DOMAINE F U X E R A ] H E
notre jardin ^ Un défunt dit simplement : In agellalis meis secessi «. « Je me suis retiré dans mon petit domaine. »
Une lettre de Sidoine Apollinaire nous apprend que la Gaule aussi possédait ces jardins et vergers funiraires. Il raconte à son anii Eriphius qu'après la célébration de roffice divin prés du tombeau de saint Just, évèque de Lyon, une partie des principaux assistants se retirèrent » autour du tombeau du consul Syagrius... Quelques-uns s'assirent sous l'ombrage d'une treiUe recouverte des pampres verdoyants de la vigne; d'autres s'étendirent sur un vert gazon embaumé du parfum des Heurs ^. a Là, dans le jardin qui entourait le tombeau du consul, cette compagnie d'élite se livra pendant plusieurs heures au repos, causant, jouant à la paume ou aux dés, faisant des vers. Sidoine parle même de » la petite maison du portier •, située à l'entrée du parc et nous montre le gardien faisant sécher sa lessive.
Ces installations spacieuses étaient réservées aux privilégiés; les petits, les humbles, tous ceux que tenait au cœur le dégoiit de la fosse commune, du pourrissoir, se cotisaient, se syndiquaient pour échapper à cette odieuse perspective. Dans la domesticité d'une même famille, les affranchis, les esclaves eux-mêmes se constituaient en collège (voir ce mot) *, achetaient un lopin de terre et y aménageaient d'humbles et exigus colombaires. Parfois, le collège avait des ressources assez abondantes pour lui peniiettre l'acquisition d'un «lomaine qui ne devait dilTérer que fort peu de celui que nous venons de décrire. Tous ces gens qui avaient passé leur vie à pratiquer un même métier reformaient encore une corporation, ou bien c'était les habitants d'un même quartier, et ces groupes d'importance et de richesse fort diflérentes se réjouissaient ii l'idée de posséder un tombeau commun. Pendant les deux premiers siècles, beaucoup de collèges formés en vue de la sépulture prennent l'épithéle de salulare ', d'autres préfèrent une dénomination pieuse : « les adorateurs de Jupiter, d'Hercule, de Diane, de Sylvain, • ciiUores Jouis, Herculis, Diansr, Sylvani, etc. ".
« Quelquefois les sociétaires se contentaient du titre de socii ', socii monumenti ', ou de la simple désignation coUegium, sociales, sans épithète'; mais d'autres fois les sociétés adoptaient un vocable qui semblait choisi à dessein pour piquer la curiosité publique : comme cette mystérieuse association « des gens qui vivent ensemble et participent au même repas ». Conviclorum qui uno epalo uesciso/en/'", établie dans une petite ville d'Italie. Souvent eUes formaient un groupe appelé du nom de son fondateur ou de la famille qui avait été le noyau de la société: comme les Syncratii, les Pelagii, les Philletiani, les Eutychii, etc.". Quelquefois même elles prenaient seulement une désignation locale, comme « le collège de la voie Labicane », sociales via; Labicunœ ".
* Gruter, Inscript, ctntiquœ, p. 1059, n. 6. — ' Bull. dell'Instit. di correspond, archeologica, 1870, p. 16. — ^ Sidoine Apollinaire, Epist., 1. V, en. xvii. — ' Waltzins, Étude historique sw les corporations professionnelles chez les Romains, depuis les origines jusqu'à la chute de l'empire d'Occident, in-S», Louvain, 1895, 1900. — ' De Rossi, La uilla di Silio Itatico ed il collegio salutcu-e net Tuscolo, 1882; G. Henzen, dans Bull, délie comm. archeol. comunale di Borna, 1885, p. 51-53, pi. vi. — 'G. Boissier, Les Cullorex deorum, dans Revue archéologique, 1S72, t. xviii, p. 80-01. — • Bull, délia comm. archeol. corn, di Roma, 1886, p. 311, n. 1337; 1899, p. 69. — • Ibid., p. 379, n. 1441. — • Ibid., 1890, p. 145-147. — "■ Orelli, op. cit.. n. 4073. — " De Rossi, / collegii funeraticii famigliarii e privati e le loro denominazioni, 1877; Roma sotterranea, t. m, p. 37-40. — '* Bull, délia comm. archeol. com. di Roma, 1892, p. 78. — '* Marcien, au Digeste, I. XLVII, tit. .xxii.lex 1; cl. Orclli-Henzen, op. cit., n. 6080. — " Orelli-Henzen, op. cit., n. 6086. —
