II. A \ 1 1,N N [COMAQUE
allait restaurer pour toujours le paganisme. 11 y eut alors, en 394, un instant presque aussi décisif que quatre-vingts ans plus tôt, lors de la rencontre entre Constantin et Maxence.
L'auteur du carmen débute par tourner en dérision les idoles et conclut par cette question :
Convenu liis ducibus proceres sperare salutem?
Mais ce qui suit : Dicile prwfeclus vester quid profuit l'rbi? montre que la question a une portée particulière et vise un épisode concernant la ville de Home. Épisode qu'on venait de vivre au moment menu. puisque en terminant, l'auteur faisait mention d'un temple de Flore érigé en 394, el comme il dit nuper. Se tournant vers la veuve de l-'lavien, il dépeint la lutte récente et peut-être aussi les évocations magiques tentées sur son mari :
superisque minutur
Carminibus magicis eupiens Aceronta mooere.
et il termine par une apostrophe à cette même veuve :
Desine talem deflere marilum
De Jove qui Lalio volait sperare salutem.
Tout porte à croire que cette déclamation a étécomposée au lendemain des événements, en 394.
Au dire de Sozomène, l'usurpateur Eugène s'était laissé impressionner par les affirmations de ceux qui. prétendant connaître l'avenir, lui prédisaient l'affermissement de son pouvoir. Beaucoup de sénateurs païens s'adonnaient alors a la science augurale et Flavien leur donnait l'exemple. Il persuada Eugène que la guerre contre Théodose lui donnerait la victoire, l'empire et le rétablissement des dieux '. A ces paroles de Sozomène, font écho les témoignages contemporains. Macrobe.dans ses Saturnales, nous le montre uniquement occupé de l'art des augures *. Rufin d'Aquilée rappelle les sacrifices offerts par Flavien : Pagani. qui errores suos novis semper erroribus animant, innovare sacrificia el Romain funestis victimis cruentare, inspicere exta pecudum et ex fibrarum prœscentia securam Eugenio victoriam nunciare, supersliliosus hsec agente el cum omni animosilaie Flaoiano lune prsefecto, cujus assertionibus (magna enim crut ejus in sapienlia prœroyativa > Eugenium victorem fore pro cerlo prsesumpscranl '.
Rufin parle d'un retour des sacrifices idolatriques à Rome de 393 et 394, mais en réalité ces sacrifices n'avaient pas été interrompus. Dans sa deuxième lettre à l'empereur Valentinien II, saint Ambroise écrit ces paroles : (Romse) omnibus in (emplis ara; sacrificia sua (yentiles) ubique concélébrant et les monuments érigés à Rome et en Grèce entre 3X3 et 392 confirment sou témoignage '. Mais Eugène, malgré les instances de Flavien, avait montré peu d'empressement à revenir sur les dispositions législatives de Gratien et <le Valentinien II; il avait ri à un compromis qui consistait à rendre personnellement a Flavien et aux autres sénateurs païens les biens des temples, sauf à en user comme ils l'entendraient. Flavien s'empressa d'un user de la manière la plus provocante et s'employa à la restauration triomphale du culte des dieux dans Rome. Les rites n'étaient pas oublies et Flavien se chargeait de rafraîchir la mémoire dis prêtres païens.
1 Sozomène, Hlil. eûtes., I. VII, c. \\n. P. G., t. rvn, roi. 1-185. — ' Macrobe. Opéra, édlt. Janl, t. I, p. xvm; cf. Annali delPIttlt. dl corrlspond. archeol., 1849, p. 70. 1 Rufin, fJUt. eeeltt., I. U.c. xxxm, P. /... t. xxi, ci
* ii. Henzen, dans BulleHlna deW Irutltuto di corrisponii' 1867, p. 17 l-l 7i'.. 1868, i>. 91
• Outre l'édition dn texte donnée par !.. Dédale et les proposées par Horel el par De Rossi,
Dans son fanatisme il imagina de raviver un rite qu'on n'avait pas vu. depuis les jours de l'empereur Aurélien, comme s'il eût cherche ce qui pouvait le plus efficacement exaspérer la population chrétienne. Rome fut soumise à une lustration de trois mois afin de la puritierdes souillures que lui avait infligées le christianisme \
Dicile prsefectus vester quid profuit urbi?
Mensibus istc tribus lotam qui concilus urbem
Luslravit, metas tandem pervenit ml sévi
Quœ fuit haec rabics animi? qu.se insania mentis'.'
