‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgie (volume 4)Chapitre 246 sur 251 · DOMAINE FUNERAIRE — DOMAINES RURAUX · texte numérisé non relu

DOMAINE FUNERAIRE — DOMAINES RURAUX

mons pèle-mcle devant nos pas, tantôt les enroulons en guirlandes autour de nos cous ? Pardonnez-nous de ne pas nous en couronner : nous aimons mieux les respirer que de les mettre dans nos clieveux '. » Ils se plaisaient à renouveler, dit Prudence, les violettes et les feuillages verts sur le sépulcre de leurs morts '^ ; ils aimaient à chercher sous la glace fondante, dans les tièdes hivers des pays chauds, les premiers crocus, les premières pousses de verdure ou de fieurs, pour les y déposer '. Ils faisaient, par dévotion, toucher des fleurs aux reliques des saints *. Ils plaçaient des fleurs sur les autels '. Comme les païens, ils se plaisaient à couvrir leurs chambres sépulcrales de peintures décoratives donnant l'illusion d'un verger ou d'un jardin. Le corridor que l'on trouve en entrant dans l'hypogée de Domitille est orné d'une belle vigne, qui rampe sur la voûte, se répand sur la muraille avec la souplesse et l'abandon de la nature. Un escalier de la catacombe de Thrason était décoré de stucs, dont les reliefs figuraient des raisins et des pampres. Des vignes, des guirlandes de fleurs et de fruits, au milieu desquelles volent joyeusement des oiseaux, ornent le fond de nombreux arcosolia, les voûtes et les murailles de nombreuses chambres. Bien souvent des fleurs fraîches durent mêler leur éclat et leur parfum à ces élégantes décorations; les jardins de Théon, de Juste, d'Hilaria, de Philippe ou de Métrodore ne se transformèrent sans doute pas en des champs stériles, après que les chrétiens eurent creusé au-dessous d'eux des cryptes décorées souvent avec tant d'art et un art si souriant ". »

DOMAINES RURAUX. — I. Sujet. II. Caractère juridique essentiel. III. Aménagement intérieur : 1° Oudna; 2° Oued Athmenia; 3°Tabarlva; 4° Kaoua. IV. Administration : intendant. V. Personnel : 1° fermier; 2° esclaves : 3° colons ; 4° gagne-petit. VI. Autonomie territoriale: i" limitation; 2° statut; 3° marché; 4° paiement de l'impôt; 5° églises; 6° droit de justice. VII. Propriétaires : 1° les empereurs; 2° famille impériale; 3" familles sénatoriales; 4° églises. VIII. Exploitation : 1° la localio conductio; 2° le jus perpeluum ; 3" le jus prinatum salvo canone; 4°remphytéose. IX. Baux des églises.

I. Sujet. — Il suffira, peut-être, de dire, pour montrer l'importance de ce qui a trait aux grands domaines dans l'empire romain, que le colonat et le bail perpétuel y sont nés, c'est-à-dire les institutions les plus caractéristiques du droit du bas-empire et qui sont en même temps les assises de la société du moyen âge '. Cette étude est rendue presque facile grâce aux textes que nous possédons sur l'administration des domaines impériaux, et principalement d'abondantes constitutions dans les codes Théodosien et Justinien. Pour l'époque précédente, qui est celle où se sont élaborées

> Minucius Félix, loc. cil. — ' Prudence, Cathemerinon, hym. X, vers 169-170. — ' Prudence, Peristephanon, hymn. m, vers 201-205. — ' S. Augustin, De civilale Dei, I. XXII, eh. VIII. — • Ibiil. —' P. Allard, op. cil., p. 507- 509. Je n'ai guère fait que citer ou résumer son excellente étude qui ne peut qu'être transcrite, niais non refaite. — ' Nous résumerons et nous citerons ici, prévenant une fois pour toutes, l'étude de M. Ed. Beaudouin, Les grands domaines dans l'empire romain, d'après des travaux récents, dans Nouvelle revue historique du droit français et étranger, 1897, t. XXI, p. 543-599, 673-719; 1898, t. xxii, p. 27-115, 191-219, 310-350, 545-584, 694-733. — ' Marquardt, Manuel des in.sd'f. rom.. Finances, trad. Vigie, p. 392-396; O. llirschfcld, Vntersucinmgen au/ dem Cebicte der rômisclien Veriimlt'jngsgeschiclite, p. 30 sq., 192 sq. — • Lécrivain, De agris publicis imperaloriùsque ab Augusti tcmporc usque ad finem imperii romani, Paris, 18S7; Fustcl de Coulanges, L'alleu et le domaine rural, 1890, p. 1-97 : La villa galloromaine; R. Wiart, Le régime des terres du fisc au basempire, in-S", Paris, 1801 ; A. Schulten, Die rômi-

