EPIPHANIE
EPISCOPAT
mages '. Saint Léon n'envisage pas la fête autrement ', non plus que le sacramentaire gélasien. L'illumination symbolique se matérialise dans le rayonnement mystique de l'étoile. Si le souvenir du baptême du Christ est parfois rappelé, c'est d'une façon passagère chez Sedulius, dans son poème A solis ortus cardine. et chez Paulin de Noie, dans son carmensxvil ; simple façon d'évoquer la mention des mages et le miracle opéré aux noces de Cana. Désormais les différentes liturgies latines consacreront ce triple souvenir, avec une prépondérance marquée pour celui des mages. Le long voyage, l'entrevue avec Hérode paraissaient expliquer à merveille le délai entre le 25 décembre et le 6 janvier; on n'entreprenait pas d'ailleurs de fixer le point de départ des trois voyageurs. Quant à l'accumulation de trois événements le même jour, sans ombre de \Taiseniblance historique, on ne s'en préoccupait guère. Au v= siècle, saint Maxime de Turin écrivait : Licet de solemnilate diei hujus veterum sil diiwrsa traditio, una tamen sanclse devotionis est fides. Et qiianquam nonnulli hodie Dominam... stella duce... Mugis œstiment adoratum; alii autem asserant eum nquas in vina mutasse; quidam vero baptizatum illum... confirment, in omnibus Dei Filius credilur, in omnibus est nostra festivitas '. Rien ne permet de supposer sur l'ombre même d'une apparence que, malgré le sentiment de Baronius et quelques autres, le baptême du Christ ait eu lieu le 6 janvier. On n'en sait rien et on n'en saura jamais rien.
Certaines Églises d'Occident ont aussi connu l'usage d'une bénédiction solennelle le jour de l'Epiphanie. L'ensemble de formules, collectes, exorcismes et bénédictions de provenances diverses que l'on rencontre avec quelques variantes dans les manuscrits sous le nom de Benediclio major, et plus tard dans les rituels imprimés, n'ont rien de commun avec la tradition orientale. On trouve dans le manuscrit lat. S20 de la Bibliothèque nationale, à Paris, transcrit au xi» siècle, une traduction latine du ixiyaç cf.'irtGiioi;, tel qu'on le rencontre dans les eucologes du x« siècle. Au début on lit ce titre : Benediclio aquarum sanclarum Theophaniarum secundum ordinem orientalium ecclesiaram, c'est-à-dire selon l'usage de la seule Église byzantine. C'est un essai d'adaptation d'un ordo byzantm à la liturgie latine. En premier lieu vient une hymne qui est celle que nous avons rencontréL' chez les grecs sous le nom de Sophrone ou de Basile; ensuite vient un appel au Saint-Esprit, enfin — et ceci est une particularité de la traduction latine — à la suite d'une brève bénédiction conforme au texte original, on a substitué, au psaume et au tropaire qui terminent l'office grec, la lecture d'un passage de saint Luc (m, 21 sq.), et le chant du Te Deum '.
IIL Archéologie. — Voir Dictionn., au mot M.\ges.
ÉPIS. Le symbolisme de l'épi de blé, devenu inséparable de celui de la vigne, remonte à une haute antiquité. La Didaché, les Constitutions apostoliques y font de rapides allusions, à propos de l'eucharistie. Malgré la défiance qui s'impose à l'égard des anciens dessinateurs du xw au x%in« siècle, qui prétendent reproduire ce qu'ils ont vu dans les catacombes, on doit mentionner des épis peints à la voûte d'un cubicule du cimetière de Pontien et dans la catacombe de Calliste '. Naturellement nous ne disons rien ici du cubicule de l'Annone (voir 1. 1, col. 2267-2279). LIne fresque que nous avons interprété.^ d'un songe de la martyre Perpétue, nous montre un champ d'épis (voir
* S. Augustin, Serm., ccm, l.P. L., t. xxxvni,coI. 1035, — ■ S. Léon, Sermones, xxxin-xxxviii; cf. Epist.,xvi, ad episc. Siciliœ, 1-6, P. L., t. Liv. — 'S. Maxime de Turin, Homit.. xxxiv, in Epiphimia, P. L., t. Lvn, col. 297; cf. Ho-
Diclionn., t. n, col. 151, fig. 1229), mais ici il n'y a plus d'allusion au blé servant à préparer l'eucharistie.
Sur le sircophage de Junius Bassus (voir Dicliunn., t. n, col. 609, fig. 1460), nous voyons Adam et Eve après le péché et, à côté d'Adam, une gerbe qui indique l'obligation du travail agricole. Sur d'autres sarcophages, notamment en Gaule, on retrouve la gerbe auprès d'Adam et la toison de brebis à côté d'Eve (voir Dictionn., t. i, col. 510), notamment sur le sarcophage d'Adelphia à SjTacuse (voir fig. 102). Nous voyons aussi Abel offrir à Dieu une gerbe d'épis (voir fig. 23). Un verre doré représente une femme avec des épis, probablement Cérès (voir Dictionn., t. r, col. 3021, fig. 1052); Garucci en fait la figure de l'Église °.
H. Leclercq.
EPISCOPAT. — I. Origines. IL Presbjteros. III. Episcopos. IV. Proïstamenos. V. Sj'nonj'mie de episcopos et presbyteros. "VI. Ignace d'Antioche. VIL nie siècle. VIII. Archiépiscopat. IX. Patriarcat. X. Bibliographie.
I. Omgines. — En Palestine, à Jérusalem, pendant les dernières années de l'empereur Tibère (30-37), on signala l'existence et on constata la présence d'un groupe d'individus se réclamant du nom et de la doctrine de Jésus de Nazareth. Autour de ce nom et à l'occasion de cette doctrine, des incidents singuliers et des phénomènes merveilleux attiraient l'attention des autorités et de la foule sur les orateurs, d'ailleurs inoffensifs, qui racontaient d'étranges histoires à propos de leur chef disparu. Doué de toutes les séductions de la parole et de la bonté, corrigeant les uns, soulageant les autres, commandant à la nature, il avait un moment entraîné les foules à sa suite et aurait pu faire figure d'agitateur; mais il prescrivait l'obéissance au prince, le respect envers la loi, la soumission aux autorités et, après avoir paru en état de faire échec au procurateur lui-même, il avait été soudain la victime d'une intrigue : accusé, livré, condamné, supplicié, sans le moindre effort de sa part pour éviter son sort lamentable, sans un appel jeté à ceux qu'il avait séduits, conquis, et qui fussent accourus prendre sa défense. Ce n'était là, peutêtre, qu'un exemple frappant de l'inconstance des foules et des revirements de la destinée. Mais l'événement avait eu une suite. Les partisans du supplicié assuraient l'avoir vu, et entretenu, et touché après sa résurrection. Prodige admirable dont, cependant, ils ne s'étonnaient guère, le jugeant dû à celui qu'ils considéraient comme le Messie, le Fils de Dieu, chargé d'en établir le royaume sur la terre. Traversé dans sa mission par le succès obtenu par ses ennemis, il ne renonçait pas à la remplir et c'est pourquoi, avant de retourner auprès de son Père céleste, il avait délégué ses représentants et institué ses fondés de pouvoirs. A ceux-ci incombait le rôle d'établir administrativement le royaume.
Ces fondés de pouvoirs étaient hommes de leur temps et de leur pays, sans moyens transcendants. Il leur fallut quelque temps pour se faire à l'idée du rôle pour lequel ils avaient été choisis; certains parmi eux ne se haussèrent jamais jusque-là. Nous ne savons pas si la préférence que leur avait témoignée leur Maître n'avait pas en même temps excité contre eux de mesquines jalousies; auquid cas elles avaient pu se satisfaire en constatant que. dans cette élite de douze sujets, un avait trahi et livré, un autre avait renié, un seul avait accompagné Jésus
miliœ, xxii-xxui, ibid., col. 269-275. — ' Keuuc bénédictine, 1912, t. XXIX, p. 30-18. — ' Bottari, Scultare e pitture, t. I, pi. Lxvin; t. n, pi. lv. — ' Garrucci, Vetri ornali di figure di oro, pi. xxxix. n. 3.
EPISCOPAT
jusqu'à la croix et jusqu'à la sépulture. L'événement de la résurrection et la période qui suivit jusqu'à l'ascension du Sauveur les avait montrés pas toujours à leur avantage. Cependant c'étaient ces hommes qui, après avoir complété leur nombre, allaient assumer cette organisation administrative du royaume. Comment ils s'y prendraient? C'était là cpi'on allait pouvoir se convaincre que certains d'entre eux n'avaient pas envisagé le royaume autrement que comme une expansion plus ou moins limitée du judaïsme. Pour l'apôtre Jacques, en particulier, les observances mosaïques subsistaient, le Temple demeurait le centre de la foi et de l'adoration, le sacerdoce n'avait qu'à accueillir la croyance que le Messie était venu sur la terre en la personne de Jésus. La propagande commençait à embrigader les convertis en assez grand nombre et c'est à l'encadrement de cette société nouvelle que les fondés de pouvoir du Maître allaient expérimenter les méthodes d'où sortira l'épiscopat chrétien.
Mais on n'y vint pas soudainement et, pour ainsi parler, d'un seul bond. Les avances faites par Jacques et son groupe, soucieux par-dessus tout de ménager le judaïsme, même aux dépens des destinées du christianisme, ces avances ne rendaient pas, il s'en fallait de beaucoup, ce qu'on en avait attendu. Désireux de bien marquer leur conservatisme, les prêtres juifs rudoyaient les apôtres, leur faisaient infliger des châtiments corporels, sans grand résultat: un jour vint où le sanhédrin saisit une occasion et fit lapider selon les formes traditionnelles un dignitaire chrétien nommé Etienne. L'émoi fut vit, mais dura peu de temps: après une courte dispersion, on se réunit de nouveau: seulement il devenait manifeste que le développement escompté ne se réalisait pas. Les apôtres, aidés de sept auxiliaires, n'étaient pas parvenus à incorporer dans la communauté les Juifs palestiniens; non seulement les autorités religieuses faisaient bonne garde, mais l'opinion générale leur résistait. Cette contrariété fut un bienfait. Parmi les fidèles auxquels le supplice d'Etienne donna l'idée de voyager, beaucoup parcoururent la Palestine et abordèrent même la Phénicie, la Syrie, l'île de Chypre. Certains poussèrent jusqu'à Damas,et dans le royaume d'Arabie. Tous ou presque tous emportaient au cœur une foi ardente, le goût du prosélytisme et l'impatience de s'essayer à convaincre autour d'eux des vérités dont ils se savaient dépositaires. Leur départ de Jérusalem avait dû être fort précipité et la nouveauté de cette dispersion n'ayant pas été prévue ni organisée, ils se trouvèrent abandonnés à leur inspiration, marchèrent de l'avant et firent de leur mieux, répandant la bonne nouvelle, sauf à faire savoir aux apôtres, quand le calme serait revenu, les organismes qui se seraient ébauchés sous leur impulsion. On doit croire que ces rapports ne furent pas tous bien accueillis. L'admission du centurion Corneille et de son groupe fit scandale parmi les conservateurs demeurés à Jérusalem et saint Pierre ne put justifier ce qui s'était fait qu'en se couvrant d'une intervention divine.
Le mouvement centrifuge était donné. Des noyaux s'étaient formés qui, en peu de temps, devinrent des Églises. En face de Jérusalem s'éleva Antiochc; rapidement l'élément juif semblait devoir être submergé sous l'afflux des gentils et les grandes et lointaines missions s'esquissaient déjà. Paul et Barnabe s'y élancèrent les premiers. Ce n'étaient plus des fugitifs qui s'entretenaient avec leurs hôtes de passage, mais des missionnaires qui suivaient un itinéraire, marquaient leurs séjours par la création d'une communauté chrétienne, distincte de la communauté juive et organisée sous la conduite d'anciens ( prcshyleri) installés ])ar eux.
Ces Églises offraient entre elles des traits de ressemblance ; c'est immanquable; mais elles devaient être bien loin de présenter cette unité typique de construction ecclésiastique sous laquelle on a essayé de nous les montrer. Rien ne permet de soutenir que Jésus eût discuté et recommandé à ses apôtres un genre d'organisation, à l'exclusion de tous les autres ou même de préférence à certains autres. Sur ce point il avait laissé, semble-t-il, l'œuvre à l'expérience des ouvriers. Pierre serait le chef, la tête, le fondement de la société nouvelle, le centre du royaume; mais la parousie attendue, le retour imminent du Christ et la conflagration universelle laissaient une certaine latitude à l'institution et à l'exercice des pouvoirs disciplinaires. C'est ainsi que, sur une question essentielle, celle de l'accueil à réserver aux convertis de la gentilité, l'entente n'existait pas. Or, cette question touchait à l'avenir et à l'organisation des communautés; un parti très décidé voulait maintenir la circoncision et, par ce moyen, établir dans l'Église une élite et des parias, c'était la communauté à deux étages. Pierre, tiraillé, commença par se déclarer pour l'unification, ensuite il la repoussa et s'attira de graves reproches de Paul, en ces temps quasi fabuleux où la sagesse pouvait gounnander l'autorité. I^a solution préconisée par saint Paul triompha et fut appliquée dans les Églises. Les grandes missions commençaient, les grandes Églises, prospères et audacieuses, se multipliaient, il fallait à tout prix sortir de l'état inorganique. L'Église de Jérusalem avait fait peu de choses dans ce but. L'institution des diacres n'a peut-être, à cette première heure, qu'une intention plutôt utilitaire que hiérarchique. Les sept ne sont pas des intermédiaires entre l'autorité spirituelle détenue par les apôtres et le peuple, ils sont des intendants, des administrateurs, des surveillants en vue d'un service déterminé.
IL Presbytebos. — Les premiers conflits avec saint Paul ont précisément ce résultat de faire sortir la communauté de l'état inorganique et amorphe. .\ Jérusalem, on vivait sans préoccupations à longue échéance; à Antioche, on préparait la conquête du monde. L'Esprit de Dieu n'était ni moins pur ni moins b.ûlant à Antioche, mais il était plus méthodique dans le choix des moyens, plus pénétrant dans la désignation des hommes, plus prévoyant dans l'utilisation des ressources. A la tête de l'Église de Jérusalem se trouvait l'apôtre Jacques, assisté d'un corps de notables ou d'anciens, les TtpEa^uTEpoi. On a beaucoup écrit sur ces personnages mentionnés à diverses reprises dans les livres du Nouveau Testament- On les rencontre à Jérusalem ', à Éphèse =, en Crète ', dans les Églises fondées par saint Paul *, dans celles auxquelles écrit saint Jacques ' et aussi saint Pierre '. Quels sont-ils? Les anciens de la communauté; bonnes gens assagis par l'âge sinon par l'expérience, ils bénéficiaient de cette réputation de prudence et de circonspection qui est l'une des formes — la plus sympathique à coup sur — de la timidité des vieillards. L'âge constituait une supériorité sur le mérite moins tardif, c'était une déférence touchante que cette façon d'attribuer au déclin de la vie des prérogatives que la maturité et la jeunesse, en leur verdeur, n'avaient point toujours su conquérir. Ces groupes restreints étaient, de très loin seulement, les émules des corps politiques dont le recrutement exigeait la dignité du grand âge chez les titulaires : anciens d'Israël, gcrotisia de Sparte, senalas de Rome. L'Idée de choisir, en vue d'une magistrature honorifique,
• Act.. XI. 30; XV, 2, 4. 6. 22, 23 (41): xvi, 4; xxi, is, -- • Act., XX. 17; I Tim.. iv, 14; v, 17, 19. — ' Tit., i. :.. — •Act., XIV, 22. — • Jac.,v, M. — • I Pclr., v.l.!}.
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un certain nombre de vieillards, était ancienne parmi les juifs et, avec le temps, à l'époque du Nouveau Testament, les anciens du peuple se trouvaient être quelque chose comme les assesseurs du sanhédrin '; même dans la communauté civile juive, on rencontre ces anciens " chargés de fonctions administratives et judiciaires; ils étaient, en certaine façon, les conseillers municipaux et comme leur compétence s'étendait au temporel du culte, ils étaient tout ensemble conseillers municipaux et marguilliers.
Parmi la communauté naissante de Jérusalem, on attribua le nom de TtpsapûxEpot à une catégorie de notables, associés dans une mesure quelconque au gouvernement de la communauté. De là, le mot se répandit dans les Églises, où il fut employé tantôt au pluriel pour désigner un corps, tantôt au singulier, en guise de titre '. En réalité, on est réduit aux conjectures en ce qui les concerne: le livre des Actes ne décrit pas leurs fonctions, mais il nous apprend que, sous l'épiscopat de Jacques, et d'accord avec lui, ils jouissaient d'une grande autorité. C'étaient des hommes assez revèches pour que saint Paul put appréhender leur accueil au moment même où il leur apportait les aumônes recueillies par lui. Jacques gouvernait l'Église d'accord avec eux, accord d'autant plus étroit que l'étroitesse même d'une idée en était la base. Paul se présenta chez Jacques le lendemain de son arrivée, y trouva réuni le conseil des « anciens » et leur rendit ses comptes, raconta ses voyages et, après les remerciements qu'on n'osa lui marchander, s'entendit rappeler les récriminations qui couraient sur son compte. Nous retrouvons les anciens dans une circonstance plus importante encore : au concile de Jérusalem '. Ils y occupent un rang éminent et prennent rang immédiatement après les apôtres; en somme, on voit, dans une question jugée assez capitale par les apôtres pour que plusieurs d'entre eux prétendent la régler au nom et sous l'invocation de l'Esprit-Saint, les presbytres faire partie du conseil et du tribunal suprême de la chrétienté naissante, par une analogie certaine avec le grand sanhédrin de Jérusalem. La dénomination même de ot àTiôaToXoi xai ot TrpsapÙTEpoi, qu'emploie à plusieurs reprises l'auteur des Actes pour désigner la réunion qui a délibéré ici, rappelle les formules usuelles qu'on rencontre dans les Évangiles et dans Flavius Josèphe pour désigner le sanhédrin de Jérusalem (àp/iepEiç xat S'JvaTOt, — àpxovTEç y.a.1 oî PouXsuTaî, — àpxtEpEÏç xai ol 7rpEa|3uT£pot). Les chefs de la communauté de Jérusalem aspirent visiblement au rôle de conseil directeur de toutes les communautés chrétiennes de la dispersion, c'est-à-dire au rôle que remplissait le sanhédrin pour tous les Juifs. Le décret est rendu au nom tcTjv aTrooTÔXcov xal tûv Trpeap'JTÉpcov tcov èv 'lepouaaXTjpL '.
