CHAPELLE-SAINT-ELOI
1 Ainsi, nous avons un point de départ assure, » dit Lcnoiinant qui, un instant plus tôt ne faisait encore que présumer; cette tête d'Hercule qui n'a subi, pour ainsi dire, aucune injure, quoique taillée dans la pierre du pays, tendre, friable, sujette à se décomposer sous l'influence de la gelée, n'a pu subir, pendant de longues années, les intempéries d'un climat variable et souvent rigoureux : elle dut être renversée peu d'années après son érection, et l'histoire vient corroborer les inductions tirées des faits matériels. Il existe une vie de saint Taurin ', dont la plus ancienne copie est du ix« siècle, qui, traitée avec assez peu de révérence par les BoUandistes, prétend que le saint, après avoir abattu un temple de Diane, dans la cité des Aulerci Eburoviccs (Évreux), aurait été mandé in villa Gisaica, par un certain Licinius qui l'aurait fait frapper de verges. Or, cette villa Gisaica on la croyait placée au lieu improprement appelé le Vieil-Évreux, cela d'après deux inscriptions trouvées dans ces ruines. Mais une des inscriptions trouvées par Lenormant change toutes les idées reçues avec une merveilleuse surabondance de preuves ' :
me VBI TAV.
VIRGARVWI VE EST GISACI VICV CAMPOS QVIR HIC VBI LICINI ■ERATA /NERE
Cette inscription prouvait que Gisacus était voisin de la Chapelle-Saint-Éloi et que saint Taurin y fut battvi de verges. Ce Gisacus qu'une seconde inscription désigne encore : EX VICO GIS[f;co) AVLERC [onim] '« était situé sur la rive droite de la Rille, aux confins du territoire des Lexovii. La i'i7/adans laquelle Licinius procéda à l'interrogatoire de saint Taurin, et ordonna son supplice, s'étendait sur l'autre rive, et le monument élevé par Scrquinius en l'honneur d'Hercule touchait au bourg de Gisacus *. » 11 était donc, ce bourg, si nous comprenons bien, sur la rive opposée à celle [de la villa. Continuant à étudier la légende de saint Taurin, nous le voyons fils du Romain Tarquinius et de la Grecque Euticia, nobili prosapia Grœcorum oria vcrissiniaque chrisliana, au dire de la Vie du saint. Or, de Targuinius à Scrquinius, la dificrence n'est pas grande, non plus que à' Euticia à Eulijchia; celle-ci est représentée par un fragment écrit en lettres grecques EVTYXI, c'est évidemnientla mère de Taurin, lequel veilla, nous dit la Vie, à la faire ensevelir avec honneur. Cette même Vie nous dit aussi que Licinius, son bourreau, était son neveu du côté maternel, et l'histoire nous apprend que le seul Licinius consul ' vivait en 253. Nous sommes donc en famille: voici le père, Scrquinius, l'auteur de la colonne et de l'exèdre; voici la mère représentée par son épitaphe; voici le martyr et nous allons même avoir un de ses compagnons. En conséquence, la restitution de l'épitaphe proposée par I-enormant ^ :
hic ubi Tauilinus]virgarum V([rbere ca'sus], esl Gisaci vici.[s]. campas (/tla] j[ivus obcrral], hic ubi Licini [sce]h'rala\cjferbuil ira], [m]unerc [pcrfunctus sacro Suro œlhera liquit]''.
'Cataleg. codicum hagiogr. latin., Bibl. nat. Parisiensis, in-S», 1893, t. III, p. 192-193; Bibliotlieca hagiogr. Intina. in-8», Bruxelles, 1901, p. II57-115S; Acla sanct., 1735, :iug., t. II, col. 635-639. • — = Ch. Lenormant, Découverte, p. 64, n. 2, flg.; E. Le Blant, Inscr. chrét., t. i, n. 12 1]
pi. 98; Corp. inscr. lat., t. xiii, p. 37', n. 359'. 'Dé-
i'ouverte, p. 67, n. 5; Inscr. chrét., t. i, n. 125, pi. 93; Chassant, Becueil des travaux de la Société de l'Eure, 1855- 1856, p. 360; Corpus inscriplionum latinarum, t.xni, p. 37*, n.360*. — ' Les passages entre guillemetssont cités d'après
CeSuron,qui comparait si ;i propos, est attesté lui aussi par un fragment : S VR.... FAM.... DE... 'et c'est lui dont les pèlerins révèrent la statue grossière placée à la Chapelle-Saint-Éloi, à quelques centaines de pas du baptistère '. On ne saurait souhaiter à des inscriptions cassures plus ingénieuses. Tout ce qui est essentiel est conservé; tout ce qui a péri semble n'avoir cherché qu'à procurer aux épigraphistes le stimulant d'une devinette.