les conditions nouvelles faites aux personnes et aux terres, nous avons des textes épigraphiqucs nombreux et explicites. Littérature juridique et littérature épigraphique n'ont pas coutume d'attirer et de retenir les esprits superticiels, aussi celUs-ci n'ont-elles trouvé qu'une clientèle de commentateurs austères, instruits et laborieux. Outre les sujets de prédilection, tels que le colonat et l'emphytéose, il y a d'autres sujets non moins attrayants, comme l'état des fonctionnaires placés à la tête des différents services du palrimonium Cœsaris et de la res privata *. Les inscriptions de Souk el Khmis, d'Aïn Ouassel, de Kasr Mezùar, d'Henchir -Mettich ont été commentées et éclairées avec autant de science que d'obstination. Après tant de coups de sonde jetés sur divers points, la tâche de l'historien était de réunir les documents épars, de comparer, de compléter et de combiner les résultats acquis, de donner enfin, avec la précision et le détail devenus possibles, le tableau complet de l'administration et de la \1e économique des grands domaines dans l'empire romain ». Sous ce titre de « grands domaines » il ne faut pas seulement compter les domaines impériaux, mais tous les domaines étendus, que le propriétaire soit empereur ou simple particulier; le terme de « domaines seigneuriaux » serait exact, mais prêterait à confusion, parce que « seigneurie » dans notre langue donne à penser, d'une façon trop particulière, au moyen âge. Quant au mot lali/undia,\\est d'apparence trop technique et étranger à notre langue; nous conservons donc, faute de mieux, l'expression « grands domaines » et nous allons en étudier le caractère juridique essentiel, l'aménagement intérieur, l'administration, la condition de ses cultivateurs, les règles de droit et les pratiques coutumières qui font qu'il constitue jusqu'à un certain degré une sorte de territoire autonome, les différents propriétaires, enfin l'exploitation et les divers modes de fermage par lesquels il est mis en valeur.

IL Caractère juridique essentiel. — Outre le caractère qu'il tient de sa vaste étendue, le grand domaine est essentiellement, au point de vue juridique, un territoire qui ne fait pas partie du territoire de la civilas '°.

Il a pu exister dans l'empire romain de très grandes propriétés non autonomes vis-à-vis de la cité "et ne se distinguant de propriétés moindres ou même minuscules que par l'étendue, puisque les unes et les autres sont soumises juridiquement aux règles communes de propriété. Le grand domaine soumis à des règles spéciales, autonome, n'est pas exceptionnel; on le rencontre même fréquemment et c'est de lui seul qu'il sera question ici.

Son nom technique est saltus". A l'époque du basempire, on rencontre très souvent, principalement en Occident, nmssa ".

schen Grundherrscha/ten, eine agrarliistorische Untersuchung, Weimar, 1896; R. His, Die Domànen der rômisclwn Kaiserxeit, Leipzig, 1896.—'° A. Schulten, op. cit., p. 2-12; E. Beaudouin, op. cit., t. .XXI, p. 550. — " A. Schulten, op. cit., p. 2. — '= Ibid., p. 2, 17. Sur les autres dénominations plus ou moins synonymes de saltus, mais dont la signification est beaucoup moins propre et technique (prœdium possessio, latifundium, fundus), cf. A. Schulten, op. cit. p. 17-21. Cf. également, sur ces expressions et d'autres semblables (casa, villa, domus), H. His, op. cit., p. 67-69. — ''Sur cette expression, cf. Schulten, op. cit., p. 20: His, op. cit., p. 69, 70. Massa (entendez massa fundorum) signifie proprement un ensemble formé par plusieurs fundi, réunis sous l'autorité d'un même propriétaire. Sur l'emiïloi très fréquent de cette expression dans les textes du bas-cnipire, pour les pays d'Occident (Italie et .Afrique), voir les textes citospar His, op. ci(., p. 69, note 1. Notamment ce mot revient presque à toutes les lignes delà donation de Constantin aux dinérentcs Églises de Rome et de l'Italie, dont le te.xte ne peiit provcnirque d'un document oITiciel contemporain.