Ils ne s'en tiennent pas là. L'épître adressée par saint Jacques aux douze tribus de la dispersion nous montre encore les anciens et, cette fois, dans une fonction nouvelle : « Quelqu'un parmi vous est-il malade, qu'il mande les TipsapÙTEpo!. de l'Église, afin que ceux-ci prient sur lui, l'oignant d'huile au nom du Seigneur '. » S'agit-il du même collège de marguilliers que nous avons rencontré à Jérusalem? On peut le croire ; le vocable est identique et, si la fonction diffère, elle n'est pas incompatible avec celle de conseiller. Mais ce qui est notable, c'est que ces irpea- PÙTCpoi se rencontrent dans toutes les Églises, puisque Jacques prescrit sans hésitation de s'adresser à eux. Il n'y a donc pas lieu d'être surpris que Paul et Bar-
'Matth., XVI, 21; x.xi, 23; xxvin, 47, 57; xxvii. 1, 3, 12, 20, 41; xxvm, 12; Marc, vni, 31; Luc, xx, 1; Act., iv, 5, 8. — = Luc.,vn, 3. — 'ITim.,v,17,19;IPetr.,v,l;IIJoh.,
nabé, dès leur premier voyage, instituent et ordonnent des anciens dans les communautés fondées par eux ". Nous ne savons pas si Paul agit de même au cours de ses voyages postérieurs; toutefois nous avons lieu de le croire; les Actes font mention d'anciens pour l'Église d'Éphèse, or il a séjourné trois années presque sans interruption à Éphèsc, où il a fondé l'Église; on est dès lors porté à croire que ces anciens ne se sont pas institués sans son consentement et son initiative. A l'heure où Paul s'éloigne définitivement, ces anciens lui donnent la conduite jusqu'au port de Milet et, avant de se séparer d'eux, l'apôtre leur rappelle les devoirs qui leur incombent : veiller sur les fidèles comme font les pasteurs sur le troupeau ». Dans sa lettre à Timothée, Paul indique cette règle à suivre : « Que les TrpcaPÛTspoi qui président bien soient jugés dignes d'honoraires doubles, surtout s'ils s'appliquent à la prédication et à l'enseignement. » Ce sont les anciens d'Éphèse qui recevront cette bonne promesse adressée à leur évêque et parmi eux un certain nombre devaient avoir fait le voyage de Milet et reçu l'instruction relative à ceux qui veillent sur la communauté. Comme dans cette même lettre nous entendons Paul rappeler à Timothée qu'il a reçu l'imposition des mains du corps des anciens ', et que nous ignorons en quel lieu le fait se passa, nous devons retenir cette fonction nouvelle et l'attestation d'un collège d'anciens non localisé. S'ils imposaient les mains, c'est apparemment qu'eux-mêmes avaient reçu cette imposition, et on peut croire que cette ordination était accompagnée de prières et de jeûne; c'est du moins ce que nous pouvons constater pendant la mission de Paul et Barnabe. Dans une lettre adressée à Tite, établi en Crète, il lui prescrit d'établir des anciens dans toutes les villes et qu'il fasse choix d'individus d'une réputation irréprochable, mariés une seule fois, ayant des enfants fidèles, purs et soumis •". Nous sommes mal renseignés sur le procédé en usage pour recruter les anciens des premières Églises, il ne peut en être autrement et c'est déjà un ensemble d'indications positives très appréciable que les notions qui viennent d'être établies. On en pourrait tirer parti pour rédiger les conditions réclamées des candidats et ce serait s'exposer à une grave erreur. Rien ne nous permet de savoir si ces règles s'appliquaient uniformément dans toutes les Églises. C'est même le contraire qui est probable. Ensuite, le terme de candidat est bien contestable aussi longtemps que nous ignorons le mode adopté pour constituer, compléter, renouveler le collège presbytéral. La seule chose qu'on puisse tenir pour certaine, c'est que le nom de TrpsapûrepoL ne désigne pas nécessairement des hommes âgés, — pas plus que les dénominations semblables usitées chez les Grecs, '{spoualoi, yépovTEç. « Ce n'est pas l'âge, mais une vie louable, dit Philon, qui tait le véritable ancien. »
Les 7îp£CT[EÛTepot sont essentiellement des notables et dans la lettre aux Galates nous les voyons qualifiés Soxoûvreç, ce qui " concorde bien avec ce que nous avons lu dans l'épître à Timothée. Mais il y a plus encore. La première lettre de Pierre adressée aux communautés d'.\sie Mineure répandues dans le Pont, la Galatie, la Cappadoce, l'Asie (proconsulairc), la Bithynie, interpelle directement, dans chaque Eglise, les anciens : « Je supplie les TupecPurépouç qui sont parmi vous, moi leur collègue, cu[ji7rpE<j(3û-spo:. Paissez le troupeau de Dieu qui est parmi vous, veillant sur lui, sTnaxoTtoOvTeç, non par contrainte, mais volontairement,... étant les modèles du troupeau >=. » A
i; lIIJoh.,1. — « Act.,xv;Gal.,n. — '.Act..xvi, 4. — ' Jac,
V, 14. — ' Act., XIV, 22. — • Act.. XX, 17-35. - • I Tim.,
VI, 14. — '• Tit.. I, a. — " Gai., ii, fi. — " I Petr., v, 1.
EI'ISCOPAT
ce titre, Us partagent la responsabilité et ressentent les hostilités qui sont réservées à tout supérieur. Lorsque, vers l'an 95, le chef de l'Église de Rome, Clément, admoneste l'Église de Corinthe, il lui reproche de s'être soulevée contre les -pEaPu-répojç >. Ceux-ci sont et doivent rester inamovibles : ■ Ceutx qui ont été établis, Toùç x.aTao-àGîVTXç, soit par eux (les apôtres), soit après par les autres hommes illustres, ce n'est pas sans injustice qu'on les chasse de leur fonction; » cependant ils peuvent démissionner volontairement : « Celui qui est généreux dira : Si cette sédition a éclaté à mon occasion, je m'en irai où il vous plaira, et je ferai ce que la communauté voudra m'imposer, mais il est nécessaire que le troupeau du Christ jouisse de la paix avec ses anciens établis -. »
Tels sont les textes les plus anciens concernant l'essai d'organisation des Églises. Les historiens étrangers aux préoccupations confessionnelles et aux méthodes de l'exégèse biblique admettent presque unanimement la contemporanéité de ces documents avec les communautés chrétiennes du j" siècle. Ces termes d'anciens et de presbyleri (prêtres) sont malheureusement plus expressifs qu'on ne le voudrait. De même qu'on se représente les anciens sous l'aspect de vieillards, de même on imagine les presbyleri sous la figure de prêtres et on leur attribue du même coup un rang intermédiaire entre l'apôtre ou l'évêque et les diacres. Ainsi, d'un coup de baguette, surgit la communauté chrétienne primitive avec sa hiérarchie, entre les mains de laquelle il ne manque plus qu'à déposer un exemplaire du catéchisme du concile de Trente. Il faut bien prendre garde de se laisser piper par les mots. Ces personnages, ces notables revêtent toujours quelque apparence trompeuse suivant qu'on les nomme : anciens, pi'esbytres, marguilliers ou tout ce qu'on voudra. Ils sont tout cela, mais pas comme les mots semblent inviter à le croire, et ils sont encore autre chose, ils sont dans l'ordre de l'histoire un spécimen aboli dont nous savons quelques particularités mais sans pouvoir cil déterminer avec assurance le caractère essentiel.
Prenons une communauté sinon typique, au moins bien vivace et pourvue de ses organes. Après la période des tâtonnements inévitables, des premiers débuts au cours desquels on se cherche, on s'interroge, période inorganique qui semble avoir peu duré, l'Église de Jérusalem nous apparaît de bonne heure pourvue d'un triple conseil : douze apôtres sous la présidence de l'un d'entre eux, Pierre; des anciens, dont le nombre n'est pas spécifié; des diacres, au nombre de sept. Nous sommes, ici, à la période où l'inorganique se dissipe rapidement, on n'en peut assigner la durée, mais c'est quelques années au plus qu'il faul compter, l'ius tard, un « frère » du Seigneur, Jacques, se détache du groupe des douze apôtres et prend un relief individuel bien marqué. Il est associé à leur titre, à leur prestige, à leur pouvoir et, dès que les circonstances ont amené la dispersion des Douze, il se substitue à cu.K, demeure sur les lieux d'où ceux-ci s'éloignent et prend le gouvernement de l'Église locale. Ce gouvernement, il l'exerce conjointement avec les anciens et, à l'occasion, il accueille encore ses anciens collègues les apôtres de passage à Jérusalem dans une occasion importante. Qu'on le veuille ou non, cette hiérarchie hiérosolymitaine ressemble, à s'y méprendre, à la hiérarchie qui s'établira généralement dans les Eglises.
En est-il de même dans chacune de celles-ci dès sa fondation ou peu de temps après? Les indications font le plus souvent défaut. .Vntioche ne possède un évê(|uc connu de nous nominalement qu'à l'aurore
du u« siècle ' : il fait figure en regard de son collègue de Jérusalem. Ignace et Siméon ont chacun un entourage de presbytres et de diacres. Donc Jérusalem n'est pas une anomalie, un cas isolé, c'est un type qu'on reproduit volontiers. Nous avons vu saint Paul calquer celui de ses communautés naissantes sur le type hiérosolymitain. « Cependant ces chefs locaux, ces presbjtres, sont rarement mentionnés dans ses lettres. Les plus anciennes parlent plutôt d'actes exercés que de fonctions constituées *. ou. s'il s'agit de fonctions, celles de l'apostolat itinérant, œcuménique, sont plus clairement visées que celles du gouvernement local. C'est ainsi que l'épître aux Éphésiens ' énumère en même temps les apôtres, les prophètes, les évangélistes, les pasteurs et les docteurs; ces termes ne sont pas tous techniques, et les trois premiers n'ont rien à voir avec l'organisation locale de l'Église. 11 ne faut pas croire, du reste, que, dans ces groupes de néophj'tes, les dignitaires puissent avoir, aux yeux des apôtres, un relief bien prononcé. Tous étaient des convertis de fraîche date, à peine dégrossis du paganisme; les véritables chefs étaient encore les ouNTiers directs de l'évangélisation '. »
Ceux-ci procèdent à l'organisation du royaume sans s'embarrasser des imaginations superfines qu'on leur prête généreusement. Us croient en Jésus, ils préparent son retour et répandent sa doctrine; mais en même temps ils établissent des groupes et leur transmettent les vérités spirituelles dont ceux-ci doivent vivre. Cependant la foi vacille, la docilité hésite, l'inspiration de l'Esprit-Saint est contestée, tiraillée, obscurcie; alors il devient manifeste que chaque groupe local requiert des soutiens appropriés, une organisation extérieure, munie d'une juridiction et d'un pouvoir de coercition. C'est dans l'épiscopat, c'est-à-dire l'autorité agissant au nom de Dieu et prétendant canaliser par des conduits humains l'action de l'Esprit divin, que la chrétienté naissante, et déjà menacée dans l'intégrité de sa croyance et la rectitude de sa conduite, cherche et trouve l'organisation permanente dont elle a besoin. L'épiscopat est ainsi, dès la première heure, comme le noyau solide autour duquel la masse branlante et mouvante s'alTermit, se coagule et forme une société durable et organisée. L'épiscopat a été la cellule de l'institution ecclésiastique, elle s'est amplifiée d'autant plus puissamment qu'elle assimilait plus résolument tout ce qui se trouvait à portée de son action. Soit suggestion mystérieuse de son divin fondateur, soit géniale découverte de ses premiers organisateurs, une hiérarchie embryonnaire était trouvée et appliquée, si heureusement adaptée à l'institution naissante qu'elle a traversé les temps sans modifications essentielles: et, trouvaille non moins surprenante, les mêmes termes sont demeurés en possession de désigner les mêmes fonctions. Dans l'intitulé de sa lettre aux Philippiens, saint Paul s'adresse ■ aux saints du Christ qui sont à Philippcs, avec les évêques et les diacres •. En quittant Éphèse, il s'était entretenu avec les t prêtres » et leur avait recommandé cette Église dont le Saint-Esprit les avait constitués « évêques •. Ici apparaît, déjà l'indistinct ion des prêtres et des évêques dans le gouvernement collégial de l'Église. Comme celle de Philippes, l'Église d'Ephèse est dirigée par un groupe de personnages qui sont à la fois prêtres et évêques. Cela parait arranger tout le monde. Les documents que nous avons énuniérés déjà nous montrent la persistance de cette situation, qu'atteste encore, tout à la fin du I" siècle, la lettre de saint Clément le Komain et aussi la liidachi. .\ celte date, pas plus qu'au temps
■I Cor., XLVii, 6. — ' I Cor., Liv,2. — = l-lvodc.sonprWé- 28. — ' Kplics.,iv, 11. — ■ !.. ImchcMic, //ix(. «iii-. </f (•/■g/i.vf, cesscur, est moins assuré. — ' I Thcss. , v, 12, 13; I Cor., xii, t. i, p. 87.
EFISCOPAT
de l'apôtre, nulle protestation ne s'élève et cependant les survivants de la première génération chrétienne sont encore nombreux et en position de se faire écouter. Ce silence devient tout à lait significatif à qui songe qu'il existe encore dans les chrétientés de très nombreux disciples ayant recueilli directement la prédication apostolique et que saint Jean lui-même a prolongé son existence jusqu'au déclin du siècle : ce silence semble plus démonstratif encore à qui le compare aux protestations que feront entendre plus tard les Églises asiates pour la défense de leurs traditions sur la célébration de la fêle de Pâques. Ne serait-il pas plus sage de voir dans l'établissement de l'épiscopat un développement naturel plutôt qu'une brusque évolution? Après tout, la tradition ecclésiastique n'a jamais présenté les évoques que comme les successeurs des apôtres : il n'y a pas lieu de s'étonner que les successeurs ne paraissent qu'après les prédécesseurs. Le gouvernement épi.scopal se montre lorsque prend fin le gouvernement des apôtres, c'est-à-dire après la période de fondation : de même, encore de nos jours, dans les pays nouvellement évangélisés, ce n'est pas du premier coup qu'apparaît l'évêque, même sous la forme du vicaire apostolique.
Si l'on songe que douze apôtres, en leur adjoignant les disciples, ne pouvaient guère suffire à l'œuvre immense d'évangélisation qui leur était assignée, on entrevoit pour chacun de ces fondateurs la nécessité de ne pas s'attarder outre mesure dans une ville, mais, aussitôt le groupe constitué, de le pourvoir du noyau administratif nécessaire à sa perfection et, cela fait, de s'éloigner. Dès lors, ces apôtres n'avaient le choix que parmi des néophytes instruits, pieux, pleins de promesse et offrant toutes les garanties désirables. Leur gestion se ramenait à ce que nous ont appris les textes cités à propos des anciens : prédication, préparation au baptême, célébration de l'eucharistie, direction des assemblées, administration du temporel. Il ne se trouvait là rien d'exceptionnellement compliqué à quoi ne pût suffire un converti intelligent et, le prestige de la vertu ou de la fortune aidant, chaque jeune communauté présenta un lot d'hommes capables d'en assumer la direction. La transition aura pu être parfois difficile et amener des conflits; les II« et IIP épitres de l'apôtre Jean semblent conserver l'écho des tiraillements issus de cette substitution d'un pouvoir d'origine locale à un pouvoir apostolique, mais que ces jeunes communautés eussent un seul évèque à leur tête, ou qu'elle en eussent plusieurs, l'opération s'accomplit plus ou moins pacifiquement et les évèques se trouvèrent, en fait comme en droit, les successeurs des apôtres.
Des historiens se sont donné beaucoup de peine pour imaginer, d'autres pour réfuter, la théorie d'un épiscopat monarchique, naissant dans les Églises d'Asie Mineure et, de là, se répandant dans toutes les Églises au cours du n» siècle. La simple réalité des faits incontestables ne favorise pas cette explication. Si on recherche un exemple vraiment primitif d'épiscopat monarchique, on n'a aucune chance d'en découvrir un plus ancien et mieux caractérisé que celui de l'Église mère de Jérusalem, au temps de saint Jacques. Au début du u" siècle, dans l'Église d'Antioche, l'évêque Ignace n'hésite pas à recommander aux Églises d'Asie une extrême soumission ou chef de l'Église locale, afin de mieux résister au péril de l'hérésie. Cet épiscopat monarchique n'olTre à ses yeux rien de nouveau et de contestable, il ne prend aucun soin de le faire accepter par ses correspondants auxquels il recommande de s'attacher à une organisation traditionnelle. Et, de fait, entre ce que nous avons constaté a Jérusalem et ce que nous observons à .^iitioche. il y a place pour ie témoignage identique
de l'Apocalypse, grâce à laquelle nous savons que sept, au moins, parmi les Églises asiates du dernier quart du I'' siècle, possédaient un évêque, assez relevé et responsable entre tout son clergé pour s'attirer, à lui seul, les gronderics du vénérable apôtre Jean.
Est-ce autre cnose et mieux qu'une facétie, cette affirmation, que l'Église de Rome a, la première de foutes, pratiqué et organisé l'épiscopat monarchique? ^. l'époque où Clément le Romain écrivait à l'Église de Corinthe, on nous assure que ces deux Églises ne connaissent encore que les évêques multiples; mais peu d'années plus tard, exactement entre 100 et 110, Rome installe l'épiscopat monarchique, sous l'influence des idées d'autorité et de gouvernement dont s'inspire cette lettre de Clément et qui va leur donner une dernière impulsion. La preuve de tout ceci se trouve dans le fait que les listes épiscopales des évêques de Rome ne prennent un caractère historique qu'avec le commencement du pontificat d'Alexandre I" (103-114?) ou au plus tard avec Sixte I" (114-124). D'où il résulte qu'Alexandre I" ou, à son défaut. Sixte I"!' est le premier évêque monarchique de Rome. U suffit d'exposer cette argumentation pour justifier le qualificatif de facétie que nous avons donné; et il faudrait en dire autant d'une prétendue chronique épiscopale romaine contemporaine de IMarc-Aurèle, à laquelle seraient venus s'approvisionner saint Irénée et tous les chronologistes. Mais ce premier Liber ponlificalis n'a jamais existé que dans l'imagination d'un historien ', qui l'a reconstitué avec d'autant plus de ressemblance à l'original que celui-ci ne se retrouvera jamais. D'après ce système, c'est Anicet qui ou\Te la liste des évêques monarchiques; reste à expliquer comment on aurait pu, quelques années après celui-ci, le présenter comme le successeur de toute une série d'évêques et faire accepter cela tant au public local qu'à des visiteurs de marque qui s'appelaient Hégésippe, Irénée, Tertullien, Hippoljïe. A Rome, la succession épiscopale était si bien connue, si bien classée chronologiquement qu'elle servait, comme l'eussent fait des fastes consulaires, à dater les événements. On distinguait les hérésies par le pontificat sous lequel elles s'étaient produites : sous Anicet, sous Pie, sous Hygin. Dans la querelle à propos de la Pâque, Irénée datait de la même façon en remontant plus haut encore, jusqu'à Télesphore et Sixte I", c'est-à-dire jusqu'au temps de Trajan et de saint Ignace. La succession remonte jusqu'au fondateur du siège, l'apôtre Pierre, sans soulever de protestation. On ne possède ni un fait, ni un indice, ni rien de recevable qui autorise l'affirmation d'un changement de régime, d'une révolution administrative faisant passer la direction de la communauté du régime collégial au régime monarchique. Le gouvernement d'un grand nombre d'Églises se centralisait aux mains d'un titulaire d'assez bonne heure pour que le touriste Hégésippe, allant d'Église en Église, put recueillir en plusieurs endroits des listes épiscopales remontant aux apôtres, d'après des souvenirs et des documents locaux.
Concluons que l'épiscopat monarchique existait déjà, dans les pays situés à l'occident de l'Asie, au temps où furent écrits des livres comme le Pasteur d'Hermas, la 7» démentis, la Didacl\é et que, par suite, les témoignages donnés par ces vieux textes à l'épiscopat collégial ne sont nullement exclusifs de l'épiscopat monarchique. La Didaclic donne, pour sa part, un témoignage tout à fait formel en faveur de l'épiscopat collégial, au moins pour la Syrie-Palestine. Après avoir formé une catégorie des apôtres (les Douze étaient alors disparus), les prophètes et les
■ M. .\rt. Marnack.
