‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 4)Chapitre 104 sur 251 · DENIER DE SAINT-PIERRE — DENIS (ABBAYE DE SAINT · texte numérisé non relu

DENIER DE SAINT-PIERRE — DENIS (ABBAYE DE SAINT

alms nf Ihe ITes/ Saxons and of King Aljred lo Rome >. Cette double mention de l'aumône du roi et de celle de son peuple se retrouve dans les documents des premières années du x« siècle -.

Faut-il voir ici deux aumônes distinctes, celle du roi. résultant de l'obligation imposée par Ina de Wessex. l'autre représentant la rente annuelle de 300 mangons sur la cassette royale établie par Ethehvulf ? C'est probable. Ainsi Ina et Ofla levèrent réellement une contribution annuelle en faveur de la Schohi Saxonum. Ethelwulf. reconnaissant au pape Léon IV pour l'appui qu'il en avait reçu, s'engagea, dans un voyage à Rome, à paver au Saint-Siège une redevance annuelle de trois cents mangons. Cette rente se confondit avec la contribution d'ina et d'Ofîa, et lui imprima son caractère spécial. C'est la véritable origine du denier de Saint-Pierre, l'nc moitié de cet impôt était destiné à la schola, l'autre moite à la papauté.

BiBLioGB.\PHiE. • — Garampi, Il danaro di S. Pietro, lu à Rome, en 1750, à l'Académie ecclésiastique, iml)rinié par llccelli, dans // papato, 1875, 1. 1, p. 484-518, d'après le ms. 9022 de la Bibl. Vaticane. — Cancellieri, La visita de' sacri limini ed il danaro di S. Pieiro, dans Giornale arcadico, 1821, t. x, p. 264 sq. — C. Daux. Le denier de Saint-Pierre, ses origines, ses raisons, ses convenances, in-Vl. Paris, 1907. — De Denario Sancti Pétri qui Anglice dicitur Romescot, dans Ancient laws and institutes of England, dans la collection des Public recorrfs, in-fol., London, 1840,p. 192. — De Rossi, Di un tesoro di monete anglo-sassoni trovalo nelValrio (telle Vcstali, dans Notifie degli Scavi. déc. 1883, p. 487 sq. ; De origine, historia, indicibus scrinii et hibliothecœ Sedis apostolicœ, in-8°, Romae, 1886, t. i, p. Lxxii-Lxxviii. • — P. Fabre, Recherches sur le denier de Saint-Pierre en Angleterre au moyen âge, dans Mélanges De Rossi, 1892, p. 158-182; L'Angleterre et le denier de Saint-Pierre au A'H= siècle, dans Revue angloromaine, 1896, t. II, p. 445-447. — O. Jensen, Der englische Peterpfennig und die Lehenstener aus England und Irland au den Papststhul im Mittelaltcr, in-8'', Heidelberg, 1901. — F. H. Durham, The « Denarius Sancti Pétri » in England, dans Transactions of the royal hist. Society, 1901, t. xv, p. 171-247. — F. Cabrol, Les pèlerinages anglo-saxons à Rome et le denier de Saint-Pierre, dans L'Angleterre chrétienne avant les Normands, in-12, Paris. 1909, p. 329-335.

H. Lkclercq.

DENUNTIATIOQUATUORTEMPORUM— Les formules pour l'annonce des Qualre-Temps.

A propos de la convocation des fidèles aux ofBces de l'Église, nous avons parlé de la coutume, dans l'Église romaine, d'annoncer le jeûne des Qualre-Temps (voir Dictionn. Annon-ce des fêtes, t. i, col. 2230 et spécialement 2233). Voici quelques-unes de ces formules :

Admonitio jcjunii mensis septimi.

Annua nobis est, dileclissimi, jcjuniorum celebranda testivitas, quam mensis septimi solenmis recurrens indicit. Quarto igitur et sextn fcria succedentc solilis eamdem conventibus cxsequamur; sabbatorum die heic sacras acturi vigilias, ut per observantiam competentem Domino purifientis mentibus sappliciinles, beatissimo Petro apostolo sujjragante, et pricsentibus periculis exui mereamur parilcr et futuris. Per., etc. ^.

Denunciatio jejuniorum quarti, septimi et decimi mensis.

» Édit. Thoipe, p. 6S, pour les années 887, 888, 889. Cf. Chronique d'Ethelwerd, dans Petric-Sharpc, op. cil., p. 517 c, où la distinction entre l'aumône du peuple et l'aumône du roi est bien marquée. — ' Chronique d'Ethelwerd, en 908, mentionne l'archevéïiue PlcRnumii qui pro populo Romam quin (sic) eleemosynam duxil, Badwardo quoque pro rege. — • Sacramentarium Leonianum, édlt. Feltoc p. 108. — * Sacramentaire Gélaslen, ïom-

Anniversariam. frcdres cmssimi, jejunii puritatem ijua et corporis exquiritur et animœ sanctitas, nos commonet illius mensis instaurata devotio. Quarta igitur et sexta feria solicita convenientem occursu offeramus Deo spirilale jejunium, die vero sabbati apud beatum Pctrum cujus nos intcrcessionibus credimus adjuvantes sanctas vigilias christiana pietate celebremus. Ut per hanc institutionem saluti/eram peccatorum sardes quas corporis frngilitate contrahimus jejuniis et elcemosynis abluamus, auxiliante D. N. J. C. qui cum "...

On pourra voir dans l'article cité quelques autres formules de Denuntiatio quatuor temporum.

Cette annonce se faisait à la synaxe qui précédait la fête ou le jeûne annoncés et après le baiser de paix. Le canon gélasien porte cette rubrique : Post hsec (après la paix) commonenda p. plebs pro jejuniis quarti, septimi et decimi mensis temporibus suis, etc. '.

Nous avons dit aussi que ces formules étaient anciennes; elles nous donnent quelques renseignements intéressants sur les Quatre-Temps. Voir Quatre- Temps.

F. C.\BROI..

DENIS (Abbaye de Saint-).— I. Martyre de saint Denis. 11. Les documents. 111. La fondation de Dagobert. IV. La tombe primitive. V. L'église de sainte Geneviève. VI. L'église de Dagobert. Vil. La basilique de Pépin le Bref. VII 1. Le trésor : a. Coupe de jade. b. Trône de Dagobert. c. Croix d'or. d. Escrain de Charlemagne. e. Vase de Cana. /. Coupe de Chosroès. g. Coupe des Ptuléniées. IX. Le chartrier. X. Manuscrits liturgiques. XL La messe grecque. XII. Tombes mérovingiennes. XIII. Bibliographie.

I. Martyre de saint Denis. — Au temps de l'empereur Dèce (249-251). un personnage nommé Denis fut envoyé en Gaule et devint évèque de Paris. Voici le récit que nous en fait Grégoire de Tours : Sub Decio vero imperatore multa bvlla adversum nomen christianum exoriuntur... Hujus tempore septcm viri episcopi ordenali ad prxdicandum in Galliis missi sunt, sicul historia passioncs sancti martyres Salurnini denarrat. Ait enim : i Sub Decio et Grato consolibus [25ij. sicut fldeli recordationem retenilur, primum ac summum Tholosana civitas sanctum Saturninum habere cceperat sacerdùtem. 1) Hii ergo missi sunt, Turonicis Catianus episcopus, Arelalensibus Trophimus cpiscopus, Narbomu Paulus cpiscopus, Tolosse Satnrninus episcopus, Parisiacis Dionisius episcopus, Arvernus Stremonius episcopus, Lemovicinis Martialis est distinalus episcopus. De lus vero beatus Dionisius Parisiorum episcopus, diversis pro Clvisti nomine adjcctus pœnis, prsesentem vitam yludio inminente finivit '.

Ceci nous semble clair, au moyen âge on n'en jugeait pas ainsi. Trois textes — ■ une charte de Thierry IV, du l''' mars 724, une Passio de saint Denij et la rédaction de la seconde et de la troisième famille des manuscrits de la Vita Genove/œ — disent que Denis entra en Gaule non au milieu du iii'' .siècle, mais ù la fin du i'"', envoyé par le pape saint Clément (91-100 environ). Un ([uatrième texte, les Gcsta Dagubcrti, lixc le martyre de Denis sous le règne de Domilien (81-96).