En Italie, où les grandes propriétés ne sont pas rares, on rencontre peu de saltiis autonomes. C'est que, en Italie, par l'eUet des fondations innombrables de colonies, presque tout le territoire s'est trouvé réparti entre des civitales. Il y a donc très peu de domaines qui soient, en droit, en dehors de la cité. Par contre, ils sont nombreux en Afrique. De là une circonstance à relever dès maintenant. Le salins autonome et la res pabllca s'opposent dans plusieurs textes S les contestations (controversix de jure lerrilorii ou de modo agri) s'élèvent entre saltus et civilas S tellement que les géographes comme Ptolcmée et Pline, dans leurs descriptions des provinces, à côté des civitales et en dehors d'elles, nomment les saltas, territoires séparés et autonomes '. Les écrivains ecclésiastiques, les chroniqueurs, les constitutions des empereurs du bas-empire opposent pareillement les ordines civitalam aux procuralores possessionum. les lerritoria civilatam aux prœdia, le saltus à la rt's pablica *. La conséquence de cet état de choses sera que, dans son domaine, le propriétaire tendra à se considérer comme le seul maître et voudra exercer luimême les droits qui appartiennent à la puissance publique. Par exemple, l'inscription de Souk el Khmis montre clairement que, au moins dans les saltus impériaux, la juridiction municipale est sans action et que les procuralores de l'empereur — ou même parfois de simples conduclores — y exercent toute autorité et y jouissent de tous droits '. Ceci se comprend sans peine : puisque l'empereur n'est citoyen d'aucune civilas «, il s'ensuit que ses domaines sont ipso jure en dehors du territoire et du droit de la cité. De même pour les sénateurs, citoyens de Rome seulement et étrangers à toute civilas locale.

Comment ont pu se former ces domaines autonomes '? Les vieux Romains souhaitaient infatigablement d'étendre leurs propriétés, question de revenus et de point d'honneur. Quant à l'État, il en adviendrait ce qu'il pourrait et il ne semble pas que le mot devenu proverbial de Pline : Latifundia perdere Ilaliam, ait un seul instant refréné cette tendance en lui offrant la perspective de ses prochains résultats. Cependant, qui dit latijundium ne dit pas saltus. Le propriétaire italien, qui possède des fundi à Veleia, d'autres jundi sur le territoire de Lucques, et d'autres encore sur les territoires d'une dizaine de cités, est bien un très grand propriétaire, car il possède effectivement un très vaste latifundium; mais il n'est pas pour cela un propriétaire seigneurial, autrement dit, ses domaines ne forment pas un vrai salins. En Italie, les grands domaines de l'État ont presque disparu ' et les latifundia se sont formés par la réunion entre les mains d'un même propriétaire de différents fundi privés. Celui-ci a profité

* Par exemple dans les rei agrariœ scripiores, cf. Frontin, dans Gromatici velcres, édit. Lachmann, p. 35, ligne 12 ; p. 46, lignes. — ' Ibid., p. 46, ligne3; p. 53, ligne 3. — ' Pline, Hisl. nat., III, xv, 116.— ' Code Théodosien, 1. XVI, tit. ii.lex 31; cf. 1. X, lit. iii,lex 2; Conc. Carlhngin., dans P. L., t. XI, col. 1203 : Per ciuitates singulas et vicinontm quorum possessorum; encore dans Gesla coUationis Carlhag., P.IL., t. XI, col. 1326 : Istos omnes in villis vel in/imdis esse episcoims ordinatos, non in aliqiiibus ciuitalibus. — ' Voir les plaintes des colons de Souk cl Khmis au sujet des milites envoyés contre eux par le procurator du domaine, et des violences dont ils ont été les victimes. — • A. Schulten, op. cil., p. 8. — ' Au moins les terres arables, car il resta toujours des siluœ et des pascua publics. — ' Harcs encore A l'époque de Tibère (Tacite, ^Innal., 1. IV,c. vu), bientôt nombreux;ct. A. Schulten. op. cit., p. 15-16. A l'époque de Trajan, les inscriptions alimentaires y lont de Iréquentes allusions, voir la mention adt(ine) im(,peralore) [ou Cas (are)] n(oslro), Corp. inscr. lai., t. xi, n. 1147, col. 4, lign. 60-76; col. 6. lign. 2 et .37; t. ix, n. 1455, col. 2, lign. 35, 49, 54, 70; col. 3, lign. 5, 17, 25, qui marque un domaine impérial imitrophc. — • Statistique approximative dans -Schulten, p. cil., p. 65; Lécrivain, op. ci(., p. 34-30, 49-50; O. Ilir-

des mille ci«-constances qui incessamment acculaient le petit cultivateur italien à vendre sa terre au riche voisin qui la convoitait; ainsi, il a accru son dom;ûne de fundi privés originairement distincts. C'est là le lalifundium. Le saltus existe cependant en Italie.