« Parmi ces collèges de diverse origine et de diverse nature, il y en avait de fort riches, il y en avait de fort pauvres. Ces derniers étaient, à certains égards, dans une condition privilégiée. La loi romaine se relâchait en leur faveur de la rigoureuse surveillance qu'elle faisait peser sur les associations de toute nature. Il était permis aux petites gens, tenuioribus, aux pauvTes, aux affranchis, aux esclaves, de s'associer en vue de la sépulture commune ; ils n'avaient besoin pour cela d'aucune autorisation : on exigeait seulement que leurs réunions périodiques n'eussent lieu qu'une fois par mois ". Ces humbles sociétés bornaient sans doute leur ambition à devenir propriétaires d'un columbarium, ou à acheter de quelque collège, formé entre esclaves ou affranchis d'une grande maison, le droit de déposer les urnes funéraires de leurs membres dans le columbarium construit par celui-ci. Quelquefois même elles n'étaient pas assez riches pour assurer ainsi aux cendres des associés une alla et une niche funèbre : elles se bornaient alors à payer à la famille du sociétaire défunt une petite somme destinée à subvenir aux frais de funérailles et de sépulture : dans le collège, aujourd'hui célèbre, des cullores de Diane et d'Antinoiis, à Lanuvium, le [uneraticium ne dépassait pas 300 sesterces (60 francs) '* ; dans un collège d'Espagne. !1 n'était que de 200 sesterces (40 francs) ". Plusieurs, dans les petites associations privées, composées d'affranchis ou de soldats, avaient un sacercios pour accomplir des cérémonies religieuses ".
!■ D'autres collèges, surtout parmi les corporations industrielles, étaient dans une situation beaucoup plus prospère: leur opulence provenait moins des cotisations des associés que des dons et des legs que recevait la caisse commune. Le plus souvent, les auteurs de ces libéralités étaient de grands ou riches personnages, membres honoraires de la société : ils se plaisaient à justifier par leurs Ubéralités le titre de patron qui leur avait été accordé. Souvent ils confiaient à la reconnaissance du coUèse le culte de leur mémoire et de leur tombeau, et faisaient dans ce but de généreuses fondations. Quelquefois aussi un membre ordinaire du coUège laissait à celui-ci tout ou partie de sa fortune. Les inscriptions constatant des legs de sommes d'argent faits en faveur des collegia ou des soclalitia sont fort nombreuses. Beaucoup de ces sociétés possédaient des biens-fonds considérables ".
« Aucune inscription ne nous met à môme de reconstituer le plan du domaine funéraire de quelqu'un de ces collèges; mais on sait que beaucoup d'entre eux étaient propriétaires de sépultures communes " et il est probable que l'esprit de corps, si puissant dans ces petites sociétés — véritables cités en miniature, avec leurs magistrats, leurs décurions et leur ptebs " — ne négligeait rien pour décorer avec magnificence le monument funèbre de leurs membres et le terrain qui en dépendait. A côté des columbaria possédés par des
"Corp. inscr. lat., t. il, n. 3114. Voir ibid., t. m, n. 924, une curieuse inscription constituant la banqueroute d'un de ces collèges établi dans une petite \11le de Dacie. — '* Bull. délia comm. archeol. com. di Roma, 1892, p. 361, 363. — ■ " Orelli-Henzen, op. cit., n. 6085, un affranclii de Domilien donne au collège des adorateurs de S> Ivain quatre domaines avec leurs métairies; Orelli. op. cit., n. 409.3, un donateur donne au collège des centonarii un terrain filante et bâti, contigu à son tombeau, à charge de lui rendre les honneurs funèbres; ibid., n. 4017, un donateur lègue au collège des marchands de chevaux un terrain destiné A la sépulture des associés, de leurs femmes, de leurs concubines, de leurs descendants. — " Orelli, Inscriptionum lalinarum amplis colleclio. n. 2399, 2400, 2405. 4073, 4095. 4103, etc. — " Bull, delta comm. archeol. com. di Roma, 1888, p. 40S- 411; Héron de Villefosse, dans Bulletin de la Soc. nat des antiq. de France, 1891, p. 63-64; Corpus inscriptionum latinarum, t. xi, n. 1356.
DICr. D'ARCH. CHUET.
