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XXIX. D.\LMATIQUE DE CUARLEM AG.NE '. Parmi

tous les monuments faussement attribués à Charlemagne, un des plus dignes d'attention est un vêtement liturgique conservé dans le trésor de Saint- Pierre à Rome sous le nom de « Dalnuitique de Charlemagne ». Ce vêtement n'a pas la coupe ancienne, il est arrondi par le bas, fendu latéralement et muni

' Lalore, Z,c trésor de Clairvaux du v;;' nu -xrjii' siècle, in-S", Paris, 1875, p. 120. — = G. Gcrberon, I.'Idstoire de lu robe siins coulure de .\.-S. J.-C. qui est révérée dcrns réglise du monastère des rclioieux bénédictins d' Argenteuil, avec un abrégé de l'histoire de ce monastère, in-12, Paris, 1G77. — ' A. Dai'ccl, Trésor de l'abbaye de Conques, ia-S", Paris, 1861, p. 29. — ' Dans une note et au bas d'une page, je puis rappeler comme un modèle de maladresse l'étude de M. Barbier (de Montaull) sur ce fameux prépuce dont la découverte souleva tant de moqueries. 0:!uvrcs complètes, t. X. Cf. de Chcrgé, \oticc sur i'ubbane de Cliarroux, dans les Mémoires de bi Soc. des antiq. de l'Ouest, t. i. — 'Bibliothèque nationale, ms. lut. Saint- Gernuiin lOSr, : Descripiio qualiler Carolus Magnus clavum et coronam Uomini a (:onsl(uUinoindi attulcrit qualiterque Carolus Calvus luee ad sanctiuit Dioniisium retulerit ; .Mabillon, Annales benedictini, t. ii, p. 271; de Clierjiè, op. cit., t. i, p. 233; roncemagne, dans Histoire de l'Académie des inscriptions, t. xxi, p. 151; Lebeut, ibid, t. xxi, p. 126; ! G. Paris, Histoire poétique de Cliarlemagnc. p. 57. Voir encore Bibl. de Houen, nis. un (1' II), fol. 117; Biblioth. de l'école de médecine de MontpcUicr, ms. 2iî0; Bibl. de Bruxelles, ms. SSOS, toi. 253 b. — ' G. Uauschcn, Die ! Légende Karls desGrossen im m und .\ii .Jahrimnderte, mit einem Anliang von Ilngo l.œrsch, in-8», Leipzig, 1900, p. 103-125, forme le tome va des publications de la Ge- ' sellsclia/l lia- rlieinisclie Geschiclitskande; G. H;uischcn, JVeue l'ntersucbungen iilyer die Descripiio der Reliquien zu Aachen und zu Saint-Denis, dans Ilislorisches Jidirbuch, 18'.)1, t. XV, p. 257-278. — ' G. Rauschen, Die Légende, p. 102, contredit par J. Hansen, dans Xeitschri/l | des Aacliener Gcsehichlsvereins, 1892, t. xiv, p. 270. — 'S. Boisscrèe, t'eber die Kuiserdalmalica in der .Saint- Pcterskirche zu Rom, dans .\hhandlungen der Munchener Akadcmic der Wissensclui/lcn, 1812, t. m, part. 3, p. ,5,55; Didron, I.u d(dmali(itn! impériale, dans .Xnnales archéologiques, t. I, p. 151 ; Schnaase, Geschicide der bildenden

de manches courtes. Le fond de l'étoffe est d'un azur sombre sur lequel sont appliquées des broderies en or, argent et soie de couleur. Les sujets interviennent au milieu d'un semis de petits disques crucifères. Sur le devant, dans un grand cercle, le Sauveur est représenté assis, entouré de cinquante-quatre personnages qui l'adorent; à sa droite, la Vierge en robe, jnantcau et voile d'argent; à gauche, saint Jean-Baptiste, en vêtements d'argent et les cheveux en désordre; au-dessus, la croix et les anges; audessous, un grand nombre de saints, cvêques, prêtres, moines, etc., levant la tête vers le Christ. En dehors du cercle, à gauche, Jésus avec les petits enfants; à droite, Jean-Baptiste tenant une croix. Sur l'épaulière droite, Jésus-Christ distribue la communion sous l'espèce du pain, il dépose l'hostie dans la main de saint Pierre. Sur l'épaulière gauclie, il donne le calice à saint Paul.

Sur le dos est brodée la Transfiguration, d'après le type byzantin; nous allons y revenir. La partie mférieure de la dalmatique, qui se termine en segment de cercle, est occupée par des rinceaux qui circulent autour de croix équilatérales.

Toute la question relative à ce vêtement se ramène à sa date la plus probable. A-t-il appartenu à Charlemagne'? .\ défaut de cette origine, a-t-il servi au sacre des empereurs allemands à Rome'? Était-ce primitivement une dalmatique'? A quelle époque remonte-t-il?

De Charlemagne il ne peut être question. Il sufTit, pour s'en convaincre surabondamment, de considérer la forjiie et l'ornementation tout à fait étrangères aux dalmatiques romaines du début du ix" siècle, bien connues par les mosa'iques basiUcales et décrites par Rliabau et par Amalaire '. Au reste, comme supplément de démonstration, on peut tenir compte de ce fait que les inventaires de la basihque vaticane montrent que la dalmatique n'a fait partie du trésor de Saint-Pierre qu'à partir de la seconde moitié du XV siècle '». Ni l'inventahe de 1361, ni celui de 143fi, ni celui de 1454-1455 ne mentionnent la dahiiatique,