Comment ces divers auteurs ont-ils pu en venir là ? C'est qu'ils avaient sous les yeux la rédaction première de (irégoirc de Tours, représentée encore aujourd'hui par beaucoup de manuscrits, celle où manquent les livres VII A X et certains chapitres des livres I à VI '.

masi-Vezzosl, Opcra, t. vi, p. IIKI-IOI, et la note de l'éditeur, p. 17G ; cf. (ierbcrt, Monumenla liliirgiœ aleinnnicœ, t. i, p. 13t. — * Tominasi-Vczzosi, ioc. ctl., p. 170 et sa note. — ' Grégoire de 'l'ours, llisl. Franconim. 1. I, c. XXX, édit. B. Krusch, p. 47, 48. — ' Grégoire de Tours, Histoire des Francs, livres 1-VI, texte du ms. de Corble, édit. 11. Omont, ln-S°, Paris, tS.Sn; 2« édit. R. Poupardin. 191'-'.

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

Dans cette rédaction, la phrase qui concerne saint Denis et qui commence par les mots : Hujus lempore (c'est-à-dire au temps de Dèce) n'est éloignée que de quelques lignes de celles où se lisent les noms de Domitien et de saint Clément ' ; il a suili d'une légère distraction, d'un instant d'inattention pour rapprocher et combuicr ce qui devait rester distant et étranger. L'auteur des Gesta Dagoberti se laisse prendre sur le fait : dans la phrase même où il nomme Domitien, il copie, avec de très légers changements, ce que Grégoire de Tours dit de cet empereur :

HiSTORIA FrAXCORUM,

Gesta Dagoberti, 3.

Domicianus auiem se- Temporibus Domiciani,

cundus posl Neronem in qui secundas ab Nerone

christianis seoit... Hujus in christianos arma corri-

tempore... puil.

Les trois autres auteurs sont dans un cas analogue, mais un seul d'entre eux a dû être amené à cette erreur par la lecture directe de Grégoire de Tours : les autres se seront guidés sur lui. Or, le plus ancien des trois est probablement le rédacteur de la charte de Thierry IV et c'est aussi celui dont les termes rappellent le plus fidèlement ceux de Grégoire :

HisT. Francor., I, 27, 30. Charte de Thierry IV.

Beatus Clemens lertius Romame ecdesiœ juil episcopus passus... Hujus lempore sepiem viri episcopi ordenali ad prœdicandum in Galliis missi sunt... Parisiacis Dionisius episcopus...

Beatus Dijonisias cum sociis suis... qui primi posl apostholorum sub ordinacione beali Climenii Pétri apostholi successoris in hanc Galliaram provincia advenirunt ibique predicanlis.

VlTA GeNOVTEF.E, 15 '. PaSSIO DiONISlI, 103.

Sancius Dionisius... Et comperi juxla tradilionem seniorum vel relationem passionis sue, a sanclo Clémente, filin in baptismo sancti Pétri apostoli, Rome episcopus ordinatus et in hac provincia ab eo directus es.

Sanetus igitw Dionisius, qui tradente beato Clémente Pétri apostoli successore verbi divini semina gentibus partwienda suscepererat.

L'auteur responsable serait donc le rédacteur de la charte de Thierrj" IV. « Si l'on compare cette charte, destinée à confirmer certains pri\ilèges de l'abbaye de Saint-Denis, avec celle qui fut donnée pour le même objet, au siècle précédent, par le roi C1o\ts II', on constate que l'acte du \-iii= siècle a été copié sur celui du VIT' avec insertion de quelques passages nouveaux; le membre de phrase qui dit saint Denis envoyé par saint Clément est une de ces additions. Il est curieux qu'un rédacteur de charte, possédant un modèle qu'il n'avait qu'à copier, ait pris la peine d'y ajouter un développement pour ainsi dire littéraire et d'en chercher la matière dans un ouvrage historique, tel que celui de Grégoire de Tours. Le fait est rare; mais il doit moins étonner sous Thierry IV que sous tout autre prince mérovingien. Le règne de Thierry IV, en effet, fut marqué par une activité historiographique exceptionnelle. C'est dans la sixième année de ce roi (726-

'Grégoire de Tours, Histoire des Francs, li\Tes I-VI, texte du ms. de Corbie, édlt. H. Omont, in-8°, Paris, 1S86;2« édit. R. Poupardin. 1912, p. 18-19. — » Vita S. Genovetx, édit. Kohler, p. 18, note 7. — • Arch. nat., K 2, n. 3, papyrus, datée du dimanche 22 juin (554. — * Monod, dans Beoue

727) que fut composée la chronique, tirée en grande partie des six premiers livres de Grégoire de Tours, qu'on désignait jadis sous le nom de Gesta regum Francorum et qu'on appelle maintenant le Liber historix Franrorum. C'est un peu phis tard, mais encore sous le même régne, que fut mise au net une seconde rédaction du même ou\Tage. C'est un an avant la mort de Thierry IV, en 736, que travailla, en s'aidant de cette seconde rédaction du Liber, le premier continuateur de la chronique dite de Frédégairc. On a donc, sous ce prince, beaucoup lu et beaucoup écrit l'histoire. Cela peut expUquer la présence, dans une de ses chartes, d'une addition historique tirée des livres de Grégoire de Tours.

= Selon une opinion appuj'ée de présomptions très vraisemblables, le Liber historise Francorum aurait été écrit à Saint-Denis '. La charte de Thierry IV apporte une nouvelle probabilité à l'appui de cette h^-pothése. Le moine qui avait été chargé de la rédiger est peutêtre le même que celui à qui on doit le Liber historise. A la date de la charte, celui-ci devait avoir commencé, pour la préparation de sa chronique, la lecture du Grégoire de Tours en six li\Tes; il n'aura pas voulu laisser passer sans en tirer parti le chapitre du U\Te 1"^'', où il rencontrait le nom du saint patron de son monastère.

« Hilduin, qui écrivait dans la première moitié du ix= siècle, avait sous les yeux la Possio sanctorum martgrum, qui, s'inspirant de la tradition répandue à Saint-Denis depuis le temps de Thierry IV, place la mission du martjT en Gaule au temps de saint Clément. Il a suivi tout naturellement cette opim'on, et il en a profité pour établir, entre saint Denis de Paris et saint Denis l'Aréopagite, évêque d'.\thènes, une identification à laquelle personne n'avait songé avant lui.

« L'affirmation de Grégoire de Tours qui fait de saint Denis un contemporain de Dèce est, en somme, le seul renseignement historique sur l'époque où vécut le premier évèqu e de Paris. Le reste ne saurait entrer en ligne de compte '. ^

Grégoire de Tom^ a eu l'occasion à plusieurs reprises de nommer saint Denis, il ne lui a nulle part donné de compagnons. Ceux-ci apparaissent dans la Vita Genovejœ dont la date est discutée et dont les manuscrits ne présentent pas sur ce point particuUer un témoignage concordant :

Vita Genovef.ï:

{1" famille)

VlT.\. Gexov'ef.e (2« famille)

Quanta pero oeneratione in qao sanetus Dio-

et amore dilexit Cathola- nysius passus est et sepulcensem vicum. in quo sanc- tus,neqaaquam comprehenlus Dionysius cum sociis dere queo.

suis Rustico et Eleutherio, passus est, nequaquam si- Icnduni esse arbitror.

Pour voir les noms des deux compagnons apparaître dans un texte daté, il faut attendre la grande charte de Clo\is II, du 22 juin 654, où nous lisons : ... pro eu/as amore et desiderio inter citeras gloriosos triumphos marterum beatus Dionisius, Leutherius et Rusteciis ', leurs noms ne sont accompagnés d'aucun titre et présentés dans l'ordre inverse de celui que la tradition a fixé depuis. La charte de Thierry IV (l" m.ars 121) introduit dans son texte copié d'après celui de Clovis II l'addition suivante : pro cujus amore cl disiderium inter citeras gloriosus trlun/as martyrum beatus Dyoni-

critiqite d'histoire et de littérature, 1873, t. vu. 2' semestre, p. 2?iS; Mémoires de la Société de l'histoire de Paris, 1876, t. III, p. 219-240. — ' J. Havet, Questions mérovingiennes. V. Origines de Saint Denis, dans Bihl. de V École des chartes, 1890, t. Li, p. 35-36. — 'Arch. nat.. I< S, pap\Tus (\).

