‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 4)Chapitre 175 sur 251 · H. DUMAINE · texte numérisé non relu

H. DUMAINE

DIME

DiME. — I. Origines. II. Le concile de Màcon^ en 585. III. VII = et VIII e siècles. IV. Bibliographie.

I. Origines. — Les Juifs ont connu sous le nom de dîme un impôt généralement considéré comme l'origine historique de l'impôt analogue établi à l'époque ecclésiastique médiévale. Le paiement du dixième des produits du sol était prescrit par le D'utéronome et devait être acquitté aux lé\ites tous les trois ans '. Le Lévitique imposait la dîme du croit des animaux et le paiement annuel ', prescription reprise par les Nombres ". La pratique juive adopta les deux dîmes comme simultanément obligatoiies. Malgré bien des retards, bien des oublis volontaires que les prophètes reprochent amèrement aux Juifs, le principe demeura intact et l'application plus ou moins intermittente ne laissa jamais prévaloir la prescription. A l'époque de Jésus-Christ et des apôtres, ''institution fonctionnait normalement, certaines sectes s'y conformaient jusqu'au scrupule.

Dans i'Évangile, nous trouvons cette allusion i"! la dîme : ^ a: vobis scribœ et pharissei hypocritie, qui decimalis mentham et luicthiim et cijminum et reliquislis quas (/rmiiora sunt legis, judicium et misericordiam et fidem ', mais il ne paraît pas avoir exercé une influence sur les origines de l'institution ecclésiastique; on ne le trouve que très rarement cité ^ et c'est plutôt à des considérations de justice et aux te.xtes de l'Ancien Testament que recourent les Pères et les conciles. Les divers écrits du Nouveau Testamentne font pas mention de la dîme et saint Paul n'en dit rien dans le passage où il revendique pour les pasteurs spirituels le droit de réclamer de leur troupeau l'entretien matériel '.

La Didachè s'exprime ainsi : Ilî^otv ojv i-asyfiv YcVvrjUiàTfiJV Àr,vo'j /.a'. aXojvoç, |î'j(jjv t= /.al npooÎTojv Àaôiûv, Sdiiit; Tf,v i~ip7V' -o'.t -iOir^Ta'.; ïjto' yio Ei'a'.v Oî' àp/iECEÎ: -j'^xCa'i. «Après avoir pris toutes les prémices du pressoir et de l'aire, des bœufs et des moutons, tu les donneras aux prophètes, car ils sont vos grands prêtres '. » Il s'agit de prémices, le terme est formel; cependant, à la dilférence des prémices de l'ancienne loi qui ne consistaient qu'en produits du sol et en animaux, il est question d'argent, de vêtements, de choses utiles en général : àcpp'oj o': v.ol: ''aa-T'.aoj xal nivTOc z-:r[aï-o; Àaôwv tJ;v à-ap/f,v °; et malgré le nom de prémices, la présente contribution rappelle un peu la nature de la dîme. Comment, à ces débuts du christianisme, les fidèles ont-ils subvenu à l'entretien de leurs cliefs spirituels '? Par des impositions en nature ou en espèce comme nous \ cnons de le voir, mais qu'il est difTicile de préciser. N'olontaireuient et spontanément des fidèles ont pu s'acquitter de la dîme, mais nous ne sommes pas en mesure d'apporter un texte canonique ou conciliaire qui, avant le iv"= siècle, en prescrive le paiement.

11 semble impossible de ramener à la dîme ce que nous apprend incidemment saint Justin de contributions volontaires dont le produit recevait une attribution exclusivement charitable '. Celse, cité par Origène, n'y voit <(ue les prémices '" et aussi saint Irénée ". Celui-ci considère même la dîme comme abolie et remplacée par le conseil évangélique de ilonner tous ses biens aux pauvres, conseil qu'il paraît tenir pour un ordre " et dont il est intéressant de rapprocher l'afTirmation de ïertuUicn, que les contributions en usage parmi les chrétiens sont purement volontaires : Nemo compelliliir scd sponte con/ert ".

I Ce sont toujours les prémices que nous reiroavons,

j aussi bien dans les Canones Hippolijli au début du

ni« siècle, à Rome, que dans l'enseignement d'Origène

I à Alexandrie, vers le miheu de ce siècle. Celui-ci tient

; pour encore obUg.\toires les prescriptions du l'enla-

! teuqae concernant les prémices : Hœc diximas asse-

rentes mandalum de primitiis frugiim vcl pecorum debere

etiam L-ecundam litteram stare ". I! invoque le droit du

prêtre à vivre de l'autel et la nécessité de remercier,

par le prélèvement des prémices. Dieu, auteur premier

des récoltes et de tous les biens matériels. Pour la dîme,

on ne la volt nulle part dans ses œuvres décrite et

imposée avec la netteté et la décision dont il use en

proclamant la persistance des prémices.

Le témoignage de saint Cyprien semble plus clali% au moins en ce qui concerne l'Iïglise d'.\frique. 11 oppose la ferveur des premiers chrétiens à la tiédeur de ceux qui l'entourent qui ne peuvent même plus se résoudre à donner la dîme ; nec deeimas damus '", et il déclare que les offrandes reçuer par le clergé ne sont pas à proprement parler la dîme, mais une contribution analogue : In lionore sportulantium jratram. tanquam décimas ex fructibus accipientes "; mais saint Cyprien ne nous apprend pas si ces offrandes étaient ou non obligatoires. Le doute subsiste donc comme il subsiste en Syrie, où nous trouvons dans la Didascalie, rédigée vers la seconde moitié du iii= siècle, des renseignements contradictoires. Le chapitre viii reconnaît à l'cvèque le dioit de se nourrir de ce qui entre à l'église, ainsi quj font les lévites, à condition de pourvoir aux besoins d, ; « diacres, des veuves, des orplielins. <les indigents et des étran.gers -, et il reproduit le chapitre xviii des Nombres où la dîme est prescrite aux Juifs, l'n texte semble, en particulier, tout à fait décisif : ■• Donnez-lui, à l'évêque. vos prémices, vos dîmes, vos olïrandes et vos présents. » On ne peut rien souhaiter de plus clair, mais un peu ;>uparavant on a pu lire que, désormais, dîmes et prémices sont remplacées par d'autres olïrandes, et ceci encore : « Le .Seigneur vous a délivrés... pour ne plus être liés dans les sacrifices, les offrandes... et aussi les dîmes, les prémices, les offrandes, les dons et les présents, car il fallait de toute nécessité donner cela ; mais vous ne serez pas liés par tout cela".» Bref, conclut M. Viard, la seule prescription certaine de la Didascalie est la suivante : « Ainsi, autant que tu le peux, aie soin de donner. » A mon avis, ajoute-t-il. on ne peut découvrir dans la Didascalie que robligalioii pour les fidèles de subvenir aux besoins de leurs chefs spirituels et de certaines classes de pci-sonncs jugées dignes de lem être assimilées sur ce point, mais non la preuve de l'existence de la dîme. Cette conclusion, déjà formulée comme résultat de l'examen des ceuvre-s de saint Paul et de saint Cyprien, est encore celle qu'impose la lecture des Canons groupés sous le nom de Constitution apostolique égyptienne ". Sous le nom de l'apùtre Thomas, on trouve la recomm.iudation de donner la nourriture matérielle ù celui qui procure la nourriture spirituelle, mais sans autre précision quant ù la nature et à la quantité.

