III
CHARITÉ
des chrétiens. Quant aux femmes, on abusait d'un récit fabuleux des premiers temps clirétiens '. L'une et l'autre opinion s'étaient enracinées si profondément dans les principes de l'école carpocratienne qu'on les retrouve dans les doctrines de ses derniers héritiers. Cette secte a-t-elle encore déposé l'expression de cette discipline sur des monuments épigraphiques du vi"" siècle? Ceux qu'on a produits n'appartiennent ni aux carpocratiens purs ni à aucune de leurs branches ; s'ils étaient aussi authentiques qu'ils sont suspects, il faudrait plutôt les attribuer aux débris confondus de plusieurs sectes, à quelque singulier mélange de carpocratiens, de prodiciens et d'ophites -. Voici le plus curieux de ces textes :
0 La communauté de tous les biens et celle des femmes est la source de la justice divine et de la paix parfaite pour les hommes honnêtes, les élus parmi la foule vulgaire, ceux qui, selon Zoroastre et Pj-thagore, chefs des Idérophantes, doivent vivre en commun. »
Chaque fois que sur les chemms de la primitive Église nous avons rencontré les gnostiques, nous n'avons pu nous défendre à leur égard d'un mouvement de pitié et d'intérêt. Ce ne sont pas des fous, mais de pau\Tes détraqués dont l'imagmation à la dérive se complaît en de maladives mdécences, des naïvetés exquises et de perverses aberrations. Leur théologie fourvoyée parmi les espaces que sillonnent des myriades d'éons est déraisonnable à peu près comme doivent l'être les rêves d'un oiseau; leur morale diffère à peine de celle d'un homme qui a longtemps jeûné de tout. De leurs systèmes il ne subsiste que de spectrales arabesques dans l'histoire de la pensée. Le châtiment des sectes gnostiques c'est leur stérilité en face de l'histoire. Des œu\Tes de zèle, des actes de bienfaisance, des institutions de charité, du bien répandu et du soulagement prodigué on ne rencontre ni souvenir ni indice. A ce titre, des peuples grossiers et incultes, mais compatissants et chai-itables, ont droit à un rang plus élevé que ces inventeurs de métaphysique superfine.
Avec les Pères de l'Église, l'atmosphère change, nous entrons dans la vie réelle. Lactance met au nombre des erreurs capitales enseignées par Platon, la communauté absolue :» Système odieux, dit-il, en ce qui concerne les femmes; plus tolérable,mais mjusto en ce qui concerne les biens, puisqu'il favorise l'oisif, le dissipateur, aux dépens de l'homme mdustrieux et sobre ^ ■■> Nous avons eu occasion de montrer à l'occasion du capitalisme (voir t.ii, col. 2027) que la doctrine enseignée dans l'Église présente les richesses comme un obstacle au salut, en tant qu'elles détournent leur possesseur du service de Dieu et le rendent tmiide devant la souffrance et la mort ^ Au contraire, les grands biens employés pour le service des pauvres
deviennent une source presque infinie de mérites. ' Les richesses sont bonnes, déclare Origène, toutes les fois qu'on s'en sert pour faire le bien ', » et saint Cyprien montre sous le même aspect l'avantage de l'aumône '. L'Église reconnaissait donc le droit à la propriété et l'inviolabilité de cette propriété ; mais elle en recommandait avec la plus vive insistance le bon usage. L'aumône était le correctif obligatoire de la richesse, tout en restant un sacrifice entièrement libre et volontaire. Tout en rappelant cette obligation religieuse, l'Église s'interdisait d'exercer la moindre contrainte, comme d'établir un tarif, une fixation quelconque de la mesure de l'aumône. « Nos riches, dit sahit Justin, donnent quand ils veulent et ce qu'ils veulent '. » ^ — « Chacun présente son offrande mensuelle, dit Tertullien, quand il le veut, s'il le veut et s'il le peut, car nul n'est contraint '. »
La modération que les docteurs du christianisme apportent dans leurs avertissements, ils veulent qu'on la retrouve dans les sollicitations de l'indigent. Celuici doit attendre avec patience et soumission le bienfait, en remercier Difu d'abord et le bienfaiteur ensuite. Obtenir de chacun la résignation était une des garanties du fonctionnement régulier et bienfaisant des ressources dont on disposait. Une inscription tumulaire rappelle la mémoire de la veuve Dafné • qui ne fut jamais à charge à l'Église '; » à côté du point d'honneur que certains pouvaient se faire de ne pas émarger au budget de la communauté — et le nombre de ceux-ci dut, alors comme en tous temps, être assez restreint — il y avait un principe d'administration sauvegardé dans la répartition des secours aux seuls nécessiteux. Déjà, au début du ii= siècle, saint Ignace d'Antioche recommande « que les esclaves ne demandent pas à être rachetés sur le trésor de l'Église, qu'ils se résignent plutôt à leur état et servent avec plus de zèle encore pom- la gloire de Dieu '". 11 Les Constitutions apostoliques prescrivent d'assister chaque pauvre à proportion de ses besoins et non de ses exigences, dont les évêques et les diacres seront juges "; ce recueil se montre particulièrement sévère à l'égard des veuves qui s'informent de l'aumône faite à autrui et en prennent occasion de se plaindre comme d'une injustice qu'on leur aurait faite '^
Ce que le sentiment naturel de compassion qui est dans un grand nombre d'hommes n'avait pu faire avant le clu'istianisme, c'était maintenant la pensée de s'unir au Christ dans ses membres souffrants qui le procurait. P.achetés au prix du sang de Jésus et ne pouvant lui paj'er à lui-même le prix de leur rançon, les fidèles la payaient dans ceux dont, par charité, il avait choisi la condition, s'identifianl avec eux au point de considérer ce qui serait fait pour eux comme fait pour lui-même ". A ceux qui lui recommandaient
* Nicolas mettant sa femme en commun, voir Céi.ib.\t, t. II, col. 2S05. — = Les inscriptions dont nous parlons firent l'objet de remarques de Raoul-Rochette et de U. F. Kopp, dans Theologische Studien und Kriliken, 1S33, p. 334-355 : U. F. Kopp epislola crilica, qua viro preecl. R. R. Parisiensi respondetiw de inscriptione bilingiia Cyrenaica, cuius fides impugnaiur tam artis palœographicas ope, qiiam ob dialecios orientales monsirose ac sententias deniqiie ipsas ietati parum consentaneas ; c'était le dernier écho d'une petite polémique soulevée autour de la publication de Raoul-Rochette, de Hamackcr, Lettre à Raoul-Bochelte sur une inscription en caractères phéniciens et grecs, découverte à Cyréne, Leyde, 1825, et de Gcsenius, Comment, de inscriptione Pliœnico- Grœca in Cyrenaica nuper reperta, Halœ, 1825. La planche servant de pièce à conviction a été reproduite par Kopp et par J. Matter, Histoire critique du gnosticisme, in-S», Paris, 1828, t. lu, p. xii. Matter, op. cit., t. II, p. 290-299, commentait longuement le texte; dans sa deuxième édition, en 1843, t. li, p. 217, il supprimait le
commentaire et ne cachait pas ses doutes sur l'authenticité.
— = Lactance, insli(. divin., c. xxxviii, P.L., t. vi, col. 1045.
— * Hermas, Pa5/or, 1. I, vis. m, n. 6. — 'Origène, Contra Ce7s.,I. VI,c. XVI, P.G., t. xi, col. 1314. — • S. C\-prien, De opère et eteemosgnis, c. xxv, P. L., t. iv, col. 620. — - ' S. Justin, Apolog., II. — ' Tertullien, Apotoget., c. xxxix, P. /-. , t. i, col. 468. — » Cabrol et Leclercq, Monam. Ecctes. liturgica, 1902, 1. 1, n. 4237. — '» S. Ignace, Epist. ad Polyc, c.iv, P. G., t. V, col. 721-722. — " Hermas, Pastor, II, il, P. G. t. Il, col. 919, est d'avisqu'il faut donner à tous ceux qui demandent, les faux pauvres seront responsables de l'aumône extorquée. — "/d.,I. IV,c. v;cM. III.c. rv.; — "Delà venait, à ce que dit saint Ignace, que les docètes, qui niaient la réalité deTincarnation de Jésus, de sa passion et desamort, ne pouvaient pratiquer la charité à l'égard du prochain.
1 Ignorants qu'ils sont de la grâce de Jésus-Christ, ils n'ont de compassion ni pour la veuve, ni pour l'orphelin, ni pour le captif, ni pour celui qui souffre de la soif ou de la faim. » Epist. ad Smyrn., c. vi.
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le rachat des captifs emmenés par les Numides, saint Cyprien repondait : » Quand la charité ne nous porterait pas à les racheter, nous devons voir en eux des temples de Dieu pris par les barbares, ou plutôt le Christ lui-même prisonnier, et racheter celui qui nous a rachetés par son sang '. » Suivant la formule devenue proverbiale et à la beauté de laquelle on ne prête plus guère attention, c'est vraiment pour l'amour de Dieu que les fidèles prodiguent leur dévouement et leurs ressources risquant parfois plus encore, c'est-àdire leurs habitudes, leur paix domestique. Lorsque sainte Félicité accouche en prison à la veille de subir le martyre, une chrétienne compatissante se charge du nouveau-né et l'adopte comme sa propre fille -.