DEMS (ABBAYE DE SAINT

sias. cum sociis suis Rusticn cl Elcotherio '. Les autres chartes données en faveur de l'abbaye, quelle qu'en soit la date, nomment ordinairement saint Denis seul. Mais la Passio qui nomme Rustique sans attribution décerne à Eleuthére le titre d'archidiacre : Riisticum et FJeiitheriiim. archidiaconem- ; c'est un acheminement et les Gesla Daqoberti diront tout net : Rnsticum et Eleutherium, quorum aller presbiter, aller diaconu^ eral ^. Enfin, Hilduin, que les scrupules n'arrêtent pas, fait de Rustique un archiprètre et d'Éleuthère un archidiacre; il ajoute même pour qu'on n'en puisse douter, qu'on trouva, à côté de leurs corps, les restes de la chasuble de Rustique et de la dalmatique d'Éleuthère *.

Dans le martyrologe dit hiéronyniien on lit au 9 octobre : Parisius, natal, scorum Dionisi epi Eleutheri presbit. et Rustici diaconi^; ici l'ordre des noms est le même que dans la charte de Clovis II.

o En résumé, il semble que les personnages de saint Rustique et de saint Éleuthère, étrangers à la tradition primitive sur saint Denis, sont venus s'y ajouter vers le vi" ou le vii« siècle, peut-être lors de la fondation de l'abbaye, et que la tradition à leur égard s'est régularisée et précisée graduellement jusqu'à l'époque de la rédaction de l'ouvrage d'Hilduin. Mais il faut se contenter de dire » il semble », car les données que nous possédons sont trop insuffisantes pour permettre de rien affinner. Dans les textes qui nomment les deux compagnons de saint Denis, tels que la Passio et les Gesla Dagoberti, tout ce qui a été dit de la sépulture et de la translation de l'évèque-martjT s'applique aussi à ses deux compagnons; leurs noms sont comme inséparables du sien '. "

Le plus ancien document biographique qui nous soit resté sur les martyrs parisiens est intitulé : Passio sanctorum marttjrum Dionisii, Rustici et Eleulhcrii. A dire vrai, c'est à peine une biographie. Attribuée jadis au poète Fortunat, celui-ci en a été heureusement disculpé '. « Ce qu'il y a peut-être de plus remarquable dans cet ouvrage, c'est le petit nombre de faits qu'il renferme; on pourrait presque dire : l'absence complète de faits. On n'y trouve que des développements de rhétorique, et on n'y apprend à peu près rien qui ne se lise aussi bien ailleurs. Le style maniéré et prolixe de la Passio donne lieu de supposer qu'elle aura été écrite à l'époque caroUngienne ". On n'a aucune preuve et même aucune bonne raison à apporter pour faire de la Passio une des sources des Gesla Dagoberti '; les deux écrits sont indépendants l'un de l'autre, n'ayant en commun que deux ou trois détails empruntés peut-être aux traditions orales du monastère et exprimés en termes différents, tandis que sur d'autres détails plus importants ils se séparent nettement '°. Les deux auteurs ont donc écrit chacun de leur côté, sans qu'aucun ait connu rou\Tage de l'autre. On peut tirer de là deux conclusions. La première, c'est qu'ils ont écrit à peu près en même temps : donc, sachant que les Gesla sont

' Arch. nat., K. 4, n. 2 (A). — = Passio, n. 23, dans Monum. Cerm. hisl., Auclorcs anliquissimi, t. iv, part. 2, p. 1 01. . — ' Oesta Dagoberti, 3; B. Krusch, dans Wattembach, Deulschlands CcscItictilsqucUcii, 5" édit., t. i, p. 401. . — ' Hilduin, ."i.ï. P. L., t. cvi, col. 4!). — ' Ms. de Berne, dans De Kossi-UuclU'sne, Marlyrol. hierumim., p. l.iri; Florentlnius, Vclitstius occidenlalis Ecclcsiœ martyrologiuni, in-(ol., Lucc», 1G68, p. 907. — • ,1. H.avot, Origines de Saint- Denis, dans Bibl. de l'Ëcole des cliarles, 1890, t. li, p. .38. — ' Venanli Forlunali opéra, édit. B. Krusch, dans -V/onum. Germ. Iiist., Aucl. nntiquiss., t. iv, part. 2, p. 101-lO.î; Acta sanel., oct.,t. iv, p. 925-928. — • J. Hnvet, op. cit., p. 39. — • Frcdegarii et aliorum chronica, édit. B. Kruscli, p. 390, 401. Sur les Gesta Dagolierti, voir Revue critique, 1873, part. 2, p. 258; sur les Miracida s. nionysii dont 1» rédaction est antérieure à 835, cf. A. Luchairc, litude sur quelques manuscrils de Rome et de Paris, dans Bihliolh.

du ixe siècle, nous en dh'ons autant de la Passio. La seconde, c'est qu'ils ont écrit loin l'un de l'autre. Or, l'auteur des Gesta habitait certainement à Saint-Denis, près de Paris. Celui de la Passio habitait donc loin de cette ville ". «Ce n'est même pas vraisemblablement un Parisien éloigné de sa viUe, c'est plutôt un Méridional, car au lieu de se borner à parler de saint Denis, il a cru devoir raconter la carrière de deux évêques du Midi, saint Saturnin de Toulouse et saint Paul de Xarbonne. Rien d'étonnant à ce qu'un clerc de ce pays se soit intéressé à ce saint Denis de Paris : l'Aquitaine, en effet, était gouvernée vers la fin du viii» siècle et au commencement du ix« par le roi Louis, fils de Charlemagne. Les princes carolingiens ont toujours eu, les premiers surtout, beaucoup de dévotion pour saint Denis ; à cet égard, le roi Louis, devenu l'empereur Louis le Pieux, se signala entre tous. Nous aurions donc affaire à une composition rédigée aux environs de l'an 800, dans le midi de la Gaule, beaucoup plus près des Pyrénées que de la Seine i-. » On comprendra très bien, dans cette supposition, concluait JuUen Havet, comment cette œuvre méridionale put rester ignorée du moine de Saint-Denis qui écrivit à peu près au même moment les Gesla Dagoberti. Mais on ne pourra pas non plus s'étonner que, quelques années plus tard, une fois le roi d'Aquitaine devenu empereur, la Passio écrite pour lui soit parvenue à la connaissance de l'abbé Hilduin, qui était son archichapelain ".

II. Les documents. — L'auteur de la Passio rapporte que les chrétiens bâtirent une église sur les corps de saint Denis et de ses deux compagnons. Rustique et Éleuthère, abrités jusque-là par le mausolée édifié sur l'emplacement où une chrétienne, nommée Catulla. avait donné la sépulture aux martjTS ". L'n siècle et demi plus tôt, le diplôme de Clo\is II (22 juin 654) enregistre la tradition d'après laquelle Denis et ses compagnons subirent le martyre dans le lieu où s'éleva la basilique primitive construite sur leur tombeau '*. A partir de l'an 625, un grand nombre de chartes, dont plusieurs conservées en original, font mention de la basilique qui renfermait le corps de saint Denis, évêque et martyr, de la communauté de moines établie auprès de cette basilique, de l'abbé qui la gouvernait, des bienfaits qu'elle avait reçus de la munificence des rois et des particuliers ". Il n'est donc pas douteux que l'existence de l'abbaye remonte au moins à cette date. Ce n'est pas tout. Au vi» siècle, Grégoire de Tours fait mention à plusieurs reprises d'une basilique de Saint - Denis, au diocèse de Paris, basilique qui contenait la sépulture du martyr. Enfin, l'auteur de la vie de sainte Geneviève, qui se donne à nous comme écrivant en l'année 520, rapporte que la sainte détermina le clergé de Paris à construire la « splendide » basilique du yicii.'i Calulliacensis, sur le lieu même du supplice '". On peut se demander si tous ces textes s'appliquent à un seul et même édifice. Grégoire de Tours parle du tombeau, l'auteur de la Yita Genovejie parle du lieu du martyre.