Au concile de Gangres, tenu vers 341 '*, nous voyons une mention de certains hérétiques qui prétendaient recevoir les olïrandes que les fidèles faisaient en nature aux éulises depuis très longtemps li/£/.ï')=v), en considération des mérites spirituels qu'ils s'attribuaient (iî>; xy.o;) '°. S'agit-ll des dîmes '! (Vest ce <|ue les

'Deut., XIV, 22-29; xxvi, 12-15; cf. xii, 0, 17-10. — •Lcvll., XXVII, .30-.-!3. — > Nuni., xviii, S-32. — * Mallli., xxiii, 23. — ' Origène, Ilomit., xi, in .Vimier., 2, P. G., I. xii, col. 644-6-15. — • I Cor., ix, 7-13. — ' Didachè, c. xm, n. 3. — ' Didachf, c. xm, n. 7. — • / Apol., LXvii, 6. — '• Contr. Ceisum, I. VIII, c. xxxiv. P. G., t. XI, col. 1.560. — " Adv. hrrres., I. IV, c. viii, 1, P. G., t. vu, col. 1024, — " Ailu. hivres., I. IV. c. xm, :i, P. G., t. vu, col. lOOS. —

" Aimlogeticiis, c. XXXI.X, P. L., t. i, col. 470. — " llomil.. xi, 2, P. a., t. XII, col. 045. — " ne unilute IScclcsix, c. xxvi, P. L.. t. IV, col. 535. — '• Eplsl.. lxvi, P. L., t. iv, col. 411. — " La nidascalie. C-dit. Nau, 1902. p. 48, 57. .58. — "P. Viard. Histoire delà dtme ecclésiusliqn; 1909, p. 2.S-29. " I lelcic-LccIcrcq, Histoire des concllei, t. i, pari. 2, p. 1029, note 1. — •• Mansi, Conc. ninpliss. coll., l. ii, col. 1097.

DIME

textes ne disent pas clairement; ils désignent les prestations imposées, semble-l-il, au moins par l'usage aux chrétiens, sous le terme de zio-oaoo'.a (olïrande de fruits), et il est malaisé de faire prendre à ce mot le sens de dîme.

Un peu plus tard, dans VAdversus hœreses, écrit entre 374 et 377, saint Épiphane de Cliypre déclare hautement les prémices obligatoires et rappelle à leur sujet les paroles de saint Paul '. Il mentionne les prémices, les olTrandes et le reste : o'.a à-ao/<5v --. /.%: -poacpooiôv ■/.■x: -&•/ aXÀr.jv -. 11 serait téméraire de penser que ces derniers mots font allusion à la dîme, d'autant plus que le même auteur donne de l'établissement de la dime juive un motif mystique, mais par essence temporaire et propre aux seuls Israélites : faire connaître d'avance la première lettre du nom du Messie, Jésus ^ (un iold) '.

C'est vers ce temps que nous pouvons constater un fait nouveau et qui marque une évolution importante dans l'organisation financière ecclésiastique : l'établissement de la dîme comme redevance obligatoire en conscience. Déjà saint Grégoire de Nazianze, qui admettait la nécessité des prémices sans faire mention de la dîme, avait énoncé une prétention qui semble nouvelle, à savoir de soumettre à cette taxe les successions ', et voici que Jean Cassien, avant la fin du iv« siècle, mentionne l'habitude des Égyptiens de payer la dîme aux moines de leur pays : Inlcr celeros possessores qui certatim décimas vel priinitias frugum saarum msmorato seni de suis substantiis offercbanl '. I,e diacre, préposé à l'administration du temporel du monastère, félicite les donateurs de leur générosité qui contribue au soulagement des pauvres; il leur promet une abondante récompense dès ce bas monde et leur remet en mémoire la législation juive '. Nous nous trouvons ici en présence d'un usage que contrôle vers le même temps une indication tirée du commentaire sur saint Matthieu, composé par saint Jean Clirysostome, vers 3',10. Le total des diverses dîmes, dit-il, des prémices et autres otlrandes équivaut au tiers du revenu du fidèle; donner la moitié, pour un chrétien, ne serait pas exagéré, mais que penser de ceux qui refusent même le dixième : ô it-r/jï tci oJzaTOv naf^i/tuv tivo; a;'.o; ïi-x: ». Ce passage semble être le seul dans lequel le saint, alors évèque d'Antioche, parle de la dîme. U n'y fait aucune allusion dans son commentaire sur l'épître aux Éphésiens '■'.

On voit que ces dernières années du iv" siècle sont fort intéressantes parce qu'elles nous apportent simultanément en diverses provinces des textes très clairs. Dans le commentaire sur Malachie, écrit par saint Jérôme après .'192, nous trouvons l'adirmation que les prescriptions de l'anc'.enne loi relatives à la dime sont encore en vigueur : Quud de decimis primitiisque dixinms, quœ olim dabantur a populo sncerdotibus ac levitis, in Ecclesiœ quoquc populis inlelliiiite. quibus pneceplum est non sohim décimas dare et primitias sed cl vendere omnia qux luibent '". De plus, donner la dîme est un acte juste et utile, c'est rendre à Dieu ce qui lui appartient ". détourner la colère et attirer la bénédiction du Seigneur '-. Dans la lettre à Xépolien, saint Jérôme assimile les prêtres chrétiens aux lévites et aux prêtres juifs et à eux seuls serait, dans sa pensée, réservée la dîme; toutefois ils ne devront réclamer que le nécessaire ".

' A'.li'. luvreses, haer. lxxx, 5, 6, P. G., t. xlii, col. 704, 765. — ' Ibid., Lxxx, .5, col. 7G4. — ' Ibid., viii. G, P. G., t. XLi, col. 213. — • P. Viard, op. cit., p. 31. — ' Episl., lxi (en 372 ou 373), P. G., t. xxxvir, col. 120. — • Collalio, xxi, l.P. L., t. xLix. col. 1171.— 'ifcid., XXI, 2-7, P. £,., t. XLix, col. 1171. — 'Homil., i.xiv (lxv), in Maltli., 4, P. G., t. Lvin, col. G15. — ' Uomil., xviii, in 1 Ephcs., 3, P. G., t. Lxn, coi. 123. — '° In M<dnchiam, m, 7, P. L., t. xxv, col. I.î71. — "/il Malacliiam, lit, 7, col. 1.Ï71. — "Ibid., col. 156S-

.Saint .\ugustin se place au point de vue du devoir de l'aumône et adirme le devoir de la dîme, mais avec moins d'insistance que saint Jérôme ". C'est d'ailleurs la tendance générale qu'on retrouve dans les Conslitutions apostoliques compilées en .Syrie " où la dîme existait alors certainement et devait être remise à l'cvêque chargé de la juste répartition. Elle était deUinée aux ministres inférieurs du culte et aux diverses classes de personnes secourues par l'Église, qui avaient encore droit à diverses prémices, notamment à celles de l'argent et des vêtements. Les autres prémices étaient réservées à l'évêque, aux prêtres et aux diacres ". Cependant le iv<= canon des Apôtres admet tous les clercs au partage des prémices '•.

C'est donc vers la limite du iv et du v» siècle que la dîme est devenue obligatoire pour les chrétiens, mais en conscience seulement et non au for extérieur. Ceux qui s'y soustraient ne sont pas encore menacés de peines canoniques et cette absence de sanction est d'autant plus remarqualile qu'un texte du commencement du v siècle, la Lex canonica sanctorum apostolorum. prononce une sorte d'anathème contre ceux qui s'abstiennent de payer l'impôt des prémices.