(Sic) Jovi veslrum posset lurbare quietem
Quis tibi justitium incussil pulccrrima Roma?
Ail saga confugerent pupulus quœ non Iiabet olim?
Le luslrum ou sacrifice amburbule avec le justitium était un des rites les plus solennels et le carmen nous apprend combien les chrétiens en furent indignés, comme devant la menace d'une invasion démoniaque. Ainsi, saint Ambroise ne s'était pas trompe lorsqu'il avait rendu Eugène responsable du mal qui s'accomplissait en son nom. Et si imperaloris poteslas magna sil. tamen considéra, imperalor, quantus sil Deus : corda omnium videl. lonscientiam interiorem interrogat. novil omnia antequam fiant, novit intima pecloristui. Ipsi falli non patimini, et Deo vullis eelare quidquam! ... Pauci uslimabunt quid fueris, omnes quid volueris : quidquid illi fecerint, luum eril. ■ Personne ne regardera a ce que vous avez fait, tous à ce que vous avez voulu faire. Le que feront les gens à qui vous aurez donné ces biens, c'est vous en realite qui l'aurez fait. ■
La célébration du luslrum marqua l'apogée de cette réaction païenne et la préparation à la lutte contre Théodose. Cependant Flavien ne se borna pas à cela. Lui-même, en vêtements sacerdotaux parcourait la ville, conduisait les processions. Celle d'Isis en pleurs, à la recherche d'Osiris soulevé la dérision de l'auteur du carmen :
Quis le plangentem non risit. calvus ad aras Sislri/eram Furiam supplex cum forte rogares : Cumque Osirim miserum lugis latrator Anubis, Quem tenet inventum rursum quem perderefl Isis) l'osl lacrimas ramum fractum portarel oliose.
Le deuil et les larmes pour la mort d'Osiris après avoir duré quatre jours se terminaient pas sa retrouvaille, allusion trop claire à la mort et à la résurrection du Christ. Minucius Félix écrivait déjà a ce sujet : Isis perdilum filium cum Cynocepltalo SUO et calvis sacerdotibus lugel, plangit, inquirit: et Isiaci miseri csedunt peelora et dolorem infelicissimœ malris imilantur: mox invenlo parvulo, gaudet Isis, exultant sacerdotes. cephalus iiwentor gloriatur : née desinunt annis omnibus vel perdere quod inveniuiit. t quod
perdunt '
Les mégalésies de Cybèle étaient une autre importation exotique, celle-ci venue île Phrygte. la vogue du culte de la ■ Grande Mère ■ n'était pas oublie; il comportait un taurobole ou sacrifiée expiatoire dont l'efficacité durait vingt ans et dont les effets étaient analogues a ceux du baptême chri c'était le rite le plus solennel de la religion polythéiste, Flavien ne manqua de se faire tauroboliser et se dé-
de bonnes reéditions ont été publiées par Mommsen. Carmen codicis Partsim S0S/,dans Hermt *. 1870, t. iv, p. . i par Baehrens, Poète lalini m nuire'.. 1881, t. m, p. 2 Ellls, dans Journal ■•/ Philolngy, l. n. p. 66; •! I l"".
ichte der Literatur des MUttlatttrs, V édll ,t.i sej„ trad. franc, 1883, p. 336i Seefeldi r adv. Flatrianwn, in-8', Gmund, 1901. • Minucius Félix, ii, tautus, e. xxi. /'. /... 1. in. col. 303.
FLAVIEN (NICOMAQUE
clara purifié pour vingt ans, assuré dès lors de vivere | viginti mundus in annos. Ce sont les vers consacrés à cette description du taurobole que Saumaise avait choisis pour les publier. On y trouve mélangé plusieurs allusions à la vie et aux actions personnelles de Flavien. On vit le cliar et l'image de Cybèle parcourir les rues de la ville conduit par les sénateurs :
Vidimus argenlo faclo(s) juga ferre leones Lignea, cum traherenl juncli slridenlia plauslra. Dextra Isevaque silos argenlea frena tenere Egregios proceres currum servare Cybellse Quem traheret conducla manus Megalensibus aclis, Arboris excisœ truncum portare per urbem.
Mais ces cultes, d'importation étrangère et récente, ne contentaient pas la fringale liturgique de Flavien. On le vit recourir encore à Jupiter latial, et à la déesse Flore, l'antique divinité des Sabins dont le souvenir évoquait toutes les turpitudes des ludi Florales.
