XX. LÉGE.NDE DE CHARLEMAGNE DANS l'.\RT
Eugène MUntz a tracé de ce sujet une esquisse magistrale, dont quelques aspects seulement pourraient être retouchés, quelques autres complétés. C'est son travail que je vais suivre et citer le plus souvent possible 1-.
A peme disparu, Charlemagne devint un objet d'exploitation légendaire. De nos jours, la légende napoléonienne, commencée avec Béranger et conthiuée sous mamts aspects jusqu'à l'heure présente, ne peut guère servir qu'un intérêt poUtique ou dynastique; nul ne s'aviserait — et pour cause — d'y chercher le soutien d'un intérêt reUgieux. Au ix" siècle et au moyeu âge, la
à la 240'' partie d'une livre, sinon il devenait impossiblede vérifier le poids d'une monnaie isolée et les prescriptions nombreuses des capitulaires sur l'obligation de recevoir les deniers de bon poids eussent été dépourN'ues de sens. Cf. Capital, reg. Francor., édit. Boretius, 1. 1, p. 74, capit. de Francfort (794), c. v : (Dencu-ii) si autem noniinis noslri numisma habent et mero sunt argento, plenitcr pensantes ; t. 1, p. 125, capit. ThionviUe (805), c. xviii : llli tamen denarii, gui modo monetati sunt, si pensantes et meri fuerint habeantar ; t. i, p. 152, capit. d'Aix-la-Chapelle (809), c. vil : De monetis statulum est ut nullus audeat denarium merum et bene pcnsantcm rejectare ; t. i, p. 285, capit, de S1S-S19, c. XVIII : De his qui denarios bonos accipere notant. Quicumque liber homo denaritun merum et bene pensantcm recipere noluerit ; t.^ii, p. 301, capitul. de Kiersy, 861 : Missus reipublicœ provideat ut, si non inveneril illum denarium merum et bene pensantem, ut cambiare illum mercanti jubeal, si autem illum denarium bonum invenerit; t. II, p. 312, édit de Pitres, 864, c. viii : Ut denarit ex omnibus monetis meri ac bene pensantes... in omni regno nostro non rej'iciantar ; c. xiu : et ipsi monetarii... mixtum denarium et minus quam débet pensantem non monetent. — "M. Prou, op. cit., p. 262-263. — " E. Mûntz, La légende de Charlemagne dans Vart du moyen âge, dans Romania, 1885, t. xiv, p. 321-342.
GIIAKLEMAGNE
It^geiide de ('.hurles est exi)loitée siuioul en vue de revendications religieuses. On escompte les avantages à tirer de l'attention, de la protection qu'aurait accordées le grand empereur à telle fondation monastique, canoniale, militaire ou civile ; aussi une littérature d'intention très positive précède, escorte et souvent inspire la littérature poétique; il s'agit d'inculquer la conviction à qui de droit que le fondateur de l'empire d'Occident a voulu la construction dételle ville, de telle citadelle, de telle église, de telle abbaye, et les privilèges exorbitants, les diplômes irréfutables surgissent de tous côtés '.
Le nombre de ces croj-ances naïves ou de ces pieuses supercheries est légion. Contentons-nous, avec E. Miintz, de quelques traits caractéristiques.