Il est bien difficile, en eflet, de ne pas reconnaître ce caractère aux domaines que les empereurs y possèdent, dom.aines autonomes, on l'a vu. Or, le fait de l'existence de domaines impériaux en Italie est certain '. Les inscriptions relatives aux procuralores placés à la tète de l'administration des domaines impériaux en Italie, permettent de se rendre compte du nombre de ces domaines '. Pour l'époque du bas-empire, particuhèrement celle de Constantin, deux documents très importants permettent d'étalilir cette statistique, et nous montrent combien nombreux étaient les domaines impériaux en Italie. Le premier document est la Notilia dicjnitatum, qui nous donne le catalogue des rationales et des procuralores des biens de l'empereur. On en trouve dans toutes les parties de l'Italie et même à Rome 1°. Le second document est la Vila Silvestri, dans le Liber pontipcalis ". Cette Vie contient la liste des terres données par Constantin aux différentes Églises de Rome et de l'Italie. Si quelques-unes de ces Églises reçoivent uniquement des terres situées dans les provinces, et spécialement dans les provinces d'Orient (par exemple, la basilique de Saint-Pierre'^, celle de Saint-Paul "), à la plupart au contraire furent données des terres situées en Italie (par exemple, au baptistère de Latran '*; à la basihque Sessorienne '^; aux basiliques de Sainte-Agnès, de Saint-Laurent, des Saints- Pierre-et-Marcellin ; aux basiUques d'Ostie. d'Albano, de Capoue, de Naples; au titre paroissial de Silvestre à Rome "). L'empereur possédait donc, au temps de Constantin, une quantité considérable de domaines en Italie. Il est vrai que la date de la rédaction de la Vita Silvestri ne saurait être antérieure à la fin du v« siècle et que, sur les rapports de Constantin et de Silvestre. cette Vie a recueilli plusieurs légendes. Mais ce catalogue précis et détaillé des fonds donnés par l'empereur aux Églises d'Italie, comme en général les autres catalogues de fonds de terre contenus dans le Liber ponlificalis, ne peut certainement avoir été pris par le rédacteur qu'à une source ofTicielle, et a été sans doute copié par lui dans les archives elles-mêmes ".

Cependant, la vraie patrie des sa/(iis.ce sont les provinces et par excellence r.\frique ". Là, en elïct, ont existé, dès l'origine, d'immenses territoires qui n'ont fait l'objet d'aucune assignation. N'ayant pas été assignées, ces terres sont restées, en droit, le domaine de l'État, et, en fait, ont été le plus souvent occupées par des possesseurs entre les mains desquels, petit à

schteld, op. cil., p. 24-26, notes, p. 45, note 2. — '» ?iotilia Occid., édit. Bôcking, c. xi, t. n, p. .52, 53.

— " Liber pontiftcalis, édit. Duchcsnc, t. i, p. 170 sq. — '■ Ibid., t. I, p. 177, 178. — " Ibid., t. i, p. 178, 170.

— ■' Ibid., t. z, p. 174, 175. — " Ibid., t. i, p. 180. — " Ibid., p. 180-187, et pour l'cmpLicement de chacun de ces fonds, p. 192-200. — "Voir, sur la valeur de cette transcription. Dictionnaire, t. m, au mot CnARTKs, col. 877. Cf. encore, sur les biens des empereurs en Italie, A l'époque du bas-empire. Code Tliéodosien, 1. XI, tit. xvi, lex 2 : Fundi patrimoniales atque cmpliiilciilicarii per Ilaliam nostram constiluti (en 323); ibid., lex 9 (en 359). H. IIls, op. cil., p. 45-18-72, notes 1, 2, 3. — " Liste des .sn/(iis d'Afrique, dans A. Schulten, op. cit., p. 28-11, et les observations, au point de vue topogrnphiquc, de S. Gscll, dans Met. d'arcliéol. el d'idsi., 1896, t. xvi, p. 461, 402. Pour les domaines impériaux d'Afrique, à l'époque du hns-emplre, cf. .Votif. Occid., c. xi. édit. Bocking, t. n, p. 53, et le» textes du code Théodosien cités par It. Mis, op. cil., p. 72, note 4. Pour les domaines impériaux situés dans les autres provinces, soit d'Occident soit d'Orient, à la même époque, No(i(. Occid., c. x; Hls, op. ci(., p. 72, note 4-8, p. 48, notes 3-9.