Sola tamen gaudcl meretrix, le consule, Flora Ludorum turpis genetrix Venerisque magislra, Composuit templum nuper cui Symmachus hères.
Tout ceci ne suffisait pas encore. Flavien voulait voir les chrétiens s'associer aux rites idolâtriques. Il ne négligeait rien pour les attirer et les induire à l'apostasie :
Chrislicolas multos voluit sic perdere démens, Qui vellent sine lege mori donaret honores Oblitosque sui caperel quos demonis arle; Muneribus cupiens quorumdam frangere mentes
facere parva mercede profanos
Milterel injerias miseras sub larlara secum
Le passage suivant semble se rapporter aux mêmes séductions :
Sacratus vester Urbi quid prœstitit oro?
Fundere qui incautis studuil concreta venena Mille nocendi vias, tolidem conquirerel arles, Perdere quos voluil percussil luridus anguis, Contra Deum verum frustra bellare paraius. Qui tacitus semper lugeret lempora pacis Ne(c) proprium interius posset vulgare dolorem
L'auteur parle de façon assez obscure des mille Tuses auxquelles Flavien eut recours pour entraîner les chrétiens; ensuite il fait connaître ce que fut le lustrum et le juslilium :
Sed fuit in terris nullus sacratior Mo
Quem Numa Pompilius, e multis primus aruspex.
Edocuit vano rilu, pecudumque cruore
Polluit insanum, busti pulentibus aris
Non (ne) ipse est vinum patriœ qui prodidit olim?
Antiquasque domus, turrcs ac lecta priorum
Subverlens, urbi vellet cum inferre ruinam,
Ornaret lauro postes, convivia daret,
Pollutos panes injectos ture vaporo
Poncret in risum, quœrens quos dedere morli,
Gallaribus subito membra circumdare sublus
Fraude nova semper miseros profanare paratus.
Ainsi Flavien s'efforçait d'entraîner les fidèles à partager sa réprobation éternelle :
Milterel inferias miseros sub tarlara secum
il semble qu'il se soit fait un plaisir et peut-être un devoir de revêtir la gallaria, vêtement ou insigne que portaient les 30/;/, prêtres de Cybèle. On compte plu sieurs apostasies entre autres celles de Hierius, deLeu-
cadius et de Marcianus. L'auteur ne les ménage pas :
Sacratus vester urbi quid prœslitit ora? Quid Hierium docuil sub terra quœrere solem, Cum sibi forte pijrum fossor de rure dolassct. Dicerelque esse deum comitem Bacchique magislrum, Sarapidis cultor. Elruscis semper amicus, Fundere qui incautis studuil concreta venena, etc.
Hierius était un personnage de quelque importance qui abandonna le christianisme et se fit initier par Flavien aux mystères mithriaques, auxquels on trouve une allusion dans ces paroles sub terra quœrere solem. Les antres mithriaques étant souterrains. Le vers assez obscur : cum sibi forte pyrum fossor de rure dolasset est trop correct, au dire de J.-B. de Rossi pour appartenir à notre versificateur anonyme qui l'aura tiré de quelque cahier de modèles et signifie une idole informe en bois. L'initiation mithriaque comportait, en effet, l'ostension d'idoles qui souvent étaient de bois; en 383, Gracchus, préfet de Rome, détruisit une caverne mithriaque et exposa publiquement les idoles avant de les brûler : (exussit) omnia portentosa simulacra. Flavien faisait de Mithra un deum comitem Bacchique magislrum; le syncrétisme permettait ces fantaisies, capables de séduire les rhéteurs et les philosophes du temps. Hierius était-il un d'entre eux? On ne sait, mais on voit, en 381, saint Augustin dédier son livre De pulchro et aplo à un nommé Hierius, philosophe et orateur. Il est possible que ce soit celui qui passa au mithriacisme en 394. Si l'ambition y fut pour quelque chose elle fut déçue. En tout cas il est impossible d'identifier cet Hierius avec un homonyme qui fut, en 395, vicaire d'Afrique, deux fois préfet du prétoire d'Orient et enfin consul en 427. On n'eût pas donné la préfecture d'Afrique, en 395, à un personnage compromis l'année précédente dans la faction d'Eugène.
