‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 4)Chapitre 244 sur 251 · D O M AINE F U N E R A I R E · texte numérisé non relu

D O M AINE F U N E R A I R E

criptions précises, qui nous permettent aujourd'hui de prendre une idée exacte des conditions diverses qui règlent la construction, l'entretien et la jurisprudence de la tomlie et du domaine funéraire adjacent.

Pétrone place dans la bouche de Trimalchion un discours qui équivaut à un testament en forme. A la suite de diverses dispositions, il détermine les conditions suivant lesquelles sera élevé son tombeau, qu'il veut orner de statues et de bas-rehefs, avec des vaisseaux représentés voguant à pleines voiles et le testateur figuré faisant des libéralités au peuple. Deux statues : celle de sa femme et celle d'un de ses esclaves; un cadran solaire au centre. Un enclos s'étendra autour du monument et mesurera cent pieds de longueur sur la voie publique et deux cents pieds en profondeur; on y plantera un fruitier et surfout beaucoup de vignes. Enclos et monument seront confiés à un gardien, ancien atTranchi de Trimalchion '. Enfin des inscriptions rappelleront le souvenir du défunt et le droit fondamental du tombeau, qui e>t inaliénable, suivant la formule classique et juridique ; HOC MONVMENTVM HAEREDEM NON SEQVETVR'. C'est, en un certain sens, la survivance du défunt en tant que propriétaire.

Un autre testament, conservé d'après son texte épigraphique dans un manuscrit du x' siècle de la bibliothèque de Bàle, nous offre les dispositions dernières prises par un Gallo-Romain de condition élevée qui habitait Lanares,où il avait un assez grand train de maison '. Celui-ci. comme tant de ses contemporains, avait fait construire son tombeau de son vivant et n'imposait à son héritier d'autre obligation que de l'achever et de l'embellir. En avant du monument, s'élève un autel en marbre de Luna ', c'est le mausolée qui contiendra les cendres du défunt. Ensuite se voit l'édifice dédié à sa mémoire, c'est proprement la cella mémorise. se terminant par une exèdre, sorte d'hémicycle ou d'abside que garniront un lit et des bancs de marbre et que décoreront deux images du défunt, l'ime en marbre, l'autre en bronze. .\ certains jours, la cella sera ouverte et alors garnie d'un tapis, un repas y sera donné et les convives recevront coussins, couvertures et vêtements. La cérémonie achevée, on refermera la porte de marbre. Ici aussi un enclos entoure le monument, il est confié aux soins de trois jardiniers (lopiarii) et âe leurs apprentis, moyennant un salaire fixé par le testateur. Celui-ci impose à tous ses affranchis des deux sexes — à ceux qu'il a libérés de l'esclavage pendant sa vie et à ceux qu'il aura rendus fibres par son testament — de faire entre eux, chaque année, une souscription, afin de subvenir, avec l'aide de son héritier, aux frais du festin qu'ils devront célébrer, devant la cella mémorise. à chaque anniversaire de sa naissance. Ils désisneront parmi eux des curateurs ' chargés de recueillir les cotisations et de sacrifier sur l'autel placé en avant du monument, aux calendes d'avril, de mai, de juin, de juillet, d'ao'Jt, de septembre et d'octobre.

De ces textes rapprochons un monument conservé au musée d'Urbino et provenant, quoique d'origine païenne, de la catacombe de Sainte-Hélène sur la voie Labicane ' (voir fig. 042). Nous avons ici le plan d'un domaine funéraire, le monument, l'enclos, les logements divers; mais les diverses parties ne sont pas

' Pétrone, Salyricon, c. Lxxi. — ' Orelli, Inscript, latin., n. 4.379, 4389, 4393, 4437, 4456, 4663, 4820, etc. — • De Hossi, Bull, di archeol. crist.. 1863, p. 95 sq. ; cf. Reuiie archéolugique. 1864, t. X, p. 28-49, 115-133. — 'Sur le mot ara dans le sens d'autel funéraire, cf. Orelli-Henzen, n. 4521, 4522, 4826, 4842, 7357, 7358. — ' Orelli, op. cil., n. 4366. — • Fabretti, Inscriplioniim antiqtiarum. quœ in œdibiis paternis a.'iserrantur, esplicatio, in-fol., Roma, 1699, p. 224, n. Lx, peu correct; De Rossi, Homa sotterranea, t. i, p. 57 (2« pagination). — ' P. Allard, Histoire des persécutions pendant ta première moitié du lll^ siècle, 3" édit., 1905, p. 475-476. — * Dix arpents, étendue qu'on trouve men-

