XXXIV. PÈLERINAGE DE Ch.\RLEMAGNE
Parmi les chansons de geste que nous a laissées le
— ' F. Castets, lier H ierosoUjniitanuni, ou Voijage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople et autres textes latins du manuscrit H 2S0 de Monlpsllier. in-8^, Montpellier, 1894; de Foncemagne, Examen de la tradition historique touchant le voyage de Charlemagne à Jérusalem, dans Histoire de l'Acad. des inscr. et belles- lettres, 1754, t. xxi, p. 149-156; 2= éd., t. x, p. 260-272; Ed. Koschwitz. Ueber die Chanson du voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, dans Bœhm^îr, Roman. Studien, 1875, t. ii, p. 1-60; in-S», Heilbronn, 1876. CE. Ars. Darmesteter, dans la Bévue critique. 1884, t. xviii, p. 149-152; H. N'icol, dans The Academy. 18S1, t. xix, p. 139; E. Koschwitz, L'eberliejerung und Sprache der Chanson du voyage de Charlemagne à Jérusalem et à Constantinople, eine kritische Untersuchung, in-S", Heilbronn, 1876, dans Fôrster, Altfran-
CHAKLEMAG.NE
moyen âge, la plus couitc l-1 la plus singulière csl celle qui raconte le pèlerinage de Cluirlemagne au Saint- Sépulcre et son retour par Coustantinople '. Voici le sujet de cette curieuse composition.
B Un jourCharlcmagnc est à l'abbaye de Saint-Denis; il a mis sa couronne sur sa tète, son cpce à son côté; il se promène devant ses barons. « Dame, s'ccrie-t-il, 0 en s'arrêtant devant la reine qu'il regarde, croyez- " vous qu'il y ait un homme sous le ciel qui sache « mieux porter couronne et glaive'? » La reine répond imprudemment : » Il ne faut pas se vanter trop, empe- « reur. Je connais un roi plus imposant encore et plus « gracieux. » A ces mots, Charles est rempli de honte et de colère; il oblige sa femme à lui nommer ce rival prétendu, et jure qu'il ira le visiter avec ses bons chevaliers : si la reine a dit vrai, c'est bien ; si elle a menti, il lui fera trancher la tête au retour. Elle a beau se défendre, il lui faut nommer le roi Hugon, empereur de Grèce et de Coustantinople. — Charles convoque tous ses barons et leur annonce qu'il veut aller à Jérusalem adorer le Saint-Sépulcre et, en même temps, voir un roi dont on lui a parlé. Les douze pairs, — Roland, Olivier, Turpin, Guillaume d'Orange, Oger de Danemarche, Naimon, Gérin, Bérenger, Ernaut de Gii-onde, Aimer, Bernard de Brusban et Bertrand — déclarent qu'ils suivront ; quatre-vingt mille hommes se joignent à eux '. Ils prennent l'écharpc — c'est-à-dire la besace — et le bourdon de l'abbaye de Saint-Denis et se mettent en marche. Après avoir traversé la Bourgogne, la Lorraine, la Bavière, toute l'Italie et la Grèce, ils arrivent à Jérusalem. Le patriarche les reçoit à merveille, leur donne au départ des reliques admirables, entre autres la couronne d'épines, un des saints clous, le saint suaire, la chemise de la Vierge et le bras sur lequel le saint vieillard Siméon porta l'enfant Jésus. — Après avoir été cueillir .à Jéricho les palmes qu'ils rapporteront en France, les Français se remettent en marche, et, traversant la Syrie et l'Asie-Mineure, arrivent à Constantinople. Le roi Hugon, qu'ils trouvent en train de labourer la terre avec une charrue d'or, les accueille avec un faste vraiment digne de l'Orient et les émerveille par les splendeurs fantastiques de son palais. Après un souper magnifique, où on mange de tous les mets les plus délicieux, des cerfs, des sangliers, des grues, des oies sauvages et des paons roulés dans le poivre, où on boit du vin et du claré ^ pendant que les jongleurs font retenlir la vielle et la rote, Hugon mène Charlemagne et les douze pairs dans la chambre qui leur est destinée; douze grands lits de bronze sont rangés autour d'un treizième, plus riche que tous les autres. Les Français se couchent; ils sont joyeux, ils ont bu des vins. Charlemagne leur propose de tjabcr avant de s'endormir. Gaber, c'est se Uvrer à des gasconnades où l'un cherche à dépasser l'autre. La proposition est acceptée, et les hôtes de Hugon s'en donnent à qui mieux mieux. Malheureusement, le roi grec, méfiant et sage, a fait cacher un espion dans le gros pilier qui soutient la voûte de la salle; cet es-
zôsische liibl.. Hcilbronn, 1880-1883, t. ir, p. i-li, cf. llussafia, dans Zcilscliri/l der ôslerr.Gijmnas., 18S1, p. 195-200; G. l'aris, dans Ronidnia, 1881, t. xiii, p. 126-133; L. Moland, Clmrlemagnc à Coiislunlinoptc et à Jérusalem, dans la lieviw nn-liéûluijiquc, 1861, série II, t. ii, p. 36-50; H. Morf, Elude sur la date, le caructère et l'origine de la cliunsuu du pèlerinage de Charlemagne, dans Rumania, 1884. t. xiii, p. 185-232; U. l'aiis. L'origine parisienne de la chansun du pèlerinage de Charlemagne, d;ms le Bulletin de la Soc. hislor. de P<wis, 1877, t. iv, p. 101-107; La clumson du pèlerinage de Charlemaanc à Jérusalem, dans les Comptes rendus de l'Acad. des inscr. et belles-leltres. 1877, 1V« série, t. v, p. 152-153; dans Romania, 1880, t. ix, p. 1-50; dans la Poésie du moyen âge, 1885, p. 119; A. Percz, Die Rcisen Karls des Grossen, dans Jahrbuch jiir Gesel-geb., 1891, II« série, t. xv; H. Suchier, La .\i\"= laisse du Voyage
pion écoute les gabs, et il prend au sérieux toutes les terribles choses que les Français se vantent de faire. 0 Qu'on m'amène, dit Charlemagne, le meilleur che- « valicr du roi Hugon; qu'il ait deux hauberts sur le « corps, deux heaumes sur la tête, qu'il monte sur un « fort cheval; je prendrai une épée, et je lui assénerai ' un tel coup sur la tête que je fendrai les heaumes, 0 les hauberts, le chevalier, la selle et le cheval, et la « lame entrera en terre plus d'un pied. — Que le roi « Hugon me prête son cor, dit Roland : je sortirai de la «ville, et je soufflerai d'une telle haleine que toutes les (I portes de la cité en quitteront leurs gonds; si le roi « veut s'avancer contre moi, je le ferai tourner si fort « qu'il en perdra son manteau d'hermine et que ses « moustaches en seront brûlées. — Vous voyez, dit Oger Il de Danemarche, ce pilier qui soutient tout le palais? « Demain matin je l'étreindrai et le secouerai si rude- « ment que le palais s'écroulera. Gare à ceux qui n'en « seront pas sortis à temps I — J'ai un chapeau mer- « veilleux, dit Aimer, fait de la peau d'un poisson ma- « rin, et qui rend invisible: je le mettrai sur ma tête, et « demain, quand le roi sera à son diner, je mangerai son «poisson et boirai son vui,etje lui heurterai la tête sur « la table; il s'en prendra à ses hommes, et on verra 0 de belles querelles. •■ Les autres pairs assurent aussi qu'ils feront des choses extraordinaires : le gab d'OUvier, qui s'est épris d'un subit amour pour la fille du roi Hugon, est aussi cru que prodigieux. — Quand les comtes ont fini de gaber, ils s'endorment. L'espion court au roi et lui rapporte en toute épouvante les effrayantes vanteries des Français. Hugon entre en une grande fureur; au matin, quand Charles et ses pairs arrivent de l'église, il les apostrophe avec véhémence : « Vous vous êtes moqués de moi, leur dit-il, vous « m'avez outragé et menacé. Eh bien, si vous n'ac- « comphssez pas vos gabs comme vous l'avez dit, je « vous trancherai la tête. » L'empereur et les pairs sont interdits : « Sire, dit Charlemagne, c'est l'usage des « Français de gaber avant de dormir; vous nous aviez « donné hier de forts vins à boire; si nous avons dit des « folies, nous n'en sommes guère responsables. Laissez- « moi me conseiller avec mes barons. » Les pairs se rassemblent autour de lui sous un arceau : « Il parait, » dit l'empereur, que nous avions bu hier trop de vin et 0 de claré, et que nous avons dit des choses qu'il aurait « mieux valu ne pas dire. Prions Dieu de nous tirer de « peine. » Il fait apporter les reliques que lui a données le patriarche, tous se mettent à genoux et prient avec ardeur. Soudain, parait un ange envoyé par Dieu : « Ne crains rien, Charles. Vous avez eu tort, toi et les « pairs,de gaberlùer comme vous l'avez fait : n'y reve- « nez plus. Jlais, va, fais commencer quand on voudra, "tous les gabs seront accomplis ! » Les Français se relèvent joyeux et vont trouver le roi Hugon dans son palais : « Sire, dit Charlemagne, vous vous êtes con- « duit avec nous d'une manière qu'en plus d'un pays « on taxerait de trahison, ^"ous nous avez fait épier « dans ia chambre où vous nous hébergiez, et vous avez
de Charlemagne, dans le Moyen âge, 1888, t. i, p. 10-11. 'Un seul manuscrit, écrit en Angleterre, au xiv siècle, Brit. Mus., ms. 16 E. VIII; d'après Koschwitz le ms. ne serait pas antérieur à la fin du xiii' ou au début du xiv« siècle; édité pour la première fois en 1836, Chartenmgne, an anglonorman poem o/ ihe twel-lh cenlury, now ftrsl published... by Francisque Michel ; deux traductions ancieiuics du xiii« siècle, l'une en norvégien, l'autre en gallois. Sur ces versions et les éditions, et. G. Paris, dans Romania, 1880, t. i.x, p. 1, note 3; p. 2, noie 1: et l'édition Koschwitz mentionnée plus haut; .1. Goulet, l'itudes sur l'ancien poem français du voyage de Charlemagne en Orient, in-S", Paris, 1907. — = De ces 80 000 hommes, il n'est plus question pare la suite; on ne voit figurer dans les aventures du voyage que Charles et ses douze pairs. — ' Via mélangé de miel.
