XXI. ÉVAXGÉLIAIRE DE ChARLEMAGXE A ViENNE
— Une fois prise la résolution de transmettre l'empire et une fois accompli le partage entre ses fils survivants, Charlemagne passa les derniers mois de sa vie dans un recueillement profond ; ce fut une sorte de préparation à la mort dans laquelle il mélangeait la prière, les bonnes œuvres et la lecture. Son âme active avait besoin de quelque travail, on raconta donc qu'il s'essayait à corriger lui-même des manuscrits, ainsi qu'il avait vu faire à ses amis. Postquam dii'isi faerant (Carolus et Ludovicus) dominus imperalor nihil aliud ccepil agere, nisi in oralionibus et elecmosinis vacare el libres corrigere. Xam quatuor evangelia Christi, qux intitulanlur nominc Matlhœi, Marci, Lucee el Johannis, in ullimo anle obitus sui die cum Grxeis el Syris optime correxeral ".
On a pensé voir le résultat de ces heures studieuses dans un évaiigchaire dit de Charlemagne, appelé aussi Livre du sacre, actuellement à Vienne, écrit en lettres d'or et d'argent, sur vehn teint en pourpre et que M. de Bastard (voir ce mot) estime postérieur d'un demi- siècle environ à l'évangéliaire de Gotescalc. L'écriture du ms. de Vienne appartient, selon lui^^au commencement du règne de Lothaire (817), et les quatre grandes initiales, de même que les peintures, rappellent l'évangéliaire d'Ebbon, mort en 851. Il faut donc rang-r cet évangéliaire prétendu de Charlemagne (au surplus, l'un des plus riches monuments
'Riant, Exuviic sacrœ Constanlinopolitanœ, in-S", Genevse, 1S77, t. i, p. cxcv, cxcvi. — "Die Pilgcrfahrt des Rillers Arnold von IhtrlJ, in den Jahren 1196 bis 1499, édit. Groote, Ciiln, 1S60, p. 223. — s X. Barbier (de Montault). Le trésor de Vabbaye de Sainte-Croix de Poitiers avant la Révolution, in-S°, Poitiers, 1SS3, p. S. — 'E. Aubert, Trésor de l'abbaye de Saint-Manriee d'Agaune, in-4°, Paris, 1S73, p. 172-184, pi. XXXIV. — ' Ibid., p. 160, cette œuvre parait faite par un artiste byzantin nourri dans les vieilles traditions et travaillant entre le vi"^ et le vu" siècle avec des plaques éraaillces venues de l'Orient. — ' Girbal, Invcntario de la Tresoreria de la caleilral de Gerona, (orniado en 15SS, in-S», Gerona, 1880, p. 10. — ^Annales archéologiques de Didron, t. x, p. 57. Les oliphants de Charlemagne, surtout ceux de Roland, ne se comptent plus. — ^ Annales archéologiques, t. m, p. 266-2GS; t. xix, p. 127. — ' Comme tout grand souverain, Charlemagne a eu ses fanatiques désireux de posséder quelque objet ayant appartenu ft l'empereur. Il faut tenir compte de ce sentiment et reconnaître qu'il a pu procurer la conservation d'un nombre important de souvenirs personnels. L'inventaire des pièces
et des plus curieux qui se puissent rencontrer) avec la célèbre bible, n" 1 du fonds latin, Bibl. nat., la bible non terminée de Saint-Paul-hors-les-Murs, jadis attribuée également à Charlemagne, et la bible d'Alcuin au British Muséum.
Le Livre du sacre, ainsi nommé parce qu'il servait au sacre des empereurs allemands, se compose de 224 foUos de vélin teints en pourpre, dont deux sans écriture. Le texte courant est en belle onciale d'or, de 26 lignes à la page. Les lettres ou dédicaces, prologues, arguments, sommaires (Xovum opus, Plures fuisse, Eusebius Carpiano, etc.) et Vincipit des quatre évangiles, en capitale rustique d'or; les titres courants et les explicit, ainsi que les chiffres de divisions et les annotations marginales, en rustique d'argent. Sur l'avant-dernier feuillet, une autre main a tracé les mots Pater nosler en onciales d'or; plus bas, d'une troisième main, on lit en rustique d'argent : In nomine Dni, et immédiatement au-dessous, à l'encre, écriture du xii^ ou du xii« siècle : In nomine Dni Di summi. L'or garde tout son éclat ; mais, quoique très beau, l'argent a noirci et verdi par places, comme dans la plupart des manuscrits. Le véhn, généralement épais, offre des feuilles aussi minces, aussi transparentes que le magnifique psautier romain, prétendu gallican, écrit en grosses lettres onciales d'or et d'argent, et qui fut à l'usage de saint Germain, évêque de Paris (7 576). Sa couleur tire sur le rouge plutôt que sur le bleu; néanmoins, quelques feuillets sont tout à fait bleus et d'autres presque blancs.