Kunst, in-8», Dusseldorf , 1S6G-1879, t. ni, p. 263 ; Ch. Bayet, L'art byzantin, in-8°, Paris, p. 219-220; G. Rohault de Fleury, La messe, études areliéologiques, in-8°, Paris, 1888, t. IV, p. ccLXiii; t. VII, p. 90; Durand, La dalnudique impériale,dans les Awmlcs aichèolngiques, t. .xxv, p. 288; J. Labarte. Histoire des arts industriels au moyen âge et à l'époque de la Renaissance, in-8», Paris, 1865, t. ii; F. Bock, Die Kleinodien des heiligcn rômisclien Reichei deutsclier \ation, in-fol., Wien, 1864; Prochoro0, Archeologia ed antichilà cristiane, 1804, t. m, p. 47 (en russe); Prokrovslvij, L'évangile dcms les monuments iconographiques des Byzantins et des Russes, in-8°, Pétersbourg, 1892 (en russe); E.Dobbert, Das Abendmald Cliristi in der bildenden Kunst, dans Reperlorium jiir Kunstwissensclmft, t. xv, p. 515; J. Braun, Das Alter der sogcnannten KaiserdalmatiU in dem Schalz von Saint-Peter, dans Stimmen aus Maria l.aach, 1889, t. Il, p. 575; A. Goiasanti, dans Conventus tilter de archœologia clu'istiana Romw liabendus. Conunentarius authenticus, n. 5, p. 167; J. Strzygowski, dans Byzantinisclic Zeitsehrifi, 1900, t. IX, p. 607; .1. Braun, La dalmatique du trésor de .Saint-Pierre, dans la Revue de l'art clirétien, 1901, p. 52-54; A. Vcnturi, Storia dell' arte italiana. in-8'. Milan», 1902, p. 492, lîg. 353-354; A. Colasanti. .\uovi riseontri su ta dalnudica Vatieana, dims \uovo butieltino di archeologia eristiana, 1902, t. viii, p. 155-182; Bock, Geschicide der liturgisclien Gcwdnder, in-S", Bonn, 1871, p. 58, pi. vn; Scliorn, Die 'rexlill<unsl. 1885. p. 119; Papiers de Millin, Biblioth. nationale, Pstampes G. b. 10 a. — • Ulial)an, De cteric. instit., P. /.., t. cvii; Amalaire. De ecclesiast. olficiis, P. L., t. cv ; Bock, Geschicide der liturgisehen Gewiinder des Mdlelalters, in-S», Bonn, 1859, 1871 ; Cli. de Linas, Vêlements .sticcrrfo(au.r, in-S«, Paris, 1857; .Marriott, Vestiarium c/irislianum, in-S», London, 1808; W. l'agi n. Gfo.ssdry o/ ecclesiastical ornament and cosdimc, London. l.Sll. — " Inventaires publiés par K. MQnt/. et A. L. l'rolingluun, // lesoro delta basilica di .S. Pielro in Vaticano dal \iii al v r secolo, dans .-Irchivio délia Soc ieléiromanadi storia patria, 1883, t.vi.p.l sq.

CIIARLEMAGNE

bien qu'ils soient tous trois, et surtout le plus ancien, fort détaillés et très complets au point de consacrer treize ou quinze lignes à tel ou tel objet. L'inventaire de 1361 décrit une dalmalique qu'on ne saurait identifier en aucune façon avec celle de Charlemagne ». C'est dans l'inventaire de 1489 que nous rencontrons pour la première fois ce célèbre ornement. Sous le titre Paramenta asiurea, gailla (galla), pcwo nachia et viridia, nous y lisons : Una dalmatica de colore celesti contexta cum ligiuis aareis et argenteis, que in una parte habcl ftguram dei et plurium aliorum sanctorum, in altéra parle simititer habet figuram Xti sedentis in throno cum angelis circumcirca et cum cruce super caput ex opère Greco cum slola ^ Ici, l'identification est certaine. Nulle attribution à Charlemagne, encore que, dans beaucoup d'autres cas, l'inventaire ne manque pas de rappeler les origines vraies ou fausses des objets décrits. C'est donc qu'à la fin du xv« siècle l'idée n'était pas encore venue que la dalmatique eût été portée par Charlemagne le jour de son sacre.

Bien plus, la dalmatique n'a jamais été employée comme ornement par les empereurs allemands. L'absence de toute mention du vêtement que nous étudions dans l'inventaire de 1454-1455 prouve qu'il ne faisait pas partie du trésor lors du dernier sacre d'un empereur allemand à Rome, celui de Frédéric III, en 1452. A supposer qu'il eût été acquis entre 1456 et 1468, date d'une visite de Frédéric III à Rome, ce prince n'en fit pas usage, puiscjue nous savons, par le récit de Patritius, que le prince, chantant l'évangile à la messe, n'était revêtu que de l'aube, de l'étole et de la chape '.

Les scènes brodées sur la partie antérieure et postérieure ne laissent aucun doute sur la destination liturgique du vêtement. Bock présumait qu'il avait servi de saccos, alors privilège des patriarches et des métropolites; J. Braun, s'autorisant de l'inventaire de 1489, estime la conjecture certaine, puisque après la description de la dalmatique transcrite plus haut, l'inventaire ajoute immédiatement : Scapulare unum simililcr conlextum. Ce scapulaire, qui appartenait peut-être comme complément à la dalmatique, ne peut guère être autre chose qu'un omop/ionon, c'est-àdire le pallium épiscopal grec. « Il est \Tai que, dans l'inventaire, le vêtement est nommé dalmatique, mais il n'en faudrait pas conclure qu'il a été une dalmatique latine '. Il est appelé ainsi parce qu'il n'existe pas d'autre teime latin et qu'il y a une certaine ressemblance entre le saccos grec et la dalmatique occidentale '. 11

La date du vêtement est controversée. Les uns

'Dalmatica imperialis sollemnissima, quœ dicitiir Constant (ini) de dyaspero albo taborato ad rotas de auro et serico in quibus siint grifones et pappagalli et aquilx cum duobus capitibus, crucibus in medio de auro et serico cum fimbriis et manicis deauralis cum figiu-is in rolis ad perlas et cum duobus cordis de perlis circumcirca. Cum armato ad collum et ad spatulam ad fïlum ornalum de perlis, foderat (sic) de sindone rubeo. — ^ E. Miintz et A. L. Frotingham, op. cit., p. 117. — => Il faut donc renoncer à l'opinion de Bock, qui a. plus que personne, patronné l'origine impérialedela dalmatique. Il faisait venir le vêtement à Rome au début du xiii« siècle, peu après la prise de Constantinople par les croisés. C'est entre 1454 et 1489 que la dalmatique est entrée au trésor, peu après la prise de Constantinople par les Turcs. — ' La soi-disant dalmatique de Charlemagne n"a pas de manches; on y a substitué des pièces d'étoffe qui couvrent les bras. Cependant, dans la seconde moitié du xv» siècle, ladalmatiqueavait partout encore en Occident de véritables manches. Ce n'est qu'au xvii« siècle qu'on les a transformées en France, en Espagne et enAllemagne — mais pas en Italie où on a conservé les manches jusqu'à présent — en pièces d'étoile rectangulaires. — ' J. Braun, La dalmatique du trésor de Saint- Pierre, dansla Revue de l'art chrétien, 1901, p. 53. Sur l'omop/iorion et le pallium, cf. J. Wilpert,

