IVSSIT . IN ■ AMORE . SCE ■ MARIE
ET • SCI • PETRI •
u Pour voir dans ce reliquaire une œuvre commandée par l'abbé :\Iummole, il a fallu considérer les cinq premières lettres MVMMA comme l'abréviation de Miimmolus abbas. Il n'est pas besoin d'une connaissance bien approfondie du système abrèviatit ni de la paléographie épigraphique mérovingienne pour voir
* Historia monasterii Floriacensis S. Bénédictin ms. 270 bis (491 ), p. 21, de la bibl. d'Orléans. — ' M. de Beauregard, diuis un ms. légué à la bibliothèque d'Orléans, dissert, sur le reliquaire, l'ne note dans les Mémoires et dissertations sur les antiquités nationales et étrangères publiées par la Société royale des antiquaires de France, 1826, t. vu, p. ciiicrs*. Dimensions : hauteur 0=13, largeur O^OS. — ^ É. Molinîer. L'art de Tépoque barbare, dans A. Michel, Histoire de Vait depuis les premiers temps chrétiens, t. , part. 1, p. 422, fig. 202; Bulletin monumental, 1901, p. 156, pi. en regard; Trésor des églises et objets d'art français appartenant aux musées exposés en ISS9 au palais du Trocadéro, in-4°, Paris,
Mumma fit faire cette châsse, étaient les patrons primitifs du monastère de Fleury ^. Comme l'inscription ne mentionne pas saint Benoit, qui, aussitôt après la translation de son corps du Mont-Cassin à Fleury, fut l'objet d'une vénération particulière, il est probable que la fabrication de cette châsse est antérieure à cette translation ';» la date de cette pièce d'orfèvrerie remonterait donc à la seconde moitié du xw siècle.
Notons encore la petite châsse du ^^= ou du yiï" siècle, conservée dans l'église de Saint-Bonnet-Avalouze ' (fig. 2699). On s'y est efforcé de représenter la figure humaine d'un côté, mais avec une maladresse inouïe, autour d'une croix en orfèvrerie cloisonnée, sont noués des entrelacs grossiers mais qui rappellent ceux des bijoux des ve, vi' et vii'-' siècles*. É.Molinier attribue le reliquaire de Saint-Bonnet-Avalouze au
p. 24. — * Ce monastère fut formé de la réunion de deux basiliques, l'une dédiée à Notre-Dame, construite par un certain Jean, l'autre sous le vocable de Saint-Pierre, fondée par Leodebod, abbé de Saint-Aignan d'Orléans sous le régne de Clovis II et probablement en 651. — ' Quantin, Cartulaire de r Yonne, t i, p. 24. — • M. Prou, La chasse dite de Mummole, dans le Bulletin de la Soc. nat, des antiq, de France, 1898, t. Lix, p. 325 sq. — ' Dans la Corréze. — • A. Michel, op. cit., t. i, p. 422, fig. 203; É. Molinier, Le trésor de la cathédrale de Coire, 1895, p. 26; Histoire générale des arts appliqués à finduslrie du v' siècle à la fin du xvni' siècle, 1903, t. iv, p. 22,23.
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déclin de la période méroviiisieimc. « Cette petite châsse en forme de bourse a, dit-il, depuis quelques années, été maintes fois publiée, et on en trouvera ici l'image, ce qui me permettra d'être bref à son sujet. 11 me suflira de rappeler que sur l'une des faces de ce monument, compose de lames de cuivre sommairement estampées, assemblées sur une âme de bois, on voit une croix exécutée en verroterie cloisonnée. Si le décor polyclirome exécuté au moyen de verroteries est l'un des traits les plus caractéristiques de l'époque barbare, il ne faut pas oublier que les vieux procédés du repoussante, de l'estampage, continuèrent, pendant cette longue période, à être en honneur : parfois ces modes de fabrication, qui, sous la main des orfèvres grecs ou gréco-ronuiins, comme sous la main des orientaux, avaient donné naissance à des chefs-d'œuvre, furent bien imparfaitement employés; mais n'importe : la seconde face du reliquaire de Saint-Bonnet montre des croix et des personnages, à dire vrai,
hauteur totale, sans les supports, est de vingt-deux centimètres; la largeur, à la base 0'"21, au sommet 0'nl4 et l'épaisseur varie de 0"»02.5 à 0»06. La face antérieure est couverte littéralement de cabochons (rubis et saphirs) au nombre le 8,î et de perles au nombre de 185. Une triple bordure limite le champ, ce sont : un filet de perles, un chapeiet de gemmes ovales dont les bâtes ne laissent voir que la partie supérieure, une rangée de gemmes rectangulaires, taillées en table biseautée et isolées par une ligne de fdigrane. Au centre du champ ainsi limite brille un gros saphir, taillé en table, à monture ajourée et très saillante: il est retenu par des griffes tréflées, contournées de deux rangs de filigranes entre lesquels sont disposées des perles. De ce foyer rayonnent vers les extrémités huit branches de gemmes ovales, et l'extrémité de chacune s'amortit en une gemme radiée de gemmes plus petites. Tout l'espace compris entre les branches de l'étoile est rempli par un filigrane saillant n'adhé-
2699. — Châsse de Saint-Btjnnet-.^valùUze. D'après É. Molinier, Histoire générale des arts appliqués ù l'industrie, i. iv, p. 22.
tout à fait embryonnaires, qui prouvent que l'orfèvre savait encore, tant bien que mal, traduire sa pensée par un travail en relief, qu'il n'avait même pas renoncé à exécuter au repoussé des séries d'ornements olTrant quelcpie complication '. »
Avec les châsses de Fleury et de Saint-Bonnet- Avalouze, nous touchons le fond de la barbarie, et, peu après, une série de monuments vont nous montrer un relèvement. La châsse d'Agaune tout d'abord, monument parfait en son genre, nuiis dont la date est si discutable entre le vu'', le viii" et même le ix^ siècle, bien que les caractères généraux indiquent plutôt une œuvre d'époque franchement mérovingienne -.
XIV. Chasse de Monza. — Le reliquaire que nous allons décrire est désigné dans le trésor de Monza sous le nom de reliqiiiario dcl Dcnlc. Ce trésor possédait huit relic|ues de saint Jean-Baptiste; nudheureusèment, au xi'siécle,ces reliques ne sont pas spécifiées; au xiv^^, on trouve mention de la dent; au xv«, il est question d'une deuxième dent qui disparaît bientôt des inventaires; en 1G80, une inscription gravée sous le reliquaire mentioime une restauration et une récognition des reliques. Le reliquaire en question comprend deux parties, un coffre et un couvercle; sa
' É. Molinier, Jlist, (létiér. tlex arls, l. iv,p. 23. — ^ Ibid., t. IV, p. 25; rnuleiir tient poiu- la fin du viir- siècle. Voir Dictiann., t. i, col. 867.
rant pas au fond, à vrilles courtes et unies, fixées de distance en distance. La disposition du champ ayant obligé à rapprocher les trois rais supérieurs du cabochon central, il se trouva qu'entre les autres branches, des vides disgracieux s'ouvraient; on les remplit par des carrés de filigranes bordés de perles, avec un cabochon carré au milieu.
L'amortissement se compose d'un bandeau où les gemmes carrées et ovales alternent avec les perles, les unes et les autres montées en bâte; puis d'un listel où un rinceau de filigrane court entre deux torsades; enfin, d'une plate-forme, sur laquelle s'alignent cinq cabochons montés à jour sur des feuillages et diminuant graduellement de grosseur, celui du milieu accosté de deux lions affrontés.
Les côtés dessinent une imbrication à fond pointillé. L'âme est un bloc de bois évidé à l'intérieur, de numière à former une boîte qui se ferme à la partie inférieure par une planchette de rapport sur hupielle est clouée une plaque d'argent doré portant l'inscription citée précédennuent. L'or em[)loyé est de deux sortes, rouge pour la face antérieure, jaune pour le revers.
Le revers, moins riche, représente le crucifiement. Tout le dessin est au pointillé, procédé qui dénote le désir de forcer l'attention par remi>loi d'un moyen rare en vue d'obtenir un efi'et imprévu. La croix a ses bras cil escalier, pour employer un terme d'héraldisnie.