de la Faculté des lettres, fasc. viii, 1899, p. 20-29, append. m, p. 93-97; Analecta Indlandiana, 1900, t. xix, p. 235-236. — ".7. Havet, op. cit., p. 39. — " Ibid., p. 39-40. — »L. Duchesnc, La passion de saint Denis, dans Mélanges Julien Ilavet, in-S", Paris, 1895, p. 31. — " L'n grand nombre de phrases de la Passio ont passé textuellement dans l'ouvruize il'llilduin, par exemple : Hilduin, n. .34, P. L., t. cvi, col. 48. — "Passio, 27, 30, dans Monum. Germ. Iiist., Aucl. ani., t. IV, part. 2, p. 104; Hilduin, Vita sancti Vionusii, 30, P. /,.. t. r.vi, col. 49. I^a Pa.-isio parle d'un ■ mausolée élevé .-. I.c nom de Catulla a été forgé tout exprès pour former une étymologie i> Calulllncus. Quoi qu'il faille penser de cette dernière iniaginntion, l'existence d'un monument sur le tombeau avant la construction de l'église est cliose vraisemblable. — '•Arch. nat., K 2, n. 3. — ".I. Havet, op. cit., p. 5 et notes 2-5. — " Vila beatie Gennve/.i; édit. Kohier, iv, 15 sq., édit. Krusch, c. xvii.

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

Au début du ix« siècle, deux autres écrits qualifient dédaigneusement la « splendide « basUique de vilis œdicala et, à les en croire, cette pau\Te construction aurait fait place à un nouvel et magnifique édifice élevé par le roi Dagobert I*'' sur un autre point du même bourg '. A peu près en même temps, Hilduin aflirme que saint Denis fut supplicié sur la loUine de Montmartre et que sa sépulture seule fut à Saint-Denis, en sorte qu'il s'agit d'attribuer le nom de vicus Calulliacensis à l'une ou à l'autre de ces deux localités. Enfin, au xii= siècle, Suger vient nous apprendre que l'église primitive, celle de l'Estrée, avait abrité trois cents ans les corps des saints -. Telles sont les questions qui se présentent et dont la solution, naturellement, di\'ise les auteurs.

III. La fond.\tion de Dagobert. — Trois opinions, les seules qui méritent d'être retenues, sont en présence; elles ont pour auteurs des savants dont l'autorité se balance sur le point particulier qui les oppose les uns aux autres '. S'il nous était permis d'avoir une préférence, elle s'adresserait à l'opinion de M. Julien Havet, mais au lieu de discuter nous préférons exposer; aussi bien ce rôle de rapporteur nous permettra de présenter presque dans les termes mêmes employés par M. Julien Havet et M. Léon LeviUain l'argumentation érudite et ingénieuse qui, avec les faits actuellement établis, nous permettent de prendre, des origines de Saint-Denis, une idée très peu différente de ce qu'a dû être la réalité.

Aucun contemporain n'a enregistré le fait de la fondation d'un monastère au lieu où s'éleva l'abbaye de Saint-Denis. Au ix* siècle, l'auteur des Gesla Dagoberli régis *, moine de l'abbaye, consignait dans son récit la fondation du monastère par Dagobert I"' (626-639); ou plutôt il la lui attribuait par prétérition, se bornant ù dire qu'avant Dagobert l'abbaye n'existait pas. Avant le règne de ce prince, la sépulture de saint Denis se trouvait ailleurs, dans un oratoire ' dépendant de l'évèque de Paris et desservi par un clerc séculier à la nomination de ce prélat °. Dagobert construisit, à quelque distance de là ', une autre église somptueusement décorée *, desser\ie par les moines '. Le roi ordonna de fouiller le tombeau du martyr, d'exhumer ses ossements et de les transporter dans l'église nouvelle. La translation fut faite solennellement le 22 a^Til : decimo kalendas maias '".

Pendant huit siècles, ce récit passa pour vérité incontestable. Au XI e siècle, un acte mis sous le nom du roi Robert qualifie Dagobert de fondateur de Saint- Denis "; au xii«, nous apprenons par le testament de l'abbé Suger qu'on désignait l'église où avait, disait-on. reposé le corps du saint jusqu'à la translation ordonnée

' Miracula S. Dionysii, invenlio, Bibl. nat., ms. lat. 244S a, loi. 30 V; Gesla Dagoberti régis, ch. m, édit. Knisch, dans jXfoniim. Germ. hist, script rer. merou., t. ii, p. 401. — = Suger, Testament de 1137 : In strata vero ubi dominus noster poai Daminitm ter beatus Dionysius toto trecentorum qiiieuil, Suaer, Œuvres, édit. Lecoy de la Marche, p. 339. — ' 1° Mahillon, Remarques sur les antiquité: de Saint-Denis, dans Ouurage'i posthumes de D. Jean Mabillon et de D. Thierri Ruinart, imbliés par D. Vincent Thuillier, t. il, p. 33G-360, sa thèse est adoptée par dom Féliblen, Histoire de l'abhaije royale de Saint-Dengs en France, in-fol., Paris, 1706, di=sortalion préliminaire, et par J. Lebeuf, Histoire de la aille et de tout le diocèse da Paris, 1883, t. i, p. .'">13 (anc. édit., t. m, p. 208); 2° .1. Havet, Questions mérovingiennes. V. Les origines de Saint-Denis, dans Bibliothèque de l'École des cliartes, 1890, t. Li, p. 5-62, réimprimé dans Œuvres complètes, t. i, p. 191-M7: 3° L. Levillnin, Les plus anciennes églises abbatiales de Saint-Denis, dans JVfémoires de la Société de l'histoire de Paris et de l'Ile-de- France, 1909, t. XXXVI, p. 143-222. — * A. Duchesnc, Histariœ l'rancorum seriptores, t. i, p. 572-589; Bouquet, Recueil des historiens des Gaules et de la France, t. ii, p. 578- 5 6; Seriptores rerum merovtngtcarum, t. ii; Fredegarii

par le roi Dagobert, c'était l'église du prieuré de Saint-Denis-de-l'Estrée, située dans la partie ouest de la ville de Saint-Denis, sur la route de Paris à PiOuen ". Au xvii« siècle, dom Jacques Doublet, l'historien officiel de l'abbaye, suivait encore cette tradition (fig. .■Î697) ".

Mabillon proposa un système tout différent. Selon lui, la basilique dont il est question dans Grégoire de Tours et celle dont parle le biographe de sainte Geneviève ne sont pas diflérentes de l'abbaye : Dagobert n'eut donc ni à fonder cette abbaye, ni à y étabUr le régime monastique; tout cela existait avant lui; il en rebâtit seulement l'édifice. La sépulture du martyr avait toujours occupé le lieu où s'élevait cette basilique, et la translation racontée par l'auteur des Gesla Dagoberti était de pure imagination. Mabillon se montrait sévère pour le moine, auteur des Gesia Dagoberti dont le récit est « plein de sotise » et l'affirmation » ridicule et insoutenable » ". Ce fut un signal et l'anonyme fut accusé non seulement de fantaisie, mais encore de fourberie; U avait, pour légitimer les prétentions de son monastère sur tels biens contestés ou possédés sans titre, fabriqué et allégué des chartes fausses '°. Depuis, on l'a réhabilité à l'occasion de l'édition critique du texte des Gesta Dagoberti; non seulement l'anonyme n'avait pas fabriqué de documents, mais il s'était imposé 0 avec un soin et une conscience dignes d'éloge « le dépouillement des archives de son monastère, en sorte que les pièces citées par lui sont presque toutes authentiques, et si quelques-unes sont fausses, elles existaient avant lui et il les a acceptées de bonne foi ". Son ouvrage est un travail d'une valeur réelle et il y a, aujourd'hui encore, sur certains documents qui ne nous sont pas parvenus, des renseignements utiles à en tirer; enfin, l'auteur écrivait au commencement du ix« siècle ".

