‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 4)Chapitre 100 sur 251 · DÉMONIAQUE · texte numérisé non relu

DÉMONIAQUE

logique, a été exposé ailleurs '; nous n'avons à nous occuper que des monuments figurés sur lesquels le démon est représenté, ils sont en très petit nombre.

Bien que les prédicateurs de l'Évangile se soient trouvés dans le cas d'exorciser et de chasser les démons, l'art chrétien ne semble y avoir guère prêté attention. Les rares scènes destinées à rappeler l'expulsion des démons font allusion à des miracles de l'Évangile. Aussi n'est-il pas aisé de dire l'idée que se faisaient les premiers fidèles du démon. Le terme de draco qui sert assez couramment à le désigner avait chez les païens une signification plus symbolique que précise et qui s'est conservée à peu près telle quelle dans notre langue. Ce que dit l'Apocalypse n'aidera pas à sortir du vague : o ôoaxrov 6 'jL£Ya;, o 03'.;, ô' àoyaïo;, 6 za).oj;j.£vo; O'.aooXo; zai 6 (jaTavâ; % c'est quelque chose dans le goût du monstrum horrendum, informe, ingens. Sainte Perpétue de Carthage s'en fait l'idée d'une grosse méchante bête, rampante: eteratsab ipsa scala draco cubans mirse magnitudinis qui ascendentibiis insidias pnraJa/ ^; l'ÉvangUe de Nicodème y voit un monstre à trois tètes, Iricapile ^, ce qui ressemble fort à Cerbère, le chien des enfers. Eusébe d'Alexandrie paraît s'en faire une idée à peine différente lorsque dans son oraison du Vendredi saint il nomme le démon : -ç^v/.ifT.li B££).Ï£?oj)>'*.

Un autre aspect nous est encore indiqué par une vision de sainte Perpétue : et exivit quidam contra me .£gyplius fœdus spccie ciim adjuloribus suis pugnaturus mecum '. Saint Basile, Théodoret, saint Grégoire le Grand connaissent aussi cet Éthiopien, auquel on impute mille ruses et un aspect repoussant. Dans pseudo-Abdias ce sont deux démons de ce type : appa- Tuerunl mihi duo viri JEihiopes qui me /lagris csedebant, et deux autres : visi sunt ab omni populo duo jEthiopes nigri. nudi, terribili vullu et ululantes dirasque voces cmittentes abscedere. Cette conception paraît avoir été la plus répandue et c'est d'elle certainement que procède le diablotin cornu, fourchu, noiraud et infect du moyen âge. Saint Augustin raconte l'histoire d'un homme qui in somnis a pueris nigris cirratis, quos intelligebat dxmones, baptizari prohibitus fuisset '.

n importait d'autant plus d'insister sur la laideur repoussante du personna>;e, qu'on songeait moins à mettre en doute sa réalité et ses moyens d'action. La croyance au surnaturel était si générale et si dominatrice des esprits de ce temps que nul ne songeait à révoquer en doute ce qui, de nos jours, serait nié a priori. Même au jugement des païens, pour lesquels le Clirist était un pur imposteur, la réaUté des miracles accomplis par lui était admise et quelques-uns repoussaient sans doute cet imposteur, mais redoutaient le terriljle magicien que devait être celui qui, à Cana, avait changé l'eau en vin, dans le désert avait multiplié les vivres épuisés '. N'avait-il pas voulu passer ses années d'enfance en Egypte, comme cet autre redoutable magicien Moïse; car l'Egypte était en possession du droit d'expédier à l'Europe ces malfaisants parmi

' E. Mangenot, Le démon d'après Iw Pères, dans Dicl. de tMol. cathol., t. IV, col. 329-384. — ' .-Vpoc, xii, 9. — • Ruinart, Acla inarl. sinrera, in-4", Parisiis, 1889, p. 87. — * Thilo, Evangelia aiincriipha, p. 72(1.— ' Thilo, Uebcr die Schrilten de.t Eusebius von .Mexiimlrien iind des liiisebiiis von Ernesa. Ein Arilisc/ies Sendsclireiben mit eincm .\nliange inclirerer bisber imbekannler HomUien des Eusebius von Alezandrien. in-S°, Halle, 1832, p. 85. ~ ' Acta mart. sine, p. 90. — ' S. Augustin, De civiUde Dei, 1. XXII, c. vin, n. 4., P. L., t. xLi, col. 760. — • S. Ambroise, De virginibus, I. Il, c. XXXI, P. /-., t. XVI, col. 215: cf. Ruinart, op. cit., 1713, p. 399, Passio S. Didumi, n. 5. — ' Psalm., xcv, 5. — " Amobe, Adv. génies, 1. VI, c. xvii. — ■' Eusèbe, De uila Conslantini, I. III, c. lvii, P. G., t. xx, col. 1124. — '■ AlhénaKore, Legatio pro ehristianis, n. xxvi, P. G., t. vi, col. 949 ; Tertullien, Apologelicum, c. xxii, xxiii, P. L., t. i, col. 404; Origine, Contra Celsum 1. III, VU, VIII,clc., P.G., t. xi.col. i

lesquels les Gentils comptaient Jésus tandis que les fidèles comptaient Satan et tous les dieux des Gentils : Omnes dii Gentium dœmonia '.