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Au-dessus des bras cl dans des médaillons, on voit les personnifications du soleil et de la lune (voir Dictiunn., t. I, col. 3005, au mot Astres) représentes en buste : le soleil est imberbe et brandit une torche embrasée, la lune est coiffée, c:)mnie de juste, du croissant. Les deux attributs se trouvent rejetés hors des médaillons. Le Christ étend les bras horizontalement; son nimbe est crucifère; il est barbu et garde les yeux ouverts. La tablette portant le motif de sa condamnât ion est indiquée, mais non remplie. La Vierge et saint Jean se tiennent debout de chaque coté de la croix. Deux soldats s'approchent de Jésus : l'un, armé d'une lance, lui perce la poitrine, l'autre approche de ses lèvres une éponge humide. Cette plaque est fixée par des clous à tête ronde sur une âme en bois de noyer. Comme elle n'était pas assez longue pour le champ à couvrir, on
Quant à la forme de la châsse, que Ch.dcLinas rapprochait de celles de Vienne et de Hertford — on en pourrait ajouter beaucoup d'autres — elle n'a rien de très caractéristique et elle est trop habituelle pour les reliquaires anciens pour qu'on puisse employer une classification basée sur l'examen de monuments dont la date ne s'impose pas et qui, par conséquent, ne peuvent être admis par tous comme prototypes '.
XV. Châsse deHertfoed. — La châsse de l'église Saint-Jean-Baptiste de Hertford. en Westphalie, se voit aujourd'hui au Musée d'art industriel à Berlin. Ce monument figurait originairement dans le trésor de la collégiale de Saint-Denis d'Enger, fondée par Witikind, converti au christianisme en 78.5, mort en 807. C'est donc entre ces deux dates que doit se placer la confection d'une œuvre présentant, au point de vue
270Ô. — Reliquaire del Dente à Monza. D'après le Bulletin monumental, 1884, t, i.
y a ajouté une pièce de la longueur de deux doigts (flg. 2700).
J. Labarte' jugeait que ce reliquaire « pourrait peut-être remonter aux temps de la reine Théodelinde ^ » Ch. de Linas l'attribuait " à la joaillerie byzantine du vi«-vii<i siècle'. » Darcel y voyait « un excellent spécimen de l'ornementation en pierreries usitée dans rorfè\Terie byzantine antérieurement au xs siècle *. » X. Barbier a consacré une interminable discussion pour aboutir à cette conclusion : « Aller jusqu'au x« siècle serait descendre beaucoup trop bas, et remonter jusqu'à la fin du vi^ ne serait pas moins téméraire. La vérité sera entre les deux. ..fin du vii= ou, au plus tard, début du viii^siècle'. » Cette opinion est la plus acceptable, solidement fondée sur un riqiiadro o incornicialura che si irova ad un tempO sulla CTOce di Ghislino II e nclle corone visigoliche^; c'est elle que nous suivons de préférence à celle d'Ém. Molinier, qui veut n'y voir qu'un produit « de l'art carolingien assez avancé '. »
' J. Labarte, Histoire des arts industriels, t. i, p. 348. — " Ibid., t. 1, p. 72. — ' Ch. de Linas, Les origines de Tor/èvrerie cloisonnée, in-S°, Paris, 1877, t. i, p. 316. — ' A. Darcel, dans la Gazette des beaux-arts, t. xix, p. 251-253. — »X. Barbier, Le trésor de la basilique royale de Monza,
de la sertissure des pierreries, les mêmes remarquables caractères que la châsse et la monture du vase dit de saint Martin, conservés au trésor d'Agaune.
La châsse offre l'aspect d'une bourse sur les dimensions suivantes: hauteurO^lG. largeur à la base 0°14, épaisseur 0" 05. Elle se compose d'une boîte en chêne revêtu de plaques métalliques: toutes les faces, hormis la face antérieure, sont d'argent doré. Le revers offre six figures à mi-corps dans des arcatures; registre supérieur, Jésus-Christ nimbé entre deux anges; registre inférieur, Marie tenant son Fils, entre saint Pierre ' et saint Paul. Sur les parois des extrémités, deux anges également à mi-corps dans des arcades superposées; le dessous de la châsse est un entrelac buriné et ponctué. « L'intégralité du travail, exécuté au repoussé, est d'une singulière rudesse. Les susdits panneaux sont encadrés d'une bordure losangée, finement gaufrée, que prolongent à l'intérieur un cordon perlé et un autre filigrane. La crête ajourée se compose de cinq lions en ronde-bosse : les extrêmes sont couchés, la langue
dans le Bulletin monumenlal, 1884, t. L (V série, t. xil>, p. 511. — 'A. Venturi, Storia delTarie italiana, in-S», Milano, 1902, t. ii, p. 91 sq., flg. 80, SI. — ' É. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à rindustrie, in-fol., Paris, t. IV, p. 26, note. — ■ Ibid., t. n', p. 75, note 1,
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pendante; les intermédiaires enjambent une traverse par-dessus laquelle ils allongent leurs pattes et leurs mufles. Cette traverse repose sur des guirlandes en accolade. L'un des flancs a gardé son oreille, profil pyriforme, ouverture circulaire; l'autre a disparu : bien que l'appendice persistant soit en argent doré, comme le reste du décor mentionné, je crois qu'il n'est pas contemporain de l'objet primitif; on aura copié tant bien que mal d'anciennes anses brisées par un accident. L'ornementation du panneau antérieur se montre de beaucoup la plus remarquable. Une épaisse lame d'or est recouverte d'un réticulé de cloisons soudées (épaisseur 0n>005), aussi en or, dessinant une escarboucle à huit rais dont les champs anguleux sont remplis par des écussons encadrés de jarretières à volutes. Treize pierres — quatre ont été arrachées — marquent les points d'intersection. Au centre, un on\"x uni, cercle jadis de grosses perles; au sommet, deux onyx intaillés. Faune tenant le pediini et une grappe de raisin.
semblerait qu'on se soit acharné à briser violemment les cloisons et les gemmes, quitte à réparer ensuite le dommage au moyen de clous plantés sans discernement. Néanmoins, l'ceuvTc de vandalisme n'a pas été assez complète pour empêcher une restitution certaine. Les émaux sont d'une telle grossièreté, ils sont tombés si régulièrement à diverses places, que je les avais pris tout d'abord pour des incrustations à froid. L'n examen plus attentif m'a prouvé* que, la matière ayant débordé çà et là par-dessus les cloisons, le procédé de la fusion est ainsi nettement accusé. Les tons employés sont ; le rouge foncé, le blanc laiteux, le bleu lapis, le bleu turquoise, le purpurin, le vert fort rarement, enfin le jaspé où se marient, deux par deux, les couleurs ci-dessus, aucune trace de jaune ' » (fig. 2701).
La similitude entre le reliquaire de Monza et celui de Hertford est plus apparente que réelle. Le type seul concorde, ainsi que l'ornementation gemmée de la face
2702. — Châsse de la cathédrale de Coire. D'après É. .Molinier, Le trésor de la cathédrale de Coire, 1895, titre et p. 23.
Œdipe interrogeant le Sphinx accroupi sur un rocher. Dans la zone intermédiaire, un oiseau, un lièvre rampant et une corne d'abondance sur un globe, agate blanche transparente intaille. Extrémités du grand diamètre, très belle améthyste, cabochon percé; grenat plan; au-dessous, un morceau de nacre de perles et une autre agate blanche intaille avec l'image d'un Bacchant; enfui, au bas, une améthyste pâle. Les deux agates sont d'une basse époque. Le cordon d'encadrement, les rais, les jarretières (alvéoles carrés), les quatre triangles qui accostent les rais verticaux (alvéoles arrondis) cloisonnent des lamelles de verre, alternativement rouge et vert. Dix écussons, quatre au registre supérieur, six à l'inférieur, sont émaillés; ils représentent des oiseaux, des poissons et des reptiles; un bouton d'émail blanc remplit les boucles des volutes. Quant au champ, il était garni de verre rouge en tables; le fait est positif, car, quelques petits triangles de cette substance persistent contre le cordon et les jarretières. La partie que je me suis eflEorcé de décrire a subi des avaries majeures; il
' Ch. de Linas, Émailleriey métallurgie, toreutique, céramique. Les expositions rétrospectives, BruxeUes, Dusseîdorf, Paris en ISiO, in-S», Paris, 1S81. p. 107-127, planches non numérotées; A. Darcel, dans la Gazette des beaux-arts.
antérieure; mais, en dehors de ces deux points communs, tout le reste est foncièrement divergent. A Monza, le fond est filigrane; à Hertford, il se complique de verroteries et d'émaux; dans le monument italien, à part les deux lions du couvercle qui deviennent des monstres à Hertford, il n'y a pas, comme dans l'œuvre allemande, ces poissons et oiseaux qui constituent un caractère particulier de décoration. A Monza, le revers est pointillé; à Hertford. il est repoussé. Conclure de là que l'un procède de l'autre serait aventureux, en tout cas la filiation — si filiation il y a — ne saurait être que très indirecte et très lointaine.