Le voici, en gros, réhabilité; ce qui ne veut pas dire que tout ce qu'il rapporte soit admis, sans contestation ; tels faits échappent à l'histoire, mais d'autres relèvent d'elle. Par exemple, l'affirmation qu'avant Dagobert il n'y avait pas de moines à Saint-Denis, le fait d'une translation des reliques de saint Denis dans l'église de l'abbaye par la libéralité de Dagobert, la date précise de cette translation. Écrivant dans l'abbaye et parmi ses confrères, l'auteur des Gesta était en mesure d'être bien informé, à moins qu'on ne puisse faire la preuve qu'il a menti ou qu'il s'est trompé.

Les traditions qu'il a pu recueillir pouvaient tendre à exagérer l'antiquité du monastère, mais non à en rajeunir la fondation. Pareille chose ne se voit et ne peut pas se voir. A Saint-Denis, la fondation était au moins aussi ancienne qu'elle le prétendait, puisque

et aliorum chronica, édit. B. Kruscli, dans Monumenta Germ. hist., in-4», Haimoverse, 1888, p. 396-428. — ' Gesla, 3, édit. Ivrusch, p. 402 : Vilis quippe tantum a'dicula... tantorum martgrum corpora nmbiebal. ■ — • Ibid. : Quia locus ipse eo tempore sub potestate Parisiaci antistitis constitutus erat et cui vellet clericorum eum jure beneficii tradebat.

— ' Gesta, 17, édit. Krusch, p. 406 : in ad'uni ejusdeni vici locum. — ■ Ibid. : et quamvis ecclesiam, quant ipse a fundaminc construxerat, intrinsecus miro décore fabricaverit, forts qiioque desuper absidant illani infra quam veneranda martgrum corpora tumulavernt... ex argento purissimo miriflce cooperuit. — ' Gesta, 34, édit. Krusch, p. 413 : eidem sancto loco ei fratribus... ibidem dcservientibus. — "Gesla, 17, édit. Krusch, p. 406. — " .1. Tardif, Monuments historiques, p. 156, n. 249; P lister, Études sur le régne de Robert le Pieux, p. Lxxi, n. 38. • — " Suger, Œuvres, édit. Lecoy de la Marche, p. 339. — '* J. Doublet, Histoire de l'nbbage de .Saint-Dengs en France, ln-4<', Paris, 1625, p. 157.

— " Mabillon, op. cit., p. 34.3-344, 348. — "G. Monod, dans Revue critique 1873, 2" semestre, p. 2.î8; Wattcmbach, Deutschinnds Geschiclitsquellen, 1885, t. i, p. 105. — " Gesla Dagoberti. 2-9, édit. Knisch. p. 401-4I1V - ".I. Havet, op. cit., p. 10.

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

nous possédons une charte originale de Dagobert qui nomme l'altbaye '. Était-elle plus ancienne ?

Mabillon l'a cru et a apporté en témoignage un acte, le testament d'une certaine Clotilde en faveur de Saint- Denis, lequel remonterait à l'année 599 et une charte originale de Clotaire 11, <. écrite en écorce et dattée de l'an G » de son règne, donnant une terre à la même abbaye -. Mabillon s'est al)usé : la charte de Clotilde date de l'an 673, seizième année du règne de Clotaire III et ne fait aucune mention de Saint-Denis'; et l'on ne connaît aucun diplôme royal, sur papyrus, daté de l'an 6 d'aucun roi du nom de Clotaire. Ceci dit, il reste à considérer trois chartes (dont deux seulement étaient connues du temps de Mabillon). L'une d'elles ' est un fragment de diplôme royal sur papyrus, de juin ou de juillet de l'an 41 de Clotaire II, c'est-à-dire de ()25 *. La seconde, un autre papyrus royal, ne porte plus de date, mais parait à peu près contemporaine de la première '. La troisième est une charte privée, conservée seulement en copie, mais aussi incontestablement authentique que les originaux '; elle est datée du 20 avril de l'an 4,3 de Clotaire II (627). Ces trois textes nomment l'abbaye de Saint-Denis, ses moines, son abbé. Cette abbaye existait donc, conclut Mabillon, « auparavant que Dagobert tiit roi '. »

Mais Dagobert ayant régné conjointement avec son père Clotaire II, la conséquence ne s'impose pas. Clotaire II mourut au commencement de la quarantesixième année de son règne (629) " et, dès la trentencu\ième année de ce même règne (probablement dans les premiers mois de 623) '", il avait donné à son fds, avec le titre de roi, le gouvernement d'une partie de ses États ". .\ussi, est-ce de 623 et non de 629 qu'on lit toujours partir, après comme avant la mort de Clotaire, le compte des années du règne de Dagobert '-. Une pièce peut donc être datée des années de Clotaire II sans être antérieure à l'avènement de Dagobert, et c'est le cas des trois chartes qui nous occupent; elles sont précisément de cette période de six ans pendant laquelle la royauté fut partagée entre le père et le fils (623-629). Quand elles ont été écrites, Dagobert était roi. Il est vrai qu'alors il ne régnait pas sur le diocèse de Paris. Son apanage ne comprenait que le royaume d'Austrasie, à l'est de l'Ardenne et des Vosges ". Mais il disposait d'un trésor royal, et c'était assez sans doute pour pouvoir fonder un monastère. Un acte original du même siècle nous montre une tondation semblable faite par une simple particuUère ". A plus forte raison, un roi pouvait-il en faire une dans le territoire soumis à un autre roi dont il était l'héritier présomptif. Ces trois chartes ne donnent donc pas le droit de révoquer en doute la fondation attribuée à Dagobert; mais elles fournissent le moyen d'en préciser la date. L'avènement de Dagobert est des premiers mois de 623; la plus ancienne charte qui nomme un abbé de Saint-Denis, de juin ou juillet 625. La fondation du monastère eut donc lieu en 623, en 624 ou dans le premier semestre de 625. Ainsi on peut souscrire sans restriction ;\ cet aveu de Mabillon lui-même : « Ni dans Grégoire de Tours, ni dans aucun autre his-

* K. Pertz, Diplomata, p. 16, n. 14. — " Mabillon, Œuvres posthumes, t. il, p. 346. — ' J. Tardif, Monuments historiques, p. 15, n. 19. — • Que Mabillon n'a pu voir; elle n'a été découverte qu'en 1845. — ^ J. Tardif, Monum. hist., p. 4, n. 4. — ' J. Tardif, op. cit., p. 5, n. 5. — ' Pardessus, Charlœ, diplomata, t. i, p. 227. n. 241. — " Œuvres posthumes, t. II, p. 355. — ' Chronique dite de Frédégaire, iv, 56, édit. Krusch, p. 148. — " J. Havct, dans Bibl. de l'École des chartes, 1887, t. XLViti, p. 42, note 1. — ■ " Chronique dite de Frédégaire, iv, 47, édit. Krusch, p. 144. — " Ibid., IV, 58, p. 149; Bibl. de l'École des chartes, 1885, t. xi.vi, p. 431. — " Chronique dite de Frédégaire, iv, 47, p. 144 ; A. Longnon, AU. hist. de la France, p. 41 . — " J. Tardif, op. c((., p. 15, n. 19. — " Œuvres posUiuntes, t. ii.

torien... on ne trouve rien pour l'établissement de."moines de Saint-Denis avant Dagobert ". »

