‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 3)Chapitre 66 sur 423 · XII. I.E TÉMOIGNAGE DE I.A CHRONIQUE DE LeNO · texte numérisé non relu

XII. I.E TÉMOIGNAGE DE I.A CHRONIQUE DE LeNO

— Une courte chronique, allant de 568 à 883, a été, semble-t-il, composée au monastère de Leno (diocèse de Brescia), et publiée par Muratori, Anliquitates Italicm medii aevi (Arezzo, 1777), t. xi, col. 617-620 : dissertatio LVII. Depuis cette publication, le manuscrit avait disparu et Pcrtz. n'ayant pu le retrouver, a reproduit avec quelques fantaisies l'édition de Muratori, Monum. Germon, histor., Scriptores (1839), t. m, p. 1238-210. Vn autre Aile* mand, Bethmann, suggéra dans Archiv, t. x, p. 101 sq., une autre façon « critique » d'altérer le texte en vue de se rapprocher du manuscrit dont, avouait-il, ■ nous ne savons rien. » Un troisième allemand, G. Waitz, a publie et tripoté ce texte, sous prétexte de le compléter ( à l'aide d'un manuscrit du Vatican (Ottoboni 6, fol. 27, .\r siècle) et du Liber \ iventium de saint Faustin de Brescia) dans Scriptores reruin langobardicurum et itulicur. SKC. Vl-lX, dans Monwn. Germon, hist., série in-l°, p. 502 sq.j enfin le manuscrit de la chronique de Leno a été retrouve a I'

de Padoue, .S'™//. / 27, i.x° siècle, par demi Germain Morin. Les feuillets 123 v' et 121 du manuscrit ont ele publies de nouveau par lui sous le titre : I.a translation de S. Hennit et la Chronique de J.cno dans Revue bénédictine, 1902, l. xix, p.

La publication de Muratori avait comble d'aise les Cassinésicns qui y découvraient • le plus précieux monument historique pour confirmer la verii l'existence des ossements de saint Benoit au Mont- Cassin; et en effet, il n'y était question de rien moins que de la translation a Leno d' une certaine ;

» Hahn, dana Neuts Archiv, 1876, 1. 1, p. 580-583; S Le wenleld, 16/d., ist.x. t. n . p. 173-1 75 ;Dlckamp,dani I Jahrb., t t. p. 201; Langen, Geteh, iiir rfm. Klrche, t. m. p, 845, doutent. m caria i m n. p,

FLEURY-SUR-LOIRI.

du corps du bienheureux et très excellent confesseur Benoît. » Voici le texte (fol. 124 r°) : Anno dominicœ incarn. DCCLVIII, indic. XI ceptum est monasterio dni Saluatoris locus qui dicitur Leones a prœfato gloriosissimus rex. Sed ecclesia ad Iionorem dni Salvaloris, et béate semper virginis Maria? et beuti archangeli Michahelis, œdiftcala est ab ipso prejatus rex antequam regnum cœpisset. Non longe post introitum regni, et inchoalionem hujus ccenobii. Domino cooperanlem et prœnominato excellenlissimo rege translation est a civitate Benevenlum de Cassino Castro quœdam corporis partem beatissimi atque excellentissimi contessoris Benedicti abbati.

Donc, en 759, le roi Didier aurait obtenu du Mont- Cassin une colonie de moines et des reliques de saint Benoît pour la nouvelle fondation monastique de Leones, au diocèse de Brescia. On ne pouvait se montrer plus généreux et si les moines du Cassin donnèrent quœdam corporis partem ce fut sans doute pour la première et certainement pour la dernière fois. En effet, en 910, nous lisons dans les Annales Corbeienses qu'un moine de la « Nouvelle Corbie -■ rapporta une insigne parcelle : Adalgerus ex monte Cassino rediit et attulil insignem portiunculam de S. P. -Y. Benediclo '. Ce texte est, malheureusement pour lui, tiré d'une pièce de fabrication récente et reconnue apocryphe au premier chef 2. Un autre texte nous montre le roi de Hongrie Ladislas sollicitant, en 1091, de l'abbé du Mont-Cassin des reliques de saint Benoit, mais on ne voit nulle part que sa demande ait été accueillie. Il reste donc un fait unique, isolé, l'envoi d'une quœdam corporis partem à Leno, en 759.

Leno garda mal son dépôt, si comme on paraît fondé à le croire, le monastère déchu, dépouillé, réduit au rang de prébende, vit sa relique précieuse émigrer à Brescia. En effet, un statut de Brescia de l'année 1473 ordonne le dépôt de cette relique dans la sacristie de la cathédrale ou en tout autre point désigné par le conseil général de la cité 3. En 1475, les chanoines du Dôme de Brescia firent une reconnaissance solennelle de la relique 4. Il est fort curieux d'observer qu'avec le temps la quœdam corporis partem qu'on semblait un peu embarrassé de préciser autrement est devenue un « bras de saint Benoît. » Si la relique sortie de Leno pour entrer à Brescia était entrée à Leno en 759, venant du Cassin, ceci nous ramène à la lettre du pape Zacharie, qui en 750 (751 au plus tard) envoyait une ambassade pour réclamer à Fleury « la restitution du corps de saint Benoît, enlevé furtivement de son tombeau. » Dans l'intervalle de ces neuf années, les reliques n'étaient pas rentrées au Cassin puisque Paul Diacre atteste qu'il a été emporté : Franci ossa auferenles... ossa asporlarunl, et qu'il n'est demeuré que des débris : nobis... membra in cinerem deftuia remansisse 5, la bouche, les yeux, etc. mais tout cela ensemble ne fait jamais l'os d'un bras.

