I I -TEL DK COI LANGES
La Cité antique ne se rattache à nos études que par son dernier chapitre : Que le christianisme chang conditions du gouvernement: mais le livre tout entier ne leur est pas étranger, ayant pour objet de mettre en évidence le rapport droit qui, chez les anciens, existait entre les institutions et les croyances. Ce rapport existe de même chez les peuples qui ont reçu l'Évangile et conformé leurs institutions a la i ouvelle, car
heureusement, écrivait M. l'Ustcl. le passé oe meurt
jamais complètement pour l'homme. L'homme peut
Lieu l'oublier, mais il le garde toujours en lui. Car. tel
qu'il est lui-même a chaque époque, il est le i Lui)
,t le résumé de tontes les époques antérieures, s'il descend en son âme. il peut j rel
ces différentes époques tl'apres ce que chacune d'elles
a laisse en lui . La rupture qu<- le christianisme apporte et qui semble creuser un abîme entre h- passe et l'avenir laisse subsister entre ces deux rives une communication fondée sur une croyance commune. Ainsi que les chrétiens, les populations païennes envisageaient la mort non comme une dissolution de l'être, niais comme un simple Changement de vie . le culte des morts tenait dans leur préoccupation une placi
au ne i celle qu'il conserva dans le christia-
nisme; certains rites, tels que le repas funèbre se conservèrent sous le nom d'agape. .Mais l'étude de celte survivance et des transformations qu'elle eut à subir ne faisait pas l'objet de la Cité antique. Apres y avoir montre comment cette religion domestique a « constitue la famille grecque et romaine, établi le mariage et l'autorité paternelle, lixe les rangs de la parenté, consacre le droit de propriété et le droit d'héritage.» les anciens créaient une seconde religion, qui se juxtaposa a la | pprimer, niais sans se confondre avec elle. Itt c'était ici la différence essentielle avec le christianisme où la religion domestique ne fut jamais l'initiatrice de la croyance théologique, pas même sa conservatrice officielle, en sorte qu'il ne fut ni étouffé ni déformé par elle: il n'y eut ni supi i position, ni rivalité, mais soumission et déférence de la piété qui implore a l'égard de la Divinité qui pense ou. qui châtie, l.a cite antique modelée sur la
famille en garda l'empreinte et lui fui redevable de sa force et de sa faiblesse. Comme le foyer domestique
elle fut une chose fermée, ou l'accès de l'ctran
repute intrusion et péril, conception étriquée el mesquine qui devait aboutir en religion au formalisme rituel, en politique à l'ostracisme légal.
Il arriva au monde antique que cette association
succomba tout entière; le jour ou la religion eut perdu
son prestige, son empire se trouva trop ébranlé pour
i l'État et l'État eut assez, a faire pour durer
moyens sans compromettre ses res-
SOUTI le la » ligion. Moins les hommes
lenl aux récits dont leurs pères ne doul
|ias, moins ils étaient disposés a faire crédit a l'institution religieuse et a ses représentants, plus ils se montraient Impatients d'en réduire l'influence. A l'oligarchie sacerdotale, succéda la démocratie muni
Cipale, mais ce ne fut qu'une étape. I lus l'instant qu'on louchait aux divinités du paganisme, leur inconsistance happait tous les esprits raisonneurs, le l'an
ibla encombré <!<■ divinités superflues qu'on
tla et la fusion des Or. mil . . lo. -aies achemina
la fusion des cites. L'esprit municipal perdll sa raison d'être en perdant ses incarnations ima
clusivisme intransigeant succéda le cosmopolitisme rêveur, l.a cité parut étroite, mais la patrie sembla irréelle et on aspira vers une formule plus
COmprébensive sans savoir laquelle choisir. A ce point ,
tés grecques n'offraient plus a qui voudrait le: soumettre que la peine de les conquérir. Home se trouva en position et en m. ur« o. tentei cette con
DU i. !•' un il. i.mti' i.
quête, et avec son ordinaire décision, tenta et réussit. A part quelques épisodes obsldionaux, ce fut moins une conquête qu'une rafle; l'hellénisme était mûr pour la soumission. Quand Home eut absorbé toutes les cités helléniques, la cite romaine se transforma en un empire unique et immense: ce jour-là, la cite antique avait d'exister.