XVI. Ch.\sse de Coire. — C'est une petite boîte rectangulaire surmontée d'un toit ou couvercle à deux rampants; les dimensions sont en hauteur O^IGO, largeur OmlTô, épaisseur O^OGO. La châsse est en bois recouvert de minces plaques de cui\Te estampé et doré fixées avec des clous. L'ornementation de chacune des grandes faces diffère, la décoration des deux extrémités est semblable (fig. "2702).
Sur la face antérieure, le toit et la caisse sont déco-
t XXIII, p. 20-21 ; X. Barbier, Le'lrésor de'la basilique royale de Monza, dans Bulletin monumental, 1S84, t. l, p. 514-518; É. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à Vindustrie, t. IV, p. 74-75.
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rés d'entrelacs produits par rcnchevétrcmcnt d'un seul ruban on relief. Aux angles du toit et de la caisse sont sertis, dans des bâtes à gouttière en forme d'amande, des cabochons de verre; trois d'entre eux ont disparu. Cinq autres cabochons de forme circulaire sont disposes en forme de croix, quatre sur la caisse, un sur le toit. Un listel en relief figure une bordure commune à l'ornementation du toit et de la caisse.
Sur la face postérieure, une même feuille de métal estampe suffit à la décoration. Au centre, dans un cartouche rectangulaire, on voit un cercle strié dans lequel viennent s'enchevêtrer quatre demi-cercles adossés deux à deux et s'entrecoupant. Ces demi-cercles sont terminés par des têtes de serpent; autour de la rosace se tord un entrelac formé d'un seul ruban. Une large bordure, limitée par un listel en relief, entoure ce compartiment central. Sur cette bordure s'étale une course d'entrelacs formée de deux rubans, enlacés de manière à engendrer des cercles recoupés par des quarts de cercle et des diamètres. Sur la gauche, à la partie inférieure, on a remplacé une partie mutilée par un bandeau de cuivre estampé, orné d'un grenetis en relief sur ses bords et, sur sa surface, d'un motif disposé en longueur : deux branchages enlacés formant trois compartiments en forme d'amande à l'intérieur et sur les bords desquels naissent des feuilles nervées ou des rinceaux. Ces feuilles aussi bien que les branchages sont redessinés au moyen d'un travail de pointillé exécuté en creux.
Chaque extrémité se compose d'une plaque de métal. La caisse offre deux poissons ou serpents affrontés de la bouche desquels sortent des entrelacs entourant une petite croix. A hauteur du toit, un anneau de suspension. Le pignon est rempli par deux paons affrontés de chaque côté d'une tige végétale très mince dont il becquètent les fruits.
Le dessous de la châsse est garni d'une plaque de cuivre ornée de stries disposées en arête de poisson. Cette plaque est contemporaine du reste du monument.
Le système de décoration de la châsse de Coire est l'entrelac, dont l'origine orientale ne fait plus de doute aujourd'hui. Mais ce style s'est introduit en Occident par des voies très différentes, par le midi et Constantinople, par le nord et les 'tribus germaniques; enfin, un peu plus tard, par une sorte de choc en retour, il a été introduit une seconde fois en Allemagne, en France et jusque dans le nord de l'Italie, grâce aux missionnaires venus d'Irlande et de Grande- Bretagne. Il s'ensuit qu'en face de tout monument sur lequel on observe ce style, et, à plus forte raison quand il s'agit d'un petit meuble aussi facilement transportable qu'une châsse, on peut bien reconnaître le point de départ de ce style, mais il est très épineux de discerner le canal par lequel il a été importé. La châsse de Coire est-elle un travail byzantin, lombard ou irlandais. On ne peut donner à cette question une réponse certaine, mais la dernière hypothèse est assez vraisemblable et bien séduisante, eu égard aux nombreux Irlandais qui ont, à cette époque du viiif siècle, parcouru le sud de l'Allemagne et le territoire de la Suisse actuelle.
0 Les extrémités de la châsse présentent deux motifs très différents, traités l'un et l'autre avec une grande barbarie; celui de la partie supérieure ou
' Cattaneo, L'architettura in Ilalia dal secolo 17 ni mille circa, p. 110. — 'Ihid., p. 111. — 'Publié par A. Darcel, dans la Gazelle uiiliéologiqiie, 1883, p. 258, pi. XLV, — * G. Stephens, dans Journal of llie Kilkennij and Soiith- East 0/ Ireland archenlogical sociely, janvier, 18C3; J. O. Westwood, Miniatures und ornvmenls 0/ Anglo-Saxon and Irish manuseripis, p. 131, pi. 53, lig. S; .1 descriptive cataloijue
pignon est absolument banal : deux paons becquètent les fruits d'une plante qui les sépare; et un nombre infini de monuments, tant à l'époque barbare qu'au moyen âge, offrent une ornementation semblable d'origine orientale, mais dont le patron a été plusieurs fois renouvelé par des apports directs d'Orient. Néanmoins, on me permettra de citer, comme pouvant être comparés à la châsse de Coire, deux monuments très caractéristiques conservés en Italie et que Cattaneo a publiés. Ils offrent cette particularité d'être très voisins, comme date de fabrication, de l'époque que l'on peut assigner à notre châsse et aussi de montrer réunis sur le même monument d'autres éléments qui se retrouvent, en partie du moins, sur la pièce d'orfé\Terie ; l'un est un bas-relief placé dans la cour de l'université de Ferrare et que Cattaneo attribue avec beaucoup de vraisemblance au viii^ siècle'; on y voit des sangliers, des oiseaux, des paons et des serpents affrontés de chaque côté d'un arbre tout à fait rudimentaire ; l'autre est un des arcs du ciborium qui se voit à Bologne sur la place de San Domenico, monument qui doit dater également du viii'^ siècle, bien que la facture en soit un peu moins sauvage ^
« Venons maintenant au premier motif d'ornement. Les éléments qui le composent se retrouvent dans la plupart des manuscrits ornés de dessins exécutés en Angleterre ou en Irlande, ou exécutés en Allemagne sous l'influence des objets d'art de provenance anglosaxonne transportés par les missionnaires (outre les manuscrits, nous pouvons citer des monuments), notamment au Musée national bavarois, à Munich'; il en est surtout un qu'il convient de citer avant tout, parce qu'il montre des motifs très proches parents de ceux qui se retrouvent sur la châsse de Coire; si le travail est plus fin, si les entrelacs en sont plus compliqués et exécutés avec une admirable régularité, cela tient à ce que la matière en est tout autre et que, d'ailleurs, il provient d'un pays où ce style a pris un développement qu'il n'a pas eu ailleurs. Le coffret dont je veux parler, sorte de châsse en forme de maison, fait partie des collections du musée de Brunswick; autrefois, il appartenait â l'église de Gandersheim '. Composé de minces plaques de dent de morse, réunies par une monture de cuivre gravée d'entrelacs, il est entièrement recouvert d'un décor très soigné, composé de motifs géométriques, de rosaces, d'animaux, terminés pardes galons qui, plusieurs fois repliés, forment des ornements symétriques. Il est vraisemblable qu'une influence anglo-saxonne n'est pas étrangère à la confection de cette châsse '. »
XVII. Châsse d'Utrecht. — Le Musée archiépiscopal d'Utrecht possède un petit cofïret (flg. 2703) dont Ch. de Linas donne cette description « : « Auge rectangulaire, munie d'un couvercle pyramidal dont l'arête supérieure est plane. Cuivre jaune, profondément champlevé sur ses neuf faces, et entièrement doré, même les parties creuses. La pièce mesure en hauteur totale O^Oôl; en longueur 0"060; en largeur OmOSO. Les faces antérieures de l'auge et du couvercle sont ourlées d'un cordon de grenats carrés en tables, posés sans rabattu dans leurs alvéoles. Le centre de l'auge est occupé par une aigue-marinc cabochon entourée d'une gorge curviligne qu'épouse une jarretière de petits grenats discoïdes. Deux croix pattées, dont les branches sont également en grenats, comprises dans une double accolade de palmettes ou de feuilles de
0/ Ihe fictile ivories in the South Kensinglon niusciun, p. 335, n. 955-960; Riegel, Die Sammlang millelallerlieher und verwandter Gegenslànde, p. 40, n. 58; É. Molinier, Le trésor de la cathédrale de Coire, 1895, p. 31. — 'É. .Molinier.op. ci/., p. 21-35, pi. v-vi et frontispice. — «Ch.de Linas, Coffret incrusté et émaillé du musée archiépiscopal d'Utrecht, dans la Revue de Fart chrétien, t. xxviii. p. 30S-328 et pi. en regard.