réduites à l'échelle et les proportions sont mal observées. « A Rome, les arclUves publiques contenaient, sous l'empire, le plan cadastral de tous les terrains religieux, civils et sépulcraux existant dans la ville et dans sa banlieue. Il est probable que celui-ci était géométrique, tracé avec une exactitude rigoureuse par les agrimensorcs. Mais, en même temps, les propriétaires faisaient fréquemment graver, sur des tables de pierre ou de marbre, l'iconographie de leur domaine, surtout des domaines funéraires, terrains religieux, inaliénables, dont il était nécessaire que les Umites fussent exactement connues du public. Le précieux marbre d'Urbino est sans doute un plan de cette seconde catégorie; il dut être placé au-dessus de la porte d'entrée de l'enclos funèbre. .Si la proportion géométrique de ses lignes importait peu, l'indication précise de ses dimensions et de sa forme offrait au propriétaire un grand intérêt; aussi toutes les mesures y sont-elles soigneusement écrites '. »

Le domaine se trouvait en bordure de la voie publique, probablement la voie Labicane: un front de 546 pieds pour une profondeur de .^24 1 2 pieds, ce qui donne comme superficie totale dix jugera '. De deux côtés, le domaine était limité par un chemin et le propriétaire avait acquis, sur la lisière de son domaine, divers enclos minuscules, qui sont néanmoins figurés; peut-être aussi avait-il vendu ou concédé ces parcelles à plusieurs de ses affranchis. L'enclos de dix arpents se divise en deux portions, la première en bordure de la voie publique, c'est l'area montifritnd; l'autre portion, qui dépend de celle-ci, lui est conliguë. mais en arrière, est l'area adjecta monumento. Cette disposition n'est pas constante et on rencontre quelquefois l'area adjecta en avant de l'area monnmenli.

Le monument est d'assez grandes dimensions, bien qu'il ne faille pas vouloir lui donner celles qui seraient siennes si le plan était à l'échelle. On est réduit aux conjectures en tout ce qui concerne cette cella mémorise. Était-elle à un seul ou à deux étages, couverte d'un toit ou d'un petit dcime qu'inviterait à supposer le dessin "? Comportait-elle une crypte '? un caveau '? une exèdre et une salle de banquets ? Se terminait-elle par une terrasse décorée de berceaux et de treilles où les convives pouvaient prendre leur repas eu plein air? L'édifice était-il pourvu d'un portique '? d'un perron '? .\ucune réponse certaine n'étant possible, il semble inutile de poser des questions; toutefois il est possible que nous nous trouvions devant un type de ce qu'on désignait avec quelque emphase par ces mots ; PRAETO- RIOLVM PERTINENS AD HEROVM ', une maison de plaisance jointe à un tombeau.

« L'enclos qui entourait immédiatement l'édifice principal contenait, à ses deux extrémités, une ligne de bâtiments accessoires. Ils servaient au logement du concierge ou gardien du monument (labcrna custodix tulelœque causa: diœta adjancta januœ custodix causa, taberna quse proxime eum locum est, locus liobitationis, lutela monumenti, etc.)'°. Ils étaient probablement destinés à d'autres usages encore, car le marbre d'Urbino semble indiquer cinq ou six bâtiments de cette nature, appuyés, à droite et à gauche, au mur (maccria) qui fermait l'enclos". Peut-être des jardiniers et des hom-

tionnée sur d'autres inscriptions. D'ailleurs, les dimensions des enclos funéraires variaient à l'inflni. les plus petits semblent avoir douze ou seize pieds carrés, la mesure de trente pieds carrés parait avoir été une dimension moyenne généralement adoptée, puis il y a les domaines qui se calculent par arpents et ceux qui sont de véritables parcs. — • Bullctt. délia comm. arclteol. comunale di Roma, 1889, p. 157; cf. p. 125 : pr.Ttoriolum perpetuum; Corp. inscr. lat., t. v, n. 4057 : pra'Ioriolum cum horlulo et ftcroo. — '• Orelli, op. cil., n. 408, 4368, 4369, 4371. 4374. — " Bull, delta comm. archeol. corn, di Roma, ISSS, p. 412 : hortum maceria clusum.

