat. Même expression dans la Vita S. Eulhymii de Cyrille de Scythopolis (vers 550). Il faut se souvenir que iTto<TTo/.c; a le sens de disciple des apôtres. — Il v'jvï..xoa»vr;. mulierosus; Yj/aixoiî?»!. chasseur defemmes, qui mulieribus u( accipitrcs avil'us initiant.
instances, les priait en disant ceci : « J'ai dans un endroit caché un ulcère qui pue extrêmement, et je crains que vous n'arriviez à une haine de moi. Accordez-moi donc quelques jours et vous avez possibilité de m' avoir même gratuitement. » Alors elle suppliait Dieu dans ses prières pendant ces jours-là. Aussi Dieu, ayant vu sa chasteté, inspira à un jeune homme, agent du maître des offices, beau d'intelligence et d'aspect, un zèle enflammé pour la mort. Et s'en étant allé sous prétexte de libertinage, il entre un soir avancé vers celui qui nourrit celle-là, il lui donne cinq pièces de monnaie et lui dit : « Concède-moi de demeurer cette nuit-ci avec elle. » Étant donc entré dans la maison secrète, il lui dit : « Lève-toi, sauve-toi toi-même. » Et l'ayant dévêtue et enveloppée de ses propres vêtements, ses chemises, son manteau et tous ses effets virils, il lui dit : « T'etant voilée entièrement avec l'extrémité du manteau, sors. » Et ainsi s' étant signée et étant sortie, elle fut sauvée sans corruption et sans souillure. .Mais le lendemain, l'affaire fut connue. L'agent du maître des offices fut livré et jeté aux bètes, afin que le démon eût à rougir même en ceci, devint doublement martyr et pour soi et pour cette bienheureuse. »
Saint Cyprien, De morlidUate, c. xv : Excedunt ecce in pace ttitœ cum gloria sua virgines venientis cintichristi minas et corruptclas et lupanaria non timenies. La date de ce traité est l'année 253 ou très peu après.
Eusèbe de Césarée nous donne plusieurs textes, Hisl. ecdes., 1. VI, c. v : « Après avoir soutenu mille combats contre ceux qui en voulaient à la pureté de son corps et à la virginité qui était sa gfoirc,... après avoir enduré mille tourments, à la fin, après avoir subi des tortures terribles, dont le récit donne le frisson, elle subit avec sa mère Marcella le supplice du feu. On raconte que le juge (il s'appelait Aquila), après avoir accumulé sur tous ses membres de terribles blessures, la menaça enfin de la livrer aux gladiateurs pour flétrir son corps. Elle réfléchit un court instant en «Ue-même : on lui demanda à quoi elle pensait, elle fit une réponse telle qu'elle parut avoir dit une chose tenue par eux pour impie. Elle parlait encore qu'elle reçut le texte de la sentence, et Basilide, un des soldats qui avaient mission de la conduire, la prit et l'emmena à la mort. »
Hist. ecdes., I. VIII, c. m : Une chrétienne d'.\ntioche, avec ses deux filles, « chamiantes par la grâce de leur corps et la fleur de leur âge, » avaient fui la ville; par ruse on les y rappela « et elles tombèrent alors dans les pièges des soldats; la mère se voyant, elle et ses enfants, dans une situation sans issue, leur exposa dans un entretien les choses terribles qui les attendaient de la part des hommes, et, ce qui était I)lus intolérable que tout, la menace du déshonneur; elle s'encourageait, elle et ses filles, à ne pas même supporter de l'entendre de leurs oreilles; mais elle disait que livrer leur âme au service des démons était pire que toutes les morts et que tout trépas; elle leur suggéra qu'il n'y avait qu'un moyen d'écliapper à tout cela : la fuite auprès du Seigneur, » et elles se jetèrent dans le fleuve.
Hist. eccles., 1. VI 11, c. xiv : « D'autre part, les femmes ne furent pas moins vaillantes que les hommes pour la doctrine du Verbe divin; les unes, soumises aux mêmes luttes, remportèrent les mômes prix du combat pour la vertu; les autres, traînées au déshonneur, préférèrent laisser leur ànie à la mort plulùt que leur corps à la llétrissure. • ....« Un grand nombre ne pouvant pas même entendre de la part des autorités des provinces la menace d'être déshonorées, •endurèrent toutes sortes de tourments, de tortures et, la peine capitale. Elles lurent sans doute admirables, mais plus admirable encore fut cette fcnune de Home, réellement la plus noble et la plus chaste de toutes
celles que Maxence le tyran de ce pays, l'imitateur de Maximin, essaya d'insulter. Lorsqu'elle eut appris que les gens qui servaient le tyran dans ces sortes d'affaires étaient à la maison, — • elle aussi était chrétienne — et que son mari, qui était préfet des Romains, avait par cranite, consenti à ce qu'ils la prissent et l'emmenassent, elle demanda un instant et entra dans ".on cabinet comme pour parer son corps; une fois seule, elle se perça d'un glaive et mourut sur le champ, laissant son cadavre à ceux qui devaient la livrer a la prostitution. »
De martyrib. Palxstinx, c. v : Un jour, dans la ville d'Alexandrie [Edèse], avait vu un juge condamner des chrétiens et s'emporter contre eux aux excès les plus révoltants, insulter en mille manières des hommes ,';raves, et livrer des femmes vertueuses, des vierges saintes aux outrages d'hommes débauchés; èttI tt)Ç 'AXE^avSpÉoJv ttôXecoç tôv a''j-:66'. fXuviSôiv Sixadr/jv XpiaTtavoïç StxàÇovxa, ^épa te tcTjv TCpo(TT)x6vTtov £[X7tapotvoùvTa, xal totè |j.èv aEjjivoîç àvSpâai ttoixiàwç Èvuopiî^ovTa, TOTÈ 8à yuvaïxaç cjcoçpoaijvv;? -rT\ç, ivcoTaTw x.al aÙTOTrapÔévo'j; àox.r,Tptxç e'.ç oàn/pàç ■JôpEii; :iopvoTp6(po(.ç TtapaSiSôvTa.
De martyrib. Palœstinœ, c. \tii : Une femme douée d'un courage vraiment viril n'avait pu supporter de se voir livrée à la prostitution; et elle avait osé parler contre le tyran qui confiait le gouvernement de ses |)rovinces à des hommes si cruels. On la frappa d'abord a coups de fouet; ensuite elle fut étendue sur le chevalet....
Quelques actes des martyrs contiennent aussi des témoignages à grouper :
Passio S. Pionii : « Pendant cette discussion, Sabine ne put s'empêcher de rire; on lui cria : Tu ris. Elle répondit: Oui, je ris, car, s' il plaît à Dieu, nous sommes Chrétiens. Les voix reprirent : Tu soulfriras ce que tu ne veux pas. Les femmes qui refusent de sacrifier sont envoyées dans une maison de débauche en compagnie des courtisans et des souteneurs Sabine répondit ; A la volonté de Dieu : 'O vEcoxipoç xal ot [iz-' aÙToO eIttov YsXàç: Tj Ss eIttev èàv o (-)£6ç 0ÉX-/), vat /piaxiavol yàp Èo|i£v ôaoi yi? EÎç XpioTov Titaxs'joua'.v àSiaTaxTcot; vEAaXouatv èv /apà ai8t<p' Xéyo'ja'.v aÙTija'j [ièv ô o'j OéXeiç (xé).>i£i<; TvicryEiv ai --àp (X'J) èni- O'Jo'jcrai eIç -opveîov 'icrrav-ai. r, Se Elitev- tw âyioi
Osôi (jteXTjtîEl TÏEpl TOUTOU.