GHA.RLEMAGNE
«entendu les gabs que nous avons faits. Nous étions «quelque peu ivres, et nous ne savons plus ce que « nous avons dit ; mais, allez, désignez les fffits que vous « voudrez, nous sommes prêts à les accomplir. » Le roi choisit d'abord, on ne peut plus singulièrement, le (/oft d'Olivier, et, le soir arrivé, enferme le jeune homme avec sa fille. « Sh-e, dit la belle en tremblant, êtes-vous « venu de France pour mettre à mort les pauvres «femmes? — Kassurcz-vous, réplique le courtois « Olivier; il n'en sera que ce que vous voudrez. C'est «l'amour qui m'a fait parler ainsi. Promettez-moi « seulement de dire à votre père que j'ai exécuté mon I gab.« Il n'en accomplit que le tiers, et c'était déjà une belle merveille; mais la princesse, fidèle à son serment, dit le lendemam à son père qu'il avait fait tout ce dont il s'était vanté. On passe ensuite à Guillaume d'Orange, qui s'était fait fort de prendre une boule de pierre énorme et de la lancer contre le mur du palais, de façon à en abattre plus de quarante toises; il défuble ses peaux de lièvre brun, prend d'une main cette boule que trente hommes ordinaires n'auraient pu remuer, il la laisse aller et renverse, en effet, plus de quarante toises de mur. « Par ma foi, s'écrie le roi « Hugon,ces gens sont des enchanteurs; mais voyons . les autres. Bernard de Brusban a prétendu qu'il « ferait sortir de sdu lit le grand fleuve qu'on entend . d'ici bruire dans la vallée, qu'il le ferait entrer dans B la ville et tout inonder, que moi-même je m'enfuirais «sur ma plus haute tour et n'en pourrais descendre « qu'à son commandement. Qu'il le fasse. » Bernard court au fleuve, le signe, et l'eau sort aussitôt de son lit, remplit les champs, inonde la ville; tous s'enfuient, Hugon monte en sa plus haute tour; il se lamente, il promet à Charlemagne, s'il le délivre, de lui faire hommage et de lui donner tout son trésor. Charles prie Jésus, et l'eau sort de la cité et rentre dans son canal. Le roi Hugon descend de sa tour et s'incline devant Charlemagne. « Eh bien, lui dit l'empereur, en voulez- « vous encore, des flofo? — J'en ai assez, répond Hugon. « Je reconnais que Dieu vous aime; je veux être votre « vassal, et mon grand trésor est à vous, je le ferai con- « duire en France. — Je n'en veux pas un denier, dit « Charles, maisj'ai une chose à vous demander. Faisons « aujourd'hui une grande fête et portons l'un et l'autre «une couronne d'or. — Volontiers, dit Hugon, nous « ferons une procession solennelle. » Charlemagne et Hugon marchent côte à côte, leurs grandes couronnes d'or sur la tète; Charles est plus grand d'un pied et quatre pouces. Les Français les regardent et tous disent: «.Madame la reine a dit folie; nul ne peut « se comparer à Charlemagne; en quelque pays que i nous venions, nous rurons toujours l'avantage. » Après un repas somptueux, Charles prend congé. Ils traversent les pays étrangers et arrivent à Paris. L'empereur va à Saint-Denis et dépose sur l'autel le clou et la couronne d'épines. La reine l'attendait là : elle tombe à ses pieds en l'ai demandant pardon; il la relève et lui pardonne pour 1 honneur du Saint-Sépulcre qu'il a eu la joie d'adorer i. »
■ G. Paris, dans Romania, 1S80, t. ix, p. 3-6. Ct. A. France, Le rjub d'Olivier, dans Les contes de Jacques Tourncbroche, in-VJ., Paris, 190S, p. 1-21. — = G. Paris, dans Romania, 1880, t. IX, p. 11; pourquoi «puériles»? C'étaient des applications de la mécanique et qui valaient au moins le a canard de Vaucanson ». — ="11 s'agissait évidemment de la route romaine qui longeait le Danube, route commencée par Tibère, continuée par Trajan et menée par Constantin jusqu'à Byzance. — * G. Paris, Hisl. poét. de Charlemagne, 1865, p. 337 sq.; Hagenmeyer, Ekkehardi HierosoUjmita, Tubingen, 1877, p. 120-121; G. Paris, dans Romania, 1880, t. ix, p. 10. note 2. Il sutfira de mentionner dans une note un résultat littéraire des relations, mal connues jadis, entre Cliarlemagne et l'Orient. Pliant, Inventaire critique des lettres liisloriqucs des croisa-
Ce curieux récit a diverti les uns, scandalisé les autres; il faut y distinguer deux parties bien distinctes, assez adroitement liées et qui sont un conte quelque peu égrillard, originairement étranger, à Cliarlemagne et à Constantinople. et un récit relatif à Charlemagne. On a pu multiplier les rapprochements de détail entre l'historiette de début et des contes analogues des littératures anciennes; mais, en appliquant l'aventure à Charlemagne, on a été obligé de modifier sensiblement le canevas primitif. La mention de Constantinople est un heureux prétexte au déploiement d'une description d'un luxe fantastique, c'est bien la ville telle que la représentaient les récits des pèlerins de Terre Sainte, la ville des merveilles. « .\u reste, ces récits qui paraissent fantastiques sont encore, en certains points, au-dessous des magnificences puériles, bien faites pour frapper des esprits eux-mêmes très enfantins, qui s'étalaient réellement dans le palais impérial de Constantinople ^ > Au reste, il est utile de remarquer que, depuis la restauration de l'empire d'Occident, les rapports entre l'empire grec et l'empire franc étaient devenus assez fréquents et à peu près sans répercussion sur la politique; ces rapports influencèrent les mœurs, la littérature de l'Occident, notamment par le rôle d'intermédiaires entre l'.Vsie et l'Europe que jouèrent les Byzantins à propos de la propagation des contes merveilleux ou romanesques.
Le Charlemagne du pèlerinage est un vaniteux et un jaloux, grand buveur et grand blagueur, que les merveilles de Constantinople ahurissent, mais qui ne peut pas s'empêcher d'être brave, de tenir un engagement inconsidéré et périlleux, et qui, tout franc qu'il est, a dû rire en vieux gaulois de l'aventure d'Olivier. Ce n'est plus le Charlemagne majestueux et bénisseur, profondément ennuyeux de la chanson dite de Roland, mais un bon vivant, que le vin et la gaudriole n'épouvantent guère. Ce n'est plus là le personnage fantomatique des complaintes épiques, c'est un Charlemagne de fantaisie qui fait honneur à ses compatriotes vivant à l'étranger. Même l'empereur grec n'est ni plus puissant, ni plus magnifique, ni plus malin que le roi de France.
L'idée d'un voyage de Charlemagne en Orient était répandue dès le x'= siècle; au siècle suivant elle était si populaire que la cohue qui suivait Pierre l'Ermite à la croisade croyait retrouver le long du Danube la route construite par le grand empereur ', et que de graves historiens appelaient la première croisade la seconde, Charlemagne ayant fait la première. La pensée de Charlemagne dominait tellement les premiers croisés qu'ils le crurent même ressuscité exprés pour prendre part à leur expédition *.
La discussion des particularités philologiques et grammaticales de la chanson du Pèlerinage ne saurait appartenir en aucune façon à nos études. Il suffira ici d'en indiquer brièvement la date, le caractère et l'origine.
des, dans les Archives de l'Orient latin, 1880, t. i, p. 1 sq., a étudié une prétendue lettre adressée de Constantinople, sur les instances d'un certain Jean, patriarche de Jérusalem, par Constantin V CopronjTne et Léon IV Kazare, son fils, empereurs, à Charlemagne, pour le solliciter de venir délivrer les lieux saints. Depuis lors, ce te.xte a été étudié de nouveau par il. Schwab, Sur une lettre d'un e:npcreur byzantin, d.aus le Journal asiatique, 1S96, IX< série, t. viir, p. 498-509, et on a pu, dès lors, se convaincre que cette lettre contenait une partie hébraïque qui, comme on le pense bien, n'a pas eu peu à soufTrir de l'ignorance absolue où étaient de cette langue les copistes. Quant au document lai-même, entièrement étranger à Cliarlemagne, il ne laisse pas d'avoir tenu sa place dans la formation de la légende de ce prince; c'est ce qu'a montré Riant, up. cit.
7tJ9
CHARLEMAGNE
La date étaitfixée, par.M.Gaslon Paris,auxi«siècle: M. Hoschwitz avait d'abord adopté cette opinion, mais il a élargi ensuite les limites à la seconde moitié du XI" ou au commencement du xii* siècle; M. H. Morf adopte cette modification pour se corriger aussitôt et déclarer avec G. Paris qu'on ne saurait faire descendre la chanson en deçà de l'an 1080, ou peut s'en faut.
Le caractère est celui d'une poésie populaire. Le peuple croyait que les reliques données à Charlemagne avaient été apportées par lui d'Orient jusqu'à Saint-Denis. Ces reliques étaient vénérées en vertu d'un indictum du grand empereur; cet indiclum donna | naissance à une fête dite de VEndit, plus tard le Lendil. La foire de VEndil réunissait un grand concours de gens attirés, les uns par l'exhibition des reliques, les autres par les marchandises mises en vente. Une fois liuies les dévotions et les affaires, on allait ou'ir les jongleurs qui, sur leurs tréteaux, chantaient l'expédition d'où Charlemagne avait rapporté le clou et la i couronne qu'on vénérait en ces jours. Il fut donc com- ' posé sur ce sujet au moins trois chansons ditléreutes. La première s'est perdue, nous ne la connaissons que [ par un très bref résumé de la Kurlamagnus-Saga '. LTne version très différente s'est conservée dans le poème de Ficrubras. Notre chanson est la plus populaire et la plus ancienne de toutes ces narrations poétiques. Ce qui donne encore plus de valeur à la chanson héro'i-comique du Pèlerinage, c'est que nous avons le droit de la regarder comme le plus ancien produit de l'esprit parisien qui soit arrivé jusqu'à nous. Xous avons vu qu'elle a été composée pour être chantée à la foire de l'Endit, entre Paris et Saint-Denis, tout nous indique que le poète était de l'Ile-de-France et sans doute de Paris.
XXXV. Donation de Charlemagne au Saint- Siège-. — Xous traiterons ici de la double donation faite au Saint-Siège par Pépin et par Charlemagne, ces deux actes étant inséparables dans leur inspiration politique et leur résultat historique.
Lorsque l'invasion lombarde eut détruit la renaissance byzantine à tout jamais en Italie, elle iiarut prendre à tâche d'isoler les débris de l'ancien domaine impérial afin de les rendre inoffensifs jusqu'au moment prévu de leur disparition. Peu à peu, par suite du besoin inhérent aux individus de se grouper, des principautés s'étaient formées que la menace perpétuellement suspendue de pillage, de destruction et de mort avait contribué à rendre assez incohérentes. On avait vu naître des duchés locaux, sorte de divisions militaires, o Au nord, le duché de Vénétie-Istrie, puis le duché de Ferrare et le territoire propre de l'exarchat, puis le duché de Pentapole; à certains moments, il y eut un duché de Pérouse, comprenant les cités par
' CI. Bibliotlièque de l'École des Charles, t. xxv, p. 102. — ' C. Dehaisnes, Z)isserïfl/ion critique sur la donation promise par Charlemagne au Saint-Siège en 77 i, dans la Reoue des sciences ecclésiastiques, 1861, I" série, p. 421-4(5.3; Th. de Mock, De donatione a Carolo Magno Sedi aposlolicaanno //' -/..v-vn- oblata, disserlatio historica et criticay in-S**, Miiiisler, 1861, trad. franc, par Féron, De la donation de Charlemagne au Saint-Siège, tan 774. dans la Vérité historique. 186.3, t. XI, p. 187-268; G. Huffcr, Die .Echtheit dcr Schenkang Kwls von 774, dans Gôrres Gesellselia/t, llislorisciies .Jahrbuch, 1881, t. il, p. 242-253; L. Duchesnc, Liber pontilicalis, t. i, introd., p. ccLXii; P. Kelir, dans Ilistorichc Zeilschrijt, t. lxx, p. 385 sq.; Gàltingische gelehrl. .Ui:., 1SU5, p. 694; L. Duchcsne, Les premiers tempsute /* LUat ponti/ical, dans la Renne d'histoire et de littêr. religieuses. 1896, t. i, p. 266; .J. .\. Ketten-r, Karl der Grosse und die Kirche. in-S", Mûnchcn, 1898; P. Scliellertlîoichorst, l'ipins und Karls den Grosses Sclwnkungsversprechen; Ein Beitrag zur Krilik der Vita Hadriani, dans Mittheilangcn des Instituts jûr osterreichische Geschichtslorschung, ISS4, t. v. p. 193-212, réimprime dans (,'rsnnimcHe Schrilten, in-S", Berlin. 1903, l. i, p. 63-86; F. -A. Krosta,
DICT. d'arcii. chrét.
lesquelles passait la route entre l'.Xpennin et le territoire romain. Venait ensuite le duché de Rome, et, plus loin, le duché de Xaples. Quant aux places que l'empire avait conservées aux deu.x pointes extrêmes de la péninsule, elles se rattachaient à ce qu'on appelait le thème de Sicile, la grande île à laquelle les Lombards n'avaient point touché '. » En pays lombard, un roi; en Vénétie, un duc; à Xaples, un duc encore — princes militaires; à Rome, un évêque et un gouvernement ecclésiastique. Rome forme une anomalie. Trop illustre, trop convoitée, elle ne peut passer inaperçue et elle ne le voudrait pas. Son peuple, aussi agité qu'il fut actif par le passé, ne se fait pas à l'idée de ne jouer aucun rôle; il en jouera un — celui de souffre-douleurs. Tandis que Xaples et Venise se dissimulent et gardent leur autonomie, car la suzeraineté de Byzance à leur endroit est à peu près illusoire, Rome, mécontente des Byzantins, antipathique aux Lombards, fait appel aux Francs. Elle trouvera ses maîtres. Rome était alors capitale d'un duché ' qui comprenait, au nord, entre la mer et le Tibre, ce qui restait de l'ancienne province de Tuscie; puis entre le Tibre et l'Anio, un secteur peu étendu, derniers débris de la Valésie; enfin, depuis l'Anio et le Tibre, jusque vers Gaète et le Liris, une partie assez considérable de la Campanie des derniers temps °. Pour gouverner : un duc de Rome ayant sous lui des commandants de place; un préfet de la Ville ayant des fonctionnaires sous ses ordres. D'abord ces personnages étaient à la nomination de l'empereur, mais depuis les changements survenus en Italie au commencement du vin= siècle, soldats, magistrats, fonctionnaires, tout était indigène et tendait à constituer un gouvernement et un État autonomes. mais avait à compter avec une autre puissance, indigène elle aussi, le clergé et le pape.