IL Le co.xcile de .Macox, en ôSô. — Après le groupe de textes que nous venons de rencontrer vers la fin du ive siècle, nous retombons dans l'ignorance, et si la dîme s'impose et s'affermit, les écrivains sont muets à son sujet; en outre, à cette époque reculée, on ne peut guère compter sur les cartulaires, cependant il est probable que l'institution s'étabUt sans grande résistance, puisque personne ne prend soin d'en parler, et, vers 4P(), Pomérius, professeur d'éloquence à Arles, en parle comme d'une chose admise par tout le monde. Elle est même assez anciennement et assez solidement consentie pour que les abus aient pu s'y introduire. Pomérius se plaint que l'avarice et l'esprit de lucre gagnent l'àme des clercs : Lac et lanas ovium Chrisli oblalionibus quolidianis ac decimis fidelium gaudenlcs accepimus et curam paseendurum gregnm ac reftciendorum a quibus perverso oïdine volumus pasci,deponimus^' Qu'il existât des abus, on peut le croire, encore que Pomérius ait probablement un peu exagéré, le style oratoire s'y prêle, mais ce qu'il faut retenir de ce texte c'est le fait dûment constaté de l'existence de la dîme

C'est donc le clergé qui bénéficiait alors de la dîme en Gaule, mais était-ce le clergé seul '? les pauvres n'y avaient-ils aucune part '? à combien se montaient et en quoi consistaient les prestations ? Autant de questions qui se posent et ne peuvent encore être résolues. Tout ce qu'on pourrait y répondre n'est que conjecture.

Voici pour la Provence. Dans lu Norique, la vie de son apôtre, saint Séverin, mort en 4S2, nous apprend que le saint prescrivait aux fidèles de donner la dime aux pauvres, et des châtiments terribles et miraculeux venaient autoriser ses ordres ", et le biographe assure que le précepte de la dîme était d'ailleurs connu de tous : quod m^ndalum licel cunctis exlrgc nolissimum"''. Mais est-ce bien de dîme au sens strict du mot qu'il s'agit. On voit le saint réclamer des vêtements qui n'ont jamais fait partie de la dîme; peut-être voulut-il seulement provoquer les aumônes des peuples qu'il évangélisait. Il est très vraisemblable que Séverin, en agissant de la sorte, pensait ressusciter l'ancienne dîme, mais en l'adaptant aux besoins présents ■'.

1371. — " Epist., LU, ad \epot., P. L., t. xxii, col. 531. — " P. /.., t. xxxviii, col. 82, 89, 522. ^ " Conslil. apnst., édit. Funk, I. II, c. xxiv, 5; c. xxv, 2; xxxv, 1: I. VII. c. XXIX, 2, 3. — " Ibid.. I. VIII, c. xxx. — ■' Iliid.. I. VIII, c. XLVii, 4; ces Canons ne mentionnent pas In dinic. — '• De vila conlemplntiva, I. xxi,3, P.L.. t. i.ix, col, 437. — ".KRippins, Vi/a S. Seuerinî, xvii, -l, (ïans.^fon. Germ. hint., Auchres antiqniss.. t. ï, pars posterior, édit. Saiippe, p. 17. — '* Vita^ xvii, 2, édit. Sauppo, p. 17. — " .1. Viard, op. rî(., p. 4,3.

DIME

Les sermons de saint Césaire d'Arles parlent de la dîme, mais surtout comme aumône : Decimœ non sanl nostix sed Ecclcsix depulalse ', dit-il; et encore : clecimie enim tributa !>an( egentinm animarum ^ Cette dîme, il la représente comme obligatoire : Decimœ enim ex de.bUo requininlur et qui eas dare noltteril res aliénas invasil '. Saint Césaire considère la dîme comme la part des produits naturels réservés par Dieu ', et dont l'oblation ouvre le ciel ', garde les récoltes, sauvegarde la santé «. 11 ne faut pas songer à s'y soustraire, sous peine d'une reprise providentielle : Novem libi partes retraclie siint quia decimam dare noluisii.... Dabis impio milili quod non vis dare sacerdoli '. Cette dîme frappe tous les revenus sans se préoccuper de leur origine. Quodcumque le pascit ingenium, Dei est et inde décimas cxpelit unde vivis. De mililia, de negotio, de artificio redde décimas '. « Entre la pensée de saint Césaire et la réalité, il existe la même opposition que celle déjà remarquée entre les intentions et les ordres concrets de saint Séverin. Et si l'on se souvient des déclarations de Pomérius, on est nécessairement conduit à considérer la fin du v« et le commencement du vi« siècle comme une époque d'élaboration et d'essais en ce qui concerne la dîme. Les deux tendances doctrinales relevées dans le paragraphe précédent, celle de saint .Jérôme et celle de saint Augustin, coexistent toujours mais restent distinctes, et cette dualité d'idées donne naissance à des institutions que leurs auteurs qualifient de dîmes et auxquelles on ne peut garder ce nom qu'en songeant à l'avenir et pas au présent. Pour transformer ces prestations en véritables dîmes, deux réformes restent h accomplir : combiner les deux emplois, cultuel et charitable, et substituer à l'usage ou au devoir moral l'obligation juridique '. »

Ce changement s'accomplit en Gaule au cour.s du VI'' siècle. Dans la première moitié de ce siècle, sainte Radegonde donne aux pauvres la dîme de la part qui lui revient dans les impôts royaux : Igitar juncla principe limens ne Deo dcgradasset cum mnndi gradu proficeret, se sua cum lacultate eleemosynœ dcdicavil. Nam cum sibi aliquid de tribulis accideret, ex omnibus quse Dcnissenl, anle dédit décimas quam reeipit. Deindc quod supererat monasteriis dispensabat '°. Ce qui paraît notable dans ce fait, c'est que la sainte paraît agir spontanément et fixer elle-même l'assiette et les bénéficiaires de ses libéralités. D'autres mentions peuvent être recueillies dans les textes, mais il semble difficile d'y voir la preuve d'une institution qui fonctionne de façon régulière. L'idée de la dîme est évidemment très répandue, c'est elle qui vient à la pensée d'une reine comme à la pensée de pauvres paysans dont le bétail est frappé. .\ux environs de BoiJeaux, raconte Grégoire de Tours, ces braves gens accedebant ad oratorium (Sancti Martini) vola facientcs pro equitibus ut scilicel si évadèrent, ipsi décimas loco conferrent ".

Enfin, nous rencontrons un texte tout à fait important, celui du concile des évoques de la province ecclésiastique de Tours, réunis, vers 567. lesquels invitent les fidèles à s'acquitter de la dîme : lllud vero instantissime commonemus, ut Abrahœ documenta sequentes décimas ex omni lacultate non pigent Dco pro reliquis quse possidetis conservandis olferrc, ne sibi inopiam ipse gcneret qui parva non tribuit ut plura retcntd... Ergo si quis Abrahœ conlocari vult gremio, ejusdem non repugnet exempln et solval clcrmosiina: pretium, quisqais optât regnare cum Chrislo ". « C'est la première intervention dans les conlrces franques des évéqucs

• Serm., cccvni, P. 7.., t. xxxix, col. 2336. — > Serm., ccLxxvii. P. L., t. xxxix, col. 2207. — ' Ibid., col.22fi8. — ' Serm., CCLXXVI, 3, P. L., t. xxxix, col. 2264. — ' Serm., cccvi, 5, P. L., t. xxxix, col. 2333. — ' Serm., CCI.XXVII, 2, P. t., t. xxxix, col. 2267. — ' Serm., ccLXXVii, i, P. L., t. XXXIX, col. 2266. — 'Serm., cr.LXXVii, P. L.,

agissant non plus comme prédicateurs ou docteurs, mais comme chefs d'Église investis du pouvoir de commander. .Mais il faut remarquer, ajoute W. Viard, qu'ils n'usent pas complètement de leur droit; ils recommandent et ne sanctionnent pas. A ce point de vue, la lettre synodale de 567 ne manifeste aucun progrès sur l'état de choses qu'ont connu saint Cés.iire et saint Augustin. Aucun changement ne s'est produit dans la qualité des bénéficiaires "ui sont loujours|les pauvres ". «

Un autre passage de cette même lettre est ainsi conçu : Et licet superius dietum sit ad exemplum Abrahœ décimas ojjerri debere, attamen, propter cladem quœ imminet, hortamur, ut etiam unusquisque de suis mancipiis décimas persolvere non recuset... Unde satis congrue! cum mercede animie unum volvcre ut non possit novem amiltere, quam eum peecali crimine et reliquos perderc et quem dare noluit non habere. C'est l'extension de la dîme aux esclaves, dîme nouvelle et qui peut-être fut acquittée par la remise au clergé du dixième enfant né des unions serviles. Quant à ceux qui n'ont pas d'esclaves : Quod si maneipia non sinl et fuerint aliqui habenles binos aul ternos filios, per unumqucmque singulos iremissis contradal.