Passio SS. Agape, Cliionise et Irène : « Tes sœurs ont souffert le châtiment que nous avons ordonné. Mais toi , avant de fuir avec elles, tu avais encouru la peine de mort, pour avoir caché ces écrits et ces papiers; cependant je ne veux pas te faire périr comme elles tout de suite; j'ordonne que par mes gardes et par Zozime, liourreau public, tu sois exposée nue dans une maison de prostitution; un pain t'y sera donné tous les jours du palais et les gardes ne te pennettront pas d'en sortir. — N'ous, les gardes, et toi, bourreau, sachez (|u'il y va de votre tête. » Irène fut conduite dans une maison do prostitution. Per salcUitcs ipsus et Zozimiim publicum carniftccm in lupanari niidnm statut prxcipio, e palalio singulis diebus panem unum sumcnlim satellibus ipsis non pcrmitlcntibus le illinc discedirc.
Passio SS. Didymi et Ttieodorw : Thcodora, « libre, noble et de naissance illustre, " déclare le curateur; néanmoins le juge lui dit ausitôt : Jmperatores statuelunt vus quœ estis virgines, aut dits sacriftcare aut injuria meritorii pruvocari,
La violence est encore décrite en ces termes dans le récit de Lactance sur Maximin: De mortibus perselutorum, c. vui : Jam libido in Ixomine pesti/ero non modo ad currumpcndos mores, qand est odiosum et detcstabile, vcrum ctiam ad violandas primorum ftUas. .Wam quncumque iter fecerat, avuls.f n cnnspectn parenlum virgines statim prœslo; c. x\i : ntalna fnmilias
ingenuse ac nobiles in gynecaeiim rnpicbantur; c. xxvn ; mtilieres corruptœ, virgines violatœ.
Après l'époque des persécutions nous rencontrons encore les témoignages de saint Ambroisc et de saint .Jean Chrvsostome. Saint Ambroisc, dans ses livres sur les vierges adressés à sa sœur .Marcelline, parle (I. II, c. IV) d'une vierge d'Antioche : Anliuchiœ nuper rirgo quiedam /ait. La persécution survient et on lui pose le dileniMic aut sarri/lcare oirr/inem aut lupanari prostilui jabenl, et la jeune fille ducilar ad lupanar. Saint Jean Clirysostonie consacre deux ou trois liomélies à des saintes martyres, une zlç -ràç àyîaç (xàpTupa? BEpv''y.T,v xal IIpoCTSôxvjv -TiapSÉvouç xal Ao(jivîvav T?;v |xr,Tspa a'JTÔJv ; une EÎ; t-^v àyîav [iâpTupa IIsXaYiocv TT|V èv 'AvTio/ïia et une deuxième plus courte, à la même sainte et qui n'est conservée qu'en latin. Mais nous avons cité assez de textes authentiques pour qu'il soit permis de négliger ces indications tardives et peu précises. On peut en dire de même pour quelques passiones douteuses, par exemple la passio Pétri, Andreœ, Pauli et Dionysiœ virginis, où on lit cette menace du proconsul Tu sacrifica ne turpiler te illasaip vivam inccndam. ce qui est suivi d'effet : (une proconsul tradilil eam duobus juvenibas corrumpendam. De même pour la Passio Theodoli Ancijrani dans laquelle on lit qu'il y avait à .\ncyre sept vierges fonnées à la vertu dès l'enfance... dans le transport de sa colère, il (Theotecne) ordonna qu'on les abandonnât à déjeunes libertins pour outrager leur pudeur. La plus àgée,Técusa, avait dépassé soixantedix ans et ses compagnes étaient à peu près du même âge.
Les martyrologes apportent peu de chose sur le sujet. Tandis que le martyrologe hiéronymien mentionne simplement le martyre de sainte Lucie à Syracuse, le martyrologe romain ajoute des détails qu'il est peut-être permis de ne pas admettre; voici ce que nous lisons : Syraeusis in Sicilia natalis sanctx Lucive virginis et martyris, in persecutione Diocletiani : quant cum lenones, quibus fubente Paschasio consulari Iradila erat, ut a populo eastitati efus illuderetur ducere velleni, nallalenus eam movere potuerunt, nec funibus additis nec boum iugis plurimis : dcinde vero picem, rcsinam, /ervens oleum nil lœsa superans tandem gladio in gutture percussa martyrium consumavit. Pour ce qui a Irait h sainte Agnès, voir ce mot. Il n'y a pas lieu non plus de s'attarder à ce qui est dit dans des textes sans ;uilorité des saintes Antonina et Serapia auxquelles, le martyrologe romain a composé une petite légende du genre dit édifiant.
Si donc on s'en tient aux seuls témoignages irrécusables, nous voyons que la peine de la damnatio ad Jenonem a été infligée dans les cas suivants :
1» en 31, la fille de Séjan; — 2" en 197, des chrétiennes d'Afrique; — 3" en 202-203, des jeunes filles et des femmes à Rome; — 4" en 202-203, une jeune fille à Corinthe; — 5° en 203-204, sainte Potamienne à Alexandrie; — G" en 211. des femmes en .\frique; — 7» en 250, à Smyrne, sainte Sabine; — 8", en 253, des jeunes filles en .\frique; — 9" en 304, à Thessalonique, sainte Irène; — 10" en 306, en Orient, des femmes; — 1 1» en 306, à .\lexandrie, des femmes et des jeunes filles ; — 12° en 307, à Césarée, trois jeunes filles; — 13», en 308, à Diospolis, sainte Eunatha; — 14° vers 309, à Alexandrie, sainte Tlieodora.