Ce n'est pas assez dire, continue ,J. Havet. On trouve dans Grégoire de Tours, sinon des indices certains, du moins des présomptions contre la présence des moines, auprès du tombeau de Saint-Denis, au vi» siècle. En 579, une femme de Paris ayant été accusée d'adultère; son père, pour la justifier, jura devant la sépulture du martNT qu'elle était innocente ; une querelle s'ensuivit entre les amis de ce père et ceux du mari, qui soutenaient l'accusation; on tira l'épée et le sang fut versé dans la basiUque. Celle-ci, dit l'historien, fut mise en interdit; les coupables, renvoyés par le roi devant l'évêque, durent composer avec lui ". Ceci s'accorde bien avec l'assertion de l'auteur des Gesta Dagoberli, qui dit que l'église où reposait saint Dénis était placée sous l'autorité directe de l'évêque de Paris. Si c'eût été une église de moines, c'est sans doute avec l'abbé que les coupables auraient dû composer; tout au moins, il serait mentionné comme ayant porté plainte. Cinq ans plus tôt, en 574, la même basiUque eut à souffrir des incursions des soldats de Sigebert, roi d'Austrasie, alors campés aux environs de Paris ". Les pillards, dit Grégoire de Tours, trouvèrent le sanctuaire tout ouvert et abandonné par ses gardiens : reserala ostia vacuum iemplum a cuslodibus ". S'il y avait eu là une communauté de religieux, il est difTicile de croire qu'ils eussent tous abandonné leur monastère et leur église à la merci du premier venu. Si, au contraire, il n'y avait, comme le disent les Gesla Dagoberli, qu'un seul prêtre, chargé par l'évêque du service de la basilique, il est moins étonnant que ce prêtre et ses serviteurs n'aient pas eu le courage de rester dans une campagne ravagée par l'ennemi, pour y garder une église qui ne leur était confiée qu'à titre précaire.

Un seul historien mérovingien a parlé des commencements de l'abbaye de Saint-Denis : c'est l'auteur de la chronique dite de Frédégaire, qui écrivait au vix'= siècle. Ce qu'il en dit n'est pas aussi clair qu'on pourrait le souhaiter :

Anno sexto décerna regiii sut Dagoberlus projluvium venlris Spinogelo villa super Secona fliivio nec procul a Parisius segrotare cepit. Exinde ad baseleca sancti Dionensis a sais dejerlur....

Hys gestis post paucus dies Dagoberlus amisit spiritum, sepuUusque est in ecclesia sancti Dionensis, qaam ipse prias condigne ex aura et gemmis et maltis preciosissemis espetebas ornaveret et condigne in circoiio jabrecare prcceperat, patrociniuin ipsius precioso expctcns. Tante opes ab codent et villas et possessiones multas per plurenia loca ibique sunt conlate, ui miraretur a plurimis. Sallencium ibidem ad instar monastiriœ sanciorum Agauninsiam insletaere jusserat, sed facilletas abbatis Aigulfi cadem instetucionem muscetur re/ragasse ".

Voici é\'idemment l'église de l'abbaye construite par ordre de Dagobert : in circoitofabrecare, dit le texte que Mabillon sollicite et auquel il fait dire : in circuita (tumuli) fabricare prœceperat -" afin de conclure que Dagobert a fait bâtir la basiUque autour du tombeau établi antérieurement en ce lieu. Hypothèse gratuite

p. 348. Mabillon s'est complètement mépris quand il invoque H. de Valois, Disceptatio de basilicts, 1657, p. 19, pour arguer que le mot basilica, toujours appliqué à Saint- Denis, était, aux vi' et vu" siècles, exclusivement réservé aux églises monastiques. Voici les propres paroles de Valois : Basilices Gregorius nunc ecctesias parœciales vocal, ut in libri V capite II basilicam S. Martini Rotomngi, qu!c et hodie parœcia esse diciiur, ac mille alibi alias; nunc ctiani monasieria. — *• ÏJist. Francorum, 1. V, c. xxxii, édit. Arndt et Ivrusch, t. i, p. 224, 225. — " Ibid., iv, 49, p. 18-t. — " De gloria marlyrum, n. Lxxi, édit. .\rndt et Krusch. p. 535. — " Chronique dite de Frédégaire, iv, 79, édit. Krusch, p. 161. — " Mabillon, Œuvres posthumes, publiées par U. Vinc. ThoiUier. t. ii, p. 349.

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

que rien ne justifie, que rien n'autorise. Le sens d'une construction toute nouvelle est celui qui se présente d'abord. In circoito fabrecare est obscur; faut-U entendre « construire dans toute l'étendue de son enceinte, construire entièrement ? »

Le chroniqueur signale avec raison le nombre et la valeur des libéralités de Dagobert envers Saint-Denis ; les chartes confirment sur ce point son témoignage >. n faut ajouter qu'il fut le premier roi qui en usa ainsi. Les archives de l'abbaye nous ont bien conservé deux chartes de Clotaire II, mais dans ces chartes le vieux roi ne donne rien qui soit à lui : il confirme les dons faits par des particuliers =. Clotaire voulait bien prendre sous sa protection la fondation de son fils, lui assurer la possession paisible de ses propriétés, permettre que sa chancellerie donnât au saint qu'on y vénérait le titre honorifique de peculiaris paironis nostri;n\vâs il n'y avait pas de raison pour qu'il se dépouillât de son bien au profit d'une œuvre qui n'était pas la sienne. Dagobert, au contraire, aussitôt maître des domaines paternels, se hâta d'en faire part à ses moines favoris : au lendemain de la mort de Clotaire II, il leur donna une des résidences de ce prince, le palais d'Étrépagny, dans le Vexin. On observe la même différence dans le choix que firent les deux rois pour le lieu de leur sépulture : Clotaire II fut enterré, comme ses prédécesseurs, dans la basilique de Saint-Vincent (aujourd'hui Saint-Germain-des-Prés) '; Dagobert, le premier, vouhit reposer à Saint-Denis.

La basilique séculière de Saint-Denis, au vi« siècle, renfermait la sépulture du saint; au vii= siècle, le corps du même saint se trouvait dans l'abbaye fondée par Dagobert, si ces deux édifices ne sont pas identiques il a dû y avoir translation. Or les Gesta Dagoberli affirment cette translation et d'autres actes renforcent leur témoignage.

Dans les chartes de Clotaire II, d'une part, et dans celles de ses successeurs, de l'autre, l'abbaye de Saint- Denis n'est pas désignée de la même façon. .\ partir du règne de Dagobert en Neustrie. on mentionne toujours la présence du corps de saint Denis dans le monastère. On écrit, par exemple : baselica domni Diunensi marthcns peculiaris palroni nostri, ubi ipse preciosus domnus in corpore requiescere vedetur*: ou encore : monasthyrio sandi domni Dionisix peculiaris palroni noslri ubi ipsi prœciosus in corpore requiescit vel ubi Chardericiis abba prœesse viditur ^. etc. ". Sous Clotaire II, rien de pareil. Dans l'une de ses deux chartes, on fit d'abord : parlebus sancli domni Dioninsis peculiares palroni noslri ', et plus loin : ...[san]cti domni Dioninsis martheris ubi Dodo abba deseriHr e vedetur'; dans l'autre : Dodo abba de basilica sancli domni Dioninsis marlheris peculiarcs palroni noslri '. Il n'est pas question de la présence de ce saint patron, peculiaris palroni. Est-ce un hasard, une simple ncgfigence ? On ne saurait l'admettre sous peine de croire que les moines, à deux reprises différentes, dédaignaient de faire état d'un avantage dont ils devaient se montrer par la suite si glorieux. S'ils ne se vantaient pas de posséder le corps du mart>T, c'est qu'ils ne le possédaient pas encore quand ces chartes furent transcrites,

'K. Pertz, Diplomata, p. 16, n. 14; p. 19, n. 18; p. 31. n. 32; p. 74, n. 84; p. 140, n. 22. — • Parmi les bienfaiteurs de l'abbaye de Saint-Denis au temps de Clotaire II on remarque la dame Théodila ou Thèodétrude qui parait avoir été la sujette et la protégée de DaRobert et qui donna des preuves de son dévouement envers ce prince.

— ' Chronique de Frédégaire, iv, 5G, édit. Krusch, p. 148.

— ' K. Pertz, Dif)lomata, p. Ifi, n. 14, ligne 3 de l'original.