Cependant l'aumône individuelle, spontanée, impulsive, si elle témoigne de la profondeur du changement accompli dans les âmes par la foi nouvelle, offre moins d'intérêt que les essais tentés en vue d'aboutir à une organisation régulière et stable de la charité. Répandues souvent avec une sorte de mystère en conformité avec le conseil du Christ, qui veut que la main gauche ignore le bien répandu par la main droite, les aumônes individuelles nous sont à peine connues et se trouvent ainsi dans un état d'infériorité évidente par rapport aux œuvres de bienfaisance collective.
Les repas communs que nous avons rencontrés dès l'époque, apostolique étaient devenus l'objet d'une réglementation assez minutieuse. " Le nom même de ces repas, écrit TertuUien, en fait connaître la destination. Par leiu' moyen nous soulageons nos pauvres, non à la manière dont vous nourrissez vos piu-asites, en leur vendant leur subsistance au prix de mille affronts, mais comme des êtres dignes de tous égards cl de tout honneur, et que leur humble condition ne fait que recommander plus particulièrement aux yeux de l'Éternel. Là, rien d'ignoble, rien d'immodeste; on ne se met à table qu'après la prière, on ne mange que dans la mesure nécessaire pour apaiser sa faim, on ne parle qu'en songeant que Dieu nous entend; on mêle à ces pieu.'C entretiens la lecture de sa parole et le chant de ses louanges, et l'on se sépare non pour courir à la débauche, mais pour reprendre les occupations d'une vie paisible et régulière '. > L'abus, qui fera un jour condamner l'usage, n'atteint pas le caractère charitable de la pensée d'où est sortie l'institution. Les ConsliUilions apostoliiiaes relèvent bien ce caractère quand elles recommandent à ceux qui veulent inviter des femmes âgées aux agapes de convier de préférence celles que les diacres leur désigneront comme les plus indigentes *. Ces repas de charité ne se célébraient pas tous les jours, sans doute, mais on répartissait entre les pauvres le superflu du pain et du vin apportés pour l'oblation eucharistique. A ces bienfaits on ajoutait des distributions en numéraire ou en nature dont la caisse commune était assez bien munie grâce à la générosité des particuliers =•.
Quand les ressources ordinaires ne sufTisaicnt pas, on avait recours aux collectes générales, car il y avait dès lors ce qu'on pourrait nommer le budget ordinaire et l'extraordinaire.
Chaque dimanche i les assistants à la liturgie participent aux dons consacrés que les diacres sont chargés
' S. (A-prien, E/)is/.,Lxii, édit. Hârtel, p. 699. — ' Passio S. Perpétuée, édit. Robinson, Cambridge, 1891, p. 84 : lia enixd ext piiellam, qiiam sibi quœdam soror in fitkun editcauit. Sur ces œuvres d'assistance de l'enfance, voir Ai.vMNi, t.i.col.liiSS, et L. Lallemand, Histoire des en/ants abandonnés et délaissés, in-8'', Paris, 1885, p. 78-80. — ' TertuUien, Apologeticus, c. xxxix, P. L., l. i, col. 4()8. — * Constitat. aposlol., I. II, c. xxviii, et 1. III, c. iv, recommande de secourir de deux veuves la plus misérable. — '' Constitut. aposlol., 1. II, c. xxxnt, recommande au fidèle d'envoyer au eorban ce qu'il peut, et, id,, II, xxv, .x.xvii.
de porter aux absents. On fait une quête à laquelle contribuent tous ceux qui en ont le désir ou les moi^ens. Cette collecte est remise au chef de l'assemblée, qui vient au secours des veuves et des orphelins, des pauvres et des malades, des prisonniers et des étrangers, en un mot qui prend soin de tous les indigents. > A la quête hebdomadaire vient s'ajouter la cotisation mensuelle, d'ailleurs facultative; enfin des dons volontaires. Au moment de son baptême saint Cyprien met en vente une propriété foncière et des jardins qu'il possède dans la banlieue de Carthage*; saint Grégoire de Néo-Césarée avant de renoncer au monde fait don de tous ses biens. On voit Marcion, dans son zèle de néophyte, donner à son Église 200 000 sesterces (environ 40 000 francs) qui lui furent rendus lors de son excommmiication '. Quoique chacun fût libre de donner directement aux pauvres et sans recourir à l'intermédiaire de l'Église, le produit des quêtes et collectes générales était versé de préférence, semble-t-il, à la caisse commune. L'épisode célèbre auquel se rattache le martyre du diacre romain saint Laurent, nous montre que la caisse disposait de ressources considérables qii'en prévision d'une confiscation prochaine le premier diacre distribuait à une nombreuse population d'éclopés, d'aveugles, d'indigents. Ces distributions étaient faites sous la responsabilité et le contrôle de l'ivêque. Comme toute gestion de deniers, celle-ci offrait ses tentations. Les Pliilippiens avaient exclu de leur communion un prêtre nommé Valens que saint Polycarpe qualifie d' « avare », -'/zvjh.ir^c, et qui, en réalité, détournait, de concert avec sa femme, les fonds de l'Église locale '. Les lettres de saint Cyprien et les canons du concile d'Elvire, vers l'an 300, font mention de (pielques évêques ou diacres qui abusent du dépôt des olTrandes pour pratiquer l'usure ou pour contracter des marchés frauduleux. Un diacre, du nom de Nicostrate.fut convaincu d'avoir soustrait les deniers des pauvres.
Ces abus de confiance paraissent avoir été exceptionnels. Pour les éviter dans la mesure possible, les assistés étaient inscrits sur une liste matricule. On y lisait un signalement sommaire de chacun, le nom, le sexe, l'âge, la profession de chacun. C'étaient les assistés connus, mais il fallait songer aux impré\Tis ; aussi une des fonctions du diacre consistait-elle à faire connaître à l'évêque l'arrivée des étrangers afin qu'il en fît prendre soin. Un rang éminent parmi les assistés était réservé aux confesseurs de la foi. Saint Cyprien recommandait à son clergé de prendre soin des prisonniers, de les visiter en prison, d'adoucir par les ressources d'un zèle ingénieux les souffrances du cachot. Déjà, sainte Perpétue dans son autobiographie rapportait les services rendus par les diacres; l'un d'eux se chargeait même volontiers d'aller chercher le petit enfant de la prisonnière et de le lui apporter à l'heure accoutumée pour la têtée. Les Constitutions apostoliques ne manquent pas de recommander à la charité des fidèles ceux qui se trouvent en prévention pour leur foi, et des hommes telsqu'Origène s'illustraient par leur courage à braver les rudesses des geôliers et le danger de mort auquel leur dévouement les exposait. L'arrestation d'un chef de famille accusé
XXXIV, signale l'habitude prise par des fidèles de s'imposer les prémices ou la dime de leurs récoltes eu laveur des indigents. Une ingénieuse combinaison recommande de distribuer en aumônes l'équivalent de la nourriture économisée les jours de jeûne. Hcrmas, Pastor, 1. III, similit. v, c. m, P. G., t. II, col. 959-960. Des pécheurs reçoivent parfois à titre de pénitence, la charge de défrayer quelques misérables. Conslit. apostol., I. II, c. xi.viii. — ' P. AUard, Histoire des persécutions, t. il, p. 336-338. — 'Tertullicn. Adi). Marcionem, 1. IV, c. iv, P.L., t. n, col. 365. — ' Polycarpe, Epist. ad Philipp., c. -xi, xii.
CHARITÉ
de christianisme devait souvent plonger sa femme, et surtout ses enfants lorsque ceux-ci avaient déjà perdu leur mère, dans un péril prochain d'esclavage ou d'ignominie plus à craindre que la mort. L'exil n'était pas moins à redouter, car ces pénalités entraînaient avec elles la confiscation des biens. Le même Origène si résolu, mais encore adolescent, n'ayant plus ni père, ni fortune, ni abri, non moins délaissé et exposé que le nouveau-né de lamartyre Félicité, était recueilli hii aussi par une pieuse chrétienne qui se chargeait de son entretien et de son éducation. Eusébe nous parle d'un martyr de Palestine, l'ascète Seleucus, voué sans réserve au service des veuves et des orphelins des confesseurs à qui il servait de protecteur et de père. A défaut d'une âme dévouée, l'Église locale accueillait le petit deshérité ou la veuve isolée et exposée plus que de raison.