On ne sait si Edm. Le Blant ne s'est pas un peu trop avancé en écrivant : « Dans des violences dont l'excès implique l'oubli de tout principe du droit, les païens semblent cependant s'être tracé une règle. Si l'on réserve le texte de Tcrtullien : ad lenonem damnando cliristiannm, qui ne contient en cela rien d'explicite, nous ne vnvons, jusqu'à Dioclélien, que les vierges abandonnées aux outrages: les femmes, parait-il, en
auraient été exemptes. Les premières seules sont désignées par Eusèbe, par les actes de saint Pierre de Lampsaque et plus tard même, en 304, par ceux de saint Didyme. Le passage du De mortalilale de saint Cyprien les distingue expressément, sur ce point, des femmes mariées. Dans un écrit adressé aux chrétiens que décime une épidémie, il leur montre le terrible fiéau les affranchissant des maux de ce monde : Les vierges, dit-il, meurent en paix, sans rien perdre de leur gloire; elle ne craignent ni la venue de l'Antéchrist ni les horreurs du lupanar; les femmes mariées ne redoutent plus, dans leur délicate faiblesse, l'angoisse du supplice; une mort rapide les soustrait à la cruauté des bourreaux '. »
Quelle que soit la mentalité des juges, comment expliquer, au point de vue juridique, une peine aussi barbare? Est-ce le délit chrétien qui sufflt à l'expliquer, ce délit se rattache au crime de lèse-majesté qui peut comprendre deux espèces. La plus légère est le crimen liesas religionis, sacrilegium, iOf^i; la plus grave, la perduellio, àasêsta, hostis publicus. « Celui qui s'en rend coupable est privé des droits du citoyen, assimilé aux esclaves et aux prisonniers de guerre. Pour eux, l'exécution capitale était souvent aggravée de peines infamantes, le bûcher, l'exposition aux bêtes, la croix, le sac des parricides, etc. Le choix de l'application du châtiment dépendait du juge, et les traitements cruels qu'il infligeait au condamné étaient en quelque manière sanctionnés par la loi. Il se pourrait à la rigueur que dans la pensée de certains juges, la menace de la prostitution ait été un effort suprême pour arracher à la mort les victimes dont ils plaignaient l'obstination. Peut-être aussi le formalisme a-t-il été la cause des outrages infligés aux vierges : Immalurae puellee, quia mère tradito nefas esset virgines strangulari vitiatœ prius a carniftce, dein strangulatx -. ■•
« Le cas des chrétiennes condamnées ad lenonem ou ad lupanaria n'est-il pas autre chose qu'une affreuse modalité de la condamnation ad bcstias, c'est-à-dire aux jeux publics ou encore aux travaux forcés? Comme la constatation juridique de la perduellio ou encore toute condamnations aux travaux forcés entraînait, soit directement soit indirectement, la perte de tous les droits civiques, il s'en suivait juridiquement que fout était permis à l'égard des condamnés à mort ou des servi poenœ. Et l'histoire nous montre avec quelle ingéniosité dévergondée les magistrats et les organisateurs de spectacles cherchaient à varier les plaisirs obscènes et sanguinaires du peuple romain. Cette explication n'a rien d'impossible.... mais on pourrait y voir, au lieu d'une peine au sens strict et juridique du mot, une horrible qusestio plus redoutable que toutes les tortures corporelles, un moyen d'intimidation auquel les magistrats ont eu recours pour vaincre l'invincible courage des vierges chrétiennes par la menace de la perte d'un bien auquel elles tenaient plus qu'à la vie. Pour certains cas cette solution s'impose '. « C'est ce qu'avait indiqué déjà E. Le Blant : « On a voulu voir, écrit-il, dans l'attentat dont les païens se sont souillés, l'application d'une règle traditionnelle d'après laquelle les vierges ne pouvaient être mises à mort. Un exécrable détour, a-t-on pensé, aurait ainsi permis d'égorger de saintes victimes, tout en respectant l'ancienne coutume, et, par un étrange scrupule de légalité, toutes les vierges auraient été ainsi vouées à l'outrage, avant d'être frappées par le bourreau. Tel n'a pas été, à mon sens, la pensée des persécuteurs. Pour faire renier la foi chrétienne, ils avaient cherché dans la torture une voie de contrainte inusitée, c'en
' E. Le BUmt, op. cil., p. 207. • ; Anal, bolland., 1906, p. 179.
■ Suétone, Tiberius, LXI, ' C. Callewaert, op. cil..
FEMME
était une autre qu'ils appliquaient et par surcroit aux épouses du Christ. » Les empereurs, lisons-nous, dans les Actes de saint Didjiue et de sainte Théodora. lep empereurs ont ordonné que les vierges sacrifient aux dieux ou qu'elles y soient forcées par la crainte des derniers outrages '. » Il s'est donc agi dans ce cas non de la régularisation d'un meurtre juridique,mais. comme l'atteste encore saint Ambroise, d'une épouvantable alternative laissée aux filles chrétiennes. ■' Des actes suspects mais concordants entre eux montrent un odieux calcul chez les magistrats. Sachant que les fidèles attribuaient à la pureté du corps l'habitation du saint Esprit, ils pensaient, qu'en menaçant d'une souillure les femmes chrétiennes, à l'horreur d'une union criminelle s'ajouterait l'angoisse de la souillure qui les devait séparer de l'époux céleste; ils cherchaient, dans cette persuasion, un moyen d'action contre les chrétiens.
XV. Enseignement de saint Ambeoise. — Cicéron a écrit un traité Des devoirs dans lequel les femmes sont oubliées. Saint Ambroise a également écrit un traité Des devoirs, et les femmes n'y ont point de place, seulement l'évèque chrétien se réservait d'y revenir et il y est revenu souvent. S'il a paru passer sous silence l'auditoire féminin, c'est qu'il lui avait déjà adressé un écrit, son traité De virginibus et il abordera encore ce sujet dans le De viduis, le De virginilate, le De inslilulione virginis, VExhorlalio uirginitalis . pour ne rien dire du De lapsu virginis, dont l'attribution est contestée.
On pourrait découvrir une gageure dans la pensée de défendre les droits de la famille en des écrits qui proclament l'excellence d'une vertu qui semble s'opposer à la continuité de la famille. Mais la situation et le tour d'esprit de saint Ambroise le gardaient contre toute fantaisie d'imagination. Vers lui venaient denombreuses jeunes filles désireuses de savoir quelle cenduite elles devaient tenir % à tel point que cette « contagion de pureté » préoccupa les économistes du temps ^ L'évèque de Milan, par sa naissance, par son sacerdoce et par son éloquence devint un des docteurs les plus consultés, les mieux écoutés et les plus obéis de la société chrétienne du iv siècle.