DOMAINES RURAUX

petit, la possession s'est transformée en propriété '. L'inscription de Henchir Metticli nous révèle une autre •origine de Ijeaucoup de grands domaines africains, origine qui fut très vraisemblablement celle du domaine de liVilld Magna Variant, pour lequel fut rédigé Je règlement contenu dans cette inscription. Ce règlement, donné au jundas Villœ Magnœ Variant, au nom de l'empereur Trajan, par des procurateurs impériaux ', est sans doute la charte même de fondation de ce liindus. Le nom de Mappalia Siga, que porte le domaine à côté de son nom romain, ne peut être évidemment que l'ancien nom local de cette partie du pays; Je mot Mappalia rappelant d'une façon très claire le souvenir d'une tribu indigène au détriment de qui le fundus a été constitué. C'est à peu prés sûrement Trajan lui-même qui a créé ce domaine sur le territoire occupé jadis par le village numide, et qui, par la lex contenue dans notre inscription, a réglé comme nous le voyons la condition, les redevances, les corvées, les droits des coloni du nouveau domaine, lesquels ne sont autres que les indigènes eux-mêmes, c'est-à-dire les habitants de l'ancienne agglomération rurale sur le territoire de laquelle le domaine a été fondé, réduits par la « loi » de Trajan à la condition de cultivateurs (coloni) de ce nouveau domaine. Voici donc un grand ■domaine africain dont l'origine est non pas l'occupation, mais une fondation olTicielle et administrative, une création de l'empereur. Mais dans tous les cas. et quelle que soit l'origine, l'idée générale reste la même : le salttis n'est pas un territoire qui s'est trouvé, par la suite des temps et des circonstances, enlevé à un territoire municipal, et soustrait à la juridiction de la cité. Il n'a jamais fait partie de la cité. A aucune époque il n'a été territoire municipal. Son autonomie, si l'on peut parler ainsi, est primordiale; il est une terre indépendante dès son origine; il est né libre du lien municipal.

Le domaine privé, autonome, s'est transformé pro- ^essivement en village et, par la suite des temps, en "Ville. Ces domaines sont généralement reconnaissables parce qu'ils portent un nomcn gentiliciam avec la terminaison anus. Les Gallo-Romains donnèrent, eux aussi, à leur domaine leur propre gentiliciam, substituant la désinence gauloise acus à la désinence romaine anus, ce qui explique comment tant de domaines gallo-romains ont pour nom un gentilicium à terminai- -son gauloise, dont on retrouve la trace dans beaucoup de noms de communes de France. On a le choix entre des centaines d'exemples. Le gentilicium Sabinus, assez fréquent en Gaule, donne comme nom de domaine Sabiniacns ' et on trouve en grand nombre au v" siècle des formations de ce type : Culiniacense prsedium, Eboracense prœdium. Avilacus, Taionnacus *, etc., qui sont fréquemment des noms de vici dans Grégoire de Tours. Dans la Table de l'eutinger nous voyons pareillement un nombre considérable de noms de lieux qui sont d'une façon divisible d'anciens noms de domaines : Ilorrca Cxlia, viens, — Casx Calbenli, vicus, — Casœ

' A. Schulten, op. cit., p. IG. — ' Cf. Revue Insl. du ■droit, 1897, p. 374, l" face, lignes 1-4. — ' Et de Sabiniacus procèdent plus de quatre-vingts noms de villages : Savigna, Savignac, Savignat, Savigneux, Savigné, Savigny, Sevigny. D'Arbois de Jubainville, Reclierches sur l'origine de la propriété foncière et des noms de lieux habités en France, p. 126, 127. De même Julius donne Juliaccus. d'où procèdent : Juillac, Juilly, Juilley, Jullié, Jully, ibid., p. 141; Cassius donne Cassiaeus.d'où procèdent : Chassé, Cliassey, Chassiacq, Chassieu, Chassy, Cliessy, op. cit., p. 143. — * A. Schulten, op. cit., p. 21. — ' .\. Schulten, op. cit., p. 22-23. — ' .\. Schulten, op. cit., p. 23. — ' M. E. Beaudouin fait observer qu'il n'entend pas dire que tous les domaines dont le nom est devenu par la suite un nom de village ou de ville, ont été à l'origine, nécessairement et ■sans exception, des domaines indépendants de la cité, des

villa Aniciorum, — Miuna, villa Marsi, — Ad uillam Serviliunam, — V'ico Aureli, etc. '. La même obsersation peut être faite à propos des listes d'évêques qui nous ont été conservées, ou à propos des chartes de Havenne. Les lieux mentionnés dans ces documents portent des noms qui indiquent qu'ils furent originairement des domaines ". On devine par là combien nombreux ont été en réalité les saltus dans l'empire romain ".