Telle était la nature du régime municipal chez les anciens qu'il lui fallait une indépendance complète ou il cessait d'exister. La liberté municipale et l'empire de Rome étaient inconciliables. Les villes conservaient des magistral Uc noms et de
titres ne répondant plus à rien de réel, el dont l'an< autorité avait fait place à des droits illusoires, tels que la surveillance de la vi mar-
chés. A leur place Rome se gardait d'instituer aucune magistrature afin que toutes les affaires politiques et contentieuses vinssent aboutir au Sénat. Afin de plus sûrement ruiner la cite, Rome ne substituait rien du tout au régime qu'elle détruisait. Aux peuples à qui elle enlevait leurs institutions, elle ne donnait ] siennes en échange. La situation légale dis habitants de l'Empire apparaît clairement dans les écrits des jurisconsultes romains. ( lu y voit que les peuples sont considérés comme n'ayant plus leurs lois propres et n'ayant pas encore les lois romaines. Pour eux le droit n'existe donc en aucune façon. A mesure que les peuples entraient dans l'Empire de Rome, ils perdaient leur religion municipale, leur gouvernement, leur droit prive. Il y eut ainsi, surtout sous le régime républicain et sénatorial, un pouvoir unique, absorbant qui attirait tout à lui et ne distribuait rien a personne. Ce fut comme un temps d'arrêt entre la disso lution du régime municipal el la format ion d'une
société nouvelle. Par le droit de cité romaine. Rome ouvrit une porte à ceux qu it pas Rot
pour s'aggréger à elle et celte porte ne lut d'abord
entrebâillée que devant ce qu'il y avait de meilleur, de plus riche, île plus considéré dans le Latium. On se
pour obtenir ce titre de citoyen de Home qui valait à ses possesseurs, richesses, honneurs, sécurité.
l.a guerre sociale tut entreprise par les allies de Lomé qui ne voulaient plus être allas ei devenir Romains. Victorieuse, Rome fut pourtant contn
ce qu'on lui demandait et les Italien rut le
droit de cite. A partir de ce temps la. l'Italie entière tonna un seul État; les provinces restaient en dehors de l'unité romaine. La Grèce entra la première dans l'État romain, pour lequel elle manifestait une vive
admiration. Les hommes s'habituaient a lever les yeux au-dessus de leurs cités qui leur parurent chétives par comparai ion à i lomi la cité pai i
ne patrie, le pr\ lance de tous les peupli I fallu! de peu qu'on ne rougit de la ville ou l'on
intérêts parurent mesquins, ses honneurs dérisoires, < ni m- s'estimait rien si l'on n'était pas citoyi n
romain. Aucune' ville ne SOllicil
multitude d'individus travaillèrent individuellement a l'acquérir, par faveur, par achat ou autrement, i n moyen facile et prompt consistait a se vendre comme esclave a un citoyen romain car l'affranchissement dans les formes légales conduisait au droit de cité. Enfin, quand huit ou dix générations eurent soupiré • droit de cité romaine, <■! que tout ci- qui avait quelque valeur l'eut obtenu, m ipérial l'ae
corda a tous les hommes libres sans distinction (voir
de Cahai mi \ i. Le t itre de citoj in commença alors à tomber en désuétude, ou, s'il fut encore en
ce fui
IVe. A partir de ce temps I
ce qm [al l'Empire romain depuis
l'Espagne jusqu'à l'Eupbrate, forma véritablement
un seul peuple et Un n «les
FUSTEL DE COULANGES
cités avait disparu: celle des nations n'apparaissait encore que faiblement. Tous les habitants de cet immense empire étaient également Romains. Le Gaulois abandonna son nom de Gaulois et prit avec empressement celui de Romain; ainsi fit l'Espagnol, ainsi fit l'habitant de la Thrace ou de la Syrie. Il n'y eut plus qu'un seul nom, qu'une seule patrie, qu'un seul gouvernement, qu'un seul droit.