EPISCOPAT
didascales, qui remplissent des fonctions spirituelles, elle nomme les épiscopes et les diacres aux fonctions proprement administratives. Les épiscopes sont des dignitaires essentiellement locaux, élus par les fidèles, exerçant l'administration, l'intendance et la surveillance, mais pouvant à leur gré remplir les fonctions spirituelles de l'enseignement. La 7» démentis atteste également le fonctionnement de l'épiscopat collégial à Rome et à Corinthe. Clément n'y parle jamais des épiscopes qu'au pluriel, par conséquent l'Église de Rome n'aurait connu l'épiscopat monarchique qu'à une date postérieure à cette lettre, et la liste épiscopale ne signifierait rien du tout avec sa succession d'évèques remontant aux apôtres. Cependant, puisqu'il est admis que l'avènement de l'épiscopat monarchique à Rome est contemporain du premier quart du n^ siècle, il restera à expliquer comment, dans les dernières années de ce siècle, l'auteur du Canon de Muratori peut écrire, en parlant d'Hermas, que cet auteur avait écrit tout récemment, sous l'épiscopat de son frère Pie : naperrime, temporibus nostris, sedente cathedra urbis Rorme ecclesiœ Pio episcopo fratre ejus. Ainsi Hermas ne semble connaître que l'épiscopat collégial et pourtant il écrit à Rome, sous un évcque monarchique, qui est son propre frère. Vers le temps de l'empereur Commode, un docteur modaliste comparait à diverses reprises devant l'autorité ecclésiastique de Smyrne. Hippolyte, qui raconte le fait, emploie l'expression o les prêtres », oî TrpsaPiJTspoi. Il est pourtant bien sûr que Symme avait alors un évêque.
« Du reste, l'épiscopat collégial, par lequel on a sûrement commencé dans plus d'un endroit, ne pouvait être considéré comme une institution définitive; il dut se transformer de très bonne heure. On ne gouverne avec une commission que quand elle est présidée par un chef qui la tient dans sa main, qui l'inspire, la dirige et agit pour elle. Il est vraisemblable que les collèges épiscopaux de ces très anciens temps comptaient un peu plus, à côté de leurs présidents, que les chanoines de nos jours auprès de leur évèque. D'après certains souvenirs un peu confus que nous a transmis la tradition, ils auraient conservé assez longtemps le pouvoir d'ordination, caractéristique actuelle de la dignité épiscopale. Les prêtres d'Alexandrie pourvoyaient au remplacement de leur évcque défunt, non seulement en élisant, mais aussi en consacrant son successeur. Cet état de choses remontait sans doute à un temps où l'Egypte n'avait d'autre Église que celle d'Alexandrie; il ne serait pas étonnant que la même situation eût porté les mêmes conséquences à Antioche, à Rome, à Lyon, partout où les Églises locales avaient un ressort extrêmement étendu.
« Et l'on s'explique ainsi l'usage de comprendre président et conseillers dans une dénomination commune. Nous disons le clergé, les prêtres de la paroisse, bien qu'il y ait entre le curé et ses vicaires une grande dilTérence d'autorité. De même on pouvait, en parlant des prêtres de Rome ou des évèqucs de Corinthe, réunir dans une seule expression les deux degrés supérieurs de la hiérarchie. Mais le progrès naturel des choses allait à une concentration de l'autorité entre les mains d'un seul ; ce changement, si changement il y eut, était de ceux qui se font tout seuls, insensiblement, sans révolution. Le président du conseil épiscoiial avait, à Rome, à Alexandrie, ù Antioche et bien ailleurs, assez de relief au milieu de ses collègues pour que son souvenir se .soit conservé isolément et facilement. « L'Église de Dieu qui habite lîomc » pouvait avoir hérité collégialement de l'autorité supérieure de ses fondateurs apostoliques; cette autorité se concentrait dans le corps de ses |)rêtrcsévêques; l'un d'eux l'incarnait plus spécialement et
l'administrait. Entre ce président et l'évêque unique des siècles suivants il n'y a pas de diversité spécifique '..
Chacun demeure libre d'exploiter la prétendue opposition entre un épiscopat collégial et un épiscopat monarchique en vue d'intérêts de controverse et d'opinions confessionnelles. Ce qui ne peut être toléré, c'est de manipuler les textes afin d'en tirer des constatations par trop aventureuses. L'un imagine faire honneur de l'épiscopat monarchique à l'Asie Mineure, un autre en fait grief à Rome, et c'est par cet aspect que cette question doit nous retenir un moment encore.
Dès l'âge apostolique, la prépondérance de la communauté romaine s'affirme, mais par des moyens qui vont fausser l'institution chrétienne — je résume la conception de M. Sohm. — Quand les hommes de peu de foi, pour sauver la croyance et la discipline de l'Église, cherchent l'abri d'une organisation extérieure, quand l'Église devient une société dont les membres sont répandus dans tout le monde connu, la communauté chrétienne de la capitale du monde se trouve être naturellement la portion la plus importante, parce que la plus signalée, de cette société. Déjà au temps de saint Paul l'influence de la communauté romaine était considérable : elle deviendra prépondérante après la chute de Jérusalem. Remarquez que son développement fut favorisé par cette vieille idée du christianisme, d'après laquelle toute assemblée de chrétiens représenterait l'assemblée de la chrétienté tout entière : la communauté la plus puissante de la chrétienté sut habilement exploiter ce principe. Aussi, dès le dernier quart du i" siècle, c'est la chrétienté romaine qui dirige l'Église entière; Rome enseigne toutes les Églises et n'est enseignée par aucune; Rome se préoccupe des intérêts particuliers de chacune des Églises; Rome sépare de sa communion les chrétientés indociles ou rebelles, et elles cessent d'appartenir à l'Église. C'est ainsi que, dans cette immense société des fidèles, Rome, à force d'audace, d'intrépidité et d'esprit d'entreprise, est devenue le centre de l'unité. Mais elle n'est arrivée à ce résultat qu'au prix d'une transformation essentielle, elle est devenue l'Église catholique, c'est-à-dire un organisme administratif, et elle n'en est venue là qu'en introduisant et en imposant dans les autres Églises le type sur lequel elle s'est modelée elle-même. Ce type n'est autre que l'épiscopat monarchique.
m. Episcopos. — Il est arrivé au mot cpiscopos une mésaventure pareille à celle qui advint au mot presbf/teros ; on l'a traduit et interprété dans le sens de l'usage et de la fonction moderne, sans trop rechercher si ce sens s'appliquait aux écrits apostoliques. Au n'' siècle, on rencontre le titre d'cTrtaxoTioç réservé au fonctionnaire ecclésiastique titulaire et responsable du gouvernement d'une Église; de là à lui imposer le même sens dès le i" siècle la tentation est si grande qu'on n'y a guère résisté. Cependant la chose n'allait pas d'elle-même. Vers la fin du n" siècle, saint Irénée s'y était aheurté *; comme il expliquait un passage du livre des Actes (xx, 17, 28), dans lequel se rencontrent les deux mots êTitaxoTtoç et 7rpso(3ÛTEpoç, il se trouva dans l'embarras et voici comment il se tira d'affaire, « Paul, dit-il, enseigna ce qu'il savait à ses disciples et à tout son auditoire. Il convoqua à Milet les évêqucs et les prêtres d'Éphèse et des autres villes voisines et leur dit : Veillez sur vous et sur le troupeau sur lequel l' Esprit-Saint vous a préposés évoques pour régir l'Église du Seigneur. » Irénée a sollicité le texte qu'il avait sous les yeux. Les .^ctes ncfonl convoquer à Milet que les seuls presbijtcrot d'Éphèse;
' I,. Diichesne, op. cil., t. i, p. 93-95. — ' .\<li: luvns., I. m, c. XIV, n. 2. • .
EIMSCOI'AT
Irénée leur adjoint les évêques des environs : convocatis episcopis et presbyleris, qui eranl ab Epheso cl a reliquis proximis ciuitalibas. Évidemment c'est qu'il a été embarrassé de voir que l'Esprit-Sainl a établi des presbylcroï en qualité d'episcopoî pour régir l'Église de Dieu. Ou bien il a appréhendé des objections à rétorquer, des explications à donner; manifestement ses lecteurs, sinon lui-même, n'eussent pas compris que les prélrcs d'Éphèse gouvernaient en qualité à'évéques leur Église et, très adroitement, il a convoqué les évêques des villes voisines, bien qu'en réalité ils ne s'y trouvassent pas. De cette subtilité nous pouvons conclure qu'à la fin du ii" siècle, à Lyon, une distinction d'état existait entre prêtres et évêques. C'est, dès lors, un point admis sans hésitation, que la hiérarchie existante remonte aux temps apostoliques. Clément d'Alexandrie, Origène, Tertullien sont affirmatifs; saint Jean Chrysostome. ayant à expliquer l'adresse de la lettre aux Philippiens, se demande ce que veut dire ce CTUVE:ricrx67ro!.i;. Y avait-il donc plusieurs évêques dans une ville ? Nullement. L'apôtre donne ce titre aux prêtres, car en ce temps les dénominations étaient indivises; les prêtres se nommaient évêques et diacres, les évêques se disaient prêtres. Cela changea dans la suite, chacun eut son titre, tel fut évêque, tel autre fut prêtre. Ainsi, pour lui, évèque, prêtre, diacre désigne la même fonction et s'applique à la même personne, qui se dit indifféremment l'un ou l'autre. Saint Jérôme, commentant le texte de l'épître à Tite, i, 5 sq.. se reporte aux passages parallèles : Phil., I, 1; Act., xx, 17, 28; Hebr., xni, 17; I Petr., V, 1-2, et en conclut que « c'est le même qui est prêtre et aussi évêque; les Églises étaient gouvernées par le conseil des prêtres. Si l'on pense, ajoutet-il, que nous n'exprimons pas le sens des Écritures mais notre manière de voir en identifiant le prêtre avec l'évêque. sauf celte différence que des deux titres l'un désigne l'âge et l'autre la fonction, qu'on se reporte donc aux paroles adressées par l'apôtre aux Philippiens : Aux fidèles de Philippes, aux évêques et aux diacres. Philippes est une ville unique de Macédoine, et certes dans une seule ville il ne pouvait y avoir plusieurs évêques. Jlais, à cette époque, on appelait les mêmes personnages soit évêques, soit prêtres, c'est pourquoi Paul emploie indifféremment le nom d'évêques pour celui de prêtres. »
On a fait observer maintes fois que les Pères de l'Église, bien qu'ils aient vécu à une époque relativement rapprochée de celle dont ils parlent, ne paraissent pas avoir supposé ni su que les institutions ecclésiastiques de leur temps avaient subi des transformations avant d'exister telles qu'ils les voyaient; c'est ce qui fait dire à saint Jean Chrysostome : Y avait-il plusieurs évêques dans cette ville? Nullement; et à saint Jérôme : Dans une seule ville il ne pouvait y avoir plusieurs évêques. Saint Irénée, trop voisin des temps apostoliques pour oser se permettre ces aflîrmations intrépides, tournait la difficulté comme nous l'avons fait voir. Saint Épiphane n'a pas été plus perspicace. Dans la réfutation qu'il consacre à l'hérésie d'Aérius, qui niait la supériorité des évêques sur les prêtres, l'évêque de Salamine, oubliant les knlaysjT.o'. de l'Église de Philippes. explique que les apôtres n'ont pu tout organiser ni tout improviser du premier coup. « Le besoin de prêtres et de diacres se fit d'abord sentir : par ces deux ordres ils étaient en mesure de pourvoir aux nécessités des Églises. Là où ne se rencontrait aucun sujet digne de l'épiscopat on se passa d'évêque. Là où le besoin s'en faisait sentir et où on en avait sous la main, on en établissait. Enfin, dans les petites communautés qui n'eussent pas fourni un seul prêtre, on mettait un évêque. Comme l'évêque a besoin d'un diacre, l'apôtre Paul leur en accorde et à
ces heures de début, l'Église n'ayant pas encore une organisation complète, on s'arrangeait le mieux possible et sans grande uniformité. Théodoret ne voit dans épiscopes et presbj'tres que des prêtres; quant aux évêques, il leur attribue le litre d'à-ioToXoç, apôtre. « Paul, écrit-il, donne aux prêtres le titre d'évêques, car à ce moment ils portaient ces deux noms », et après avoir allégué Actes, x.\, 17, 28, et Tite, 1, 5-7, il continue : « Il est évident que Paul appelle les prêtres évêques; en nommant Épaphrodite leur apôtre, il enseigne clairement que celui-ci était revêtu de la charge épiscopale, puisqu'il portait le nom d'apôtre. » Dans son commentaire sur la I» Tim. m, il reprend son affirmation. « Paul nomme le prêtre èTTiaxoTTOç et après les prescriptions concernant les évêques, il passe à celles qui ont trait aux diacres, laissant les prêtres. Jadis on appelait les mêmes dignitaires prêtres ou évêques, et ceux que nous nommons aujourd'hui évêques, on les nommait apôtres. Mais dans la suite on réserva le titre d'apôtres aux seuls Douze et on affecta le titre d'évêques à ceux qui précédemment jouissaient de celui d'apôtres. »
Voici ce qu'au iv^ et au v= siècle on savait et on enseignait sur cette question de l'è-îazoTroç. Vojons ce qu'on en faisait au i" siècle. Que le nom d'ÈTcioxoTCOç ne fût pas une invention des chrétiens, c'est indiscutable. Il était usité dans le langage administratif des Grecs. Les personnages nommés par les Athéniens pour réorganiser les villes alliées étaient appelés ÈTtÎCTXoTTot. Ce nom se rencontre aussi dans les inscriptions des associations religieuses grecques, avec le sens de « surveillant » chargé de la gestion des fonds et de l'application des décrets votés par la société. Mais cela ne signifie pas du tout que le nom d'è-icrxo- Tto; ait été imposé, pour ainsi dire, par l'usage qu'en faisaient les Grecs, aux chrétientés naissantes pour désigner leurs administrtaeurs '. Car précisément l'usage était très loin d'en être général. Le terme È7ri[xsÂ7)-r/jç, dont la signification est très approchante, était infiniment plus répandu dans les sociétés privées aussi bien que dans la vie politique des Grecs -. Mais il est tout de même permis de conclure de la préférence donnée à ce mot èttloxottoç que les membres de l'Église de Philippes pourvus de ce titre y devaient remplir des fonctions identiques ou très analogues à celles que remplissaient dans les associations grecques les personnages gratifiés du titre d'épiscopes. Si, chez les Grecs proprement dits, le mot épimélète est beaucoup plus usité que son synonyme épiscope, il en est tout autrement chez les juifs helléniques. Dans la version des Septante notamment, les mots è7TÎ<jy.07roç. È-taxoTTETv, £7:1(7X071/, reviennent maintes fois avec le sens de surveiller, conduire, être préposé. On voit dès lors très bien quelle idée éveillait le mot d'ÈTctaxoTTOç dans l'esprit d'un juif helléniste tel qu'était saint Paul, nourri de la lecture de l'Ancien Testament, et dans l'esprit de ses disciples, juifs hellénistes pour la plupart. Certains membres de l'Église de Philippes furent en quelque sorte instinctivement et pour ainsi dire automatiquement appelés èTTÛrxoTroi. parce qu'on leur voyait remplir les fonctions désignées par ce nom et par celui à' lrzf.y.zk^-:a.'. dans les organisations voisines, en d'autres termes parce qu'ils administraient les biens de l'Église et veillaient à l'observation des règles de l'association. L'emploi se trouve encore justifié par le fait que l'épître aux Philippiens a été écrite pour remercier cette communauté des subsides qu'elle avait envoyés à l'apôtre Paul. Pareil secours faisait l'éloge de la gestion des biens de la société par
' Haussoullier, Episkopos, dans Saglio, Diclionn. des antiq. gr. et rom., t. il. — ' Glotz, Epimcletai, dans Saglio,
op. 11/., t. II.
EPISCOPAT
ses administrateurs, les épiscopes, dont le nom au pluriel n'offrait rien de malsonnant aux contemporains, puisque les associations grecques possédaient ordinairement plusieurs épiscopes.
Cette identité peut d'ailleurs être contestée. Une adaptation quelconque ne coïncide jamais si exactement qu'on s'elîorce de le montrer, 11 y reste toujours du jeu; mieux vaut donc s'adresser aux documents chrétiens. Parmi ces derniers, la version de l'Ancien Testament par les Septante jouissait d'une autorité singulière et elle habituait ses lecteurs au titre d'ÈTriaxorioç donné à des magistrats, à des ofTiciers supérieurs, aux préfets, aux gouverneurs, aux chefs de troupe, aux lévites, inspecteurs des architectes qui réparent le temple, à des dignitaires, à des princes. Au nom de Jahveh, Isaïe promet au peuple de bons princes : « Je te donnerai des archontes, àpxovTaç, qui feront régner la paix et des gouverneurs, È-ttjxoTTOUç, qui maintiendront la justice » (lx, 17).
Si on passe à l'étude des documents proprement chrétiens, il devient nécessaire à l'historien de prendre parti sur la valeur des sources qu'il exploite. Ces documents appartiennent au Nouveau Testament ; épîtres pauliniennes, Actes, épitre de Pierre, épîtres pastorales, que les exégètes tiraillent en tous sens, dans le texte desquels ils découvrent des retouches, des additions, des suppressions, des coupures qui leur permettent d'opérer un plaisant travail de marqueterie, au moyen duquel tout ce qui dérange leur théorie se trouve apocryphe et relégué dans la nécropole des textes mal famés, quoique pour peu de temps, car il se trouve d'autres exégètes qui exhument ces débris, en font la toilette, leur découvrent des caractères si antiques et si authentiques qu'on est en droit de se demander lequel — d'eux ou de leur contradicteur — se moque du lecteur. Nous prenons pour ce qui nous concerne ces textes prétendus contaminés pour des textes authentiques, contemporains du i" siècle; c'est moins arbitraire, moins aisé et plus sincère.
En se séparant des -psa^ÙTepoi. d'Éphèse, saint Paul leur dit : « Prenez garde à vous et à tout le troupeau sur lequel le Saint-Esprit vous a établis comme épiscopes ", èv td û^âç TO 7TV£ij(i.a TÔ àyiov eÔeto èTriaxÔTtouç. Et voici qui est clair. Ce sont des dignitaires établis par l'Esprit-Saint, ils gardent tout le troupeau parce qu'ils en sont les ÈTrtaxoTTOi. On objecte que ces paroles ont été transcrites par saint Luc, qui a pu changer un mot pour un autre et faire employer par Paul un mot que celui-ci n'a pas emplojé. Avec cette méthode on peut et on doit se résigner à renoncer à toute étude historique, parce qu'il n'est pas d'auteur ancien ou moderne, de mémorialiste, de chroniqueur, dont on puisse désormais invoquer le témoignage. Pourquoi saint Luc aurait-il prêté à saint Paul un mot que celui-ci n'a pas employé? l'ourquoi saint Paul n'aurait-il pas employé ce mot qu'il connaît et dont il fait usage dans ses lettres? Et quelles preuves en apport e-t-on?
Les rpEo^ÛTEpot d'Éphèse sont en même temps des èTrtov.oroi; il faut en prendre son parti. En outre, les fonctions ne sont pas restreintes à l'administration du contentieux, les conseils qui leur sont donnés s'adressent à des hommes dont la res))<)nsabilité n'est pas celle de simples caissiers ou de gérants : ils prêchent cl ils enseignent, ils sont en nombre. A Philippcs également. S'il ne s'en trouve pas dans toutes les Églises fondées par Paul, en voici au moins deux qui en sont pourvues et on ne conteste pas que l'organisation de ces Églises ne soit, dès lors, assez avancée. Si les épiscopes de Philippes sont l'objet d'une mcn-
' .\u reste, c'est de nos jours la même façon de procéder. Dans un sénat, tous Ic-s ineinl>res sont sénateurs, le prési-
tîon particulière, c'est peut-être pour les remercier d'avoir envoyé Épaphrodite avec un fonds de secours, mais comme Paul ne le dit pas, ce n'est rien de mieux qu'une conjecture. On ne peut pas avancer raisonnablement que la mention des épiscopes prouve qu'ils existaient à Philippes et non ailleurs, car la lettre aux Éphésiens ne les nomme pas, quoique cette Église en possède; il est vrai que la lettre aux Ephésiens passe pour être une encyclique sans rien de personnel à Éphèse. mais il n'est pas douteux un seul instant que les Églises auxquelles écrivaient saint Paul, saint Clément, saint Ignace possédaient une hiérarchie; or nulle part celle-ci ne fait l'objet d'une mention spécifique analogue à celle qui ouvre l'épître aux Philippiens.
