XLI. ClI-\RLEM.\GNE EMPEREUR ROMAIN. C'était
l'empire romain qu'on avait ressuscité, ce n'était pas un empire franc. Les basilcis de Byzance essaieront de" faire accepter ce nouveau titre, imperator Francorum, ils perdront leur peine '. Le titre d'empereur n'a pas absorbé, encore moins aboli le titre royal. Charlemagne demeure roi des Francs, roi des Lombards et empereur des Romains ', il adopte les titres historiques d'Auguste et de César '. On pourrait supposer d'après cela que, portant les deux titres, il était roi pour les Francs et empereur pour les Romains; mais non, il est empereur pour tous ses États et pour tous ses sujets". Ses diplômes le prouvent et, ce qui le prouve encore mieux, remarque Fustel de Coulanges", c'est qu'en cS02 il chargea ses missi, envoyés dans tousses États, d'exiger « que tout homme, ecclésiastique ou la'ique, qui lui avait prêté serment à titre de roi, lui renouvelât son serment à titre de césar '^ » En fait, ce fut surtout une dignité, car il était
din. dans Le moyen âge, 1904, II- série, t. vin, p. 351- 352. — * Heuite des sociétés savantes, 1 856. t. i, p. 37. — ^ Bouquet, Recueil des histor. de la France, t. vi, p. 336; t. Vil, p. 574. — " Capitularia reguin Francor,, édit. Boretius, p. 126, n. 45. — " Liber Carotinus, édit. JaBc, p. 308; Bouquet, op. cit., t. vu, p. 309; cf. t. v, p. 453; t. vi, p. 174, 212. — "■ Comme Napoléon, empereur des Français, roi d'itiilic, prolecteur de la Conlédéiation do Hhin, médiateur de la Confédération suisse et partout et uniquement: l'Empereur. — " Fustel de Coulanges, Les transformations de la roijttuté à l'épogiie carolingieruie, 1892. p. .318. — ^^Capital. rcg. Franc, édit. Borelius, l. i, p. 92; Mvnum. Germ. liistor., I.eges, t. i, p. 91 ; Pra'cepit, ut onuiis homo in toto rcyno suo... nunc ipsum promissuni nominis Cœsaris facial»
CHARLEMAGNE
malaisé qu'un titre ajoutât quelque chose de positif au pouvoir de Cliarlemagne, mais cette dignité consacrait sa force et s'insinuait dans sa dynastie. L'empire ne fut jamais très cohérent et en lui appliquant la loi de partage successoral en vigueur chez les barbares et étrangère aux Romains, Charlemagne remettait en question, à chaque nouveau régne, l'intégrité et la durée'de l'empire, et ce furent déchirements sur déchirements jusqu'au jour où le « saint empire romain » se trouva n'être plus qu'une expression géographique. 1^'empire ne changeait pas grand'chose et même rien du tout à la royauté franque, monarchie fonctionnant dès lors normalement, et Charlemagne, roi des Francs, ne gouverna pas autrement comme roi que comme empereur. Des titres nouveaux, une pompe plus fatigante, une phraséologie plus pompeuse, voilà à peu près tout ce qui, pour la France, sortit de la promotion impériale.
On eut vite fait, semble-t-il, de prendre la mesure de cet empire honorifique et coûteux; le bon sens français montra sa supériorité sur la morgue germaine: il laissa aller chez les voisins ce titre qui représentait de la gloriole sans gloire. Dès que la maison carolingienne se fut scindée en deux branches après Charles le Chauve, il n'y eut pas de repos chez les princes allemands qu'ils n'eussent saisi cette proie. Après diverses chances, « le x« siècle déclinait à peine que l'empire et l'Italie tombaient au pouvoir des Germains et cette fois pour longtemps. Obstinément, à travers tout le moyen âge et jusqu'en pleine Europe moderne, la nation allemande garda pour elle le nom et la dignité d'empereur des Romains. Il ne restait guère de ce nom qu'un vain bruit, et dans cette dignité qu'un hochet puéril, qu'elle les gardait encore. A la lettre, elle ne desserra la main que quand il n'y avait plus rien dedans'. » Quant aux Français, ils ne firent guère de cas de ce titre désuet et vieillot. Aux plus mauvais jours de leur histoire, â l'heure des guerres étrangères et des guerres civiles, à l'instant où la patrie semblait condamnée à périr, jamais l'idée ne leur vint que la France n'avait pas en elle-même le principe nécessaire à sa propre unité et qu'il le fallait chercher dans le fossile impérial. Ils sentaient bien et la royauté française se montra plus grande, plus hardie, plus vivace et plus forte ouvrière d'unité nationale que ne fut jamais le saint empire allemand.