DOMAINE FUNÉRAIRE

mes de service y ôtaient-ils aussi logés; peut-être y avait-il là une cliambre aux provisions, un cellier, une cuisine pour les jours de fête. Sur une inscription de Tusculum, l'emplacement situé derrière la mcmoria {locus qui est posl dorsum mémorise) comprend une maison et un autre édifice; tout ceci est abandonné au gardien du tombeau et les revenus de ces immeubles pourvoieront à son entretien (ad ciisiodem loci cibarionim gralia pertincbunt)'. Cerlaines inscriptions indiquent, parmi les dépendances du monument, des bâtiments agricoles (Imrreum, niibilare, stabulum) -, des maisons (oixiai) ^ des boutiques (taberna) \ des bains (balineum) '. Le puits ou la citerne (piiteus, cislerna, piscina) *, dont il est parlé sur u.i grand nombre de marbres, pouvait aussi être là.

« Ces constructions secondaires difTéraient, au point de vue légal, de celles qui étaient une dépendance directe et principale du tombeau. Habiter dans ces dernières était considéré comme un sacrilège : le jurisconsulte Paul voit une profanation dans le fait d'établir sa demeure « au-dessus ou à côté du monument », c'est-à-dire dans les salles accessoires, les tridinia, construites soit au-dessus de l'bypogée, soit contre le sépulcre '. Si les lois n'y avaient pas veillé, {[ue de voyageurs ou de vagabonds eussent pu être tentés de s'installer dans les appartements somptueux qui entouraient quelquefois une tombe écartée I L'Évangile parle de démoniaques ' qui avaient élu domicile dans les monuments *. » On vit des accusés, des condamnés y chercher un asile ' ; les actes de sainte Thècle rapportent que saint Paul, battu de verges, et chassé d'Antioche de Pisidie, se réfugia dans un tombeau '". Un peuple entier put trouver dans les sépulcres des environs de Rome une demeure temporaire. Lors de l'incendie de la ville sous Néron, la populace romaine, dit Suétone, s'y porta tout entière". Les juifs chassés d'Alexandrie par Flaccus se réfugièrent en partie dans les tombeaux '^ Pendant les persécutions du iv« siècle, des chrétiens y trouvèrent un asile '". Saint Athanase, craignant que sa présence ne suscitât des troubles dans Alexandrie, passa quatre mois caché Iv [jLvr)|ji£io) ;:aTpw(o '*. Mais en dehors des cas de force majeure, souiller par la présence d'un vivant la demeure des mânes était considéré comme un fait punissable : l'édit du préteur et le commentaire qui en est donné par l'ipien sont d'accord, sur ce point, avec la sentence de l'aul ". Le conte célèbre de la matrone d'ftphèse montre que l'antiquité n'avait pas tort de faire des travaux publics ou de l'exil la sanction de la religion des tombeaux '°. Les seules dépendances de ceux-ci qu'il fût permis d'habiter étaient les constructions décrites plus haut, et que des inscriptions nous montrent réservées aux gardiens, aux gens de service, aux provisions. Celles-ci n'étaient pas le tombeau luimême : elles n'étaient <iue les communs du domaine funéraire ". »

La partie de l'enclos la plus honorable, celle qui contenait le monument, était Vareti moiiumenti. qu'on trouve aussi désignée sous le nom de /orum. C'était une cour, non mise en culture, etsur le marbre d'Urbino elle semble, de trois côtés, entourée d'un portique '*.

Le deuxième enclos, area adjecta mnnumento, était un jardin plus ou moins spacieux et cultivé avec soin. Celui de notre marbre semble avoir été planté d'allées

' Bull, délia comm. arch. cnm. di Homa, 189.5, p. 101-102. ' Orclli, op. cil., n. 4369, 4401 ; Bull, délia comm. archeol. corn . diRoma,18a8,p.412. — • G. Perrol.Iizplorationdela Galalie et de la Bithunie, n. 47, p. 67. — * Bull, délia comm. archeol. com.di/ioma, 1888, p. 412.' — ' Corp. inxcr. lut., t. xi, n. 1122: hoc pra'torium cum balineoa solo erexil. — ■• Orclli, op. cit., n. 408.5, 4:57.5, 4377, 4378, 4401,4450.— ' i>aul,.SVri(fn(, I,xxi, 12. — ' .Matth., VIII, 28; Marc, v, 2; Luc, viii, 27. — • Dion