L'année 585 marque l'époque d'un changement radical. Le concile de Mâcon déclare, dans son canon 5,', que la dîme est destinée au soulagement des malheureux, au rachat des captifs et à la subsistance du clergé : Dccimas eeclesiaslicis famulantibus ccremoniis populos omnis injcrat, quse saccrdotcs aut in pauperum usibus aut captivorum redemptionem prcrogantis suis oralionibus populo pacem ac salutem impétrant '*. Ce faisant, les Pères du concile ne prétendent pas innover mais restaurer un ancien usage tombé en désuétude, ce qui est nouveau, c'est la sanction, celui qui négligera de s'acquitter de la dîme sera excommunié. C'est la substitution au devoir moral de l'obligation juridique. Sur ce point il n'j- a pas d' « ancienne coutume » à invoquer, l'innovation est claire et indiscutable. Sans doute, le clergé ne trouvait plus sa subsistance et lu misère publique hésitait à fournir spontanément ce qui était nécessaire à l'entretien d'un corps f|ui, sans posséder déjà les propriétés immenses qu'il détiendra à l'époque mérovingienne, semble avoir cependant joui de l'aisance. 11 est difTicile de porter un jugement absolu en ces matières et si le désintéressement des évcques a été suspecté, il faut, avant de condamner, s'enquérir des conditions locales qui auront pu influer sur leur décision. On remarquera que ies moines sont exclus du partage de la dîme réservé aux'ecclesiastici famulantcs ceremoniis et aux sacerdotes.

Le concile de Mâcon est un concile bourguignon, dont les membres se trouvent renforcés par l'archevêque de Rouen; ce n'est pas un concile national, encore moins un concile général : aussi sa décision n'a-t-elle eu qu'une influence limitée et n'a pas eu la vertu de s'introduire de plain-pied dans le droit canonique universel. Quant à la sanction civile, ce n'est que deux siècles plus tard que Charlemapne, par le capitulaire d'Iléristall, l'établira, faisant ainsi de la dîme un impôt civilement obligatoire ".

1 1 1. VII" ET VIII" sii>.ci,Es. — L'idée de la dîme s'implante de plus en plus et nous en trouvons des exemples fréquents. Clotaire II (584-628) mentionne dans une prœccptio le don aux églises de dccimas porconim, encore qu'il ne s'agisse en réalité que de l'abandon de l'impôt royal de ce nom. En 653, un diplôme de Sigis-

t. xxxix, col. 2267. — • J. Viard, op. cit., p. 49. — '• Kortunnt, Vila S. Ptidcgundis, m, édit. Kniscli, p. 39. — "Grégoire de Tours, De virliitibtis snncii Martini, I. III, c. xxxiii. — " Mnasscn, Conc. a-vi mcrovinqici, p. 137. — " J. Vlard, op. ci/., p. 53. — "Maasscn, op. cil., p. JCti, 167. — " Zcumcr, Capilularia, t. i, p. 1!).

DIME

ICO

bert II donne à une église tous les revenus du fisc dans le iHigns de Spire, in stipendia dcricoriim aut in alimonia paiiperum '. Un sermon qu'on jieut attribuer à saint Éloi aussi bien qu'à saint Ouen, son biographe, ce qui le maintient dans la seconde moitié du vu» siècle, attribue la dîme au clergé et aux pauvres : Decimam J)eo in pauporibua vel ccdesiis donci ^ et n'y voit qu'un devoir de justice, tandis que les fidèles entendent bien s'en faire un mérite devant Dieu.

Deux chartes de la fin du vu' siècle mentionnent la dîme. Celle du roi lombard Cunbert confirme une donation de dîmes faite par un laïque à un monastère, du consentement de l'évêque', dont l'intervention s'explique peut-être par sa renonciation à son droit exclusif d'administrer et de percevoir les revenus ecclésiastiques. Celle de l'évèque du Mans nous apprend que les terres ecclésiastiques elles-mêmes payaient la dîme et que les évêques déterminaient d'une façon précise le,s bénéficiaires de cette redevance '.

V'crs ce même temps, la dîme existait dans la Grande- Bretagne comme usage généralement s\x\\n. On en trouve plusieurs mentions dans le pénitentiel de Théodore, rédigé avant 690, et qui en parle comme d'une institution établie, il invoque même la consueludo provincix °. Théodore en dispense le prêtre et recommande la mansuétude à l'égard des pauvres '; acquittée à Pâques, elle est destinée aux pauvres, aux voyageurs et aux églises '. Il n'est pas question de sanctions canoniques. L'Irlande aussi connaissait la dîme ».

Le pénitentiel de Théodore a influé sur la rédaction de deux écrits analogues, mais composés en pays franc, au VIII'' siècle : le Pœnilentiale Mcrseburgense, qui renouvelle les prescriptions de l'archevêque de Cantorbéry sur l'emploi de la dîme et l'exemption du clergé '; le Pienilenli(di: Huberiense inflige trois ans de pénitence au prêtre qui détourne la dîme de ses emplois charitables '". il ne prévoit que le cas de gestion infidèle de sijnodochia. Ces textes sont des témoignages probants de l'existence de la dîme comme redevance pratiquée au vins siècle.

C'est aussi à l'époque et aux pays francs que se rapporte une observation de saint Boniface qui annonce en 717, à l'issue d'un concile tenu à Mayence, les résultats de cette assemblée dans laquelle il avait exhorté les évêques présents à ne pas recevoir des fidèles les dîmes et autres offrandes, tout en se désintéressant de leur troupeau

Enfin, en 748, une lettre du pape Zacharie déclare que le chrétien qui offre la dîme n'en peut désigner le bénéficiaire; ce soin appartient à l'évèque qui, seul, a le pouvoir de répartir le produit de cette taxe. Trois ans plus tard, un privilège d'exception accordé à l'abbaye de Fulda ", sur la demande de saint Boniface, mentionne la dîme, mais si l'acte est authentique il a pu être interpolé; en tous cas, il ne se trouve pas dans tous les manuscrits et la formule xxxii du Liber diurnus inspiré*" de ce privilège ne contient rien de semblable"

Quand Pépin devint roi de France, il se montra fort généreux envers les églises. On le voit, en 753, confirmer à l'église d'L'trecht la donation faite par ses ancêtres de la dixième partie des revenus du fisc. Quelques années plus tard, en 765, il écrit à Lui, évèque de Mayence : Dédit (Deus) tribiilationem pro delictis nostris ; pnst Iribulationem aatem magnam atque mirabilem consolationcm sive liabundantiam fructus terrœ, quœ

' K. Pertz, Diplomala, t. i, p. 24-25. — 'Desupremo ;"u dicto, 9, P. L., t. i„ col. 1175 sq. — " Troya, Codice diplomatico langobardo, t. iir, p. 11, n. 352, ann. 686. — ' Pardessus, C/inrte.rfi/i/omala, t. Il, p. 226, n.l. — • Wassersieben, Die Biissordnimgcn, lS51,p.218. — • Ibid., p. 203. — ' Ibid., p. 218. — » Ibid.. p. 15, 143, 144. — • Ibid., p. 404. — " Ibid., p. 383. — " Mon. Germ. hist., Epist, t. Ht, p. 374,

modo liabenjus. El ab hoc atque pro alias causas nostras opus est nobis illi gralias agere... Sic nobis videtur ul... unusquisque episcopus in sua parrochia letanias facial, non cum jejunio nisi tanliim in laudc Dei, qui lalem nobis liabundantiam dcdit; cl facial unusquisoue Itomo sua dcemosina et pauperes pascal. El sic previdere faciatis et ordinare de verbo noslro, ut unusquisque liomo, aut vellet aul nollet, suam decimam doncl ". Nous sommes ici en présence d'une formule d'ordre général. 11 y est parlé d'ordres adressés a tous les évêques, unusquisque episcopus, et il ne contient rien de personnel à Lui, sauf l'adresse. Or Lui n'était pas métropolitain, la lettre n'est donc pas destinée à un rayon restreint de suffragants. D'autre part, les circonstances qui motivent la lettre de Pépin, vraisemblablement communes à tout le royaume, ont dû provoquer par suite l'envoi de semblables instructions à tous les prélats francs.