Dans les Épîtres pastorales — deux lettres à Timothée et une à Tite — les détails se précisent. On y rencontre l'ÈTTÎax.OTTOç qui, une fois encore, se confond avec le TrpsaP'jxspoç, ce qui est d'autant moins fait pour surprendre que Paul s'adresse à Timothée, chef de cette Église d'Éphèse aux presbjires-épiscopes de laquelle il avait, à Milet, adressé ses recommandations. Les mêmes qualités sont exigées de l'épiscope (I Tim., ra, 1-7) et des presb\-tres (Tit.. i, 5, 6). Est-ce à dire qu'un changement grave se soit produit dans cette Église d'Éphèse entre la date du départ de Paul, qui embrassait tendrement les è-iaxÔTiot, et la date de la lettre à Timothée, chef de cette même Église à un moment où il n'est déjà plus question que d'è-iaxOTioç? Ce serait donc à Éphèse et aux environs de la période 55-66 que nous saisirions la transformation de l'épiscopat collégial en épiscopat monarchique. C'est bien séduisant, mais c'est bien invraisemblable. Il n'est pas nécessaire de supposer que Timothée s'était débarrassé de tous ses co-évêques afin d'expliquer comment la lettre de Paul ne connaît plus qu'un seul évèque. Dans ce collège épiscopal où on s'appelait tantôt presbytre, tantôt épiscope, il y avait nécessairement un président, l'épiscope, que son mérite ou sa situation ou sa science ou son bien plaçait à la tète de ses confrères, dans un rang plus signalé, reconnu, admis, bien qu'il ne fît pas l'objet d'un titre particulier '.
Quant aux fonctions de ce personnage, on peut les déduire des passages de nos lettres où sont énumérées les qualités requises et les tares réprouvées chez le parfait épiscope. Marié une fois seulement, ayant ses enfants chrétiens, de bonnes mœurs et de réputation sans tache. Sobre, prudent, grave, hospitalier, point ergoteur mais capable d'enseigner, désintéressé, ayant su rendre sa vie privée et sa famille aussi respectables que doivent l'être celles de l'homme qui ambitionne d'être l'administrateur, le contrôleur, l'intendant de Dieu, 0£oG oExovôfjLoç (Tit., i, 7); èxxXïjataç 0EoO è7ri(i£X7)a£Tai (I Tim., m, 5). N'oilà une belle charge, xaÀôv ëpyov, et qui entraine avec elle des hommages dont l'encens pourrait troubler un simple néophyte. Somme toule, l'épiscope aura la gestion du contentieux et la direction linancière, la garde de la règle et de la tradition, l'exemple de la conduite et la science requise pour défendre la doctrine et fermer la bouche aux contradicteurs, ou; Seî £;TiaTO(jil!^eiv. Évidemment le temps a marché depuis les premiers jours que nous appelions l'époque inorganique; les idées d'ordre, de discipline, de gouvernement ont fait des progrès marqués, surtout ces idées se sont cristallisées dans la notion de sacerdoce, qui incame le principe d'autorité dans l'Église.
La première épître de Pierre, qu'on n'a aucune bonne raison de lui retirer et qui, de toutes façons, a été écrite de Rome aux environs de l'année 63, ne
dent lui-niènie n'est que sénateur; dans un iiiinistèrc, le président du conseil n'est que ministre parmi d'autres ministres.
EI'ISCOPAT
renferme pas la mention d'un è;rîtîx.07toç de l'Église de Rome, non plus d'ailleurs que de toute autre Église. Le seul passage de cette épître où il soit parlé de conducteurs ecclésiastiques se trouve au début du chapitre v : « J'exliorte les presbytres qui sont parmi vous, moi qui suis presbytre comme eux, ô CTUjiTrpsa^'iTEpoç...; paissez le troupeau de Dieu parmi vous, exerçant la surveillance, è-tcrx.o-ojvTcÇ, non par contrainte, mais avec bonne volonté selon le Seigneur. » Ainsi les presbytres — et Pierre s'en donne le titre — ■ sont essentiellement, comme dans l'épître aux Éphésiens et dans les Actes, des TTOÎasvîç, des bergers qui veillent sur les fidèles. Quant au titre et à la fonction d'ÈTTÎax.o-oç, il est en ce moment, dans l'Église de Rome, exercé par les presbytres. Les chefs de l'Église de Rome sont essentiellement des — psaSù- Tîpoi. è-taxo-oîivTî;, comme s'exprime l'épître. Il ne s'ensuit pas que tous les presbytres exercent sirrtultanément la totalité des fonctions administratives et disciplinaires. Par leur nature même, quelques-unes de ces fonctions pe conviennent pas à une collectivité. Il faut donc admettre qu'on choisissait parmi les presbytres des personnages qui, sous le nom d'épiscopes. recevaient les attributions propres que n'avait pas le collège entier des presbj-tres. Dans tous les cas, il n'est pas sans intérêt de constater que cette toute primitive Église de Rome était une de celles où le plus sûrement les fonctions épiscopales étaient exercées par les presbytres, en d'autres termes, où le gouvernement presbytéral paraît avoir été le plus fortement organisé.
La lettre de Clément de Rome aux Corinthiens est une véritable charte de l'Église de Rome et du gouvernement catholique. Elle est anonyme et adressée par l'Église de Rome à l'Église de Corînthe : 'H C/txXY)aîa Toû ôeoO t, Trapoix.oûaa'Pcôjx/jv ty) èy.y.X7]Giii. Toû 6so0 rîj Trapotxo'JoT) KôpivÔov. Dans les écrits chrétiens de cette époque, l'absence du nom de l'auteur est un fait très ordinaire, d'où il serait abusif de conclure que cette omission dans le cas présent prouve que l'Église de Rome n'a pas encore un évèque unique. L'attribution à Clément est donc simplement traditionnelle, mais bien appuyée; en tout cas, c'est un personnage important de la communauté de Rome qui a écrit la lettre. Cette lettre olïre le double avantage de nous renseigner sur deux Églises importantes. Elle nous apprend que des désordres se sont élevés dans l'Église de Corinthe. L'n conflit est né entre les anciens et les autres membres de la communauté, il ne semble pas que la théologie y fût pour rien, ce seraient plutôt des questions liturgiques ou des rivalités personnelles. Quoi qu'il en soit, la lettre de Clément a pour but d'amener les mécontents à se soumettre à leurs presbji:res. 11 les tient pour des séditieux, donc il faut qu'ils se repentent et qu'ils cèdent, • non à nous, dit la lettre, mais à la volonté de Dieu ». Quels sont ces chefs de l'Église de Corinthe auxquels est due l'obéissance'? Clément nomme les TjYoûjxevot, les TTpsapÛTepot, les s— îctxotcoi, et les S'.âxovoi. Une fois encore l'assimilation des presbytres aux épiscopes est manifeste, mais ce qui importe plus encore c'est que : 1° les épiscopes exercent, en principe, des fonctions à vie; 2° la communauté a le droit de les destituer dans des circonstances absolument exceptionnelles. Ce que nous devons en outre constater, c'est que les séditieux de Corinthe ont destitué plusieurs de leurs épiscopes, èvtou; ûjjteïç y-zirifàysTE : nous ignorons s'il s'en trouvait un plus signalé, un président, qui ait partagé leur sort, on ne nous le dit pas. A Rome, où, une trentaine d'années auparavant, l'apôtre Pierre ne revendiquait pour lui que le titre de presbytre, nous ne voyons pas une situation hiérarchique mieux dessinée. Nulle part l'épître, dans
un seul des soixante-cinq chapitres dont elle se compose, ne fait mention ni allusion à un évèque unique: elle insiste au contraire sur l'obéissance due par les fidèles à « leurs anciens » et à « leurs conducteurs • au pluriel. A moins qu'on n'invoque l'argument d'une vacance du siège, sans pouvoir en apporter ni preuve ni indice, il faut admettre que le régime existant à l'époque de la lettre de Pierre ne s'est pas essentiellement modifié, l'épiscopat collégial continue à diriger cette Église, mais en même temps — et il serait presque impossible qu'il en fût autrement — dans te collège un homme s'impose, un nom s'aflrme, une volonté prédomine, une responsabilité se met en avant. Parmi ses copresbytres, Pierre prend la plume et parle au nom de l'Église; parmi ses coépiscopes, l'anonyme prend la plume et parle au nom de l'Église. Il se trouve si bien, en fait, supérieur à ses égaux en titre que son nom seul survivra, toute une floraison légendaire s'épanouira autour de ce nom, les catalogues épiscopaux de son Église lui feront une place, ce sera Clément.
Ce sont précisément ces catalogues épiscopaux qu'on oppose dans leur rigidité onomastique à l'imprécis anonymat de la lettfe. Mais ces catalogues, pour anciens qu'on les reconnaisse, n'en sont pas moins postérieurs, et de beaucoup; les éléments les plus primitifs entrés dans leur composition sont de plus de cinquante ans postérieurs à la lettre aux Corinthiens. Les plus anciennes listes épiscopales de l'Église de Rome remontent à Hégésippe et à Irénée, qui tous deux les ont mises par écrit à la fin du n« siècle. Toutes les autres listes sont postérieures. Les catalogues qui ont été utilisés par le rédacteur du Liber pontificalis sont du iv* siècle el plus tard. Ces catalogues ont tous été composés par des auteurs convaincus a priori que chaque Église avait été de tout temps gouvernée par un évèque unique, et que le salut de l'orthodoxie, dans sa lutte contre les hérétiques, était intéressé à la reconstitution des successions épiscopales linéaires dans chaque Église. Évidemment l'autorité de ces documents est grande, mais elle ne prévaut pas, elle n'infirme rien contre Iç témoignage d'écrits contemporains, tels que l'épître de Pierre et celle de Clément.
Nonobstant la constatation qui ressort de ces deux documents, nous voyons que l'épiscopat collégial se condense dans un personnage plus représentatif, mieux doué ou plus habile, mais qui imprime le mnuvement et inculque l'esprit de l'Église de Rome, esprit de gouvernement, de prépondérance qui s'affirme par la sollicitude à l'égard d'autrui autant que par le souci de lui imposer ses conceptions et ses règlements. Clément, ou l'auteur quel qu'il soit de la lettre, ne s'embarrasse pas dans la revendication de son droit à gourmander et à instruire, il affirme d'abord l'idée de la succession et de l'origine apostolique au nom de laquelle il intervient et il insinue très clairement le devoir de la soumission envers lui.
IV. Proïstamenos. — Vers l'an 52, l'apôtre Paul écrit aux Thessaloniciens : « Nous vous recommandons de considérer ceux qui travaillent parmi vous et qui sont à votre tète dans le Seigneur, 7:poï<îTaîi.cvo'jç ûjxtôv èv KupUo et qui sont vos guides, vouOctcpÛvtxç û(i.âç. » Ce sont donc ceux qui sont à la tète, ceux qui dirigent, ceux qui président. A ce titre, ils possèdent un caractère administratif et appartiennent à une Église déterminée. Peut-on entreprendre de déterminer leurs fonctions? Assurément, il suffit pour cela de s'abandonner à l'imagination. C'est pourquoi il parait sans utilité d'établir que les -poïaT(X[ji£Vot de Thessalonique sont bonnement ceux que nous nommons TrpEa^ÙTcpoi à Éphèse. Il est tout aussi arbitraire d'imposer aux Tipoiaràiicvoi, les t^puecttcoteç
EPISCOPAT
en qualité de successeurs. Quant aux T,Yoû[i£voi que nous rencontrons dans la lettre de Clément, le Pasteur d'Hermas et l'épître aux Hébreux, tous documents d'origine romaine, nous voyons assez nettement que ce titre a dû s'appliquer à ceux qui gouvernent, à ceux qui dirigent. Ils sont en nombre, on leur doit déférence et obéissance.
D'une Église à l'autre on correspond, on s'avertit, on se communique ce qui fait l'objet des préoccupations et on fait usage du vocabulaire courant, comme si tous les lecteurs devaient vous entendre. Mais il n'y a pas que la postérité et les historiens qui soient arrêtés par cette multiplicité de vocables, les contemporains, les destinataires de ces précieux avertissements ont bien pu se trouver dans un pareil embarras. On leur parlait de TrpoïaTàjJievot, reste à savoir s'ils savaient de qui ou de quoi il s'agissait. D'autres les entretenaient d'yjyoùpisvoi., d'autres de TrposaTcÔTEç ; rien ne nous apprend que ces appellations existassent chez eux, qui étaient censés les connaître et les emplojer, et encore moins qu'elles y existassent avec le même sens qu'on y attachait ailleurs. L'équivalence entre les titres d'épiscopes et de presbytres, équivalence constatée pour maintes Églises, doit nous rendre circonspects lorsqu'il s'agit d'attribuer à un mot la valeur d'une institution.
V. Synonymie d'episcopos et pkesbytebos? — Deux faits paraissent imposer cette synonymie. Les livres du Nouveau Testament désignent indilïéremment les membres du conseil directeur des communautés sous le nom de TvpeapÛTspoi et sous le nom d'sTtÎCTXOTtoi; ces mimes livres ne parlent nulle part des ÈTtÎCTXOTtoi. et des TrpsapÙTEpoL comme de deux ordres distincts. Enfin, dans les seuls textes où les deux termes soient employés simultanément, ils sont clairement marqués comme synonymes. C'est que ces termes furent adoptés par l'usage et ils ne furent adoptés que parce qu'ils répondaient d'une façon probablement frappante au sens général qu'ils possédaient dans le langage de l'époque et aux occupations des chefs des communautés. On transporta ces termes du langage courant, qui en usait pour désigner les administrateurs des sociétés civiles, gens graves et d'expérience reconnue. Nous n'avons pas la preuve que, partout, les fidèles aient désigné indifféremment le conseil directeur de leur communauté par ces deux noms, dont l'un, presbylcros, emporte une idée plutôt honorifique et l'autre, episcopos, éveille la pensée d'une charge. De plus, le premier a une signification plus étendue et peut s'appliquer à tous ceux qui prenaient part au gouvernement des Églises, ne fût-ce qu'à titre de conseillers officiels et réguliers, sans aucun pouvoir personnel de juridiction, tandis que le second suppose l'exercice e0ectif de ce pouvoir. En d'autres mots, les èTzlGy.OKOi étaient les Trpsctpù-spoi. ni 7:po'i:aTdt(j.EVOi t^ç èy.xXriolaç, mais il pouvait y avoir d'autres TrpeapÙTspot. qui ne possédaient pas cette qualité, et rien, absolument, ne permet d'affirmer que toujours et en tous lieux ces termes sont synonymes, que celui qui porte l'un a droit à porter l'autre.
La prétendue synonymie qu'on a pensé découvrir avait induit en erreur saint Jérôme, qui, après avoir tiré parti des textes contenus dans les Actes et dans les épîtres canoniques et sans invoquer un seul fait historique ni un seul document indépendant de ces sources susdites, imagina et affirma qu'à l'origine les Églises étaient gouvernées par un collège de prêtres, que des rivalités intestines et les factions qui en résultèrent firent abandonner et remplacer par un évèquc unique '. Les textes utilisés par saint Jérôme ne disent rien de tel; on y voit des TcpeapÛTepot qui, en qualité d'êTtiaxoitot gouvernent une Église, sans
aucune mention d'un supérieur hiérarchique placé au-dessus d'eux. Il est même surprenant et tout autant regrettable que saint Jérôme n'ait pas porté son attention sur le rôle de saint Jacques dans la plus antique de toutes les Églises, celle de Jérusalem. Ce rôle est si prépondérant qu'on ne s'explique pas comment il est possible de retarder l'épiscopat dit monarchique jusqu'au début du n= siècle. Lorsque l'apôtre Pierre — qui est un assez grand personnage — s'échappe de prison, son premier soin est de faire annoncer à Jacques cette heureuse délivrance; lorsque Pierre préside le concile de Jérusalem, c'est le même Jacques seul qui prend la parole après l'apôtre; quand Paul vient à Jérusalem, c'est à Jacques seul qu'il est présenté et ensuite, par lui, au collège des izpza^û-zspoi: dans la lettre aux Galates, on entend les députés de l'Église de Jérusalem qui se présentent de la part de Jacques. Dès lors les presbj-tres peuvent conserver tout le prestige désirable, ils n'en sont pas moins éclipsés par l'un d'eux, qui est vraiment évèque, au sens moderne du mot.
On peut nier que cette institution ait été pratiquée en d'autres lieux, mais on ne peut fournir la preuve de cette négation. Timothée, avec son collège de presbytres à Éphèse, se présente dans une posture à peine différente de celle de Jacques. Il en est de même pour Tite en Crète, pour les sept cvêques d'Asie Mineure admonestés par saint Jean.
VI. Ign.\ce d'Antioche. — La correspondance de l'évêque d'Antioche peut se placer aux environs de l'an 112; elle ofire une importance qu'on ne saurait exagérer. Le principe de toutes les exliortations adressées par Ignace aux différentes Églises d'Asie est le sentiment profond de la nécessité pour les membres d'une même Église de vivre unis. Or, à cette époque, l'unité est on ne peut plus menacée dans les Églises par l'épanouissement des systèmes gnostiques. A Éphèse, à Traites, à Smyrne, à Philadelphie, les Églises sont travaillées par des prédicants nombreux et dont l'origine prête aux plus graves soupçons. Le seul moyen d'échapper au péril de désunion est de se grouper autour de l'évêque. L'évêque est en effet le représentant de l'unité ecclésiastique; il est l'unité vivante. Comment le fidèle pourra-t-il se reconnaître, parmi tant de séductions qui le sollicitent"? Clément de Rome l'a indiqué : « Soyez soumis à vos conducteurs », dit-il. Ignace dit sans autre périphrase : « Attachez-vous à l'évêque. » Voici qui est clair et ne laisse aucune place aux échappatoires : « Ne pas résister à l'évêque. afin d'être soumis à Dieu » (épître aux Éphésiens); « Ceuii qui honore l'évêque est considéré par Dieu; celui qui agit en dehors de l'évêque sert le diable » (aux Smyrnicns); « Ceux qui sont à Dieu et à Jésus-Christ, ceux-là sont avec l'évêque ■ (aux Philadelphicns). etc. Au surplus, les presbytres et les diacres ont également droit au respect et à l'obéissance des fidèles, mais ils n'en sont pas moins des coopérateurs d'un rang inférieur.
Dans quelques passages de la correspondance, l'évêque est seul nommé en qualité de représentant de l'autorité à laquelle la communauté des fidèles emprunte son caractère d'unité : « Tous ceux, dit-il aux Philadelphicns, qui appartiennent à Dieu et à Jésus-Christ se trouvent avec l'évêque. Ne vous y trompez pas, quiconque se met à la suite d'un schismatique, se prive de l'héritage du royaume de Dieu » (c. ni).«.\yez donc soin d'être unis dans un seul banquet eucharistique. Il n'y a qu'une seule chair de Jésus-Christ un seul calice pour nuuqucr l'unité de son sang, un seul autel, comme il n'y a qu'un seul évêque, avec le collège des prêtres et les diacres »
' l'. I... t. XXIII. col. ll'.Kl,: I. x.wi, col. .-)r)2.