Quanta Leucadius et à Marcianus également séduits par Flavien, il semble que le premier des deux fut de ceux à qui le tout-puissant préfet donabat honores, muneribus cupiens quorumdam frangere mentes. Leucadius reçut l'office de prœfeclus fundorum palrimonialium africenorum et Marcianus fut fait proconsul :
Solvere... (per pro)fa(n)a feedera leges Leucadium fecit, fundos curarel Afrorum.
Perdere Marcianum sibi proconsul ut (essel)
A la fin du ivc siècle, le seul proconsul ordinaire d'Occident était celui d'Afrique. C'était donc en Afrique que Flavien avait placé ses deux protégés. Le proconsul Africse ne dépendait pas du préfet du prétoire, mais Flavien jouissait, depuis l'usurpation d'Eugène, d'un pouvoir arbitraire qui explique cette nomination. Marcianus avait déjà rempli, en 384, la charge de vicaire d'Espagne et d'Italie, il était ami et correspondant de Symmaque, son identification peut être considérée comme certaine.
C'était un assez mince succès pour Flavien que ce petit nombre d'apostasies, mais après la victoire certaine sur Théodose, on se proposait de recourir aux voies de rigueur : Proximo bello infidèles et sacrilegi lacessebant (Thcodosium) in Domino confidentem et regnum ejus eripere conlendebant, ecclesiis Domini perseculionum sœva minitantes '. A ce témoignage de saint Ambroise s'ajoute celui de son biographe Paulin • : Promiserot Arbogasles tune cornes et Flavianus pnefcclus Mediolano egredientes, cum viclores reverlentur, slabulum se esse facturos in basilica ecclesiœ mediolanensis atque clericos sub armis probaluros...
1 S. Ambroise, In psàbnum XXXVT. 25, P. L., t. xiv, col. 980. — 5 Paulinus, In iiita Ambrosii. c. xxxi, P. L., t. xiv, col. ;17.
FLAVIEN N ICOMAQI E)
Causa autem commolionis htcc fuit, quia munera impcratoris, qui se sacrilegio conuniscuerat, ab ecclesia respuebantur, nec orandi illi cum ecclesia societas Iribuebalur. Tout ceci pouvait n"ètrc que bravades si on était vaincu et I-'lavien ne se contenta pas d'apaiser les dieux et s'assurer leur concours en vue de la victoire, il songea aussi à protéger Rome efficacement. On
mais on ne regardait pas à quelques mécontents de plus; d'ailleurs bien des Romains perdaient en ce moment leur antique réputation de bon sens. On voyait Symmaque le jeune, fils du célèbre orateur, faire réédifier à ses frais dans Rome ie temple de Flore l'impudique, pendant que des audacieux parvenaient jusqu'à la statue de Constantin le Grand sur l'arc de
I I7S. — Tour du mur Aurélicn.
D'après Grisar, Histoire de Rome et des Papes, t. i, p. 67, fit?. 15.
entreprit des travaux de mise en état de défense de la ville et de ses tours. I-'cnceinte d'Aurelien était sur beaucoup de points faible et défectueuse ' (flg. 4478); on se mit en toute hâte à esquisser les travaux les plus urgents. Ceci entraîna des expropriai Ions, le carmen y fait allusion lorsqu'il dit :
Antiquas domus, lurrcs ac lecta priorum Subverlcns...
Ce n'était pas un moyen de se faire des partisans,
• La tour rcprtscniiv dani la Bgure 1478, setrouvi entn irtes Salais el Pinclana. La partie supérieure bu dessus de* fenêtres ett une restauration modérai
triomphe élevé en son honneur et la décapitaient. On avait moins facilement raison de Théodosc. Il est fort probable que si l'intérêt de la foi chrétienne n'avait été en jeu, l'empereur eût hésité à se jeter dans cette expédition. Il n'avait jamais eu de goût à gouverner l'Occident, et son bon sens, d'accord avec la modération de *es désirs. l'avait toujours averti
que le poids de l'empire entier accablait les épaules d'un seul homme. Il était revenu en Orient quatre ans auparavant, décidé à n'en plus sortir, aspirant a
une des rares tours <t>- cette enceinte celèbri ii> j . i encore la hauteur des murailles avec leui
tenl 1res.