adoptent le ix^ siècle, d'autres le xi*, le xii=, le début du xin"^, enfin le xV siècle °. Il est clair que la date à laquelle la dalmatique fait son entrée dans le trésor de Saint-Pierre, entre 1455 et 1489, n'a rien de commun avec la date de fabrication du vêtement. Les fugitifs de Constantinople, après le désastre de 1453, ont apporté en Occident des ouvrages de date ancienne, notamment des manuscrits, par exemple : le nis. des homélies de saint Grégoire de Nazianze ou le Nicandre de la BibUothèque nationale. Pas de contestation sur ce point. Pas de contestation non plus sur la difficulté de dater les étoffes de fabrication orientale. Mais de là à vieillir la dalmatique jusqu'au XI* siècle, parce qu'elle offre une représentation qui se retrouve dans des manuscrits anciens, il y a un enchaînement logique qui ne se décou\Te que malaisément. La scène de la Transfiguration qui orne le dos de la dalmatique procède évidemment d'un modèle en faveur chez les Grecs. On sait du reste que les artistes orientaux ont dès longtemps fixé la composition des scènes de l'histoire sacrée de la manière la plus rigide; la Transfiguration n'a pas échappé à cette réglementation et c'est ainsi que le miniaturiste des homélies de saint Grégoire de Nazianze ' n'interprète pas différemment la scène que le brodeur de la dalmatique ou un mosaïste dont l'ouvrage est conservé au Lou\Te '. Rien de plus arbitraire que de faire appel à la distinction, ou à la vivacité, ou à la raideur des personnages, autant d'opinions que de critiques. Ce qui s'impose, c'est la persistance tardive d'un type officiel, son exécution habile sur un vêtement que sa forme, son état de conservation invitent à prendre pour le saccos de quelque prélat byzantin des derniers temps qui ont précédé la ruine de Constantinople.

XXX. Chape de Ch.\elemagxe '. — C'est, sans contredit, un tissu des plus curieux conservé à la cathédrale de Aletz. Le fond de la chape est en soie rouge; les couleurs employées dans les broderies sont le jaune, le bleu, le vert. Quatre aigles, symétriquement disposés, occupent la chape et en forment le motif décoratif, le reste n'est qu'ornements de remplissage. Ces aigles sont nimbés, droits, haut perchés sur leurs pattes solidement plantées. Deux petits aigles sont superposés au centre ; deux grands occupent les côtés. Ces aigles ont leurs ailes accusées par des fils en soie blanche, rouge, noire, verte et bleue; ils sont nimbés et ornés de colliers. Les ailes des grands portent chacune deux médaillons, celles des petits un seul; on y voit figurés des lions, grifîoiis, faucons, etc. Des serpents mordent les pattes des aigles. Sur le fond sont brodés des croissants et des arabesques d'or.

Un capilolo di sloria del vestiario, dans YArte, 1898, 1899. — ■^ Labarte, x^-xi*^ ; Didron, xn'' ; Bayet rapproche des peintures de Mistra; Dobbert, xv-xvx^; Colasanti, xi®; Braun et Strzygowski, xV; Prochorofl et Pokrovskij, xvp. — ' Bibliotlièque nationale, fonds grec, 510. — " J. Labarte, op. cit., pi. cxx. — 'H. Lepage, A'o(e sur la eliape de Charlemagne conservée à la caihédi'ale de Melz, dans Journ. soc. arch. Lorraine, 1855, t. TV, p. 191; A. de Caumont, Notes provisoires sur quelques tissus du moyen âge, dans le Bulletin monumental, t. xiv, p. 409; F. Bock, Geschichie der lilurgischen Gewànder, t. ii, p. 292; Domraanget, dans le Bulletin de la Société de la Moselle, t. viii, p. 45; Heffner, Trachten und Geràthschaften, t. i, pi. xxii; Rehaut de Fleury. I.a messe. Études archéologiques sur ses monuments, Paris, 18S9, t. viii, pi. dcxx. Je mentit nnc encore une a aube de Charlemagne » qui porte xme inscription en lettres coufiques presque effacée et une inscription latine relatant que l'aube tut exécutée à Palerme en 1181. Cf. Villemin, Monuments inédits, -pi. 21 ; F. Michel, Recherches sur les étoffes pendant le moyen dgc, t. i. p. 83 ; Ch. de Linas, Anciens vêlements sacerdotaux et anciens tissus conservés en France, in-S", Paris. 1860, 1" cahier, p. 28. Je n'espère ni ne prétends inventorier ici les objets attribués à Charlemagne, je mentionne les plus célèbres, c'est tout.

C HARLEM AGXE

Cette chape forme un ilemi-cercle de 1°'25 de rayon; elle n'est pas antérieure au xii" siècle. Elle a pu servir dans quelque entrée solennelle d'un empereur et y gagner son attribution à Charlemagne.

XXXI. Grammaire de Charlem.4.gxe. — Il suffira de deux lignes : un manuscrit du ^\<^ siècle, reproduisant un texte du ix'', ferait de Charlemagne l'auteur d'une grammaire. Le texte invoqué « est presque illisible; il n'est même pas assuré qu'on puisse y reconnaître le mot grammatica '. »

XXXII. Vers de Charlemagne. — Charlemagne fut instruit dans les lettres latines par Pierre de Pise et par Alcuin ^. On nous dit qu'il s'hitéressait aux exercices littéraires des poètes de sa cour et s'y exerçait même parfois. Nous avons quelques pièces métriques adressées par Charlemagne à Paul Diacre '. Janning a remarqué que plusieurs phrases de l'épitaphedupape Hadrien l",à commencer par le premier vers, se retrouvent dans les œuvTes certaines d'Alcuin. Suivant la remarque de J.-B. De Rossi, cela pourrait prouver seulement que le royal auteur a été aidé personnellement par Alcuin ou qu'il s'est permis quelques réminiscences des pièces de son maître. L'attribution de l'élégie qui servit d'épitaphe au tombeau d'Hadrien fut néanmoins faite à Charlemagne. L'auteur des Annales Laureshanwnscs ne dit cependant rien de pareil, mais seulement ceci : domnas rex epilaphium... jiissii in Frauda fieri'; or, au xvi" siècle, en 1590, Philippe de Winghe attribue l'élégie à Charles, et cette opinion, adoptée par les savants du xvii* siècle', est accueillie par Froben, le savant éditeur d'.\lcuin °. Cette épitaphe du pape Hadrien (voir ce mot) sera étudiée en détail plus tard, mais nous pouvons dès maintenant l'exclure du bagage poétique de Charlemagne et la restituer à Alcuin '.

