OU
FUSTEL DE COULANGES
des reserves nécessaires sur ce travail où il est permis de constater encore une insuffisance de critique dans l'emploi des sources et la tendance à simplifier arbitrairement les problèmes historiques l. Avec l'année scolaire 1858-1S59, M. Fustel entra au lycée Saint- Louis, qu'il quitta en juillet 1800 pour aller occuper la chaire d'histoire à l'université de Strasbourg (octobre 1860).
II. Professorat. ■ — Posté à l'extrême frontière, M. Fustel pouvait observer les premiers symptômes d'une étrange maladie qui, venant d'Allemagne, travaillait à s'infiltrer en France : la philologie. « On entend par philologie, avait écrit Rollin, une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d'antiquités, d'histoire, de philosophie et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence.» Tant de choses dans un seul motl eût dit M. Jourdain. Dans cet amalgame, on rencontrait d'aventure, des brindilles d'histoire; mais ni l'art ni la science de l'Histoire, telle que l'esprit français, clair et précis tout ensemble, synthétique et minutieux à la fois, l'avaient conçue et appliquée. Besogne utile mais infime, destinée à des manœuvres, la philologie n'en prétendait pas moins se substituer à la science des maîtres; elle confondait les matériaux avec l'édifice, et prenait l'échafaudage pour la façade. Peseurs de variantes et prosecteurs de radicaux s'érigeaient en rénovateurs de la science historique, prônant leur recette, dédaignant toute autre méthode que la leur. Leur intransigeance convainquit les uns, inquiéta les autres; on se soumit à la discipline nouvelle; M. Fustel lui tint tête et cribla de sarcasmes ce qui lui apparaissait moins comme une discipline que comme une superstition. « A en croire certains esprits, disait-il, il faut borner le travail à un point particulier, à une ville, à un événement, à un personnage, tout au plus, à une génération d'hommes. J'appellerai cette méthode le spécialisme. Elle a ses mérites et son utilité, elle peut réunir sur chaque point des renseignements nombreux et sûrs. Mais est-ce bien là le tout de la science? Supposez cent spécialistes se partageant par lots le passe de la France; croyez-vous qu'à la fin ils auront fait l'histoire de France? J'en doute beaucojp. H leur manquera au moins le lien des faits; or ce lien est aussi une vérité historique. Je ne sais même pas si chacun d'eux aura bien rempli sa partie, car je ne suis pas bien sûr que l'on puisse connaître exactement une génération d'hommes si l'on ne connaît pas celle qui précède, ni même une institution, si l'on n'a pas étudie l'institution dont elle dérive *. •
Ces réflexions ne s'adressaient alors qu'à une douzaine d'auditeurs: mais leur nombre s'accrût bientôt. La parole de M. Fustel ne sacrifiait rien de l'austérité scientifique, mais sa vigueur d'exposition, sa lucidité, faisaient valoir l'étendue de ses recherches et la solidité de ses connaissances. Le détail curieux, l'anecdote imprévue, le menu fait n'étaient pas systématiquement exclus, mais ils n'étaient pas introduits à titre de délassements: lorsque M. Fustel les accueillait c'était à titre d'éléments historiques concourant pour leur part à l'exposition des idées générales, à l'expression d'un état social, à la révélation d'un caractère individuel. Cette sobriété et cette maturité dans le jugement et le langage plurent tout de suite et, en peu de temps le proftsseur d'histoire s'assura un auditoire heLdomadaire de trois cents personnes, jeunes gens, hommes faits et vieillards. En même temps il essayait d'un groupement plus intime et d'une formation plus technique pour les jeunes gens qu'on lui confiait. Avec
' P. Guirpud, Fustel de Cnulanges, in-12, Paris,1896, p. 13.
— • Note inédite, dans P. Guiraud, op. cit., p. 18, note 1.