EPISCOFAT
(c. iv^. I J'ai dit bien haut à ceux que j'ai eu l'occasion <le voir : Obéissez à l'évêque et au collège des prêtres it des diacres. Quelques-uns ont cru que c'était dans la prévision d'un schisme que je parlais ainsi. Celui ])Our qui je porte mes chaînes m'est témoin que ce n'est pas le sens humain qui m'a donné cette connaissance. C'est l'esprit de Dieu qui a proclamé cet avis par ma bouche : Ne faites rien sans votre évêque • (c. vn). Et aux SmvTniens : « Obéissez tous à l'évêque comme à Jésus-Christ et au collège des prêtres comme aux apôtres; respectez les diacres comme établis par Dieu. Que personne ne se sépare de l'évêque en rien de ce qui tient aux assemblées religieuses. Un seul sacrifice eucharistique doit être regardé comme ayant de la valeur, celui qui est offert par l'évêque ou par celui que l'évêque aura délégué à sa place. Que le peuple fidèle se trouve là où apparaît l'évêque, comme là où se trouve Jésus-Christ, là est aussi l'Église catholique. 11 n'est permis ni de conférer le baptême, ni de célébrer les agapes sans l'évêque. Il n'y a d'agréable à Dieu que ce qui se fait avec le concours de l'évèqtie; c'est par l'évêque que tout ce qui se fait dans la réunion des fidèles reçoit sa force et sa valeur. Celui qui rend honneur à l'évêque est lui-même honoré de Dieu ; se séparer de l'évêque en quoi que ce soit, c'est porter ses services au démon » (c. V7ii-ix).
.\ Éphèse, Ignace n'a que des louanges à adresser à l'évêque, au collège prcsbj-téral et aux fidèles, tous étroitement unis (c. iv); à Magnésie, Ignace est encore plus explicite : « J'ai eu, dit-il, l'honneur de vous voir dans la personne de Damas votre évêque, des dignes prêtres Bassus et Apollonius et de mon coserviteur le diacre Sotion, qui m'est particulièrement cher parce qu'il est soumis à son évêque comme à Dieu et au collège des prêtres comme à la loi de Jésus-Christ » (c. n). Ce qui suit nous montre que l'évêque n'était pas nécessairement un vieillard : « Gardez-vous, dit-il encore, de faire moins de cas de votre évêque à cause de son âge peu avancé; ayez soin, au contraire, de lui témoigner le plus grand respect en considération de la puissance de Dieu votre Père. C'est ce que font, a ce qu'on m'apprend, vos saints prêtres, qui ne se permettent pas de le traiter avec dédain en voyant sa jeunesse, mais, par un sentiment de religieuse piété, lui marquent une entière déférence, considérant en lui, non la personne humaine, mais le Père de Jésus- Christ, qui est l'évêque universel » (c. m). « Je vous exhorte donc à agir en tout avec une parfaite harmonie, l'évêque siégeant au premier rang comme occupant la place de Dieu, les prêtres tenant celle du sénat des apôtres, et les diacres, mes blen-aimés, se regardant comme chargés des fonctions du ministère de Jésus-Christ » (c. \i). Aux prêtres de Tralles, il donne cet avis : • Tous, et particulièrement les prêtres, vous devez tâcher de rendre plus léger à l'évêque le poids de sa charge » (c. xii); enfin, en l'absence de l'évêque, malgré les soins des prêtres et des diacres, une Église n'a « plus d'autre pasteur que Dieu ».
Tout ceci ne révèle pas une tendance, mais un fait accompli, un organe en fonction. Il ne s'agit pas d'instituer, mais de perfectionner. L'évêque a absorbé le collège épiscopal au point qu'il l'éclipsé, le remplace et l'ut ilise à son gré. L'évêque seul présidera l'assemblée des fidèles, seul il offrira le sacrifice eucharistique, à moins qu'il ne préfère y déléguer quelqu'un, mais ce dernier ne fait rien que par son ordre et rien au delà de cet ordre (Smyrn., c. vm). La lettre à Polycarpe nous montre un évêque s'entretenant avec un de ses pairs et descendant à ces détails d'organisation qui achèvent et consacrent l'empire total du chef sur la communauté entière. • Ne négligez pas les veuves, lui dit-il, soyez leur t uteur après Dieu. Que les réunions des fidèles soient fréquentes, informez-vous nommé-
ment de tous ceux qui y assistent. Ne méprisez pas les esclaves des deux sexes; veillez pourtant à ce qu'ils ne se laissent pas aller à l'orgueil, mais que plutôt ils remplissent avec plus de soin les devoirs de leur humble condition pour jouir d'une liberté plus excellente auprès de Dieu, et qu'ils ne demandent pas à être rachetés aux frais de la communauté : ce serait se montrer esclave des penchants humains. — Il y a des professions indignes d'un clirétien : il faut s'en abstenir; que vos exliortalions roulent particulièrement sur cette matière, .\pprenez à nos soeurs à joindre à l'amour du Seigneur les sentiments d'affection et de fidélité au.'c devoirs du mariage que leurs maris ont droit d'attendre d'elles. Recommandez de même, au nom de Jésus-Christ, à nos frères d'aimer leurs épouses, comme le Seigneur a aimé son Église. Il est convenable aussi que les unions entre chrétiens soient sanctionnées par l'approbation de l'évêque, afin qu'elles se fassent selon l'esprit du Seigneur et non suivant les désirs de la chair » (c. iv, v).
Il n'existe donc qu'un seul évêque par ville, les campagnes n'ayant point d'existence propre se rattachant à la cité la plus proche ou la plus facilement accessible; mais en est-il ainsi partout"? Voilà ce qu'on ne peut affirmer; nous nous trouvons à une période de transition où l'évêque — au sens moderne du mot — refoule et absorbe les épiscopes. Rien ne prouve que ceux-ci disparaissent comme par enchantement. Sur certains points l'épiscopat collégial a pu ne céder que pied à pied à l'épiscopat monarchique et ne se laisser abolir que par voie d'extinction. Dans la lettre aux Philippiens on lit ceci : aï ïy{^<^'^^ èxjcXYicîai £-E|xtl/av ÈTyiay-ÔTTOUi;, aï Se TrpsCT^uTépou; xai S'.axôvouç; ce qu'on peut entendre en ce sens, que « quelques Églises voisines ont envoyé leur évêque (chacune le sien), quelques-unes des presb\"tres ou des diacres (chacune un) » ou bien que ces Églises, ayant encore leur épiscopat collégial, y ont fait un choix ainsi que parmi les presbj-tres et les diacres.
Le témoignage d'Ignace porte sur les Églises destinataires de ses lettres et sur sa propre Église : Éphèse, Magnésie, Tralles, Philadelphie, SmjTne et Antioche; Rome enfin. L'épiscopat monarchique existait-il ailleurs? C'est vraisemblable, mais ce n'est pas démontré. La vigueur avec laquelle Ignace affirme, l'énergie avec laquelle il attire à l'épiscopat tout ce qui peut en relever le caractère, notamment le droit exclusif à consacrer l'eucharistie, pourrait donner lieu à penser que l'évolution monarchique n'était pas encore achevée ni même pleinement assurée de la victoire; l'analogie instituée entre le pouvoir de Dieu le Père et le pouvoir épiscopal paraît également bien agressive et cependant nulle part Ignace ne fait allusion, ne semble même soupçonner la contradiction et la persistance d'un épiscopat collégial, lequel n'était pourtant pas disparu depuis longtemps, à supposer qu'il fût disparu généralement. Lui-même n'a pas pu vivre les années de sa jeunesse sous un régime ditïérent de l'épiscopat collégial, il semble en avoir perdu jusqu'au souvenir. Mais il faut se tenir en garde contre ces conclusions trop anguleuses et rigides. Ignace écrit à l'Église de Rome, qui, nous l'avons vu par la lettre de Clément aux Corinthiens, est en possession au moins depuis le temps de saint Pierre de TTpECTp'JTEpoL è-'.CTx.oTtoùvTcç, d'« aucieus •, de • conducteurs »; or l'évêque d'Antioche n'y fait même pas allusion. On dira qu'il n'en savait rien; mais on ne dira pas qu'en s'acheminant vers Rome il ignorait tout de cette Église célèbre et ce qu'il y rencontrerait. Cependant sa lettre est adressée à toute la communauté des frères, parce que c'est l'impétueuse commisération de cette grande et puissante communauté qu'il redoute; quant à ses chefs, il n'en tait même pas
EPISCOPAT
mention, ce qui ne peut vouloir dire ni qu'il n'en existe pas, ni qu'il ne les reconnaît pas.
Qu'il y eût hostilité ou prévention de la part &' Ignace à l'égard des Églises moins hâtives que la sienne dans leur évolution épiscopale, on en peut douter. Mais ce dont on peut être certain, c'est que. si l'épiscopat monarchique obtenait toutes ses préférences, il pouvait en comparer rœu\Te avec celle de l'épiscopat collégial, encore bien vivace de son temps et sous ses yeux. Nous possédons une lettre de saint Polycarpe, correspondant d'Ignace, adressée à l'Église de Philippes. Jadis l'apôtre Paul avait écrit à cette même Église : « aux saints dans le Christ Jésus qui sont avec les épiscopes et les diacres »; Polycarpe, à son tour, écrit à cette Église et fait usage du mot «rpeapÛTEpoiau lieu du mot èTîÎCTXOTiot. Il recommande d'être soumis aux presbytres et aux diacres et ces presbytres remplissent le même rôle que. dans sa lettre à Polycarpe, Ignace assigne à l'évêque (Philipp., \i). Ainsi cette Église apostolique, que l'évêque de Smyrne traite avec la plus grande déférence (xi, 3), avait gardé intacte jusqu'au milieu du n" siècle l'organisation primitive. Et avec une délicatesse charmante, Polycarpe semble appréhender quelque froissement s'il se présente en son seul et exclusif nom; aussi il enveloppe son autorité d'évêque unique et dominant dans l'évocation du presbytérien qui gravite à l'entour de lui, simple déférence à l'égard d'une Église où, semblet-il, l'épiscopat monarchique n'a pu s'implanter que tardivement : » Polycarpe. et les prêtres qui sont avec lui, à l'Église résidant à Philippes ». s'est-il contenté d'écrire. Ignace n'a pas fait allusion à une discipline différente de celle qu'il recommandait, mais il n'a pu ignorer la persistance de cette discipline. Peut-être cstimait-il que « ceci tuora cela » et que, l'épiscopat collégial étant marqué pour la défaite et la disparition, mieux valait éviter les discussions et les conflits; il se contentait de pousser au triomphe de l'épiscopat monarchique. Il ignorait si peu la persistance de cette antique discipline, qu'avant de passer de Troade en Italie, lui-même avait été reçu à Philippes et traité en frère par la communauté. Il ne condamna point, peut-être n'approuva-t-il point cette persistance dans une institution désuète, mais il évita de contrister par des critiques les Pliilippiens, qui conservèrent de son passage et de sa personne le meilleur souvenir.
Il faut tenir compte de ce procédé d'Ignace, rempli de tolérance, de libéralisme à l'égard de ce qu'il n'approuvait certainement pas, si on veut comprendre que ses lettres passent sous silence systématiquement un étal de chose qu'il .souhaite voir disparaître et remplacer. Ce n'est donc pas à dire qu'à la date où il écrit la substitution de l'épiscopat monarchique à l'épiscopat collégial soit un fait admis, universel, incontesté. Si les lettres ne laissent supposer aucun tiraillement entre les épiscopes qu'on supplante et l'évêque qui supplante, il ne s'ensuit pas que les premiers se dissipent sans résistance comme s'ils prenaient conscience de leur soudaine inutilité. Autant d'Églises, autant de méthodes différentes. Si à Philippes on s'attache aux usages primitifs, ailleurs ils sont oubliés, dénigrés, négligés et prêts à disparaître au premier choc; ailleurs une dynastie conquiert le siège épiscopal, s'y cramponne. A la fin du n» siècle, Polycrale d'Éphèse est le huitième de sa famille qui occupe le siège, qui, dans ces conditions, a dû échapper presque complètement au collège épiscopal. .■\illeurs encore le péril de l'hérésie et de la lupturc d'unité a dû effrayer et décider le collège à confier la défense de la foi à un
' Polycarpe, en l.'j.ô, dit au proconsul qu'il sert le Clirlst depuis quatre-vintçts ans; il serait donc né en l'an 75 et, comme on peut rapporter la lettre d'Ignace aux environs
homme habile, instruit, énergique. L'action dissolvante des prédications gnostiques sur des groupes insuffisamment amalgamés au point de vue administratif aura nécessairement produit des conséquences désastreuses au point de vue doctrinal, le souci d'éviter des maux plus grands, une scission plus complète aura décidé les hommes de bonne foi à reconnaître les inconvénients et même les périls d'une organisation en quelque sorte fédérale, en même temps que la nécessité de fortifier la hiérarchie en la personne d'un chef capable de centraliser l'Église. de lui inspirer un sentiment d'union, de lui inculquer une discipline et de lui appliquer une organisation vigoureuse. Pour remplir cette tâche, des hommes se rencontraient tels qu'Ignace, convaincus que l'avenir ne se trouverait assuré que par des institutions étroitement centralisées: de là cette dignité suréminente. cette immixtion méthodique de l'évêque. de qui découle et à qui aboutit toute la vie de sa communauté : prière commune, rites, culte, rien ne lui échappe de la vie spirituelle et même de la vie privée de ses fidèles.
Quel fut le procédé en usage pour la désignation de ces évèques monarchiques dont le pouvoir étendu était de nature à rendre circonspects leurs électeurs, surtout lorsque, comme c'était le cas à Magnésie, l'évêque était encore jeune ' ? Saint Ignace nous montre le plus ancien exemple de cette explication qui consiste à faire bénéficier l'élu d'une sorte de désignation surnaturelle. .\ l'occasion du choix de l'évêque de Philadelphie, il avance que celui-ci • ne l'est pas par sa volonté, ni par celle des hommes, mais par l'amour de Dieu le Père et du Seigneur Jésus-Christ ■>. On aurait mauvaise grâce d'en douter; cependant cette désignation eût offert quelque chose de si peu canonique, qu'on est en droit de douter qu'il s'agisse ici d'autre chose que d'une formule édifiante. Un évêque était donc nommé soit par l'action de ses propres intrigues ou le spectacle de ses vertus, soit par l'intervention de ses amis et partisans. Il existe aussi un autre élément. Ignace invite les Philadelphiens, les Smyrniens à déléguer un diacre à Antioche, il présentera à la communauté de cette ville leurs sympathies et collaborera à l'élection du nouvel évêque; déjà les Églises les plus rapprochées ont envoyé leur évêque. un presbytre ou un diacre.
Le mot Église progresse depuis le temps déjà presque lointain des réunions dans le cénacle de Jérusalem. Ce n'est alors, à Jérusalem, qu'une assemblée aux idées peu larges et surtout peu sympathiques à tout ce qui n'est pas juif de naissance, de croyance et d'espéranceS. Avec saint Paul, un souffle emporte au loin les paroles fécondes de l'Évangile et les dépose en des lieux souvent très éloignés les uns des autres, sans communications directes ni fréquentes, ni possibles. Des Églises naissent, grandissent, mais sujettes à de douloureuses crises de croissance qui alarment l'apôtre et dont la lettre de Clément de Rome nous donne un plus récent témoignage. Il existe dès lors une Église du Christ, mais dont beaucoup de membres ne portent pas leurs regards plus loin que les frontières de leur Église locale: c'est ce qui explique comment ils s'accommodent d'une vie de communauté très étriquée, très isolée, très différente de ce (|ue sera la notion d'Églisctellequ'elleprévau<lract ne cessera de s'étendre pendant tout le ii' siècle. Dans ces groupes que nous entrevoyons à Philippes ou à Iconlum. en Bithynie ou dans le Delta égyptien, il semble que les fidèles doivent savoir que tous ceux qui. i-onune eux, ont la
de l'an 107, Polycarpe, alors &ni d'une tniitiiine d'annèrs, occupait déjà le siège épiscopal de Sinyme, si nos rjiK'uls sont exacts.
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foi en Jésus appartiennent à l'Église, qui est la société des frères et qui ne peut périr '; mais le grand nombre de judaisants qui entrent dans la composition de ces communautés y entretient l'idée toute judaïque d'une sorte de Diaspora chrétienne, agrégée à l'Église centrale de Jérusalem de la même façon un peu vague dont les synagogues hellénisantes entretenaient leurs rapports de déférence avec le Temple de Dieu. On ne voit nulle part au début s'affirmer dans une communauté l'idée d'une forte Église universelle, centralisée. Le désastre de l'an 70 chasse des lieux consacrés par la passion du Sauveur l'Église de Jérusalem, qui se réfugie à Pella et y végète; Antioche n'est qu'une capitale de transition jusqu'au moment où Pierre s'installe définitivement à Rome. Après la disparition des deux apôtres Pierre et Paul, il a pu y avoir quelque incertitude dans les communautés, mais la lettre de Clément nous montre que l'Église de Rome était en position, vers la fin du 1'='' siècle, de revendiquer le titre de capitale et en disposition d'affirmer sa prépondérance. Ce n'est pas avec le nombre infime de documents venus jusqu'à nous que nous pouvons entreprendre de faire plus que d'entrevoir et d'esquisser les origines de la notion d'Église parmi les fidèles; mais, dès l'aube du n« siècle, nous sommes en mesure, grâce à la correspondance de saint Ignace, de caractériser le mouvement très vif d'organisation et de centralisation de l'Église par le moyen de l'épiscopat.
L'institution épiscopale, en évoluant de la pluralité vers l'unité, donne aux Églises locales une sorte de réalité plus concrète. L'évêque unique précise le type de l'Église qu'il administre; celle-ci s'individualise en quelque façon, mais non pas du premier coup. Ignace adresse à Éphèse, à Magnésie, à Tralles, à Philadelphie, à Smyrne et à Rome un débordement d'hommages magnifiques mais vagues et impersonnels. Désormais le mot èxKXïjcîa est adopté et devient d'usage courant pour désigner l'ensemble de la communauté et le lieu de ses réunions liturgiques; on parle de l'Église de Dieu, de la maison de Dieu, c'est une seule famille qui habite dans une seule maison et partage le même repas. Cette solidarité sociale et religieuse s'approfondit et se développe par la volonté et sous l'influence du chef qui en est le représentant non seulement devant Dieu, mais aussi devant les hommes. Clément de Rome, Ignace d'Antioche, Polycarpe de Smyrne paieront de leur liberté et de leur vie l'honneur d'être les représentants officiels des communautés de ces grandes villes.