Le pape était une puissance municipale de premier rang dans Rome. Ses ressources financières y contribuaient et aussi son prestige religieux. On n'ignorait pas de quoi était capable dans le monde un pape lorsqu'il était intelligent, et cette situation internationale rejaiUissait sur le titulaire. C'était un personnage. L'empereur grec le savait de reste et, quoi qu'il en eût, recourait au pape pour le bien de ses affaires en Italie. Tout concourait à grandir le pontife. Or, vers ce milieu duviii^siècle, l'empereur ne pouvait défendre Rome efTicacement contre les Lombards et, sous peine de devenir Lombards, les Romains devaient prendre un parti. Or, on avait à Rome la haine et le mépris des Lombards, ces barbares, ces brutes. Le peuple pensait ainsi et le clergé aussi, et le pape, et l'aristocratie la'ique et tout le monde ".
Rien, dans ces menta!ités,n'avait entamé le prestige
I De donationibns a Pipino et Carolo Magno Sedi aposfoticœ factis- Cf. W. Martens, Die rômische Frage unter Pippin und K(wl dem Grossen, eine geschichtlîche yionographie, in-S'', Stuttgart, ISSl ; Xeue Erorterungen iiber die rômische Frage unter Pippin und Karl dem Grossen, in-S**. Stuttgart, 1882; Beleuchtung der neueslen Controversen iiber die rômische unter Pippin und Karl dem Grossen, in-S», Mûnchcn, 1897; H. 'Tlielen, Zur Lôsung der .Slrcilfrage iiber die Verhandlungen Konig Pippins mit Papst Stephan II zu Ponlhion und das Schenkungsvcrsprechen Pippins und Karls des Grossen, in-S", Oberhausen, ISSl. — " L. Duchcsne dans la Rev. d'hisl. et de litlér. relig., 1S96. t I, p 107 — * Le duché de Rome, Liber pontiflcalis, édit. Duchcsne, t. i, p. 392. — ' C'était à peu près la province de Rome actuelle, c'est-à-dire l'ancien État pontifical, dans ses dernières limites, entre 1S60 et 1S70 — • Pensaiton à des intérêts religieux ou se laissait-on guider par des répugnances? Il y avait peut-être des deux dans le senti-
' ment qui faisait pousser vers rautonomie, mais à coup sûr la haine des Lombards, Cînnmc, trois siècles plus tard, celle des Normands, entraînait alors la politique poiiti-
I ficale.
CHARLEMAGNE
impérial, si piofomlc que fût ];i ilichtancc de l'institution. Sujft de l'empereur, assurément; d'ailleurs son tloignenient rendait les rapports rares, sinon agréables; sujet d'un Lombard, jamais; le pape, le peuple, personne ne pouvait concevoir pareil abîme de dégradation. Restait l'autonomie, dont le pape serait le modérateur. Cette autonomie s'accommodait assez avec la politique des rois francs alors en pleine période ascendante. Un premier essai de conversation tenté avec Charles-Martel n'avait pas eu de suite, mais Rome revenait à la charge, se faisait toute obligeante lorsqu'on la questionnait sur la substitution d'une nouvelle dynastie à l'ancienne et la condescendance du pape Zacharie était de date assez récente et de souvenir assez avantageux pour permettre à son successeur Etienne II de s'en prévaloir.
Etienne II prit la tiare le 26 mars 752; à ce moment, la situation était grave. Astolphe, roi des Lombards, maître de Ravenne et de tout le territoire impérial entre le Pô, l'Adriatique et l'Apennin, a ses débouchés sur le duché de Rome. Il consent une paix bientôt rompue. A l'automne 752, i! réclame une contribution d'un sou d'or par habitant de Rome et se propose ouvertement d'étendre sa « juridiction » sur Rome et ses dépendances. C'était le protectorat obligatoire et onéreux. Des dcputations ne servaient de rien. Le pape pendant ce temps entamait des négociations avec le roi des Francs, Pépin. Celui-ci envoya, coup sur coup, deux personnages de confiance; le pape en vit arriver deux autres, ne balança plus et se mit en route pour la Gaule, 14 octobre 753 '. Le pape et le roi se rencontrèrent à Ponthion.
Ce que furent les conversations, les négociations, nous le savons à peu près exactement. Le pape exposa ses revendications; il demandait la « restitution » de Ravenne pour l'exarchat, la Pentapole et les conquêtes d' Astolphe. Depuis qu'on avait consommé la rupture entre Constantinople et Rome, le pape se substituait à l'empereur et prenait à son compte le droit impérial sur les territoires perdus. C'était résoudre un peu vite une question fondamentale de droit politique. Pépin, qui avait une épée au côté, ne raisonnait pas ainsi. Ce qu'Astolphe détient, il l'a conquis, donc il le possède. Après une campagne en Italie et le sort des armes aidant, Pépin vainqueur d'Astolphe lui reprend ses conquêtes et les garde ou les cède à son gré : il les donne au pape, ou, si l'on veut, à saint Pierre, considéré, dans son Église et dans ses successeurs, comme une personne civile au point de vue politique. A ce moment, un dignitaire de la cour de Constantinople survenait et réclamait pour son maître les territoires reconquis sur Astolphe; Pépin lui fit dire qu'il ne s'était pas battu pour faire les affaires des Byzantins et qu'il donnerait à saint Pierre ce qu'il avait conquis. Il le fit et l'abbé Fulrad déposa sur la confession de saint Pierre l'acte de donation à l'apôtre en la personne de son vicaire et des successeurs de celui-ci, 756.
Nous n'avons plus le texte de cette donation, mais la Vie d'Etienne 11 a conservé la liste des territoires cédés au Saint-Siège. On y trouve d'abord Comacchio et Ravenne; puis le pays compris entre l'Apennin et la mer depuis Forli au nord jusqu'à lesi et Sinigaglia au sud. Ancône et le reste de ce qu'on appela plus tard les Marches n'y figure pas; pas plus que Faenza, Imola, Bologne et Ferrare. L'État pontifical avait donc encore bien des progrès à faire au nord de l'Apennin. Au sud de la chaîne, Gubbio est seule mentionnée. Son territoire touchait à celui de Pérouse, laquelle était encore romaine. Sauf Narni, annexée
' Sur tout ce qui concerne ce voyage, étapes, bibliographie, cl Hefele-Leclercq, Histoire des conciles, t. m, part. 2,
jadis au duché de Spoléte et qui fut rendue en 756, les « restitutions ■/ d'Astolphe représentaient ce qu'il avait conquis lui-même, l'Exarchat et la Pentapole, ù leur dernière période '.
Ce qui suivit fut un dédale de négociations, de promesses, de conventions, qui aboutirent, après des ■ pourparlers sans nombre, à un accord conclu sur la base de l'uti possidetis; le pape ne gagnait rien, le nouveau roi lombard ne perdait rien et on allait essayer de vivre en bonne entente. Jusqu'à la mort de Paul I«',on jouit d'une paix relative (28 juin 767), mais la disparition de cet homme rude jeta dans les aventures pour plusieurs années jusqu'à l'élection d'Hadrien, en 772. A ce moment, Didier, successeur d'Astolphe, prenait parti contre Charleraagne et le pape Hadrien, rompait avec la politique des pontificats précédents, et renonçait à l'alliance lombarde. Une ambassade franque venue en Italie put voir de près la situation et la rapporter exactement à Charlemagnc, qui somma brusquement Didier de rendre au pape ce qu'il lui avait pris, lui proposant même une compensation pécuniaire. Didier refusa. Charles entra en campagne, passa les Alpes, prit Vérone et les villes du nord pendant qu'il assiégeait Pavie. Au printemps de 774, il eut l'idée d'aller célébrer à Rome les fêtes de Pâques.
Les dévotions achevées, le mercredi après Pâques, 6 avril, une assemblée se tint dans la basilique de Saint-Pierre. Le pape y présenta au roi un acte rédigé en 754 à Kiersy-sur-Oise, au nom du roi Pépin, de Charles lui-même et de son frère défunt Carloman. "Voici ce que nous en dit le Liber ponlificalis : Hadrien pria le roi ii( promissionem illam, quani ejus sanclœ memoria; genilor Pipinus rex et ipse prœcellentissimus Curulus cum suo germano Carulomanno atque omnibus judicibus Francorum fecerant beato Pelro et ejus vicario, sanctœ memoria: domno Slephano juniori papœ, quando in Franciam perrexit, pro concedcndis diversis civilalibus ac territuriis istius Italife provinciœ et contradendis beato Petro ejusqiie omnibus vicariis in perpeiuum possidendisyiidimpleret in omnibus. Cumque ipsam promissionem, qux in Franciain loco qui vocatur Carisiaco(Kiersij)facla esl,sibi relegi feeisset, complacuerunt illi et ejus judicibus omnia quœ ibidem erant adnexa et propria voluntale, bono ac libenti animo aliam donationis promissionem ad instar anterioris ipse anlediclus prœcellentissimus et rêvera christianissimus Carulus Francormn rex ascribi jussit per Etherium religiosum ac prudentissimum capcllanum et notarium suum, ubi concessit easdem civilates et territuria beato Petro easque prœfcdo ponlifici contradi spopondil per designatum confinium, sicut in eadem donatione continere monstratur, id est a Lunis cum insuta Corsica, deinde in Suriano, deinde in Monle-Bardone, id est in Verceto, deinde in Parma, deinde in Regio et exinde in Mantua atque Monte-Silicis simuique et universum exarchatum Ravennatium, sicut antiquitus erat, atque provineias Venetiarum et Istriam necnon et cunctum ducntum Spolitinum seu Beneventanum. Faclaque eadem donatione et propria sua manu ipse christianissimus Francorum rex eam corroborons universos episcopos, abbates, duces etiam et grapliiones in ea ascribi fecit. Quant prias super altare beati Pétri et posl modum inius in sancta ejus confessione ponenles, tam ipse Francorum rex quamque ejus judices beato Petro et ejus vicario sanctissimo Hadriano papœ, sub terrihili sacramento esse omnia conservaturos, quœ in eadem donatione contincntur, promittentes Iradiderunt. Apparem ipsius donationis per eundem Fleutherium adscribi faciens ipse christianissimus Francorum rex
p. 921. — = L. Duchesne, dans la Remie d'Iiist. el de lilt. relig-, 189G, t. i, p. l:^5.