Il faudrait également retirer à Charlemagne une pièce de vingt-cinq hexamètres attribuée à ce prince ' et que Dumniler a classée dans l'œuvre de Paul et de Pierre Diacre '. On peut en dire autant de trois autres pièces où quekjue familier de l'entourage royal se serait exprhné au nom de Charles lui-même et sans doute par son ordre. Lambccius a soulevé les premiers doutes contre ces quatre pièces, qui ne s'en sont jamais bien relevées depuis. Ce qu'on a dit de plus juste et de plus modéré en faveur de l'attribution à Charlemagne, le voici : Quels sont les motifs de cette incrédulité générale (à l'égard du talent poétique de Charlemagne)? Est-ce la ressemblance qui existe entre les

' E. DesjardinSjdans Comptes rendus des séances de TAcad. des inscr., 1857, t. i, p. 66. Cf. J. H. Bocrisius, Disserlalio de enidilione Caroli Magni ejusque merilis in rem lilterariam, in-4», Sucvofordi, 1716. — ' Einhard, Vita Karoli, c. .\xv; JaSé. Monumenla Alcuiniana, p. 614. — 'Dûmmler a placé ces vers parmi ceux de Pierre de Pise, supposant qu'il avait eu la revision de la correspondance de son royal disciple avec le savant Longcbard. Cf. A. M. AmeUi, Paolo diacono, Carlo Magno et Paolino d'Aquileja in un epigraniina inedilo, in-4°. Monte Cassino, 1S99. — « Moniini. Germ. histor., Scriplores, t. i, p. 36. — ' Acta sanct., jun. t. II, part. 2, col. 109. Janning revendique l'élégie pour Alcuin. — 'Alcuin, Opéra, édit.Quercctani, p. 550. — ' De Rossi, L'inscripdon du tombeau d'Hadrien I", composée et gravée en France par ordre de Charlemagne, dans les Mélanges d'archéologie et d'histoire, 1SS8, t. vin, p. *3. - - 'M. de Monlrond, Vcr.'i inédits de Charlemagne, dans la Bibliothèque de l'École des chartes, 1839, t. i, p. 305-312. — ' Monum. Germ. hist., l'oetœ latini medii avi, t. i, p. 69. — '"On le voit, ce n'est plus qu'affaire de sentiment; il est \Tai que la critique n'est souvent pas autre chose. — " Biblioth. de r École des chartes, 1840, 1. 1, p.' 310-312. Cf. Léon Bore, Charlemagne, ami des lettres et des écoles, dans VL'nivcrs catholique, 1840, t. x,p. 435-441; J. Doppert, Carolus Magnus princeps, grtccc et latine doctus, in-4'', Sueeberg, 1722. — "M. Rampclla y Tindaro, Ein nenge/undenes Gedicht Karts des Grossen, dansTheologie nnd Claube, Padcrbcm, 1910, t. il.

vers attribués à celui-ci et ceux qui appartiennent à Alcuin? « Alais tous les vers de cette époque se ressemblent, qu'ils soient d'.\lcuin, de Théodulfe, de Paul Diacre, ou de qui l'on voudra. Il faut désespérer de reconnaître les poètes du ix"' siècle à leur style, car alors il n'y avait plus de style, mais seulement un fonds d'expressions banales et de formules de langage que chacun agençait sui\-ant un procédé reçu. Quel obstacle y a-t-il à ce que Charlemagne ait quelquefois recueilli et cousu ensemble ces pièces d'une poésie toute fabriquée? Son biographe Einhard donne une assez haute idée de la culture de son esprit pour qu'on puisse lui laisser le mérite de ces faciles exercices de versification. Il est une autorité qui prouv^erait au besoin non pas que Charlemagne ait fait des vers, mais que l'opinion commune au xi' siècle le regardait comme capable d'en avoir composé. Je sais combien ce xi« siècle a divagué sur le compte du grand empereur; mais, puisque les critiques modernes n'appuient leur exclusion que sur des motifs assez vagues, et qu'ils l'ont pressentie plutôt que prouvée, sentiment pour sentiment, j'aime autant celui des hommes qui vivaient deux cents ans après Charlemagne i°. Pour en revenir à ces quatre petites pièces, il semble que, Charlemagne les adressant à des hommes qui étaient ses amis et ses maîtres, qui savaient mieux que personne l'étendue de ses connaissances, on ne peut guère admettre qu'il se les soit fait dicter pour se donner auprès d'eux le mérite d'un talent qu'il n'aurait pas possédé. D'un autre côté, lorsque les littérateurs de ce ix* siècle, constitués en Académie par les soins du roi franc, le reconnurent lui-même pour leur chef et lui décernèrent le surnom de David, il me semble encore que le choix de ce titre, toute part faîte à la flatterie, impliquait au moins quelques essais poétiques de la part de celui à qui ils faisaient honneur ". »

.^L le cardinal RampoUa annonce la prochaine publication d'un poème de Charlemagne, composé par lui-même qui, avec sa femme Hildcgardc, pleure la mort de leur enfant i'.

XXXIII. La légende de Ch.\rlemagne. — 1° Légende hagiographique. — Charlemagne, de son vivant, a, par ses entreprises, par ses succès, par ses revers, frappé à tel point l'imagination des peuples que sa légende a commencé parmi ses contemporains. Du ix" au xvi« siècle, le travail légendaire s'est continué et la Renaissance n'est pas venue à bout de faire oublier cette grande émotion des peuples^". Charlemagne per-

p. 265-268. — "E. S. Bring, Fabula Caroli Magni Suecana, in-S°, Lundae,1847;E.Brinknieier,DieSa9en uon den Ahenteuern Karls des Grossen und seiner Paladine, ans den ùlteS' ten spanischen Romanzen im Versm. der Origin. iibersetzt, in-12, Leipzig, 1843; T. Bullfinch, Legends o/ Charlemagne or romance o/ the Middle Ages, 10-8°, Boston, 1 864; G. Dreyling. Die Ausdruchwcise der iibertriebenen Verkleinening im altiranzbsischen Karlsepos, dans Ahhandl. Geb. roman. Philol, Marbourg, 1890, t. Lxxxii; E. Ebert. Die sprichwàrter der allfranzôsischen Karlsepen, dans Abhandl, Geb, rom. Philol., Maiburg, 1885; L. Gautier, Les épopées françaises, 1865-1867, t. I, p. 38-44; t. ii, p. 1 -60, 260-282; 2' édit., t. I, p. 54-60; t. ni, p. 1-795; Chanson de Roland, 1875, p. 369-391 ; Revue du monde catholique, 1876, t. xxvni, p. 121-131; R. Kôhler, Zu der allspanischen Erzàldung von Karl dem Grossen und seiner Gemahlin Sibille, dans Jahrbuch jUr roman, und engl. Liter., 1871-1872, t. xii, p. 286-316; Lebeut, Examen critique de trois histoires fabuleuses dont Charlemagne est le sujet, dans Histoire de VAead. des inscr. et belles-lettres, 1754, t. xxi, p. 136-149; 2' édit., t. X, p. 239-259; G. Mailhard de la Couture, Charlemagne dans l'histoire et dans la légende, 10-8", Bruges, 1887; M. Manitius, Das Epos « Karolus Magnus et Léo papa ', dans -Vei/es Archiv, 1882, 18S4, t. viii, p. 9-45, 117, 198; t. IX, p. 614-619: K. MeinliolT, Die Vergleiche m den altfranzôs. Karlsepen, in-S", Marburg, 1886; H. Mentz, Die Tràume in den allfranzôsischen Karls und Arthurs