FLAVIEN (NICOMAQUE
jouir sans trouble de la soumission de ces belles provinces, où les esprits étaient faits à lui obéir. Pour cette fois encore il fallait s'ébranler, veuf, âgé, passer les monts et guerroyer. Sa répugnance était si profonde qu'il hésita néanmoins et, pour éclairer ses doutes sur la conduite à tenir, il envoya l'eunuque Eutrope. vers les déserts de la Thébaïde pour poser cette question à l'ermite Jean de Lycopolis : « Fautil commencer la guerre ou attendre l'attaque d'Eugène? » Eutrope ne devait rien négliger pour attirer Jean à la cour impériale, mais, sur ce point il échoua; pour le reste, Jean déclara en termes sévères et tristes, qu'il répondait de l'issue de l'expédition, mais non du sang qu'elle pourrait coûter. En outre, il laissait entendre que Théodose pourrait bien ne pas revoir l'Orient, mais qu'en ce cas Dieu protégerait ses enfants l. Théodose comprit que ses plus fidèles amis entrevoyaient sa fin prochaine, il se livra à la campagne qui s'annonçait comme à une croisade. Son intelligence toujours lucide, ses guerres d'autrefois, la valeur de l'armée qu'il conduisait, lui disaient bien qu'il était en état d'affronter avec succès l'armée d'Eugène, aussi se livra-t-il plus que par le passé à la prière, au jeûne, aux pèlerinages qui se trouvaient près de son itinéraire. Ce redoublement de piété, qui achevait de donner à l'expédition le caractère d'une guerre sainte impressionna les populations, des légendes coururent, on raconta que l'empereur, déguisé en paysan, était parti, à l'insu de sa cour, visiter les saints lieux de Jérusalem =. L'effet de ces dispositions morales se trahit, comme d'ordinaire, dans ses actes législatifs: mais c'est par un accroissement plus marqué de douceur et d'humanité. A l'excès de zèle un peu âpre qui avait suivi chez Théodose les remords de la pénitence, succède avec le progrès de la piété et le déclin de l'âge, je ne sais quoi de plus calme dans la ferveur, et, dans le même dévouement à la vérité divine, une compassion plus indulgente et plus tendre pour les faiblesses ou les misères humaines. Les lois de cette année 393, pendant laquelle la pensée de la lutte prochaine ne le quitta pas, n'ont plus, à l'exception d'une seule, pour objet la répression de l'erreur. Presque toutes ont pour but le soulagement des maux des populations. Ce sont des mesures prises pour contenir les exactions des soldats qui surtout à la veille d'une grande expédition militaire, abusaient du droit de se faire nourrir et loger pour ruiner le pauvre paysan. C'est la restitution ordonnée de l'argent et des propriétés confisquées par la rigueur exagérée des magistrats. Chose singulière, une guerre dont tout le monde parle, au lieu de s'annoncer par le sinistre préliminaire de taxes et de tributs extraordinaires qui d'habitude signalent ce genre d'événements, est, au contraire, précédée de dégrèvements, de remises d'impôts, d'augmentation dans les distributions de blé et de vivres faites aux indigents des grandes villes. La sévérité du législateur ne se réveille qu'un instant pour contenir les excès scandaleux du luxe des comédiennes, mais elle s'adoucit l'instant d'après en faveur des juifs, pour protéger, même contre la ferveur des chrétiens, les derniers asiles qui restaient au culte des compatriotes du Christ 3. Mais nulle part le chrétien ne parle d'un ton plus pénétré que dans la loi du 9 août de cette année, par laquelle toutes les offenses dirigées contre le souverain sont déclarées d'avance exemptes de peines et une sorte d'invitation est adressée à tous les magistrats
1 Sozomène, llist. eccl., L VII. c. \\n, /'. (,.. t. i.xvn. col. i486; 1 héodoret, llist. eccl., I. V.c.xxiv.P. S.,t.Lxxxn, col. 1251." - Rufin, llist. certes..]. II. e. xxxm, /'./,., t. \\i. col.539.— 'Code Théodosien.l l.tit. ix. lex 1 ; 1. VII.tit.IV, lex 19; tit. ix, lex :): tit. vm. lex 1; 1. IX, lit. i.xn, lex IL!, 13; I. XV. tit. vu, lex 11; I. XVI, tit. vin, ix. — ' Code
de lui faire connaître le mal qu'on dit de lui, pour qu'il juge si ces reproches méritent quelque attention. « Si quelqu'un, dit la loi, ne connaissant pas la modestie et oubliant la pudeur, a cru pouvoir attaquer notre nom par des paroles malicieuses et vives, et que dans un esprit de turbulence et d'ambition, il décrie notre règne, nous ne voulons point qu'un tel homme soit soumis à la peine ordinaire des lois ni qu'on lui fasse subir rien de dur ni de rigoureux : car s'il a parlé par légèreté, il faut le dédaigner; si c'est par égarement, il est à plaindre: si c'est par malice, nous lui pardonnons. Nous ordonnons donc qu'avant d'entamer aucune recherche, il en soit fait un rapport à notre sagesse, afin que nous jugions de la valeur des paroles d'après les personnes, et décidions s'il faut poursuivre ou laisser passer 4. » Le contraste vaut la peine d'être relevé entre les occupations de Flavien et celles de Théodose.