DOMAINE FUNERAIRE
confréries de païUTes gens, il dut y avoir, appartenant à d'opulentes corporations, de beaux domaines plantés, cultivés, bâtis, destinés à des fêtes fréquentes autour du mausolée commun, et dignes de rivaliser avec les édifices et les jardins que le testament de Bâle et le marbre d'Urbino nous ont fait connaître '. »
Nous n'avons jusqu'ici parlé que des païens, c'est que les dispositions qui les concernent sont les mêmes que celles qui concernent les fidèles, et ceux-ci ne nous ont pas laissé de textes et de monuments tels que ceux qui nous ont servi à étudier et à décrire les domaines funéraires. Il y a tout lieu de croire que gentils et fidèles ont utilisé leurs propriétés extra niuros pour y installer des sépultures de famille; non seulement les fidèles n'avaient aucune raison de s'en abstenir, mais ils en avaient de très bonnes pour agir de la sorte. Leurs propriétés participaient à la situation légale de tous les domaines funéraires, leurs morts s'y trouveraient à l'abri du contact des païens, leurs tombes seraient protégées par la loi au même titre que toutes les autres et si, pendant leur vie, ils avaient à redouter cette loi exceptionnelle toujours menaçante, après leur mort du moins ils rentraient en grâce et pouvaient compter sur un traitement égal à celui des plus favorisés.
Le droit romain divisait les Immeubles en deux classes : ceux qui étaient purs et ceux qui ne l'étaient pas ^. Les premiers s'entendaient de tout terrain pouvant être librement vendu, donné, transmis par testament. Les autres comprenaient les terrains soustraits aux conditions communes des propriétés immobilières, suivant qu'ils étaient dans une quelconque de ces catégories : sacer, dédié au culte d'une divinité"; sanctus, protégé par la loi contre les atteintes des parliculiers *; religiosiis, abandonné aux dieux Mânes '. Tandis que les loci puri sont res humant juris, les loci sacri, sancti, religiosi sont res divini juris.
La déposition d'un cadavre dans le sol rendait le lieu religiosus, sous certaines conditions dépendant les unes du droit pontifical, les autres du droit civil. Le droit pontifical — formulé et maintenu par le collège des pontifes — exigeait, pour que la condition de locus religiosus fût remplie, la présence d'une jusla sepaUara, c'est-à-dire une inliumation dans le sol *. Vers la fin de la république, quand la vogue se mit à l'incinération, devenue rapidement l'usage général, il fallut éluder la règle et, dans ce but, on imagina de mélanger un peu de terre aux cendres renfermées dans l'urne ou d'enterrer un os échappé aux flammes et recueilli sur le bûcher. Le droit civil, moins formaliste, exigeait une seule condition : que le cadavre eût pu être légitimement déposé dans l'emplacement qui lui était destiné pour tombeau'. « Ainsi, l'inhumation d'un mort dans le champ d'autrui ne conférait pas à ce champ le caractère « religieux » ; le nu-propriétaire ne pouvait pas, par l'enterrement d'un des siens, donner le même caractère au terrain, dont un tiers avec l'usufruit : le propriétaire d'un fonds servant ne faisait pas de celui-ci un lieu religieux si, en y établissant une sépulture, il entravait l'exercice de la servitude constituée au profit du fonds dominant '. En deliors de ce cas, il y avait, comme le définit un rescrit de Marc-Aurèle,
' P. Allard, op. cit., p. 488-401.— ' Ulpicn, au Digesie,
I. XI, tit. vil, lex 2, n. 4. — • Gaius, Inslit., il, 4. — ' Gaius, Instit., ii, 8; Marcicn, au Digest, I, viii; Ulpien, au Digeste, I, viii, 9, 4. — ' Gaius, Inslit.,
II, 4. — • • Cicéron, De legibus, il, 22. — ' Gaius, Inslit., II, fi. — " Ulpicn, au Digeste, 1. XI, tit .vu, lex 2; cf.Gunthcr, De jure manium, \.lll, c. xxiil, p. 361-403. — 'Marcicn, nu Di(;ps/(;,I.XI, tit. vu, lex 39. — " Cicéron, De legibus. II, 22. — " Celsc, cité par Ulpicn, an Dige.sie, 1. XI, tit. vu, lex 2, n. 5. — " Non loci siue agri... recta venditio c.s(, si sepulchra dispersa liabel, Gunthcr, De jure nianium.l. III, c. iv, p. 403;