Rien n'est comparable à la virginité chrétienne et la continence volontairement acceptée par les vestales n'est qu'un calcul de sensualité, calcul fort lucratif d'ailleurs, en vue de l'âge mûr. La virginité chrétienne n'est ni provisoire, ni rétribuée. Non sans finesse, l'évèque s'aperçoit que c'est mal louer la virginité de lui opposer l'incontinence de celles qui s'abandonnent aux plaisirs défendus, le véritable, l'unique adversaire de la virginité, c'est le mariage. Et il est inattendu d'entendre un évêque chrétien s'employer de son mieux à jeter sur le mariage chrétien une défaveur à peu près injustifiée. < Quelle triste condition d'abord que celle de la demoiselle à marier! L'esclave que l'on vend aux enchères est plus heureux. Quelquefois, du moins, il choisit son maître; la jeune fille n'a jamais le droit de choisir. A peine a-t-elle le droit de se laisser voir sans que son honneur en soit atteint. Elle est donc réduite à faire des vœux et à trembler en secret et en silence *. Le sort des parents n'est guère plus enviable; ils veulent avoir des petits enfants, mais ils commencent par livrer leurs enfants à eux, changeant le certain contre l'incertain. Avec l'enfant
' E. Le Blant, op. cit., p. 208. — ' S. .\nibroise. De virtliiiibus, 1. I, c. i.vii, P. /,., t. XVI, col. 204. — ' R. Thamln, Haint Ambroise et la moratc ctirélienne au IV* siécïe, in-8°, Taris, 1895, p. 311. — * S. Ambroise, Ue virginibus, 1. 1, c. Lvi, P. /.., t. XVI, col. 20t. — ■ ' .S. Ambroise, De virginibus, 1. I, c. xxxin, P. L., t. XVI, col. 198; Exiiorlatio uirginitalis, e.. .\x, P. L., t. xvi, col. 342. — 'S. Ambroise, De inslituliuiwvirginis,c.i, /'. L., I. xvi,tol.305. — ' S. .\m-
ils livrent la dot, car un gendre s'achète; après quoi, il leur faut se hâter de mourir pour ne pas lui devenir odieux *. La conclusion à tirer est que les parents ont tout intérêt à donner leurs liUes au Seigneur ; ainsi elles ne sont point perdues pour eux, mais attirent sur leur vieillesse toutes sortes de bénédictions °. Les joies du mariage sont loin d'être une sulfisante compensation a tous les ennuis qui précèdent. Saint Ambroise insiste sur la servitude où les lois et les mœurs mettent les femmes. Le lien conjugal est uu lien et un joug, ainsi que l'indique l'étymologie '. Saint Ambroise, qui ne néglige aucun argument, cherche dans l'amour de l'indépendance un sentiment qui serve à la chasteté de renfort. Le temps n'est pas venu où ce seront l'attrait de la discipline et comme la passion de l'obéissance qui peupleront les couvents. Nous ne pouvons davantage comprendre dans la prédication de saint Ambroise qu'il cherche à détourner du mariage par la considération même des devoirs qu'il impose et comme par l'effroi de la maternité. Car c'est là spéculer sur la lâcheté humaine, et se contenter à peu de frais en fait de vocation. Il ne va pas jusqu'à parler, comme Tertullien, de nausées de femmes enceintes, de seins ballants et de mioches qui braillent *; ce n'en est pas moins l'esprit de Tertullien qui souffle en lui et lui inspire une sorte de dégoût pour ces lois et ces mystères de la nature dont le respect prend au contraire chez d'autres la forme d'un sentiment religieux. La poésie de la maternité n'existe pas pour lui ; il n'en décrit que les lourdes charges : grossesse, allaitement, éducation. Et s'il ne parle pas de tous les chagrins qui viennent aux mères de leurs enfants, c'est par une réticence pleine de pitié et pour ne pas attrister celles qui l' écoutent. .\insi la mère ne cesse de souffrir par son lils. Elle soufi're en lui avant qu'il soit né, elle souffre pour qu'il naisse, et, quand il est né, sa sollicitude n'est qu'une longue souffrance '. Et saint .Vmbroise, qui décrit ces choses, méconnaît la sainteté de ce sacrifice, et le prix infini d'un amour si chèrement acheté. 11 se défend toutefois de condamner le mariage. Et d'abord il n'admet pas qu'on brise les liens une fois formés pour se vouer à un état meilleur. L'Eglise est un champ qui porte plusieurs fruits. Là sont les vierges, là sont les veuves, là sont les femmes mariées. Chacune a son lot '°. D'ordinaire, il ne tient pas la balance égale et met nettement l'état de virginité au-dessus de l'état de mariage. Mais enfin la virginité n'est pas obligatoire et il vaut mieux se marier que de s'exposer à des tentations trop fortes. La virginité est le fait d'une élite et non de tous. Elle est une vertu et non un devoir. Et il faut bien que quelques-unes se marient pour que le troupeau des vierges se recrute et se renouvelle. Condamner le mariage, ce serait condamner les naissances et la vie elle-même. Ce serait donner tort à ceux qui nous ont engendrés, ce serait rompre avec la société, la nature. Saint Ambroise a peur de ce paradoxe ". Les femmes mariées font donc une besogne utile mais les vierges se sont réservées la meilleure part '-. »
XVI. .MAUiAoïi iNDissoi.uni.i; et viroinitI':. - Le mariage, sanctifié par Dieu et par l'Église, devenait naturellement indissoluble. On n'eût pas imaginé l'accord entre cette gravité, cette solennité et la possibilité pour répoux d'en donner le démenti le jour où
lirolsc. De virijinilute, c. xxxni, P. L.,i. xvi, col. 274. — ' Tertullien, De nionoBaniia, e. xvi, /'. L., t. il, col. fl.'il. — - ' S. Ambroise, /Je virginibus, I. I, c. xxv, xxvi, xxx: r:xliorlalio virginitati.s, c. xx, P. l... t. xvi, col. 190, 197. 312. — "• S. Ambroise, De virginilale. c. xxxiv, 7*. L.,!. XVI, cnl. 274. — " S. Ambroise, De virginibus. I. I, c. xxxiv. xxxv, /'. /.., l. XVI. col. 198. — " H. Tlmmln, o;). cit., p. 34.5-347.