Cependant il ne semble pas être question d'ordonner la dîme d'une manière permanente : le roi déclare expressément qu'il s'agit de rendre grâces à Dieu pour une année de récoltes particulièrement abondantes. Rien ne permet de préjuger l'établissement d'une mesure définitive. M. J. Viard fait remarquer avec raison que cette mesure est transitoire, comme est transitoire la prescription des litanies prescrites en termes analogues, et propose de caractériser ce fait par l'adoption du terme « Circulaire de Mayence » qui, d'après le langage administratif moderne, donne bien le sens et la valeur du document. Quoi qu'il en soit, c'est ici la première intervention du pouvoir civil dans le paiement de la dîme, à notre connaissance du moins.

Un canon d'un concile d'Ascheim, en Ba\ière, tenu en 756, est ainsi conçu : De dccimis Dco reddendis prophela lestatur, ul si quis decimam non dederil ad decimam revertatur. Unde venit ut quicumque aul occasione presbijteri, aut avaritise modo décimas Dco reddere noluerit, ut manus veslrœ decretus conformetur, ut duplicitcr ecclesiie censum reddatur et ut veslrœ requirillœ secundum possihilitalenj culpabilis exislanl".La. sanction au profit de l'Église consiste en une amende égale à la valeur de la dîme non payée; de plus, le coupable est puni comme rebelle aux ordres du duc. Le concile de Neuching, également en Bavière, en 772, recommande au clergé de rappeler de temps en temps aux fidèles l'obligation de cette redevance.

En 763, une charte témoigne d'une donation de dîme au monastère de Farfa '^ Le duc de Spolète concède la dîme des grains dans un de ses domaines et celle des vins dans un autre, exceptis XII modiis grani ipsius carie noslre... quœ per consuetudincm dare debent (les agents domaniaux) ibidem in ecclcsiam, quam ipsa ecclesia habent licenliam tollendi.

Dans les Formula: Pilhœi, rédigées vers le vin» siècle dans la région parisienne, on trouve une donation de dîme ;\ une église ou à un monastère {sancto itlo) '«. Nous arrivons ainsi au règne de Charlemagne qui prélude à la législation établie en 779 par le capitulaire d'Héristall, en confirmant la donation de son père Pépin à l'église d'Utrecht (769) ", en offrant au monastère d'Hersfeld la dîme de plusieurs villee (775) ". Ces redevances portent sur les produits des terres, des forêts et des prairies. L'abbé, qui est en même temps évêque, en aura la libre disposition.

Nous venons de le dire, le capitulaire d Ilérislall inaugure la législation de la dîme d'une manière permanente, et nous nous arrêtons à ce moment, qui

375. — >' Liber diurnus, édlt. Th von Sickel, 1889, p. 23. — " C. Zeumer, Capilularia, t. i, p. 42. — '* A. Verminglioff. Concilia, t. ii, p. 57. — "Troya, Codice diplom. langobtu-dico, t. v, p. 238, 239. — " Bibliotliéque de V École des cliarles, 1908, t. LXix, p. 647 sq. — " l'erlz, Diplomala, t. i, p. 28, n. 56. — " Pcrtz, Diplomala, t. i, p. 147-149, n. 103, 101.

DIME — DIOCLÉTIEN (PALAIS DE

coïncide presque exactement avec la limite chronologique de nos études. Il serait de peu d'utilité d'exposer ici un texte dont le développement appartient à l'histoire postérieure dans laquelle nous n'entrons pas.

IV. Bibliographie. — Fourneret, Les biens d' Église après les édils de pacificalion; ressources dont l'Église disposa pour reconsliluer son patrimoine, in-8°, Paris, 1902. — P. Gagnol, La dîme ecclésiastique en France, in-S°, Paris, 1911. — Helele-I.eclercq, Histoire des conciles, 1907 sq. — E. Lesne, La dîme des biens ecclésiastique aux ix<^ et X' siècles, dans Revue d'histoire ecclésiastique, 1912, p. 477-503; 1913, p. 97-112, 489- 510. — Perels, Die Kirchlichen Zchnten im karolingischen Reiche, in-8°, Berlin, 1904. — Stutz, Gesehiehte des kirchlichen Benefi:ialwesens, in-S", Berlin, 1895; Die karolingisclie Zehntgcbot, dans Zcitschri/t der Savigny- Sti/tung fur Rechtsgeschichte, 1909, t. xxix.

H. l.ECLEBcn.

DIOCLÉTIEN (Palais de)- — 1. Introduction. II. Situation. III. Eni])lacenient. IV. L'enceinte. V. Les portes. VI. La façade. VII. Plan d'ensemble. VIII. Le mausolée. IX. Le temple de .Jupiter. X. Appartements impériaux. XI. Matériaux. XII. Influence artistique. Xin. Bibliographie.

I. Introduction. — « Le 1 " mai 305, dans la plaine de Nicomcdie, en présence des grands dignitaires de la cour, des détachements de l'armée, du peuple assemblé, Dioclétien, vieilli, malade, lassé du fardeau de l'empire, abdiquait solennellement le pouvoir qu'il avait exercé pendant vingt années. Puis, ayant déposé la pourpre et désigné ses successeurs, en hâte le vieil empereur se jetait dans une voiture close; une dernière fois, comme en cacliettc, il traversait les rues de sa capitale, et quittant l'Orient pour toujours, il allait s'enfermer dans la somptueuse retraite que depuis quelque temps déjà il se préparait en Dalmatie. Par un de ces sentiments d'âme simple assez naturels chez le soldat de fortune qu'il était, Dioclétien avait voulu vivre ses derniers jours près des lieux mêmes où jadis il avait commencé sa vie : sur le rivage de l'Adriatique, à côté de la ville de Salone, où probalilement il était né, il avait fait bâUr son palais dans l'un des sites les plus charmants du littoral dalmate, entre la montagne couverte de bois et de vignobles qui dessine à l'horizon un vaste amphithéâtre, et la mer parsemée d'îles, qui semble un grand lac paisible et bleu. Pourtant, en descendant du trône, en renonçant volontairement aux joies et aux soucis de l'autorité suprême, Dioclétien, par un sentiment naturel encore chez l'impérial parvenu qu'il était, ne pouvait oublier qu'il avait été le maître du monde, et il n'entendait point qu'on l'oubliât. Il avait voulu que sa retraite dernière fiit immense et magnifique, décorée de monuments somptueux, parée de tous les luxes et de tous les raffinements de l'art, capable de recevoir aussi l'armée de serviteurs, de gardes, rie courtisans, dont prétendit jusqu'à la mort s'entourer le vieux souverain : et ainsi le palais de Dioclétien grandit aux proportions d'une ville, et, en efict, quelques siècles plus tard une ville devait s'y loger tout entière '. »