jusla sepulcra dès que les restes d'un mort avaient été confiés à la terre ' : «Alors, dit Cicéron, le lieu destinéà cet usage devient un vrai sépulcre et commence à être saisi par la religion, » quo lempore incipiat sepulchrum esse et religione teneatur '°. Tout ce droit, on lecomprend, était favorable aux chrétiens : il assurait l'in^^olabiUté de leurs tombeaux. Ils n'avaient même point à essayer de l'éluder en quelque chose, puisqu'ils avaient horreur de la crémation des cadavres et que l'inhumation était le seul rite pratiqué par eux. En un sens, leurs usages étaient plus conformes que ceux des païens à l'esprit du droit pontifical romain. Ils repoussaient, il est vrai, le culte des Mânes comme toute idolâtrie, mais ni le droit pontifical, ni le droit civil n'exigeait cette mention, omise sur un grand nombre de marbres païens. La loi déclarait religieux tout tombeau, sans se préoccuper des croyances de celui qui y reposait. Sur un point, cependant, les chrétiens se trouvaient, quant' à leurs sépultures, dans une condition moins favorable que les païens. Le caractère religieux protégeait seulement l'espace occupé par le tombeau lui-même : les terrains qui en dépendaient, jardins, vergers, chemins, édifices, accessoires, ne participaient point à ce privilège ". Un immeuble rempli de sépulcres pouvait être considéré tout entier comme un lieu religieux " : mais un immeuble contenant un seul tombeau ou un petit nombre de tombeaux seulement était religieux quant à l'espace occupé par ceuxci, pur, c'est-à-dire aliénable, quant au reste. 11 y avait un moyen d'échapper à cette règle et d'étendre, ei> quelque sorte, le caractère religieux à l'immeubleentier : mais ce moyen était à l'usage des seuls païens. Ils pouvaient probablement obtenir que les pontifes consacrassent, par des cérémonies que nous ignorons, non seulement le sépulcre, m.ais encore une certaine étendue de terrain en dépendant. Lieu consacré, LOCVS SACER. est quelquefois inscrit sur des cippes placés aux limites des terrains funéraires païens ". L'ne inscription trouvée à Pouzzoles parle d'un édifice accessoire qui ne pourra être séparé du lieu sacré el religieux dont il dépend : TABERNVLA AVTEM CVM SVIS SVPERIORIBVS NVLLO MODO AB HOC LOGO SACRO ET RELIGIOSO... SEPARARI POTERIT".
Gaius définit un locus sacer: « celui qui a été consacré aux divinités supérieures " . par opposition au locus religiosus, qui est le domaine des Mânes ". Peut-être, pour obtenir des pontifes qu'ils consacrassent un terrain funéraire, c'est-à-dire que d'un locus religiosus ils fissent un locus sacer, fallait-il dédier le tombeau à quelqu'une des divinités supérieures, le mettre, en quelque sorte, sous un patronage plus haut que celui des dieux Mânes : plusieurs inscriptions sont relatives à des tombeaux consacrés à Diane, à Vénus, à Cybèle, à Cupidon, à la Fortune, à l'Espérance et à la mémoire de...". Ceiiendant d'autres inscriplic.iis parlent de monuments, de terrains entourés d'un iiuir, consacrés aux dieux Mânes : DEFANATIS DIS MANIBVS LOCVM CONSECRAVIT"; INTRA CONSAEPTVM MACERIA LOCVS DEIS MANIBVS CONSECRATVS '"; DIS M ■ SACRVM-"- 11 semble donc assez dillicilc de dire avec précislini en quoi consistait la consécration du lieu funéraire : une seule chose est certaine, c'est qu'elle
Orelli, op. cit., n. 440.') : loci vero sive agri... guum habeai' pliirima et dispersa lucis sepitlcltra /us per vendilionem transférée ad emptoreni non potuissel. — " OrelIi, op. cit., n. 44-42; De RossI, Hall, di archeol. crisl., 187.Î, p. 39, 56; lioma sotterranea, t. m, p. 433. — " Ginrnalc degli scaiii di l'nmpei, 1809, l. i, p. 245. — " Gains, Inslit., il, 4 : .Sacra: suni (res) quœ dits Superis eonseeralœ sunl. — '* Ibid., lictigioseetres)quœdiis Manibusrelicliesunl. — " Orelli, op. cit., n. 44.50, 4457, 4584, 4588. — " Orelli, op. cil., n. 43.52. — '• Orclli-llciizcn, op. cit., n. 7345. — " L. Henicr,- Inscript. roin. de l'Algérie, n. 41'U.