Les veuves pauvTes ou malades, âgées de plus de soixante ans ou même plus jeunes, dont la conduite n'offre prise à aucune récrimination fondée, sont inscrites sur le rôle des assistes. Les orphelins forment sur cette matricule delà charité une autre catégorie. .\ leur sujet, les Constitutions apostoliqnfs recommandent à l'évèque de veiller à ce que rien ne leur manque, de faire donner au garçon un état qui le mette en état de gagner sa vie et les outils avec lesquels il entrera en apprentissage; (|uant à la fille, on la mariera lorsqu'elle aura atteint l'âge nubile. Les enfants exposés étaient presqueen tout assimilés auxorphelinspauvres. Enfin, les vieillards, les infirmes, les malades dénués de tout autre secours et, en général, incapable . de suffire à leurs propres besoins, recevaient également des secours. Et si parmi tous ces infortunés il s'en trouve qui n'ont pas la foi chrétienne, on les accueille sans liésitcr. Nous ne repoussons pas vos pauvres, allirmc Tertulliens'adressant aux païens. Vous faites, leur dit-il, moins de sacrifices dans vos temples que nous ne faisons d'aumônes dans les rues. C'était pour habiller et nourrir ces pau\Tes que les Églises possédaient des magasins de réserve. En 303, nous possédons l'inventaire dumagasin de l'Église deCirta: 82 tuniques defemmes, 38 pèlerines, 16 tuniques d'hommes, 13 paires de souliers d'hommes, 47 paires de souliers de femmes, 19 manteaux de paysans. La communauté de Cirta était peu considérable, en tout cas, ses magasins devaient être beaucoup moins riches que ceux des grandes Églises comme Cartilage ou Rome. Dans cette dernière ville, un document du pape Corneille, en l'année 251, nous apprend que les veuves, les indigents assistés sont au nombre de plus de quinze cents. Dans une lettre adressée à la même époque à saint Cyprien, le clergé romam expose que, malgré la persécution de Dèce et la vacance du siège épiscopal, on continue à secourir les veuves, les infirmes, les prisonniers, les exilés, ainsi que les catéchumènes malades. !
Si à ces maux qui sont le lot ordinaire de l'humanité venait s'ajouter quelque calamité extraordinaire, un de ces grands désastres qui atteignent le peuple entier, l'esprit de charité s'élevait à la hauteur des maux qu'on souffrait. Sous .les empereurs, les diverses provinces furent ravagées par des pestes terribles. Carthage fut frappée par la peste en 252. saint Cyprien décrit ainsi le fléau : i L'ne dysenterie cruelle déchire les intestins et amène la prostration î des forces; un feu brûlant circule dans les veines, î pénètre jusqu'à la miellé des os, ulcère la gorge et les organes de la respiration; des vomissements réitérés fatiguent les entrailles, l'œil s'enflamme, injecté de sang; chez quelques-uns les pieds ou d'autres membres
^ S. CypHen, De morlalitale, c. xiv, P. I.., t. tv, col. 591- 593. — » Pontius, Vila S. Cypriani, c. ii, dans Acta sanct., sept., p. 238. — ' Dcnys d'Alexandrie, Fpisl., dans Eusébe,
attaqués par une gangrène impure tombent sous le scalpel; chez d'autres, le poison se communique à tout le corps et alors une langueur paralyse des organes tout à l'heure si vigoureux; le pas devient chancelant, l'oreille s'obstrue, l'oeil s'éteint '. » A ce mal répugnant et terrible, la charité oppose les inventions du dévouement. « Pendant que les païens. partagés entre la crainte et l'avarice, ne songeaient qu'à fuir les pestiférés et à liquider les successions brusquement ouvertes, Cyprien se dressa au centre de son troupeau dont il partagea les dangers et, par sesexhortations, entretint la confiance et e.xcita le dévouement. Tous se sentirent animés à le suivre et à se sacrifier avec lui. Les emplois furent aussitôt partagés selon la condition et les ressources de chacun. Ceux qui ne pouvaient donner de l'iu'gent, faisaient plus, en se donnant eux-mêmes pour soigner les malades. Ces saints exercices de la charité se continuèrent iusques après la mort de Cyprien ^
Quelques années après, en 268, un typhus violent se déclara à Alexandrie; l'air devint si contagieux, qu'au dire des contemporains « la rosée du matin I ressemblait à du sang corrompu. » L^ne crainte folle s'empara de la population de cette grande ville; au . lieu de lutter contre le fléau, elle le regardait stupide. î « Les païens, nous apprend l'évèque saint Denys d'Alexandrie, chassaient de leurs maisons ceux que la contagion venait d'atteindre, délaissaient leurs plus intimes amis, jetaient sur la place publique ceux qui respiraient encore, li\Taient aux chiens les cadavTes sans sépulture, espérant par là, mais en vain, échapper aux atteintes du mal. Les chrétiens, au contraire, voyant dans ce fléau comme dans tous les maux de la vie, une épreuve envoyée d'En-Haut pour exercer leur patience et fortifier leur foi, l'envisagèrent avec sérénité et l'aflrontérent avec courage. Saisis d'une ardente charité, et oubliant toute sollicitude pour eux-mêmes, une foule d'entre eux visitaient jour et nuit les malades et les soignaient pour l'amour de Jésus. Des prêtres, des dacres, des laïques, et, parmi eux les plus considérés du troupeau, moururent victimes de la contagion, joyeux de sacrifier leur vie pour leurs amis et leurs frères. D'autres, pressant dans leurs bras les saints qui venaient d'expirer, leur fermaient les yeux, les emportaient sur leurs épaules, les lavaient, les enveloppaient du linceul, jusqu'à ce que, frappés à leur tour, ils reçussent des survivants le même service '. »
Sous Maximin, des scènes analogues se reproduisirent à Alexandrie, à l'occasion d'une peste compliquée de famine : « Les riches païens, épouvantés de la foule des mendiants, après avoir pendant quelque temps répandu beaucoup d'aumônes, craignant enfin de se voir eux-mêmes réduits à la mendicité, s'étaient retranches dans une dureté inexorable. Les deux fléaux redoublaient à la fois d'intensité, toute la ville retentissait de gémissements et de plaintes; il n'était pas rare de voir emporter d'une même maison deux ou trois cada\Tes à la fois. Les chrétiens seuls donnèrent, en cette occasion, des preuves d'une charité vraiment héroïque. Bien fpi'ils eussent, comme ceux de Carthage, à se plaindre des persécutions récemment excitées contre eux, oubliant dans une si grande calamité l'injustice de leurs adversaires, les uns se dévouèrent à la sépulture des morts dont les rues étaient encombrées; les autres, rassemblant sur les places publiques les malheureux pressés par la faim, distribuaient du pain à tous sans distinction, en sorte que leurs ennemis eux-mêmes n'hésitèrent pas à
Hisl. eccles., 1. VI, c. xxii, P. G., t. xx, col. 685-692. Cf Acia sancl., feb. t. m, p. 726 sq. Ces textes oITriraienl un certain nombre de remarques au point de \'ue médical.
CHARITE
reconnaître qu'eux seuls servaient sincèrement la divinité, et tout le pays retentit de leurs louanges '. »
Cette forme toute chrétienne de la charité, l'ensevelissement des morts, se pratiquait non seulement lorsque le péril d'infection que faisaient courir aux vivants les cadavTcs abandonnés était évident, mais en temps ordinaire, alors que ce service n'offrait rien de périlleux; nous aurons dans la suite occasion d'y revenir '.
A plusieurs reprises nous rencontrons des chrétiens faisant mention dans leurs prières de l'Église catholique répandue sur toute la terre. Une pensée semblable inspire la charité qui non contente de soulager les maux dont elle a le spectacle sous les yeux se préoccupe de misères dont l'écho seul lui parvient. Les collectes établies par saint Paul en faveur des a saints » de Jérusalem ne resteront pas un fait isolé. Des subsides sont envoyés aux misérables forçats condamnés aux travaux des mines'; un jour même l'occasion se présente d'en faire sortir un groupe et l'Église de Rome a l'honneur de s'être employée à cette libération '. Cette illustre Église se signale, en toute occasion, par son inépuisable bienfaisance et justifie le titre que lui donnait, presque dés la première heure, saint Ignace d'Antioche : Présidente de la charité =. Plus tard, Denys de Corinthe lui écrit : 0 Dès lo'ngtemps vous avez coutume de combler de bienfaits tous les frères et d'assister dans leurs besoins les Églises, en quelque lieu qu'elles soient établies '. » En 253, des incursions de Berbères désolèrent une partie de la Xumidie : des cliréticns, des vierges, des enfants furent entraînés captifs dans la direction du désert; les évêques numides trop pauvres pour fournir les rançons s'adressèrent à révoque de Carthage. « Soyez bénis, répond celui-ci ', de nous avoir montré un champ fertile où nous puissions répandre la semence qui doit nous rendre une abondante moisson. Voici 100000 sesterces ' que j'ai recueillis parmi le clergé et le peuple de cette Église à laquelle je préside. Et, si de nouveaux périls vous menaçaient, nous sommes prêts à vous envoyer de nouveaux secours. Nous ne vous demandons en retour que le tribut de vos prières. » .