A cette autonomie, on objecte que, dans les textes du bas-empire, il n'est pas rare de lire que tels grands domaines sont in territorio d'une cité; cette façon de parler est employée même à l'égard des domaines impériaux. Nous en trouvons des exemples nombreux dans la donation de Constantin aux Églises d'Italie dont il a été parlé plus haut. Presque toutes les massse dont il est question dans ce document sont dites dépendre d'une cité déterminée : massa Gargiliana terrilorio Saessano; — massa Auriano terril, f.aurenlino; — massa Urbana terril. Antiano; — massa Sentiliuna terril. Ardeatino », etc., etc., et encore : in civitate I.aurentum posscssio Patras; — in civitate Falixa possessio Ntjmphas ', etc.; — possessio Augusti terrilorio Sabinense '". Il y a là une façon inexacte de parler, mais non pas l'affirmation juridique que les saltus dépendent des civitates; l'expression, impropre au point de vue juridique, est d'ailleurs correcte au point de vue géographique, d'après lequel elle exprime que tel domaine, impossible ou très difficile à identifier si on le désigne par son gentilicium, se trouve dans telle circonscription connue de tous. L'expression in terrilorio est un renseignement topographique sans autre prétention, ni juridique, ni administrative, .\insi, le fundus JEmilianus du diplôme de Ravenne de l'année 4.S9, fonds qui fait partie d'un ensemble de biens {massa) situé in provincia Sicilia Syracusano terrilorio ", est géographiquement dans le territoire de Syracuse, mais n'est pas, nécessairement au moins, dans la dépendance des autorités municipales de la cité du Syracuse. Celles-ci '* ont à entériner cet acte, consistant en une donation par le roi Odoacre d'un domaine qui lui appartient; elles procèdent à la tradition de l'immeuble, que reçoivent du chartarius du roi Odoacre les représentants (adores) du donataire Pierius, et cesaclores, en présence d'un decemprimus de la cité de Syracuse, déclarent à cette occasion qu'ils s'engagent à payer les impôts relatifs à ce domaine, fiscalia competentia ; après quoi le domaine sera inscrit sur les polyplicapublica,a\ec le nom de son nouveau propriétaire, remplaçant le nom du roi, propriétaire antérieur. Nous avons montré le sens de l'expression in terrilorio ; quant aux fiscalia competentia, ce ne sont pas des taxes dues à la cité, mais l'impôt général dû à l'État, ici en particulier l'impôt foncier, dont les domaines impériaux eux-mêmes ne sont pas, au moins d'une façon régulière et générale, exempts". Enfin les polgptica publica ne sont autre chose que les registres du census, c'est-à-dire de l'impôt dû àrÉtat,ct placés sous la garde des magistrats municipaux.

sallus au propre sens du mot. Mais il a dû en être ainsi du plus grand nombre d'entre eux; ainsi s'est opérée l'évolution du domaine en village presque sans qu'on s'en aperçût — 'Liber pontificalis, édit. Duchesne, f. i, p. 173-174. — • 'Ibid., t. I, p. 180. —'•> Ibid., t. i, p. 182, 184-187. — '^ Marini, / papiri diplomalici, in-fol., Homa, 1S02, n. 82, p. 128-129; ibid., n. 86 (année 553) : ^lassie Firmidianm territorii Urbinati. Siu* im autre argument tiré de la même charte de Ravenne de 489, voir E. Beaudouin, op. cit., p. 5G1-ÔG3. — " L'acte de donation est porté, selon la règle du droit romain du bas-empire, à la curie de Ravenne, lu et insinué dans les registres de la cité. — " Sur la question de savoir dans quelles limites les domaines impériaux sont soumis aux impôts ordinaires dus à l'État et piu-ticulièrement à l'impôt foncier, li. llis, op. cit., p. 107-113; Wiart, op. cit., p. 55-63.

DOMAINES RURAUX

III. Aménagement intérieur. — Le saltus comprend essentiellement deux parties, d'abord la villa, le prxtorium, qui est l'iiabitation du propriétaire ', dans laquelle ce propriétaire réside lui-même ou qu'habite en son absence son procaralor, c'est-à-dire son gérant. Ensuite les casœ, vici, castella, où demeurent Tes colons. C'est déjà l'embryon du village futur.

La villa comprend le château du maître et les bâtiments nécessaires à l'exploitation du domaine. Les vici sont les groupes formés par les habitations de colons. Ces villages sont souvent désignés en Afrique sous le nom de castella ' et pourvus de moyens de détense : tiirres salulem saltus ', des tours et même un nmr d'enceinte : vicos circa villam in modum manicipiorum '. Ammien MarcelUn parle d'un fundum nomine Gallonatis, muro circiwtdatum valida, rcceptaculum tutissimum ^

Ces vici et castella dépendant des domaines diUérent néanmoins de leurs homonymes dépendant des cités. Ceux-ci ont une organisation propre, des magistrats, des temples, un patrimoine ». Rien de semblable pour les vici des domaines, qui, s'ils ont en certains cas des magistri, ne possèdent ni constitution municipale, ni magistrats locaux. Le saltus se divise en lundi ou casss; ces casa" des colons, même groupées en vici, constituent simplement une division agricole et topographique et nullement une circonscription administrative et politique. Le domaine est la terre d'un propriétaire (un particulier ou l'empereur); les castella ou les vici, où sont les habitations des colons, sont simplement des parties, des divisions de ce domaine, non des groupes indépendants ni des communautés '.