DOMAINE FUNÉRAIRE
impliquait l'intervention des pontifes et l'accomplissement de cérémonies idolâtriques ; elle était, par conséquent, interdite aux clirétiens.
« 11 ne paraît point que les païens eux-mêmes l'aient souvent demandée, soit qu'elle ne pût avoir lieu sans des cérémonies compliquées et coûteuses, soit plus probablement qu'elle leur parût inutile. Il était facile d'assurer, par testament, à toutes les dépendances d'un tombeau l'inviolabilité que seule la loi conférait à celui-ci. Donnant ou léguant à des parents, à d(S amis, à des aflrancliis un lieu de sépulture, on pouvait leur retirer, par une disposition appuyée au besoin d'une clause pénale, la faculté d'aliéner même les lieux purs en dépendant, comme les jardins, les champs, les édifices. Une disposition de cette nature était parfaitement licite, et les inscriptions en offrent plusieurs exemples. T. Vettius Hermès attache, en quelque sorte, des jardins au service de son tombeau : leur revenu servira aux repas funèbres et aux offrandes de fleurs. " Je défends, dit-il, qu'ils soient jamais aliénés ni partagés '. ■ « Si quelqu'un, dit un autre testateur, veut après ma mort vendre ou donner le sépulcre, le monument ou un des édifices qui en dépendent, il paiera une amende de... à la caisse des pontifes '. - Une inscription prévoit le cas où des constructions seraient élevées près du tombeau où le terrain adjacent serait enclos : quiconque donnerait ou aliénerait les dépendances du monument principal paierait une amende au trésor pubhc, une autre amende au collège des vestales '. C'est tout un fonds de terre, le vicus Spuriamis, qu'un habitant des environs de Naples a donné pour accessoire à «on tombeau : il est couvert de bâtiments {cum meritoriis) : il y a même une salle à manger contiguë au monument {diœta quœ est jancta hiiic monumento). Si quelqu'un des héritiers tentait d'aliéner soit la terre, soit les édifices, leur propriété passerait à la ville de Pouzzoles *. On pouvait échapper ainsi aux lois qui restreignaient au seul emplacement du tombeau le caractère religieux : sans demander que le reste du domaine fût consacré, il suffisait d'une clause insérée dans un testament ou dans un acte de donation pour le retirer tout entier du commerce. Les chrétiens pouvaient user librement de cette faculté, et se constituer ainsi des domaines funéraires inaliénables, intransmissibles, et aussi vastes qu'il en était besoin '. »
La préoccupation d'assurer l'inaliénabillté se montre dans plusieurs inscriptions chrétiennes qui ne font, sans doute, que rendre publique une clause testamentaire. Ainsi, le défunt restait en quelque sorte présent et surveillait son propre tombeau. Il y avait heu de se défier des bouleversements que l'extinction d'une famille, la transmission d'un héritage pouvaient amener, livrant à des païens une sépulture chrétienne, exposant le défunt, dans la paix de son tombeau, à subir un jour l'odieuse promiscuité, le sacrilège voisinage d'un païen. Le testateur n'était pas dépourvu devant cette menace, puisque la loi reconnaissait deux sortes de sépultures : la sépulture de famille et la sépulture héréditaire *. Celle-ci suit la loi des biens meubles et immeubles du défunt, elle passe à son héritier, elle est inaliénable sans doute, mais transmissible. Celle-là, la sépulture de famille, reste en quelque façon la propriété du défunt : HOC MONVMENTVM HAEREDEM NON SEQVETVR, lisons-nous maintes fois '; «ce tombeau ne suivra pas mon héritier. » Celui-ci pourra y être enterré, à moins d'une clause contraire: il n'y pourra déposer aucun des siens : EXTERAE FAMILIAE ADITVS NON
■ Orelli,op.ci(.,n.4471.— '/fcid., n.4427. — ' 7fcid..n.442S. ~'lhid., n. 4430.— 'P. Allard, op. cil., p. 494-498.— • Gaius, au Digeste, 1. XI, tit. vit, lex 5. — •' Orelli-Henzcn, op. cit., 4379, 4389, 4393, 4456, 4663, 4820, 7338; Fabretti, Inscript, antiquar., p. 94, n. 205 : bœredem exierum non sequetw; De Rossi, Bull, di archeol. crist., 1865, p. 89 :
DATVR ', à moins d'une autorisation formelle; 11 devra y admettre ou en écarter tel ou tel que le fondateur du tombeau a nommément désigné, parent ou affranchi.