Au cours de cette évolution ascendante de l'épiscopat, que deviennent les groupes dont l'évêque se distingue? Les épiscopes sont décidément condamnés à disparaître. Leur situation est évidemment délicate, plus délicate — à cause précisément de leur nombre — que n'est de nos jours la situation d'un coadjuteur. Ils sont plusieurs, ils se réclament des usages, ils exercent certains droits et cependant, persévéramment, ils sentent une volonté qui les évince, qui les supplante, qui les annule en toute occasion. Leur titre au pluriel, ÈTriaxiTtouç, commence à sonner faux, et on le remplace volontiers par quelque équivalent sans doute, mais qui ne soit pas de nature à choquer rÈTtîcîxoTtoç; c'est peut-être toute la raison qui fait employer tantôt yjyoÛjxevoi, tantôt 7rpoï(îTà|jtEVOi, tantôt TipoECTTÙTEç. Le mot épiscope tombe ainsi dans une sorte de discrédit, à moins qu'on ne l'emploie au singulier, et, par contre, TrpsaPÙTepoç jouit d'une vogue nouvelle. Le presbyterion est l'image du collège apostolique qui entoure l'évêque, figurant Dieu le Père. Tout ceci est très flatteur et il est clair qu'au moment où l'épiscopat collégial en était réduit à des conces-
' Matth., XVI, 18; xvm, 17. DICT. d'arch. chrét.
sions aussi essentielles sur ses droits, ce n'était pas le moment de lui chicaner les grandes phrases et les nobles comparaisons. Conseillers, coadjuteurs pouvant recevoir une honorable délégation, célébrer l'eucharistie, ils n'en sont pas moins subordonnés. On peut croire qu'il leur en coûte, puisque la déférence rendue par les presbytres de Magnésie à leur jeune évêque est citée en exemple à l'usage de ceux qui ne les imitent pas ou seraient tentés de ne pas les imiter. C'est sans doute par allusion à leur nombre que ces presbytres sont comparés aux douze apôtres. On peut voir un indice concordant pour ce nombre et pour sa persistance dans le chapitre xvi= des Canons apostoliques égyptiens (voir Diclionn., t.n, col. 1931 sq.). On y lit la prescription formelle d'instituer un évêque dans chaque Église locale, même dans le cas « de communautés si peu nombreuses qu'il ne s'y trouve pas douze hommes qui aient droit de donner leur suftrage pour l'élection de l'évêque ». Il ne peut s'agir de communautés comptant onze hommes au plus, ce seraient les plus chétifs des hameaux et, à ce compte, les évêques eussent été multitude; ces douze membres sont le collège presbytéral qui élit l'évêque.
Dès le milieu du n« siècle, l'épiscopat monarchique fonctionne dans toutes les grandes Églises du monde romain, à Rome, à Lyon, à Athènes, à Corinthe, etc. A la fin du n« siècle, il n'y a plus sans doute une seule ÉgUse catholique qui ne soit gouvernée par un évêque unique. Seules les communautés gnostiques échappent à cette règle et restent réfractaires à l'institution de l'épiscopat monarchique. Et cela vient précisément de ce qu'elles sont désormais en dehors de la constitution, comme elles sont en dehors du dogme ce l'Église catholique. L'épiscopat est, à la fin du u« siècle, la constitution essentielle de toutes les Églises catholiques. C'est le temps d'ailleurs où Hégésippe voyage à travers les Églises pour recueillir et pour dresser partout les successions épiscopales. Il est évident que, pour Hégésippe et ses contemporains, il n'y a pas d'autre forme du gouvernement ecclésiastique, dans les Églises catholiques, que l'épiscopat unique, puisqu'il s'enquiert partout, et avec tant de soin, des traditions à l'aide desquelles on peut établir, pour chaque Église, la liste de ses évêques (et, bien entendu, de ses évêques uniques), témoignage de son apostolicité, gage de sa pureté et de l'autorité de sa foi et de sa doctrine. A Rome, en particulier, la liste dressée par Hégésippe s'arrêtait au pape Anicet (155-166?): Yevô[isvoç 8è èv 'Pcô[X7) StaSox'^lv é7toiYjaâ[ji.v]v [iéxptç 'AvtxïjTOU. Bien qu'Hégésippe n'ait publié ses souvenirs de voyage, "T7L0(iVï)(xaTa, que sous le pontificat d'ÉIeuthère (175-189), le fait que la liste s'arrête à Anicet fait supposer qu'elle fut arrêtée avant l'année 166. Si cela ne prouve pas sans doute que les premiers noms recueillis sur cette liste aient été ceux d'évêques monarchiques, à coup sûr cela prouve qu'Anicet en était bien un. Même conclusion de la succession des évêques de Rome établie par saint Irénée (vers 180), et allant depuis les apôtres jusqu'au pape Éleuthère (175-189). Évidemment les contemporains d'Irénée ne soupçonnaient pas que l'Église de Rome eût jamais connu un autre régime que cet épiscopat unique, dont ils cataloguaient avec soin les titulaires. Tout cela montre, non seulement que l'épiscopat monarchique fonctionnait à Rome d'une façon sûre à la fin du n° siècle, mais encore que, très probablement, il existait déjà quelques années auparavant, puisque, à la fin du n» siècle, on ne concevait déjà plus qu'il ait pu y avoir une époque où il n'existait pas. On peut aller plus loin. Le fait que, à cette date, on a pu dresser une telle liste et par conséquent donner à des personnages tels que Lin, Anaclct, Clément, etc., qui n'avaient été, scmble-t-il, en leur temps que des irpEupùrspoi par-
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ticulièrement en vue dans l'Église de Rome, le nom et la physionomie de chefs uniques, absolus, exclusifs et d'évêques monarchiques de cette Église, ne peut s'expliquer que si l'on admet qu'effectivement, dans cette Église, longtemps avant la fin du n« siècle et peut-être depuis le temps de l'apôtre Pierre l'usage s'était implanté et conservé d'attribuer à l'un des membres de l'épiscopat collégial une prépondérance marquée et comme une figure de chef responsable, plutôt que de président. Ceci faisait émerger leurs noms parmi le groupe de leurs collègues, et inclinait tout naturellement à cataloguer la série de ces noms le jour où, l'épiscopat monarchique étant établi, la liste épiscopale deviendrait un titre de noblesse et comme un arbre généalogique dans chaque Église.
La lettre de saint Clément ne fait ni mention d'épiscopat monarchique, ni allusion à cette institution ; nous pouvons admettre qu'elle ne fonctionnait donc pas à Rome à la fin du i=' siècle, mais en même temps nous devons reconnaître que, le jour où Hégésippe ou tout autre consultera les archives de l'Église en vue d'établir la succession ininterrompue de ceux qui l'ont dirigée, le nom de Clément éclipsera tous ceux de ses au[J.7TpEapuTepot, les rejettera dans l'ombre et dans l'oubli, et, tout plein de gloire et fleuri de légendes, viendra de lui-même et naturellement prendre la première place pendant toute la période où son nom a fait partie du collège épiscopal. Il en est de même des autres noms.
Si, dans les catalogues rédigés à des époques postérieures, et dont plusieurs proviennent de sources indépendantes les unes des autres, les noms de Pie, Hygin, Télesphore, etc., se retrouvent cependant partout, et toujours à la même place, si les écrivains ecclésiastiques du iii^ et du ni^ siècle datent les événements importants de l'histoire de l'Église chrétienne par les noms de ces évêques de Rome, c'est évidemment que ces personnages avaient dû occuper dans leur temps, au sein du collège des presbytres de la communauté romaine, une situation prépondérante, de sorte que partout c'est leur nom à eux, non celui d'aucun autre de leurs collègues, qui a surnagé et s'est conservé seul dans les traditions, comme celui du chef incontestable et vénéré, en qui s'était pour ainsi dire concentré l'héritage de l'apôtre. Comme l'usage s'établit vers la fin du n" siècle de dater les événements d'après l'évêque en possession du gouvernement, cette méthode pratique s'emploie également pour l'époque antérieure. Ainsi saint Irénée ne manque pas de dater de l'épiscopat de saint Clément les discussions survenues dans l'Église de Corinthe, et Eusèbe l'imitera. On doit en conclure, premièrement, qu'à la fin du II" siècle, on avait des listes épiscopales bien arrêtées et bien connues du public chrétien, et secondement que ces listes étaient établies de façon à pou-, voir fournir des points do repère chronologiques. Il est probable que, dès cette époque, la liste des papes était accompagnée d'un chiffre d'années, bien que la liste d' Irénée, la plus ancienne que nous possédions (celle d'IIégésippe ne nous étant connue que par une allusion), ne contienne pas le chiffre d'années. Tout cela prouve d'une façon absolument certaine l'existence de l'épiscopat monarchique à Rome à la fin du n« siècle, au plus tard sous Anicet (155-16()?). On peut remonter plus avant et, sans aller encore jusqu'à .\lexandre I" (103-114?) et Sixte I" (114-124), on peut reporter le fonctionnement de l'épiscopat monarchique à Rome au moins jusqu'aux environs de l'année 140, date approximative du livre d'Hermas, frère de Pie 1*='. sedenle cathedra urbis Romx ecdcsiic.
En résumé et à s'en tenir à la lettre des textes, on ne peut se dérober aux constatations suivantes.
L'épiscopat tel qu'il fonctionne dès le i" siècle offre un type monarchique caractérisé à Jérusalem et un type collégial non moins caractérisé dans beaucoup d'Églises. Ces deux types ne sont pas inconciliables et même nous les voyons coexister à Rome, où l'apôtre fondateur de l'Église parle de ses collègues, les ou[i- 7rp£a(3ÛT£poi, sans crainte de s'amoindrir. Toutefois on constate à Jérusalem aussi bien qu'à Rome la prépondérance d'un personnage principal et on peut croire qu'il en fut de même dans beaucoup d'Églises, mais sans préjudice des droits fondamentaux du corps des presbytres. Non seulement une prépondérance s'affirme, mais elle se transmet comme un héritage; celui qui en jouit est en possession du caractère épiscopal et, en outre, d'un supplément de prestige individuel qui fait de lui le guide écouté et suivi, entre les mains duquel est affectueusement déposé l'exercice du pouvoir dont ses collègues sont également dépositaires. Ainsi on s'acheminait, à force de bon sens, de modération, vers une organisation qui s'obtint sans trop de secousses, puisque les résistances, s'il y en eut, ne se laissent que deviner et ne s'affirment nulle part. C'était cependant une très délicate opération que celle qui consistait à déposséder de toute autorité réelle un collège d'égaux en faveur et au profit d'un membre unique de ce collège. Il s'agissait de ménager la légitime susceptibilité de tous les collèges presbytéraux et de respecter la tradition dont ces collèges et jusqu'aux simples fidèles étaient témoins et dépositaires. Un tel changement n'a pu s'accomplir sans provoquer sur divers points des résistances, mais il s'est accompli néanmoins sans soulever l'opinion et détacher des fractions ; s'il en fut ainsi, c'est que des hommes très saints et très éloquents surent imprimer à l'opération en cours un caractère de nécessité, d'amélioration et d'achèvement dont nous possédons les manifestes enflammés dans la correspondance d'Ignace d'Antioche. Celle-ci n'a pas dû être unique; quoi qu'il en soit, nous jugeons d'après elle de cette éloquence brûlante, persuasive, qui s'interdit toute attaque contre ce qu'elle respecte, mais qu'elle s'apprête à remplacer; l'affirmation intrépide, l'accaparement universel sont ses grands moyens de persuasion : ni polémique, ni concessions, l'épiscopat est tout, il doit être tout, il sera tout, s'emparant de l'administration, du culte, de l'enseignement, assumant toutes les charges et revendiquant tous les droits, exploitant une tendance et l'exaspérant au point de lui faire rendre tout ce qu'elle contient. Dès le début du n" siècle, la partie était plus qu'à demi gagnée, au moins en principe. La thèse de l'épiscopat monarchique pouvait s'affirmer impérieusement sans provoquer la contradiction, sans s'abaisser aux réfutations ; elle envaliissait tout, s'étalait triomphante et intolérante, ne s'attaquant pas aux résistances isolées, les bloquant et les ménageant en attendant l'heure de les submerger. Nous ne saurions mieux faire comprendre le phénomène tel qu'il nous apparaît à travers les textes qu'en les rapprochant d'un phénomène analogue plus rapproché de nous et, celui-ci, en pleine lumière historique et contemporaine. Le mouvement ultramontain liturgique qui a rempli la seconde moitié du xix« siècle procède également par voie d'éviction. Il ne peut s'agir de condamner et d'interdire des formules irréprochables et qui ont sanctifié des générations successives, mais à défaut de condamnation cl d'interdiction, on les refoule sous un apport surabondant de formules intransigeantes et exclusives qui enlisent et paraissent devoir abolir jusqu'à la mémoire et aux bienfaits d'une discipline différente. Celle-ci, assaillie de toutes parts, se réfugie sur quelques points plus longtemps défendus cl qui Unissent par être submergés.
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VII. m' SIÈCLE. — I.cs six premiers livres du recueil intitulé Constitutions apostoliques (voir ce mot) sem- Ijlent avoir été écrits dans le patriarcat d'.\ntioche, avant le milieu du m' siècle. Nous y trouvons l'ipiscopat monarchique en plein éclat, autorité absolue de l'évèque sur les fidèles, supériorité sur tous les degrés de la hiérarchie cléricale, exigence d'une soumission sans réserve et sans délai.
A propos de l'obligation d'entretenir le clergé suivant les préceptes de la loi ancienne, on lit ceci : « Vos grands-prêtres, ce sont les évêques; la dignité du sacerdoce appartient à vos prêtres, à la place des lévites, vous avez vos diacres, vos lecteurs, vos chantres, vos portiers, et aussi vos diaconesses, vos veuves et vierges et vos orphelins. Au-dessus de tous est le pontife, c'est-à-dire l'évèque. Il est le ministre de la parole, le gardien de la science, le médiateur entre Dieu et vous dans le culte divin; c'est lui qui vous enseigne la \Taie piété; après Dieu, il est votre père, qui vous a fait renaître par l'eau et par le Saint-Esprit à la condition d'enfants adoptifs de Dieu; il est votre chef et votre guide, il est votre roi, votre empereur; après Dieu, il est votre dieu visible. C'est de lui et de ceux de sa condition que Dieu lui-même a déclaré : J'ai dit : Vous êtes tous Dieu et les fils du Très-Haut; et : Vous n'aurez garde de mal parler des dieux. Que l'évèque occupe donc le premier rang parmi vous, comme étant revêtu de la dignité de Dieu, en vertu de laquelle il a toute autorité sur le clergé et gouverne le peuple » (II, xxv, xxvi). — « Ne faites rien sans l'évèque. Tout ce qu'on fait sans l'évèque n'a aucun mérite et n'est pas porté en compte parmi les bonnes œuvres » (II, xxvti). — « Le laïque doit honorer l'évèque, l'aimer, le respecter comme père, comme seigneur, comme maître, comme grand-prètre de Dieu, comme guide de la piété. Celui qui l'écoute, écoute le Christ; celui qui le méprise, mtprise le Christ; et celui qui ne reçoit pas le Christ, ne reçoit pas Dieu son Père » (II, xx).
Le même document nous montre l'évèque en possession de distribuer l'enseignement de la doctrine de la foi et des règles de la piété chrétienne (II, xxvi, xxxn, xxxm), de régler la participation aux sacrements (ibid). A lui appartient la célébration de l'eucharistie (II, Lvn, ux), la répression des fautes publiques (II, xvi), la réconciliation des pénitents (I, x; II, x^^, xx); enfin, il juge les différends survenus entre les fidèles (II, XLvn), administre les biens de l'Église. Tant de devoirs et si absorbants nécessitent un soulagement, c'est pourquoi l'évèque sera aidé dans l'exercice de sa charge par les diacres, qui sont plus particulièrement destinés à l'administration, et par les prêtres, auxquels est confié l'enseignement. Quant à l'ancien collège épiscopal, il n'en est plus question, pas même pour nous apprendre comment il est remplacé. Les prêtres servent l'évèque dans la célébration du sacrifice eucharistique.
Nous avons déjà mentionné les Canons apostoliques égyptiens, qui appartiennent, au plus tard, à la première moitié du ra« siècle. Les écrits des Pères de cette période nous offrent peu de textes utilisables; cependant Clément d'Alexandrie est formel dans le passage où il compare les degrés inégaux de gloire qui distinguent les élus dans le ciel avec les trois ordres de la hiérarchie ecclésiastique : « Ici sur la terre, dit-il, dans l'Église, les degrés successifs des diacres, des prêtres et des évêques nous représentent, me semble-til, ce qui a lieu pour la gloire des anges et dans cette <listribution de récompenses, réservée, comme nous l'apprenons par l'Écriture, à ceux qui, marchant sur
' Slromata, 1. VI, c. ix, P. G., t. ix, col. 328. — ' In Matth. . Ciimment., séries 12, P. G., t. .vm, col. 1616. — ' In MaWi.,
les traces des apôtres, ont vécu dans la perfection de la justice, conformément aux préceptes de l'Évangile. Lorsqu'ils auront été élevés dans les nuages, d'après la parole de l'apôtre, ils seront d'abord honorés de la dignité des diacres; puis, par la progression de la gloire, car la gloire diffère de la gloire, agrégés au corps des prêtres jusqu'à ce qu'ils parviennent enfin à la suprême perfection •. » La même gradation est marquée par Origène. • Dans l'Église de Dieu aussi on trouve des hommes qui aspirent aux premières places dans les banquets, et se donnent beaucoup de mouvemen', d'abord pour devenir diacres, mais non pas tels que les demande l'Écriture. Et ceux qui sont arrivés de cette manière au diaconat mettent ensuite leur ambition à s'emparer des sièges plus apparents de ceux qu'on appelle les prêtres. Quelques-uns même, n'étant pas encore satisfaits de cet honneur, mettent tout en oeuvre pour parvenir à porter devant les hommes le titre d'évêque, c'est-à-dire de maître '. » Et ailleurs : « Il y en a qui se glorifient de compter parmi leurs parents et leurs aïeux des hommes qui ont été jugés dignes de s'asseoir à la première place sur le trône épiscopal, ou revêtus de l'honneur du presbytérat, ou chargés de l'office de diacre auprès du peuple de Dieu ^. »
En Occident les textes sont rares. Nous n'avons pas voulu tirer argument d'un texte de la première Apologie de saint Justin, d'après lequel le TiposaTÔiç TÔiv àSeXçciv auquel on présente le pain et la coupe à consacrer serait l'évèque monarchique de Rome *. Ce TrpoEaTÛç est vraisemblablement et dans la plupart des cas l'évèque, mais il ne l'est pas nécessairement, il peut être un des presbytres délégués par l'évèque à la célébration de l'eucharistie. Ceci est d'autant plus admissible que, sûrement, à l'époque de Justin, les fidèles de Rome étaient trop nombreux et trop dispersés pour ne posséder qu'un seul lieu d'assemblée, en sorte que l'évèque ne pouvait présider qu'en un lieu et laissait nécessairement ailleurs cette fonction aux presbytres. Les actes authentiques du martyre de ce même Justin font une allusion formelle à plusieurs lieux de réunion *. Sans doute on a proposé de voir dans les réunions présidées par des presbytres des assemblées de qualité inférieure dans lesquelles on ne célébrait pas le sacrifice eucharistique, mais seulement le baptême, les exercices de la pénitence et le culte des martyrs; mais ce système est insoutenable.
A la limite du n« et du ni« siècle, nous trouvons les témoignages de saint Irénée en Gaule et de TertuUien en Afrique, qui n'hésitent pas, dès lors, à invoquer contre les nouveautés des hérétiques la tradition des Églises, tradition symbolisée par la succession épiscopale ininterrompue. Tradilionem itaque apostolorum, dit saint Irénée, in loto mundo manileslatam, in omni Ecclesia adesl respicere omnibus qui vera velinl videre : et habemus enumcrare eos qui ab apostolis instituti sunt episcopi et successores eorum usque ad nos, qui nihil taie docuerunt neque cognoverunt quale ab his deliratur. Etenim si recondita nvisteria scissent apostoli, quee seorsim et lalenler a reliquis docebani, his vcl maxime traderent ea quibus etiani ipsas eeclesias commillebant. Valde enim perjectos et irreprchensibiles in omnibus eos volebant esse quos et successores rclinquebant, suum ipsorum locuni magislcrii Iradenles. Sed quoniam valde longum est in hoc lali volumine omnium Ecclesiarum enumerare successiones, maximœ et antiquissimœ et omnibus cognitœ, a gloriosissimis duobus apostolis Petro et Paulo Romse fundatœ et conslitulse Ecclesia\ eam quam habet ab apostolis tradilionem et annuntiatam liominibus fmem, per successionem episcoporum pen>e-
lom. xr, P. G., t. XIII, col. 1329. — • / -•Ipol., lxv-i.xvii,P. G., t. VI, col. 428-430. — ^PassioS.Juslini,P. G.,t.vi,co].1568.'