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vigne, accostent le cabochon. Un décor analogue, moins les croix et la jarretière, apparaît sur le couvercle.
<■ Les faces postérieures, bordées d'une simple gorge, sont quelque peu différentes, bien qu'elles ne s'éloignent pas du thème général adopté par l'artiste. En haut, on voit un calice d'où s'échappent des feuillages •et des régimes de fruits; en bas, un motif de rinceaux traité avec une liberté d'allures qui exclut l'emploi du poncif. La gorge, le calice et les accolades se rencontrent aussi sur les flancs comme sur le dessous. Le •couvercle s'adapte à l'auge au moyen d'une grosse •charnière saillante et striée, dont une série de frottements détruisit à moitié la dorure; il se fermait et s'ouvrait par la pression : on distingue, au dedans, les restes d'un crochet qui pénétrait une boucle horizon-
« Les caractères ornementaux du coffret le rangent sans doute parmi les dernières épaves du cycle mérovingien; un long examen n'est pas indispensable pour en acquérir la conviction. A la vérité, les grenats en tables esquissent l'échiquier à figures émaillées du célèbre reliquaire byzantin de Limbourg sur la Lahn ' ; ils pavent, en semblables conditions, divers bijoux, trouvés en Sibérie ^ : mais les mêmes pierres décorent également les armes et les joyaux des Francs ou des Goths. J'ai peut-être de meilleurs arguments à fournir : le sarcophage de la cathédrale d'Auch, attribué à saint Léotade, évêque de cette ville vers 680, offre certaines analogies avec le coffret d'L'trecht. En comparant le marbre et le métal, il est difficile de méconnaître un lien de parenté qui les réunit; à quelques variantes près, sommairement explicables par la différence des
ini !
2703. — Chasse d'L'trecht, cùté, face, dus. intérieur et cloison, dessous. D'après la Revue de l'art chrétien, IS'ÎS, t. xxvni.
taie rivée à la paroi de l'auge. L'intérieur de cette auge n'a jamais été doré : deux minces cloisons mobiles, aujourd'hui absentes, glissant dans des coulisses, le divisaient jadis en trois compartiments: l'intérieur du couvercle est également demeuré brut. L'ensemble des cavités du décor est fouillé à arête vive; sauf les gorges et les places où l'on a employé le grenat, les creux étaient autrefois remplis d'un émail translucide blanc sale, teinté en jaune par l'excipient métallique. Cet émail, dont il demeure néanmoins quelques rarissimes vestiges, a été intentionnellement gratté à une époque déjà ancienne; selon toute vraisemblance, des fragments en étaient alors détachés par la gerçure et l'on supprima le reste pour donner au meuble un aspect uniforme. Cependant, après le grattage de l'émail primitif, un essai de restauration fut tenté, essai qui n'alla guère plus loin que le fond. Une matière rouge opaque, sorte de mastic très dur, vint remplacer la silicate translucide. La preuve du fait avancé est victorieusement établie par quelques alvéoles de la bordure des faces antérieures où la matière rouge opaque fut substituée à des grenats perdus.
' E. aus'm Weerth, Dos Siegeskreu: des byzanlinischen Kaiser Constanlineus Porphyr., pi. i. — » Ch. de Linas, Les origines de ror/éurerie cloisonnée, t. ii, pi. vi. — ' Capitu!.,
matériaux, des dimensions et de l'usage, imposés à leurs œuvres respectives, le sculpteur et l'orfèvTe se sont inspirés d'un motif qui leur est commun, le disque à gorge accosté de feuillages. On rencontre assurément, à l'époque de Charleniagne, des bouquets, des arabesques, des disques à effigies; le disque à symboles caractéristiques, dans les conditions où nous le voyons ici, n'est signalé à ma connaissance à aucun monument postniérovingien. Je ne crois donc pas errer en fixant la date de la châsse à la première moitié du viii^ siècle. • XVIII. Ch.\sses c.\rolingiennes. — Le retour de sécurité et l'essai de civilisation qui marqua le règne de Charleniagne eurent, entre autres conséquences, celle d'enrichir le trésor des églises. Un capitulaire de 806 recommande de veiller particulièrement à leur conservation : Ut singuli episcopi, tibbalcs, abbatissœ diliyenter considèrent Ihesaiiros ccclcsiasticos, ne propler perfidiam nul ncgligentiam cusloduni aliquid de gemmis aul de vasis, reliquo quoqne thcsmiro pcrdiliim sit, quia dictum est nobis quod negoliatores judœi necnon et alii glorianlur quod quicquid eis placeal possinl ab eis emere^. Charlemagne recommandait aux possesseurs
ann. 806, n. 4; Schlosser, Schri tquellen :ur Ocschichte der karol. KunsI, n. 1044. Sur ce rôle de Charleniagne,
voir Diclionn., t. m, col. 712 sq.
CHASSE
*lc veiller à la conseivalioii, lui-même se chargeait des accroissements. Son propre trésor tut réparti pour les deux tiers entre les vingt et une métropoles de l'empire '. Les textes mentionnant des pièces d'orfèvrerie sont innombrables et assez généralement expli- ■cites. « Pour ce qui est de l'orfèvrerie religieuse, notamment, il ne semble pas qu'en aucun siècle du moyen âge, on ait déployé plus de luxe et de recherches. En Allemagne, en France, en Italie, ce ne sont ■qu'autels, calices, croix, couronnes votives, reliures, images d'or ou d'argent ^ » Le monument le plus authentique de cette période est le calice de Kremsmunster (voir Diclionn., t. ii, col. 1631, ftg. 1904); à peu prés contemporain est le reliquaire décrit plus haut de Saint- Jean de Herlford.
L'obstination apportée pendant des siècles à attri-
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ÉTiC^Ô-eE^^ù^^z^éî^' .^-.t^.^«r v*^t-.t.
2704. — L' (1 escran » de Charlemagne, d'après Fclibien.
D'après É. Molinier, Histoire générale ties arts appliqués
Il l'iïuUfStrie, I. IV, p. 77.
buer à Charlemagne des pièces qui n'ont pas le moindre rapport avec ce prince et qui lui sont souvent très postérieures, serait peut-être plus justifiée lorsqu'il s'agit d'un joyau conservé autrefois au trésor de Saint- Denis sous le nom d' « escran (escrin'?) de Charlemagne» (fig. '2704). Les inventaires de ce trésor, notamment celui de lG34',le mentionnent et le décrivent •. Ce qui importe autrement, c'est la description contenue dans un texte du ix' siècle provenant de Saint-Denis '.
De gii)S(i xiijxr allure. In gi/isa super alliiic sunl
arciis XII, Imbi habenlur bandeUi rnliindi XII. Arcus majores IIII'", Imbi habenlur coronulie 1111°'. Ilem areus VII, Imbi habenlur bandelli eornuli VI et unus jacinetus eum lobali» superius posil[us\ in medio. Ilem arcus III cum bandelUs cornulis majoribus II el in medio anulum cum iacincto. el desuper bandellum dependenlcm cum berillo. Arcus minores II. Imbi habelur anulus in medio cum smaragdo el desuper bandellus cum berillo, et ex ulraquc parle dua' crucieuhv. Et in superiore marcum habelur anulus cunt smaragdo. ceteris nobilior. El de (?) supcriorcm areum dépendent e.v ulraquc parle duse crueieulœ minores [el be\rilus cum lopidibus auro oplime inserlis.