Et non seulement les Églises se portent secours mutuellement, mais elles accueillent, elles hébergent, elles secourent au besoin tout fidèle inconnu, d'où qu'il vienne, où qu'il aille, pourvu qu'il soit muni d'une lettre de recommandation, pièce d'identité qui lui donne partout droit à l'hospitalité. Pour trouver une situation analogue, il faut lire les voyages de Benjamin de Tudèle, rencontrant dans chaque juiverîe où il aborde, l'accueil et le gite, et les moyens de gagner le relais prochain, autre juiverîe; ainsi au moyen âge, ainsi de nos jours dans les pays de missions où il existe une sorte de carte routière avec ses étapes, ses messagers, ses signaux à l'usage du coreligionnaire signalé et attendu. Une telle organisation s'improvise en quelque sorte, elle n'est guère plus que l'ingénieuse adresse de la charité, et ceux qui voient sans y recourir les saintes audaces de cette charité en faveur d'étrangers ne peuvent s'interdire de penser qu'ils sont en présence de quelque camorre mysté-
' Etisébc, Hist. eccles., 1. IX, c. vin, P. G., t. xx, col. 816. — = Cf. A. Tollemer, Des origines de la charité catholique ou de Vétat de la misère et de rtissistance cliez les chrétiens pendant les premiers siècles de l' Église, in-S", Paris, 1863, p. 113-144. — 'Voir Dictionn., t. i, An Mf.t.\lla; t. it, Banquiers, Calliste. — * Dans la dernière persécution, elle envoie ses olTrandes aux forçats relégués dans les mines de l'Egypte et de l'.Asie. Cf. Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. XXIII, P. G., t. XX, col. 387-388; De Rossi, Bull, di archeol. crist., ISCS, p. 21. — 'S. Ignace, Epist. ad liomanos, prologue, P. G., t. v, col. GSÔ-68G. — • Denys de Corinthe,
rieuse et redoutable. Une union si étroite, un désintéressement si absolu entre gens qui ne se connaissaient pas et qui ne se reverront plus ne peut que cacher une entreprise menaçante, un pacte contre lequel il faut se mettre en giirde. « Voyez, disait-on, comme ils s'aiment, comme ils se traitent mutuellement de frères et de sœurs et sont prêts à mourir les uns pour les autres. — Il est vrai, répondait Tertullien, cet amour fraternel a de quoi vous surprendre, vous qui ne savez que vous haïr mutuellement, et attenter à la vie les uns des autres. Notre fraternité vous étonne, parce qu'elle ne donne lieu chez nous à aucune sanglante tragédie, et que nous nous considérons comme frères dans la communauté de ces mêmes intérêts qui rompent si souvent chez v'ous les nœuds de l'amour fraternel. Mais, quand vous y voyez la preuve d'une commune et coupable haine contre vous, l'indice d'un complot tramé contre l'espèce humaine, vous oubliez que vous êtes vous-mêmes les objets de notre charité, que l'amour chrétien vous embrasse aussi, et avec vous le monde entier qui n'est à nos yeux qu'une vaste république °. »
Par un contre-coup explicable mais inattendu, le ferment nouveau jeté dans le monde faisait sentir son influence là même où on refusait de le recevoir. Un adoucissement se faisait dans les mœurs, les relations sociales repoussaient désormais cette distinction rigide entre le maître et l'esclave, elles condamnaient, longtemps avant que la loi vînt les interdire, ces rigueurs farouches de maîtres impitoyables que toute une classe de riches et que toute une multitude de pauvres déclaraient indignes et contraires à la fraternité humaine.
Dans cet exposé des progrès de la charité chrétienne nous avons omis de rappeler les défaillances partielles : querelles, rivalités, agiotage, usure, que les évêques condamnent et répriment '". Il suffit de les rappeler, car ces misères réelles n'enlèvent rien à la beauté de l'œuvTC accomplie et à la fécondité de ses résultats. Une œuvre, en effet, vient d'être accomplie. L'ébranlement donné par la prédication et l'atïermissement procuré par la charité ont secoué les peuples et renouvelé leur aspect. Les résultats ne sont plus seulement individuels, ils sont sociaux. Une hiérarchie, une législation, une constitution, un trésor ! Que demander de plus I C'est une société ayant des lois, un gouvernement, un domahie et malgré cela, ou à cause de cela, patiente, volontaire, point factieuse, ni insoumise. Son action est purement spirituelle, mais l'état temporel ne peut cependant l'ignorer, puisque l'état romain prétend gouverner les consciences. La rencontre entre la république romaine et la république clirétienne est inévitable; pendant trois siècles elle se renouvelle souvent, intransigeante de part et d'autre et, dans ces conflits ardents, loin de périr, la charité chrétienne se développe, s'exalte, se multiplie, non seulement dans la charité individuelle mais dans les institutions charitables dont le fonctionnement s'affirme et dont la prospérité se déduit de leur persistance même. Pour atteindre ce résultat parmi d'incessantes contradictions — et des contradictions qui allaient à faire mourir — il a fallu à ces commu-
Epist., dans Eusèbe, Hist. eccles., 1. IV, c. xxiii, P. G., t. .XX, col. 387. — ' S. Cyprien, Epist., LX, P. L., t. rv, col. 359-360. — ■ Environ 20 000 francs. — • Tertullien, Apologel., c. xxxix-xlii. Nous ne pouvons citer tous les textes, ni mentionner toutes les inspirations de la charité. Le fait de l'exercice de cette charité ;\ l'égard des ennemis est surabondamment prouvé. Cf. E. Chastel.op. cit., p. 112- 113; pour les rançons de forçats, d'esclaves, de captifs, ibid., p. 118, note 2. — '" Le déchet date des premières années : Judas, Ananie et Saphire, Simon le Mage, l'incestueux de Corinthe, Alexandre, Ilyménée.
Hautes opulentes mais vivaces et tenaces quelque chose de plus et de mieux que les doctrines d'un sociologue, les instructions d'un comité et l'agitation d'un groupe plus ou moins démocratique; il a fallu l'eflort, l'accord du clergé et des fidèles travaillant à continuer, à propager, à améliorer et à adapter les inventions nées du coeur; nulle part nous n'avons pu rencontrer ni signaler quelque ambitieux dessein de rc/ûime. On se bornait à faire de son mieux, à faire comme les saints avaient fait et, mieux encore, comme le Christ avait fait sur la terre.
V. Les antécédents de la charité. — " La bienfaisance païenne reste le plus souvent étroite, intéressée, ou du moins empreinte d'un caractère politique. Ellenedépasseguèreles limites de la patrie. Le pauvre qui n'est ni un client, ni un compatriote, mais tout simplement un indigent jeté sur la voie publique par quelque accident, est presque toujours abandonné à son malheureux sort. Personne ne verra une charité véritable dans la munificence des Césars pour nourrir et amuser la plèbe de Rome, car il ne s'agit pour eux que de payer sa servitude ^ » Néanmoins on a pensé décou\TLr dans les corporations romaines le prototjTJe des institutions charitables du christianisme et un exercice anticipe de la charité.
Les collcgia, c'était le nom sous lequel on désignait les corporations professionnelles, déjà nombreux au dernier siècle de la république, commeneèren' à pulluler dès les pemiers temps de l'empire, malgré les restrictions multipliées par la législation du temps. <• Parmi ces collèges, que nous connaissons grâce à l'épigraphie surtout, les plus importants étaient les corporoiions professionnelles, composées d'artisans, d'artistes et de marchands. Les inscriptions et les auteurs nous ont conservé les noms d'une bonne centaine de métiers ou négoces organisés en collèges. Répandus dans toutes les parties de l'empire, ils étaient particulièrement nombreux et florissants à Rome, à Ostie et dans les grandes métropoles commerciales telles que Lyon. Etablis généralement par l'initiative des membres, rarement par celle de l'État ou de la ville, ils avaient un but multiple. Les artisans et les petits commerçants qui s'associaient ne songeaient pas, comme nos corporations du moyen âge, à revendiquer des privilèges et des monopoles pour leur métier ou pour leur commerce, ni à former des apprentis capables, encore moins à gouverner la cité : leur but, à proprement parler, n'était ni politique ni économique, bien qu'on les voie mêlis aux élections et aux troubles civils et qu'à l'occasion ils aient sans doute cherché à défendre des intérêts professionnels. Vivant dans une société où le travail était avili par l'esclavage et méprisé, ils sentaient que l'union seule pouvait leur procurer la force nécessaire pour acquérii' un peu de considération et d'influence dans leur ville, et ils ne manquaient pas de profiler de cette force, pour défendre plus efllcacement, le cas échéant, des intérêts de toute nature. Mais l'association leur permettait surtout de donner satisfaction à un double besoin religieux; car tout collège avait un culte et s'occupait des funérailles de ses membres. Ils étaient guidés aussi par le désir instinctif qu'éprouvent tous les hommes de même condi-
' E. de Pressensé, La vie ecclésiastique, religieuse ei morale des clirétiens aux ii^ et m^ siècles, in-S", Paris, 1877, p. 451. — - J.-P. Waltzing, Les corporations romaines et la charité, dans les Comptes rendus des Congrès scientif. internat, des catholiques à Bruxelles, 1S94, p. 165-166. Les collèges romains n'avaient rien de commun avec les gildes et corporations du moyen âge. Chez eux, point de préoccupations techniques dans les règlements. — ^ V. Duruy, Histoire des Romains, t. v, p. 158; Mané, Der Pne/ectus Fabrum, Halle, p. 30; Liebenam, Zur Geschichte und Or-
tion de se rapprocher entre eux, de fraterniser avec ceux qui partagent leurs idées et leurs sentiments. Bref, les collèges romains qui portent un nom professionnel, étaient avant tout des sociétés amicales, religieuses et funéraires '. »
Outre les collèges professionnels, il existait des collèges religieux privés et des collèges funémires. Les collèges religieux privés étaient voués au culte d'un dieu, principalement d'une de ces nombreuses divinités orientales qui envahirent alors l'Occident; leur existence comme celle des collèges professionnels exigeait l'obtention d'une autorisation spéciale. Quant aux collèges funéraires presque innombrables, composés de gens du commun (tenuiores), leur but principal était de procurer à leurs membres un enterrement décent au moyen d'un fonds alimenté par une cotisation mensuelle. Ces collèges autorisés en bloc avaient un certain caractère religieux, se choisissaient un dieu tutélaire et portaient son nom.