XLII. Ch.\rlemagne BoLTÙt-j;. — Depuis que Constantinople s'était haussée du rang de simple colonie à celui de capitale de l'empire et, à partir de 476, capitale unique, l'habitude était prise de voir surgir de temps à aulre des compétiteurs impériaux; mais aucun d'entre eux n'avait eu l'envergure de Charlemagne. D'abord inquiète de ce que lui réservait l'empereur redoutable, l'impératrice Irène s'était faite à l'idée d'une alliance aboutissant à un mariage entre elle et son collègue d'Occident-. Une révolution de palais mit à néant cet étrange projet, chacun demeura chez soi et le Byzantin plus déterminé que jamais à ne rien abandonner de l'empire intégral à ce gêneur qui prenait ce qu'on ne lui offrait pas. Ce que Charlemagne avait désormais, le titre d'empereur, on ne pouvait lej,lui enlever, mais du moins
'A. Lapôtre, op. Ci7., p. 317. — ■ - Un projet de mariage dont la réalisation eiit probablement été aussi vide de résultats que le mariage de Philippe II et de Marie Tudor. — •Comme le cabinet anglais ne reconnut jamais le titre impérial de Napoléon. — • Einhard, Vita KwoU, c. xvi : Ut nulla inler partes cujuslibet scandait remaneret occasio. — * Monaclius Sangallensis, Ges/a B. Karoli magni, 1. II, c. vi. — 'Cette graphie s'explique par le désir d'éviter qu'on paiûtse servir de r'ex comme d'un éqai valent latin de Btci- >.;iî. — ' Elle remontait au moins au temps de Tlicodoric. Cf. Procope, De bello gothico, édit. Huschel, t. i, p. 1666 ;
ne le lui reconnaitrait-on pas '. La chancellerie byzantine s'obslma dès lors, pendant des siècles, à ne désigner les empereurs d'Occident que comme des intrus. Avec une sorte de bonhomie il semble que Charlemagne ait fait quelques avances pour atténuer le « scandale » que causait en Orient la création du nouvel empire *; il mit de plain-pied avec lui son collègue auquel il donna le nom de « frère ». lequel lui donnait gravement le titre de « fils ». Infatué de son titre indivisible de cosmocralor, le Ryzantin distribue les terres qu'il ne possède pas et assimile l'empereur d'Occident à un simple vassal. L'n jour qu'un ambassadeur de Charlemagne rapportait à l'empereur grec les longues expéditions de son maître contre les Saxons : « Pourquoi, lui demanda-t-il,' mon fils travaille-t-il tant à combattre ces ennemis sans nom et sans vertu? Je les lui donne, qu'il les prenne, ainsi que leur pays ^ ! >
Indivisible et inaliénable demeure la dignité impériale à l'heure où l'empire s'en va pièce à pièce; c'est ce que prétend inculquer la chancellerie de Constantinople en réservant à l'empereur grec le titre de Baaù.il;. Pour tous autres, le titre rex, qu'on orthographie fr,5, suffira''; et c'est surtout depuis la création du nouvel empire que les Byzantins s'attachent à cette distinction déjà ancienne '. « A dater de l'an 800, elle ne s'appliqua guère du reste, avec une intention politique évidente, qu'à l'égard de la nouvelle lignée impériale. Nous savons en effet, par Procope, que le nom de Bxrn'ifj; fut laissé par Justinien à un polyarque ou cheik influent de l'Arabie. Au temps de Constantin Porphyrogénéte, le roi des Bulgares, qui venait de s'allier par mariage à une princesse byzantine, et par qui l'on espérait clore enfin l'ère des déprédations de ces barbares, prit le titre de Basileus; il n'avait officiellement auparavant que celui d'archonte '. A l'égard de ces princes peu dangereux, il n'était pas nécessaire de tenir à la rigueur de la nomenclature officielle, aucune compétition n'était à craindre de la part de tels homonymes. Pour le souverain de la Perse, il porte assez fréquemment dans les histoires byzantines le nom de Bxii'uJ;; cela importait assez peu ', il était si loin.