Maintenant, revenons au monument.
« Nous ne pouvons nous appesantir, écrivait Ch. Lenormant, sur l'examen du singulier édifice construit à la place de l'exèdre de Scrquinius. La cuve elliptique destinée à administrer le baptême par immersion, le mur à hauteur d'appui qui entoure la cuve et épouse la forme, l'étroit et oblique passage qui y conduit, le rebord hémisphérique qui règne autour de l'ellipse; l'absence bien constatée de coupole et même de toi ture, et par conséquent l'existence, observée peut-être pour la première fois, d'un baptistère chrétien à ciel ouvert, tout celaconstitueunensemble dont la rudesse s'accorde avec la simplicité du christianisme naissant. Et en même temps, on ne peut s'empêcher d'être frappé de la ressemblance qu'olîre, pour la figure et même pour la dimension, notre cuve baptismale, creusée grossièrement dans un bloc de pierre du pays, avec les baignoires de porpliyre, du genre de celles qui se conservaient soit à la cathédrale de Metz, soit à Saint-Denys, et dont la dernière passait pour avoir servi au baptême de Clovis.
« Après être entrés dans le baptistère de saint Taurin et l'avoir reconstruit, en imagination, tel qu'il existait peut-être il y a bien peu de temps, nous nous trouvons entourés des plus vieux et des plus vénérables souvenirs du christianisme. Notre attention est d'abord attirée par les inscriptions monumentales dont on avait décoré, dans un temps sans doute postérieur à la construction de l'édifice, le dehors et le dedans du recouvrement convexe de l'édifice. » C'est «sur la face extérieure» FI AT PAX(i;î//-a;!(/6us).«Aufond du baptistère on lisaitrCHRISTE SPI(;;7jis),SVS(c(pe) OR(o/()ONEM NOSTRAM, et au-dessus [étaient gravés les emblèmes des premiers siècles, la colombe, le vase eucharistique et le chrisme formant une croix au bas de laquelle sont suspendus l'alpha et l'oméga.
« Alors se déroule la série des noms de ceux qui ont laissé sur la cuve du baptistère ou sur le mur qui l'entoure, la trace de leur passage ou de leur vénération, » série qui se complète par les épitaphes du cimetière, « dont le caractère est généralement très pur » et « dans ceux même que l'on reconnait pour avoir été tracés dans le vi= siècle, la pureté des éléments de l'écriture et la correction du style ont subi moins d'altération peut-être qu'à Rome même. Les épitaphes métriques qu'il n'est pas difficile de compléter, se distinguent par la pureté du langage et un certain degré d'élégance; » ce qui n'étonne point lorsque l'on reconnait que ces inscriptions sont restituées, pour la moitié des mots et la totalité du sens, par la latinité de Ch. Lenormant lui-même, comme le prouve le distique suivant :
GA(//iiis tcgitur j'uvenis) SVB CL(«i'<' scpulcri) SEP.V M \/(r corpus), SPIRITVS l^(slra colit)
Lenormant. — 'La Vie dit : personnage consulaire. — ^ Découverte, p. 05. — ' Voici le commentaire, Découverte, p. 65 : « C'était probablement une épitaphe écrite en l'honneur d'un saint personnage qui avait vécu auprès du baptistère de Gisacus. Comme de ces solitaires le seul que nous connaissions est saint Suron, nous supposons... que la pièce avait été composée pour rappeler la mémoire de ce personnage. " — ^Découverte, p. 67; Inscr. chrét., t. i, p. 202, n. 120; Corp. inscr. lat., t. xiii, p. 37*, n. 364*. — • Alors sur la propriété de Ch. Lenormant.
CIIAPELLE-SAINT-ELOI
Après les Romains viennent les Barbares. « Un Baudulfus s'est inscrit sur une pierre de l'église attenante au baptistère, et dont on retrouvera sans doute les assises inférieures. » Enfin « on lit sur les pierres de notre baptistère le nom et en quelque sorte la signature du fils et successeur de Clovis, Childebert I", et du contemporain, du conseiller, de l'ami de ce dernier prince, saint Germain d'Autun, évêque de Paris. » « Le mémorial de saint Germain est en quatre lignes, d'un caractère cursif remarquablement ferme et élégant pour l'époque. On lit 1 ;
GERMANVS FVI ANNO <;A EGNANTECHI BERTO
Germanus\ltic] fui anno sexlolr]e(jnanle CI>i[ide]bcrto. La date est en grec, comme il convient ;\ un homme élevé dans les écoles d'Autun, où toute tradition des études helléniques n'était point encore effacée. » Avec cet autographe, saint Germain traça le monogramme de Childebert qu'il accompagnait lorsque ce prince alla en Aquitaine soutenir la révolte de Cramne, son neveu ^ :