* Ch. Dîclil, En Méditerranée, i. Le palais de Dioclétien à Spalato, in-12, Paris, 1901. Dans les premières années du VW siècle, Salone fut détruite par les Avares, ses habilants se réfuRièrenl dans le cliiitciu fort de Dioclétien, s'y installèrent et découpèrent les èdiMces au point de les rendre de plus en plus méconnaissables. La chute de Salone se phicc de 612 A G14.Cf. JSulic, Siill' unnn dell disiruzionc di Salnnti, dans Bull, di stnr. e arehenl. dalmala, lîJOG, t. xxix, p. 2G8. — ' Ammien Marcellin, XVI, vin, 4. — ' Constantin Porph.vrogènète. De adminisirando iniperio, c. xix, èdit. Bonn, 1840, t. III, p. 137-138. — • Ilisloria Salonilana, dans Kacki, A/onumenfa speclanlia historiam Slavorum ineridionnlitim, Agram, 1894, t. xxvi. — 'G. Giustiniani, Ilinerarin In cul

En changeant de destination, le palais de Dioclétien allait adapter plusieurs de ses édifices à des aménagements clirétiens; en outre ses diverses constructions offriraient de précieux sujets d'étude à l'histoire de l'architecture et des arts à l'heure précise où, au début du iv siècle, le christianisme allait avoir à entreprendre de vastes ensembles monumentaux. Ce sont ces divers objets qui vont être étudiés ici.

Les textes anciens nous apprennent peu de chose sur le palais de Dioclétien. Ammien Marcellin en fait mention -, Constantin Porphyrogénète le décrit ", Thomas l'Archidiacre, qui vécut au xiii« siècle, nous en parle sans rien nous apprendre d'utile '. Au xvi= siècle, Gianbattista Giustiniani, Vénitien, et Antonio Proculiano, Spalatin, composent, le premier en 1553, le deuxième en 1567, deux opuscules sans véritable utilité '. Au siècle suivant, Marnavic, qui est négligeable °. Enfin, en 1678, un érudit que nous avons déjà rencontré (voir Défunts [Commémoration des]), le médecin et antiquaire lyonnais Jacques Spon, escorté de l'Anglais Whelcr, publiait sa relation d'un voyage dans le bassin oriental de la Méditerranée, sous le titre de Voyage d'Italie, de Dalmatie, de Grèce et du Levant '', bientôt suivie d'une relation de Wheler '. Ce texte et ses illustrations marquaient un progrès, les contes bleus avaient fait place à des renseignements historiques, maigres, à la vérité, mais du moins exacts. En 1751 parut le premier volume, et le deuxième en 1753, de VIllyricum sacrum ' du jésuite Farlati. qui parla du palais impérial avec peu d'exactitude et donna une restitution figurée, due peut-être à l'un des érudits spalatins avec lesquels il était en relations. C'est la première que nous connaissions, et par cela seul elle mérite de n'être pas passée sous silence, malgré les graves imperfections qu'on doit lui reprocher.

En 1763, R. Adam publiait à Londres ses Ruins oj the palace oj the emperor Diodetian at Spalato in Dalmazia '". C'est un ouvrage capital pour lequel l'auteur s'était associé la collaboration de C. Clérisseau, Français, pensionnaire de l'Académie de France à Rome et dont il ne fut pas question dans le titre, bien que R. Adam semble avoir dû beaucoup à son collègue. o Adam, aidé de Clérisseau, qui exécuta de nombreux dessins, a relevé tous les restes du palais qu'il a su découvrir et il a pu, en réunissant et en reliant tous les résultats partiels qu'il avait obtenus, en tracer un plan dont les grandes lignes ne devaient plus être notablement modifiées. L'imagination et l'esprit de système ont toutefois joué un rôle excessif dans sa composition : il a trop voulu deviner ce qu'il n'avait pas retrouvé sur place, et c'est ainsi qu'il s'est représenté les deux ailes des appartements impériaux comme rigoureusement symétriques; même succession des pièces, mêmes identifications de celles-ci, tout est pareil a droite et à gauche. Cette disposition, dont aussi bien il n'avait pas eu l'idée première puisqu'on la constate dans Farlati, devait faire fortune depuis : la plupart des auteurs qui ont essayé après Adam une reconstitution du palais l'ont adoptée ". »

Puis viennent encore l'ouvrage de LavalUe et

desrrive l' Isiria e la Dalmazia, nis. Venise, Musco Civlco, fonds (:icugnn,n. 2075; .\. Proculiano, Oralione al clarissimo M. Giovan Batlisia Calbo degnissimo rcllnr cl alla mugnifica commtinila di San l'iclrn, Venise, 1507, fol.28-32. — ' t'nitn genlis Aimiliœ Valcria- Salonikwœ Dalmalieie iwhililas, Romnc, 1G28, p. 76-77. — ' I.yon. 1878, p. 98 sq. — ' Voyage de Dalmalie, de Oréee cl du Lcnanl, Amslerdom, 1089; Irad. Iranç., 1692, p. 21 sq. — • Tarlati, lllgricuni sacrum, t. i. p. 287 sq., 488-489; t. il, p. 397, 411: la restitution se trouve t. ii, entre les p. .396-.'î97. — " Les planclies furent Rravées par les incillours (graveurs de l'èpoquc, entre autres F. BartolozzI et Zucchi. — " H. Ilèbrnrdot .l.ZellIi'r, Spalato, I.e palais de Dioclélicn, in-fol., Paris, 1912, p. 11.

DIOCLÉTIEN (PALAIS DE

Cassas ', orné d'un plan de Clérisseau, qui oflre (juelques différences avec celui d'Adam, et l'ouvrage de Motlies,trop conjectural pour ne pas dire fantaisiste ^ Enfin, une œuvre définitive, due à la collaboralion de M. E. Hébrard pour les relevés et restaurations, et de M. J. Zeiller pour le texte, a paru en 1912 '. « C'est de ces relevés, de cette restitution, que ce livre apporte l'exposé et le commentaire, et pour apprécier les résultats obtenus, pour mesurer tout le progrès réalisé, il sufiit de comparer au travail de R. Adam l'œuvre nouvelle. Un simple coup d'œil la montre très différente, non point composition de fantaisie, mais étude attentive fondée sur le relevé consciencieux de tovft ce qui dans l'antique édifice a écbappé à la destruction. Et c'est le premier intérêt de ce livre : pour la première fois, outre l'exacte description qu'il nous donne des monuments demeurés debout, enceinte fortifiée, mausolée de Dioclétien, temple de Jupiter, il nous apprend avec une précision indiscutable quelle était la disposition des appartements impériaux,

« Trois éléments seuls y demeuraient reconnaissables : le vestibule qui les précédait, la grande salle d'apparat qui en occupait le centre, la vaste galerie qui les limitait du côté de la mer. Pour retrouver le plan d'ensemble, pour taire revivre l'aspect de la résidence de Dioclétien, pour savoir oi'i placer et comment se représenter le tricliniiim et les chambres à coucher, le nymphœum et la bibliothèque, les thermes et toutes les autres annexes d'une villa romaine, aucun vestige ou presque n'apparaissait à la surface du sol. Pour combler ces lacunes MM. Hébrard et Zeiller n'ont pas hésité i\ entreprendre une difiicile et souvent pénible exploration des souterrains qui constituaient jadis le rez-dechaussée on le sous-sol du palais: à travers les magasins, les caves, les endroits plus mal odorants encore, à travers les entassements de terre ou de boue, courageusement, en des fo-iilles aussi malaisées que pittoresques, ils ont patiemment relevé les pièces qui composaient jadis cet étage inférieur et retrouvé ainsi la clé du plan des appartements supérieurs. Il est possible de reconstituer maintenant, de façon incontestable, la disposition des pièces où vécurent l'empereur Dioclétien, sa famille, ses intimes; et la restauration de M. Hébrard nous révèle cette disposition notablement différente de tout ce qu'on avait imaginé jusqu'ici '. »