La victoire du christianisme marque la fin de la société antique. Avec la religion nouvelle s'achève cette transformation sociale commencée six ou sept siècles avant elle. Le christianisme renverse ce qui restait encore debout des cultes locaux, il éteint les prytanées, brise définitivement les divinités poliades. Il fait plus : il ne prend pas pour lui l'empire que ces cultes avaient exercé sur la société civile. Il professe qu'entre l'État et la Religion il n'y a rien de commun; il sépare ce que toute l'antiquité avait confondu. On peut d'ailleurs remarquer que, pendant trois siècles, la religion nouvelle vécut tout à fait en dehors de l'action de l'État; elle dut se passer de sa protection et lutter même contre lui. Ces trois siècles établirent un abîme entre le domaine du gouvernement et le domaine de la religion. Ce principe fut fécond en grands résultats. D'une part, la politique fut définitivement affranchie des règles strictes que l'ancienne religion lui avait tracées. D'autre part, si l'État fut plus maître en certaines choses, son action fut aussi plus limitée. Toute une moitié de l'homme lui échappa l.
IV. Enseignement. — M. Fustel n'était à Paris que depuis peu de mois quand la guerre de 1870 éclata. Enfermé dans Paris assiégé, il consacra son attention et sa plume à divers écrits inspirés par les événements : L'Alsace est-elle allemande ou française? (1870); Les institutions militaires de la République romaine et leurs rapports avec les institutions politiques 2; La politique d'envahissement : Louvois et M. de Bismark3; L'organisation de la justice dans l'antiquité et les temps modernes '. Ces articles ainsi que ses lettres ouvertes à M. Mommsen, et à Messieurs les ministres du culte évangélique de l'armée du roi de Prusse, mais surtout ses papiers inédits permettent de constater l'attention qu'il consacra alors aux questions contemporaines. Comme son contemporain M. Taine, M. Fustel estima que les enseignements du passé pouvaient aider une génération désorbitée à retrouver sa voie historique et à s'orienter vers un régime stable et réparateur.
Une occupation plus essentielle allait absorber ses années de maturité. A peine le calme politique rétabli, M. Fustel monta dans sa chaire de l'École normale supérieure. Son premier souci fut de stimuler parmi ses auditeurs, à peine sortis du collège, le travail de la réflexion et de la critique personnelle. ■ J'ai appliqué le doute cartésien à l'histoire » se plaisait-il à dire 5, et il formait ses élèves à l'application de cette méthode féconde. Son cours concernait principalement l'histoire grecque et romaine où il se sentait chez lui, avec des excursions vers l'Orient où il se sentait dépaysé et vers la Gaule qu'il ne devait bien connaître que par la suite. Mais déjà, pondant les cinq années qu'il passa à l'École, son travail personnel était orienté vers nos origines nationales. Ce cours était lumineux et solide, mais ni brillant ni éloquent. Un plan très sommaire et quelques textes classe s avec soin guidaient le professeur qui parlait d'abondance, sans volubilité, avec un léger effort comme celui de la poursuite soutenue île l'expression la plus conforme à la pensée. Le ton
1 La Cité antique, p. 440-464. — "Dans Revue des Deux Mondes, 15 octobre 1870. — * Ibid., 1" janvier 1871. — 4 Ibid., 15 février. 15 mars, 1" août, 1" octobre 1871. —
était grave, soutenu, presque austère, sans une seule concession au sourire; la voix grêle et suraiguè, l'attitude convaincue d'un homme qui, oubliant toute préoccupation personnelle, ne se souciait de rien au monde que de propager autour de lui les idées et les convictions qu'il tenait pour vraies et certaines.
Au mois de décembre 1875, M. Fustel quitta l'École normale pour la suppléance de la chaire d'histoire ancienne à la Sorbonne, où, le 24 décembre 1878, il était nommé professeur d'histoire du moyen âge, sur l'attestation fournie par Victor Duruy, Georges Perrot et Duvaux que le professeur éminent et déjà célèbre n'était pas « clérical » 6.