Dans la cathédrale de Nevers « un chapiteau de la grande net montre un sanglier avec un enfant nimbé; auprès, un prince, armé d'un glaive, cherche à blesser l'anhnal. Un des vitraux de Saint-.Saulge, dans le diocèse de Nevers, reproduit le même sujet. La légende de saint Jérôme, évëque de Nevers, contient l'explication de cette scène, en nous exposant l'histoire de la fondation de cette cathédrale. Saint Jérôme avait une dévotion particulière aux saints martyrs d'Yonne; il avait déjà fait construire une chapelle en leur honneur. L'ancienne cathédrale, qui était sous le vocable de saint Gervais et de saint Protais, tombait sans doute en ruines quand notre saint entreprit d'en construire une autre qu'il désirait dédier à saint Cyr et à sainte .lulielte, sa mère. Tandis qu'il méditait ce projet, il fut obligé de se rendre i\ Paris à une assemblée d'cvêques réunis à la demande de Charlemagne. Apres l'assemblée, l'empereur fit part aux évêques d'un songe qu'il avait eu la nuit précédente : il se trouvait à la chasse, quand, tout à coup, au moment où il était seul au milieu d'une forêt, il aperçut un sanglier furieux qui allait se jeter sur lui. A la vue de ce pressant danger, la première pensée de ce prince fut de se mettre à genoux et d'imploier le secours du ciel; en même temps, il vit auprès de lui un enfant nu qui lui promit de le délivrer, s'il voulait lui donner un voile pour le couvrir. L'empereur ne balança pas à se rendre à sa demande, et aussitôt l'enfant enfourcha le sanglier et, le tenant par les défenses, il le conduisit à Charlemagne qui le perça de son épée et le tua. Chacun des évêques faisait ses réllexions sur le songe effrayant du prince, lorsque saint Jérôme, croyant la circonstance favorable à ses pieux dessins, se chargea d'en donner l'explication. Il exposa donc à Charlemagne qu'en son église cathédrale, il y avait une chapelle dédiée au nom de saint Cyr, martyr; que l'enfant qui lui avait apparu était ledit saint Cyr, et que le voile (ju'il lui demandait était la réparation et l'amplilicalion de la dite chapelle, et la restitution du bien cl i)atrimoine de ladite église. Charlemagne se rendit aux désirs du saint évèque; il fit restituer les biens dont l'i'Cglise de Nevers avait été dépouillée et donna à saint Jérôme les moyens de construire sa nouvelle cathédrale -.
Dans le département de la Marne, on a donné le nom de « château de Charlemagne » à un retranchement en terre situé dans la forêt d'Haulzy; c'est un carré inégal de OU à lOii mètres de face, arrondi à un de ses angles, dominant la vallée de l'Aisne et dont les remparts et le fossé sont bien conservés. C'est quelque redoute élevée par un comte de Dormois '.
'"Voyez enlreaulres, sur les légcmicsd'uu caractère topographique, le liullclin niomimental, t. xiv, p. 385, 447, 448, 453, Kil), 4(;i ; l. xvm. p. .IGS; t. xix, p. 9; t. xx, p. 25L — ' liiillelin moiuimenlut. t. xiv. p. 281-280. — » Biilhlin nwniiniviiliil. t. xix, p. 203. — ' BuUclin monitmenlal, t. XIX, p. '.). Cf. Cr. Paris. Ilisloiic poviiiiiir de Cltarlemagne, in-S-, Paris, ISO.'), p. 434. — ' G. Paris, llislnirc iwHiiiiic
A Saint-Porchairc, près de Saintes, la « fontaine de Charlemagne » aurait jailli à la prière de l'empereur sous le sabot de son cheval de guerre, au moment où l'armée altérée faisait halte '. A Carcassonne, on montre « la tour penchée de Charlemagne ^ »; à Embrun et à Gap, c'est la cathédrale entière qu'on lui attribue =; dans les Vosges, c'est l'égUse de Champ-le- Duc, qui date du xii^ siècle.
On n'en finirait pas d'une énumération complète des localités qui revendiquent Charlemagne et il n'y aurait guère que le folk-lore, étranger à nos études, qui tirerait quelque utilité de pareil inventaire '.
Nous ne reviendrons pas sur ce que nous avons dit des cavaliers au portail des églises (voir Cav.vliers); ce ne sont d'ailleurs pas les seules effigies dont on se soit efforcé de faire celle de Charlemagne. En Alsace, en Suisse, en Allemagne, en Hollande, en Italie, en Espagne, on retrouve le nom de Charlemagne attaché à des monuments tels que statues, vitraux, sceaux, bas-reliefs, maisons, églises, dont plusieurs ne remontent pas au delà du XVI" siècle. Est-ce à dire qu'à cette date si rapprochée de nous, les esprits aient été assez préoccupés de son souvenir pour l'attacher gratuitement là où il n'avait que faire? Cette solution nous parait peu vraisemblable. Ce n'est pas Charlemagne, mais l'empereur qui a provoqué ces confusions. Or, l'empereur d'Allemagne faisait encore, au xvi'' siècle, assez grande figure en Europe pour que son titre fût appliqué à tel souvenir par une substitution aisée; ce qu'on illustrait ainsi de l'empereur vivant se vieillissait peu à peu et se reculait au point d'aller atteindre jusqu'au grand empereur. Nous avons en Alsace un exemple frappant de cette substitution. Vers la fin du xvr' siècle, l'empereur Charles IV visita Schlestadt et y fit séjour; il y eut, depuis lors, une maison de l'Empereur, siiuée dans la rue du Sapin. Après la F>évolutioii française, sous Napoléon, le souvenir de Charles IV pouvait sembler un peu mince; or, Charlemagne avait demeuré à Schlestadt : la maison de l'Empereur devint la sienne et la rue elle-même fut dénommée rue de l'Empereur ».