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nientetn usque ad nos, indicanies, confundimus omnes eos qui quoqao modo, vel per sibi placentia, vel vanam gloriam, vel per cœcitalem et malam sententiam prœlerquam oporlcl colligunl. Suit la phrase où l'Église est présentée en termes magnifiques comme le centre de l'unité de la toi, ensuite l'énumération de douze évêques qui se sont succédé sur le siège de Rome. Saint Irénée donne encore à plusieurs reprises aux chefs des Églises le titre de TrpsapÙTspoi, mais le contexte ne permet pas de mettre en doute le sens qu'il attache désormais à ce terme. De même, dans sa lettre au pape Victor I^', les prédécesseurs de ce pontife sont constamment désignés par le titre -pcapÙTEpo'.; plusieurs d'entre eux ont été cités nommément au livre III, c. m, du traité Contre les he'résies, comme formant la chaîne de la succession des évêques, chaque anneau de cette chaîne étant représenté par un titulaire unique.
Tcrtullien a écrit ce qui suit dans son traité Des prescriptions : Edant ergo (hœretici) origines ecclesiarum suarum : évoluant ordines episcoporum suorum, iia per successiones ab initia decurrentcm ul primas ille episcopus aliquem et apostolis vel apostolicis viris, qui lamen cum apostolis perseveraverit, habuerit auclorem et anlecessorem. Hoc enim modo Ecclesise apostolicse censns suos déférant : sicut Smyrnœorum ecclesise Polycarpum ab Joanne conlocatum rejerl; sical Romanorum Clementem a Pelro ordinatum edil; prout utique et ceterœ exhibent qaos ab apostolis in episcopatam constilatos apostolici seminis Iraduces habeant (c. xxxn).
Les œuvres d'Hippolyte de Porto, pour autant que nous en connaissons quelques fragments, offrent ceci de remarquable, que nulle part il n'y est fait mention expresse d'un évèque et que, au contraire, les prêtres de Rome y apparaissent, non seulement à titres de docteurs, mais encore de gardiens et de juges de la foi. Ce sont les prêtres de Rome qui assignent l'hérétique Noët à paraître devant eux et l'interrogent devant l'assemblée des fidèles. Cette comparution est suivie d'une deuxième assez décisive pour que lesdits prêtres puissent chasser l'hérétique de l'Église. Cependant, à l'époque où ces prêtres instrumentent, l'Église de Rome a depuis longtemps à sa tête des évêques exerçant le pouvoir monarchique. Même en admettant que l'auteur des Philosophamena soit le même que l'évêque de Porto et par conséquent très enclin à exalter ce qui restait du presbytérat romain pour faire opposition à l'évêque de céans, il faut reconnaître que ce presbyléral existait encore et fonctionnait à une date tardive.
D'autres circonstances ramenèrent l'attention sur l'entourage immédiat de l'évêque. Pendant des périodes de persécution dirigée principalement contre les évêques — ce fut le cas pour la persécution de Valérien — le siège demeura privé de titulaire et on se vit amené à recourir au corps des prêtres et des diacres, qui prit résolument l'administration des Églises. Il serait un peu abusif d'en conclure que ce fut l'ancien collège presbytéral qui se remit à fonctionner après un repos au moins séculaire. Que subsistait-il des règlements et des traditions périmées depuis si longtemps? Nous l'ignorons. Nous ignorons même s'il en subsistait quelque chose, car l'incident noté par Hippoljle à propos de la condamnation de Noèt ne permet pas d'en inférer plus que ce qu'il nous apprend, c'est-à-dire quelque chose d'un peu préhistorique conservé à Rome. Mais il serait possible, en parcourant nos modernes diocèses, d'y relever par exemple les titulaires de l'ofTicialité au grand complet; ce serait souvent bien autre chose que de leur faire exercer des fonctions qu'ils connaissent à peine. Aussi, à défaut d'un texte bien certain à l'aide duquel il fût possible de relier l'ancien collège pres-
bytéral du I'' siècle à celui du m» siècle avancé, nous croyons que ces deux institutions pourraient n'avoir eu de commun que le titre et les apparences protocolaires. La date à laquelle fut fondée l'Église de Carthage permet de croire que jamais l'épiscopat collégial n'y fut connu. Cependant l'évêque de cette Église était entouré d'un collège de prêtres qui, en apparence et nominalement, pouvait sembler succ'éder à l'antique collège dont nous avons vu des exemples à Éphèse et à Philippes, à l'époque apostolique. Cyprien de Carthage écrit à son corps presb\-téral au cours de son exil. Il lui accorde des droits très larges, mais enfin il les délègue et ce corps ne les possède pas sans la délégation épiscopale. Quoniam, écrit-il aux prêtres et aux diacres de sa ville épiscopale, mihi intéresse nunc non permillit loci condicio, pela vos pro fide et religione vestra, fangamini illic et vestris partibus et mets, ut nihil vel ad disciplinam vel ad diligentiam desil {Episl-, v [al. iv], c. 1): et dans une autre lettre : Frétas ergo et dileclione et religione vestra, quam satis novi, his litteris et hortor et mando ut vos, quorum minime illic insidiosa et non adeo pericalosa prsesentia est, vice mea jangamini circa gerenda ea quie administratio religiosa deposcil. (Episl., xiv [al. v], c. 2). Mais comme ces concessions sont de nature à être exploitées au détriment du privilège épiscopal, Cvprien rappelle que ce sont les évêques seuls qui représentent le principe de l'autorité dans les Églises : Dominus noster, cujas prœcepta metuere et servare debemus, episcopi honorem et ecclesiœ suse rationem disponens in evangelio loquitur et dicit Petro : Ego tibi dico quia tu es Petrus, et super istam peiram œdificabo ecclesiam meam. Inde per temporum cl successionum vices episcoporum ordinalio et Ecclesiœ ratio decurrit, ut Ecclesia super episcopos conslituatur et omnis acias Ecclesiœ per eosdem prsepositos gabernetar. Cum hoc ila divina lege jundalum sit... (Epist., xxxm [al. xxvn] cl).
A Rome, à la même époque, durant la vacance du siège épiscopal à la suite du martyre du pape Fabien, les prêtres et les diacres prirent en main l'administration et le gouvernement de cette Église. Dans une lettre adressée au clergé de Carthage, ils s'attribuent la qualité de chefs de l'Église de Rome : Cum incumbat nobis, qui videmur prœpositi esse et vice pastorum custodire gregem, si neglegentes inveniamar, dicctar nobis quod et antecessoribus nostris dictam est, qui tant neglegentes prœpositi erant, quoniam perditum non requisivimus et erranlem non corrcximus et claudum non colligavimus et tactem corum cdcbamus et Innis eoram opericbamur. Nolumus ergo, jratres dileclissimi, merccnurios inveniri, sed bonos pastores, cum sciatis lum non minimum pericalum incumbcre, si non hortati fueritis fratres nostros store in fide immobiles, ne prwceps eantes ad idololatriam fanditus eradicctur fralernitas. La tendance déjà remarquée dans l'Église romaine dès le temps de saint Clément d'intervenir dans les alTaires des Hglises particulières tend à se faire jour même dans le corps presbytéral, qui ne pouvait, à aucun titre, revendiquer le gouvernement de l'Église universelle. Néanmoins, pour tenter l'essai peut-être de l'accueil qu'on leur ferait, les auteurs de la lettre invitaient le clergé de Carthage à faire circuler leur lettre ni plus ni moins que si elle avait eu pour auteur un évêque de Rome : Et pelimus vos, qui Imbetis zclum Dei, harum litterarum exemplam apud quuscumque potcrilis transmittere per idoneas occasioncx. vel vestras lacialis, sive nuntiam miltatis, ut stcnl fortes et immobiles in fide. D'une situation anormale et transitoire, le clergé romain cherchait à tirer tout l'avantage possible et à se donner une attitude épiscopale. Il en fut pour ses visées ambitieuses.
La seconde moitié du ni' siècle marqua une non-
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vcllc évolution de l'épiscopat. Le principe monarchique avait définitivement prévalu, il restait à l'appliquer dans les plus larges proportions. Jusque-là toutes les villts qui possédaient un évêque ofïraient une certaine importance, mais pour cette raison les évêques étaient peu nombreux. Il parut avantageux d'accroître considérablement ce nombre. Saint Pierre d'Alexandrie ordonna au moins cinquante-cinq évêques en di.K années d'épiscopat. Mélèce de Lycopolis ordonne infatigablement et expédie ces évêques dans les bourgades ou dans de simples villages. Paul de Samosate compte parmi ses dévoués partisans des évêques de village (i~i<ry.6T:o\)z tcov ô|x6pcjv àYpôiv) et Novatien est ordonné par des évêques campagnards d'une simplicité voisine de l'ignorance (àvôpcôrro'jç àypoixouç y.al àTrXo'JtjTà-ro'jç) tirés de quelques hameaux d'Italie. Nous avons parlé déjà des évêques itinérants, les chorévêques (voir ce mot). Tout ceci risquait d'amoindrir, non seulement le prestige, mais encore la juridiction de l'épiscopat; aussi voyons-nous le concile de Sardique défendre, par son sixième canon, de consacrer un évêque pour un village ou pour une petite ville qui peut être desservie par un prêtre, afin de ne pas avilir le titre et l'autorité d'évêquc : Licentia vero danda non est ordinandi episcopum aiit in vico aliquo aul in modica civilale, cui sufficii unus presbyter quia non est necesse ibi episcopum fieri, ne vilescat nomen episcopi et auctoriltis, Le texte grec du même canon — tous deux sont originaux — porte qu'on ne refusera pas des évêques aux villages et aux petites villes qui en avaient eu jusque-là : il porte expressément qu'il faut en ordonner partout où il y en avait auparavant; tandis que le texte latin, en intercalant le mot civitatcs, semble ne plus admettre d'évêché que dans les villes plus importantes. Mais il n'est pas bien certain que ce canon ait fait loi aussitôt dans toute l'Église. Le concile de Sardique, regardé comme œcuménique par un certain nombre d'historiens, ne semble pas avoir joui, parmi les contemporains, de l'autorité que ce titre suppose. Soixante ans après l'époque de sa réunion, saint Augustin en ignorait encore l'existence. En Italie, en Afrique, on comptait un nombre excessif de sièges épiscopaux. En 411, lors de la conférence de Carthage, catholiques et donatistes se reprochent réciproquement d'avoir établi des évêques jusque dans les localités les plus insignifiantes. Alypius episcopus Ecdesise caiholicse dixit : Scriptum sit istos omnes in villis vel in fandis esse episcopos ordinatos, non in aliquibus civitatibus. — Peiilianus fpiscopus (donalisla) dixit : Sic eliam tu multos habes per omnes aqros dispersas; immo, crebros ubi habes, sane et sine populis habes '.
VIII. Archiépiscopat. — Cet émiettement pouvait entraîner, outre la déconsidération, une déperdition irrémédiable des droits de juridiction. Dans le courant du n« siècle, on avait vu les communautés sortir de leur isolement et tendre vers une fédération; dans ce but des assemblées d'évêques s'étaient tenues au cours desquelles on avait discuté et réglé les questions principales intéressant la généralité des Églises ou leurs plus graves difficultés. A l'ombre de ces réunions un peu bruyantes et très espacées, une nouvelle institution était née, se développait dans le silence; nous parlons des synodes provinciaux avec leurs sessions régulières et annuelles. Firmilien de Césarée (t 269) en atteste l'ancienneté; la controverse pascale nous les montre en action. Aussi peut-on, sans crainte d'erreur, en faire remonter l'origine au milieu du n« siècle. Leur naissance se rattache aux assemblées provinciales que les Romains avaient laissé subsister
' P. L., t. XI, col. 13213.
dans les provinces d'Orient et auxquelles se rattachait étroitement le culte impérial organisé par provinces. La métropole politique était devenue métropole religieuse du culte d'Auguste et le christianisme, principalement en Asie Mineure, adopta cette métropole deux fois importante pour en faire le centre des communautés chrétiennes. L'existence d'une métropole chrétienne — elle l'était de fait avant de l'être de nom, — affermit, attira et organisa l'embryon administratif nouveau des synodes provinciaux, acheva la réunion des Églises d'une même province, qui furent désormais une unité vivante et personnelle dans l'Église universelle. L'évêque résidant dans la ville métropole de la province politique se trouva naturellement désigné pour convoquer et diriger les opérations du synode tenu dans sa ville épiscopale, d'accès plus facile et plus central que les autres villes de la province. Aussi son pouvoir ne cessa de grandir et de se développer, avec l'ordinaire contingent de contradictions et d'oppositions. On lui disputa en particulier le droit de confînner l'élection des nouveaux évêques de sa province.
Il laissait dire, s'enhardissait. Au ra= siècle, l'évêque de Rome possède en réalité un véritable pouvoir juridique sur les chrétientés d'Italie, en même temps qu'il conserve son pouvoir moral sur les autres Églises, par exemple, celles de Gaule ou d'Espagne. C'est l'archiépiscopat qui apparaît, et le premier qui en soit investi est l'évêque de Rome, dont la prétention sera bientôt imitée. Cet évêque devait son autorité sur les autres Églises d'Italie à l'influence prédominante que la ville impériale exerçait sur le reste de la péninsule; de même, à la fin du m' siècle et au siècle suivant, les Églises des villes les plus importantes d'autres régions de l'empire acquirent une juridiction sur les Églises des provinces voisines. Cela n'allait pas sans difficultés et sans heurts. Pendant l'intervalle de paix qui s'écoule entre Valérien et Dioclétien, les évêques des métropoles ont fort à faire pour s'imposer; mais la fortune les favorise sous la forme de la persécution qui impose silence aux rivalités et détourne l'attention vers des intérêts plus poignants, en sorte que, vers la fin du ra« siècle, l'organisation métropolitaine est complète en Orient.
La persécution, en s'acharnant tout particulièrement sur les chefs de la hiérarchie, ne fit que la consolider aux yeux des fidèles. Aussi, comme Dioclétien avait imposé, à l'empire tout entier, une nouvelle division qui portait le nombre des provinces de quarante-deux à cent une, l'Église d'Orient modifia pareillement ses cadres et se conforma entièrement à la nouvelle répartition administrative et politique, ainsi que le montrent les actes du concile de Nicée. L'avènement de Constantin, l'édit de Milan, qui créait des relations plus intimes entre l'Église et l'État, devaient encore fortifier la tendance des Orientaux à assimiler plus complètement l'organisation politique et l'organisation ecclésiastique. Le concile de Nicée fut le triomphe de cette tendance. Conservateur avant tout, il sanctionna et consacra légalement l'organisation métropolitaine, toile que le temps et les circonstances l'avaient façonnée (canon 4). Il le fit en des termes qui supposent une étroite concordance entre la province civile et la province ecclésiastique. Cette décision ne fut pas acceptée de fait par toute l'Église; elle n'eut aucune influence sur l'évolution de l'organisme épiscopal en Europe et en Afrique. L'Orient seul réalisa le principe énoncé par le concile.
Les évêques des grands sièges, en particulier ceux de Rome, d'Alexandrie et d'Antioche, possédaient des droits bien plus étendus sur les Églises des régions voisines que ceux des métropoles sur leur pro vince. Us pouvaient convoquer le synode, y déposer
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et y ordonner des évêques; en outre, ils avaient le pouvoir d'excommunication et d'ordination avec sanction juridique. De tels pouvoirs devinrent le point de mire visé par les simples métropolitains, que le concile de Nicée n'avait pas trop avantageusement traités; à force d'obstination, les métropolitains finirent, vers la fin du iv« siècle, par jouir dans leurs provinces respectives d'une juridiction analogue à celle des évêques des grands sièges sur les provinces avoisinantes. C'est ainsi que l'archiépiscopat devint, comme deux siècles auparavant l'épiscopat, une institution monarcliique dans l'Église.
IX. Patriarcat. — La vie synodale, toujours intense en Orient, présente vers le milieu du m» siècle un phénomène remarquable. Des centres apparaissent autour desquels se groupent les évêques de plusieurs provinces : Antioche, où se réunissent à de nombreuses reprises les évêques de l'Orient; Alexandrie, dont l'évêque Denis est consulté par les prélats de toutes les parties de l'Égjpte; Éphèse. Si le fait est patent, ses causes demeurent obscures. On peut, à Antioche, invoquer la situation politique de la ville et l'exceptionnelle dignité de la fondation d'une Église par saint Paul et qui reçut saint Pierre; pour Éphèse, ce sera le souvenir de l'apotre Jean et la situation faite au siège par l'aiîaire de la controverse pascale au temps de Polycrate; pour Alexandrie, son importance civile et commerciale avait fait d'elle le centre du judaïsme de la dispersion, la capitale de l'Égj'pte et la deuxième ville du monde. On constate, dans l'Église d'Alexandrie, l'exercice d'un droit juridique véritable sur tout le pays au moment du schisme de Mélèce; au concile d'Alexandrie, tenu en 306, elle réclame le droit de convoquer en concile les évêques de toutes les provinces d'Ègjpte, de leur imposer des règlements disciplinaires et de confirmer les élections de nouveaux pasteurs. Il semble singulier, à première vue, que pareille prétention se trouve réalisée pour la première fois à Alexandrie, rattachée cependant au diocèse d'Orient et soumise à Antioche. C'est que l'origine en remonte plus haut que la réforme provinciale de Dioclétien. Octave s'était réservé personnellement l'Egypte et lui avait donné une organisation spéciale qui en faisait un État dans l'empire.
Le concile de Nicée fut amené par le schisme de Mélèce à sanctionner le nouvel organisme. Par son canon 6« il assura le maintien des àpxaïa eOï) et garantit leurs droits à Alexandrie, à Antioche et aux Églises des autres éparchies. Mais quels droits accordet-il à Alexandrie et à Antioche? Quelles Églises met-il sur le même pied?
Ces droits consistent en un pouvoir essentiellement différent du pouvoir des métropolitains, supérieur à ceux-ci et donnant droit à une véritable juridiction sur eux. Quant aux Églises mises sur le même pied qu' Antioche et Alexandrie, ce sont — si l'on compare le canon 6« de Nicée avec le canon 2« de Constantinople — Éphèse, Césarée de Cappadoce et Héraclée de Thrace. Tout le monde savait quelles Églises le concile avait en vue; ce n'est que par égard pour leur importance et leur haute dignité qu'il a nommé expressément celles d'Alexandrie et d'Antioche; les trois autres avaient des droits trop récents pour prétendre leur être égalées complètement. Quant au canon 7" de Nicée, il accorde le titre de sur-métropolitain à l'évêque de Jérusalem, lequel prendra place ainsi tout de suite après son primat, l'évêque d'Antioche, tout en gardant les relations de dépendance juridique qui le lient à son métropolitain, l'évêque de Césarée.