A la fin du printemps de 394, tout étant prêt, aucun motif ni prétexte à de nouveaux retards ne pouvant être mis en avant, Théodose dut quitter sa capitale. Avant son départ il conféra à son second fils Honorius, âgé de dix ans, la dignité d'Auguste, cérémonie dont le poète Claudien a composé un long récit encore plus ridicule que mensonger. La fête se termina par la consécration d'une statue équestre colossale de Théodose, coulée en argent et posée sur une colonne dont le fût portait des bas-reliefs rappelant les principales victoires du règne. Vers les premiers jours du mois de mai les troupes s'ébranlèrent. Théodose savait qu'Arbogast n'était pas un ennemi méprisable; il confia le commandement des troupes romaines à Timase et à Stilicon, les auxiliaires barbares obéissaient au goth Gainas et à l'arménien Bacure. Théodose sortit de sa capitale par le faubourg de l'Hebdomon, arriva le 15 juin à Andrinople et y fit séjour. De là, il traversa la Moesie et la Dacie inférieure et marcha avec rapidité et secret vers les Alpes. Son entourage n'était pas sans inquiétude sur l'issue de cette expédition, Théodose pour remonter les courages adressa la parole à ses généraux : « Nous ne pouvons, disait-il, faire l'injure à la croix de Dieu de la considérer comme impuissante. C'est à l'image d'Hercule que nous ne saurions accorder une force qui soit à craindre. Eh bien! notre armée marche sous la protection de la croix; que l'ennemi mette sa garantie dans l'image d'Hercule 5. »
Eugène axait, en effet, fait peindre sur ses étendards l'Hercule invincible. Flavien se rendit au camp de l'usurpateur afin de diriger avec sa compétence reconnue les opérations du culte. Les passages des Alpes furent placés par des cérémonies solennelles sous la protection de Jupiter. Sur les points les plus menacés, on plaça non des postes ou des corps de garde mais des statues figurant Jupiter le bras levé, armé de foudres. Les chrétiens ne pouvaient réprimer un sourire et saint Augustin s'en soux-iendra en parlant quelque part des Jovis simulacra nescio quitus rilibus velut consecrata et in Alpibus consliluta 6. Tillemont, s'appuyant sur le témoignage de Rufin d'Aquilée, montre que cette pose de statuessentinelles fut la trouvaille de Flavien Nicomaque ', le carmen le laisse entendre aussi dans son xers final ainsi conçu pour résumer toute l'entreprise de Flavien :
De Jove qui Latio voluit sperare salutem.
C'était en effet, à Jupiter latialis, à qui était dédié
Thébdosien, 1. IX, tit. iv, lex 1; De Broglie, L'Église e l'empire romain au iv< siècle, t. vi, p. 390-392. — " Théodorct, llist. ecdes.,1. V, c. xxiv, P. G., t. Lxxxn. col. 1252. — ■ S. Augustin. De cii'itate Dei, I. V, c. xxvi. P. L., t. xli, col, 172. — : Tillemont, Histoire des empereurs, t. v, p. 376.
lti'il
FLAVIEN (NICOMAQT I
sur le mont Albain le sanctuaire de la confédération latine, que le préfet du prétoire conlïait la garde <les Alpes.