Les colons doivent les corvées (operœ), qui sont variées et s'étendent au domaine entier. Comme les colons sont répartis par groupes dans les divers castella ou vici du domaine, ils travaillent chacun dans leur canton, sous leurs surveillants ". Toutelois lorsqu'il s'agit de travaux analogues à ce que nous désignons aujourd'iiui sous le nom de travaux d'art, des équipes sont désignées. qui se transportent, suivant les besoins, sur tous les points du domaine. Nul doute que dans chaque groupe on ait réparti deux corps de profession particulièrement indispensables : maçons et charpentiers. .\ eux revient le soin de construire le mur d'enceinte, les dépendances et les communs, de réparer ou d'agrandir au besoin la demeure du maître, d'ajouter au nombre des boutiques déjà existantes. Quant à l'installation des colons eux-mêmes, elle est, à en juger par les ruines qui subsistent, des plus sommaires; tout au plus rcl^ve-t-on quelques débris de portiques et de boutiques '. Groupés pendant la vie, les colons se rassemblent aussi dans un même cimetière >". Un cimetière helgo-romain, du ii« siècle, contient environ quatre cents sépultures à incinération, dont le mobilier est des

' Sur l'expression prœtoriam employée ù l'époque impériale pour désigner la maison du propriétaire, cf. Fustcl de Coulanges, L'alleu cl le domaine rural, p. 92. — ' Corp. inscr. lat., t. viii, n. 8777 : Coloni castelli Cellencis: n. 8701 : Coloni castelH Dianensis; n. 8426: Castello Aureliane(nse) Anionia(nense). — ' Corp. inscriptionum lai., t. viii, n. 8209, 8991.— « Frontin, p. 53, ligne 7; cf. T. Mommscn, dans Hermès, t. xv, p. .392. — * Amnuen Mareellin. Hist., XXIX, 5, 25. — * J. Marquardt, Organisation de l'empire romain, trad. Louis-Lucas, t. i, p. 8-18; A. Schultcn, (\ans Pliilologus, 1894, t. lui; et dans Rheinisclte Muséum ftir l'hiloloqie, 1S95, t. xi.. — ' A. Schultcn, op. cit., p. 48, 49, 105. — " A. Schultcn, op. cit.. n. 52.

• Wilmanns, dans Corp. in.icr. lai., t. viii, p. 45; Csell et

Graillot, dans Met. d'archéol. et d'hist., 1893, p. 461 sq.; 1894, p. 3 sq., 501 sq.; S. Gsell. Tipasa, dans Met. d'cu-cltéot. et d'Iiist., 1894, t. xiv, p. 420-425. — '° M. Ueloche, Le port des anneaux dans l'antiquité, dans Mémnire.i de l'Acad. des inscripl., t. xxxv, 2' part., p. 267. — " Les petites viltir iiistlques, dont les ruines ont été découvertes dans la région ae Bade (cl. M. Schumacher, Rômisclie Meierlià/e im

plus modestes — objets de poterie commune, i>etits bijoux sans valeur, bagues en fer, aucun métal précieux. — Chaque tombe contient deux à six vases. C'est probablement le nombre des habitants d'un ménage de colons ".

La i'i7/(7 est l'habitation du maître; elle ne diffère des casa', au point de vue juridique, que par le régime. En effet, le conductor du domaine a affermé le domaine entier, il est donc le fermier du maître, tandis que les colons détenteurs de parcelles sont ses fermiers à lui et les sous-fermiers du maître. A l'époque impériale, le maître n'habite plus la i'i//a.qui n'est plus pour lui qu'une terre d'exploitation, un bien de campagne, qu'il visite l'été pour son plaisir et pressure toute l'année pour ses besoins, que le vilicus et la jamitia servile auront à satisfaire '^. D'ailleurs l'habitation n'a plus l'aspect et l'aménagement rustique dont le propriétaire s'était longtemps contenté. C'est une maison pimpante ou fastueuse, dont nous pouvons juger facilement d'après les descriptions complaisantes et détaillées de Phne le Jeune et de Sidoine Apollinaire ". En Afrique et sur les frontières de la Germanie, des ruines subsistent encore de quelques-unes de ces habitations ". IVIais, d'une façon plus claire et plus brillante que tous les autres documents, des mosaïques africaines mettent sous nos yeux un castellum rural dans l'empire jromain. Les mosaïques des bains de Pompeianus, découvertes près du petit village de l'Oued .-Mhmenia "(route de Constantine à Sétif), celles de Tabarka '", d'Atrium, nous offrent l'image d'un château avec ses tourelles, ses rangées de fenêtres, les futaies, le parc, la pièce d'eau où nagent les canards, l'écurie avec les postières. Ce château, malgré sonluxe, n'est d'ailleurs pas à l'abri d'un coup de main et le maître a pris la précaution de le faire fortifier. Et nous pouvons nous représenter ce qu'étaient ces défenses par les ruines de Kaoua, entre .\mmi Mousa et Orléansville (Maurétanie Césarienne), une vraie maison seigneuriale, s'étendant sur quarante mètres carrés, qu'entoure une enceinte fortifiée dont la superficie embrasse un espace de 300 mètres de développement ". La construction (en pierres de taille grandes et bien ajustées), le style de l'ensemble, la décoration des portes et des chapiteaux des quatorze colonnes qui entourent le péristyle, indiquent comme date iv° siècle au phts tôt. Sur la clef de voûte du portail, le nom du propriétaire " :