■1 Dès lors, on est autorisé à penser que le rédacteur des Grandes chroniques était exactement renseigné quand il attribuait à Charles le Chauve le don de ce riche joyau; et l'attribution traditionnelle à Charlemagne, sans pouvoir être présentée comme certaine, est assez vraisemblable. En tous cas, si l'on devait révoquer en doute cette attribution précise, il n'en faudrait pas moins considérer 1' i- escran de Charlemagne », au moins dans ses parties principales et tel qu'il existait encore avant la Révolution, comme une œuvre carolingienne "... La gravure de Félibien et surtout un grand dessin tort soigné conservé au Cabinet des estampes ', dessin qui date du xviii* siècle, joints aux descriptions du ik'= siècle et de l'inventaire de 1634, permettent de reconstituer dans son ensemble ce monument très curieux de l'art carolingien. Primitivement, ce monument, sorte de façade d'architecture en or, à jour, gemmée, comportait quatre étages. A la base se trouvaient douze arcatures en plein cintre, inscrites trois par trois dans quatre arcatures plus grandes, au sommet desquelles s'étendait un entablement décoré de grosses pierres, retenues par des griffes découpées en forme de feuillages alternant avec des perles formant le cintre d'une sorte de fleurs en filigrane. Sur cet entablement se dressaient trois grandes arcatures renfermant sept arcatures plus petites, le tout formant un ensemble sensiblement plus étroit que la base, muni sur les flancs de deux espèces d'arcs-boutants, à l'extrémité desquels se relevait un bouquet de saphirs et de perles. Au-dessus de ces arcades, venait un troisième étage comportant un entablement, trois arcatures inscrites dans une arcature plus grande de rayon. A droite et à gauche de ces arcatures se trouvaient des croix de pierreries inscrites dans des cercles gemmés; puis, au-dessus de la grande arcature, se dressait, comme ornement du laitage, le fragment conservé aujourdluii au Cabinet des médailles, l'aigue-marine représentant Julie, fille de Titus, enchâssée d'or et accompagnée de saphirs et de perles. Ce monument, auquel le texte du ix'-' siècle donne le nom de gipsa, qui ne me parait pas aisé à expliquer, fut, au xiv siècle, sous l'abbé Philippe de Villette (1363-1,398) qui y fit placer ses armoiries, remonté et sans doute restauré. Il fut augmenté d'une base assez compliquée, comportant d'abord une série d'arcatures, puis des moulures gennnées, et enfin une sorte de colïre oblong renfermanl, sous des vitres, des reliques. Cette modification, oi)érée sans doute dans le
' Einhart, Vita Kuroli, e. xxxni; Schlusser, op. ci7., n. 1032. — - É. Molinier, Histoire (fénéraie des arts appliqués à rindtistrie, in-to]., Paris, 190S, t. iv, p. 73. — 3 Ini'cnlaire du trésor de Suint-Denis, ms. de la Bibliothèque nationale, franc. 4611, fol. 24 v" sq. — • L'auteur des Grandes chroniques, édil. Paulin, Paris,!, m, p. 65, rapporte ce don â Charles le Chauve ; « .Vvec ce donna ung merveilleusement riche joïel, si rielie et si précieux qu':\ peine le pourroit-on aprisier, tout fait de saphirs et de rubis et d'émeraudes et d'autres manières de pierres enchâssées en or. Si est joint par trois ordres Vnnc sur l'autre et est mis sur le maistre autel aux grans testes et est assis en un
siège précieux. i — ' Bibliotli. natioaale.uis. latin T2io, édil. Delisle, dans Instructions adressées pur le Comité des Iravaux Ixistoriques et scientifiques aux correspondants du ministère de rinstruclion publique. Littérature latine, in-S", Paris, IS'.H), p. 8; Schlosscr, op. cit.. n. (iivl; lï. Molinier, op. cit., t. IV, p. 70, n. 4. — ' É. Molinier, op. cit., t. IV, p. 70; sur ce monument, cf. l'élibien, Histoire de rahhaye roi/ale de .Saint-Denijs, pi. iv. lettre c: Labartc, lli.stoire des arts industriels, 2' édit., t. i, p. 371; Violletle-Duc, Dictionnaire raisonné du mobilier français, t. ii, p. 174, fig. 1, 2 et pi. xxxiv; Bahelon, le cabinet des médailles, pi. xxxiii, p. lui. — ' Ufcuoil l.e 3Sc.
CHASSE
dessein de donner plus d'importance à ce monument somptueux, était constatée par une inscription que rapporte Félibien; et d'ailleurs, sur le dessin du Cabinet des estampes, il est facile de reconnaître ces parties, exécutées en argent doré, à la fin du xiv* siècle: le style est tout différent de celui qui avait été adopté pour le reste du monument. Si on examine, d'autre part, le joyau terminal de r « escran de Charlemagne », conservé au Cabinet de France, on est amené à penser que ce morceau a été restauré par un orfèvre du xiv^ siècle : si les bâtes à gouttières qui sertissent les saphirs sont bien de l'époque carolingienne, on ne saurait adopter l'opinion de VioUet-le-Duc en ce qui concerne les montures des grosses perles : les griffes découpées en fleurs de lis qui les emprisonnent à leur base, les petits écrous découpés en fleurettes qui se vissent à l'extrémité des tiges métalliques, qui les transpercent de part en part, appartiennent à la tech-
scrits carolingiens dans lesquels les arcatures en plein cintre, auxquelles sont suspendues, soit des lampes, soit des couronnes votives, sont absolument de style. On peut ici constater, une fois de pliis, l'influence si marquée des miniaturistes et des dessinateurs chargés de l'illustration des manuscrits sur tous les produits industriels de la même époque '. »
Nous aurons bientôt occasion d'étudier une autre châsse carolingienne faisant partie du trésor de Conques, où elle est désignée sous le nom de « reliquaire de la Circoncision » ^ et nous terminerons par la mention d'une châsse quelque peu antérieure au règne de Charlemagne, donnée à la cathédrale de Sion par un de ses évêques, mort en 790, l'évêque .\lthéus. L'une des faces représente la Vierge et saint Jean, deux figures en relief du dessin le plus grossier, accompagnées d'inscriptions en lettres latines. La face oppo-
2705. — Chasse de Sion. D'après F. de Lasteyrie, Histoire de l'orfèvrerie. 1875, p. SP, 9) .
nique du xiv» siècle et non à celle du ix^ Les grilles d'orfèvrerie employées pour la sertissure des pierres à l'époque carolingienne, sont d'un style très différent et n'ont point cette sécheresse et cette précision. Sans doute, plus d'une autre partie du monument fut restaurée à la même époque, mais les descriptions de l'inventaire sont insuflisantes pour nous faire connaître ces modifications. Il n'était toutefois peut-être pas inutile de signaler la petite erreur qui consisterait à considérer comme caractéristiques du ix'' siècle des montures de la fin du xiv* siècle. Au point de vue des pierreries employées, remarquons que, comme dans la plupart des monuments d'orfèvrerie carolingienne. l8> perles, les saphirs, les rubis, les émeraudes surtout dominaient dans 1' >• écran de Charlemagne ■•. Les montures étaient soit découpées en forme de griffe, soit filigranées; des filigranes bordaient également tous les membres de l'architecture de cette façade de mauvais goût assurément, mais d'une incroyable richesse. Il faut remarquer en outre, à propos de ce reliquaire, que sa construction offre de grandes analogies avec certains dessins des manu-
' É. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à T industrie, t. IV. p. 77-78. — - Ch. de Linas, Le reliquaire de Pépin d'Aquitaine au trésor de Fabbaye de Conques, en Bouergue, dans la Ginette archéologique, 1887, t. xii, p. 37- 49, 291-297, pi. vi, xxxvii, xxxviii; É. Molinier, Histoire générale des arts appliqués à l'industrie, t. iv, p. 85-86,
sée a pour toute décoration trois chatons d'émail cloisonné dont les deux plus grands sont sertis dans une étroite bordure en métal de forme quadrilatérale irrégulière. Le troisième est un petit médaillon circulaire ' (flg. 2705). La forme trapézoïdale de ce reliquaire le rapproche incontestablement de la châsse de Hertford. L'exécution, bien qu'elle soit des plus grossières, l'emporte néanmoins sur le travail de la pièce susdite; on y sent une influence italo-byzantine que l'Allemagne ne reçut que plus tard. F. de La'te\Tie attribue fort timidement, du reste, une origine byzantine aux trois émaux cloisonnes, mais, écrit Ch. de Linas, » un examen attentif des gra^tlres, où les couleurs sont rendues au moyen de tailles, me cause une impression bien diflércnte. La sobriété des cloisons dans l'esquisse, l'emploi du ton purpurin, l'absence du noir sur les chevelures, l'S de forme latine placée entre deux bustes accouplés, enfin l'encadrement qui cache une partie des nimbes et des vêtements, tout cela me semble indiquer une restauration où entrèrent des émaux allemands du x« siècle '. »
H. Leclercq.
pi. III. — ' F. de Lasteyrie, Histoire de rorféurerie depuis les temps les plus reculés jusqu'à nos iours, in-12, Paris, 1875, p. 88-92, fig. 17, 18. — ' Ch. de Linas, Émaillerie, métallurgie, toreutique, céramique. Les crpositions rétrospectives, Bruxelles, Dusseldorf, Paris en ISSO, in-8°, Paris, 1881, p. 128, notel.