On s'est habitué à représenter les collèges romains comme des sociétés de secours mutuels ', faisant au besoin des avances aux indigents pour leur permettre d'exercer leur métier ou leur commerce '. Les collèges funéraires suivaient une pratique analogue. Au dire de Mommsen « les caisses des collèges étaient destinées à fournir des secours aux confrères, qui avaient besoin d'assistance; elles étaient le refuge ordinaire des orphelins et des pauvres, et c'est à ces caisses qu'on laissait les legs charitables avant que les empereurs chrétiens eussent pris des mesures jilus efiîcaces; ces legs étaient administrés par les présidents •. »
C'est bien gratuitement qu'on conclut d'une analogie entre collèges romains et corporations médiévales à une constitution identique. L^ne telle analogie ne saurait prévaloir en l'absence de tout témoignage positif; en l'espèce, l'analogie ne prouve rien car on se fonde sur la charité pour démontrer le caractère charitable de l'institution.et c'est la qualité même de cette charité qui est mise en question. Le sentiment de bienfaisance dont s'inspiraient les collèges à l'égard de leurs membres ne procédait pas de laconception don; nous avons exposé les résultats parmi les chrétiens. Sans doute, les collèges funéraires étaient placés sous le vocable d'un dieu et se proposaient ce qui, pour les fidèles, était une oeu\Te de miséricorde : le soin des funérailles; mais ce double caractère ne révélait ni sentiment religieux ni une préoccupation charitable. La religion romaine ne se commettait pas à prêcher la morale ni à suggérer la pratique du bien, ces détails lui étaient étrangers. Les dieux, gent puissante et redoutable parce que vindicative, devaient être ménagés sous peine d'encourir avec leur vengeance les pires déboires. On at'optait donc une divinité quelconque, dont l'utilité serait d'écarter les avanies de ses collègues : et voilà pour le sentiment religieux. Quant aux enterrements, c'était la raison d'être du collège, mais on exigeait impitoyablement la cotisation mensuelle calculée de telle façon que le collège pouvait pajer une prime funéraire à chaque décès sans compromettre ses finances, et quiconque était en retard de paiement était déchu de ses droits : et voilà pour la préoccupation charitable.
ganisation des rômischen Vereinswesens, Leipzig, p. 257- 258; Herzog, Geschichte und System der rômischen Staatsverwaltung, t. il, p. 1004. — ' H. Schiller, Geschichte der rômischen Kaiserzeil, in-S», Leipzig, 18S3, t. i, p. 423. — ' Th. Mommsen, De collegiis et sodaliciis Romanoru m, inS'', Kilia?,lS43,p.91. Cette opinion de Mommsen érigée en règle de foi par ses compatriotes, a été contredite par ,J.-P. Waltzing, É/iidc historique sur les corporations professionnelles chez les Romains, depuis les origines jusqu'à la chute de rempire d'Occident, in-S», Louvain, 1895.
CHARITÉ
Le but des collèges fun(!Taires était donc de procurer à leurs associés une sépulture honorable faite suivant les rites. Allèrent-ils plus loin et se proposèrent-ils ■de soulager les confrères infirmes ou indigents? « Quand on songe aux services que les collèges ont rendus aux classes laborieuses et souiïrantes de l'empire romain, l'idée vient aussitôt de les comparer à nos associations charitables et l'on est tenté de voir en eux de véritables sociétés de secours mutuels. 11 est certain qu'organisés comme ilsl'éla entilsn'avaient (|u'un pas à faire pour le devenir; mais ce pas, l'ont-ils fait? Peut-on établir que d'une manière régulière et permanente ils venaient en aide à leurs membres malades ou indigents? se regardaient-ils comme institués pour soulager ces misères? a-t-on la preuve qu'ils avaient des fonds réservés à ces dépenses? — Les collèges possédaient, comme on sait, des caisses communes alimentées par des contributions mensuelles; seulement la loi exigeait que cet argent ne fCit affecté qu'aux frais des funérailles. Ils recueillaient des libéralités nombreuses qui leur venaient de leurs magistrats ou des gens riches qui s'intéressaient à leur ceuvTe : mais le produit en était presque toujours employé au même usage : il servait à des repas solennels célébrés en mémoire du donateur à des époques <ju'il avait fixées. Sans doute, ces libéralités, h les prendre par leurs résultats plutôt que par leur principe, avaient souvent les mêmes effets que les secours qu'un homme charitable distribue aux malheureux; ces festins [renouvelés] que le protecteur offrait aux associés devaient diminuer leurs dépenses particulières, ils y trouvaient en réalité autant de profit que de plaisir. Le profit fut plus grand encore quand on eut l'idée de remplacer les repas par les distributions de vivres et d'argent. La veuve d'un riche affranchi de l'empereur, chargé de la surveillance de ses musées, en laissant au collège d'Escnlape et d'Hygie 50000 sesterces (10000 francs), règle d'avance, selon l'usage, la manière dont les revenus de cette somme importante doivent être employés. Elle veut notamment que deux fois par an on distribue aux magistrats les plus élevés de l'association, administrateurs et protecteurs, 6 deniers (4 fr. 80) et 8 sctiers de vin, à des fonctionnaires intérieurs 4 deniers (3 fr. 20) et 6 setiers, aux associés ordinaires 2 deniers (1 fr. 60) et 3 setiers et qu'on leur donne à tous quatre pains ^ Ces dons que chacun emporte chez soi sont un secours utile pour ces pauvTes ménages et les aident à vi\Te; cependant ce n'est pas \h véritablement une aumône, une distribution de charité, comme nous l'entendons aujourd'hui. Si le donateur avait eu dessein de soulager la misère il aurait donné à chacun selon ses besoins; au contraire, ce sont les magistrats de la société, c'est-à-dire les plus riches, qui reçoivent le plus '. »
Mais ce n'est là, dira-t-on, qu'un cas particulier. Il existe un texte célèbre de TertuUien d'après lequel les collèges funéraires doivent être assimilés aux associations chrétiennes et on sait assez la destination charitable de ces dernières. Nous aborderons bientôt (voir Collèges funér.\ires) la question de savoir si les chrétiens ont abrité légalement leurs communautés sous la fiction des collèges funéraires; ici, nous pouvons nous contenter, sans préjuger toutefois des résultats auxquels nous arriverons, de reconnaître dans le texte de TertuUien les différences qui sautaient aux yeux à la simple comparaison. L'argumentation de l'apologiste tend ft prouver que la corporation chrétienne ne peut être assimilée aux factions illicites; elle a droit à la tolérance et à la protection que l'État
' Orelli-Henzen, Inscriplionum luiinar. sélect, amplissima colleclio, n. 2417. — 'G. Boissier, La religion romaine d'Auguste aux Antonins, in-S», Paris, 1874, t. il, p. 333-334;
accorde aux collèges autorisés et aux collèges inoffensifs et, à ce titre, tolérés. D'autorisation et de reconnaissance religieuse il n'est pas question, mais seulement de tolérance. Celle-ci est due en justice puisque loin d'être séditieux ou turbulents, les collèges chrétiens sont identiques à cette vaste fédération des collèges funéraires. Même organisation, même fonctionnement; l'unique distinction consiste dans la tendance à faire mieux, à améliorer, à mettre la charité là où les collèges païens n'en offrent aucune trace. Du parallèle de TertuUien institué entre les collèges païens et les réunions chrétiennes il ressort que les uns ni les autres n'ont rien d'illicite, premier trait de ressemblance; ni les uns ni les autres n'offrent de différence essentielle, autre trait. Mais la ressemblance s'arrête là. Le parallèle \-a faire ressortir à chaque coup la supériorité avec laquelle les ctoétiens appliquent une règle unique. Les différences sont afiaire de police intérieure, rien de plus, mais c'est régulièrement à l'avantage de la discipline telle que l'mterprètent et l'appliquent les chrétiens.