sonnifie le « héros chrétien » et, encore que l'homme privé ne soit pas à l'abri du blâme, que l'homme politique ait souvent primé le fidèle, on peut dire que cette personnification est, en somme, juste. Ainsi la légende de Charlemagne présente deux courants distincts, l'un religieux, l'autre guerrier; le premier aboutit à la canonisation, le second à l'épopée ^.

Le bon accueil que moines et clercs firent à Charlemagne peut s'expliquer en partie par les bienfaits qu'il répandit sur les uns et les autres; mais encore et surtout par le désir de prendre leur part d'une gloire grandissante, de s'en faire un palladium contre les | revirements politiques, contre les spoliations possibles. De plus en plus le nom de Charlemagne devenait ainsi le symbole de la puissance civile et militaire mise au | service de la religion et récompensée dés ce monde 1 par la protection manifeste et le succès constant dans i les plus périlleuses entreprises. Le moine de Saint-Gall, dès le ix<^ siècle, consacre tout son premier livre à rassembler sur le compte de l'empereur des historiettes édifiantes et y entremêle deux ou trois manifestations miraculeuses e Dieu en faveur de Charles. A la fin du XI* siècle, le moine Jocundus fait de lui une sorte de gonfalonier de l'Église romaine -. « On arrivait ainsi peu à peu à changer en auréole sa couronne hupériale; mais cette tendance, visible avant le xii'= siècle, prit à cette époque une vigueur toute nouvelle par suite de circonstances diverses. L'idée d'un voyage de Charlemagne en Terre Sainte se répandit de bonne heure, d'un côté dans la foule, de l'autre dans l'Église; elle se produisit dans chacune de ces dhrections sous une forme bien différente '. >■

Malgré toutes les raisons qui auraient dû la rendre suspecte, cette légende fut admise sans contestation par tous ceux qui la lurent et ne contribua pas peu à

répandre dans l'Église l'idée de la sainteté de Charlemagne. Bientôt la Chronique du pseudo-Turpin vint donner à l'empereur ce caractère d'apôtre armé que Jocundus indiquait un siècle plus tôt, • facilement accepté par les la'iques, que les chansons de gestes avaient habitués à admirer la piété de Charlemagne et à croire aux miracles que Dieu faisait pour lui; ce caractère devint de plus en plus prédominant dans rimage~qu'on se fit de lui, et bien des gens s'étonnèrent sans doute que l'Église ne l'eût pas admis au nombre de ses saints. Ce ne fut donc pour personne un scandale ou une surprise, ce fut, au contraire, une satisfaction donnée aux idées générales et au sentiment des fidèles que la cérémonie qui eut lieu à Aixla-Chapelle, le 28 décembre 1164 ^» Voir Culte de Ch.\rlem.\gne.

Il se trouvait bien, sans doute, quelques esprits rigides qui ne parvenaient pas à accommoder cette gloire posthume avec l'incontmence avérée de Charlemagne; tout ce que pouvait faire pour lui le moine de Wettin, c'était de l'envoyer en purgatoire ^ Même canonisé, Charlemagne porta la peine de l'irrégularité de celui qui luijavait donné rang parmi les saints, Pascal III, un antipape. La dévotion sincère ou affectée que lui témoignaient Frédéric Barberousse, Henri II Plantagenet, Louis XI, lui forme une clientèle passablement bigiirrée et assez mal famée, mais puissante et bien décidée à étendre le culte de son héros. A cette intention se rattache le faux diplôme de Charlemagne ^ admis comme authentique et ratifié par Frédéric I' ^ Dans le diplôme où Frédéric inséra cette pièce supposée, Charlemagne reçoit les titres d'apôtre et de confesseur; en outre, « bien qu'il n'ait pas péri par le glaive, toutes les souffrances auxquelles il s'est soumis, ses combats périlleux et sa volonté constante

Epen, dans Auga.-Abhautll. Geb. rom. Phîlol.y Marburg, ISSS, t. Lxxiii ; Jlcrzdorl, Koroîellns. Beilrag zttm Karlssagcnkreis, in-S", Œdenburg, 1S55; Fr. IMichel, Cliarlemagne, an anglu-norman poem o/ thc twcî/lh cenlunj now flrst piiblished wilh an introduction and glossarial index, in-S", London, 1836; G. Paris, La Karîamagniis- Saga, histoire islandaise de Ctiarlcmagnc, dans Bibl. de V Ecole des Charles, 1864-1865, V' sirio, t. v, p. 89-123; VI' série, t. i, p. l-i2; Histoire poétique de Charlemagne, in-&°, Paris, 1SG5; G. Rauschen, Die Légende Karls des Grossen im xi und xii Jahrh.,mit einem Anhang iiber Vrkunden I\arls des Grossen und Friedrichs I /iir Aachen, von Hugo Lœrsch. Publik. Ges. Hliein. Geschichlskunde, Leipzig, 1890, t. vu. Cf. S. Beisscl, dans Stimmen ans ^Îaria-Laach, 1891, t. XL, p. 455-457; H. Grr.uert.dans Hisfori'sc/ies Jahrbuch, 1891, t. xii, p. 172-182; J. Hansen, dans Zeitschrift des Aach. Geschiehtsvereins, 1892, t. xiv, p. 275-280; .\. Leroux, dans la Reuue critique, 1892, t. xxxiv, p. 402-403; G. Paris, dans Romania, 1892, p. 295-296; Roux, Transformation épique du Charlemagne de Vhistoire, dans le Recueil des actes de l'Acad. de Bordeaux, 1865, t. xxvii, p. 73.