Mais la pensée ne venait même pas aux chrétiens de regarder les dieux de l'Olympe comme des êtres imaginaires, des forces ou des idées personnifiées. Selon eux, ce sont des démons malfaisants, devant lesquels tremblent leurs propres adorateurs; ils résident dans les édifices, dans les statues qu'on leur a élevées et où les font résider par une sorte d'incarnation végétale ou minérale, selon le cas, les cérémonies delà dédicace "; ils y xivent du fumet des sacrifices et du sang des victimes qu'on leur immole. Cette croyance à une impersonnalisation d'un démon dans cliaque simulacre était si répandue et si profonde que beaucoup n'avaient pas caché leur surprise désappointée lorsque, au temps de Constantin, les temples ayant été envahis et violés, aucun spectre ne s'était échappé des sanctuaires et des idoles ". Car Athénagore, Tertullien, Origène, Eusèbe, d'autres encore, avaient tous enseigné que les idoles de pierre, de bronze ou de bois recelaient un démon qui rendait les oracles, animait les entrailles des victimes, réglait le vol des oiseaux ".

.\ussi lorsqu'on exhumait quelque statue, translata de sordentibus locis, s'empressait-on de réciter sur elle des prières destinées à conjurer et à expulser l'esprit malin emprisonné dans cette gangue. Non seulement les statues, mais les vases, les pierres gravées devaient bénéficier d'une semblable purification et mal en eût pris de s'y soustraire. Il ne fallait rien moins que le bon sens de saint Benoît pour montrer à ses moines affolés qu'une idole déposée dans la cuisine du monastère n'y avait fait aucun dégât ". Les dieux qu'on expulsait pour les rendre à l'enfer n'étaient, à les en croire, pas des moindres. Tout l'Olympe s'était donné rendezvous dans tel marbre, tel bronze, telle gemme et en le quittant c'était à qui avouerait être Jupiter ou Mercure ", Vénus ou Minerve ", Mercure ou Bacchus ", Saturne ou Sérapis ".

Dès le temps même du Sauveur, le démon avait, croyait-on, engagé la bataille. A la veille de la Passion, un songe avait troublé la femme de Pilate, lui commandant de le mettre en garde de condamner Jésus. Un ivoire célèbre de Bavenne nous montre un fantôme ailé, bai'bu, d'aspect farouche, :\pparaissant au chevet de Pharaon endormi. C'est le génie du rêve. Quelque autre imagination d'app.ircnce épouvantable s'était sans doute alors manifestée de môme à la femme du Procurateur, car saint Matthieu écrit qu'elle avait été étrangement troublée'". Ce songe, concluaient les chrétiens, était, comme tant d'autres '". un message du diable dierchant à détourner Pilate pour cmpêclier le crucifiement et entraver l'oeuvre de noire rédemption.

Car le démon n'ayant pas réussi aura désormais une préoccupiition constante, troubler, alarmer, tenter, entraîner le lidèle, et cela sans répit. Hufm raconte qu'un jour, » à l'heure de rofiicc, saint Macaire d'A-

020; liusèlie, Pncpor.cwan!/.,!. V, c. xi, P. f."., l. x.xi, col. 345.

— "S. Grégoire I", Dialoai,\. Il, c. x.P.I... l. Lxvi, col.154.

— "Sulpice-Sévère, Dialogi, I. II, c. xiv; 1. III, c. vi; Vitu B. Martini, c. xxiv, P. L., t. xx, col. 211,215, 174. — " Origène, Conlra Celsmn. I. VIII, édit. Ciimbrirlge, p. 401.

— " Minutlus Félix, Oclavius, c. xxvii, P. L., t. m, col. 323. — " Mimitius Fclix, Oclavius, c. xxvii, P. L., t. III, col. 323; S. Cyprien, Ad Demelrian., c. xv, P. L., t. IV, col. 221; Sulpicc-Sévère, Dialogi, I. III, c. vi, P. L., t. XX, col. 215. — " Matth., xxvii, 19. — " Les lldéles imaginaient que les songes étaient envoyés par quclipic puissance surnaturelle, les démons ou les anges, cf. S. .lustin, Apolog., I, c. XVIII, P. L., t. vi, col. .350; S. Irénée, Adv. hivres, 1. I, c. xxiv, P. L., t. vu, col. G73: Tertullien, Apologet., c. xxiii, xxvii, .xxi.\, P. L., t. i, col. 407; Euséhc, Ilisl. cccles., I. IV, c. vil, P. G., t. xx, col. 316; S. Augustin, Episl.,i\, Ad Nebridium, n. 2, P. L., I. xxxiii, col. 72.