Les passages étaient bien fortifiés, mais dégarnis d'hommes ou mal défendus : Les foudres dorés n'arrêtèrent pas l'armée de Théodosc, ils provoquèrent plutôt la cupidité et attirèrent les plaisanteries de Théodose : Victor Theodusius Jovis simulacra... in Alpibus conslituta deposuit; eorumque fulmina, quod aurea /uissent, jocanlibus (quud Ma laelitia permitlebat) cursoribus, et se ab eis julminari velle dicenlibus, hilariler benigneque donaoit '. Eugène s'était rendu à Aquilée pour suivre, à bonne distance, les opérations; il vit avec épouvante ses troupes fugitives revenir en désordre, apportant la nouvelle de la disparition ou de la mort de l-'lavien. Ru fin d' Aquilée écrit à ce propos : Ubi verse religionis frétas auxilio Theodosius Alpium fauces cœpit urgere, primi Mi quibus nequicquam lilata- sunl tut rictimte, de fallaciiE conscientia, trepidi, daemones in fugam versi: post etiam magistri horum et doclores errorum, prœcipue Flavianus plus i>udoris quam srelrris reus, cum poluisset evadere eruditus admudum rir, mereri se mortem pro errore justius quam pro crimine judicavit -. Baronius et Godefroy ayant confondu ITavien le jeune avec Nicomaque l-'lavien ont eerit qu'il avait bénéficié du pardon de Théodose3. Cette erreur est insoutenable depuis la découverte de la grande inscription dédiée à Nicomaque, sous sa statue, au forum de Trajan.
On ne peut souhaiter rien de plus clair : Théodose aurait, est-il dit, déploré la mort du grand chef de la réaction païenne, l'ayant en vive estime, il desirait conserver ses talents au service de l'État. L'auteur du carmen dit quelque chose dans ce genre :
Dicite prœ/ectus vester quid prajiul l'rbi. Quem Jouis ad solium raptum traclalus abisset Cum pcena(s) scelerum tracta vix morte rependat?
• L'opinion fut vivement frappée de ce premier désastre. Ainsi ces forteresses que Jupiter protégeait de son bras arme de la foudre cédaient au premier effort, et le magistrat qui avait obtenu le rétablissement d'un autel pour la Victoire ne réussissait pas à la fixer, même un jour, sous ses drapeaux 4. »
L'armée de Théodose descendait dans la plaine du Pô, confiante mais pas encore victorieuse. Le gros des troupes d'Eugène, sous le commandement d'Arbogast couvrait, a plusieurs lieues en avant d' Aquilée, de la Vénétie. Arbogast avait pour lui le nombre et son armée, fortement concentrée sur un point unique, imposait à Théodose l'obligation d'une bataille. Le 5 septembre 394, les avant-postes en vinrent aux mains près d'une petite bourgade nommée, sans ■doute à cause d'un ruisseau descendant des montagnes Flumen Frigidum*. Un corps de Goths commandé par Gainas fut engagé d'abord et se laissa mettre en déroute. Théodose se porta vers les fuyards,
les rallia, les harangua. Seigneur, disait il, vous savez •que je n'ai entrepris cette guerre que pour le nom de Notre Fils et pour ne pas laisser le crime impuni, si J'ai eu raison de compter sur votre secours, étendez votre main sur vos serviteurs, afin que les païens ne disent pus de nous : <>u est leur Dieu? • On se reforma tant bien que mal, celte fois, l'.:nure conduisit
la troupe, paya de sa personne, enfonça quelques formations de l'armée d'Eugène, mais il fut tué, La nuit sépara les armées après une terrible effusion
'S. Augaslla, De clottale Del, \. V, c ww. P. /... i. nu, col. 17^. — ■ Rufln, lit I teci ,, I. il. .. \wiii. /•. /.., t. wi.iol. 539. - l Baronius, Annal, eccles., lel ann, S91, a 17 sci. ; liuilclroy un (mien. I. XIV, tit. xiv,
de sang et sans résultat décisif. Dans le camp païen tout était à la confiance. Les augures continuaient à prédire la victoire avec si belle assurance qu'Eugène n'en pouvait douter; sa préoccupation était dès lors de savoir ce qu'il ferait de Théodose devenu son prisonnier.