Le Mont-Cassin n'a pu donner à Leno ce qu'il ne possédait pas, et cependant Leno possédait quelque chose, quœdam corporis partem. Il faut chercher d'un autre côté.

On a vu que l'ex-roi Carloman, pour occuper ses

1 Annales Corbeienses, dans Script. Brunsvic, édit. Leibnitz. Hanoverœ, 1710, t. n, p. 299. — : Manillon, Annales, 1. XLI, n. 91. avait fait mention de ce texte, dont Bartolini, De S. y.accaria papa, p. 312, lait grand cas, que dom Cliamard. Les reliques de suint Benoit. in-S". Paris, 1882, p. 117, note 1. n'ose récuser, et que Pot t hast, Bibliolhecu medii œvi, 2' édit., p. 260, exécute a bon droit ; unecht, gefâlschl i>nn Paullini oder Fallce. — ■ I. Puccinclli, Monnmenta monasterii Leonensis. in-4", Remue, 1759, p. 7, note 2. —

• L. Tosti, .S<mi< Hennit, tracl. Labis, p. 288, note 2. —

* Paul Diacre, Historia Langobardorum, 1. VI, c. n. —

loisirs et tromper les longues heures de l'existence monastique, avait imaginé de se faire conférer une mission à Borne auprès du pape Zacharie et, par celui-ci, en France auprès du roi Pépin, son frère. Toute la combinaison avorta. D'abord, Carloman sollicita Zacharie vers 750-751 et, on ne sait pour quelle raison, n'obtint son exeat qu'en 754, lorsque Astolphe, roi des Lombards autorisa le voyage. Arrivé en France où il se targuait d'obtenir la permission de Pépin, son frère, Carloman fut mis aux arrêts, enfermé à Vienne dans un monastère où il mourut peu après. Ses compagnons qu'on peut supposer un peu déconfits par la mésaventure de leur guide royal.se virent, semble-t-il tenus en suspicion, peut-être finalement mis en prison, puisque en mars-avril 757, le pape Etienne II sollicitait du roi Pépin leur délivrance et la permission pour eux de revoir l'Italie 6.

Entre 751 et 757, plus probablement entre 754 et 757, se place le scénario imaginé par Adrevald, mésaventure de Bémi, supercherie de Medo et finalement concession par ce dernier aux moines Cassinésiens de quelques reliques. L'abbatiat de Medo, à Fleury, prend place de 738 à 759 '; l'épiseopat de Rémi commence en 755 jusqu'à 772 8. Comme la démarche d'Etienne II est de mars-avril 757, c'est entre 755 et 757 qu'ils ont tenté leur démarche à Fleury et obtenu ex preliosissimi corpore reliquias. Rentrés au Mont-Cassin avec ces reliquiœ dans le courant de l'année 757, il est probable qu'on ne manqua pas de faire sonner bien haut, comme une restitution, ce qui était un don purement gracieux et, comme une restitution comporte la totalité ou du moins la presque totalité de l'objet dérobé, c'était le corps, les ossa du bienheureux père qu'on affirma posséder au Cassin. Le tour était habile, mais il tourna mal. Le roi des Lombards faisait une fondation bénédictine avec des moines du Cassin. Puisque le monastère était maintenant en possession des reliques rapportées de France, il en voulait sa part, et comme ce pieux monarque ne badinait guère, il fallut en prendre son parti et prélever une part sur ces reliques si récemment recouvrées.

On peut écrire que les moines cassinésiens s'attendrirent à la pensée de doter si richement une » filiale » du Mont-Cassin et de rendre hommage à la cité de Brescia d'où venait Petronax; on peut aussi n'en rien croire. Quoiqu'il en soit, Didier reçut satisfaction. Leno eut sa relique, celle dont il est fait mention dans la chronique et que les circonstances ont amené à Brescia. Provenait-elle de ces reliquiœ rapportées de Fleury que s'était réservé le Mont-Cassin? Nous l'ignorons.

Les moines de Leno avaient leur relique et savaient à n'en pas douter son origine. Ce leur était une bonne raison de croire que le corps de saint Benoit avait été transporté en France et dans ce même manuscrit qui contient la chronique citée, on trouve, fol. 103-108 v., un calendrier avec cette mention :

V id. iul. Translalio S. Benedicti abb.

calendrier où le nombre et la précision des fêtes bénédictines invite à reconnaître une provenance

* Jaffé. Regesta pontipeum roman iram, n. 2335. — 'Rocher, Histoire de l'ubbaye royale de Saint-Benoit-sur-I oire, Orléans, 1869, p. 51. — s Sauvage, Tabula synoptica successionis archiepiscoporum Rotomagensium, dans Analecta bollandiana, 1889, t. vm, tableau synoptique; L. Duc.hesne, Fastes episcopaux, t. n, p. 209, pense que si Rémi a eu réellement une mission à remplirdansl'alîaire des reliques de saint Benoît, c'a été avant son élévation a l'épiseopat, la lettre de Zacharie étant de 750-751. Mais il n'est nullement démontré qu'il existe une corrélation entre la lettre de Zacharie, le voyage de Carloman en 754 et la mission de Rémi.

FLEl UY-SUR-LOIRF.

lictinc, tout comme la chronique de I.cno, dont il est probablement inséparable. Mais il reste intéressant de constater que la chronique et la tradition de Leno apportent leur témoignage en faveur de la tradition de Fleury.

Page 1