1 L'histoire poétique de Cliarlemagne est suffisaniment connue, grâce à l'ouvrage de G. Paris, Hist. poétique de Charlemagne, 1865, qui a fait époque et auquel on n'est jamais dispensé de revenir. — -Jocundus, Translatio S. Servatii, dans AIonum.Germ. histor., Script., t. xii, p. 96 : « Le pieux Charles ne craignait pas de mourir pour la patrie, de mourir pour l'Église; aussi parcourut-il la terre entière; ceux qu'il voyait rebelles à Dieu, il les combattait, et ceux qu'il ne put soumettre au Christ par la parole, il les lui soumit par le fer. » — ^ G. Paris, Histoire poétique de Charlemagne, p. 54. Cette idée fut exploitée en vue d'authentiquer des reliques exotiques conservées dans des monastères, notanunent à Saint-Denis en France. Le voyage de ferre Sainte, tout pacifique, fut un pèlerinage d'où Charles rapportait des reliques passablement suspectes et qu'il s'agissait de faire recevoir par tous comme authentiques, malgré leur apparence hétéroclite. Vers 968, cette idée d'exploitation d'un voyag-î en ^"ue des reliques d'un monastère se fait jour dans la chronique de Benoit, moine de Saint-André sur le Mont-Soracte. Environ un siècle après, un autre moine exploite la même idée pour le plus grand béuéfice de Saint-

Denis et la foire du Lendit est étroitement attachée à cette fraude et au succès qu'elle obtint; il sortit de là le Pèlerinage de Charlemagne. Cf. Lebeuf, dans Vlîistoire de FAcad. des inscriptions, t. xxi. p. 126 sq. Saint-Denis fut imité par Charroux, simple prieuré, qui a\'ait reçu de Charlemagne ce a saint prépuce » que possèdent six autres églises. Foncemagne, dans Hist. de l'Acad. des inscr., t. xxi. p. 151; Cérémonial de Metz, 1697, p. 197; Pie, Allocution prononcée dans la conférence ecclésiastique supérieure de sa ville épiscopale à l'occasion de la controverse soulevée au sujet des reliquaires de Charroux, in-8^, Poitiers, 1863. Outre le Pèlerinage, un autre ouvrage sorti également d'un milieu monastique vint affermir l'opinion de la sainteté de Charlemagne, G. Paris. De pseudo Turpino, 1855, et inspire la plupart des scènes du vitrail de la cathédrale de Chartres. — 'G. Pari s, op. ci/., p. 58-59. Ct.H. Grauert, Le /aux diplôme de Charlemagne pour Aix-la-Chapelle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, section v, p. 110- 124; J.-M. Curicque, Mémoire historique sur le culte ecclésiastique du bienheureu.t empereur Charlemagne, depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos iours, d^ms les Mémoires de l'Acad. de .IJe/z, 1SS5-18S6; Chr. G. Fr. Walch, His/orio canonisationis Caroli Magni variis observationibus illustrata, in-8'', lena;, 1750 (= A. Zac^îaria, RaccoUà di dissertazioni, 1797, t. xxn, p. 267 sq. ; P. Clemen, Die Portràtdarslellungen Karls des Grossen, dans Zeitschrift des Aachener Geschiehtsvereins, 1890, t.xii,p.l2-16). — 'G.Paris, Hist. poét. de Charlemagne, 1865, p. 59; la vision de Wettin montre le vieil empereur toujours galant : vitam volait finirc sullis sordibus. Baronius, pour mettre la morale, l'histoire et l'Église d'accord, imagina de faire faire àCharlemagne une dure pénitence pendant ses dernières années. La légende de sainte Amanberge a conservé le souvenir du penchant peu réprimé de Charles pour les femmes. Une autre légende monastique, grossissant ce péché jusqii'au crime, écrit G. Paris, avait déjà couvert du pardon de Dieu, miraculeusement obtenu, la faute de l'empereur. — * Nous l'avons mentionné déjà. Cf. H. Grauert, Le faux diplôme de Charlemagne pour Aix-la-Chapelle, dans Congrès scientifique international des catholiques, 1891, t. v, p. 110-124; G. Rauschen, Die Légende ICarls des Grossen im v; and xii JaJirhunderte, in-S'*, Leipzig, 1900.

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de mourir pour les incrédules, l'ont fait maiii/r. » « Pour mieux faire comprendre à tout le monde les mérites du nouveau saint, écrit Gaston Paris, l'empereur engagea un écrivain, sans doute quelque moine d'Aix, à composer une vie de Charlemagne spécialement destinée à l'édification. Cet ouvrage, que d'assez nombreux manuscrits nous ont conservé ', est intitule : De la sainteté, des mérites et de la gloire des miracles du bienheureux Charlemagne. Il a pour unique but d'édifier les fidèles et de justifier la canonisation de l'empereur par l'exposition de ses vertus et le récit des miracles que Dieu a faits pour lui. Il n'a aucune valeur historique ou littéraire; il est écrit dans un style ampoulé et délayé qui est juste à la hauteur des idées. L'auteur déclare d'ailleurs qu'il n'a voulu toucher en rien à l'histoire politique et s'est restreint absolument à ce qui regardait la dévotion à son héros. L'ou\Tage est divisé en trois livres; le premier ne contient guère que des renseignements assez exactement tirés d'auteurs anciens, mais amplifiés et noyés dans le verbiage; le second est la légende latine du Voyage à Jérusalem, dont nous allons parler bientôt ; le troisième emprunte ses huit premiers chapitres à la Chronique de Turpin, et le reste à différentes sources latines; il se termine par le récit de la translation des reliques de Charlemagne '. L'auteur n'a pas voulu mêler à son récit des fables populaires; il ne nous en rapporte' qu'une seule, qui se retrouve ailleurs sous diverses formes, et ajoute aussitôt : « Mais je passe « sous silence bien d'autres choses semblables, ne « touchant qu'à ce qui est contenu dans les histoires « authentiques. » Il est vrai que Turpin et le Voyage à Jérusalem sont pour lui parfaitement autlientiques'.»

2" Légende poétique. — « L'histoire poétique de Charlemagne a commencé de son vivant. » Un premier témoignage du travail épique qui s'accomplissait alors nous a été conservé dans la biographie de Louis le Débonnaire, par un auteur très improprement connu sous le nom d' Astronome limousin et qui vivait vers le milieu du ix"" siècle. Après avoir raconté le désastre de Roncevaux, il s'excuse de ne pas nommer ceux qui succombèrent : Quorum quia vulgata sunt , nomina dicere superscdi '; ainsi donc l'histoire était si répandue, si vulgaire qu'il eiJt été fastidieux de la redire. Cependant, l'événement remontait à l'année 778; il aurait dû être oublié depuis trois quarts de siècle; mais l'attention populaire s'y était attachée, avait transmis l'épisode funeste, les prouesses, le sort et le nom de ceux qui y trouvèrent la mort. Voici une première source.