Dans le camp de Théodose la confiance était ébranlée. On savait que les légions d'Arbogast occupaient non seulement la plaine, mais, à l'exception du passage par lequel l'armée avait débouché, tous les autres défiles sur la droite et sur la gauche. Au premier échec, il lui devenait facile de se donner la main et de fermer toute voie de retraite. A la nuit un conseil de guerre opina pour un recul qui assurerait à l'armée le maintien de ses communications et l'arrivée des renforts. Théodose, assez porté à la guerre aux opérations prudentes, repoussa cette proposition. « Vous avez vu. dit-il, sur les drapeaux ennemis l'image d'Hercule; la croix ne reculera pas, même un jour, devant elle. • Et il ordonna pour le lendemain une nouvelle attaque. Ensuite il se rendit de sa personne dans une petite chapelle située non loin de son camp et se mit en prières; on le vit fondre en larmes. Après avoir prié longtemps, il s'assoupit, mais l'imagination pleine des pensées d'une situation si grave, il crut voir des chevaux blancs montés par deux cavaliers blancs qui lui parlaient. Ils étaient, disaient-ils, Jean l'évangéliste et l'apôtre Philippe qui lui promirent de le secourir le lendemain. En regagnant sa tente, au point du jour, il rencontra des soldats, s'entretint avec eux. Un de ces soldats avait aussi rêvé de cavaliers blancs. Cette coïncidence parut merveilleuse : « Vous voyez, disait Théodose à son entourage, si c'était moi seul à qui Dieu se fut ainsi montre, on dirait que je l'invente pour vous envoyer vous battre, mais c'est pour vous, non pour moi, que Dieu a parlé à ce soldat. »
Il se signa et donna l'ordre de s'ébranler. Toute l'armée s'avançait, descendant les pentes de la montagne et à mesure qu'on gagnait la plaine la vue s'étendait et laissait voir les hauteurs occupées par l'ennemi. Situation inquiétante, beaucoup se croyaient déjà coupés de l'unique voie de retraite et perdus sans espoir. Parfois, Théodosc niellait pied à terre, s'agenouillait et repartait. Un incident survint. De l'une des hauteurs occupées par l'ennemi quelques officiers accoururent demandant a parler à l'empereur. Théodose les écouta, écrivit quelques mots de réponse qu'ils emportèrent sur-le-champ. C'était, on ne tarda pas à le savoir, le comte Arbitrion, chargé par Arbogast du commandement des détachés sur la montagne qui sollicitait son pardon et offrait sa soumission.
Cependant les chemins ne permettaient aux troupes qu'une marche fort lente qui donnait a l'ennemi tout le temps nécessaire pour se concentrer sur les points menaces. Théodose, bouillant d'impatl mit pied à terre et l'epee a la main : Maintenant. ilil il, on va voir le 1 lieu de Thi
tête de la première cohorte dans la direction d'un petit tertre d'un Eugène comptait assister aux péripéties de la bataille. Voyanl dans la résolution de l'empereur un coup de désespoir, il cria : • n est perdu et il veut mourir en bra\e. Je ne \ eux pas qu'il ait cette gloire; qu'on nie l'amène pieds et poings liés *. i
Théodose avançait maintenant en pleine mêlée au milieu d'un tourbillon de poussière qui, soulevée
lex 12. — ' Zozime, IV, 58 ; Sozoroène, \ 1 1 . 2 1 : Itu lin. 1 1. .1.1 ; De liroKlic, op. cit., t. m, |r. 397. i ebeau i lentl
i avec la Vlpao. — • s. Ambrolse, !>• obllu r/i. ■doët, n. 7. /•. /... t. \\i. col. 1389.
FLAVIEN (NICOMAQUE
par un vent violent, gênait fort l'armée d'Arbogast, tourbillon que Zosime a transformé en une éclipse complète. Ce fut, en peu d'instant, la panique, la débandade. Tous ceux qui ne fuyaient pas tombaient à genoux, suppliaient, demandaient grâce. Eugène, peu au courant des choses militaires demeurait perché sur l'éminence, composant son attitude pour l'instant où on lui amènerait Théodose. Il vit accourir des soldats et leur cria : « Eh bienl vous le tenez. Est-il bien enchaîné? » Sans lui répondre, on se jeta sur lui, on le ligota et on l'entraîna. Peu d'instants après il se vit en présence de Théodose. « Vous voilà, dit l'empereur, Hercule vous a donc laissé prendre! Invoquez-le maintenant et qu'il vous secoure. » Eugène tomba à genoux et s'apprêta à supplier suivant toutes les règles de l'éloquence, un soldat passa derrière lui et, d'un coup de sabre, fit sauter sa tête. Arbogast avait pris la fuite vers les montagnes. On retrouva quelques jours plus tard son cadavre : il s'était tué de sa propre main.
Ainsi s'accomplit en quelques heures l'événement qui décida de la destinée religieuse de l'Italie et de Rome. Dans cette ville, on ne connut la nouvelle de la bataille qu'avec un assez long retard. Une épitaphe trouvée en 1864 au cimetière de PrisciUe nous montre que le 17 septembre on ne savait pas encore les résultats de la bataille livrée le 6; et on mentionnait encore le consulat illégitime de Nicomaque Flavien • :