CHARLEMAGNE
iiitus super corpus bcati Pétri subtns evangelia, (juœ ibidem osculanlur, pro ftrmissima caulela et lelerna nominis sui ac regni Francorum memoria propriis suis manibus posuit. Attaque cjusdem donationis exempta per scrinarium hujus sanctœ romanx Ecclesise descripta ejus excettentia secum deportavit.
Cette notice indique les cUiuses de la donation avec une précision suflisante. « On voit qu'il s'agissait de bien autre chose que de la donation de l'Exarchat et de la Pentapole déposée en 756 au tombeau de saint Pierre par les mains de l'abbé Fulrad. La nouvelle promesse, contonne, nous dit-on, à celle de Kiersy, embrassait les duchés de Spolète et de Bénévent, la Toscane entière y compris la Corse, puis la Vénétie et ristrie. Entre la Vénétie et la Toscane, l'Exarchat,, fort agrandi à l'ouest et au nord, comprenait Parme, Reggio, Mantoue et Monselice, au sud de Padoue. Une telle promesse, si elle eût été accomplie, aurait réduit le royaume lombard à des proportions fort exiguës; l'Italie presque tout entière eût appartenu au pape '. » -'Mais on évitait les allures trop brusques, on préférait à Home le positif au brillant; c'est ainsi que, après les deux donations et jusqu'aux environs del'année 781, les papes continuent à dater leurs documents d'après les années du règne des empereurs grecs et à faire frapper la monnaie à l'efflgie impériale. Doucement. 1 progressivement, l'État romain se constitue de deux êtres distincts : la respublica romuna et la causa beali Pétri. Les circonstances troublées, la bienveillance du roi des Francs, l'habileté du pape, concourent à confondre les deux organismes politique et ecclésiaslique; c'est une opération lente, comme tout ce qui est durable '.
Diverses opinions ont été mises en avant sur ces donations carolingiennes. Tel voit dans les conventions de Kiersy (754) et de Rome (774) l'idée de constituer en Italie un État romain assez fort pour se défendre seul contre le redoutable voisin lombard réduit à n'être plus qu'incommode sans pouvoir être inquiétant '. Tel autre y découvre des plans de partage pour une éventualité prévue, la suppression du
' L. Duchesne, dans la Rev. d'Ixisl. et de litt. reliy., tSlIlî, p. 265-266. — = J. A. Ketterer, Karl der Grosse und die Kirche, 1898, p. 14-18. — ' Liber pontificalis, édit. Duchesne, t. I, p. cCLXii. — ' P. Kehr, dans Historische Zeitsctirifl, t. LXX, p. 385 sq. — ' C'est celle de Martens et de Ketterer. — • Que le texte de la Viia Hadriani précise un peu trop les intentions de Charlemagne. c'est ce que semble montrer la conduite ultérieure de ce prince, qui n'enten- .dait pas du tout se dessaisir desa souveraineté supérieure sur Rome. Le pape peut bien être ciief de la ville et de l'État, de l'armée et de l'administration, parler de son peuple, de ses places Fortes, il sait bien qu'il ne peut rien et qu'il ne fait rien d'important sans le roi. La donation de 774 lui montrera au besoin la limite de son pouvoir. Cette donation demeure inexécutée parce qu'il plaît ainsi au roi et que le peuple ne peut, en aucune façon, se mettre en possession de ce qu'on lui a attribué. Charles ne prend pas la peine de punir les usurpations de Léon, archevêque de Ravennc, sur quelques villes de l'Exarchat, il annexe à son royaume de Lombardie les duchés de Spoléte et de Toscane; il autorise le duc Réginald de Chiusi à s'emparer de la Citlà di CastcUoqui avait pourtant lait hommage au pape. Bref, la donation de 774 se trouve bientôt en piteux état. — ' L'auteur écrivait en 767, treize ans après le sacre; on admet généralement qu'il était moine à Saint-Denis. Bouquet, Hecueil des liislor. de îa l'rance, t. V, p. 10. — " Code titéodosien, VI, 0: Valentinien III, Novelles, t. xi; f.'orfe itislinien, 1. XII, tit. lï, leg. 3. — ■ Grcgorovius, Gcscliiehle der Stadt Rom im Millelaller, t. ii. j). 270, a avancé que la collation du titre de « patrice » aux princes francs avait été arrêtée à Rome a\'ant le départ du pape tlans une assemblée générale du j)euple et des nobles. Luden, Histoire d'Atlemayne, trad. Savagncr, t. il, p. 272, veut prouver que le pape n'usurpait pas un droit impérial, mais •G. Waitz, Deutsclïe Ver/assungst/escltietite, t. m, p. 80,
royaume lombard. Le royaume franc se serait annexé toute la Haute-Italie jusqu'à la Magra et aux environs de "Venise, s'assurant ainsi, outre la totalité des débouchés des Alpes, la meilleure partie de la plaine du Pô; le reste aurait formé un État distinct sous les auspices du pape '. Nous adoptons, pour notre part, une opinion plus radicale ^ La donation contenue dans la Vita Hadriani du Liber pontificatis, en ce qui regarde l'énumération des villes et territoires, a été retouchée. Il est impossible d'imputer à Pépin la prévision d'un partage futur du royaume lombard. Pépin n'a jamais eu ici que le souci de faire vivre d'accord le pape et le roi lombard et, en dépit du secours donné au pape en 756, il poursuivra toujours son rêve d'entente cordiale. En 774, le fruit avait mûri, le partage était imminent, et Charlemagne n'entendait pas se dépouiller, fût-ce au profit du pape de qui il n'avait pas réciprocité à attendre. Charles a donc simplement renouvelé les promesses paternelles, vieilles déjà de vingt ans. La supercherie dans le texte de la Vita Hadriani consista à préciser outre mesure de vagues assurances de Pépin et à les présenter comme la mesure des concessions attribuées à Charlemagne. Nous nous trouvons ici en présence de ce qu'on pourrait nommer une « réphque » de la donation de Constantin qui lui est contemporaine, une tentative, un procédé d'insinuation pour amener le roi des Francs à constituer un État romain viable et tel qu'on le souhaitait à Rome ^.
XXXVI. Le titre de Patrice. — Dans l'hiver de 754, Pépin et ses fils reçurent du pape Etienne II le titre de patrice. L'auteur de la Clausuta de Pippini consecratione s'exprime ainsi : Per manus Stephani pontiflcis in reijem et pairicium una cum prsedictis filiis Carolo et Carlomcmno anclus et bcnedictus est '. Ce titre de patrice était un titre de la cour impériale, constituant la dignité la plus élevée de la hiérarchie et de plus inamovible ^ : à Rome, le patrice était l'unique fonctionnaire qui se plaçât entre le pape et l'empereur. Etienne II conféra ce titre à Pépin et à Charlemagne '; c'était le plus grand hommage qu'il leur
déclare cette opinion « sans fondement ■> et ne la discute même pas. Cf. Martens, Die rômiscfie Frage unter Pippin und Karl dem Grossen, 1881 , p. 110, relève aussi le manque de preuve. La question a été reprise par C.Bay et, Remarques sur le caractère et les conséquences du uotjage d^Btienne III en France, dans la Revue historique. 1882, t. xx, p. 88-165, dont Fustel de Coulanges, Les transformations de la royauté à l'époque carolingienne, in-8», Paris, 1892, discute ainsi, p. 305, note 6, les conclusions : ■ Si le patriciat était une dignité impériale que l'empereur seul conférait, comment peut-elle être conférée par le pape ? Dans son étude, JI. C. Bayet met en pleine lumière que le pape n'était pas brouillé avec l'empire; il en conclut qu'il ne pouvait pas avec juste raison avoir la pensée de conférer lui-même lUie dignité que l'empereur avait seul le droit de donner, et il lui parait vraisemblable que le pape, agissant ici de concert avec l'empereur, était porteur d'un diplôme impérial en faveur de Pépin. " (La cour impériale conflait à des délégués le soin de porter au nouveau patrice les insignes de sa dignité. Liber Carotinus, n. 86.) A cela, Fustel objecte : « 1° Les textes ne parlent d'aucun diplôme impérial et il n'est fait aucune allusion dans le Liber Carotinus à une intervention de l'empereur; 2*^ Si Pépin eiit été fait patrice par l'empereur, il fût devenu son subordonné en quelque façon, et il piu-aîtrait quelque chose de cela; tout au contraire, le continuateur de Frédégaire, en 757, mentionne un échange d'ambassades qui ne ressemble en rien à ce que seraient les relations entre un patrice et im empereur; Pépin y paraît visiblement comme roi et non pas comme patrice. Je doute même que lescmpereurs aient reconnu à Pépin ce titre de patrice dont ils auraient au contraire tiré grand parti s'ils 1 avaient eux-mêmes conféré; 3° Il faut noter que le titre porté par Pépin et Charlemagne ne fut pas exactement celui qui était usité dans l'empire; ils sont toujours qualifiés patricius Romanorum; les
CHARLEMAGNE
pût faire à défaut du litre d'empereur qu'il ne songeait pas à offrir et le plus inofl'ensif puisque cette dignité ne conférait aucun pouvoir réel à ses nouveaux possesseurs et que le pape qui répugnait à obéir au roi des Lombards n'entendait nullement se mettre sous l'autorité du roi des Francs. Entre l'empereur à peu près impuissant qui réside à Constantinople et le patrice honoraire qui réside à Aix-la-Chapelle, le Saint-Siège n'aura de vrai maitre que le pape.
Pépin fit peu d'état, semble-t-il, de sa nouvelle dignité; il n'en prit nulle part la qualification, sauf peut-être dans les actes relatifs à l'Italie et que nous n'avons plus. Charlemagne la prit fort au sérieux, et, dès l'année 775, adopta dans tous ses actes le titre de « patrice des Romains ». Lors d'un voyage à Rome, il y est reçu en patrice, c'est-à-dire comme un chef et avec le cérémonial consacré pour la réception des patrices et des exarques '. Bien que très attaché à son costume national, il consent à revêtir le vêtement et les insignes de patrice impérial -.
Si Pépin ne fait pas montre de sa dignité, il fait usage des droits qu'elle lui confère, car il faut bien admettre que des droits y étaient attachés puisque les patrices de nouvelle création ont, à l'égard de Rome et des territoires qui en dépendent, les devoirs et les droits des anciens patrices impériaux en Italie. Droit et devoir de défendre Rome et de la surveiller aussi. Rome est leur sujette et ils exercent sur elle une autorité principalement par des donations telles que l'Exarchat et la Pentapole enlevés aux Lombards et donnés au Saint-Siège.
Ces donations étaient un acheminement vers une autorité mieux définie. L'autorité de Charlemagne sur Rome grandit lorsqu'il eut conquis le royaume des Lombards. Vers l'année 777, Paul Diacre nous dit que Charles avait pris possession de Rome et l'avait
ajoutée à son sceptre : nomcinos pra/lerea ipscimt/ue urbem Romuleam suis addidil sceptris '. En 795, Léon III, élu pape, envoie au roi des Francs clares confessionis sancii Pétri ac ve.xillum liomanœ urbis '. Les clefs étaient un présent de pure politesse et qui n'engageait à rien *, mais il semble qu'il n'en fut pas de même de l'étendard, qui marque la sujétion. Fait plus significatif encore, le pape élu demande au patrice l'envoi à Rome d'un délégué chargé de recevoir les serments du peuple romain, soit qu'il s'agisse — le texte prête au doute — d'un serment prêté par le peuple au patrice, ou d'un serment prêté au pape mais en présence d'un délégué du patrice. Charles envoya l'abbé Angilbert porteur d'instructions qu'il avait à transmettre au pape. C'est le ton d'un souverain s'adressant à un évêque de ses États ".