Aux souvenirs politiques, militaires ou religieux du conquérant et de l'homme d'État font pendant ce qu'on pourrait appeler ses reliques personnelles. Nous en étudierons quelques-unes avec le détail auquel ces pièces artistiques ont droit; on va voir que Charlemagne n'a rien eu à envier, sur ce point, aux saints les plus fêtés.
Le trésor du Dôme d'Aix-la-Chapelle renferme, outrer «oliphant de Charlemagae »,que l'on croit réellement dater du ix' siècle, le cimeterre persan offert à l'empereur par Haroun al-Raschid et qui dut être fabriqué environ trois siècles après la mort de l'empereur et celle du khalife '-■.
A Corbie, on remarquait dans le trésor un joyau que les inventaires désignent sous le nom de Numisma Caroli. C'était un disque lenticulaire de cristal, couvertd'un côté d'un filigrane d'or, et, de l'autre, d'une grande médaille romaine; un vide, pratiqué au centre du cristal, contenait une statuette de la Vierge taillée dans le bois de la vraie croix. Le Rotulus le comprend parmi les reliques que vient d'apporter de Constantinople le chevaher amiénois (Robert de Clari); mais peu à peu la légende se forme, la médaille romaine devient le portrait de Charlemagne, et c'est Léon III qui, de ses propres mains, se trouve avoir sculpté la
de Charlemagne, p. 254-255. — • Rjman, dans les .Mémoires de la Soc. des anliq. de France, 1883, p. 85, 88. — ' E. XlûnU, op. cil., p. 325-329. — • Dorlan, NoI. hislor. sur l'Alsace et principalement sur la ville de Schlesladl. in-8°, Colmar, 1843, l. i,p. 36. Cf. Fritsch, L'église de Saint- Georges à Schlesladl. in-8°, Mulhouse, 1856, p. 28. — • X. Barbier de Xlontault, Le trésor du Dôme d' Aix-la-Chapelle, in-S", Tours, 1877, p. 6,
CHARLEMAGNE
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statuette, pour en faire présent au grand empereur. ' ' A Toulouse, l'église Saint-Saturnin montrait un , camée que porta Charlemagne '; à Sainte-Croix de i Poitiers, on n'était pas en reste, c'était la « croix de j Charlemaigne, qui est d'or ' », et à Saint-Maurice d'Agaune la coupe de Charlemagne ' qu'on exhibait imperturbablement; avec la coupe on montrait l'aiguière ^ Autre coupe à Girone, en argent doré*; à Saint-Mcdard-les-Soissons, c'était le « cornet d'ivoire du roy Charlemagne » -, et à l'abbaye de Saint-Dcn s en France, son propre sceptre qu'on vit servir le jour du couronnement de Xapoléon P-. La cérémonie terminée, on regarda d'un peu près la glorieuse verge et on constata que c'était l'ancien bâton du grand-chantre de l'abbaye «. C'était à qui posséderait la couronne, la main de justice, les éperons, les gants, la chape, la ' dalmatique, etc. « Ce n'est pas à dire que, dans la masse, D ne puisse se rencontrer quelque pièce de bon aloi, ayant ses titres en régie '. Ainsi, le crucifix d'argent, conservé jusqu'au xvii' siècle dans la basilique de Saint-Pierre de Rome, avait pour lui une possession d'état ininterrompue. On ne s'étonnera pas non plus outre mesure de découvrir en la possession de Charles V de France « la couppe d'or qui fu Char- « lemaigne, laquelle a les saphirs à jour et poise cinq « marcs cinq onces et demye d'or '". »