il lui conviendrait de changer d'épouse. • Ne parlez pas, dit saint Jean Chrysostome, de lois qui ordonnent de signifier la répudiation; Dieu ne vous jugera point sur les lois des hommes, mais sur les siennes '. » Certains Pères continuent cependant à envisager la répudiation comme une conséquence possible de l'adultère'. •Saint Jérôme, dont l'influence est presque aussi répandue et la parole aussi respectée que celle d'un législateur, écrit : ....alise sunl leges Csesaram, aliie Chrisli; aliud Papinianas, aliud Paulas noster praecipit. Apad illos, viris impadicHiœ frena laxanlar, et, solo slupro atque adullerio condemnato, pussim pcr lupanaria et ancillalas libido permiltilur; qua.<!i culpam dignitas lucial, non ooluntas. Apud nos, qaod non licet feminis, seque non licel viris, et eadem servitus pari conditione censelur '. « Ce que la loi divine prescrit à l'un des époux, est par cela même imposé à tous les deux. Autres sont les lois des Césars, autres les lois du Christ; autres les préceptes de Papinien, autres ceux de l'apôtre Paul. Les païens lâchent le frein à l'impudicité des hommes; ils se contentent de leur interdire l'adultère avec les femmes mariées et le viol des filles libres; ils leur livrent les esclaves, ils leur ouvrent le lupanar. Chez nous, ce qu'on défend aux femmes, on ne le permet point aux hommes, et' le même devoir tient asservis les deux époux. »
L'antiquité grecque avait dédaigné l'instruction de la femme, l'antiquité latine n'avait pas même paru songer à la possibilité de l'instruire. Au contraire, Jésus avait admis quelques femmes à ses entretiens. Outre sa mère et les compagnes qui l'entouraient, il avait consenti à instruire la Samaritaine, conversé longuement avec Madeleine, comme Paul se fera une joie d'instruire Thècle. Il y eut ainsi des femmes qui prirent un rang important dans les communautés, comme par exemple la marchande de pourpre à Thyatire, nommée Lydia ', une nommée Tabithe à Joppé '. Les noms d'Aquilas et Priscille nous offrent l'exemple d'un ménage inséparable, type d'union chrétienne, ou une épouse sœur partage les travaux d'un apôtre '. « Les époux chrétiens, disent les Pères, sont deux fidèles réunis sous le même joug; ils ne sont qu'une même chair, qu'un même esprit; ils prient ensemble, ils jeûnent ensemble, toujours ensemble, dans l'assemblée des frères, à la table de Dieu, dans les souffrances et dans la paix '. »
Exclues du ministère de la prédication, les femmes .sont rapprochées le plus près possible de la hiérarchie par le diaconat (Voir Diaconesses), par le rang des veuves et des vierges consacrées, par la coopération <pi' elles donnent dans le sacrement de baptême de leurs consœurs. Plus que tout le reste, ce qiii réhabilite la femme chrétienne et montre l'égalité qui lui est départie, c'est son droit au martyre. Dès le n" siècle, le martyre de Thècle forme l'épisode central d'un roman ; à Rome, .\gnès, .\nastasie. Félicité; à Catane, Agathe; à Carthage, Perpétue; en Egypte, en Asie Mineure partout la femme réclame son droit à mourir pour une cause religieuse et à laquelle beaucoup d'esprits donnent une couleur d'opposition politique.Rien ne montre mieux le rôle important joué par les femmes dans les premiers siècles, que l'attention qui leur est accordée. Tertullicn consacre des traités au de cullu feminarum, de Delandix oirginibus, de monogamin, ad uxorem. Saint Cyprien s'adresse aux vierges, saint Ambroise aussi, saint Jérôme, sur cent lettres théologiques en adresse cinquante à des femmes, quinze de ses traités sur
' S. Jean Chrysostome, Homi7., xvn, in Maltli.; homil. \ix, in I Cnrinlli., c. vn. P. G., t. lvii, col. 255. — "S. Epiphane. Ilœres.. lix. 4, P. G., t. XLi. col. 1021. — » S. Jérôme, ii>i<i(. arf Oceanum, P. L.. t. .xxii, col. 653. — ' Acta apostol.. XVI, 15. — ' .\cta apostol.,ix. 36. — * Hom., .xvi, 3, 4; 1 Cor., xvi, 19 : ii Tim., iv, 19; cf. 1 Cor., ix, 5. —
vingt ont l'éducation des femmes pour objet; il dédie à Paula et à Eustochium de nombreux livres de la Vulgate, les explications des psaumes à Principia, son traité contre les montanistes à MarccUa, etc. Tous exaltent le célibat (voir ce mot) peut-être avec une légère imprudence, car des imaginations vives en tireront des conclusions excessives.
Déjà saint Paul avait conseillé le célibat, mais en prenant soin d'avertir cm'il n'avait pas reçu cette doctrine de Jésus-Christ : IIspl 8è tcûv TrapOrvcjv, éTr'-xavrjv Kupîou o'jx r/w, yv<x>[iriy Se, SîScojii. ùç 7)/.£ï)|xévj:; ÛTiô Kupîou TTiCTTÔç ïîva'. '. De toutes les institutions civiles, le mariage est celle que le droit canonique a le plus soigneusement réglementé, écrit P. Gide ♦, et voici l'idée d'où découlent toutes ses prescriptions : le mariage est un mal nécessaire, qu'il faut tolérer, mais dont on doit restreindre l'usage. Et si l'on se rappelle ce qu'était devenu l'union conjugale dans la société romaine, on concevTa aisément que les Pères de l'Église, en présence de cette débauche légalisée, qui n'avait du mariage que le nom, aient confondu parfois dans leur réprobation le mariage et l'incontinence.
Saint Ambroise lança un mouvement féministe très nouveau, très original et destiné à un long retentissement. Le mariage, à l'entendre, était un pis-aller; la maternité n'était qu'une suite de douleurs et de désenchantements; la vnduité obtenait une sorte d'indulgence, mais parce qu'elle n'était qu'une façon de retour (par la contrainte) à la virginité, état sublime, parfait, angélique et quasi-divin. Celles qui entendaient ces complimentsn'ytrouvaient rien à reprendre. 11 est permis de se marier, et même de se remarier, mais il est préférable de s'en abstenir '". En tous cas une veuve peut faire une excellente maîtresse de maison et montrer combien l'homme est un personnage superflu. Une femme se protège toute seule et les hommes ne lui apprennent pas le courage ".
Mais l'évêque de Milan va plus loin, il rehausse le célibat féminin et en fait la condition la plus noble, la plus pure, la plus chrétienne à laquelle on puisse tendre. Ce faisant, il montre un débouché nouveau à ces légions de vieilles filles acariâtres qui, dans tous les pays de la terre entretiennent et dépensent leur humeur sur tous ceux et toutes celles qui les approchent. A ces femmes, qu'accable le sentiment de leur inutilité, qu'irrite le souvenir de leur jeunesse dédaignée, saint Ambroise propose une destinée telle que le monde païen n'en offrait guère : la virginité officielle, contrat de fidélité réciproque entre l'âme de la vierge et le Christ qui s'empare de cette conscience et habite dans ce cœur volontairement vidé de tout le reste pour le recevoir.
L'Église chrétienne avait eu des vierges pendant les premiers siècles de son existence, mais les documents qui nous en parlent avec le plus d'abondance et de précision, comme le Teslamenlum Domini n'envisagent que les aspects extérieurs de l'institution, son fonctionnement administratif. Avec saint Ambroise, on pénètre au cœur même et on comprend pourquoi cette doctrine obtint un tel retentissement. Il n'était plus question dans la virginité offerte à la femme d'une sorte de dessèchement solitaire et morose, mais d'une cohabitalion spirituelle, d'une fiançaille mystique, prélude des épousailles éternelles. Une doctrine était répandue parmi les fidèles, des l'époque des persécutions. Le Christ, disait-on, ne faisait son séjour
' Tertullicn. Ad u.Torem. II, 9, P. L.. t. i. col. 1302. — ' I Cor., vn, 25. — 'P. Gide, Etude sur la condition privfe de la lemme dans le droit ancien et moderne et en particulier sur le Senatus consulte Velléien. 2' édit. par .\. Esmein. Paris, 1885, p. 178. — " S. .\mbroise. De vidais, n. LXvni. P. L., t. XVI, col. 254. — " itid., n. xLiv, i.i, col. 248, 249.
FEMME
que dans les âmes logées dans un corps chaste, aussi lorsque, par un abus intolérable, on prétendait contraindre des femmes ou des vierges chrétiennes ii l'apostasie, les juges les menaçaient du stupre, car la souillure de ces embrassements priverait à jamais celle qui les avait reçus de la possession intime de son Sauveur '. L'hôte divin ne faisait sa demeure que dans le corps sans souillure et, dès lors, protégeait la vierge contre toute séduction. Là se trouvait la compensation mystérieuse et troublante offerte et promise à la femme qui préférait le célibat au mariage. L'amour humain était exclu comme humiliant et impur, à ce prix l'amour divin était permis et promis '. Cet amour répandit dans la perspective de la vie religieuse un attrait singulier, c'était sans doute la virginité, mais relevée de noces mystiques qui en devenaient comme le salaire et la consécration.