Le dernier acte de Charlemagne en sa qualité de patrice des Romains est le plus étonnant et le plus démonstratif de la réalité et de l'étendue de ses droits. Le pape Léon III avait failli être assassiné"; tiré des mains de ses ennemis, il fut remis entre celles de Charlemagne, avec qui il passa un été entier. Le roi assembla une armée et fit reconduire le pape à Rome, où il vint le trouver de sa personne l'année suivante. Il y entra visiblement en maitre. Tout de suite, il fit preuve d'autorité, se portant juge de la querelle entre le pape et ses accusateurs. Il ne s'agissait de rien moins
' que d'adultère, de parjure ". Le patrice obligea le pape lui-même à comparaître devant lui et devant son entourage la'ique et à se justifier, faute de preuve, par le serment judiciaire ', acte grave, inou'i, visiblement humiliant. Le pape le sentait bien puisque, dans la formule du serment lui-même, il tient à déclarer
< qu'il ne se regarde pas comme jugé et que ce serment contraire aux canons ne devra jamais être invoqué comme un précédent contre ses successeurs ". Tout
deux mots sont toujours réunis sans exception; les patrices impériaux étaient seulement patricii; i° Autre différence : les deux fils de Pépin furent certainement nommés patrices en même temps que lui; or, cela était contraire à toutes les régies de la cour impériale, il n'est pas admissible que Constantinople ait constitué au profit des rois francs un patriciat héréditaire. Je ne serais donc pas disposé à admettre qu'il y ait eu un diplôme de l'empereur. Il est possible que le pape ait déclaré qu'il était d'accord avec l'empereur; les deux parties crurent ou feignirent de croire qu'elles avaient son assentiment. C'est également à cette opinion que s'arrête G. Brunengo, Il palriziato Romano di Carlomagno, in-S'^, Prato, 1S93. p. 53-76 : Si deve acceltare corne uera la opinione che îo fa deriuare dai pupi. Pour les textes nécessaires à la discussion on les trouvera dans Veltraann. De patriciatii (non vidi),et dans Ottaviano Gentiii, De pairicianorum origine, varietate, prœstantia et ftiribiis, libri ;r, in-4''. Romre, 1736. Enfin H. Hubert, ii^jrfe sur la formation des États de l'Église, dans la Revue historique, 1899, t. Lxix, p. 251 sq., croit qu'on « savait en Italie que Pépin était patrice; on ne comprenait pas très bien la rupture du pape avec l'empereur. On imagina que l'empereur avait donné mission au pape de conférer le titre à Pépin. "Puis serrant de plus près la question de droit, l'auteur écrit ce qui nous parait l'exacte vérité ; Patrice, c'était une dignité byzantine. Mais les royaumes barbares des Wisigoths et des liurgondes par exemple se l'étaient appropriée. Cf. Freeman, TIte Pairiciate o/ Pippin, dans Englisli Inslorical revieio, t. iv, p. 634-713; Stûckelberg, Das Constantinischc Palrieiat, in-S°, Zurich, 1891 ; Claiisula de Pippini in reg. consecratione ; Annal. Metlenses, t. i, p. 332; Chrnnic. Mniss.. t. i, p. 293. Charles- Martel a été quelquefois désigné par ce titre, Cassiodore. ^'ariarum, VI, 2; sans qu'il lui ait été régulièrement conféré par l'empereur ou par le pape. On a pensé que le patriciat de Pépin ne diflérait pas essentiellement des patriciats barbares, que Pépin avait pris ce titre avec celui de duc des Francs ou de roi et que le pape le lui a simplement confirmé. Zeuss, Traditiones possessionesqiie Wirzemburgenses, n. 247. Mais dans aucun de ses actes il ne prend le titre de patrice. De plus, il est patricius romanorum. Son patriciat est bien
le patriciat byzantin, la plus haute dignité de la hiérarchie. Or. le pape n'avait pas le droit de la conférer: donc il était cliargé par l'empereur de porter à Pépin le titre et les insignes du patriciat. Mais quand reçut-il cette mission? Etienne II ne reçut pas de Constantinople d'autre ambassade que celle du silentiaire Jean. Or, le biographe d'Etienne II. bien informé et peu porté f[ exagérer les torts du pape, ne nous dit pas qu'il en ait été question dans les ordres apportés par le silentiaire Jean. Il faut en conclure que le pape prit sur lui de confier à Pépin la dignité de patrice. « Sur le patriciat, titre et prérogative, on trouvera une dissertation utile dans J. .\. Ketterer, Karl der Grosse und die Kirche, in-8°, Mûnchen, 1898, part. I, n. 3. D'une sinécure entre les mains de fonctionnaires byzantins, disgraciables et révocables à merci, la dignité de patrice devenait en réalité un peu lourde, grâce à la situation personnelle des nouveaux titulaires, les rois francs. Le pape eut désormais un suzerain qui entrava à l'occasion la politique étrangère et intérieure de l'État pontifical par la juridiction criminelle confiée aux représentants du patrice et au patrice lui-même. Cf. O. Kùld. Der Verkchr Karl' s des Grossenmit Papst Hadrian I in BetrefJ der italienisehen .ingelegenheiten, in-S», Kœnigsberg, 1879.
' Sicut mos est exarchum aut patricium suscipere, dans Liber pont., édit. Duchesne, t. i, p. 497. — 'Einhard, t'i((t Karoli, c. xxiii : Romœ seniel, Hadriano pontifice petente, longa tunica et chlamide amictus calceis quoque romano more jorniatis induebalur. — ' Paul Diacre, Libellas de episcopis Meltensibus, P. L. , t. xcv, col. 706. — « Einhard, Annales, ad ann. 796. — ' Sur cet envoi des clefs, cf. Fustel de Coulanges, op. cit., p. 298 sq. — ' Liber Carolinus, édit. Jaffé, p. 353, et la lettre au pape, p. 356, où le roi des Francs trace son propre rôle et celui du pape. ■ — " C. Bayet, Léon III et la révolte des Romains en 799, dans Annuaire de la Faculté des lettres de Lijon. 1SS3. — ' .\lcuin. .■\/iin»meida Alcuiniana, p. 489, nous dit que, dans l'intervalle entre le retour du pape et son arrivée, Charles fit faire une enquête, laquelle fut défavorable à Léon. Ibid., p. 511. — ■ Einhard, Annales, ad. ann. 800; Annales Lauresliam., Liber pont.; le texte du serment du pape est conservé dans le Liber Carolinus, édit. Jafi'é, p. 378. — "Ibid., p. 379.
CHARLEMAGNE
cela est assez dcmonstratit pour {jui veut mesurer ce qu'était le patrlce; eu réalité, il tenait Rome et le pape à sa discrétion (23 décembre 800).
Deux jours après ce jugement, le patrlce se laissait couronner empereur par le pape.
XXXVII. Le titre d'empereur. — A la royauté, les Carolingiens ajoutèrent le titre d'empereur. Gardons-nous, à ce sujet, des grandes théories et des généralités vagues. Pour les uns, Charlemagne empereur marque la victoire définitive de la race germanique sur les races gallo-italiennes : c'est la fin de l'ancien monde et l'avènement d'un monde nouveau. Pour <rautres, au contraire, ce serait l'esprit romain qui, par la main du pape, aurait ressaisi pour quelque temps la victoire et aurait dompté le germanisme au milieu de son triomphe même. Toutes ces généralités sont inexactes : elles ne s'appuyent sur aucune preuve; ni les textes ni les faits ne les confirment. Elles sont le fruit d'une manière de penser qui est moderne, et ne répondent nullement au tour d'esprit des hommes du VIII'! siècle. Aussi ne trouve-ton pas trace de pareilles idées ni dans les écrits de Charlemagne, ni dans les lettres des papes, ni dans les historiens du temps '.
Le couronnement du 2r> décembre 800 ne fut ni un coup de tête, ni une satisfaction de vanité, mais l'aboutissement d'une ligne de conduite politique. Depuis l'année 775, Charlemagne avait accoutumé de prendre, nous l'avons vu, dans ses diplômes et ses actes législatifs, le titre de patrice, palricius Romanorum, et on peut dire que ce titre l'engageait à prendre dans la suite celui d'imperator. Comment'?
Après le transfert du siège impérial à Constantiiiople, l'Occident et Rome avaient vu des empereurs en des situations fort diverses, mais triomphants ou humiliés, c'était l'empereur résidant à Constantiiiople qui incarnait désormais l'empire romain. Ceux qui le remplaçaient en Occident, de quelques noms qu'ils fussent décorés, ducs, exarques, etc., pâlissaient un peu devant l'évêque de Rome. Sans doute, à l'oc- •casion,ils se plaisaient à appesantir leur main sur lui. à le traiter en simple sujet du maître lointain dont ils étaient les représentants oihciels; mais cette dépendance était plus apparente que réelle. L'n empereur s'avisait-il, en 653, de faire arrêter un pape désobéissant et de l'interner au loin, la voix du peuple proclamait le pape martyr et l'empereur sacrilège. Les papes qui régnèrent pendant ces siècles laborieux, gens de visée haute et de perspective lointaine, ne se hâtaient pas d'ébranler une situation que les moins perspicaces eussent sentie condamnée â disparaître. Il ne s'agissait pas de hâter le moment, mais, le moment venu, de se trouver prêt à imposer la solution de son choix. Ainsi, le pape consentait à vivre un peu effacé à côté du duc impérial et sous l'exarque qu'il éclipsait sans peine. « Cette subordination de l'Italie et de Rome àl'empire dura jusqu'au viii« siècle. Longtemps elle ne donna lieu à aucune opposition. Elle paraissait naturelle et légitime. Il faut ajouter que,
' Fustel de Coulantes, T-es transformations de la roijaiité à l'époque caroliniiicnne, iii-S", Paris, 18U2, p. 289. — ' Ibid., p. 293-2i)4. — ' Monumenla Alcuiniana, p. 464. — * .\Icuin ne s'en console pas; curieux par nature et par état de courtisan, il se plaint, en septembre 799, de n'avoir rien pu savoir. Moniimenta Alcuiniana, p. 491. Cf. B. Sinison, Vebcr dus (iedicitt von der Ziisammcnfciin/f Karls des Grossen und Papst Leos III in Paderborn, dans t'orschungen deutsch. Geschiehte, 1872, t. xii, p. 569-590. — ^ Einhanl, Vita Karoli, c. xviii, assure que Charles ne connaissait rien du projet du paj)e. Imperatoris et augnsli nonien acccpitj quod prinw in tantum auersatns est ut affirsnaret se eo die ecclesiarn non intrcdurum si pontificis consiiium pra'scirc potuisu't. La Chronique (le Jean Diacre — dans ]\Iuratori, Script, reruni ilalicarum, t. i, part. 2, p. :iI2;
Sous cette domination éloignée et débonnaire (par faiblesse plutôt que par dessein), les évêques d'Italie, surtout celui de Rome, grandirent en richesse et en indépendance. L'autorité politique s'amollissant, le régime municipal s'annihilant, il n'y eut plus de grand et de fort que les évêques, et surtout celui de Home. Rome perdit les avantages d'une capitale; mais le pape gagna beaucoup à ne pas avoir l'empereur auprès de lui ' ».
Au vins siècle, on était mûr pour une solution. La grandeur lointaine et très ébréchée des empereurs byzantins, leur orthodoxie souvent douteuse compensaient de moins en moins le prestige intact et grandissant des papes maîtres d'une immense fortune territoriale et chefs indisrutés de la religion. Le monothélisme donna une première occasion de se tâter, ce ne fut que partie remise et pour peu d'années. L'iconoclasme décida de la rupture; à Home on excommunia l'empereur sans se séparer de l'empire. Puis on reprit des relations amicales. Vers ce temps, l'empereur de Ryzance renonçait visiblement à exercer sur les sujets italiens d'autres droits que ceux des impôts forcés, et, cependant, il s'agissait alors de défendre Rome contre les entreprises des Lombards, mais l'empereur, tout à ses entreprises reUgieuses, n'en avait cure. Le pape, se voj'ant abandonné de l'empereur, s'adressa au roi des Francs et conclut avec lui un contrat écrit par lequel Pépin et ses fils assumaient la « défense » générale et perpétuelle de l'Église de Rome. Par réciprocité, le pape Etienne II conféra à Pépin et à ses fils, à la fois, le titre perpétuel et inamovible de patrice.