— ' Ibid., p. 44, n. 48. — ' Ibid.. p. 31, n. 32; p. 32, n. 34; p. 33, n. 35; p. 4R. n. 51, etc. — ' Ibid., p. 13, n. 10 : ces mots sont suivis d'une lacune; mai« le choix du terme partebus, au lieu de (KwilioBou mona^(«p(n, prouve qu'on n'avait pas

c'est donc que saint Denis n'avait pas encore quitté la basilique séculière, l'église qu'avait connue Grégoire de Tours. C'est dans le laps de temps écoulé entre la fondation et la concession des reliques qu'ont dû être écrites et expédiées les deux chartes auxquelles manque la clause : ubi ipse pretiosus in corpore requiescil.

Nous avons vu que la fondation de Dagobert avait eu lieu entre le début de 623 et la fin du premier semestre 025; or nous apprenons de l'auteur des Gcsla Dagoberli "> que la translation des rehqucs eut lieu un 22 avril " et une des deux chartes de Clotaire II nous a renseigné qu'en juin-juillet 625 le corps du martyr n'était pas encore dans l'abbaye'-, mais il y étail certainement le 20 a\Til 627, date d'une charte privée qui parle de la sancta basilica domini Diomjsii mariyris, ubi in corpore pausare videlur ". Il y fut donc transféré le 22 a\Til 626.

IV. La tombe primitive. — La translation accomplie le 22 a^Til 626 comporte un point lerminus dont l'emplacement est connu, c'est celui de la fameuse abbatiale où vinrent dormir leur dernier sommeil les rois qui firent la France. Le parcours suivi par le cortège, s'il nous était connu, nous conduirait au point initial et nous révélerait le point sur lequel s'élevait la basilique séculière du vi« siècle.

L'auteur des Gesta Dagoberli va circonscrire nos recherches; il nous dit que la basiUque séculière se trouvait dans le même bourg que l'abbaye : in alium ejusdem vici locum, c'est-à-dire dans la ville actuelle de Saint-Denis-sur-Seine. Ce témoignage est d'accord avec les données fournies par le texte de Grégoire de Tours, mais il est en contradiction avec un récit d'après lequel l'église mentionnée par Grégoire de Tours se trouvait dans la ville de Paris. Cette supposition repose sur un passage mal compris. En 580. un fils de Chilpéric I''"' et de Frédégonde, nommé Dagobert, mourut en bas âge au palais de Berny ", sur les bords de l'Aisne ; on amena son corps, dit l'historien, à Paris et on l'enterra dans la basilique de Saint-Denis : dcduccnlcs a villa Brimaco Parisius, ad basilicam sancli Dionisi sepelirc mandaverunl^^. On sait que Grégoire de Tours donne volontiers le nom de la cité au territoire entier aussi bien qu'au chef-lieu"; ce passé prouve donc que la basilique de Saint-Denis était située sur le terirloirc de la cité ou du diocèse de Paris, ce dont personne ne doute. Un autre récit du même historien prouve qu'elle était située hors de la vîfie, dans un village (vicus) de la banlieue. En 574, lors de l'expédition de Sigeberl contre Chilpéric, les troupes du premier campèrent aux environs de P.aris et pillèrent les villages ". La basilique de Saint-Denis désertée par ses gardiens fut la proie facile des pillards ". Évidemment ce sanctuaire était dans la campagne, et c'est pour se mettre l'i l'abri derrière les murailles de Paris que les gardiens l'avaient quitté. Quand les pillards avaient délruil, souillé et enlevé à l'aise, Il leur fallait songer au retour et ils étaient obligés pour cela de passer l'eau en bateau pour regagner leur campement; un d'eux, pris de repentir pendant la traversée de la rivière, se fit ramener à terre et retourna A régfisc pour y restituer ce qu'il avait pris ". L'église était donc à peu de distance de la Seine

rintcntlon de les faire suivre de la formule iibi ipse pretiosus in corpore requiescil. — ' Ilud., p. 13, n. 10, ligne 5 de l'original. — • Ibid., p. 11, n. 11. ligne 3 de l'originnl. — " Gesta Dagol^erti. 17, édit. Krusch, p. 400. — " CcUo date était commémorée annuellement dans le diocèse do P.iris, cf. Mabillon, Œuvres complètes, t. ii, p. 340, note. — " K.Pcrtz, /5ip(oma(n, p. 13,n.l0. — "Pardessus, 1. 1, p. 227, n. '241. — " Bemy-RiWérc (Aisne), près de VIc-sur-.Msni'. Cf. A. Longnon, Gt'oflra/j/ii'edeJo Gauleau \';* ,'iiVf/e, p. 401. — "Hi.sl. Franc, 1. V,c. xxxiv, édlt. Arndtct Krusch. p. 277.— "A. Longnon. op. ci(., p. 7sq. — " Hlsl. Franc i. IV, c. xiix. p. 184. — "De gloria martyrum, c. I.xxi. p. 535, 536. — " Ihid.

boi

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

cl sur la rive opposée à celle où se Lrouvait le camp iuistrasieii. Mais ce camp ne pouvait être que sur la rive gauche, puisque Sigebert, venant de l'est, avait franchi le fleuve d'abord et campé ensuite. Ainsi la basilique de Saint-Denis était située sur la rive droite et non loin de la Seine : c'est précisément la position de la ville de Saint-Denis.

La Vie de sainte Geneviève, écrite dans la première moili,; du vi" siècle ' et dont nous possédons probablement une rédaction peu postérieure à l'époque où vivait l'auteur, nous apprend que la sainte détermina le clergé parisien à construire une église, basihca, en l'honneur de saint Denis, dans un village appelé Catulliacus, CaluUiacensis vicus -. Quel est ce lieu '? Selon les manuscrits réputés les plus anciens de la Vita Genov^jse, c'était celui où Denis souffrit le martyre, vicani in quo scindas Diomjsius... passas est; selon d'autres manuscrits, moins anciens mais encore estimables, c'était, en outre, l'endroit où il était enterré : passas est ei scpaltas. Si l'on admet cette dernière leçon, il n'y a pas de question : il est clair que l'église bâtie par sainte Geneviève est celle dont parle Grégoire de Tours et que CalalUacas est l'ancien nom de Saint- Denis-sur-Seine. Si l'on s'en tient au texte des manuscrits plus anciens, deux autres considérations recommandent la même solution. D'une part, s'il y avait eu dans le diocèse de Paris, au s'i" siècle, deux églises différentes consacrées à saint Denis, Grégoire de Tours, eu disant que le jeune fds de Chilpéric fut amené de Uerny à Paris et enterré .^ dans la basilique de Saint- Denis », se serait exprimé d'une façon équivoque; s'il a cru cette désignation suffisante, c'est la preuve qu'il n'y avait de son temps qu'une seule basilique parisienne de ce nom. D'autre part, dans les manuscrits les plus anciens, l'hagiographe met dans la bouche de sainte Geneviève, parlant aux prêtres de Paris, ces mots : Obsecro vos at... ediflcelar in sancti Dionijsii liimoreni basilica, nam lerribilem esse et metuendum lucam ejus nemini ambigendam est '. On sait que ces mots, iocam ejas, dans la langue de l'auliquité ou du haut moyen âge, doivent se traduire par « son tombeau . *. Ainsi, quel que soit le texte qu'on adopte, on voit que. selon l auteur de la Vie de sainte Geneviève, Catalliacus, où cette sainte fit bàth- une église en l'honneur de saint Denis, était le Ueu où se trouvait la sépulture du martyr, c'est-à-dire celui qui porte aujourd'hui son nom. C'est ainsi que l'a entendu l'auteur des Gesta Dagoberti. 11 a emprunté à la Vie de sainte Geneviève, et la tradition qui attribuait à cette sainte la construction de la première église élevée sur le tombeau du saint évêque, et le nom de Catalliacus pour désigner le village de Saint-Denis ''. Là encore il s'est montré bien informé.