Une conséquence nouvelle allait être déduite. Les lois rendues par Auguste pour réhabiliter le mariage permettaient aux enfants de recourir à l'autorité du magistrat afin d'arracher à leur père, par la contrainte, la permission du mariage auquel il s'opposait. Au iv« siècle, des parents s'opposaient encore au mariage, mais surtout à l'état de virginité de leurs filles; il fallait, dès lors que celles-ci fussent armées du droit d'invoquer contre un père intraitable les droits de Dieu même. La vocation religieuse mettra en échec l'autorité paternelle, tout comme les sommations respectueuses réduisent cette résistance à composition. La nouveauté est si grande, si scandaleuse, de voir des filles se dresser dans l'intérieur même de la famille contre la volonté du père, que les contemporains en font grief à l'évêque qui s'est constitué l'audacieux défenseur de cette discipline que les vieux Romains nommeraient volontiers : anarchie. Mais saint Ambroise est inébranlable. Quoi, on lui reproche quelques vocations? Qui donc s'en trouvera moins bien? L'Etat? 11 ne s'intéresse pas aux femmes I Les jeunes hommes? Ne leur reste-t-il pas assez de femmes à choisir! La natalité? Mais il y a plus d'enfants là où le nombre de vierges est le plus considérable '. Enfin. ce qui est plus sérieux peut-être : ces vocations sont hâtives, forcées, compromettantes. A cela l'évêque répond que l'Esprit divin souffle où il veut, quand il veut et ne prend pas mesure sur nos calculs.
Une sorte d'embarras apparaît toutefois dans cette apologie; l'évêque de Milan voudrait invoquer des précédents et les précédents lui font défaut. Il invoque l'exemple de sainte Thècle, celui de Didyme et Théodora, singuliers exemples où l'amour mystique voisine très proche de l'amour profane. L'exemple de Marie, la mère de Jésus est si excellent qu'il peut sembler un peu disproi)ortionné; une perfection si achevée ne peut être proposée à toutes, car c'est à toutes sans exception que saint .\mbroise adresse l'appel à la virginité. Et pour sortir d'embarras, l'orateur se jette dans des conseils imprévus, il règle la nourriture de ces élues : ni vin, ni festins, ni assemblées mondaines, point d'éclats de voix, point de rires; des lectures, des jeûnes, des prières *. Et c'est là l'esquisse d'un programme destiné à la plus rapide et à la plus large expansion, mélange d'audace, d'adresse et de prudence <|ui marque un moment décisif dans l'histoire du mouvement féminin.
Une conséquence imprévue de cette doctrine d'où la générosité n'excluait pas^une part d'imprudence, fut un accroissement de dignité pour la femme chré-
tienne par le sentiment et la conviction d'une destinée incomparable. Si un nombre restreint seulement s'éleva jusqu'aux exigences de la virginité, la multitude y gagna néanmoins quelque chose en ce que la pudeur et la chasteté féminines reçurent un incomparable éclat et raj'onnèrent par participation. Les anciens se préoccupaient fort peu de la chasteté et pas du tout de la pudeur. La femme se montrait nue avec la même aisance qu'elle a sous les vêtements : au bain, à l'amphithéâtre, dans les jeux; dans certaine liturgie, la nudité complète était de rigueur et on ne .s'en alarmait pas. Il y avait là une éducation à reprendre, le christianisme s'en chargea et y réussit si parfaitement que pudeur et chasteté devinrent, pour la femme, synonyme du plus rare et du plus complet éloge. Parler de la vertu d'une femme, à partir du iv^ siècle environ, c'est faire allusion à ses mœurs; la vertu, pour elle, semble n'avoir pas d'autres sens : mensonge, probité, devoirs maternels ou l'espect filial, charité à l'égard du prochain, tout ceci semble n'être qu'accessoire et ne pouvoir manquer dès l'instant que la chasteté et la pudeur sont sauves. De l'humilité, de la douceur, de la bonté, de la soumission, de la résignation, c'est à peine s'il est désormais question dans les épitaphes chrétiennes, vertus cependant, et que relatait avec complaisance l'épigraphie païenne. En donnant cette place prépondérante à la pudeur dans le cortège des vertus, le christianisme modifia l'attitude morale de la femme, car on a remarqué avec une raison pcnétr-inte que » l'idée du péché a fait, aux yeux du chrétien, la chair à la fois redoutable et abominable. De là, la conscience d'une lutte, d'un conflit entre l'esprit et le corps. La pudeur assure l'indépendance et le triomphe de l'esprit. C'est une vertu spiritualiste. Mais il y a en elle un sentiment du danger toujours présent et connne un frisson. Elle est dédaigneuse et peureuse tout à la fois, car c'est rendre hommage aux séductions de la chair que de se défendre de si loin contre elles. La pudeur I n'est pas l'innocence, et même l'innocence véritable I ignore la pudeur. Cette peur du péché est une nuance I de sentiment inconnue aux anciens. 11 y a aussi surtout dans la pudeur de la vierge une idée de sacrifice, j d'offrande, dont nous avons dit (|u'elle est étrangère à la vertu antique. Et tout cela nous prouve que si le christianisme n'inventa pas la pudeur. Il la transforma, en fit, tomme de la charité et de l'humilité, un de ses traits propres, et ([ue ce fut une des marques qu'il mit sur l'âme humaine. Allons plus loin : à l'éi)oque où nous sommes c'est la marque par excellence. Un historien ' insiste sur ce fait (|ue si l'on cherche dans la première prédication chrétienne la vertu qui donne comme la note dominante et lixe le caractère de cette prédication, c'est à la charité <|u'il fau<lra s'arrêter, mais que si on fait la même expérience au iv" siècle, à la charité a succédé la chasteté. Saint .\mbroisc est un des ouvriers de cette évolution de la morale chrétienne ". » Une autre conséqueuee c'est que cette évolution, dont on pourrait chercher la trace dans les événements qui amenèrent le concile d'Ephèse et la glorificatioii incomparable de la mère de Dieu, entraîna une sorte de recul de la prépoiulérance masculine au profit de la femme. Dès lors, on voit [loindre et grandir un rôle de plus en plus considérable pour la fennne. IClle fut i)lus que respectée, elle fut honorée, invoquée, priée. Qu'on était loin alors de la fenune cla(|uemurée dans le gynécée. La femme ])reiiait sa revanche et la hiérarchie ecclésiastique ne la malmenait plus comme
' E. Le Hlanl, Les iiiTsiiiili'iirs cl les nmrlurs, ln-8". Paris, 18i(.'t. — 'S. Aint>roise, Jh- virginiltilr, n. Lxxvn- Lxxxiv, P. L., t. XVI, col. 28.'>-:iS7. — » On sait que l'élo- (luencc et la statistique n'ont fjiie peu de points de contacts. — * H. Thainin, Saiiil Ambroise et In morale cltri-
liviinr nu I V sivile. IClndc riim/iiirrc îles IraiUs • Iles devoirs • de Ciiiriin et de suint Anibroise, dans Aniiiilis île riinirirsilr rie l.yon, t. vni, IK'.lf), * \V. I.ecl<y, Ilisliiry >./
}\ur*ipenn ninrnïs /ro//i .Vtjf7ii.sfii.s- to Cliarlemiitine^ Londoii, 1877, t. Il, p. \'2'2. — ' H. Thainin, op. cit., p. :I55-.'SJ0.