En voici une autre. Sous le règne de Charles le Gros vivait, dans le monastère de Saiut-Gall, un vieux moine à cheveux blancs, tout édenté et qui ne savait plus que balbutier; il était le dernier représentant d'une génération disparue, point savant, mais rempli d'histoires du temps jadis et d'anecdotes qu'il était seul à connaître. Il arriva, vers la fin de 883, que l'empereur passa à Saint-Gall et y demeura un jour entier. On lui prodigua la prose et les vers sans grand succès. Charles, averti de la présence du vieux conteur, le

voulut voir. Lebonhonune était, malgré tout, loquace; et puis, l'occasion était unique; il raconta le grand empereur, les douze pairs, la grande armée, tant et tant que Charles le Gros, charmé, ordonna à ce moine branlant de se faire l'historien des anciennes guerres. Celui ci se mit à l'oeuvre avec joie, il y avait beau temps que ses confrères ne l'écoutaient plus; cette fois, il avait le plus illustre auditoire du monde, et, dans ses anecdotes, il sut mettre tout son cœur et cette fine pointe que les supérieurs monastiques n'aiment pas '. Ce moine, quand il n'était encore qu'un petit garçon, avait été pris en amitié par un vieux soldat du duc Gérold, un des meilleurs serviteurs de Charlemagne «. Devenu vétéran et mis à la retraite, Adalbert ne savait raconter que ses campagnes. Son petit ami les savait par cœur, mais il était patient ou timide, n'osait pas s'enfuir et, campé sur une cuisse du « grognard », écoutait, pour la vingtième fois, les aventures de la grande armée, exposées en patois tudesque. Malgré tout, l'enfant retenait ces chevauchées et ces tumultes dont il ne prendrait jamais sa part, car il se fit mohie à Saint-Gall. Là, il rencontra Wérimbert, le fils du vétéran, qui, lui aussi, le garnit d'histoires et d'anecdotes sur les rapports de Charlemagne avec l'Église, sur sa piété, sa sagesse, sa science. Et ce fut de tout cela que sortit le livre dédié à Charles le Gros et intitulé : Des gestes de Charlemagne.

Il Cet ouvrage est le premier document que nous ayons sur l'histoire poétique du grand empereur; il ouvre la série des innombrables productions que devait inspirer son souvenir. L'auteur avait l'intention de le diviser en trois livres, qui devaient rouler : le premier, sur les rapports de Charlemagne avec l'Église et les clercs; le second, sur ses guerres; le troisième, sur sa vie privée. Nous n'avons conservé que le premier et une partie du second, et nous ne savons pas si l'ouvrage a jamais été achevé. S'il l'a été, on doit regretter très vivement la perte de ce qui nous manque; nous y aurions probablement trouvé un butin plus riche encore que dans la partie conservée. Toutefois, tel qu'il est, cet opuscule est un des plus précieux que nous puissions consulter, et mérite pour beaucoup de raisons que nous nous y arrêtions quelque peu.

« L'auteur, comme nous l'avons dit plus haut, s'appuie sur des récits et non sur des documents écrits; ces récits n'émanent pas toujours de témoins comme Adalbert ou Wérimbert; certaines anecdotes n'ont évidemment d'autre base que les souvenirs populaires; telle est surtout l'histoire souvent citée du géant Eishere, qui portait sept ou huit Slaves embrochés à sa lance, « murmurant je ne sais quoi. ■> Or, plus de trois quarts de siècle écoulés depuis la mort du grand empereur avaient suffi pour que ceux même qui avaient été témoins de ses actions les eussent peu à peu exagérées en les racontant, et, à plus forte raison, pour que le peupk' les eût singulièrement grossies et altérées. Le premier livre du moine de Saiut-Gall, bien que fait sur les récits de Wérimbert et très souvent digne de confiance, contient déjà plusieurs traits qu'on peut à bon droit restituer à l'histoire légendaire';

' Entre autres, les manuscrits de la Bibl. nationale 4S9-5A et 61S7 et le manusc. de la Biblioth. Sainte-Geneviève 1. 1. 1,

— -Voyez sur ce livre Acta sanct., jan. t. il, p. 876; \îém. de l'Acad. des inscr., t. vii, p. 280 ; Lambccius, Calai, codicum Vindob., t. ii, p. 329 sq., 339 sq. — ' G. Paris, op. cit., p. 03.

— * Monitm. Germ. Iiistor., Scriplores, t. il, p. 608. Pertz ne veut voir diUis ce passage qu'une réiérence à la Vila Karoli d'Einhard, mais celui-ci ne mentionne en tout que trois des victimes de Roncevaux. Si l'on vont s'expliquer le retentissement de cette affaire qui fut, militairement parlant, im simple engagement d'arrière-gardc,illaut l'envisager sous cet angle de surprise et de colère qui accueillit d'autres désastres interrompiuit une série de victoires et

paraissant rompre le charme, par exemple : le désastre de Varus. la capitulation de Baylen. — ^ Moine de Saint- Gall, De geslis Karoli Magni, dans Mon. Gcrm. hist., .Script., t. II, p. 731-763. \iniium pertimesco, o domne imperator Karolc, ne dam jiissionem vcstram iniplcrc cupio, omnium pro/essionum cl maxime summoram sacerdotum o/Jensionem incurram, 1. I, c. x. — ^ Gérold fut tué en 799 dans une expédition contre les Avares. — ' Nous ne par- Ions pas de certains miracles qui étaient alors trop généralement crus pour que leur présence dans un récit on fasse soupçonner l'authenticité; mai s on peut hardiment rattacher à la légende la fin du ch. xxvii et l'anecdote rapportée dans le ch. x.xix, outre bien des traits isolés dans le récit.

CHARLEMAGNE

de même dans le livre II '... Quoiqu'il en soit, le livre du moiiie de Saiiit-Gall nous donne en partie les récits qui étaient les plus populaires en Suisse, vers la fin du 1X1= siècle *. » Écrit dans une langue emphatique et maniérée, il n'est pas moins précieux pour l'historien que pour le philologue.