SPES- INDEO-FERINI-AMEN-

Autour du château, sont les constructions qui servent à l'exploitation du domaine. Elles sont destinées soit à la pars jrucluaria, soit â la pars nistica, pour parler le langage de Columelle. La première, ce sont les granges et les celliers, les bâtiments dans lesquels on

Limesgcbcil, dans Westdeutsclie ZcitsehriH. 1896, t. xv, p. 1 sq.), sont bien, elles aussi, des habitations de cultivateurs et de paysans, mais il ne semble pas qu'ils lussent colons d'un grand domaine; ce sont phis probablement (le petits cuUivateurs libres et iiulépondants, IravoilUmt chacun leur terre et habitant chacun leur maison. — " Sur la durée du séjour estival :■> la campagne, cf. E. Bcaudouin, 1897, p. 569, n. 1. — " A. Schultcn, op. cit., p. 59, note 70; description intéressante dans Fustcl de Coulanges, L'alteu et le domaine rural, p. 90-96. — " Kaoua, Maurétanie Césarienne, dans «11», de corrcip. afric., 1882, p. 147 sq. ; domaine des Hortensiani, dans Gsell, Tipasa, dans A/é/. d'arcli. et d'hist., 1894, t. xiv, p. 420-425; Région du Rhin et de la Moselle, voir A. Schultcn, op. cit., p. 53, 54, notes 61, 62; Schumacher, op. cit., 1896, p. 18.— " Poulie, dans liecueit de la .Soc. arclifol. de Constantine, 1878, p. 431 sq.; Tissot, Céofirapliie ctimpurfe de l'.i/rique du Non/, t. i, p. 360, 494 ; G. lîoissier, l.'A/rique romaine, p. 1.52-HÎ2, description. — "GaurKIor.dans Iletnie flénéniic des sciences, 1896, p. 970. — " liullctin de citrrrsptmilance airicaine, 1882, p. 147 sq. — "Corp. iMMT. lai., t. viu, n. 21533.

DOMAINES RURAUX

garde les fruits et les récoltes: la seconde, ce sont les habitations des esclaves — rappelons-nous que les colons ne s'y mélani^ent pas et habitent leurs vici, — les étables, les bâtiments que nous appellerions les « communs », en un mot. tout ce qui abrite V inslrumenlum vocale et semivocale du domaine '.

Au fond, dit justement M. Beaudouin, cette grande ferme romaine ne diffère pas essentiellement d'une ferme d'aujourd'hui. Les mosaïques des bains de Pompeianus ou celles de Tabarka donnent presque l'impression d'une belle exploitation agricole en terre moderne et très française ^

1" Oiidna. — L'ancienne colonie romaine A'Uthina, aujourd'hui Oudna, est située à 25 kilomètres environ

entouré sur les trois autres côtés d'un portique couvert. La mosaïque de V impluvium bordée d'une large tresse représente des scènes de la vie rurale en Afrique. Au fond, une ferme, avec grande porte cintrée sous le pignon de la façade, seconde porte, plus jietite, à gauche, et trois fenêtres au premier étage. (Contre le mur est dressée une charrue, dont l'araire actuellement employé en Tunisie a conservé la forme *. .\ l'entrée de l'habitation, un berger debout, les jambes croisées, et s'appuyant sur sa houlette, passe en revue son troupeau de chèvres et de moutons à grosse queue ' qui rentrent du pâturage (fig. 3SÎ8).

Devant la ferme est le gourbi abritant les esclaves, puis l'abreuvoir qu'alimente un puits à balancier.

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