XIII. Li: rÉMOIONAOE D'AMÉ DE SaJ.EHNE
Les princes portaient un intérêt embarrassant à saint Benoît. On a dit que le roi Didier avait réclamé sa part dans les reliques rapportées de Fleury; on a 'lit encore que le roi Ladislas de Hongrie avait, en 1091, renouvelé cette demande, sans succès semblet-il. auprès de l'abbé du Mont Cassin et voici que l'empereur d'Allemagne Henri II jetait les moines du Cassin dans le plus grand embarras. En 1022, ce prince dirigea une expédition contre Uénévent; mais comme il était attaqué de la pierre, il voulut implorer sa guérison de saint Benoit. 11 gravit la montagne, pria devant le tombeau et, à bout de .forces, s'alla coucher. Le biographe de saint Meinverck, évèque de Paderborn. raconte ceci : Ascendensque monlem Cassinum, palrocinium sanrli Benedicti ■et beatte Siholasticse sororis e/us pro sanitalis suœ adeplione suppliciter imploravit et mirabiliter impe- Inwit. Denique compléta oralione ad hospilium se conlulit et lassatus ac debilitutus in leclulo se collo- ■covit. Quo obdormiente S. Benediclus ei apparuit et a Deo in quem speraoisset eum exawlilum usseruit et Jerro medicinali quod tenebat, etc. '. Bref, on tenta l'opération et le malade soulagé, le lendemain, montra à son entourage le « calcul » qu'il tenait dans sa main. L'abbaye reçut des présents et la promesse d'une protection effective '. L'auteur de ce récit écrivait au xni« siècle ou au xn° siècle ; il a pris de toutes mains, mais il a évité de dire une chose, c'est •que saint Benoit, qui se promenait la nuit à l'hôtellerie et opérait ses hôtes de la pierre, reposait dans son tombeau du Cassin. Cependant cette crise de vessie de saint Henri avait suggéré dès le milieu <lu xif siècle un récit intéressant. Vers l'an 1070, le moine (depuis* évèque de Salerne) Amatus entreprit une Histoire des princes normands en Italie, il poursuivit son ouvrage jusqu'en 1078 et le dédia à l'abbé Didier, l'ierre Diacre avait signalé cet écrit dans son De viris iliustribus Cassinensibus *, mais on le croyait à tout jamais perdu, quand Champollionic en découvrit à Paris une traduction française qu'il publia en 1835 sous le titre de L'Ystoire de li Normunl et la chronique de Robert Yiscarl, par Ame, moine du Monl-Cassin. On y lit ceci :
« [Liv. I, ch. xxviii ] Un jor cestui empéreor senti grand dolor à lo flani et plus grave que ne soloit, quar estoit acostumé d'avoir celle dolor Et encelle •dolor manifesta lo secret de son cuer à ceus qui continuelraent en avaient compassion et dist : Comment I" empére romain, loquel est subjett à nous entre li autre royalme de lo monde, est hacié par la clef de saint l'ierre apostole et par la doctrine de saint Paul : ensi, par la religion de lo saint père Benedit croirons a acroistre lo Impère, se avisons avec vous présentement son cors : car la prédication de tous ces ij i tout le monde fu espasse la foi : mes pour la maistrie de lo Père doua commencement de religion et dona manière de conversai ion a toit lui moine.
li quand il ol dite & ite parole il s'endormi. Saint Benoit lui apparut, et le gari et lui dit : « O empéror, pourquoi désires-tu la présence moe corlis que je violle laissicr lo lieu ou je fus
amené de li angele, où la régule de li moine et la vue
que je escris, dont la ii non cors fn
• Et en caste parole se montre que quant li os
d'aucun saint sont translaté de u ti lieu en autre
■• /., lo lieu où a este- premièrement pour la
char qui est faite terre, doit estre à l'omme en révérence : et plus se monstre parce que je sequterai. Et lo empéreor de loquel avait paour lo règne, ot paour de un moine.