Les chefs élus sont des vieillards qui ne doivent leur choix qu'à leur vertu et non pas à la brigue ou au pot-de-vin; la cotisation mensuelle est prescrite, mais elle est facultative en fait; l'emploi des fonds ne soudoie pas des orgies, mais des repas frugaux; les funérailles gratuites sont réservées aux seuls nécessiteux. Or, ce sont là toutes les obligations des collèges funéraires, mais épurées, rehaussées, retouchées en vue d'éviter les abus ou les vices cjui s'étaient glissés dans la pratique parmi les collèges païens. Les fonds rpii servaient aux uns à de larges mangeailles étaient employés par les autres à de sobres distributions — et de cette sobriété tous les païens n'étaient pas persuadés, mais peu importe — d'un même instrument on tirait deux sons très divers, mais c'était le même instrument, a On le voit, le parallèle est évadent, mais chaque trait tait ressortir une supériorité des chrétiens, et les ceuvTCS de charité loin d'être communes aux païens et aux chrétiens, sont l'une de ces supériorités, l'un des caractères distinctifs de ces derniers qui faisaient dire à leurs ennemis : « Voyez comme « ils s'aiment, comme ils sont prêts à mourir les uns « pour les autres '. » Ces cris, qui cachaient la colère des païens et leur haine, ne prouvent-ils pas que la conduite des chrétiens avait pour eux quelque chose d'étrange, de nouveau, d'incompréhensible, qu'ils n'en avaient aucune idée et qu'ils ne l'imitaient par conséquent pas '. «
Line particularité remarquable, c'est que jusqu'à présent les associations formées par les soldats sont celles qui paraissent approcher le plus de nos sociétés charitables. Sévèrement interdits par la loi, les collèges militaires s'étaient établis en dépit d'elle. Nous les connaissons en fort grand détail grâce à l'épigraphle du camp de Lambèse où, pendant trois siècles, une légion défendit la Numidie; l'administration en vint non seulement à tolérer, mais même à protéger ces collèges organisés à peu près de la même manière que les associations civiles *. « Chaque membre versait une somme assez importante à son entrée dans la société (750 deniers, c'est-à-dire 600 francs dans celui des officiers qu'on appelait corniciilarii); le reste était fourni sans doute par des retenues sur les traitements. Seulement il n'est plus ici question de la loi qui veut que l'argent des collèges ne serv'e qu'à la sépulture de leurs membres. La caisse commune fournit à beaucoup d'autres dépenses : on y puise pour donner des frais de route aux associés qui vont faire un voyage sur le
in-12, p. 29fi-297. — ' J.-P. Waltzing, T.es corporations romaines ella charité, p. 175. — 'Corp. inscr. /«/., t. V)ii,n.2551- 2557, cf. n. 2()01, 2603, 2636, 2686, lig. 17; 27.33,2751
CHARITE
continent, et quand ils ont reçu leur congé, on leur compte une somme de 500 deniers (400 francs) qui les aide à s'établir dans les pays où ils vont se fixer '. » Dans le cas de mutation ou d'avancement entraînant un déplacement, l'associé emporte sa prime funéraire, et peut s'agréger à un nouveau colIéLe en versant dans la caisse de celui-ci la prime reçue : l'assurance revit, c'est un simple transfert d'une caisse dans une autre. Cette somme sera payée à l'héritier à moins que le titulaire ait quitté le collège: si elle est un peu plus faible que le droit d'entrée c'est que les associés n'ont pas que la cliarge des primes funéraires, ils veulent fournir aux frais du culte, aux banquets, à l'entretien du local des réunions. « Les caisses des collèges militaires de Lambèse n'étaient pas à proprement parler des caisses de secours et ces sociétés n'étaient pas des associations charitables. C'étaient des sociétés d'assurance mutuelle instituées pour subvenir d'une part aux frais funéraires, d'autre part à des dépenses que la carrière militaire seule entraine. Il ne peut être question ici de charité, mais d'assurance mutuelle -. »
Il nous reste à examiner un dernier cas. Nous savons que Pline le Jeune, légat en Bithynie, en l'an 111, détendit par édit tous les collèges considérés comme foyers de perturbation. Amisus, ville libre et fédérée, sollicita une exception et la conservation de ses éranes. Nous pouvons conclure de divers textes que les éranes d'Asie- Mineure, à cette époque, avaient une caisse alimentée par les cotisations des membres et les fonds servaient parfois dans un but politique, parfois dans un but charitable. L'organisation de l'assistance des pau^Tes à Amisus ne nous est pas connue; mais la ville ayant conservé ses éranes on en doit conclure que Pline avait dû reconnaître le bon usage qu'on faisait des fonds. Dérivant des éranes athéniennes ', ces éranes avaient probablement gardé l'usage des banquets religieux et de l'assistance des pau\Tes, de là les noms d'éranos-sociéié et d'éronosprrt qui caractérisaient la double destination des éranes. Les prêts étaient gratuits, mais remboursables. C'était déjà un acte de bienfaisance mutuelle, mais ce n'était pas encore la charité *.
Sans doute, « nous ne pouvons nous flatter de connaître toutes les formes que la bienfaisance avait revêtues dans les associations antiques; mais, en admettant qu'il s'en rencontre qui avaient tout à fait devancé nos sociétés charitables, nous pouvons être sûrs qu'elles n'ont jamais formé qu'une très rare exception. 11 en resterait plus de traces si elles avaient été nombreuses. Sur le fronton des scitolœ, dans les lois des collèges, sur les tombes de leurs protecteurs, au bas des statues qu'on leur élève, quelque part enfin, il serait question de malades secourus, de pauvres assistés; parmi tant de gens qui énumèrent le bien qu'ils ont fait et qui s'en glorifient, il s'en trouverait qui ne manqueraient pas de nous dire qu'ils ont laissé des fonds pour faire vi\Te les indigents, pour subvenir aux besoins des veuves et des orphelins. Puisque cette mention n'existe nulle part, on peut en conclure que les libéralités de ce genre n'étaient pas ordinaires dans les associations romaines '. »
Les legs et donations constituaient une des richesses des collèges, la plus abondante de toutes. Quelle
était leur destination? Presque toujours ces libéralités étaient faites sous condition, c'est-à-dire que les donateurs déterminaient l'emploi de la rente qu'ils constituaient. C'étaient de véritables fondations aj-ant pour objet de célébrer à date fixe l'anniversaire de la naissance du fondateur du collège, ou d'un donateur ou d'un membre de sa famille ou même d'un empereur. Généralement les parents survivants s'acquittaient de ce devoir auquel on tenait fort, mais la famille pouvait s'éteindre ou se montrer négligente, et l'on croyait plus sûr de s'adresser à une de ces corporations destinées, semblait-il, à durer toujours. On leur constituait une rente et l'on stipulait qu'en cas de négligence du collège, cette rente passerait à une autre corporation ou reviendrait aux héritiers. Les collèges acceptaient avec plaisir la condition et inscrivaient à leur calendrier un nouvel anniversaire solennisé par un repas ou quelque distribution. Tel était l'emploi prescrit sous peine d'amende ou de déchéance, de toutes ces libéralités. Jamais il n'est question d'employer les sommes données dans un but charitable. Ce qui s'explique sans peine si l'on admet que les collèges ne songeaient nullement aux nécessiteux et n'auraient su que faire de ressources léguées à l'effet de leur venir en aide.
Souvent les legs dépassent de beaucoup l'importance des charges imposées; souvent aussi, les legs n'entraînent aucune charge et la corporation n'en retire que du profit. P;\rfois au legs principal s'ajoute une somme en vue de célébrer telle ou telle fête; c'est autant d'avantages pour les confrères et de véritable» aubaines. Assurément, s'il avait fallu aux collèges des fonds pour secourir les membres malheureux, ces bienfaiteurs n'eussent pas manqué de leur en donner et d'assigner cette destination à leurs libéralités. Cela est d'autant moins douteux que depuis Nerva et Trajan, qui avaient établi les institutions alimentaires, ce fut un usage, presque une mode parmi les riches citoyens des municipes, de les imiter et de donner à leur ville natale des terres et des capitaux pour nourrir les enfants pauvres '. Ces legs pieux et les donations de même nature deviennent excessivement fréquents au ii"' et au m" siècle, et ils sont destinés à d'autres œuvres de bienfaisance et à des travaux d'utilité publique de toute espèce. C'est l'un des signes auxquels on reconnaît le mieux combien cette époque était prospère et combien les citoyens étaient attachés à leurs municipes. Or, les collèges professionnels occupaient dans leur cité une place considérée: beaucoup y rendaient de grands services, et l'on voit souvent les magistrats des villes provinciales et les citoyens opulents s'intéresser à eux. Aucun ne songe pourtant à leur faire des libéralités semblables à celles que la vanité ou le désir de popularité les poussaient à faire si souvent à leurs cités, c'està-dire destinées à une oeuvre de bienfaisance. Pourquoi? Sans aucun doute parce que les collèges ne se regardaient pas comme institués pour soulager la misère, parce qu'ils ne s'occupaient pas de bienfaisance et parce qu'il ne venait pas même à l'esprit de personne qu'ils pourraient le faire '.
Il semble que les collèges étaient dans la bonne voie pour devenir des associations charitables, mais nous
' G. Boissier, La religion romaine, in-S", Paris, 187-1, t. II, p. 330. — 'J.-P.\Valtzing, op. cil., p. 181. — 'Amisus était une colonie athénienne. — ' J.-P. Waltzing, op. cil., p. 178. On ne peut conclure des éranes d' Amisus aux collèges professionnels et funéraires. Le monde grec différait fort du monde romain; il avait conservé une partie de ses institutions et le régime corporatif en particulier y était fort différent de ce qu'il était dans les pays latins On y trouve peu de collèges professionnels et peut-être pas de collèges funéraires. — 'G. Boissier, La religion
romaine, in-S°, Paris, 1874, t. ii, p. 336-337. Le Corpus inscription'Wi tatinaruni contient environ 2000 textes relatifs à des collèges de toutes sortes. Aucun ne parle du but charitable. — • E. Desjardins, Alimenta, dans Daremberg-Saglio, Diclionn. des antiq. grecq. et rom., t. i. — ' J.-P. Valtzing, op. ciL, p. 186. Léguer une somme dans un but charitable à un collège eût paru alors une incongruité dans le genre de ce que pourrait être de nos jours un legs charitable confié à une loge maçonnique.
constatons qu'ils ne le devinrent pas. Ils ne le devinrent pas parcequ'ils n'étaient pas animés du souflle cluétien. i Ce n'est pourtant pas que le temps leur ait manqué; si pendant ces deux siècles, où elles ont été si florissantes, les corporations ne se sont pas avisées de se servir de leurs fonds pour donner du pain aux pau\Tes, élever les orphelins, secourir les vieillards, c'est qu'il n'était pas dans leur nature de le faire '. »
Après avoir ramené les collèges à leur ^Taie valeur au point de \^le de la charité, il ne nous reste plus qu'à parler des institutions alimentaires.