V. Histoire des institutions politiques. — Coup sur coup, en 1872, 1873, 1874, M. Fustel lança, dans la Revue des Deux Mondes, des articles remplis de faits et d'idées d'une nouveauté si imprévue et d'un ton si agressif qu'on a pu les comparer « presque à un manifeste ». Ces articles étaient intitulés : L'invasion germanique au V siècle; Les origines du régime féodal. I. La propriété foncière dans l'Empire romain et dans la Société mérovingienne. II. Le patronage et la fidélité7. Ceux que le renom du professeur de Sorbonne décida à lire ces écrits y apprirent avec stupeur que les invasions germaniques du ve siècle n'avaient exercé aucune influence directe sur la langue, la religion, les mœurs, le gouvernement et la structure de la société, que si elles avaient transformé tout cela, c'était, pour ainsi dire, à leur insu, que les habitants de la Gaule . n'avaient été ni asservis ni dépouillés, que les Barbares n'avaient rien fondé, et que leur présence avait simplement favorisé l'éclosion du règne féodal, déjà en germe avant leur arrivée. » Ce point de vue se retrouva développé, appuyé de preuves dans le premier volume publié en 1875, d'un ouvrage intitulé : Histoire des institutions politiques de l'ancienne France. Déjà un deuxième volume était annoncé, qui traiterait du « régime féodal »; un troisième serait consacré à l'étude de la royauté limitée par les États Généraux; un quatrième enfin ferait connaître l'essence de la monarchie absolue et l'auteur devait atteindre en quelques années la limite de 1789. Ce plan fut abandonné presque aussitôt devant la nécessité de défendre et d'affermir la thèse soutenue dans le premier volume.
En effet, le premier volume avait fait scandale; il avait permis de mettre en question la science de l'auteur et de jeter le doute sur sa sincérité. On ne pouvait pas, on ne voulait pas admettre, qu'il fut possible qu'un homme osât penser et parler autrement que la foule et, ce faisant, qu'il put avoir raison contre tous. Assez chatouilleux en matière de probité scientifique et assez nanti de preuves et de textes pour justifier sa thèse, M. Fustel entreprit la double tâche de justifier ses idées maîtresses et de récrire son livre en entier. Il écrivit donc une série de mémoires sur quelques problèmes les plus ardus du haut moyen âge, connue le colonat, la propriété des terres en Germanie, la marche, la justice mérovingienne, les titres romains des rois francs, la loi des Chamaves, le titre De migranti bus de la loi Salique, l'immunité, la confection des lois sous les Carolingiens, le capitulaire de Kiersy-sur-Oisc. Toutes ces dissertations ne le détournaient pas du soin de remanier complètement le volume publié et ce fut, on peut le dire un nouvel ouvrage, tant par le développement du texte que par la transformation de l'exposition. Jusque-là il s'était contente de décrire les institutions et d'interpréter les faits 'avec un bref renvoi aux sources. Il adopta une méthode nouvelle, présentant une sorte d'enquête où chaque témoin.
' Comptes rendus de l'Acad. des se. moral., t. cxxx, p. 300- 301. — c P. Guiraud, o;j. cit., p. 107. ■ — " Dans Revue des Deux Mondes, 15 mai 1872, 15 mai 1873, 1 ' août 1874.
FUSTEL DE COULANGES
iliaque texte faisait l'objet d'une discussion minutieuse. Et une première conséquence fut de limiter l'ouvrage au seuil de la période capétienne. Encore la mort trop prompte ne lui iaissa-t-elle pas le loisir de rédiger le septième et dernier volume prévu par lui pour l'achèvement de son œuvre I I l'ouvrage
peut être considéré comme achevé el toutes les conceptions historiques de M. Fustel sur les les premiers siècles de notre histoiri exposées avec une clarté et une richesse de preuves qui laissent peu à ajouter.