« Et lo saint lui dist que « sans nul doute tu saches que mon cors veut ici ester, et de ce te donrai-je manifeste signe o la verge pastoral, loquel signe sera manifeste. C'est o la croce laquelle tenoit en main le saint. Et lit la croiz à lo eoste de l'empereur, en loquel lui tenoit lo mal, et lui dit : Réveille-toi sain et salve, et quar ceste enfermetc non auras plus. » « Et maintenant li empéreor se réveilla sain et salve. Et si cornent lo saint lui promisse de celle enfermetc nom ot onques puiz dolor. Et pour cest miracle tant ot dévotion a lo monastier, quar cornent il dist qu'il vouloit laissier la dignité impérial, et vivre en lo monastier comme moine.
Et voici un nouveau témoignage de la translation du corps. Saint Henri veut faire ouvrir le tombeau et confie son projet à son entourage : manifesta lo secret de son cuer a ceus qui continuelmenl en avaient compassion, il leur dit : se avisons avec vous pn ment son cors. Il est permis de croire que cette nouvelle cause quelque contrariété aux moines qui ne sauraient lui montrer que peu de chose ou si peu que rien, aussi on reste un peu hésitant devant cette vision de saint Benoît survenant à point nommé et reprochant à l'empereur sa curiosité : Pourquoi désires-tu la présence moe corporal'.' Est-ce bien saint Benoît, n'est-ce pas quelqu'un de ses fils spirituels qui a rempli ce rôle, c'est ce qu'on peut présumer. Mais il faut bien lever un coin du voile. Sans doute, les reliques du saint ne sont plus en ces lieux, ce serait trop s'aventurer que de le soutenir, mais ces lieux sont pleins de son souvenir, n'est-ce pas assez? Là : 1" il fut amené par les anges, 2" il écrivit sa règle aux moines, 3° la masse de son corps /u souterrée. Jadis, c'est vrai, mais le saint patriarche ou son sosie a soin de dire prudemment fu et non pas est souterrée. Et l'explication suit Immédiatement : « Quand les os d'aucun saint sont transfères, le lieu de la première sépulture, où la chair s'est décomposée, doit être encore honoré. » Quant à une reconnaissance des reliques qu'on pouvait posséder, on n'en voulait pas entendre parler, même pour complaire à un empereur aussi bien disposé que Tel. ni Henri II.
A' lire ce récit d'Ame de Salerne, l'auteur de li Chronique du Mont-Cassin ne pouvait se dissimuler que le témoignage ainsi rendu allait contre les revendrai ions des moines, il se gardait bien en conséquence de mentionner Ame et préférait dénaturer son récit. Au lieu d'un souhait passager de Henri II, la peu de l'ouverture du tombeau devenait une hantise : Seepius tumcn dubietatis scrupulo movebalur uirumnam bealus Benediclus corpuraliter hoc in loco qui eseeret et la vision lui arrivait dans un état de demisommeil nec plane dormienli nec ex intégra vigilanti. Dans cet état de somnolence, saint Benoit affirme que son corps est au Cassin : Scw, inquit Pater lu-nedictus, quoniam in me haclenus hic dubitasti quiescere; sed ne super hoc amplius dubites; meumque in loco est cerlussime qui, pusculum credas, hoc libi
signum erit. Cum prunuin lui, lu- surrexeris m egestione urinée tuée ires lapillos non parvos mingere habebis, et ex tune dolorc isto amplius mm laborabl quia ego sum frai, lus. L'empereur est guéri
lanté on ir serait a moins. Le lendemain
matin, lei il ai i Ivei au ch ipil re, il
prend la parole et dit : « Que me i . mis.
[meurs, de donner au médecin qui m
1 .l.i.i lancl., luiliet, t. t. p. 511, n. SJ: juillet, t. m.