.Sous la république, les pauvres bénéficiaient de l'assistance publique dans les distributions gratuites, et de l'assistance privée dans la générosité des patrons. Pendant le premier siècle de notre ère les distributions frumentaires des empereurs ne s'adressèrent qu'au seul peuple de Rome, dont l'opinion et la faveur importaient beaucoup plus que celle du reste de l'Italie. Ce fut sous le régne de Trajan que, pour la première fois, on inscrivit les noms des enfants pauvres de Rome ayant des droits sérieux à la muniflcciîce de l'État et Trajan voulut que cette assistance tût stable et perpétuelle. L'abus donnait naissance à une institution utile; les enfants assistés prirent le nom de pueri puclla-quc alimentarii et aussi : pueri puelluquc Ulpiani. En cela l'empereur avait été précédé par des particuliers. On connaît un certain T. Helvius Basila qui légua 300000 sesterces (60 000 francs) aux Atinates pour que le revenu fût employé à l'alimentation des enfants de cette cité '. Borghesi a montré qu'une donation de même nature avait été faite par un autre particulier aux garçons «t aux filles de la colonie de Terracine, la distribution devant se faire mensuellement'. Enfin, Pline le Jeune avait fait une générosité analogue ■• et pris des mesures pour assurer la perpétuité de son bienfait ^ Cette libéralité des particuliers d'une part et le soin qu'ils ont pris d'autre part d'assurer la perpétuité de leurs donations aux enfants pau\Tes semblent avoir fourni l'idée première de l'institution des Antonins.
Xerva avait eu, en effet, la première pensée du dessein réalisé par Trajan °. Voici sur quelles bases : L'empereur prêtait à un faible intérêt (5 ou même 2 1/2 pour 100) un capital considérable à des propriétaires de telle ou telle cité. Ceux-ci, en retour, hypothéquaient leurs domaines pour une somme égale à la somme prêtée et, de plus, déclaraient les grèvcments antérieurs afin que, le reste de leurs immeubles étant de valeur supérieure à la portion hypothéquée, le capital de l'empereur fût à couvert. Cela fait, les propriétaires versaient le revenu de la somme prêtée dans la caisse municipale qui l'appliquait à l'entretien alimentaire des enfants pau\Tes des deux sexes. Exemple : Dans l'inscription de Veléia, Trajan prête 1 million 11 000 sesterces sur hypothèque à 51 propriétaires de fonds dont l'estimation s'élève à environ 13 ou 14 millions de sesterces. L'intérêt ;V 5 pour 100 de la somme prêtée est de 52000 sesterces. Cet intérêt est consacré à l'alimentation de 300 entants pauvres dont 203 garçons légitimes.
' G. Boissier, op. cil., t. il, p. 342. L'empereur Julien le constate quand il attribue le succès du christianisme au soin qu'il prend des étrangers et des pau\Tes et (ju'il recommande aux prôtres païens de bâtir partout des hospices et de distribuer des secours aux mendiants de tous les cultes. C'est la i)reuve manifeste (pie les associations païennes ne le faisaient pas et qu'elles s'étaient approcliées de la cliarité sans l'atteindre. — 'Orelli-Hcnzen, op. cil., n. 4365. — = Borghesi, dans Annali deW Instituto di correspond, arcbeoîog., oct.-nov. 1S39. — * Annali deW Instil. di corr. arch., 1S54. — ' Pline, iîpisdi/ar., 1. VII, epist. xvm. — • Aurelius Victor, Epist., xii, 4. — ' La petite propriété existait sous les Antonins et les terres
35 filles légitimes, 1 bâtard et une fille illégitime.
Ce mécanisme très simple actionnait une œu\Te véritablement bienfaisante. L'empereur vient d'abord au secours de la petite propriété 'en lui prêtant, à un intérêt modique, un capital que le commerce ou plutôt l'usure ne pouvait lui offrir qu'à 10 ou 12 pour 100. Ensuite, il assurait des secours aux enfants pauvTes, et la perpétuité de la garantie hypothécaire entraînait la perpétuité du bienfait impérial. Nous pouvons de plus affirmer que si deux monuments seulement ont été trouvés jusqu'à ce jour, il est certain néanmoins que l'institution s'étendait au moins à toute l'Italie et vraisemblablement aux citoyens pauvres des provinces.
Ce qui témoigne de l'importance et de l'extension de l'assistance publique au ii« siècle, c'est l'organisation hiérarchique de magistrats spécialement affectés à ce service.
Après Trajan, les inscriptions, les bas-reliefs et les monnaies prouvent que l'institution alimentaire prospéra pendant plus d'un siècle. Hadrien lui donna une nouvelle extension '. Antonin et Marc-Aurèle en fondèrent de semblables au nom des deux Faustines leurs épouses ». Sous Septime-Sèvère on donna le nom de Mammœa, l'aïeule du prince, à de nouvelles institutions. Ce sont autant de preuves que l'institution était florissante et portait ses fruits pendant toute la durée du ii" siècle. La décadence dut commencer au iii«^ et ce bel établissement, un de ceux qui honorent le paganisme, fut sans doute abandonné à l'époque de l'anarchie militaire, par suite de la dépréciation des terres. L'État lui manquant, il périt et disparut, ainsi la seule œuvre charitable du paganisme impérial disparaissait par l'effet des mêmes circonstances qui provoquaient la naissance des institutions charitables du christianisme ".
VI. L'iXFiLTRATioN DE LA. CHvniTit. — « Ce qul, dans la loi chrétienne, répond .aux sentmients intimes de l'homme, prenait une secrète influence avant que ses dogmes eussent triomphé des opinions idolâtres; et le monde païen, dur et corrompu, était insensiblement converti à l'humanité avant de l'être à la religion ". » La pitié, la bienfaisance, mstincts déposés dans le cœur de l'homme avaient, dans l'ancien monde, un rôle plus ostentatoire que pratique. On élevait un temple à la bienfaisance, on applaudissait une tirade philantliropiqueet on passait sa journée à regarder des combats de gladiateurs, des fustigations d'esclaves, des égorgements de prisonniers de guerre'*. Si on établissait l'histoire de la charité dans le monde antique suivant un tracé graphique, on obtiendrait une courbe constamment descendante. Les poètes anciens font de la Pitié une divinité, Sénèquc en fait une maladie. Le sentiment n'était pas aboli, mais, réfugié au fond des âmes, il ne se manifestait que rarement et faiblement. Il y avait non seulement à rou\Tir les débouchés de cette soiu-ce presque tarie, m.ais à faire toute une éducation morale. Le christianisme introduit quelques idées nouvelles grosses de conséquence et qui peuvent se ramener à quelques axiomes : Dignité
étaient bien plus morcelées alors qu'on ne le croit communément; les inscriptions alimentaires en font foi. — 'Spartien, Hadrianus, c. vu. — 'Capitolin. .4n/onï)iiis Pius, c. viii; Marcus .\urel., c. viii, xi, xxvi; Orelli, op. cil., n. 3364, 3365. — " E. Desjardins, Dispulalio hislorica de tabiilis alimenlariis, in-S», Paris, 1854. — " Villemain, De la philosophie sloiqtie cl du christianisme, &,ins \ouveaux mélanges, 1857, p. 276 sq. — '=.Je ne cherche pas les contrastes ou les antithèses. Au reste ces clioses sont de notre temps, jamais on ne fut plus sensible et plus larmoyant qu'au XYiiie siècle; on ne pouvait voir couler les larmes ctonallait, iplace de la Révolutions ou« Barrière du Trône- Renverse», regarder couler le sang de six mille guillotinés.
CHARITE
de l'homme ; Égalité des hommes entre eux ; Destinée de l'homme. A la base de cette conception se trouve l'idée d'une âme créée de Dieu, rachetée par Dieu, appelée à voir Dieu. De là les droits de l'homme suivant le clu^istianisme. Ces droits ne sont pas seulement spirituels S le corps participe à ces droits intangibles, il les revendique contre les empiétements de la puissance souveraine, de la puissance domestique, ayant à leur service toutes les iniquités du droit civil, toutes les violences du droit public.