Le deuxième quaternion (qui de\Tait ou\Tir le volume) se compose de neuf folios, par addition d'un foUo dans le milieu du cahier. Les huit premiers contiennent les dix canons d'Eusèbe (voir Canons d'Eusèee) en seize tableaux. Le recto est consacré à la peinture de saint Matthieu ( fig. 2633); nous donnons ici la miniature représentant saint Jean (fig. 2637). Le verso n'a pas d'écriture. Les trois autres évangélistes occupent le verso de feuillets dont le recto reste blanc, et, selon l'usage général, ils précèdent immédiatement le texte. Ces trois dernières peintures ont été faites sur des folios ajoutés au premier quaternion de chaque évangile; mais le véhn est identiquement temt en même pourpre que celui de tout le manuscrit. Les portiques de ces canons, d'un art très grossier, sont loin d'égaler les portiques des évangiles d'Ebbon, leurs contemporains, et ceux des évangiles (Corfcxaureifs) de Saint-Médard de Soissons (fig. 2019-2020), de Saint- Riquicr, de Trêves et du British Muséum, qui, tous les quatre, appartiennent aux dernières années du règne de Charlemagne. Les ornements offrent peu de variété; il en est de même des chapiteaux et des bases de colonnes.
Après les quatre évangiles, viennent le capitulaire
d'habillement et autres de Frédéric, de Napoléon, de Marie- Antoinette, montre avec quel culte les moindres choses sont recueillies, transmises. E. Mùntz se montrait, on le voit, pas du tout exclusif et se retranchait, dit-il, derrière l'autorité du chanoine Bock, Die Kleinodien des beiligen roniisehen Reiches, in-fol., W'ien, 1864. — '" J. Labarte, Inventaire du mobilier de Cliarles V, roi de France, in-t", Paris, 1879, n. 256. — " Le témoignage nous vient de Thegan, biographe de Louis le Pieux. — '- J. von Ameth, L'eber das Evangeliarium Karl's des Grossen in der k. k, Sclmtzkammer und iiber mehrvre Gebetbiiclier des vr; Jahrhunderts, dans Denkscliri/ten der kaiserliclien Akademie der Wissenschaften, phitosophiscli-bistorische Classe,\Xien, 1S64, t. XIII, p. 85-134 et 5 pl.anchcs. Nous donnons ici la notice peu abordable consacrée à ce manuscrit par M. de Bastard, Rapport fait à la Société d'arcliéologie le 2S juillet ISÔ6, sur une crosse du .v;/' siècle, trouvée dans l'église de Tiron, arrondissement de Sogent-le-Rotrou, dans le Bulletin du Comité de la langue, de l'histoire et des arts de la France, 1857, t. IV, p. 723, note i; l'auteur citait ses Principes de paléographie appliquée aux manuscrits francs.
CHAPxLEMAGXE
De circuln anni (indication des évangiles des dimanches et fêtes) et le Lccliones evangdiorum de (liversis eausis,en capitale rustique d'or, titres en argent; mais cette partie parait n'avoir pas été terminée, le verso du dernier folio n'ayant que deux lignes
repose sur le genou gauche. Aux quatre angles, les symboles évangélistes : aigle, homme, lion, veau. Entre les quatre animaux, aux deux côtés de la figure : l'Annonciation. Le verso de la couverture est orné de cinq clous, et les deux agrafes sont ciselées.
2637. - Saint Jean.
Daprôs Denkicliriftcn der kais-kon. Akndemie der Wissenscha/tc». phU.-l.istor. Classe, Wien, 180'i, l. xiii.
d'écriUire, et le volume conservant k la Un deux autres folios teints du même pourpre.
Ce célél)re manuscrit est aujourd'hui couvert d'un velours de soie ponceau, et les ivoires dont il fut sans doute orné au ix' siècle ont été remplacés, vers la fin du XV, par un bas-relief en vermeil, enrichi après coup de dix-neuf pierres précieuses. La sculpture 0,34 X 0,2G rei)réscnte, sous la figure d'un vieillard à barbe vénérable. Dieu le Père et non saint Charlemagne. .\ssis, nimbé et couronné, l'Éternel soulève la main droite pour bénir (les deux derniers doigts restant plies); l'aulre main tient un livre fermé qui
Dimensions : O" 35 X 0"26; texte et peinture occupent 0'"22 X O^IO, marges presque intactes.
Ce manuscrit ne peut plus guère être étudié aujourd'hui que dans le travail que lui a consacré Arneth en 186-1 : son étal présent de dégradation en a fait interdire la communication. On remarquera que le récit du comte de Lomello, enregistré par le Chronieon Xovaliciense, ne fait aucune mention du livre trouvé sur les genoux de l'empereur. B. Fiscn' écrit
* Historiarum ccclesiœ Leodicnsis p:trlcs Lcodii, lOniî, t. I, p. 1.-17.
rfiio, in- fol.,
ceci : Manibus cvangcliorum tcnebat codicem laminis aureis conlectum et in cœnileo papyro aureis exaralum litteris. En réalité, le parchemin était non pas azuré mais pourpré; déjà Arneth, lorsqu'il eut à taire reproduire les teintes plates, se trouva en présence de fonds très altérés, et adopta un ton intermédiaire, quelque chose de violacé. Sam. Berger' n'a pu collationner le texte, mais il rend hommage à ce ms. qu'il déclare « un des plus beaux produits de l'art du haut moyen âge. » A vrai dire, l'art de ce ms. est encore l'art romain dans toute sa beauté et, à cet égard, aucun autre manuscrit biblique ne peut lui être comparé, sinon deux célèbres li\Tes d'évangiles écrits à Canterbury (CCCC. 2S6etBodl. S57) K