Ce qui valut aux évêques d'Éphèse, de Césarée et d'IIéraclée l'honneur d'être adjoints et presque assimilés à leurs collègues d'Alexandrie et d'Antioche,
c'est la réorganisation provinciale de 297. Les limites des diocèses civils et celles des ressorts juridiques des nouveaux patriarcats coïncident exactement. Du reste, on peut établir qu'à la fin du me siècle, ils étaient encore simples métropolitains; un seul fait a pu les élever aussi rapidement, en moins de vingt années, au-dessus de leurs collègues; c'est l'acte de Dioclétien de 297, qui avait créé, dans l'empire, des • diocèses » comprenant plusieurs provinces. Le concile de Nicée sanctionnait ainsi l'adaptation de l'Église sur le graphique administratif de l'État. Cette mesure, d'une opportunité contestable, rendit impossible pour l'Église d'Orient une organisation indépendante et personnelle : il l'engagea et la lia pour l'avenir. En effet, le concile de Constantinople, de 381, ne fit que suivre la voie tracée à Nicée. L'occasion de la convocation de ce concile fut l'intrusion de l'évêque d'Alexandrie dans l'Église de Constantinople, à laquelle il voulait imposer pour évêque Maxime le Cynique, alors que Grégoire de Nazianze avait été reconnu par lui-même en qualité de pasteur légitime. Cet événement provoqua l'indignation de l'Église orientale tout entière, et on peut dire que l'animosité contre Alexandrie dicta les principales dispositions canoniques du concile. C'est bien contre elle qu'est dirigé le canon 2", qui interdit l'intrusion dans un diocèse étranger; par sa facture et les expressions employées, il a cependant une portée universelle : il reconnaît l'existence de cinq diocèses ecclésiastiques formant autant d'unités dans l'Église universelle et correspondant parfaitement aux diocèses civilsr
Le canon 3« du même concile marque un nouveau pas décisif de l'Église orientale dans l'adaptation à l'empire. Il règle la situation de l'évêque de la ville impériale, soumis juridiquement jusque-là au surmétropolitain d'Héraclée. Alexandrie, par sa culture et son renom scientifique, était depuis longtemps le foyer intellectuel et le centre directeur de l'Église des pays orientaux. Les victoires d'Athanase sur l'arianisme et sur la puissance impériale lui avaient assuré l'hégémonie de l'Orient, malgré les premières tentatives de sa rivale naissante, Byzance. Après une courte défaillance qui suivit la mort du grand évêque, elle avait retrouvé sa puissance en 380, quand elle voulut se l'assurer, en mettant à Constantinople, auprès de l'empereur, un évêque entièrement dévoué à sa cause. Ce fut sa perte; le canon 2« du concile avait consacré sa défaite; le 3» consacra le triomphe définitif de sa rivale : « L'évêque de Constantinople a droit à la préséance d'honneur immédiatement après l'évêque de Rome, parce que Constantinople est la nouvelle Rome. » L'évêque de la ville impériale, débarrassé de toute dépendance juridique vis-à-vis d'Héraclée, est élevé au rang de sur-métropolitain, mais sans obtenir aucun ressort juridiquement soumis à sa puissance; il a simplement la première place parmi tous les sur-métropolitains d'Orient et vient immédiatement après l'évêque de Rome dans l'ordre d'honneur et de dignité.
Après la ville impériale, viennent Alexandrie et Antioche, qui peuvent être considérées comme patriarcats de première classe; les trois autres, qui sont de deuxième classe, et se rangent dans l'ordre suivant : Éphèse, Césarée, Héraclée. C'est l'ordre suivi par le concile même et par d'autres actes; c'est l'ordre exigé par le principe supposé dans le canon 3', suivant lequel l'importance et le rang d'une Église se déterminent d'après l'importance et le rang de la cité. Telle est la théorie légitime pour l'Orient, tandis qu'une autre tout opposée a prévalu en Occident. Les papes furent mal avisés lorsqu'ils invoquèrent le principe de l'origine et de la succession apos-
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EPISEMON
tolique pour déterminer et justifier la préséance et la dignité des Églises d'Alexandrie et d'Antioche; ils méconnaissaient en cela le principe qui avait prévalu en Orient. Le concile de 381 s'égarait lui aussi quand il réclamait pour Rome le premier rang à raison desa situât ion poli tique; cette situation se trouvait supplantée par le transfert de l'empire à Constantinople.
Le résultat principal du concile de 381 fut de mettre la nouvelle Rome, Byzance, à la tête de l'Orient chrétien. Elle en profitera pour étendre son influence et sa juridiction aux diocèses d'Asie, du Font et de Thrace, qui lui seront soumis effectivement par le concile de Cfialcédoine en 451.
L'ambition des empereurs aide celle de l'épiscopat; la fortune la favorise; aussi, dès le commencement du vi» siècle, Byzance va ouvrir les hostilités contre Rome, pour arriver à exalter un évêque d'Orient qui soit le vrai rival du pape d'Occident. L'épiscopat n'a cessé de grandir et de revendiquer une juridiction de plus en plus vaste. La lutte entre les patriarcats finit par se résumer en un duel entre Constantinople et Alexandrie; cette dernière vaincue, en un autre duel entre Constantinople et Rome. L'antique Rome n'obtiendra pas la victoire, c'est-à-dire la domination universelle sur l'Église d'Orient. Mais ce dernier échec laisse en présence deux pouvoirs formidables si on les compare à ce qu'était, à ses débuts, l'épiscopat.
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ÉPISËMON BAU. Parmi les chiffres les plus couramment employés dans les inscriptions latines, il faut noter rÈTrîovjjiov (3aû, ancienne lettre grecque, représentant le nombre six ^ (voir Dictionn., t. ui, col. 1338, au mot Chiffre). Divers éléments de concordance, parmi lesquels figurent les marbres à date consulaire, ne laissent aucun doute sur la valeur numérale de ce sigle. Il n'est pas toutefois sans intérêt de noter qu'à leur défaut, l'inscription suivante, dans laquelle il paraît sous l'une de ses formes, en fournirait la preuve - :
ELIAEBENTIAFACET-SIPTIIVIIG FAVSTINO • COI VGI MEO-QVI FE CIT-MECV-MIESES <;IIIIN ILLVS-ME- SES NOBE-IRINTA-DIEBVS SANVS-AV 5 lANORV • XXX<;i ■ MISORV NOBE- DVL Cl S AN I MA- FAVSTI NE CONIVGALIS QVALIS NE INBENTVR • FAMA ■ ISQVE CLODIAEVICTORINAE-EVPLE CLGDIVS-AMARANTHVSCONIVCI 10 CARI SSI MAE • FECIT- QVE- VI X I T. ANNISMECVMXXIMIIIIBENE.
Dl ■ I DFANMERENTIXLIDXIIM.
e profane trasporlate ad uso, e ad ornamento dcîte Chiese, Roma. 1744, p. 4fi4; E. Le Blant, Patéogr. des inseripl. lai. du l/I' s. à la fin du Tir, Paris, 1898, p. 6.'), note 1.
EPISEMON BAL
ligii. 3-4 :... qui fecit mecam menses novem (6 + 3); in illis menslibu]s novem triginta dicbus sanus...
On rencontre l'épisemon dès leiv« siècle en Afrique S plus fréquemment dès la fin du v^ siècle et le début du suivant ». Une seule fois, à notre connaissance, on rencontre l'épisemon comme signe de ponctuation. C'est sur une inscription romaine trouvée en 1854 au cimetière de Prétextât; elle est datée du xi des kalendes d'octobre de l'an 399 ' :
FL S MALLIO THEODOROVC CONSVLE DE POSITVS AS TERI VS XI KALENDAS OCTOBRIS DIE WIERCURIS
Sur des monnaies mérovingiennes on rencontre rè7if.<T-r,[j.ov Paù, dont la valeur ne semble pas constante. D'abord employé comme caractère épigraphique, il ne se rencontre que sur des inscriptions funéraires, mais l'usage existait depuis longtemps d'y recourir en Grèce et à -Rome * et son emploi devint général en Gaule au sif siècle et au vnP dans les manuscrits et dans les diplômes ', son type traditionnel <; et sa valeur n'avaient pas changé. Sur une collection canonique on lit : Hormisda sedit annos mil ab apostoleca sede Pétri apostoli usque ordenaiione si silvestri anni CCLSI (= 257)'. Dans le calendrier de Corbie du \tii« siècle, la fête de Noël, au vm= des kalendes de janvier, est annoncée <;|| KL lAN : dans le martjTologe à la suite du sacramentaire de Gellone, le septième jour des kalendes est marqué SI KL '. Une charte de Chrotildis, pro fundatione Brocariensis monaslerii. anno 670, die 10 martii, est datée : dalum Morlacas vico publiée qucd fecit minsis mircius, dics dieci, anno x<; regni domini nostri Clilotachariœ '. Un diplôme de Tliierrj' III, du 30 octobre 690. porte : dat. sub die tercio kalendas novembris annum XS rigni nostri ' ; sur un placitum de Childebert III, quo monasterium Lemausum monasterio S. Vincenlii (depuis Saint-Germain-des-Prés) adjudical anno 703, die 25 februarii, on lit : datum qaod ftcit mensis februarius dies xxv anno S II regni nostri "; sur un diplôme de Childéric III, du 20 juin 751 : dalum qucd fecit mensis funius dies viginii, annum nono <;||| Childerico rege ".
Cependant la forme S tend à s'altérer en S sur les monnaies. La numismatique mérovingienne n'étant qu'une simple contrefaçon du monnayage impérial ", il serait légitime de rechercher l'épisemon sur les monnaies byzantines, mais on ne reproduisait que des types à'aurei byzantins sur lesquels l'épisi'mon S n'a jamais figuré. La valeur ne fut altérée qu'au xiv« ou xv« siècle où, par une méprise singulière, on se ser\'it du <; pour faire un 5 '^
A une époque tardive, en plein moyen âge, l'épisemon n'était plus compris et ne servait qu'à induire en erreur certains copistes. Des cartulaires du xra" et du xiv= siècle " ont seuls conservé un acte de Charles- Martel, maire du palais, relatif à un procès jugé par sa cour et qui provenait des archives des célèbres mo-
• Corpus inscripl. lai., t. viii, n. !IG93. addit. an. 357.
— ' A. Audollent, Mission épigraphique en Algérie, dans Mélanges d'archéologie et d'IiisL, 1890, t. x, p. 402-403. . — ' DcRossi, Inscript, rhrisl. urb. Iinmœ,t.i,p. 2305, n.4<5.
— ' /.' l^-'Tr/j'jv '/ïv. Ijyllre de M. /■'. Calmelles à M. l'onlon d'AmécourI, dans Annuaire de la Société française de numismatique et d'archéologie, 1867, t. n, p. 27H-289. — ' Tassin et Toustain, Noitucau traité de diplomatique, t. m, p. 513; N. de Wailly, t:iémenLs de paléographie, in-4°, Paris, 1838; t. I, p. 705. — * Ibid., t. III, p. 31)3. — " Ibid.. t. m. p. 513, 514, 515. — • Mabillon. De re diplomalira, 1. V, p. : 78. pi. XIX ; Supplém., p. 95.. n. ix ; S'ouncau traité de diplomatique, t. m, p. 515; I-otronne, Diplôme.t, 1848, p. 23. — • .Vlabillon, op. cit., I. V, pi. xix, p. 379 ; Nouv. traité de diplom. ,1.111, p. ,015. — ".Mabillon, op. cil., Siipp/i^m., p. 95,
nastères de Stavelot et de Malmédy '». On y peut lire cette date : Data quod fecit mense decembri die n non. régnante Chilprico rege. Comme le mois de décembre ne compte que quatre jours de nones, la date die n nonas est erronée et Bréquigny " a corrigé iv, ce que Pardessus " et K. Pertz ont admis. A cela, Miihlbacher a objecté que la formule : Datum quod ficit mensis... est toujours suivie de l'indication d'un quantième compté selon la méthode moderne, et non d'après le calendrier romain ". Ce n'est donc pas seulement le chiffre ^^ qui est fautif, mais encore le mot nonas. De plus, ajoute J. Havet, l'indication de l'année du règne manque. Il faut trouver une correction qui la fasse reparaître, et qui, en même temps, supprime nonas ou plutôt non ".
C'est d'abord la date du règne qu'il faut rechercher. Chilpéric II monta sur le trône en 715 et, jusqu'à la fin de 719, Charles-Martel refusa de le reconnaître; par conséquent, il n'aurait pas alors daté un acte par les années de ce règne. Mais en 720, Chilpéric II tomba entre les mains de son maire du palais et mourut peu après, au cours de la sixième année de son règne, probablement au printemps ou dans l'été de 721 **. L'acte dont il s'agit, étant daté du mois de décembre, ne peut donc être rapporté qu'au mois de décembre 720, qui était la sixième année du règne de Chilpéric II.
Or, il se trouve que, dans les deux cartulaires où cet acte est transcrit ", le mot régnante est précédé d'un signe conventionnel qui figure à peu près la lettre phi inclinée : fà. C'est donc que les scribes du xm= et du xiv* siècle se sont trouvés en présence d'un caractère étranger à l'alphabet en usage de leur temps et que, sans doute, ils ne pouvaient comprendre. Or, on trouve dans les chartes mérovingiennes un signe — un seul — qui a cessé d'être connu après cette période et c'est précisément l'épisemon «^ employé dans la date des actes pour représenter le nombre six; et c'est ce nombre qui devait figurer à côté du nom de Chilpéric II dans la date de la pièce. C'est cet épisémon que, tant bien que mal, les copistes ont figuré.
Ce sigle incompris est précédé du mot non.; or le mot non, est une autre erreur pour le mot annum. Dans le grand recueil de Letronne, aux planches x\T, xx\T, xxxn, xxxm, xxx\ii-XL et xl, on lit ce mot annum abrégé de la façon suivante :
ce qui peut faire croire qu'il ne se trouve que deux n n parce que l'a suscrit est presque inaperçu. Un scribe habitué à compter selon le calendrier romain a dû lire nn comme l'abréviation de nonas. Dans la date du jour, deux mots avant celle de l'année, le nombre six est écrit ^^ et il n'est pas fait usage de l'épisemon. Il n'est pas impossible, au dire de J. Havet, que cette contradiction se soit présentée dans l'original même.
n. fK. — " N. de Wailly, op. cit., t. n, p. 264, pi. xi. fac.-sim. 4. — " Ch. Robert, Considérations sur la monnaie à l'époque romaine et description de quelques triens mérovingiens, p. 8. — " Souveau traité de diplomatique, t. m, p. 449, pi. 60. — " K. l'crtz, Diplomata. p. 97-98, n. 10. — '* J. llavel. Questions mérouingiennes. \'J. J^a donation d' titrepagny il" octobre 629), in-8», Paris, 1898, p. 11. — " Bréquigny, Diplomata, charta; cpislolœ, 1791, p. 420, n. 301, note 2. — " Pardessus, Diplomata, charta\ 1843, t. H. p. 316, n. 509, note 1. — " MOIiIbnchrr. Die Regesten des Kaiserreichs unter dcn Karolingern, p. 12, n. 32. — " J. Ilavet, op. cit., p. 11. — " J. liavcl. Questions mérouingiennes. V. Les origines de .Saint-Denis, p. 58, note 1. — " K. Pertz. Diplomata, p. 98, n. 10, note 3.
ÉPISÉMON BAU — EPITAPIIE
Si Ion répugne à l'admettre, ajoute-t-il, l'hypothèse la plus simple est que l'original portait dies sex en toutes lettres, et que la traduction de ce nombre en chiffres est ici du fait du copiste. Il est possible aussi que VI soit une erreur de transcription pour ni.
On peut donc avoir un doute sur le chiffre du jour, mais on n'en saurait conserver sur celui de l'année, et il faut rétablir ainsi la formule : Datlum] quod licit mense decembri die [sex? annum q] régnante Chilprico rege, ce qu'il faut interpréter par le 6 (?) décembre 720.
H. Leci.ercq.
ÉPITAPHE. — I. Epilaphium. II. Elogium.
Le mot epilaphium se rencontre rarement dans l'épigraphie chrétienne et il a, dans la langue des premiers siècles de notre ère, tantôt le sens bien connu d'annonce funéraire mentionnant l'état civil avec une rapide énumération des principaux faits de la vie du défunt, tantôt le sens d'éloge funèbre, en sorte qu'il faudrait se garder de tenir pour des épitaphes toutes les pièces en tête desquelles on lit ce mot. Nous dirons ici quelques mots et donnerons des exemples des epitaphia et des elogia.
I. ÉPiTAPBiVM. — Ce mot placé en vedette d'une inscription se lit sur deux monuments d'origine gauloise. L'un, daté de l'année 442, se trouvait à Rome in tabula marmorea, quse arcam sepulcralem tegebal, inventa ad S. Conslanliam via Nomentana, anno 1603. Le marbre original est aujourd'hui perdu :
[mani fratres Epilafmm Remo et Arcontiœ qui, natione Galla, ger- Adiilli una die mortui et pariler lumulali sunt. H:rc tenet urna duos sexu sed dispare fratres
Quos uno Lachesis mersit acerba die Ora puer dubiœ signons lanugine vestis
Vix hiemes licuil cui geminasse novem A'cf Ihalamis longinqua soror Irieleride quinla
Tœnareas crudo funere vidil aquas ]Ilc Rémi Latio flctum de sanguine nomen
Sed Gallos claro germine Iraxil avos AsI hœc graiugenam resonans Arcontia linguam
Nomina virgineo non tulit apta choro Depositi nonis novemb. consul. Dioscori v. c.
Bibl. — Bibliothèque nationale, Suppl. lat. n. l^ilS, p. 18; fonds Dupuy, n. 461, p. 42; Bosio, Roma sotterranea, Romœ, 1632, p. 438; Aringhi, Roma subterranea, in-fol., Lutetiae Parisiorum, 1659, t. n, p. 176; Reinesius, Syntagma inscriptionum antiquarum, in-fol. Lipsiae, 1682; cl. xx, n. 380; R. Fabretti, Inscriptionum antiquarum... explicatio, in-fol., Romse, 1702; p. 112, n. 277; Relandus, 'Fas/i consulares. in-8"', Trajecti Batavoruin, 1715, p. 616; Giorgi, Ad Baronii Annales, ann. 442, in-fol., Romœ, 1738, t. vu, p. 551 : J. Sirmond, Opéra, in-fol., Parisiis, 1696, 1. 1, col. 1878; Muratori, Novus thésaurus veterum inscriptionum, in-fol., Mediolani, 1739, p. ccccvi, n. 2; P. Labbe, Thésaurus epitapliiorum veterum ac recentium selectorum, in-S", Parisiis, 1666, t. i, p. 66; Burmann, Anthologia veterum latinorum epigrammatum et poematum, in-4<', Amstœlodami, 1759, t. n, p. 79; Clinton, Fasti romani, in-4°, Oxonii, 1845-1850, t. n, p. 202; De Rossi, Inscript, christ, urbis Roma:, in-fol., Roma;, 1857-1861, t. I, p. 310, n. 710: M. Armellini, // cimitero di S. Agnese, in-S», Roma;, 1880, p. 391, n. 38; Dictionn., t. i, col. 945.
Burmann et Sirmond admirent la correction de ce petit poème. Sirmond trouve le nom d' Arcontia peu convenable pour une femme; Fabretti s'étonne de trouver dans une pièce de facture chrétienne des réminiscences païennes en si grand nombre et Rossi observe que Sidoine, Ennodius et leurs rivaux ne se faisaient pas scrupule de ces emprunts. Le frère et
la soeur, d'origine gauloise, moururent le même jour et furent enterrés dans le même tombeau. L'épitaphe a dû être composée par un de leurs compatriotes car l'emploi de / pour ph dans le premier mot est une graphie gauloise, que nous allons retrouver sur le monument suivant conservé au musée de Lyon et daté du 25 mars 601 :
+ EPYTAFIVM HVNC Q HINTVIS LECTOR BONE RECORDATIONIS ACAPI NEGVCI- ATORIS MEMBRA QVIESCVNTNAM FVIT ISTE STACiO MISERIS ET PORTVS EGINIS ■ OMNEBS APTS FVIT PRAECIPVAE LOCA SCORVM ADSE
DVEET ELEMOSINAM ET ORACIONEM
STVDVIT • VIXIT IN PACE ANNIS LXXXVOB