C'est un des aspects les plus originaux de l'établissement de la charité clirétienne dans le monde, que le travail silencieux au moyen duquel elle insinua dans les mœurs et dans le droit qui en était la sauvegarde officielle des principes en vertu desquels s'accomplit une révolution intérieure ayant pour effet de tempérer la rigueur primitive et d'introduire des maximes d'équité. I.e christianisme ne fut pas seul, il ne fut pas même le premier à briser l'inflexible rudesse qu'un patriciat religieux, militaire etpolitiqueavailimprimée au droit romain. Dès le temps de Cicéron, le stoïcisme exerce son action liienfaisante; mais le stoïcisme n'était qu'un esprit d'opposition, tandis que le platonisme procédait d'une inspiration plus désmterressée. Dès lors, la prépondérance du vieil élément tjTannique fut singulièrement compromise et sa jeunerivale, l'équité, allait entrer dans la voie des plus rapides succès '. Depuis Cicéron jusqu'à Marc-Aurèle le stoïcisme eut le temps de se dépouiller de ces formes étroites et hérissées q\ii rendent C.aton ridicule; le progrès réalisé dans la partie spéciale du droit romain se place entre Labéon/ et Ulpien. Moins intolérant, nîoins Spre, il s'est humanisé, c'est de plus une philosophie spiritualiste qui proclame le gouvernement de la Providence, la parenté de tous les hommes, les droits de l'équité naturelle. Ce que le stoïcisme affirmait avec une audace et une précision croissante, le christianisme l'affirmait avec une douce intransigeance. A une doctrine généreuse, mais amenée à son dernier état par une série de retouches, le christianisme opposait une doctrine homogène, rigoureusement coordonnée. A la faveur du stoïcisme, le christianisme, profitant d'une confusion involontaire dans l'esprit d'un grand nombre, inculquait comme d'immuables principes ce que les stoïciens ])roposaient encore avec un détachement qui paraissait élégant '. Ainsi ceux qui se réclamaient du seul stoïcisme établissaient avec toute la force de leur autorité ou de leur pouvoir les maximes du christianisme '. Platon et Aristote tiennent l'esclavage pour institution de droit naturel, Cicéron n'y trouve rien à redire % mais quand on arrive aux jurisconsultes romains postérieurs à Sénéque et à l'établissement du christianisme, le langage de la philosophie du droit est très différent. B La servitude, dit Florcntinus, est un établissement du droit des gens pai- lequel quelqu'un est soumis au domaine d'un autre contre la nature, conlra naluram '. — La nature a établi entre les hommes une certaine parenté, dit le même jurisconsulte : inter nos cognntionem quamdam nalnra con-
stiiuit '. Et Ulpien : « En ce qui concerne le droit naturel tous les hommes sont égaux » : Quia quod ad jus nalurale altinel, omnes homines eequales sunt '. Et ailleurs : II Par le droit naturel, tous les hommes naissent libres » : Jure nalurali onines liberi nascerentur i". Ce n'est donc plus la Nature qui fait les esclaves; la théorie d'.\ristote a fait son temps. Ce sont les maximes clu-étiennes qui font leur chemin, et elles ne resteront pas dans la région des pures idées, elles produiront dès avant l'avènement de Constantin des résultats positifs.
<i Certes, une telle rencontre de la philosophie et du christianisme ne saurait être fortuite. Il faudrait même faire violence à toutes les ^Taisemblances pour attribuer à une simple élaboration spontanée de la première, à un simple progrès de sa maturité, des principes si nouveaux pour elle ". » Mille faits, on pourrait dire un plus grand nombre encore, nous montrent la pénétration du christianisme dans la société grécoromaine. Nous avons eu si souvent l'occasion de les rappeler dans les dissertations du Dictionnaire que nous ne pouvons songer à entreprendre une énumération convaincante mais superflue. Le domaine des idées est inséparable de la société parmi laquelle ces idées germent, se propagent et aboutissent à des actes; ainsi la philosophie n'a pu demeurer étanche à l'influence du christianisme, pas plus que la société ellemême qui, quoi qu'elle en eût, s'acheminait vers le moment où le christianisme remplacerait le paganisme. L'ascendant de la religion nouvelle est encore in direct, ses maximes sont contestées, mais son influence est réelle et palpable; elle s'insinue par toutes les fissures d'un édifice chancelant; elle prend graduellement la place du vieil esprit qui se retire, elle le modifie et le rend méconnaissable.
Au reste, le christianisme résume, épuro et achève toutes les ébauches religieuses anciennes dans ce qu'elles avaient de bon, trouvant partout où le zèle de ses missionnaires les conduisait des affinités et des sjTnpatliies préexistantes. Le platonisme et le stoïcisme furent les fourriers qui préparèrent les logements du christianisme. Logements exigus, incommodes, mais qu'on en sera quitte pour agrandir, aménager, compléter et orner. De toutes parts, le christianisme avait des intelligences préparées. Des pierres d'attente semblaient jetées afin qu'il vint y asseoir les fondements de sa puissance; c'est pourquoi, indépendante des multiples raisons d'ordre surnaturel et moral, sa propagation, au point de ^'ue intellectuel et philosophique, a été d'une rapidité si prodigieuse.
Le droit jadis théocratique était devenu athée; mais s'il n'était plus religieux, il était resté profondément civil, et il se détendait avec énergie de son inflexible formulaire. Indifférent à la chute des constitutions politiques et à l'ébranlement des croyances religieuses, il survivait et le génie romain admirait superstitieusement cette forte conception, s'y attachait et la défendait au besoin. Il ne fallait pas songer à la détruire ni même à l'ébranler. La vénération pour le passé, qui se concilia si longtemps à Rome avec les plus auda-
' F. de Cliampagny, La charité chrétienne dans les premiers siècles de VÉglise, in-12, Paris, 1854, p. 6-10. ■ Les droits des âmes ne sont pas difficiles à concilier; donnez à chacune tout le trésor de vérité, de lumière, de vertu qu'elle peut recevoir; nulle autre n'en sera plus pau^Te. C'est là une sphère où l'on ne se heurte pas. • — • Troplong, De rinfliicnce du christianisme sur le droit cioil des Romains, in-S», Paris, 1S43, p. 52. Les préteurs commençaient, en effet, à la prendre ouvertement sous leur protection. Sous prétexte d'interpréter la loi écrite, ils en altéraient la rigueur par des innovations plus ou moins timides, plus ou moins détournées, mais toujours empreintes d'un sentiment équitable qui avait trouvé Rome
insensible dans les siècles précédents. — ' Pomponius, 1. II, n. 47 : De origine j'uris. — ■ * Le christianisme en ce point fut fanatique, il eut une morale qu'il imposa dogmatiquement; il ne faut pas hésiter à le reconnaître, aussi bien, n'est-ce pas à son plus grand honneur. — ' llarc- Auréle, qui hait les chrétiens, applique leur doctrine dans quelques-unes de ses plus belles méditations. Triste recrue mais recrue malgré lui. Ulpien fait crucifier les chrétiens et parle leur langue quand il n'est que stoïcien. — • Troplong,op. ci7.,p. 79-81. — ' L. IV, n. 1, D. Ce statu homin. — ' L. III, D. De iust. et jure. — • L. XXXII, D. De reg. j'uris. — '» L. IV, D. De just. et jure. — " Troplong, op. cit., p. 83;VilIemain, Mélanges, t. m, p. 279.
CHARITE
cicuses innovations, indiquait une autre marclie. C'était celle des améliorations lentes et successives. L'équité demanda donc sa part d'influence, non comme une souveraine qui veut déposséder un usurpateur, mais comme une compagne désireuse de rendre ses humbles services. Les jurisconsultes la dépeignent de préférence comme un supplément du droit, comme un adoucissement de ses dispositions dans lescasdou- Icux. Sous ces dehors de conciliation se cachait une antithèse redoutable pour le droit civil qu'on voulait réduire à l'impuissance. Une lutte incessante dégarnit A tout moment l'édifice, les empereurs, les jurisconsultes s'y emploient avec entrain, le clu-istianisme ne se fait pas faute de suivre de si grands exemples et on voit successivement le droit de cité élargi, transporté dans les provinces, le trône impérial accessible aux étrangers, la patrie fondée par le don du titre de citoyen à tous les sujets libres. Le droit de propriété n'offre plus que l'apparence des formalités anciennes. La prescription procure aux provinciaux les mêmes avantages que l'usucapion réservait au.\ Italiens. Le droit de tester s'étend du père aux fils, aux femmes, à tous les citoyens de l'empire.
De tous côtés les entraves s'abaissent, les droits se communiquent, les garanties s'affermissent et s'étendent. Tout n'est pas fait, mais tout n'est plus à faire et on sent (p.ie désormais tout sera fait. L'équité, au nom de laquelle ces progrès se sont accomplis, a tous les mêmes principes et se conduit par toutes les mêmes voies que la charité clu-étienne. Elle en est la forme juridique, l'expression réservée à une technique spéciale, mais sous l'écorce rude la sève coule et les bourgeons commencent à paraître.
Le droit et la jurisprudence, malgré leur aspect un peu rébarbatif, se sont laissé pénétrer par une influence plus douce et la vie du paganisme nous laisse entrevoir presque sous tous ses aspects cette même influence. Nous ne ferons qu'indiquer rapidement quelques points de vue.
Une épitaphe païenne, trouvée à Henschir-Zaâtli, nous offre l'éloge d'une femme, qui a piatiqué toutes ces vertus dont le christianisme faisait un devoir à ses fidèles et que le paganisme offre si rarement réunis, que nous serions presque tentés de voir dans Posthumia une crypto-chrétienne ' :
POSTVMIA • MATRONILLA • IN CONPA RABILIS ■ CONIVX • MATER ■ BONA • AVIA PIISSIMA PVDICA RELIGIOSA • LABORIO 5 SA FRVGI • EFFICAXS ■ VIGILANS ■ SOLLICITA VNIVIRA VNICVBA [/iOTlVS INDVSTRIAE ET