Nous avons vu en quoi consistait ce titre et ce que Charlemagne lui avait su faire rendre. La scène du 23 décembre 800 est toute voisine de la scène du 25 décembre, mais il semble qu'il ait fallu quelque temps aux contemporains pour comprendre l'enchaînement de ces événements si rapprochés et si imprévus. Que Charlemagne ait eu l'Lunbition d'être empereur, aucun document ne nous le dit, mais on peut à peine hésiter à suppléer sur ce point à leur silence. Le titre d'empereur gardait en Occident un immense prestige. En 799, .\lcuin écrit que le nom d'empereur est plus grand que celui de roi ^ Tout le monde, et le principal intéressé surtout, était de son avis. Une circonstance fortuite vint précipiter les décisions. Lé(m Ill.presque mis en pièces par ses ennemis, avait pu pendant tout un été reprendre haleine dans une villa royale de Germanie. Il y avait vécu dans la familiarité de Charles et de leurs entretiens rien ou à peu près n'avait transpiré au dehors *.
En réalité, la scène du couronnement était préparée à l'avance. Léon III a dû y pousser de toutes ses forces, car il semble que, dès le début de son pontificat, il ait eu l'intuition du danger que courait le Saint- Siège dans la situation nouvelle que lui faisait l'avènement de l'aristocratie romaine. Pour contrebalancer le péril qui en résultait, Léon III envoyait l'étendard de Rome au patrice'^. Celui-ci avait montré, lors du
Chronicon episcoporum XeapoUtanas ecelesiie, ou dans Waitz, Scriplores rer. italicar.,p. 428. Léo lugiens ad Caro- Uun regem spopondit ei, si de suis illum liberaret inimicis, auijustali cuni diademate coronaret. L'annaliste ajoute : Carohis optatam audiens promissionem, c vestigio cunt magno apptirutu hostiuni proficiscens urbemquc capienSy ill:im in suam rcuoravil sedenj. At illc stolim Carolnm coronaril et dignam ullionem in suos exerçait inimicos. On peut en rapprocher ce que dit Théophane, édit. Bonn, p. 732; cf. !.. Ottolenghi, Delta dignità impériale di Carlo Magno, iu-16, Verona, 1897; A. Rolando, Délia dignità impériale di C<a-lo Magno, in-S», Napoli, 1873; Tli. von Sickel, Acta rcfin. imper. Karol., 1867, t. ii, p. 16-83. 226-296, 443-446; W. Sickel, Die Kaiserwahl Karls des Crossen, eine rechUsijeschichlliche Erorterung, dans Milthcil. des Instit. œslerr.
CIIARLEMAGXE
procès du pape, qu'il entendait remplir le rôle qu'on lui proposait et mettre à la" raison les Romains turbulents et incorrigibles lorsque l'occasion s'offrirait de le faire. Le titre impérial apparut dès lors comme un bien définitivement entré dans les propriétés personnelles de la dynastie franque et qu'il s'agissait d'accommoder au fonctionnement des institutions nationales. Charlemagne, à peine couronné enipereur,s'était trouvé en face du grave problème de la transmission de l'empire et il avait eu alors l'idée d'une investiture de l'autorité impériale en dehors de toute participation active du pape et des Romains et avec le concours unique du peuple franc. Après s'être longuement demandé s'il ne laisserait pis plutôt tomber avec lui^l'honneur auquel les Romains l'avaient appelé, après avoir même partagé entre ses fils la charge de défendre le Saint-Siège, après avoir gardé un silence absolu sur^la dignité impériale dans l'acte de 806 ', le 11 septembre 813, Charlemagne s'était enfin décidé à transmettre l'empire dans la basilique d'Aix-la- Chapelle.
« Ce jour-là, Charles léguait à son fils le titre rapporté jadis de Rome, mais il le léguait sous une forme et dans des conditiofis qui donnaient à l'institution impériale une physionomie toute différente de celle qu'elle avait eue jadis dans la basilique de Saint- Pierre. Si la solennité perdait en éclat religieux par l'absence du chef de l'Église, s'il manquait au spectacle l'illusion des souvenirs antiques que produisait encore la ville des anciens Césars, rien, par contre, n'était plus là pour troubler l'orgueil franc à l'idée que cette puissance lui venait par les Romains et pour les Romains. Ce sont les Francs, cette fois, que l'on consulte uniquement, ce sont les Francs seuls qui acclament '; c'est au cœur de la France que la scène se passe. Et lorsque, dans cette basilique de la Mère de Dieu, qui était son œuvre, entouré de ses evêques, de ses abbés, de ses ducs, de ses comtes, de ses ^^caires, le grand vieillard septuagénaire, la terreur de l'univers et l'orgueil du nom franc, prit en mahis le diadème impérial et le posa sur la tête de son fils'; ou, s'il faut en croire un récit plus expressif, sinon plus exact, lorsque, montrant au roi Louis la couronne d'or qui attendait sur l'autel, Charlemagne lui commanda de s'en ceindre lui-même*, alors avait passé devant ses yeux éblouis la \'ision d'une autorité vTaiment natio-
Geschichls/orschung, 1899, t. xx, p. 1-3S — laisse voir une négociation antérieure entre le roi et le pape. Alberdingt- Thiim, Karl der Grosse, 1868, p. 267-285, 343 sq., affirme que Charlemagne et Léon étaient d'accord sur le principe de la restauration de la dignité impériale; le mécontentement de l'empereur ne porta que sur un point de cérémonial; il aurait voulu se couronner lui-même. C£. Walter, Dos Cercmoniell bei der Kaiserkrônung Karls des Grossen, dans Theologisehes Literaturblali, Leipzig, 1906, t. xxvii, p. 337-342; W. Ohr, Die Kaiserkrônung Karls des Grossen, in-8», Tûbingen, 1904. Cf. I.e moyen âge, 1904, p. 348; Poupardin, L'onction impériale, dans Le moyen âge, 1905, II« série, t. ix, p. 113-126.
' Pour la divisio regni de 806, Montim. Germ. hisL, Leg., sect.II,t.],p.l26-130. V:aitz.,DeulscheVerlassungsgeschichte. 2«édit.,t.iv,p. 656, ne croit pas à cette liésitation de l'empereur, tandis que Simson, Karl der Grosse, t. ii, p. 352, et A.Lap6tre,I.'£iiropee(;eSain/-Sié9edrépo9ijecaro;in9ienne, in-8°, Paris, 1895, p. 235, en Jont état.— = Einhard, Vita Karoli,c.xxx,dans Moniim. Germ.hisl., Scripl., t. ii,p.459: congregalis solemniler de tolo regno Francorum primoribus, ciincloriim consilio. Cf. C. D. Beck, Disserlalio de reslaurato a Carolo Magno imperalori romuno, ad locum Zonarœ.w, 13, in-4°, Lipsiœ, 1776. — = Einhard, Vita Karoli, c. xxx, dans Script., t. II. p. 459;.lnnaZ. /,nuris/i., adann. 813, ifcid., t.i, p. 200 ; Cliron. Moissiacence, ibid. , t. ii, p. 259. — ' Thé^an Ti(o H(udouj|ci, dans Scrip/., t. II, p.591-592; c'est la revanche du geste prémédité par Charles pour son propre couronnement et que, treize ans plus tôt, le pape Léon avait prévenu. — ' A. Lapôtre, op. cit., p. 235, 236, et cette remarque très
nale, d'un pouvoir assez fort pour refaire un monde nouveau dans l'unité et à la gloire de la nation franque '. »
Et cet empereur qui confisquait si bien ce qu'on avait pensé lui prêter ne satisfaisait que bien peu l'idéal d'empereur qui survivait dans l'imagination du pape. On eilt souhaité voir l'Auguste englouti sous le lourd costume incommode mais traditionnel. Étaitce bien un césar que ce gros homme dont le ventre saillait dans la casaque de drap bleu serrée à la taille par une ceinture de cuir, chaussé et lacé jusqu'à la cuisscj l'épée au côté? Les Romains n'en pouvaient croire leurs yeux. Deux fois seulement, Charles avait consenti à revêtir les accoutrements que lui attribuait la garde-robe impériale; la cor%'ée finie, il avait repris son habit de soldat. Alors seulement il se sentait à l'aise et puis, sans doute, il n'était pas fâché de naturaliser franc, et [pour cela de vêtir à la franque, ce mannequin à longues robes, consteUé de broderies, caparaçonne, guindé, godronné, poissé de parfums, qu'évoquait l'idée de la personne impériale et à qui on eût hésité à attriliuer la vie si on ne s'était aperçu qu'il était malfaisant. Du basileus byzantin dégénéré et pervers, idole qu'on exhibe les jours de fête et qu'on brise les jours de colère, le rôle n'avait rien qui pût séduire Charlemagne; du césar romain la force seule lui plaisait, mais il entendait créer le type d'empereur franc, alerte et libre, tour à tour chasseur, homme d'État, général.
XXXVIII. S.4CRE DE Charlemagne. — Une famille de fonctionnaires royaux, les plus haut placés de tous, a fini par s'élever, au v:ii' siècle, à la royauté. En 753, les Carolingiens remplacent les Mérovingiens. On a représenté ce changement de dynastie comme un triomphe de l'aristocratie sur la royauté. Rien de plus inexact qu'une telle appréciation. Avant d'être famille royale et pendant les longues années où elle exerce le pouvoir monarchique, la famille carolingienne n'a ni intérêt ni tendance à affaiblir ce pouvoir; aussi est-ce bien la royauté mérovingienne intégrale qu'elle continue ou plutôt qu'elle relève. En effet, le caractère de la révolution de 753 n'est pas douteux un seul instant. Tous les annalistes sont d'accord pour ne lui attribuer qu'une cause : la nécessité d'exercer le pouvoir avec une plus grande vigueur. Dans un État mal assuré et menacé de toutes parts, un sentiment
fine et très politique : n Certes, il est permis de regretter que cette vision se soit si vite évanouie. Rien n'empêche de penser qu'il eût mieux valu pour tout le monde que le principe de la puissance impériale demeurât où Charlemagne l'avait mis, qu'il restât au centre et comme le bien commun du peuple franc, le seul capable alors de servir d'instrument à sa mission, plutôt que de le laisser s'en retourner à Rome, dans ce milieu excentrique, qui, en raison de la situation privilégiée de son chef d'État, avait le droit de faire l'empire sans y entrer pleinement lui-même. La papauté aurait plutôt gagné que perdu à la constitution d'un empire moins dépendant d'elle, dans son origine, mais aussi moins disposé à lui rappeler son caractère romain, en la dominant. A tenir ainsi dans sa main la nomination de son protecteur officiel, il semble à première vue que le pape avait pu espérer de meilleures conditions de celui qu'il était en droit d'appeler sa créature. Malheureusement, dans les pactes de cette sorte, dont l'observation se soutient moins par la rigueur des obligations que par la bonne harmonie des volontés, le plus obligé n'est pas toujours le plus fidèle. Il y a chez lui d'autant plus de propension à tout refuser, qu'il soupçonne chez l'auteur de sa fortune plus de prétention à tout exiger. L'ItaUe, pour sa part, ne se serait plus trouvée forcément sur le passage de ceux qui aspiraient à la couronne impériale; sa conquête aurait cessé d'être le prélude nécessaire, la condition indispensable pour arriver jusqu'à Rome. Rattachée à l'empire au même titre que les autres pays, elle aurait pu s'y faire une place égale, sans courir le danger de n'être trop souvent que la route sanglante des convoitises impériales. »
CllARLEMAGNE
domine tous les autres, c'est le besoin d'une royauté forte. Ce sentiment est encore dans sa pleine vivacité après quelques années et c'est lui que Charleraagne va satisfaire pendant son règne. .Sans doute, il n'est pas bon d'avoir des maîtres dont rien ne modère la puissance, mais l'inconvénient est moindre, à tout prendre, que le péril qui résulte d'un pouvoir énervé. Einhard, au début de son histoire de Charlemagne, ne donne pas d'autre raison à la chute des Mérovingiens que leur manque de vigueur. La jeune dynastie carolingienne, instruite de cet état de choses, n'aura qu'à se laisser porter vers le pouvoir absolu.