Nous serions ainsi redevables à la Vie de sainte Geneviève de deux renseignements d'une importance capitale pour le martyre et le sanctuaire de saint Denis. C'est au vicas CalalUacas que le saint souffrit et fut honoré. Les objections proposées sont sans valeur. En pailiculier sur le miracle imposé à sainte Geneviève pour procurer aux ouvriers travaillant à la charpente de l'église de quoi se désaltérer. L'eau, a-t-on dit, manquant aux travailleurs, le prêtre Gcnesius, qui

' Cf. eu. Kohler, Étndc iritiqne mr le texte de la Vie latine de sainte Geneinéue de Paris, avec deux textes de celte Vie, ln-S°, Paris, 1881, cf. J. Depoin, Études mérovingiennes. III. La vie de Sainte Geneviève et la critique moderne, dans Revue des l'iludes historiques, janvier-fé- Mier 1913. — = Ibid., p. 18-23. — ' Ibid., p. 19-20. — * Du Can^e, Glossar. rncdiai et infinae latinit. au mot tocus? Locus, pro seiiulcro, svu loco scfjulcri occurrit passini in vel. inscript.; Forcellini-De Vit, Lcxic<in,t. m, p. 789; S. .Vugustin, /Je ciui(alc I)fi,\.l, ci, /'. L., I. xn, col. 11. — ' Gesta Dagoberti, 2, 3, édit. Kiiiscli, p. 101, 402. —

dirigeait la construction dut aller jusqu'à Paris pour en chercher. D'où on induit que la localité ne se trouvait pas sur les bords de la Seine. D'abord, ces ouvriers sont dans un boLs, in suUu, à la recherche de matériaux; ensuite il n'est pas question d'eau, agua, mais de breuvage, potus, puculum, qui pouvait bien manquer dans un vicus comme celui de Catalliacus. Aussi c'est ce breuvage qu'on se procure à Paris d'où on l'apporte dans une cuve, vas quod cupam iiancupant, et que sainte Geneviève renouvelle miraculeusement.

La prétendue tradition du heu du martyre à Montmartre doit également être abandonnée. Son inventeur Hilduin avait déjà imaginé l'identification de saint Denis de Paris avec le disciple de saint Paul qui fut évêque d'Athènes. Son ouvrage °, écrit vers 853 ', ne contient aucun renseignement emprunté à des sources qui méritent de prendre en considération les fantpisies qu'il lui plut d'imposer. Frotté de quelques lectures, Hilduin en tirait parti pour donner à ses récits ce qu'on a appelé beaucoup plus tard la » couleur locale . C'est vraisemblablement dans les Gesta Dagoberti qu'il avait appris qu'un endroit de la ville de Paris s'était jadis appelé carcer Glaucim '; vite il s'est emparé de ce nom et en a fait celui d'une prison où saint Denis aurait été enferme avant d'être mis à mort '. Il a procédé de même pour « lancer » Montmartre. Ce lieu, dit-il, s'appelait d'abord Mons Mercurii, à cause d'une idole qui s'y trouvait; mais après le supplice de Denis et de ses compagnons on remplaça ce nom par celui de Mons Marlyrum ">. Ainsi, un seul et même nom français aurait à la fois deux étymologies latines, c'est une de trop, la deuxième : en elîct, au vii« siècle la chronique dite de Frédégaire nous apprend que la colhne porte le nom de Alons Mcrcore ". Cela encore, Hilduin n'a pu l'ignorer, mais il était d'esprit inventif et risqua une étymologie nouvelle. Bien lui en prit, on le crut sur parole pendant dix siècles. Seulement, il ne s'est pas aperçu qu'en expUquant le même nom de deux façons différentes il se mettait en contradiction avec lui-même. Cela n'était pas pour l'embarrasser, ni ceux qui le suivirent. L'opinion qui fait venir Montmartre de Mons Marlyrum a été universellement acceptée au moyen âge; elle compte encore ses partisans, qui n'osent rejeter une tradition dix fois séculaire. Il doit suffire, pour les rassurer, de leur rappeler que la tradition conlraiic est plus ancienne encore de trois siècles, puisqu'elle se trouve dans la Vie de sainte Geneviève, rédigée probablement sous les successeurs immédiats de Clovis '-.

Il n'y a pas Ueu de discuter le fait de la découverte faite en 101 1, à Montmartre, d'une salle souterraine dans laquelle on a proposé de reconnaître un martyriuni des premiers siècles consacré à saint Denis ". Les renseignements dont nous disposons à ce sujet sont ?bso lumcnt insuffisants pour asseoir une opinion. Rien ne permet de dire, ni de quelle date pouvait être la crypte en question, et par conséquent si elle était antérieure ou postérieure à Hilduin, ni si elle était dans un rapport quelconque avec la personne ou le culte de saint Denis, ni même si elle avait une destination reUgieuse. Tout ce qu'on peut dire à ce sujet n'est que conjecture et ne saurait infirmer les témoignages nets et précis que

« 1'. L., t. CM, col. 13-50. — ' Xlûhlbachcr, Regesten (liôhmer, Regesla, i,) p. 319, n. 920. — ' Gesta Dagoberti, 33, édit. Krusch, p. 113. — » Hilduin, u. 29, P. L., t. cvi, col. 45. — " Hilduin, n. 30, P. L., t. cvi, col. 50 : Quorum memoranda et gloriosissima passio e regione urbis Parisiorum in colle qui untca Mons Atercurii, quonicmi inibi idolum ipsiiis principaliler colebatur a Gallis, nunc vero Mons Marlyrum vocatur... celebrata est. — " Chronique dite de Frédégaire, iv, 55, édil. Krusili, p. 1 18. - " .1. Havet , op. cil., p. 28. — " E. Le Blant, Manuel d'épigraphie ctirélienm; in-12, Paris, 1869, p. 152-161.

DENIS (ABBAYE DE SAINT-

fournit le texte de la Vie de sainte Geneviève, combiné avec celui de Grégoire de Tours et celui des Gesla Dagoberli — trois monuments littéraires antérieurs, les uns et les autres, à la rédaction de l'ouvrage de l'abbé Hilduin.

Outre les monuments littéraires, d'ailleurs, la numismatique apporte dans la question un témoignage décisif : « Les monnaies mérovingiennes, écrit M. Anatole de Barthélémy, qui portent les noms de SCI DIONISII — EBREGISILVS et CATOLACO ou CA- TVLLACO — EBREGISILVS ou EBREGESIRVS, sont frappées par le même monnaycur, gravées par le même artiste, au point d'être identiques '. » En faut-il davantage pour donner définitivement le droit d'affirmer que les deux noms désignent une seule et même localité ?

« 11 reste à déterminer le point de la ville de Saint- Denis qui répond à l'emplacement de la première église du martyr. Nous n'avons pas à ce sujet de tradition plus ancienne que le xw siècle, mais ceUe qui avait cours à cette époque - et qui a été reçue jusqu'au xvn« siècle ', présente la plus grande vTaisemblance. Elle désigne le prieuré de Saint-Denis-de-l'Estrée, situé jadis dans la partie ouest de la viUe, , u bout de la rue Compoise, à la jonction des rues CatuUienne et Charronnerie. Ce prieuré devait son surnom, l'Étrée ou l'Estrée, à sa situation auprès de la voie antique Paris à Rouen. On sait que l'usage des premiers siècles était de placer les tombeaux sur le bords des routes ' ; il est donc naturel que celui de saint Denis ait été élevé sur le parcours d'une voie romaine. De plus, le prieuré de l'Estrée se trouvait dans la partie de la ville la plus voisine de la Seine, ce qui répond, on se le rappelle, à une des données fournies par le récit de Grégoire de Tours sur les actes de piUage de l'année 574. Enfin, l'église de Saint-Denis-de-1'Estrée, avant d'appartenir à l'abbaye et de former un prieuré, resta pendant longtemps séculière et probablement paroissiale. EUe l'était encore au ix« siècle '. Tel était précisément, comme on l'a vu, le caractère de l'église qui possédait au VI " siècle et au commencement du vii« les restes de saint Denis et à laquelle Dagobert les enleva pour les donner à l'abbaye. Plus tard seulement, on ne peut dire au juste à quelle époque — entre le ix« et le xii= siècle — l'abbaye, voulant posséder l'église qui avait renfermé pendant près de quatre cents ans le corps de son saint patron, trouva quelque moyen de l'acquérir et en fit un prieuré °. »

Sur l'emplacement de l'ancien prieuré de l'Estrée s'élève aujourd'hui l'église paroissiale de même vocable édifiée par VioHet-le-Duc entre 18G4 et 1867.

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