CHASTETE
CHASTETE. — I. Les païens. II. Le Christ. III. Saint Paul. IV. Hermas. V. Encratites. VI. Tertullien. VII. Montanistes. VIII. La violence. IX. Les moines. X. Le roman. XI. La vie réelle. XII. Épigraphie.
I. Les p.\ïens. — Le souci et le devoir de la chasteté apparaissent dès l'origine du christianisme, donnant naissance à une préoccupation et à une discipline qui tiennent une place considérable dans l'histoire des idées morales des premières générations chrétiennes.
Ce qu'était la pudicité et la contrainte des mœurs dans la société hellénique et dans la société romaine, on le sait ou du moins on l'entrevoit à travers les récits des historiens et des pamphlétaires; même en accordant la part inévitable faite à la déclamation et à la truculence d'un Tacite ou d'un Suétone, il reste un tableau souvent brutal, parfois odieux. Les apologistes sont tout prêts à souligner le trait et à insister sur ce fait que la société païenne est extraordinairement corrompue. Ils ne se trompent jias, mais ils ne disent pas tout; les vices sont énormes et criants, la vertu est rare et modeste, mais elle n'est pas entièrement disparue. Rappelons-nous que la prédication de saint Paul s'adresse exclusivement aux Gentils, à cette société qu'on nous dépeint trop généralement comme décrépite ou pourrie et, presque instantanément, •en l'espace de quelques années, des Églises prospères et ferventes surgissent dont les membres sont des convertis, sans doute, mais des convertis si sains, si ar- ^lents et si purs que. sans amoindrir en rien l'œuvre de Ja grâce, on est en droit de croire que ces apôtres, ces fidèles, ces martyrs et ces vierges n'étaient pas tous, la veille, des efféminés, des corrompus ou des prostituées. Si la foi nouvelle releva un grand nombre d'âmes flétries et de consciences déchues, elle n'eut ■qu'à soulever et à élever un grand nombre d'âmes languissantes et de consciences inquiètes. L'immoralité, le dévergondage n'avaient pas tout envahi, tout entraîné. Mais les bons, par la réserve de leur conduite, marquent moins que les méchants, et ces derniers semblent parfois compter seuls. Débauche raffinée et sans frein, immoralité sans pudeur et publiquement étalée, dureté de cœur, avarice, avidité sans i)ornes, paresse, égoïsme, mépris des devoirs de la loi naturelle, désorganisation de la famille, tout cela -existe, c'est indéniable. Mais en regard de cette déca- ■deuce, une morale s'obstine à durer que la corruption n'entame pas, qui engendre des vertus privées, fonde et nuiintient des familles parmi lesquelles on trouve des hommes pudiques, des femmes chastes, des enfants dont l'innocence reste intacte. C'est parmi eux -que le christianisme se recrutera de préférence.
Il se recrutera aussi parmi ceux qui se sont livrés aux plaisirs dégradants, qui ont abusé d'eux-mêmes ■et des autres. L'homme libre et l'affranchi à qui la •fortune rend tous les excès faciles, la femme esclave et la pauvresse que la loi ne protège pas et que le vide -religieux livre sans compensation aux derniers abandons, l'enfant qu'un calcul ou une compassion apparente recueille et élève jusqu'à l'heure où il sera jugé mûr pour la débauche, à tous ces malheureux le christianisme apportera non seulement l'espoir et la possibilité d'une vie différente, mais d'une réhabilitation. On leur fera lire, dans ces petits livrets qui circulent parmi les frères et auxquels on donne le nom d'Évangiles, le récit de la rencontre de Jésus avec un publicain, avec une courtisane, avec une fennue surprise en adultère, on leur fera comprendre que le pardon accordé ouvre pour celui et pour celle sur qui il tombe la perspective d'une vie nouvelle. C'est à la condition d'une rupture complète avec le passé que ces .misérables pourront prendre rang parmi les purs.
Ainsi s'aflîrme de très bonne heure un antagonisme
flagrant entre la société païenne et la jeune secte qui attire et enrôle à peu près tout ce qui a le sens et le goût du respect de soi-même. Tous n'y viennent pas, car il se trouve des païens sincères, attachés à leur vieille religion nationale, qui répugnent à la quitter et prétendent s'y tenir et pratiquer une vie exempte de scandales au milieu de la corruption des mœurs dont ils gémissent. Mais l'effort honorable de ces âmes trempées devient plus pénible à mesure que l'expansion du christianisme les isole chaque jour un peu plus; on les sent condamnés à disparaître parce qu'il y a dans leur vertu une base rationnelle, tandis que la vertu des chrétiens a une base surnaturelle. Une tendance morale, des prescriptions édifiantes, des rites respectables sont frappés d'impuissance en l'absence de principes fixes et immuables. La morale païenne, si elle arrive à présenter un corps de doctrine à peu près cohérent, devient du même coup inaccessible à la moyenne des hommes. La morale chrétienne remonte à Dieu, se fonde sur les Écritures, établit une sanction pour le mal et pour le bien. Cette sanction suprême et définitive portée par Dieu même sur ceux qui ont pratiqué ou méprisé la loi morale, voilà le terme vers lequel le chrétien aura l'esprit tourné, et c'est pour s'assurer d'une sanction bienheureuse qu'il renoncera de lui-même, sous l'inspiration et avec l'aide de la grâce divine, à des droits dont l'exercice pourra lui sembler périlleux. Parmi ces renoncements, un des plus lal)orieux sera celui à rœu\Te de la chair.
II. Le Christ. — Le conseil de la chasteté est donné par Jésus-Christ lui-même. Xon omnes capiunt verbum islutl, scd (/uibus daium est. Sunl enim eunuehi qui de matris utero sic nali sunl, et sunt eunuehi qui Jacli sunl liominibus; el sunt eunuehi qui seipsos caslraverunt propter rcgmim cœlnrum. Qui potesl capere, capial^. Ainsi, trois catégories : impuissants, castrats, continents; les uns et les autres se trouvent dans un état permanent, nous n'avons à nous occuper que des derniers ^ Un motif surnaturel inspire ceux-ci dans leur choix, l'ambition du royaume des cieux, une grâce céleste les éclaire et les soutient dans leur résolution : quibus dalum est. Il existe des hommes auxquels cette perspective demeure fermée, d'autres qui l'aperçoivent et s'y engagent, c'est une élite : qui potesl capere, copiât, car non omnes capiunl.
III. Saint Paul. — Ce qu'on vient de lire, c'est le texte législatif fondamental. Ce qui va suivre, c'est la consultation juridique. « Il est bon pour l'homme d'éviter le contact de la femme '. » Est-ce un adage alors en cours'? C'est possible; quoi qu'il en soit, saint Paul le fait sien et l'applique successivement à l'abstention des i apports conjugaux, au célibat et au veuvage. On sait la circonstance qui l'amène à entrer dans cette consultation. Les Corinthiens, gens très dissolus, l'ont questionné sur la licéilédu mariage et le mérite de la virginité; il leur répond sans détour que 1° l'usage du droit conjugal est licite, mais moins parfait que l'état de continence; 2° le mariage est bon, mais la virginité est meilleure; 3" les secondes noces sont permises, mais l'état de veuvage leur est préférable.
Ce que saint Paul encourage, il le met en pratique, car s'il est une chose certaine, c'est que l'apôtre vivait dans le célibat, qu'il considérait la virginité comme plus excellente que le mariage. « Je dis aux célibataires et aux veuves qu'il est bon pour eux de rester tels que je suis; mais s'ils ne sont pas continents, qu'ils se marient. Mieux vaut se marier que
' Matth., xi.x, 11 sq. — ' Voir au mot Castration', t. ii, col. 2369. — 'I Cor., vii.l. — « F. Prat, La tliéologie de saint Paul, in-8», Paris, 1008, t. i, p. 117, note 1.
CHASTETE
de brûler •' de feux impurs '. » Est-ce la hantise de la parousie crue prochaine qui inspire ces conseils ='? On n'a aucune raison évidente à en donner; ainsi, la consultation garde son caractère général et universel. Bien plus, elle a un caractère permanent, puisqu'elle est donnée selon l'inspiration divine : secimdum meum consilium, pulo auleni quod et ego Spirilum Dei habeam '.