— • M, Fustel de Coulanges à M. G. Perrol, Strasbourg,
eux, il commentait un document tel que la Germanie de* Tacite, le De republica de Cicéron, l'Histoire des Golhs de Jornandès. Le texte une fois établi de façon correcte, les quelques variantes dignes d'attention réservées, on étudiait la valeur, la signification, la portée du document au point de vue de l'histoire politique, des institutions sociales, de l'organisation judiciaire, du progrès delà civilisation. Mais déjà un cours de cette nature devenait une singularité, un îlot historique que menaçait de submerger le flot montant sans cesse de la philologie. M. Fustel à Strasbourg, comme M. Quicherat à Paris, observaient sans émotion cette crise malsaine qui menaçait l'esprit et le goût français de la contamination germanique; ils savaient que, l'engouement passé, cet esprit, avide de clarté et d'élégance, reprendrait ses droits et ils continuaient leur enseignement lucide. Autour d'eux on ne faisait pas le vide, mais les philologues dressaient une muraille de gros livres et de minces brochures d'où l'histoire était absente, il n'y était plus question que de textes ; les plus rébarbatifs, les moins intelligibles, y occupaient la place d'honneur et l'Allemagne, comme toujours, menait le branle. Sous le spécieux prétexte de colliger tout ce qui avait servi à établir la leçon du texte et devait justifier le choix de l'éditeur, chaque mot, et dans ce mot chaque lettre déclanchait un éboulement de sigles latines, grecques, hébraïques, majuscules, minuscules, chilfres grands ou moyens ou petits, crochets, étoiles, obèles, astéristiques, croisillons, et le reste, tellement qu'il était possible dés lors d'entrevoir le jour où, le texte disparaissant, il ne resterait que les variantes. Ces besognes chétives, adaptées à des tempéraments laborieux et à des intelligences mécaniques, trouvaient d'autant plus de partisans et de preneurs que le nombre de ceux capables d'éditer un texte dépassera toujours le nombre de ceux capables de le comprendre, de le situer dans l'histoire et d'en tirer parti pour la connaissance des idées et des faits. De sa chaire de Strasbourg où il vivait, dira-t-il, dans une atmosphère d'enthousiasme naïf qui l'agaçait 3, M. Fustel souhaitait passer dans une chaire parisienne; car si « la province a du bon, encore n'en faut-il pas abuser. Personne avec qui causer. On échange des nouvelles, mais des idées jamais. Pas d'amis, j'entends pas de compagnons d'étude et de pensée. Pour le travail je suis comme seul au monde, toujours avec moimême, ne recevant des autres aucune impulsion, aucune chaleur. Quand les forces seront épuisées, quand j'aurai attrapé le fond du sac, que deviendraije 4? » Quatre mois après avoir écrit ces lignes, il recevait sa nomination à Paris (28 février 1870).
III. La Cité antique. — Pendant ces années de labeur solitaire, M. Fustel avait publié un livre. Reprenant et développant sa thèse latine, il consacra son cours, du mois de novembre 1862 au mois de juillet 1863 à l'étude de ce qu'il nommait « notre antiquité grecque et italienne » prévoyant dès lors que le cours pourrait • se transformer en un livre 6. » Au mois de février 1804, le livre était prêt pour l'impression et devait s'appeler La Cité antique. Cependant le livre ne trouva pas un éditeur et M. Fustel dut l'-imprimer à ses frais; il dut se borner à un tirage de 660 exemplaires. Depuis ce temps, la Cité antique, a dépassé la vingtième édition. L'accueil de ce qu'on nomme « la critique » fut peu bienveillant . Sainte-Beuve eut un mot poli, escorte de réserves; faine se montra moins circonspect; M. Villemain loua le « publiciste chez qui l'émotion produisait parfois l'éloquence » et les Jésuites pensèrent découvrir un futur apologiste de la religion chrétienne.
mars, 1870. ■ — * M. Fustel de Coulanges à M. G. Perrol, Strasbourg, 17 octobre, 1869. — * M. Fustel de Coulanges u M. G. Verrai, Strasbourg, 13 juillet, 1862.