Une fois cependant, la chancellerie impériale céda et donna à Charlemagne le titre de Basileus. Le bizarre projet de mariage avec Irène ayant échoué, l'acquiescement officiel n'eut pas lieu d'être donné par cette princesse et, de fait, elle semble ne l'avoir jamais donné ". Nicéphore projetait une alliance de famille, mais refusait absolument d'admettre Charles au partage du titre incommunicable. Cependant, en 81'2, toutes les chroniques franques nous signalent un grave changement. Nicéphore vaincu et massacré, son successeur Michel se trouvait, en présence des ennemis vainqueurs, dans la situation la plus critique. Le péril est parfois un conseiller impérieux : il envoya à Charlemagne, à Aix-la-Chapelle, une ambassade qui fit son compliment en grec et salua le prince du nom de Basileus: Nani Aquisgrani scripium pacti ab eo in. Ecclesia suscipienles, more suo, id est, grœca lingua, lau~ des ei direxerunl, Imperalorem eum et Basileum appellanlcs ". A cette reconnaissance de l'empire d'Occi-
■ Il exerça le pouvoir sur les Gotlis et les Italiotes; mais il ne lui appartint pas de prendre ni le costume ni le nom de Uaaûs:; des Romains; toute sa vie, il fut appelé 'l'i;; : car c'est ainsi que les Barbares désignent leurs souverains.» — ' Constantin Porphyrogénéte, De cœrimoniis, 1. II, c. XLViii. — ' A. Gasquet, De remploi du mol Ba^-.iij; dons les actes de la chancellerie Inizantine, dans Revue historique, lSSi,t.x.x.\i. p. 291. — " Le texte de Cedrenus qu'on invoque pour celte reconnaissance offlcielle ne dit rien de tel- Cedrenus, C/ironicon, édit. 1647, p. 474. — " Einiiard, Annal-: Francorum, ad aiin. S 12.
7sr)
CHARLEMAGNE
dent répoml une lettre de 813, adressée par Charles à son collègue Michel et portée par Amalaire de Trêves; il y est fait une allusion formelle au titre enfin concédé, et sur un ton de satisfaction profonde : Benedicimus... Deum et gralias iUi,jiixla virium possibililalem et inlelligentiœ nostrœ quantitalem, ex loto corde referimus, qui nos ineffabili dono benignitalis suœ in tantuni diviles el]icere dignalus est, ut in diebus nuslris quœsitam et sempcr desiderulani pacem inter Orientale et Oceidentale imperium stabilire '...
XLIIl. SÉPULTURE DE Charlemagne. — Le jour même où il avait rendu le dernier soupir, Charlemagne fut mis au tombeau. Rien, ici, ne peut remplacer les textes : Corpus more sollemni loluni cl curalum, et maximo lolius populi luctu ccclesiai inlalum atque humalum esl — In hoc (basitica S. Virginis) scpultus est, eadem die qua dcfunclus est, nrcusque supra ttunuluni deauralus cum imagine cl lilulo exslruetus. Titulus ille hoc modo descriptus est - :
SVB HOC CONDITORIO SITVM EST CORPVS KA-
[ROLI MAGNI ATQVE ORTHODOXI IMPERATORIS QVI
[REGN VM FRANCORVM NOBILITER AIVIPLIAVIT ET PER
[ANNOS XLVII FELICITER REXIT ■ DECESSIT SEPTVAGE-
[NARIVS AN NO DOWIINI DCCCXIIII -INDICTIONEVII-VKAL.