L'abstention est meilleure, mais l'usage est bon; en certaines circonstances il peut être recomniandable. Dès que le mariage est intervenu, les époux ont des droits réciproques auxquels ils ne peuvent se soustraire que sous certaines conditions positives '. Avant le mariage, toute liberté est laissée au célibataire. « En prenant femme tu ne pèches point et si la vierge se marie, elle ne pèche point '; » la veuve qui se remarie à un chrétien ne pèche point''; le père ou le tuteur qui marie la fille ou la pupille dont il a la garde ne pèche point '. La licéité pleine et entière du mariage et des secondes noces est donc hors de question; la chasteté leur demeure préférable, soit dans la virginité, soit dans le veuvage, .\ucune équivoque n'est possible à ce sujet :
1° » Je dis aux célibataires et aux veuves ; II leur est bon de demeurer tel que je suis moi-même ', » c'est-à-dire hors du mariage;
2" K Je dis cela en vue de votre avantage, non pour vous tendre un piège, mais pour vous inciter à ce qui est honnête et de nature à vous attacher au Seigneur sans distraction '. »
0 Les choses sont parfaitement égales pour les deux sexes. Paul parle en général des gens non mariés (iTïuioc). S'il mentionne en particulier les vierges et les veuves, c'est que le masculin de ces mots n'est guère usité en grec, et peut-être aussi parce que la licéité du mariage ou des secondes noces pour les hommes n'était pas en question. Mais il fait voir à plusieurs reprises qu'il n'établit entre les sexes aucune différence, ni en fait de préceptes ni en fait de conseils. La préférence pour le célibat serait-elle dictée par une considération égoïste, par des visées utilitaires, par la fuite des embarras du monde et la retouche d'une existence exempte de troubles et de soucis? Quiconque se flatte de connaître Paul ne se persuadera jamais qu'il obéisse à des préoccupations si terrestres; mais il a pris soin lui-même de confondre ces interprètes indignes de sa pensée. Il veut que la cessation temporaire des rapports conjugaux ait pour motif le désir de mieux vaquer à la prière. Il sait que l'homme non marié, s'il est vraiment chrétien, «songe 0 à plaire au Seigneur; ^ et que l'homme marié, même s'il est chrétien, est absorbé par des idées mondaines et doit x songer à plaire à sa femme. » Il sait pareillement que la vierge ou la veuve peut avoir pour unique soin « d'être sainte de corps et d'esprit, » tandis que la femme mariée est distraite par l'obligation de n s'occuper des choses du monde » et par le souci 0 de plaire à son mari. » Au point de vue spirituel, la situation du célibataire est meilleure; il peut se consacrer tout entier au service de Dieu. Or, conclut l'apôtre, je veux vous fournir le moyen « de vous attacher au Seigneur sans partage ". »
IV. Hermas. — Ainsi recommandée, la chasteté devint un attrait puissant, une séduction irrésistible. Parmi les bonnes familles païennes se conservait, nous l'avons dit, pour les femmes, une solide tradition de modestie et d'honnêteté. Mais celle-ci emportait sa récompense avec elle. Le sentiment de la pudeur,
' Prat, La théologie de sainl Paul, in-8", Paris, 1908, t. I, p. 148. — ' C'est la pensée de A. Sabatier, L'apôtre Paul, in-8°, Paris, 1896, p. ICO 161. — > I Cor., vu, 40. — • I Cor., VII, 0. — 'I Cor., vu, 28. — 'I Cor., vil, 39.
inné dans la plupart des femmes, joint à la répugnance instinctive de leur délicatesse pour des brutalités vaguement soupçonnées, pouvaitles tenir en garde contre la séduction; elles n'en recueillaient toutefois que la satisfaction d'un devoir obscurément entrevu, péniblement accompli. Le christianisme donnait à cette vertu laborieusement pratiquée son sens véritable, puisque désormais la chasteté n'était plus simplement une abstention fondée sur l'appréhension, mais un état excellent et le signe d'une élection particulière. L'Apocalypse, aprèsavoir accumulé les peintures terrifiantes, montre soudain parmi ces images de colère un lieu de paix et de joie, c'est l'Église. Sur le mont Sion se sont assemblés les cent quarante-quatre mille élus choisis sur la terre entière; ils entourent l'Agneau et eux seuls peuvent redire le cantique parce qu'ilsportent un signe : la chasteté.
Et bientôt cette chasteté va devenir un écueil. Dans l'Église de Corinthc, si turbulente, si avide de distinction et d'autonomie, les novateurs, fiers à l'excès de leur haute vertu, en viennent à exalter la chasteté au point de déprécier le mariage. Clément le Romain leur écrit : « Que celui qui est chaste dans sa chair ne s'en vante pas, sachant que c'est un autre qui lui accorde (le don de) la continence ". » Malgré ces rappels au bons sens, la chasteté sera longtemps tiraillée. A vrai dire, c'est moins la notion que la pratique qui passionne ces générations toutes frémissantes, médiocrement instruites, assez dédaigneuses de spéculation, mais éprises d'action sous l'aspect du sacrifice. 'Vers le milieu du ii' siècle, un livre parut à Rome dont le retentissement fut immense parmi les fidèles. Tout y concourait: l'auteur était le propre frère du pape Pie; il appartenait lui-même, très vraisemblablement, aux premières régions de la hiérarchie de l'Église; son livre tirait de ces circonstances une sorte d'estampille officielle, d'avertissement solennel d'autant plus grave qu'il proclamait la nécessité d'une réforme dans l'Église, d'un retour à la rigoureuse discipline des premiers jours. Le héros du li^Te, un certain Hermas, a goûté du mariage et n'a pas eu à s'en louer : sa femme, ses enfants, ses affaires, tout va mal. Écœuré, attristé, il voit un jour celle dont il avait jadis été l'esclave, Rhodé, se baigner dans le Tibre; il s'approche de la berge, tend la main à la baigneuse et l'aide à sortir du fleuve : « Que je serais heureux, pense-t-il, si j'avais une femme aussi belle et aussi bien élevée 1» Ce ne fut qu'en pensée ^', d'autant plus excusable que la femme d'Hermas était acariâtre, quinteuse, insupportable. Et cependant cette pensée très platonique fut notée dans le ciel par le surveillant des âmes chastes : Hermas en sera réprimandé sous prétexte que, » pour un homme juste, le seul désir est un très grand mal. » Le bon Hermas, abasourdi,ne peut se retenir de dire: « Si cela compte pour un péché, comment faire pour être sauvé "? » Ainsi on inculque la pensée de la chasteté jusque dans les entraînements de l'imagination. Hermas n'est pas au bout de ses expériences et de ses surprises. Un jour, il croit voir en songe une tour dont les pierres s'appareillent merveilleusement et il apprend que ce sont les apôtres, les évêques, les docteurs, les diacres qui ont gardé la chasteté". Un peu plus tard, Hermas se voit escorté d'un personnage vénérable destiné à être son compagnon tout le reste de sa vie, c'est le 11 pasteur » vêtu à la façon des bergers, disert, ingénieux et qui fait cas par-dessus tout de la chasteté. Il enseigne que toute pensée qui s'égare sur une femme
— I Cor., VII, 36. — »I Cor., vu, S. — ' I Cor., vu, 35.
— "F. Prat, op. cit., p. 153. — "Clément Romain,
/ Cor., XXXVIII, 2. ^- Movov T&JTû tSo ji.£>5â:iï', stejov Se oJSév,
— " Hermas, Visio, i, 1. — ',' Visio, m, 8.