par le passé. Elle n'était plus l'animal séducteur et funeste à qui Tertullien imputait, par voie de conséfiuence, la mort du Christ sur la croix; au dire de saint Ambroise, en naissant d'une femme, le Christ avait spécialement racheté tentes les femmes '. La partialité du saint docteur va plus loin encore et en vient à diminuer la part de la femme dans la premier péché aux dépens de l'homme qu'il charge ^. Mais sa faute futelle égale à celle de l'homme, la femme est supérieure à l'homme dans l'expiation et par là garde sur lui une avance morale ^. La piété des femmes est une leçon pour les hommes. Non seulement donc la femme a sa place dans l'Église chrétienne, mais elle en est l'élue et la protégée. Elle est l'ange du foyer, l'apôtre domestique, l'associée de Dieu pour le salut des hommes. Entre la religion et la femme une alliance véritable est scellée '.
Cette réaction vers l'ascétisme dont les premières tendances se laissent entrevoir jusque dans les écrits apostoliques est d'autant plus surprenante que certaines sectes, comme le montanisme, avaient montré de quels entraînements il fallait se garder sous prétexte de pureté à défendre contre les souillures charnelles. Aussi est-on surpris de lire ces paroles de saint Jérôme : « Mettons la main à la cognée et coupons par ses racines l'arbre stérile du mariage. Dieu avait bien permis le mariage au commencement du monde, mais Jésus-Clirist et Marie ont consacré la virginité '. » Saint Jean Chrysostome expliquera doctement que le mariage est une suite du péché originel, lequel a tout perdu; sans la première faute. Dieu aurait pourvu d'autre façon à la génération Immaine '. Et, en vérité, on ne peut qu'admirer cette affirmation. Où ce grand orateur a-t-il pris ce qu'il avance et Dieu l'a-t-il fait le confident des desseins qu'il a eus, et de ceu.x qu'il a pu avoir? Une étrange confusion va ainsi s' établissant entre la volupté coupable et la volupté permise, attrait de plaisir voulu et permis par Dieu pour provoquer les êtres humains à remplir les devoirs réciproques de l'union des sexes.
Un principe non moins excessif et rigoureux consiste à interdire les secondes noces, comme une polygamie successive et un véritable adultère. Tout second mariage, écrit Athénagore à Autolycus, n'est au fond qu'un adultère ; 'Oyàp Ss'JTepijç •{iy.oç.z'jTzpzTzr^ç ècxt (jtoi/£!a '. Les canons ecclésicstiques tempèrent cette rigueur; ils tolèrent, quoique avec une défaveur marquée ', une seconde union en cas de décès du premier époux: mais ils l'interdisent absolument en cas de répudiation ou de divorce, ou, pour employer le langage moderne, ils substituent au divorce la séparation de corps '. Cependant le divorce pour cause d'adultère est encore autorisé, jusqu'au ix" siècle par plusieurs pénitenciers '°l <■ Plus tard les interprètes du droit canonique feront un pas de plus dans cette voie hasardeuse; la loi avait imposé des restrictions au mariage; ils imposèrent, dans le mariage même, des restrictions aux rapports des époux entre eux, et partant toujours de ce principe, que le mariage n'est qu'un mal nécessaire, ils en déduiront, avec cette logique subtile, familière aux casuistes, la conséquence qu'il n'y a de rapports conjugaux licites que ceux qui ont pour but la procréation des enfants ".
« En rabaissant ainsi la dignité du mariage, les ca-
' S. Ambroise, De instilutione uirginis, c. xxx, P. 7... t. XVI, col. 312. — ' Ibid., c. xxv, P. /,., t. xvi, col. 311. — • Jbid.,c. xx.xi.P. X.., t. XVI, col. 312. — « R. Thamin. Saint Ambroise et la morale chrétienne au IV^ siècle, dans Annal, de l'Univers, de Lyon, 1895, p. 360. — 'S. Jérôme, Epist., xxu, ad Eustochiam, P. L., t. xxii, col. 394. — * S. Jean Chrysostome, De wirsinifafc, P. G., t. -XLVin, col. 533. — ' Athénagore, Apologia c. xxviii. — ' Concile de Néocésarée, an. 314, can. 3. — 'Concile d'Klvirc, ann. 305,
nonistes rabaissaient par cela même la dignité de la femme. IJéjà, aux yeux de bien des Pères de l'Église, la femme n'est, depuis la première faute, qu'un instrument de tentation et une occasion de chute. « Femme, dit Tertullien, tu devrais toujours être vêtue de deuil et de haillons, n'oflrant aux regards qu'une pénitente noyée dans les lannes et rachetant ainsi la faute d'avoir perdu le genre humain? Femme, tu es la Dofte du démon I c'est toi qui as corrompu celui que Satan n'osait attaquer en face; c'est à cause de toi que Jésus- Christ est mort '^. » Cette croyance en la supériorité morale de l'homme sur la femme est consacrée par les textes les plus décisifs du droit canon. Mulier non est fada ad imaginem Dei, hinc apparet qaemadmodum subditas feminas viriset pêne famulas lexesse volutrit uxores ". « L'homme seul a été créé à l'image de Dieu, mais non la femme, en conséquence la femme doit être la subordonnée, et presque la servante et l'esclave de l'homme. » Fidèle à ce principe qui est celui de tous les codes de l'antiquité, le droit canonique, en tout ce qui regarde la condition des femmes, ne tait presque que copier le droit romain, et ce que l'on a dit de la loi païenne peut également s'appliquer à la loi chrétienne : In multis articuUs, deterior est condilio leminarum quam masculorum '*.
» Comme le droit romain et plus exclusif encore, le droit canonique ne connaît d'autre régime nuptial que celui de la dot, il rejette également et la communauté qui associe et égalise les intérêts des deux époux, et la paraphernalité absolue qui les sépare; il exige le régime dotal qui rend la femme incapable et impuissante : Xullum sine dole fiai conjugium '». Comme le droit romain, le droit canonique exclut la femme de tous ces offices que les anciens appelaient virils et qui sortent du cercle des affaires privées : il lui défend de s'obliger pour autrui, de plaider pour autrui, d'exercer un arbitrage, d'intenter une accusation; plus sévère que les lois romaines, il lui défend même de déposer en justice et tient son témoignage pour indigne de foi". > Tandis que le Christ ennoblit le mariage en l'élevant à la dignité de sacrement, l'Église lui prodigue ses plus belles prières, consacre sa pureté et sa noblesse, lui assigne un but à la fois moral et magnifique, celui de perpétuer la race humaine dans la sainteté et la fidélité.