Le moine de Saint-Gall a connu et mis à contribution bon nombre de récits populaires, principalement dans son second livre. Chose remarquable, ces récits, à l'exception d'un seul — le combat de Pépin contre un lion — ne se retrouvent pas ailleurs; aussi, toutes ces premières fables, que le souvenir du grand empereur inspira aux peuples de ses royaumes, ont disparu. Quelques légendes n'apparaissent encore qu'en germe, tel le Voyage à Constantinople qui n'est encore qu'une velléité à l'état de désir et de regret. D'autres ont été remaniées, étendues, le fond seul a persisté; mais la rédaction primitive toute na'ive s'en est allée et, bien que le fond soit certainement populaire, nous ne pouvons en reconnaître la forme, comme on l'a pu faire pour l'écho et même la traduction de tel chant tudesque contemporahi.

« Ainsi, nous avons conservé et l'attestation et les restes mêmes des récits populaires qui s'étaient emparés dès le ix« siècle de la personne et des actions de Charlemagne. Xous n'avons pas été aussi heureux pour les chants qui le concernaient à cette époque presque contemporaine; mais nous avons cependant en faveur de leur existence des témoignages dont la probabilité touche à l'évidence. Les chansons de geste des siècles suivants suffiraient à la rigueur; or, pour les faits fabuleux qu'elles rapportent, ces autorités ne sauraient avoir été que des compositions poétiques. De plus, l'existence de chants contemporains est attestée par des écrivains du ix" siècle même. Ermoldus Nigellus. qui a écrit en vers latins la Vie de Louis le Pieux, nous dit en parlant des exploits de ce prince :

Jliec canit orbis ouans laïc, vulgoqtie resitUant

Plus populo résonant, quant canul arle melos, I. II, vs. 191.

« Or, cet usage n'a certainement pas commencé à Louis le Débonnaire; ses ancêtres avaient aussi été l'objet de chants populaires; le poète saxon qui a versifié Einhard nous dit, vers la fin du ix^ siècle :

Est quoque jam nolum : vulgaria carmina magnis Laudibus ejus avos et proavos célébrant,

Pippinos, Carolos, Hludovicos et TheoJricos

El Carlomannos Hlotariosque canimt, I. V, vs. 115.

« n ne cessa pas non plus avec les premiers successeurs de Charlemagne; le hasard nous a conservé un de ces chants contemporains, celui auquel donna lieu la bataille de Saucourt, gagnée le ô août SS2, par Louis III contre les Normands, et il serait facile de rassembler un grand nombre d'allusions à ce sujet éparses dans les chroniqueurs de ce temps-là. On est donc certain de ne pas se tromper, en afTirinant que la poésie populaire, habituée à célébrer les événements ou les hommes qui frappaient l'imagination des masses, n'a pas manqué à sa coutume pendant le règne de Charle-

' Ch. XII, ennemis mesurés à l'épée, histoire de Pépin le Bossu dans la forme qu'elle a prise, celle du géant Eishere; ch. XIV : larmes de Charlemagne à propos des Normands; ch. XV : lutte de Pépin avec le lion; ch. xvii : conversation de Didier et Otkar sur les tours de Pavie, apparition de l'empereur de 1er; ch. xviii : épreuve des épées, sans compter plusieurs autres détails. — = G. Paris, op. cil., p. 39-41. — — = G. Paris, op. cit., p. 42. — * Il en convient lui-même, I. I, c. X : Apud nos aulem, qui leutonice vel gernumice loquimur. — = Le plus ancien texte poétique qu'elle ait à montrer n'est que du x« siècle et est purement religieux,

"Voir Dictionn. au mot C-ustilène, t. ii, col. 1969-1975.

• Cette hypothèse, soutenue par Héricault. Essai sur Voriginc de l'épopée, a été montrée insoutenable par P. ilayer, dans Bibliotli. de l'École des c/;iir/es, V- série, t. ii. p. s4sq.

magne,et quelle a au contraire redoublé ses chants devant les exploits et la personne du grand empereur'.»

On s'est demandé en quelle langue furent modulées ces premières chansons. On rappelle à ce propos que le vieux routier Adalbert était tudesque et que le moine de Saint-Gall, son petit confident, parlait tiois; ce qui pouvait sembler plus démonstratif, c'est que les Francs austrasiens formaient alors le peuple dominant. La dynastie était sortie de^chez eux, ils exerçaient sur le reste de l'empire franc une sorte de principal et avaient gardé intact leur cachet germanique originel. Charlemagne parlait le francique ou tudesque et prenait soin de faire recueillir les vieilles épopées nationales. Nul doute qu'on n'ait tôt essayé de célébrer le héros national qui éclipsait ses ancêtres et ses prédécesseurs; la langue n'était pas encore déshabituée de fournir aux formes poétiques des motifs appropriés; d'ailleurs, au viii"! siècle, cette langue produit encore un fragment épique, au ix«, le grand poème d'Ottfrid et, à la fin de ce siècle, le Ludwigslied '.

Rien de comparable en Neustrie où la langue, dont le plus ancien monument connu apparaît vingt-huit ans après la mort de Charlemagne, semble, dans ce texte, encore bien informe et hésitante et hors d'état de supporter la poésie '. Et, cependant, il y a eu des chansons romanes contemporaines de Charlemagne. Toute l'efflorescence prolongée et ramifiée que suppose par exemple la Chanson de Roland, les allusions à des poèmes perdus et alors en train de se fondre les uns dans les autres, tout cela présuppose un long développement. Si les auteurs des chansons de geste nous ramènent presque invariablement à Charlemagne, c'est qu'un grand cycle épique, déjà formé autour de ce nom prestigieux, leur avait été légué par leurs ancêtres, c'est que depuis Charlemagne la poésie romane n'avait pas cessé de reproduire, en les modifiant suivant les changements de la langue et des moeurs, les primitives cantilènes qu'avait créées de son vivant l' enthousiasme d;s Français. L'hypothèse d'une transmission de l'œuvre poétique des tudesques aux poètes du X' siècle qui les traduisent, les manipulent en leur langue et transforment les vieilles cantilènes germaniques en chansons romanes, est gratuite et inadmissible ^ Les Français de Gaule revendiquaient pour eux Charlemagne et n'entendaient pas le recevoir de ces tudesques dont, déjà. Ils n'entendaient plus le jargon. Ce n'est pas un héros étranger qu'ils adoptaient, mais un héros national qu'ils glorifiaient et dont les grandes guerres faisaient partie du patrimoine national. Au reste, une façon raisonnable d'expliquer historiquement le passage de l'épopée franque du tudesque au roman est vraiment impossible à trouver; il faut renoncer à cette supposition, qui, d'ailleurs, ne s'appuie sur rien, et, dès lors, on est contraint d'admettre, dès le ix^ siècle, l'existence de chants en roman sur Charlemagne.

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