n. :>i. - ■ ;•. /... i. . Lxxtn, col. i
FLEURY-SUR-LOIRE
Les moines ne manquent pas de répondre qu'il faut donner tout ce que le médecin demandera. Non, dit l'empereur, le Père Benoît m'a guéri cette nuit, je vais payer son remède sur ma cassette, car nunc plane pro cerlo cognovi quoniam vere locus iste sanctus est, et nulli mortalium est ultcrius ambigendum quin hic Benedictus pater pariter cum saneta sorore sua quiescal. Et il montra les « calculs ■> dont il était délivré. Puis il fit quelques donations dont !e détail importe peu. Mais voici où s'aperçoit le bout de l'oreille. De retour dans son pays, l'empereur ne manquait pas de jeter au feu tous les manuscrits qui racontaient la prétendue translation de saint Benoit : Sane quoniam de corpore beali Benedicti quod in hoc loco veraciter requiesceret tum rerelalione quam viderai tum sospilate quam senseml fuerat certissimus redditus ubicumque posl modum scripturam translolionis ejusdem beau Patris repperire potuil flammis exussit : ru rrans omnibus quœ sibi Dominus hoc in loco ostenderil quœve prxstiterit; ex ipsius falsœ translationis série rationabiliter ostendens hœc frivola esse et conftelitia '.
De cela, Mabillon ne croit pas un mot :Nec quiris alius auctor Leoni sufjragatur asserenti lestimonia translationis in Galliam ]aclœ jussu imperaloris ubicumque reperire potuil combusta fuisse : cum e contrario in Germanicis imo et in Italicis monasteriis non paucis hujus translationis memoria Kalendariis consignata hactenus reperiatur 2, et après avoir rapproché ces niaiseries de l'historiette absurde d'Adam le custode, il conclut : Haec somnia sunt in quibus imaginatio passim pingit fingitque id quod quisque cupit.
XIV. Les témoignages liturgiques les plus anciens. — Si le fait de la translation à Fleury reste encore douteux, alors il sera superflu de s'attarder aux preuves nouvelles; s'il est tenu pour évident, on sera bien aise d'en trouver des preuves nouvelles.
Avant la fin du vme siècle, la translation de 703 faisait l'objet de solennités liturgiques en France, en Suisse, en Allemagne, en Angleterre et jusqu'en Irlande. On connaît trois manuscrits du vme siècle, contenant le martyrologe hieronymien, celui d'Epternach (Paris, lat. 10837), celui de Berne (Bern. 289) et le codex Blumanus a Wolfenbûttel 3. Ce dernier est de l'année 772, le Bernensis est un peu moins ancien; quant au manuscrit d'Epternach. il remonte tout à fait au commencement du vine siècle et paraît avoir été écrit en Grande-Bretagne. Ces deux circonstances expliquent pourquoi il ne contient que la fête du transitus de saint Benoît (21 mars) et pas celle de la translalio (11 juillet) de 703. Mais les deux autres manuscrits offrent les deux fêtes, ce qui montre que la deuxième était déjà connue en 772, au moins dans les pays voisins du Rhin, à Wissembourg et à Metz, d'où proviennent les manuscrits en question *.
Dès le début du ixe siècle, nous trouvons à Paris les manuscrits lat. 12260 et 12048. Le premier des deux vient de Corbie et contient un martyrologe 5; le deuxième est le célèbre sacramentaire de Gellone écrit en 804 6 (voir au mot Gellone). Dans ces deux manuscrits sont indiquées les trois fêtes de saint Benoît; au 21 mars.au 11 juillet, au 4 décembre. Au 21 mars on lit : Benedicti abbalis (12260, 12048); au 11 juillet : Depositio sancli Benedicti (12048);
1 Chron. Cassin., I. II. xliii. xliv. — : Mabillon, Annales, ad ann. 1022, 1. LV, n. 15. — * Sur ces manuscrits, cf. de Kossi-Duchesnc, Martyrologium hierongmianum, dans Acta sancturum. novembre, t. i, p. vin. n. 1 ; p. ix, n. 2: p. xv, n. G. — * L. Duchesne, dans Bulletin critique. 1883, t. ni, p. 26; cod. Muni. : et in florica monastgr adveniio Sci benedicti abb. — ' Acta sanct., novembre, 1. 1. p. xxv. n. 16. — «L. d'Achery.à'picifrff/um.édit. in-1", 1677,t.xm,p.38S;
au 4 décembre : Monaslerio Floriaco, a partibus Romse, advenlus corporis sancii Benedicti (12048r fol. 275 V); au 11 juillet : Depositio beatse mémorise Benedicti abbalis (12260); au 4 décembre : depositio Benedicti abbatis (12260). Nulle contradiction entre la fête du 11 juillet (translalio) et celle du 4 décembre (illatio) puisque des calendriers contemporains les mentionnent à la fois. D'après Adrevald ' c'était le 11 juillet et non le 4 décembre qui rappelait la mémoire de l'arrivée des saintes reliques à Fleury; le 4 décembre commémorait leur tumulatio dans la tombe de l'église Notre-Dame. Au début du ix<* siècle appartient le felire irlandais d'Oengus ».