Cassius, LVi, 3; Socralc, Ilist. eccles., 1. IV, c. \ui, P. 0., \ " Cicéron, l'ro Itoscio, '.).

d'arbres, arbres d'agrément ou arbres fruitiers, peutêtre les uns et les autres et peut-être aussi des pieds de vignes, dont le cep a pu s'appliquer sur des treilles. Entre les avenues, des carrés longs et des rectangles^ semés de petits points figurent probablement des parterres cultivés, bordés de buis, car c'était l'usage. Les deux dernières lignes d'arbres au tond du jardin paraissent, sur le plan, séparées de l'enclos par un mur ou une palissade. Ces lignes d'arbres semblent former une avenue de sortie, car elles aboutissent, sur la gauche, à une porte, près de laquelle est un petit bâtiment, qui pourrait être une loge de concierge. Parallèlement à l'avenue, un chemin privé (via privata). qui borde l'enclos sur une longueur de .546 pieds, contourne la propriété à angle droit et vient aboutir dans la voie (Labicane '!). Ces chemins se retrouvent indiqués sur un grand nombre d'inscriptions funéraires : itcr privalum a via publica, — ilincra quœ suni determinuta, ilus, aclus, aditus, amfri/iis''', lit-on, et ces mentions de servitudes ou de passages sont faites dans l'intérêt du fonds. C'était, en eflet, une condition importante que l'accèi d'un tombeau fût, en tout temps, libre et facile. Cicéron reproche à l'affranchi de Sylla. qui s'était tait attribuer les biens de S.Roscius, la dureté avec laquelle il refusait à celui-ci le droit de passage, iler, pour se rendre au tombeau paternel, enclavé dans le domaine usurpé ■". L'enclave n'était pas à craindre pour le domaine que nous décrivons; la voie publique, les chemins privés permettaient d'y entrer et d'en faire le, tour.

Un autre enclos appartenait à la propriété et s'affrontait à une voie publique sur une longueur de 1783 pieds, faisant suite au monument et au jardin. Le marbre est malheureusement brisé et ne permet pas d'en voir l'étendue et les aménagements. Toutefois, on y remarque un certain nombre de petits terrains funéraires, limités par des cippes, et probablement concédés par le propriétaire. Le reste parait consister en un terrain marécageux, planté d'osiers ou de roseaux (harundinelum); un autre lot de terrain porte cette même désignation, c'est un triangle limité i)ar un fossé (/osso). le long du chemin privé qui borde l'enclos du côté droit.

Ce plan n'est qu'un exemple isolé et si nous possédions le plan d'un grand domaine et de ses diverses installations, peut-être y verrions-nous, non loin de l'habitation du maître, un pavillon servant de mausolée. Ces usages nous surprennent, nous choquent même aujourd'hui; s'il en est ainsi, c'est que le moyen âge a enveloppé la mort d'un sentiment de mystérieuse inquiétude que les païens ne connaissaient pas. La mort pour eux n'a rien tpie de naturel et ses suites, à qui sait s'y prendre, n'ont rien de redoutable. C'est une vie amoindrie, ténébreuse, mais qu'il est possible de rendre supportable grâce à qucl(]ues précautions très simples. Dès lors, c'est une vie douce el calme, parmi des fleurs, des ruisseaux el des amis. N'esl-il pas très sage d'aménager tout cela chez soi, dans son parc, de manière à laisser le moins possible et même rien du tout à l'imprévu? Les inscriptions gardent témoignage de ce rêve posthume d'existence future, confortable et riante : In sarcoi)lutgo in /ior/«/is noslris seccssimus, disent deux époux chrétiens:» Nous avons pris notre retraite dans un sarcophage dans

I. I. XVII, col. 496. — " Grnbe, .S;)ici7. wlcr. /'«(riuii. I. i.p. 10.5lOC). — " Suétone, Ncro, 38. —- '■ Phlloii. /ii Ihimi. — " S. Jean Chrysostoinc, In Arlu.\ apoxt., honiil. xxiv, 3, /'. d'., t.i.x.col. 187.— ".Socratc,;/i.sl.m/rs.,l. IV, c. xm, /'. O-, t. Lxvii, col. 4i)6.— " Digeste, 1. Xl.VII, lit. xii, Icx3. n. 0,

— '• .Saturiron, 111, 112. — " 1'. Allnrd. op. cit., p. 479-181.

— " Cicéron, De leyihus, ii, 24. — ■'Orclli. op. cil.,.

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