La conquête romaine fut un bienfait pour la Gaule divisée par les factions et désormais presque aussi impuissante à prospérer par ses seuls moyens et à repousser l'étranger. Home exerça un pouvoir tutélaire, garda sa conquête contre la discorde intérieure, lui épargna les discordes civiles, la p^ ttre les
invasions germaniques et l'initia a une civilisation supérieure. Le spectacle offert par la Gaule romaine pendant une période de trois sied. -s est un des plus instructifs que puisse offrir l'histoire. A une grande prospérité matérielle s'associait une mesure suffisante de liberté, de sorte que l'union entre vaincus et vainqueurs s'opéra si vite, si complètement et avec une si absolue bonne foi que les Gaulois, de plein gré, devinrent des gallo-romains.
Ces conditions politiques et sociales s'altérèrent au iv« siècle; alors on vit simultanément « une aristo cratie puissante se constituer, les classes moyennes tomber dans la pauvreté, et l'autorité publique s'affaiblir. Les empereurs n'étaient que des noms magnifiques dont l'impuissance avérée ne laissait plus rien à attendre à ceux qui, jadis, s'appuyaient sur la force du pouvoir impérial et comptaient avec elle. La prépondérance passa aux grands propriétaires fonciers qui n'étaient ni des sots ni des lâches, mais qui n'avaient ni l'esprit militaire lu le sens du gouvernement. Cette substitution d'une autorité vacillante survint au moment où la Gaule allait courir les plus grands dangers. Pas plus que les Gallo-Romains, les Germains n'avaient accru leurs forces, celles-ci étaient plutôt amoindries, mais surtout la Germanie, comme l'Empire subissait une transformation. Ses antiques institutions succombaient, ses goûts, ses habitudes sédentaires faisaient place à l'impatience du changement, au désir de conquêtes et de jouissances, ce qui précipita ce peuple vers les frontières.
Ces peuples sortis de Germanie entraient en Gaule par une crevasse, par une fissure de cette frontière où Rome ne croyait jamais avoir qu'à combattre d'immenses armées et se préparait en conséquence. Au lieu de cela, une poussée se faisait sur un point, une autre fois sur un autre point, la barrière cédait, le flot s'engouffrait et s'avançait plus ou moins loin, ravageant tout, s'étalant, s'arrêtant et cette stratégie déconcertait les Romains. Quelques peuplades plus tenaces s'implantèrent : les Wisigoths dans le sudouest, les BUTgOndes dans le bassin du I Francs dans le nord de la Gaule, et les Romains s'arrangèrent avec eux, au lieu de les combattre, ils les incorporèrent. Il y eut ainsi une sorte de cote mil taillée où chacun trouva ou prit son avantage : les Romains qui crurent leur prestige sain et sauf, les Gallo-Romains qui, aux prix d'hôtes Incommod crurent protégés, les Barbares qui trouvèrent une vie infiniment plus douce et plus agréable que dans leurs (orèts.
Le régime politique de la Gaule prisent a un autre Compromis inspire a isez étroitement du régime impérial. La royauté n'était pas élective mais héréditaire; sauf le cas d'usurpation, elle se transmettait connue un bien palriinuni.il, eu \ertu de l'ordre naturel de suci c*Mon. On pouvait même la léguer par testament OU
par simple déclaration de volonté. Deux conditions étaient nécessaires : l'acte de reconnaissance et d'installation, et la prestation du serment de fidélité par tous les sujets. Ce régime était une mon solue,
sans aristocratie ai démocratie influentes. Les grands n'étaient pas tels en vertu de leur naissanc vertu de leurs offices. Le roi les consultait lorsqu'il jugeait convenable de le faire; au vif siècle, il prit l'habitude de convoquer, sinon chaque année, du moins à de fréquents intervalles tous les dignitaires
is et ecclésiastiques du roya iblées
étaient simplement consultatives, elles ne décidaient rien, ne portaient renie- le a rien. Le peuple n'y tenait qu'une place très effacée. Tout ceci n'était qu'un simulacre.