Élargi sous l'influence de la philosophie grecque, le droit romain va désormais s'élargir plus encore sous l'influence du christianisme et devenir le droit commun de toutes les nations civilisées. Plusieurs ont méconnu ces deux influences et confondu leurs résultats, afin de plus sûrement rapporter à la philosophie ce qui appartient au christianisme. La distinction s'impose cependant sous peine de ne pouvoir démêler le sens et l'esprit des dispositions juridiques, souvent contradictoires, d'une constitution impériale à une autre constitution.
Pendant les deux premiers siècles de l'Empire, lorsque la tyrannie des empereurs supprimait les derniers vestiges de liberté, tout ce qui restait d'esprit d'indépendance se réfugia silencieusement dans le domaine de la jurisprudence civile. On y pouvait faire de l'opposition à huis clos et sans péril. « Quand les comices, écrit P. Gide, furent déserts ainsi que le forum et que la curie fut muette, les Romains retrouvèrent encore,
can. 8-10; Conc. d'Arles, ann. 314, can. 10. — " Wasserschleben, Bussordnungcn, Italie, 1851, p. 168, 170.213,215, 582. — ^'DecrelalcsGratiani, Il.caus. XXIII, qucst. iv, c. 7, c. VII, n. 2; caus. XXVII, quest. il, c. 10; caus. XXXII. qucst. IV, c. 5; Sanchez, De niulnmonio, .\nvers,lG52, in-Iol. 1. IX, disput.8-11. — " Tertullien,Z>ccu/(ii /eniinouni, 1. I. c. i, P. L.,t. i, col. 1305. — "Caus. XXXI II, qucst. V, can. 13-19.— "Fr. 9,Dig., I. 5. — " Caus. XXX, quest. v. c. 17. — " Caus.XXXlII, quest. v. c. 6.
FEMME
dans les basiliques où siégeaient les préteurs, quelque reste de tous les biens qu'ils avaient perdus : la liberté des débats publics, le culte des antiques traditions, le respect du droit. La tyrannie des Césars, soit politique, soit indifférence, tarda longtemps à pénétrer jusque dans cet asile. Les derniers amis de la liberté s'y réfugièrent et, en quelque sorte s'y retranchèrent; ils firent du droit civil un domaine à part, régi par la justice et l'équité et nettement séparé d'avec le droit politique et public, qui demeurait abandonné à l'arbitraire et à la violence. Mais ce ne fut qu'un répit. Le droit privé n'échappa pas à la destinée qui avait atteint le droit public et ne fut plus que la volonté <i"un seul homme. L'empereur usurpa, finalement, tout; aux citoyens leur droit de juger; aux magistrats leur droit d'interpréter; aux jurisconsultes leur droit de consulter; et, à la fin du m" siècle, toutes les attributions du législateur, du juge, du jurisconsulte même ?^'étaient concentrées en lui seul. Hadrien, en établissant Védit perpétuel, immobilise la jurisprudence; Dioclétien fait un pas de plus, il nomme et révoque les juges; enfin Constantin va plus loin encore; Il réserve à l'empereur seul le droit d'interpréter la loi : Inter aequitatem usque interposilam intcrpretalionem, nobis solis et oportet et licet inspicere. Dès lors l'école des jurisconsultes philosophes disparut, le progrès de la jurisprudence s'arrêta, et le droit romain sembla, comme l'Empire lui-même, toucher au terme de ses destinées.
» Mais à peine l'ère de la jurisprudence classique vient-elle de se fermer, qu'une ère nouvelle s'ouvre, et <iue la jurisprudence romaine s'anime d'une nouvelle vie. Tout est renouvelé, la forme comme le fond, dans les lois des Césars de Byzance; l'ancien droit poussait au mariage, le nouveau droit pousse au célibat; l'ancien droit proclamait la liberté du divorce, le droit nouveau déclare le mariage indissoluble; l'ancien droit limitait les affranchissements, les lois nouvelles les multiplient. Et ces lois qu'auraient désavouées les Papinlen et les Marc-Aurèle, sont cependant si pleines d'écjuité et de sagesse, qu'elles vont devenir dans les codes de Théodose et de Justinien, le droit commun de l'Europe chrétienne durant une longue suite de siècles. »
Cette rénovation, accompagnée d'une transformation, est l'oeuvre du christianisme qui introduit dans les conseils impériaux des cvêques à la place des philosophes qui y siégeaient jadis. Aussi, a-t-on dit ingénieusement « les constitutions impériales d'alors n'ont pas de meilleurs commentaires que les écrits des Pères de l'Église. Il n'est guère de réforme législative réalisée par Constantin ou ses successeurs dont les Pères n'aient par avance signalé le besoin et en quelque sorte formulé le projet. Lactance, dans un livre adressé à Constantin lui-même, s'élevait contre l'infanticide et l'exposition des enfants, Constantin et Valentinien punissent l'infanticide et font nourrir aux frais de l'État les enfants nés dans l'indigence '. Saint Basile condamnait le mariage du beau frère avec la bellesoeur : Constance et Théodose déclarent cette union incestueuse -. Les Pères déploraient cette facilité des divorces grâce à laquelle « les maris changeaient de femmes comme on change do vêtements »; les empereurs interdirent le divorce par consentement mutuel '. Les lois de l'Église exigeaient la publicité des mariages; les lois de l'empire prescrivent la même publicité *. 11 serait aisé d'étendre ces rapprochements
' Lactance, De diuin. inslil., I. VI, c. xx, /'. /.., t. vi, col. 705; Code ï'Wodo.sicn, 1. V, tit. vu, Icx 1 ; 1. IX, lit. xiv, Icx 1 ; 1. XI, tit. xxvii.lex 1. — 'S. Basile, lipisl., clx.ikI Diod. Tors., P. G., t. xxxii, col. (>2l ; Code Thiodoslen. 1. 1 1 1, tit. XII, lex'2. — • S. Astére, //on»;. v.,P. G., t. xi., col. lij.1;
aux secondes noces, au célibat, à l'adultère, a la tutelle. Un instant seulement, l'on voit cesser cet accord entre les canons ecclésiastiques et les constitutions impériales, c'est sous le règne de Julien. Chaque édit de cet empereur est un retour vers la jurisprudence qui précéda la victoire de l'Église, une réaction contre les réformes de Constantin et de Constance, qui ne sont à ses yeux que les impies perturbateurs des institutions du passé. C'est ce que dit Ammien Marcellin * :
Julianum, memoriam Constantini, ut novatoris
turbalorisque priscorum legum et morts antiquitus recepti, vexasse. Le principe réactionnaire est inscrit dans toutes ses lois : Quœ diu servata sunt, permanebuiit;... inslare i'rteribus institutis;... majorem instilata intemerata siTvari '. C'est ainsi qu'il rétablit l'ancienne liberté des divorces '.