Ces résultats ont été préparés en partie par des investigations de détail dont plusieurs sont particuHèrement méritoires', et, parmi quelques autres, un travail de F. Bulic « où il y a beaucoup à prendre et à apprendre ' r>. Puis ce sont les études provoquées par le désir

' Vmjnrie piUorcsque et historique de l'Istrîe et de la Dal~ matie, Paris,18n2, p. 126-143. — ' Bauliimst des Mitlelattcrs in Italien, Tena, s. d., p. 12. — 'Op. cil. A ce travail se rattachent les études suivantes qui en sont plus ou moins directement issues : J. Zeiller, Le finlnis de DiochHien à Spalato, dans Comptes rendus de l'Acad. des Inscript., 1908, p. '123-431; les monuments cltrétiens du palais de Diodelien à .Spalato, dans Bulletin d'ancienne littérature et d'arcMoloqie chrétiennes. 1911, t. i, p. 201-213 ; E. Hébrard et .1. Zeiller, A trauers le palais de. Dioclétien à Spalato, dans Mél. d'archcol. et d'hisl.. 1911, t. xxxi, p. 247-275, pi. VII. — * Ch. Diehl, Préface tl l'oiiNTage susïfit : Spalato. Le palais de Dioclétien, p. ii-iii : cf. aussi Journal des savanh, 1912, p. 433-444. — ' Lanza, Dell' antico palazzo di Diocleziano a Spalato, Triestc, 1855, avec douze planches; Hauser, Spalato und die romischen Monumenle Dalmaziens, \\ ien, 18S3; .lelic, Bulié.ct Rular, Guida di Spalato e Salona, Zar.n, 1891, p. 65 sq. : /( palazzo di Diocleziano; p. 85 sq. : /( duonio e il ballisterio. — ' F. Kulii's Maleriale e pronenienza délia pietra dclle colonne non ché delte sfinqi del palazzo di Diocleziano a .Spalato p délie colonne ce. délie basiliche crisliane a Salona, dans Bull, di archeol. e stor. dalmata, 1908, t. XXXI, p. 86-110; I.e même, Prouienc qualche cosa nel palazzo di Diocleziano a Spalato, per es, qualche eolonna, qualche pezzo architettonico od ornamenlftle, qualche statua.

de démêler les influences artistiques qui se font sentir dans ce vaste et curieux ensemble où les traditions classiques à leur déclin s'amalgament avec les nouveautés orientales, l.a construction et l'ornementation relient le passé au style qui s'annonce et va bientôt s'affirmer à Byzance et ailleurs '.

II. Situation. — 'En étudiant les antiquités chrétiennes de la Dalmalie (voir ce mot) nous avons déjà fait connaître le site et quelques points particuliers de l'histoire de Salone.

A la fin du ini^ siècle, Salone était une ville importante, capitale de la Dalmatie, admirablement située au fond d'une découpure de la côte où la mer s'étale comme un grand lac tranquille qui ne communique avec le large que par deux étroites ouvertures laissant entre elles une île montueuse. Au fond, une ligne de montagnes peu élevées, offrant un passage facile vers les terres, Salone s'étalait depuis les premières pentes du col presque jusqu'au rivage. Près de ce beau site, en arrière duquel jaillit d'un rocher le Jader, Dioclétien marqua l'emplacement de son palais. Il l'établit sur la langue de terre qui sépare de la haute mer le golfe salonitain dans sa partie orientale, un peu à l'est à l'endroit où le terrain se relève plus brusquement.

III. Empi.acf.mknt. — Ce fut plutôt une forteresse qu'une maison de plaisance que se bâtit Dioclétien. Les rares auteurs de l'antiquité qui en font mention ne la désignent que par le ternie de villa; et non de palalium '. Saint Jérôme en parle i'insi : Diocletianiis fumd prûcul a Salonis in villa sua Spalato (ou Aspalalhn) mcritur '. Le palais était bâti dans le proche voisinage d'un village nommé Aspalathos, situé au miheu de la bande côtiére interposée entre le golfe de Salone et la mer.

La forme générale du palais est celle d'un quadrilatère grossièrement rectangulaire, plus exactement trapézoïdal, de 215 ""54 de long sur les faces est et ouest'". A qui aborde la côte, le palais s'olTre par sa largeur et s'allonge parallèlement à la pente qui suit à peu près la direction nord-sud (fig. 3743). La pente du terrain est encore assez accentuée pour, que le niveau du seuil antique de la porte septentrionale soit à 7 mètres environ au-dessus du niveau de la mer; aussi les bâtiments du nord n'avaient-ils qu'un seul étage, alors que ceux de la moitié opposée en avaient deux. C'est la région méridionale du palais qui renfermait les appartements impériaux, tandis qu'au nord se groupaient seulement des dépendances dont les derniers vestiges ont aujourd'hui disparu ou peu s'en faut et sur l'état ancien desquelles aucun texte ne nous renseigne.

dalle lapidicine di Sirmium (Frustra dora nella Slavonia) 7 dans même revue, 1908, t. x.xxi, p. 111-127; cf. Anal. hollandiana. 1910, t. xxix, p. 205-206. — ' E. Berteaux, Un voijaqe artistique sur les rires de V Adriatique, Spalato, Venise et Bt/zance, dans La Quinzaine. 16 févTier 1S09; Eitclberf^cr, M ittelalterlichen Kunstdenkmalcr Dalmatiens, Wien, 1884, p. 212-308; Jacl<son, Dalmatia, the Quarnero and I.tiria, in-S", Oxford, 18S7, t. il, p. 17-72; H. von Schneider, Drei rômische Stàdie, Aqnilein, Pola, Salona, dans Kunslgeschichtlichc Charakterbildcr ans Œsterreîch- Unqarn, Wien, 1893, p. 41 sq. ; C.li. Diehl, En Méditerranée, 1901; 2» édil., 1908; .1. Slrzygowik], Spalato, ein Marldein der rômanischen Kunst bel ihrem J'rqanqc i>om Orient nach dem Abendlande, dans Studien uni Kunst und Geschichle Friedrich Schneider zum /-.VA' Geburstaqe, Treiburg im lîr., 1906, et quelques autres travaux signalés A la bibliosîraphic. — ' I*1iitrope, Breniariuni historiœ romantv, 1. IX, c. xwiii; •S. .Icninic, Chrouicim, ann. .\braliam 2332; Prosper d' .Aquitaine, Chronicou. — ' Manuscrit de Lcyde, pour la discussion de cette loron de saint Jénimc, cf. .). Zeiller, np. cil., p. 20, note 3. — '" Ou plutôt L'st-nord-cst et ouest-sudouest, c'csl-â-diie :\ peu prés perpendiculaires il la rive: del74'°94 sur ta face nord ou mieux nord-nord-ouest, celle qui est tournée vers Salone, et 180 "90 sur la face sud ou sud-sud-cst qui a vue sur l'.Adriatique.