Les rois francs renouvellent tout ce qui leur platl
— et tout ce qu'ils osent — du passe impérial. Ils sont
les maîtres de la paix et de la guerre, des impôts, des
lois, de la justice; ils interviennent dans les affaires
privées, ils font revivre le crime à ils se
parent des insignes el des titres romains, ils exigent pour eux les titres et les hommages qu'avaienl gine les empereurs. Le i Palais concentre le gouvernement et l'administration, combine le service du prince et l'exploitation de l'Étal ; sou importance produisit un personnage qui. sous le nom de maire, fut un véritable premier ministre. Toute une hiérarchie de fonctionnaires nommes par le mi sortait du palais et y revenait rendre ses comptes. Quant aux assem-
locales, elles avaient disparu.
Le système fiscal différait peu de celui qu'avaienl établi les Romains; mais, pour l'armée, ou renonça aux troupes permanentes et soldées cl les remplaça par la levée en masse. I.a justici email du roi qui avait son tribunal, s'entourait de quelques dignitaires de son choix; comme il ne pouvait évoquer toutes les causes devant son tribunal, il abandonnait, au comte celles que celui-ci, à son lour, jugeait avec quelques notables, mais toujours au nom du roi. Somme toute, l'État mérovingien offre le spectacle de la survivance presque complète du Bas-Empire. « L'invasion qui a éliminé de la Gaule la puissance impériale, n'a pas fondé un régime nouveau. Elle n'a pas introduit une
Ue façon de gouverner les hommes, de les administrer, de les jug
La grande innovation qu'on entrevoit à peine mais qui s'élabore et d'où sortira un régime nouveau s'accomplit dans l'organisation de la propriété et da
• ns individuelles, là se trouve le germe viv u la féodalité. Le droit de propriété semble ne subir aucune altération et un domaine rural du i\ ressemble presque trait pour trait à un domaine rural du ive siècle; mais l'innovation se produit dans le mode jusqu'alors inconnu de possession du sol, qu'i
ce. Le bénéfice n'a pas été établi par la loi. il doit sa naissance à di purement privés. Lu prin-
cipe, le bénéfice est tue ond'usufruil
par un bienfaiteur à un obligé; mai . dans la realite,
tveur dictée par la bienveillance, sot
ou des cor-
l.e bénéfice tortilla et étendit la grai quemment
I un pauvre cédait a un riche dont il voulait s'assurer l'appui, la terre m
qui allait lui
pour conséquence uni Ion dans la structure
sociale par la création d'un lieu de dépendance entre
deux boulines libres iliuil l'un se réservait t..
droits tandis qu'à l'autre incombaient
Au bénéfice s'ajouta le patronal qui prit, sous la domination banque un développement Inconnu jusque la. La faiblesse se niellait SOUS la protection de la
qui s'engageait, en échange d'une y.
FUSTEL DE COL'LANGES
vassalité, à procurer quelques garanties indispensables à l'existence.
En dehors de Clovis et de Dagobert Ier, les Mérovingiens montrèrent une rare incapacité pour le gouvernement ; il semble que tous leurs actes ne tendissent qu'à énerver l'autorité monarchique pour le plus grand profit de l'aristocratie qui gagnait en puissance et en autorité tous ce que perdaient des monarques sans vigueur, sans esprit de suite, sans conception royale. La puissance s'émietta et chaque grand arracha — et retint ce qu'il put, en sorte qu'il arriva un moment où la dynastie fut annulée, puis écartée, puis remplacée. Les Carolingiens entraient en scène moins par l'effet d'une habileté supérieure que par la conséquence d'une capacité transccndantale. Charlemagne tenta de ressaisir et de ramener à lui ce faisceau de l'autorité suprême, mais sans détruire les institutions féodales, il tenta plutôt de les utiliser. C'était une contradiction; il put la résoudre de son vivant, mais elle se vengea après lui, reparut et emporta tout. Un demisiècle après lui la féodalité avait définitivement triomphé.