Ce droit d'accueil ou d'exclusion, les chrétiens en usent eu.x aussi et U se trouve des fidèles qui en font usage pour écarter de leur sépulture quiconque n'a pas appartenu à leur reUgion. Marc-Antoine Res(ti)tutus fait construire un hypogée. FECIT • YPOGEVM ■ SIBI • ET ■ SVIS ■ FIDENTIBVS • IN • DOMINO '■ Un autre, qui parait avoir été chrétien, fait construire un monument'" :
MONVMENTVM VALERI M ERCVRI ET IVLITTES I VLI AN I ET QVINTILIES VERECVNDES Ll BERTIS LIBERTABVSQVE POSTE RISQVE EORVM AT RELIGIONE 5 MPERTINENTES MEAM HOC A MPLIVS IN CIRCVITVM CIRCA MONVMENTVM LJ\TI LONGI PERPEDES BINOS QVOD PERTIN ET AD IPSVM MONVMENT 10
c Monument de Valerius Mercurius, de Julitta, de Juhanus, de Quintilia Verecunda, de mes affranchis et afTranchies et de mes descendants appartenant à ma rehgion. Deux pieds de terrain en long et en large tout autour de ce monument en dépendent. >
Telle a pu et telle a dû être l'origine de beaucoup de cimetières chrétiens. Un fidèle plus fortuné possède une maison de campagne non loin de Rome, à proximité d'une grande voie, il y a ménagé sa sépulture de famille; bientôt, désireu.x de procurer à ses coreligionnaires un Ueu de repos, il a autorisé une catégorie de chrétiens à se préparer une tombe dans les dépendances de la propriété; ce sont ses parents, ses affranchis, ses esclaves, ses amis, ceux qu'il a rencontrés prosternés dans le même oratoire où il va lui-même s'agenouiller. Et bientôt, la contagion de la charité le gagne, on le soUicite de ne pas refuser tels et tels qui seront réduits à partager des tombes païennes, il accorde, et le flot montant delfiglisesans cesse accrue crée un problème inattendu, celui des sépultures, il faut aviser. Rien de plus aisé. Nul besoin de modifier l'aspect extérieur du domaine, nulle nécessité d'admettre dans son mausolée des étrangers, qui sont sans doute des frères, mais aussi des inconnus, des indifférents: le forum et l'area du tombeau ne subiront aucune modification; seulement, en arrière, dans l'arec; adjccla monumento, sous les vignes et les jardins, on creusera une crypte, simple corridor qui bientôt va se ramifier et donner naissance à un cimetière souterrain, un hypogée. A cet hypogée, qu'il n'y avait aucune raison de dissimuler, un escaher souvent monumental, un portail orné de colonnes, donnaient accès : c'était un ornement de plus dans le jardin. Une seule précaution était nécessaire : avoir soin que les galeries de l'hypogée ne s'étendissent pas au delà des hmites du domaine, car, en droit romain comme dans notre code, t la propriété du sol emportait la propriété du dessus et du dessous. »
« Ai-je fait ici un tableau de fantaisie ? demande M. Paul Allard; non, je viens simplement de décrire un hypogée chrétien de la voie Appienne. Il existait sur cette voie, à deux milles de Rome, au premier siècle de notre ère, un terrain sépulcral formant un quadrilatère de cent pieds de façade et deux cent trente pieds en arrière (centum pedes in Ironie, descenti triginta pcdes in agro). Un grand édifice funéraire de forme carrée, dont
lieredem estraneum non sequeiur: OrelU-Henzen, op. cit., n. 7331 : valere uolo ab heredibus meis. — ' Orelli, op. cil., n. 4392. — • De Rosst, Roma sotterranea, t. i, p. 109. — ">De Rossi, Bull, di arch. cri'^l.. 1865. p. 53 sq., 92 sq.; Corp. inscr. lai., t. vi, n. 10412; .'Monum. Eccles. liturg., n. 423C.