DIOCLÉTIEN (PALAIS DE

IV. L'enceinte. — ■ Pendant vingt années, Dioclétien avait, en toute vérité, veillé au salut de l'Empire. Ce soldat de fortune s'était trouvé de niveau à toutes les tâches administrateur incomparable, diplomate habile, homme d'État magnifique et chef d'État vigoureux, il ne lui avait manqué que ce dont, peutêtre, il ne s'était jamais avisé, l'idée de tolérance et une culture artistique. A la fin du m" siècle, un empereur lettré et raffiné pouvait paraître un anachronisme : pour lui, il demeura le rude soldat, superstitieux, crédule, d'esprit positif et uniquement attaché à ce qu'il jugeait son métier d'empereur. Les temps étaient gros de menaces, chaque année un flot de peuplades barbares venait menacer sur le Rhin, sur le Danube ou sur l'Euphrate, le front de bandière de l'empire et l'Auguste avait vieilli, s'était usé à les repousser. Il y avait réussi, mais son jugement net et sûr lui disait que d'autres seraient moins actifs ou moins heureux et que c'en était fait désormais de la paix romaine. « Il avait vu d'autre part, et de trop près, avec quelle facilité on défait un empereur pour ne point prendre quelques précautions, même dans sa retraite, contre des successeurs dont il n'ignorait point les rancunes ou les ambitions. Et c'est pourquoi, autant pour se garder contre la surprise d'une incursion barbare que contre les dangers, moins apparents et plus sérieux peut-être, qui pouvaient venir de Milan ou de Nicomédie, il voulut que son palais fût défendu comme une citadelle '. » Au nord, à l'est et à l'ouest une enceinte fortifiée ', au sud, en face de la mer, un long portique à arcades d'aspect moins sévère grâce à ses quarante-quatre colonnes corinthiennes, « formant, à six ou sept mètres au-dessus du sol, une vaste et lumineuse galerie, où, sans sortir de ses appartements, Dioclétien pouvait en sécurité promener son impériale oisiveté. De ce côté, la mer toute voisine était à elle seule une défense; mais, par surcroît de précaution, cette façade somptueuse n'avait pour entrée qu'une étroite poterne dérobée, qu'un couloir souterrain mettait en communication avec l'intérieur du palais : sortie discrète et furtive, ménagée pour les besoins du service impérial, peut-être pour les dangers pressants, lorsqu'il faudrait s'enfuir vers l'infini des flots '. » De plus, les pièces de service dont se composait presque exclusivement l'étage inférieur ne s'éclairaient que par des ouvertures trop étroites et trop liaut percées pour faciliter l'entrée en cas d'agression •*.

Le plan était celui d'un camp, protégé par de bonnes murailles et flanqué aux quatre angles de massives tours carrées dominant la mer et surveillant la campagne '. Au milieu de chaque face qui regarde la terre s'ouvrait une large porte, flanquée de tours octogonales °. La porte du nord donnait sur la route conduisant à Salnne, elle avait un aspect monumental, mais sa riche décoration n'avait pas fait oublier les précautions nécessaires, sa voûte robuste et sombre, fermée jadis ù chaque extrémité par de lourds battants de chêne ou de fer, montre le souci de la défense et les anxiétés du maître. C'est la Porlc Dorée,

Les murs avaient, sur toute leur étendue, une épais-

seur d'environ 2°'10 et étaient constitués de deu\ parements de pierres de taille de O^SO à peu près d'épaisseur, posées à joints vifs; leurs larges assises étaient, d'après Constantin Porphyrogénète, réunies par des crampons de fer noyés dans du plomb. A une hauteur de 10 mètres, comptée à partir du seuil antique de la Porta Aurea, se succédait une série d'arcades à double extrados, au-dessus desquelles courait la corniche réduite à une simple doucine. Constantin Porphyrogénète dit que l'enceinte n'avait ni chemin de ronde, ni boulevard; il le sait par ouï-dire et on ne peut admettre cette affirmation qui serait la négation de toute surveillance régulière telle que la suppose et la requiert un château tort. Dans sa reconstitution M. Hébrard montre un chemin de ronde; cependant M. Zeiller considère comme possible que les murs n'eussent pas été terminés par une terrasse plate permettant la circulation, mais par un toit incliné qui aurait donné aux murs un aspect en harmonie avec l'aspect qu'avaient probablement les tours.

Les tours faisaient une saillie très accusée sur la muraille, 8 "GO pour les tours rectangulaires, 10 mètres pour les tours octogonales. Les murs ont une épaisseur de l^SO sur les quatre faces, le rez-dechaussée n'est éclairé que par un soupirail, le premier étage par une baie plus large, des couloirs coudes relient les tours à l'intérieur du palais. De combien les tours dépassaient-elles les murailles ? Nous ne savons, mais un surélèvement est très probable ainsi que l'existence d'un toit comme c'est le cas à Pergé en Pamphylie ', et tel qu'on le voit représenté sur beaucoup de mosiiïques byzantines, notamment à Ravenne. La surélévation a pu être de 5 mètres environ, hauteur suffisante pour former un étage au travers duquel passait le chemin de ronde qui couronnait la muraille.

Les tours carrées et les tours octogonales étaient toutes construites d'après deux plans qui furent reproduits presque sans modifications. Les dittérences que, dans chaque série, on relève d'une tour â une autre sont sans importance; chaque tour possédait son escalier et ceux des tours octogonales sont d'un dessin très conforme à ceux des tours carrées; également, même agencement des fenêtres pour l'éclairage.

V. Les portes. — La porte principale, qui s'ouvrait sur la route de Salone, la Porte Dorée, s'est conservée en bon état (fig. 3744). Elle est, écrit M. J. Zeiller, un des plus curieux exemplaires de l'architecture antique :i sa dernière phase. La porte proprement dite mesurait 3'"50 de large sur 4'"90 de haut; le seuil était, comme un sondage l'a révélé, à l^SO au-dessous de la rue qui entre présentement ù cet endroit dans le vieux Spitlalo, dans la Citta Vecchia. La plate-bande est formée de claveaux à redents et déchargés par un arc à archivolte très décorée : c'est là un des premiers, sinon le premier exemple connu dans l'architecture antique de la décoration d'une archivolte de décharge ; antérieurement on la voyait toujours dans la maçonnerie. De chaque côté de l'arc se creusent deux niches semi-cir-

' Ch. Dichl, En Méditerranée, p. l'i-lS." — ' Le chemin de ronde était partout au même niveau absolu, mais la hauteur (les murs diflérait suivant les niouvemenls du terrain sur lequel ils s'élevaient. Le plus b:is de tous était le mur du nord, ceux de l'est et de l'ouest se relevaient de plus en plus ù mesure que la pente conduisait vers la mer. Le mur du nord, en son milieu, <loniinc de 14"'7.'> le sol actuel, qui est de f'SO plus haut que le sol antique. L'éKv:ilii)n était de plus de 17 mètres A l'angle sud-est. — • Cli. Diehl, Hn Méiiilerranée, p. 13-14. — • .7. Zeiller, op. cil., p. 28-2'.». — ' Trois de ces tours sont conservées, au nord-ouest (.Sun Rainerin), an nord-est (Paparelta), au sud-est (Kapon'ii). Kntre les tours d'angle et les tours octogonales des portos, s'élevait vmc nouvelle lour qiiadranKulairc, six en tout,' dont il ne reste

que peu de vestiges, encore qu'on reconnaisse leurs arrachements sur les murs et la baie dos portes par lesquelles elles communiquaient avec l'intérieur. — • Ces portos pouvaient donner passade ù tics chars. Colle du nord s'appela au moyen âge Porta Tiomœ, c'est aujourd'liui la Porte Tmrée, Porta Aiirea. La porte de l'orient regardait dans ia direction d'Epetium et aura pu porter dans l'antiquité le nom de Porta Epctiana, au moyen îtge on l'appela Porta .Noua, c'est aujourd'liui la porte d'argent. Porta Argentea; enfin la porte du côté de l'occident est la porte do l)ron7e. Porta JEnea. Ces dénominations sont aujourd'hui courantes, mais elles sont modernes et ne paraissent pas antérieures nu XVI» siècle. — ' Cf. LanckoronskI, Les ullles rfc Pamphylie et de Pisidie, ln-4», Paris, laflO, t. i, p. (il.

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37-13 — Li. Palais di: Dioclktikn. kkconstih k i'ak E. Hki'.kaud

KiproJiutinii d'aprcs K. Hkhh»hii fi Zkii.i.i:k. Spalalii. le palais de Dioclclien. i <, i :

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