DÉMONIAQUE — DENDRITES

lexaiidrie vit se répandre par toute l'église où priait sa communauté, une nuée de petits enfants, noirs comme lies Ethiopiens, et qui semblaient voltiger. H est d'usage que l'un des frères récite un psaume devant les frères assis qui écoutent les textes saints ou disent les répons. Les petits Ethiopiens allaient de l'un à l'autre; ceux dont ils touchaient les yeux s'endonnaient à l'instant; ceux dans la bouche desquels ils mettaient un doigt se prenaient à bâiller; (luelijues diables étaient grimpés sur la tète, sur les épaules de ceux qui manquaient de recueillement '. = C'est principalement au désert que le démon livrait des assauts répétés aux solitaires. H s'y était bien attaqué au Ciirist en personne -, qui donc épargnerait-il ? Parfois il se présentait aux moines sous les traits d'une belle femme égarée de son chemin et suppliant qu'on la remît sur la bonne voie. Les uns s'étaient laissés toucher, ils avaient payé cher leur imprévoyance ', d'autres, que ces historiettes préparaient à la défensive, accueillaient la visiteuse avec une volée de cailloux ; un moine forgeron lui lançait un fer rouge à la tête.

Les plus sages n'étaient pas toujours sur leurs gardes. \ 'n jour, saint Macaire d'Alexandrie étant en voyage se choisit pour passer la nuit un de ces tombeaux antiques, mastaba, où les païens ensevelissaient leurs morts. n prit la momie d'une femme et s'en servit comme d'un oreiller. Les démons imaginèrent de troubler le saint en faisant parler la momie. » Madame, lui disaient-ils. en l'appelant par son nom, veux-tu venir te baigner avec nous ? » Un diablotin répondait d'une voix de femme : • Je ne le puis; un voyageur s'est couché sur moi. » Le saint roua de coups la momie en lui disant : « Lève-toi et va-t'en si tu peux. » Alors les démons s'enfuirent en criant : -; Nous sommes vaincus '. »

Ces historiettes circulent partout, on les retrouve en tous pays, mais il n'est pas toujours facile de les prendre au sérieux, car c'est à qui. parmi les conteurs, ajoutera l'invraisemblance à l'impossibUité pour mieux inculquer la conviction de la puissance du diable ^.

Saint Siméon Stylite * vit un jour un ange éclatant de lumière monté sur un char enflammé que traînaient des chevaux de feu; il s'approcha en cet équipage tout près de la colonne du stylite et lui dit : « Siméon, écoute-moi, c'est le Seigneur qui m'envoie pour t'emporter sur ce char de feu, comme j'ai autrefois emporté Élie, car ton heure est venue. Prends place à mes côtés et montons au ciel où t'attendent joyeux les anges et les archanges avec Marie, la mère de Dieu, les apôtres, les martjTs, les confesseurs et les prophètes. > Le saint, achevant sa prière, répond ; -^ Seigneur, veux-tu donc enlever au ciel un pauvTe pécheur? > Et faisant un pas vers le char comme pour l'enjamber, il fait le signe de la croix; le démon s'évanouit à l'instant.

Ce ne sont là que des jeux, il y a aussi des drames. Dé,, que deux saints gaulois, Lupicin et Romain, Uéchissaicnt le genou pour prier, les démons leur lançaient des pierres et les couvraient de blessures '. Saint Antoine est la plus célèbre victime de leurs violences *. Les martyrs eux-mêmes sont relancés par l'ennemi jusque pendant U supplice '.

Ni le dragon à plusieurs têtes, ni l'Étliiopien repoussant ne se voient sur les anciens monuments chrétiens, n faut attendre le vie siècle; alors nous trouvons i sur un ivoire de Ravenne, le diptyque, dit de Murano,

' Hisior. monacit.y x.\i.\; De Macario Aleiandrino jiiniorc. — ' Matth., IV, 1 . — • Un moine veut serrer la visiteuse dajis ses bras, celle-ci s'évanouit eu poussant un cri épouvantiible. Hist. mon., 1. 1, c. xv. — • Roswcyde, Vite Palrum, 1. V, libellas vu, n. 10. — ■• Asnpllus, Liber pond'/ico/isiîccIesi.T liavennatis, n. cxxxi. dans Mon. Germ. hisior., Scriptores rer. langobard. et ilalic, p. 363-365 ; cf. E. Le Blant, Les premiers chrél. et ledémon,dans Mem.dellar. Accad. deiLincei. Classe di scieme morali, stnriche e pMogiche, 1887 t. m, part. 1 , p. 161-1 fiS. —

la guërison d'un démoniaque par Jésus. L'homme est entravé au cou, aux mains, à la taille et aux pieds et à l'instant où .Jésus lève la main pour le guérir, une

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