VI. Polémiques. — Une exposition si vaste et si lucide se présentant comme une explication et une contradiction ne pouvait manquer de surprendre et d'irriter. M. Fustel s'attendait à des critiques, il allait jusqu'à prévoir une réfutation peremptoire. « Elle ne m'aurait, s'avouait-il à lui-même, aflligé que dans une certaine mesure. Quand on a consacré sa vie et son âme à l'étude d'une science, les petites piqûres de l'amour propre d'auteur sont bien peu de chose à cote de l'intime jouissance que j'aurais éprouvée à ce qu'on me montrât la vérité. Cette réfutation n'est pas venue '. M. Fustel était du nombre de ceux qui ont le droit de juger ceux qui s'établissent leurs critiques, car « ceux-là, disait-il, qui s'attribuent le droit d'apprécier les travaux d' autrui sont pour la plupart des hommes qui ne savent rien du sujet ou qui s'imaginent le connaître parce qu'ils ont consulté quelque ouvrage de seconde main »; ou bien « si le critique est un cialiste qui ait étudié personnellement la question, il tombe volontiers dans un autre travers. Quand il juge un livre, il songe à lui-même bien plus qu'au livre. Il fait une comparaison perpétuelle entre chaque page qu'il lit et l'idée qu'il a dans l'esprit. Si la page contredit son idée, naturellement il donne raison à son idée, et il lui parait évident que c'est l'auteur du livre qui s'est trompé. » Il semble n'avoir qu'une préoccupation c'est « de montrer que, si savant que puisse être l'auteur, il est, lui critique, plus savant que lui; il serait perdu d'honneur, s'il ne le démontrait pas 2. » La puérile vanité de ces fastidieuses recensions qui encombrent les revues, énuméranl des rectifications, des bévues, voire des erreurs, saupoudrant l'éloge d'amertume, reprochant l'usage d'une édition ancienne à la place d'une édition récente, ajoutant une ou deux références bibliographiques, méconnaissant l'effort accompli, ignorant le service rendu et dénigrant l'auteur pour pose." le critique, tout cela l'exaspérait. L'indigence de ces aristarques de pacotille, impuissants à saisir les idées, à les discuter, à les combattre, montre assez le peu de cas qu'il faut faire de ces prétendus critiques plus désireux de garnir les rayons de leur bibliothèque que 1rs cases de leur cerveau.
Ayant pris le mesure de ces contradicteurs, M. Fustel eut été en droit de les dédaigner, son carai et sa conscience le lui interdisaient également. Son
caractère supportait difficilement la contradiction, sa conscience lui prescrivait de ne pas laisser prendre racine aune opinion qu'il I en ait pour fausse. Parce qu'il ne touchait à la critique a l'égard d'autrui qu'avec des scrupules, il s'étonnait et s'irritait de n'être pas traite avec les mêmes égards. Il souhaitait quelque belle
argumentation, une grande bataille rangée dans laquelle chaque adversaire ferait donner toutes ses troupes — les textes — et à l'issue de laquelle le vaincu s'avouerait tel; au lieu de cette stratégie compassée. M. Fustel ne rencontrait jamais que des escarmouches et une épuisante guérilla. Or, il était l'érudit le moins apte qui fut à ce genre de lutte. C'était comme un joueur d'échecs qu'on eut réduit au tric-trac. 11 en vint à penser à une conspiration nouée contre lui et contre ses ouvrages : des indices, soigneusement rapprochés, fort i liaient en lui cette conviction, qui empoisonna ses dernières années. Le ton de ses polémiques fut souvent empreint d'une aigreur chagrine, et cependant, il eut pu songer que la qualité de ses contradicteurs : Paul Viollet, Glasson. Julien Havet, d'Arbois de Jubainville, devait suffire à le convaincre qu'il n'était pas vrai qu'on dédaignât ses thèses, encore moins qu'on fît le silence autour d'elles. Tout à la lin de sa vie \ il écrivait : « Mes livres ont été accueillis par trop de clameurs et de haines pour pouvoir produire quelque effet, s Clameurs, assurément ; haines, le mot n'est-il pas injuste et explicable par la maladie dont le progrès troublait de plus en plus l'équilibre physique d'un corps débile et déjà presque épuise.