Succédant aux Mérovingiens, les Carolingiens font non seulement les mêmes actes, mais ils mettent les mêmes formes; ils tiennent à éviter jusqu'à l'apparence non d'une rupture mais d'une simple interruption avec le passé. Ceci n'engage à rien^quant au régime politique, mais les apparences sont sauves. Cette continuité offre une garantie contre les murmures ou les étonnements que provoque toute innovation quelle qu'elle soit. Au nombre de ces nouveautés se trouve le sacre royal, inconnu des barbares et des Romains. C'est Pépin qui introduit en France cette institution, mais nous ne la retrouvons plus après Charlemagne telle qu'elle était avant lui.
Le principe d'hérédité est incontesté et il ne vient plus à l'idée de personne, parmi les contemporains, que la royauté prenne sa source dans la volonté nationale. Cependant la royauté, pour être transmise, réclame autre chose que la mort du roi, il faut qu'une cérémonie publique marque cette transmission de l'obéissance de tous du prince mort au prince vivant. Cet usage mérovingien ne disparait pas tout de suite. Voici comment l'annaliste rapporte l'accession au trône : « Pépin ayant été enseveli, les rois Charles et Carloman, chacun avec ses leudes, se rendirent dans les villes qui étaient le siège de leur royauté, Charles à Noyon, Carloman à Soissons; là, ayant réuni leurs grands, chacun d'eux fut placé sur le trône. » Ce n'est ni une élection, ni une délibération, mais une inauguration^; c'est le contrat entre le roi et les grands.
Ce qu'a été la séance d'intronisation à l'égard des grands, le sacre va le devenir à l'égard des évêques; ainsi, le roi se trouvera lié aux deux ordres de l'État, et ces ordres seront liés à lui. A une époque de recrudescence marquée du sentiment religieux, il n'y a pas lieu d'être surpris de ce dédoublement tout à l'avantage du clergé. L'influence considérable de celui-ci invite les rois à s'en faire un allié, moins indocile par état et par habitude que ceux qu'on appelle « les grands ». Aussi est-ce bien un contrat qu'on conclut avec les évêques comme celui qu'on "conclut avec les grands. Le premier sacre, celui de Pépin, est opéré par saint Roniface en présence et au nom des évêques des Gaules : per unclionem sancli chrismaiis per manus sacerdotum Galtiaram '. La substitution du sacre par le pape au sacre par les évêques s'explique par des calculs politiques, mais l'accomplissement de cette fonction est une prérogative de l'épiscopat national.
Le sacre est un contrat, mais c'est aussi une ordination, car on étend au sacre royal ((uclque chose des obligations et des privilèges du sacre épiscopal. Pour inculquer cette opinion, on ne s'épargne pas. En
' Un vestige de cette institution s'est maintenu jusqu'à nos jours. En Belgique, l'iiéritier notoirement désigne attend, pour prendre le titre royal, cette séance d'inauguration. — ' Clausula de l'ipp'"' imclione, dans Bouquet, Recueil des histor. de la France, t. v, p. 9-10. Sur la question de savoir si les Mérovingiens auraietU été oints, cl. l*.Violtel, Histoire des instil. polit, et a<iministr. de la France, t. i, p. 2G0, 261. — ' Martèac, De aniiquis Ecclesiœ rilibas, t. ii, p. 5U4 sq. — Fustel de Coulanges, Histoire des instilnlions politiques
versant l'huile sur le front du roi, le prélat consécrateur lui dit : Coronet te Dominus corona glorise in misericordia cl miscrationibus suis, et ungal le in regni regimine oleo graliœ Spirilus Sancti sui, unde unxil sacerdolcs, rcges, prophetas et martyres '. Le clergé qui s'alliliait le chef du royaume devait laisser croire volontiers que le prince était désormais plutôt clerc que laïque; une recrue si haut placée valait un supplément de prestige et d'autorité qui n'était pas à dédaigner. Le roi, lui aussi, avait intérêt à ne pas détromper trop haut ceux qui, au titre de cette ordination, le séparaient désormais de la foule des simples fidèles et le tenaient à un titre unique pour l'oint du Seigneur. D'une telle conviction et de ce qu'elle pouvait inspirer de patience et de dévouement, le trône avait trop à gagner pour en faire fi.
Un roi sacré de la sorte, un empereur sacré par le pape tient désormais de cette condition un caractère nouveau. L'empire tel qu'Auguste, Constantin, Théodose, Justinien, l'ont conçu est un haut commandement militaire et civil ; désonnais, il va devenir un office sacerdotal. L'empereur sera le représentant de Dieu ici-bas et, à ce titre, il pourra revendiquer et exercer des droits qui semblaient exorbitants aux mains des empereurs romains. Un empereur pourra convoquer des conciles, les présider, les diriger; il légiférera sur la matière propre de la discipline ecclésiastique et même sur la croyance. Il nommera les évêques, désignera le pape et validera l'élection de celui-ci. Il surveillera les évêques et les clercs, les admonestera, les récompensera, leur apprendra leur métier s'ils s'y montrent ignorants ou négUgents. « Tout ce qui touche à la religion et à Dieu est désormais du domaine impérial. Aussi s'explique-t-on très bien que la moitié des actes législatifs de Charlemagne et de son premier successeur ait trait à la discipline, à la liturgie, aux mœurs, à la foi du clergé. Par le sacre, il était entré dans l'ÉgUse. Il y était entré comme chef; il était un chef d'Église autant qu'un chef d'État '. »
Le sacre n'excluait pas l'élection, mais il la consacrait et imprimait sur l'élu un caractère de désignation providentielle. C'était par un détour revenir au caractère primordial de la royauté germaine : le caractère sacré. Choisi par les chefs de famille investis d'un pouvoir sacerdotal et dans une famille issue directement des dieux, l'élu portait une empreinte divine. A cette conception païenne l'Église substituait une conception chrétienne, mais l'élu ne s'en trouvait ni moins grand ni moins fort. Le droit électoral traditionnel survivait, au moins dans la forme; il demeura en vigueur sous les Carolingiens et on le trouve à la base de la dioisio de 806, de Vordinalio de 817, du traité de Verdun, etc. La vox Dei se manifeste par la vox popiili et confère le caractère sacré que le sacre aura pour eûet de corroborer. Mais, à mesure que le temps marche, cette notion du sacre fait des progrès au point de devenir, dans certaines circonstances, une condition substantielle du légitime pouvoir. Le sacre fut pour Pépin une consécration et pour sa dynastie une désignation. Le pape défend aux Francs de choisir désormais leur roi en dehors de la descendance prédestinée de l'oint du Seigneur, le roi Pépin. La vocation divine se substitue ainsi à la filiation mythologique ^
de l'ancienne France, t. vi. Les translormations de la royauté pendant l'époque C(u-olingienne, in-S", Paris. 1802, p. 222- 223. — 'Sur les intrigues qui précédèrent l'évéïieracnt, cl. A. Kleinclausz, L'empire carolingien, ses origines et ses transforniations. in-8°. Paris, 1902, p. 139-200, ch. m. L'événement de l'an 800; L. Leclcrc, .1 propos du couronnement de l'an 800, dans les Mélanges Paul Frédcricq, in-S°, Bruxelles, 1904; K. Sackur, Ein rOmischer Majestdtprozess und die liaiserkrônung Ktu-ls des Grossen, dans liisloris
CHARLEMAGNE
Ce n'est pas tout. L'idée iVuii droit électoral antérieur à la consécration, surnaturel et consécutif à la prédestination providentielle, est si profondément entrée dans les habitudes d'esprit de l'époque qu'on la fait intervenir même dans la désignation impériale. « Il parut convenable au pape Léon, disent les Annales de Lorsch, aux vénérables évêqucs réunis en assemblée, et à tout le peuple chrétien de nommer Charles empereur '. » La Chronique de Moissac dit que la résolution fut prise « par le pape, par toute l'assemblée des évêques et par tous les grands, Francs et Romains. =» Anschaire est plus net et, à l'entendre, Charles est devenu empereur par l'élection du peuple romain. Le Liber punlificalis, plus modéré, signale pourtant la présence et l'action « de tous les fidèles romains'. » En réalité, ces revendications n'expriment que le sentiment historique de la collaboration de tous à l'élection, car il n'a pas été question de consultation populaire.
Néanmoins, le sacre a lieu. Le Liber pontificalis* en fait'.le récit suivant : « Étant venu le jour de Xoë!, dans la basilique de Saint-Pierre, tous se réunirent de nouveau. Alors le pontife, de sa propre main, posa la très précieuse couronne sur la tête de Charles. Et à ce moment, tous les fidèles romains, unanimes et d'une seule voix, sous l'inspiration de Dieu et de saint Pierre, s'écrièrent : « A Charles, très pieux, Auguste, « couronné de Dieu, grand et pacifique empereur, vie « et victoire 1 » L'acclamation fut triplée et ainsi, par tous, il fut établi empereur des Romains. » Éginhard ajoute ce tra t notable : « Après les acclamations, le pontife se proslrma, adoravil, devant Charles, suivant le rite établi au temps des anciens empereurs '. »
XXXIX. L'onction impéri.\i,e. — Le couronnement dont nous venons de lire le compte rendu est-il, à proprement parler, un sacre assimilable au sacre accompagné d'une onction auquel se soumettaient les rois carolingiens"? L'analogie frappante entre le cérémonial observé le 25 décembre 800 et celui qui se trouve décrit par Constantin le Porphyrogénète n'implique en aucune façon le rite de l'onction. Ce
che Zeitschrifl, 1901, t. Lxxxvii, p. 385-405; le couronnement de Charlemagne aurait été inspiré par le souci d'enlever aux préfets de Rome la justice crimineJIe et de préserver la papautécontro toute tentative révolutionnaire du patriciat romain, en assimilant toute entreprise de cette nature au crime de lèse-majesté. W. Ohr, Dcr karolingisehe GoUesstaat in Théorie und Prajvis, in-S**, Leipzig, 1902; W. Olir, La leggendaria elezione di Carlo Magna a imperatore. Contmiinicazione lelta ai congresso intcrnaziomile di scienze sloricire a Roma, 1903; W. Ohr, Die Kaiserkrônung Karls des Grossen, Eine kritiselie Stiidie, in-S", Tiibingen, 1904; H. Lilienfein, Die Anschaunngen von Staat und Kirche ini Reich der Karolinger, Ein Reiirag 2urmillelallerlichenWeltansc!iaiiung,in 8°,Heidelberg, 1902; J. Flach, La roiiaaté el l'Église en France^ du ;.y'^ au a/« siècle^ dans la Revue d'hisloire ecclésiastique, 1903, t. iv, p. 432-447; W. Ohr, Die Ouationstbeorie itber die Kaiscrkrômmg Karls des Grossen, dans Zeitschrifl fïtr Kirchcngeschichte, 1905, t. xxvi, p. 190-213.