DOMAINE FUNERAIRE
le massif existe encore, s'élevait presque au bord de la voie, au milieu de la ligne de façade. Ce terrain appartenait à une femme de grande famille dont les documents chrétiens nous ont seulement transmis Yagnomeii, peut-être baptismal. Lucina. Les inscriptions de diverses époques retrouvées dans les limites de son domaine permettent de penser quelle descendait des Cornelii Emilii ou des Csecilii; peut-être était-elle cette célèbre Pomponia G rsecina dont Tacite raconte la conversion à une religion étrangère, le jugement domestique, la vie triste et retirée. Le prœdium qui lui appartenait était primitivement divisé, comme celui que nous avons décrit d'après le marbre d'Urbino, en deux parties, l'orna proprement dite et Varea adjecla monainento. La première mesurait cinquante pieds in agro, et probablement demeurait vide de constructions et de cultures; la seconde s'étendait en arriére sur une longueur de cent quatre-\'ingts pieds. Lucine. ou l'un de ses descendants, construisit dans cette dernière area, qui était peut-être alors couverte de vignes comme aujourd'hui, un hjTJogée pour ses parents chrétiens et pour ses frères dans la foi : un vaste escalier, conduisant à une porte taillée dans le tuf et ornée de deux pilastres de raàme matière, donnait accès dans le souterrain. Ce domaine funéraire, avec le monument antique et la crypte chrétienne, était encore une propriété privée, quand une seconde Lucine, probablement descendante de la première, y enterra, pendant la persécution de Gallus, le pape martyr saint Corneille » (voir ce mot). Ainsi ce prasdium funéraire nous permet de retrouver la première phase d'un cimetière chrétien avant son incorporation au domaine de l'Église. C'est, de proche «n proche, une suite d'hypogées qui rapidement formeront autour de Rome l'extraordinaire réseau des catacombes (voir ce mot). Sur chaque voie il s'en trouve, puisque partout on rencontre des clirétiens et que l'usage veut qu'on soit enterré à proximité du heu où on a trépassé. Nous venons de parler du domaine de Lucine sur la voie Appienne. Sur la voie d'Ostie, cette Lucine ou une autre femme portant le même nom possède aussi un enclos, où elle ensevelit le corps de saint Paul ' : en fin sur la voie Aurélia, et ici ce seront les martyrs Processus et Martinien qui seront enterrés ". Sur la voie Ardéatine, c'est le domaine fynéraire de Fla\'ie Domitille (voir ce mot) '. Entre la voie Appienne et la voie Ardéatine, un enclos, accessible par un chemin de traverse qui relie les deux grandes voies, est ollert par les CsecilU chrétiens à leurs corehgionnaires *. Toujours sur la voie Appienne, mais du côté opposé à l'hypogée de Lucine, c'est le domaine de Prsetextatus '. Sur la voie Nomentane, le cimetière Ostrien et, vers les derniers temps de l'époque des persécutions, le cimetière de Sainte Agnès (voir ce mot), enterrée dans le prœdium de ses parents et sous lequel va se creuser une catacombe '. Sur la voie Salaire, un hj-pogée, creusé dans des conditions analogues à celles que nous avons décrites, va servir de noyau au cimetière de Priscille '. Sur la voie Salaire nouvelle, sainte Hilaria est enterrée dans son jardin {in horto Hilariœ), avec son mari et ses deux rds "; sur la même voie, le chrétien Thrason, vir christianissimus, potens et facuUatibus locuples, ense-
' Aringhi, Roma subterranea, t. i, p. 109; De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 207. — ' Aringhi, op. cil., t. i, p. 450. — • De RossI, Bull, di archeol. crist., 1865, p. 33 sq. — « De Hossi, Roma sottcrninca, t. Ii, p. 153, 214. — * Aringhi, op. cit., t. I, p. 476. — * Aringhi, op. cit., t. Il, p. 152; De Rossi, op. cit., t. I, p. 207. — ' Aringhi, op. cit., t. il, p. 217; De Rossi, Bull, di arch. crist., 1888-1889, p. 15-66, 103-1.13. — • Aringhi, op. cit., t. ii, p. 121 ; De Rossi, Roma sotterr., t. I, p. 207. — • Aringhi, op. cit., t. il, p. 232. — '• Aringhi, op. cit., t. i, p. 437; De Rossi, Roma sotterranea, t. i, p. 207. — " Aringhi, op. cit., t. il, p. 5. — " Aringhi, op. ci'., t. II, p. 125. — " Aringhi, op. <i/., t. ii, p. 751. — ■ •Aringhi, op. cit., t. ii, p. 117; De Rossi, op. ci(., t. i, p. 207.