M. Fustel ne pouvait manquer de rencontrer en travers de son chemin un groupement qu'on désigne avec la clarté nécessaire sous le nom de « critique allemande » et il en parlait ainsi, dénonçant le chauvinisme des Allemands comme l'origine d'une infinité d'erreurs. « Je ne sais, disait-il, s'il y en a parmi eux qui soient capables de parler avec calme des batailles de Bouvines ou d'Iéna, d'Arminius ou de Conradin, des vertus des Germains de Tacite ou de l'essence germanique de certains radicaux.... Ils connaissent lis textes, et analysent dans la perfection tous ceux qui n'ont aucun rapport avec l'histoire de leur patrie; mais ici l'analyse prend un caractère particulier; leur texte se prête à toutes les idées qu'ils ont d'avance dans l'esprit, à tous les sentiments qui bouillonnent dans leur cœur. Ils l'interprètent, ils le modifient, ils en font ce que leur sentiment veut qu'il soit, lis ont toujours, même en érudition l'humeur guerroyante. Ils entrent dans un document comme dans un pa; conquis, et bien vile ils en font une terre d'Empire '. » La plupart des Allemands, écrit-il encore, assujettissent leur science à leur patriotisme ; ils ne voient guère dans le passé que ce qui est ■ favorable à l'intérêt de leur pays; » leurs livres sont autant de panégyriques en l'honneur de leur race et autant de pamphlets contre les ennemis qu'elle a eu à combattre. Le culte de la patrie est la fin suprême de leurs travaux. Ce qu'ils condamnent chez les autres, ils l'admirent chez eux. Ils altèrent les faits de très bonne foi et presque a leur insu. Leur érudition, « marche de concert avec les ambitions nationales et s'évertue à leur créer des titres 5.
M. Fustel avait longtemps enfermé en lui un polémiste, qui, peut-être, s'ignorait, et qui n'attendait qu'une occasion pour éclater. Cette occasion s'offrit, lorsque assailli de tous côtés par la critique, il fut forcé de riposter et de passer à l'offensive. A vrai dire, quiconque avait lu de près la Cité antique pouvait soupçonner qu'il saurait, le cas échéant, montrer bec et ongles, aussi n'y eut-il pas lieu de s'étonner quand on le vit se hérisser au contact de l'ennemi et frapper hardiment à droite et à gauche. Ce ne furent pas des polémiques a fleur de peau, propres à amuser seulement la galerie. Sauf l'invective, la grossièreté et la mauvaise foi, M. Fustel se servit avec une égale supé
1 P. Guiraud, op. cil., p. 146. — ■ lbid., p. 147-1 18. ' lbid., p. 158, lettre du 24 février, 1SSS. — ' lbid., p. 172- 173. — 6 lbid., p. 173.
FUS! EL DE COI l- \ NGES
riorité de toutes les armes usitées en pareil cas. même de l'ironie. Sun argumentation, souvent acerbe, toujours alerte, brève et incisive, pénétrait comme un
trait acéré Jusqu'au cœur et y taisait <le profondes blessures. Ses jugements étaient durs, sévères, et, dans
sa pensée du moins, irrévocables. A part quelque^ rares
exceptions, la sentence tombait d'un poids très lourd sur la tête de l'inculpe et si ce dernier prétendait en appeler, son audace paraissait presque une impertinence. Aucun amour-propre n'était ménagé, ni aucune situation respectée. Quand M. Fustel protestait de ses sympathies pour l'homme avec qui il se- trouvait en
discussion, il était parfaitement sincère, il laissait les personnes en dehors du débat, et ne mettait en cause que les théories. Il n'avait souci, connue il le
proclame lui-même, que de l'exactitude historique''
et c'esl justement pour ce motif qu'il montrait une
âprete si extraordinaire, la vérité étant une d choses cpii ont droit à tous les dévouements el à tous les sacrifices .