Au milieu du ixe siècle, la solennité du 4 décembre était, en France au moins, aussi populaire que celle du 11 juillet et très anciennement établie : Solemne /estum impendebat sancli confessoris Christi Benedicti, quod ex veteri consuetudine, quolanni pridie nonas decembrium agilur quo conventus multorum populurum, ob tanti memoriam Patris, confluere monasterio solei 9. Quant à imaginer que la translalio était une translation liturgique de la fête du 21 mars au 11 juillet, cette explication enfantine a dû enchanter son inventeur l'évêque Giustiniani; mais la rubrique du ms. de Gellone !a contredit formellement, en sorte que, plus d'un demi-siècle avant la rédaction de la légende d'Adrevald, plusieurs monastères de France célébraient déjà liturgiquement par deux fêtes distinctes le fait de la translalio. Il est bon de noter au. passage dans le ms. 12048 la croyance que c'est le corps entier qui fut apporté en Gaule : Monaslerio Floriaco, a partibus Romœ advenlus corporis sancti Benedictini.
Un magnifique sacramentaire « écrit vers 852. ■ c'est-à-dire à une date où Adrevald n'avait pas encore publié son Historia translationis, et conservé à Reims (F. 418-462) porte au fol. 80-81 : XIII kl. aprilis Vigilia Sci Benedicti abbalis; au fol. 82 : Xll kl aprilis Nalalis sci Benedicti abbalis; au fol. 92 : Vidus Julii, translalio corporis sancli Benedicti abbalis^ Ce manuscrit était écrit de la main de Hincmar au dire de Dom Chamard qui renchérissait ainsi sur les bénédictins lesquels avaient eu le tort, dans leur édition de saint Grégoire I0, de s'en rapporter à une copie à eux fournie par l'archevêque de Reims et de fixer la date du manuscrit, sans l'avoir vu, oclavo sœculo desinenlc vel inuenle nono. En réalité ce manuscrit n'est que du xie siècle, sauf certaines parties additionnelles qui sont du XIIe,11. Voici un monument à écarter, en toute bonne foi.
Avant d'aborder les sacratnentaîres qui confirment en grand nombre le fait d'une fête généralement célébrée en l'honneur de la translation; il faut ici signaler les martyrologes postérieurs à ceux de Walfenbilttel, de Berne et d'Epternach dont on a parlé déjà. Ce sont ceux qu'ont édité les Bollandistes à la suite du martyrologe d'Usuard et D. Martène après eux; tous renferment la fête de la Translation 12.. Ces manuscrits sont de provenance très diverses. 11 y en a de l'abbaye de Renow, de Saint-Ulric d'Augsbourg, de Sainte-Colombe de Sens, de Corbie, d'Angleterre, de Tours, de Lyre en Normandie, de Stavelot en Belgique. d'Auxerre, de Saint-Maximin de Trêves, de Rome même. <• Nous ne comptons pas,. écrit à ce propos dom F. Chamard, le Marlurolo-
édit. in-fol., t. n. p. 25. — ; Historia translationis, n. 12, 15. 8 Cf. Arbeis de Jubainville, dans .Reçue critique, 1881, p. 186. — * Historia translationis, n. 22. — "S. Gregorii opéra omnia. in-fol., Parisiis. 1705, t. m, p. iv. — " L. Delisle, Mémoires sur d'anciens sacramenlaires, dans Mémoires de l'Acad. des inscr., t. xxxn. p. 285, n. cxvi. — n Acta sanct.. Juin, t. vi, p. 777-S32: Thesaur. anecdot., t. ni, col. 1547- Impliss. collect., t. vi.col. 637-738.