velit dans son domaine les corps des martyrs Saturninus et Sisinnius '. Sur la voie d'Ostie, la matrone Théon ensevelit dans son jardin, in horlo Thionis,\e martyr Timothée'". « La chrétienne Eugenia consacre son pra-dium sur la voie Latine à la sépulture de nombreux martyrs ". Le cimetière de Cyriaque, sur la voie Tiburtine, a pour origine le pradium d'une veuve de ce nom'-. A seize milles de Rome, la matrone Justa ensevelit, dans son domaine de la voie Xomentane, le martyr Restitutus ". Le cimetière deSaint-Xicomède, sur la même voie, a pour origine le jardin du chrétien .luste {in horto Jusli)^*. Hors de Rome, les appellations données aux antiques cimetières chrétiens montrent clairement que leur noyau primitif est une propriété privée. En Afrique, area est le terme consacré. TertuUien parle de areis sepulturarum nostrarum^^. On connaît l'area du procurateur Macrobius Candidianus '"; l' area d'Évelpius "; à Aptonge, «l'areaoù les chrétiens se réunissent pour prier'*»: à Cirta, « l'area des martjTS "o. L'Africain Montanus, à Carthage, sur le point d'être mis à mort, ordonne que, dans l'area commune, une place soit réservée au miUeu des martyrs pour Flavien, qui doit périr deux jours après '". Area se trouve aussi en Italie : par exemple, en Ombrie, l'area de Vindicianus -'. Ailleurs, le terme choisi est jardin : à Milan, jardin de Philippe, hortus Philippi ^; à Salone, le jardin de Métrodore, in horto Mctrodori ". Les actes du martyr PhiUppe, évèque d'Héraclée, nous donnent la description de la villa où son corps reçut une sépulture au moins temporaire. E)le était située à douze milles d'HadrianopoUs : « C'était un domaine rempli de fontaines, orné de bosquets, couvert de moissons et de vignes -'. » Les premiers clirétiens devaient aimer à creuser ainsi, pour eux et leurs frères, le lieu du dernier repos sous la verdure et les fleurs : ils se souvenaient que Jésus-Christ, pendant son court séjour au tombeau, avait voulu reposer dans un heu semblable; in horto monumentuni noimm, dit saint Jean ■'. « Nous avons choisi pour retraite un sarcophage dans nos jardins =«,. |N SARCOPHAGO IN HORTVLIS NOSTRIS SECESSIIVIVS, dit de même l'inscription funéraire de deux époux chrétiens. 11 ne faut pas croire que ces jardins fussent moins bien entretenus par les chrétiens que par les païens. L'Église primitive ne repoussait aucun des dons de Dieu : tout ce qui est aimable, dit saint Paul, était de son domaine '": elle se plaisait à orner de fleurs ses deuils et ses fêtes. Les premiers chrétiens n'observaient pas les rites païens de la ciolatio, de la rosalio, des vindemiales ; ils ne tressaient pas pour leurs têtes ou pour les tombes de leurs frères des couronnes de fleurs, alin de ne pas ressembler aux idolâtres -' : mais ils en aimaient cependant la grâce et le parfum. « Je n'achète point de couronnes de fleurs, dit TertuUien, mais j'achète des fleurs : et que vous importe ce que j'en fais '? Je les aime mieux quand elles ne sont pas liées, quand elles se répandent librement, quand elles tombent ou semblent errer de tous cfltés ". » « Peut-on, dit Minucius Félix, nous accuser de mépriser les fleurs que prodigue le printemps, nous qui cueillons les roses, les lis, toutes les plantes aux couleurs brillantes et aux suaves odeurs, et tantôt les sc-
— " TertuUien, Ad Scapiilam, c. m. — " Acta procons. S. Ciipriani, dans Ruinart, Acta sincera, p. 219. — " De Rossi, Bull, di archeol. cri.^t., 1801, p. 28; T.. Renier, op. cit., n. 4025. — '* Cesta piirgalionis Fclicis, dans Hnliize, Misceltanea, t. i, p. 20. — '• Ocsta puriiationis Ca^filiani, dans Baluze, Miscell., t. i, p. 24. — " Passio SS. Montant, Luci, etc., 15, dans Ruinnrt, op. cit., p. 2.39. — " De Hossi, Bull, di archeol. cri!:t., 1871, p. 93. — " Ibid., 1864. p. 29. — " Corp. l'nscr. lat„ t. m, n. 2207. - " l'nssio S. Philippi, c. XV, dans Ruinart, op. cit., p. 45:!. — " Joh., xix, 41. — " Grutcr, Inscript., p. mlix, n. 6. — " Pliilipp., iv, 8. — -'TertuUien, Apologet., c. XMi; Minucius Félix, Octaviiis, c. xxxviii. — " TertuUien, loc. cit.