* Visum est apostoUco Leoni et universis sanctis patribus qui in ipso concilia aderani, seu reliquo christiano populo ut... — =Bou<iuet, Recueil des hisl. de la France, t. v, p. 79. — ^ Liber pont., t. ii, p. 7. — * Liber pont., t. ii, p. 7. récit ofTieiel, a ici toute la valeur d'un document protocolaire. Cf. Kinhard, Annales, ad ann. 801 ; Annales Fuldenses, dans Bouquet, Recueil, t. v. p. 332. Comparer ce cérémonial, trop résiuné mais exact dans ses grands traits, avec celui du De cœrimoniis de Constantin Porphyrogénète, édit. Bonn, c. xxxviii, XL, XLIII, p. 191-224. C'est bien le même cérémonial.— ^Aheodem pontiftce more antiquorum principum adoratus est, et de même le Poeta Saxo, TV, 21 : Posl laudes (ce sont les acclamations du peuple) priesul adoravil, sieut mos débitas olim principibus fuit antiquis: .J. G. Bernholdus, De siimma mafestate Caroli Magn i Romw agn ita, in adorante Leone III Pap. Max. maxime conspiciia, in-4'', Altorfii,1752.
rite n'était d'ailleurs pas usité, semblc-t-il, dans l'ÉgUse grecque parmi les cérémonies du couronnement des empereurs byzantins, lequel ne comportait que l'imposition de la couronne et une invocation'. On pourrait donc supposer que Léon III a pris pour modèle, lors du couronnement de Charlemagne, les cérémonies de la cour byzantine ', de même que Charlemagne lui empruntait sa nouvelle titulature *; ainsi le sacre impérial se serait simplement composé de l'imposition de la couronne suivie d'une bcnédiclion et de la remise des insignes impériaux.
Rien dans les deux récits contemporains du couronnement ne permet de supposer une onction au cours de la cérémonie '. a D'abord, ce n'était pas l'usage dans les couronnements byzantins, dont Léon III a dii s'inspirer. D'autre part, il était possible au pape de déposer par surprise, sur la tête de Charlemagne, la couronne qui se trouvait sur l'autel, préparée pour le couronnement royal du jeune Charles, fils du nouvel empereur ^°. Il lui eût été matériellement bien difiicile de procéder à une onction dans les mêmes conditions, c'est-à-dire sans que Charles eût été prévenu. Seuls, deux chroniqueurs byzantins, Théophanc " et Manassès '% parlent dune consécration à l'huile sainte. Théophane est un contemporain 1^, mais éloigné du théâtre des événements, il peut avoir été induit en erreur par une confusion avec la consécration du jeune Charles qui eut lieu le même jour ", ou avec l'onction conférée aux princes de la nouvelle dynastie en général lors de leur couronnement comme rois. Quant à Constantin Manassès, qui vivait au xii"= siècle'^, si son texte ne représente pas simplement sur ce point un développement de celui de Théophane, il peut avoir été induit en erreur en attribuant à l'époque de Charlemagne une pratique qui ne devint courante que sous les successeurs de ce dernier ". ^
Le couronnement célébré à Aix-la-Chapelle, en 813, ne fut accompagné d'aucune cérémonie religieuse, mais trois années plus tard, en 816, Louis le Pieux fut couronné à Reims comme empereur par le
— • Liber pontiftcalis, édit. Duchcsne, t. ir, p. 38, n. 35; Basile le Macédonien, en 866, est le premier qui aurait été consacré au moyen de l'huile sainte; encore le fait est-il douteux pour Reiske, notes au De cœrimoniis, t. u, p. 351; Sickel, Z>as byzantinische Krônungsrecht bis zum .ki JtOirhundert, dans Byzantinische Zeitschrifl, t. vu, p. 548-549.
— 'Duchesne, op. ci/., t. il, p. 38, n. 34; Kleinclausz, La lettre de Louis II, dans le Moyen âge, 1904, p. 50. — 'Sickcl, dans Gottingische gclehrtc Anzeigen, 1901, p. 373-400. — * Annales Regni Francorum, édit. Kurze, p. 112-113; Liber pontificalis. édit. Duchesne, t. ii, p. 7. — '" Cf. W. Ohr, Die Kaiserkronung Karls des Grossen, in-S", Leipzig, 1904, p. 109. — " Chronographia, édit. Classen, t. i, p. 733. — '= Compendium clvonicoruni, édit. Bekker, p. 193. — " Il composa sa Chronographia, entre 810 et 815. Cf. K. Ivrumbacher, Byzantinische Literaturgeschichte , 2" édit., p. 342. — ^* Liber pontifïcalis, t. il, p. 7 : unxil oleo sancto Carolum et exeellentissimum filiiim ejns regem. La lettre d'Alcuin au jeune Charles, dans Monum. Germ. hisl., Epist., t. iv, p. 360, parle seulement du regium nomen... cum corona regia dignitatis vobis imposilum. Sur l'hypothèse d'une confusion entre les deux couronnements, cf. Duchesne, op. cit., t. II. p. 38, n. 34. Abel et Simson, Karl dcr Grosse, t. ii, p. 238, croient en outre à une intention de tourner en ridicule la cérémonie qui venait de s'accomplir; Sickel, op. cit., p. 450, émet l'hypothèse d'une simple différence dans le mode d'onction à Constantinoplc et à Rome. . — " K. Krumbacher, op. cit., p. 376. — " Il est aussi question de l'onction attribuée à Charlemagne dans la lettre de Louis II à Basile le Macédonien. C'est une erreur du rédacteur de cettelettre, de soixante-dix .ans postérieur à l'époque du couronnement, quelle que soit l'opinion adoptée sur la
! date exacte de cette lettre. Le texte et les dix notes qui I précèdent sont empruntés à R. Poupardin, L'onction im- '. pi'-riale, dans le 3/oycn àçje, 1905, II'série,t. ix,p. 116.
CHARLÉMAGNE
pape Etienne IV. F.ii la circonstance, il y eut onctiim, le fait est certain. Conseciavil euni et unxit ciun ad imperatorem cl coronam auream quam secum adporlaveral posait super eaput ciiis ', nous dit un témoignage contemporain. Nous n'avons pas à poursuivre plus loin ces remarques, il suffit d'avoir relevé l'innovation entre la pratique dans le couronnement de Charles et dans le sacre de son fils.
XL. Le couronnement. — Nous avons vu qu'il n'y a pas eu élection à l'empire '. Une élection régulière n'eût pu avoir lieu qu'à Constantinoplc, ce n'est pas le cas. A Home, le pape à peine rétaljli était en conilit ouvert avec l'aristocratie et la majeure partie de Vexercitus romanus, presque tous ceux qui eussent pu prendre part à une élection. Si une assemblée électorale a eu lieu, tout d'abord elle ne nous est pas connue avec certitude, ensuite il faut que les Francs y aient pris part, ce qui est au moins invraisemblable. A défaut d'élection, y a-t-il eu un mouvement d'opinion publique? Rien d'indiqué nulle part qui pût donner lieu d'y croire.
Si le couronnement n'a pas néanmoins été une surprise pour tout le monde ', si Charles l'a accepté et non subi, malgré son faible enthousiasme, c'est qu'il se faisait une idée assez vague de ce que ce titre pouvait renfermer de pratiquement utile à sa politique. Le patriciat lui valait autant de pouvoir, il lui rapportait autant de tracas que l'empire lui en pouvait doimer; quant au lustre attaché à ce titre d'empereur, le roi des Francs était honune à en faire bon marché. Léon III ne pensait pas ainsi. D'abord, en sa qualité de Romain, il avait un peu la superstition du prestige impérial; surtout, Léon III pensait à éviter le retour des violences récentes dont il avait failli être victime, il voulait la paix et il la demandait au seul bras qui pouvait l'imposer. Dès lors, son parti était pris, son choix était fait et il ne pouvait imaginer un don plus merveilleux que celui qu'il offrit le '2.5 décembre avec toute la pompe désirable.
Au sujet des circonstances de fait dans lesquelles s'accomplit la cérémonie, « on a remarqué que la basilique de Saint-Pierre ne pouvait contenir qu'un nombre restreint de personnes, l'assistance, en dehors des guerriers francs, n'était certainement composée que de gens de l'entourage plus ou moins immédiat du pape, auxquels il avait pu facilement donner ses instructions en vue du petit coup de théâtre qu'il préparait. Le prétexte de la cérémonie, c'était la consécration du jeune prince Charles et ce prétexte expli- <(uait tout naturellement la présence d'une couronne parmi les accessoires, sans éveiller les soupçons de Charlemagne. Quant à l'acclamation dont les Romains saluèrent le souverain (pie le peuple venait de couronner, .M. W. Ohr •' en a découvert et exposé le véritable caractère. Le texte en est donné par deux sources indépendantes, la vie de Léon III dans le Liber pontificalis, et le récit d'Einhard. Kurolo piissimo Augusio a Dco coronalo inugno pacifico imperatori rita et Victoria! C'est une formule beaucoup trop longue pour être considérée comme un cri spontané du peuple. Les
' Thégan, Vita Hludowici, c. xvi, reproduit par Flodoard, Hisl, lietncnsis Eccles.^l. XI, c. xix,dans.S(Tipï.,t. xiii, p. 468.
— -W. Sickel le pensait cependant. W. Ohr montre clairement que, le seul texte qui parle expressément d'une élection étant la Vita S. Willelialdi, ce passage ne représente qu'une interprétation du texte correspondant des Annales Laurestiamenses, lequel ne peut rien tirer pour ou contre le fait d'une élection. Cf. A. Winckler, Die Krumin(j Karla des Orossen zum romisclïen K(tiser, in-S", Berlin, 187'.'. — ^l^our Einhard, il a cru comprendre plus qu'()n ne lui en a dit. Si Charles avait su le projet du pape pour ce jour du 25 décembre et le procédé de siu'prise, il ne se fiit pas dérangé.
— * W. Ohr, Die Kaiserkninang Karls des Grossen. Eine hritischc Studie, iii-S", Tûbingen, 19U1. — 'R. Poupar-
AruHi/es Lanrissenses majores ne détaillent pas cette acclamation; elles se bornent à la désigner sous le terme générique de laudes. Or, nous savons par ailleurs ce que sont les laudes, sortes de litanies dans lesquelles une salutation à l'adresse d'un puissant personnage est jointe à l'invocation d'un certain nombre de saints. M. Duchesne a précisément publié, d'après le ms. latin 131 J9 de la Bibliothèque nationale, des laudes en l'honneur de Charles, patrice et roi des Lombards : Caroto cxcellentissimo et a Dco coronalo alque magno et pacifico régi l'^rancoruni cl Lungobardorum ac patricio lionmnorum vita cl Victoria ! Les laudes du couronnement sont identiques à celles-ci; il n'y a qu'une simple substitution du titre d'empereur à ceux de roi et de patrice, dans cette formule liturgique d'ovation que Charles lui-même avait du plusieurs fois entendre retentir dans les fêtes romaines. S'il s'agit d'une formule liturgique, la salutation impériale perd toute valeur juridique que certains érudits ont voulu lui attribuer, en considérant la proclamation comme l'un des modes de l'élection proprement dite. Par suite, il n'y aurait point eu, à proprement parler, d'avènement de Charlemagne à l'empire. Le roi des Francs recevait, par un acte spontané du pape, le titre honorifique û'imperalor. Xi'impcrium il n'était pas encore question ^ »
Le jour même, peut-être; mais attendons un peu. Le pape avait été vrai Romain le jour où il avait proclamé un impcrator et, si dégénérée qu'elle fût, — il est presque banal de le répéter, — la populace de Rome se prenait parfois au sérieux; en ces grandes journées elle se croyait « peuple romain ». Le 25 décembre 800 fut un de ces jours-là. L'n simulacre de sénat et de peuple reprenait voix et proclamait un empereur à soi, créé à Rome et siégeant en Occident. C'était ce que confusément voulaient dire les Icmdes et le couronnement. Le public ne s'y méprenait pas. Une bague de bronze remarquable, trouvée à Paris, porte cette légende :
RENOVATIO • REGNIFRANC- CARLVS ■ IMP-AG."