CHASTETE
est un crime; permet au mari trompe de reprendre sa femme après un adultère expié par la pénitence, mais non après un deuxième; enfin, il tolère les secondes noces, mais il conseille de s'en abstenir. Hermas est un rigoriste cependant, un précurseur de ceux qui prêcheront le retour à la « primitive discipline », mais comme on est toujours rhérétique de quelqu'un, ce rigoriste sera, au jugement de Tertullien, un abominable laxiste et s'attirera de lui le surnom « d'ami des adultères ». Pauvre Hermas I lui qui s'est complu en esprit parmi douze jeunes filles, douze vierges, employées à la construction du temple futur, être traité de la sorte, lui qui a passé parmi elles une nuit dont il nous donne le récit' :
« Ton pasteur ne viendra pas ce soir, me dirent les vierges. S'il n'arrive pas, tu resteras avec nous. — Non, leur dis-je; s'il ne vient pas, je retournerai chez moi, et demain matin je reviendrai. — Tu nous es confié, me dirent-elles, tu ne peux nous quitter. » — Et je leur dis : « Où voulez-vous que je reste'? — Tu coucheras avec nous comme un frère, et non connue un homme, me répondirent-elles, car tu es notre frère; désormais, nous demeurerons avec toi, car nous t'aimons beaucoup. » — Je rougissais de demeurer en leur compagnie; or, voilà que celle qui paraissait être la première se mit à m'embrasser; ce que voyant, les autres se prirent à l'imiter, à me faire faire le tour de l'édifice et à jouer avec moi. Et moi. comme j'étais rajeuni, je me mis à jouer avec elles. Les unes exécutaient des chœurs, les autres dansaient, d'autres chantaient. Quant à moi, je me promenais avec elles en silence autour de l'édiiîce et j'étais joyeux avec elles. Quand il tut tard, je voulus retourner à la maison; mais elles ne me le permirent pas. elles me retinrent, et je restai avec elles toute la nuit et je me couchai à côté de la tour. Les vierges avaient étendu leurs tuniques de lin à terre, et me firent coucher au milieu' d'elles, et elles ne faisaient que prier. Et moi je priais sans cesse avec elles, et les vierges se réjouissaient de me voir ainsi prier. Et je restai là jusqu'au lendemain à la deu.xième heure avec les vierges. Alors, le pasteur arriva et dit aux vierges : « Vous ne lui avez fait aucun mal'? — Interroge-le, dirent-elles. — Seigneur, lui dis-je, je n'ai eu que du plaisir à rester avec elles. — De quoi, dit-il, as-tu mangé? — J'ai vécu, Seigneur, lui dis-je, des paroles du Seigneur, toute la nuit. — Elles font bien reçu"? me dit-il. — Oui, Seigneur, lui dis-je... »
V. Encratites. — On ne saurait nier qu'ainsi entendue ceMe préoccupation de chasteté ait quelque chose de maladif. Nous voici l)ieii loin de cette belle santé morale, de cet équilibre dont les conseils de saint Paul donnent l'impression. Il semble qu'à mesure que le monde antique s'enfonce plus profondément dans la corruption, la pureté des mœurs chrétiennes offre un contraste plus tranché. C'est ainsi qu'on vient à des raflinements qui témoignent d'une haute exaltation. .\ Alexandrie, un jeune chrétien, voulant opposer une réponse péremptoirc aux calomnies que l'on répandait sur les prétendus mystères obscènes des réunions
^Similit.^ i.x. — • E. Nestlé, .Voi'i Teslantenti grieci supplcmentum, in-&'>,heipzig,lS9G,p.72: Évanijile selon les Égtjpliens (milieu du ii*^ s.), fait de la virginité générale une condition de l'avènement du règne de Dieu. Jusques à quand dominera la mort?» demande Salomé; et le Seigneur lui répond : - Elle dominera tant que vous, femmes, vous enfanterez, a et il insiste : « Je suis venu, dit-il. supprimer les ceuvres de la femme. " Les Acliis Pétri ciim Simone, au ii» siècle, donnent pour maxime fondamentale à la prédication de Pierre l'observation de la chasteté. Xon seidenient les concubines du préfet .\grippa, qui se convertissent, mais même la femme légitime du clarissime .\ll)imis se vouent à la chasteté, la conversion est à ce prix. Complnres alia: lionestœ
nocturnes des fidèles, adressa une requête à Félix,, préfet d'Egypte, pour qu'un médecin qu'il désignait eût l'autorisation de le châtrer. Le préfet refusa, le chrétien persista dans son propos de chasteté. A Alexandrie (ncore nous pouvons rappeler un deuxième exemple, Celui d'Origène, mutilé volontaire. Voir Die- Honn., t. II, col. 2369, au mot Castratio.n'.
D'autres, moins radicaux, imaginent de s'interdire le mariage afin de vivre dans une chasteté sans partage. Il y a plus, des époux s'interdisent d'user du mariage. C'est ici, il faut le reconnaître, une audacieuse nouveauté; saint Paul n'a rien enseigné de pareil. Selon lui, le mariage impose des devoirs d'autant plus rigoureux que les époux qui y sont désormais astreints ne sont plus tout à fait libres de s'y soustraire, même pour satisfaire leur désir de plus haute perfection. Car : 1» l'acte conjugal est pour eux une dette (oçsi/r,) dans la mesure où le conjoint veut user de son droit; 2" le refus d'accomplir ce devoir est assimilé àun déni de justice qui frustre l'autre épouxd'un bien dont il ne peut être dépossédé. Sans doute, les époux peuvent renoncer simultanément à leur droit, mais saint Paul y met trois conditions : f » le mutuel accord; 2" un motif d'ordre spirituel; 3" un temps limité, à l'expiration duquel les rapports ordinaires doivent reprendre. Or, rien de semblable dans les petits livres qui commencent à circuler, dés la seconde moitié du ne siècle, en se réclamant de l'autorité ou de l'exemple de tel et tel apôtre. Les Actes mis sous le nom de saint Thomas contiennent une sorte de réquisitoire contre le mariage. Thomas arrive dans l'Inde, au moment où on prépare les noces de la fille du roi. Il persuade si bien les fiancés des inconvénients du mariage, des ennuis, des excès, des ignominies qui en sont inséparables que les jeunes gens passent la nuit à deviser, assis l'un à côté de l'autre. Le lendemain, on s'étonne un peu dans l'entourage de leur tranquille gaîté; là-dessus, les époux expliquent qu'ils ont renoncé à des noces passagères contre les joies d'un paradis sans fin -. Ce récit est gnostique, sans aucun doute, mais l'incident n'a rien de particulièrement réservé à une secte hérétique. .\ quelque explication qu'on s'attache sur la valeur historique des actes de sainte Cécile, nous y lisons un épisode semblable : la jeune fille a résolu de garder la virginité sans en rien dire à ses parents; ce qui est plus délicat, c'est que le fiancé lui-même ignore tout et il faudra entamer avec lui une explication dont le résultat sera de le transformer instantanément en partisan de la chasteté. La Passio Ccciliœ, pièce de basse époque, ne saurait prétendre nous donner un incident historiquement certain remontant au ii<'-iiie siècle, mais elle nous montre qu'on ne songe pas à se scandaliser en attribuant à une martyre romaine une conduite qui ne relève guère l'estime du mariage, mais qui ajoute beaucoup au lustre de la chasteté.
Ce qui préserva l'Église des excès, ce fut l'assistance divine de son fondateur; ce qui put lui montrer clairement la voie à éviter, ce fut le spectacle que donnaient les sectes hérétiques. L'exaspération de la^foi
audienles uerbiini de custitdtc rccedebant a viris suis, et uiri a miilierilnts, propler qiiod uellcnt caste et munde Deo servirC' R. .\. Lipsius, -Ida Pe/ri, in-S", Leipzig, 1891, p. 85-87. Xous avons cité les .lr/« Tliomw, édit. Slax Bonnet, p. 11-13; un autre passage de cet apocryphe montre que la doctrine <le la chasteté à outrance rencontrait des récalcitrants. Mygdonia, femme de qualité, se convertit et ftirine le dessein de j demeurer dans une pureté perpétuelle. » Cependant le mari, Charisios, regimbe et porte plainte au roi du pays contre ce prédicant hébreu qui proclame que les maris doivent délaisser leurs femmes, que les femmes doivent renoncer à leurs maris, car la vie éternelle est à ce prix. Acta Tlxomœ, édit. JNIax Bonnet, p. 55-73.
CHASTETE
était telle dans ces conventicules, qu'elle entraînait aux afTirmations et aux pratiques saugrenues ou coupables. C'est de cet excès de sainteté que la modération des évêques de sens rassis aura à préserver les fidèles. Des exagérations, quelques enthousiasmes inconsidérés ont créé un idéal de détachement qui aboutit à des conclusions incohérentes quand elles ne sont pas perverses. L'amour des deux sexes avait été si terriblement malmené par des hommes dépositaires de l'autorité qu'on ne jugeait pouvoir mieux faire que le tenir pour coupable et s'en abstenir. La frugalité avait été exaltée au point qu'on laissait pourrir sans profit les biens de la terre. Un apologète, Tatien, «nseigne tout net que les rapports de l'homme et de la femme sont un mal; il blâme l'usage de la viande et du vin et réclame l'emploi de l'eau toute seule dans l'eucharistie. De telles billevesées trouvent de l'écho et, rapidement, se forme autour du docteur dévoyé un pullulement de sectes qui s'appelleront à leur fantaisie : encratites, cathares, apotactiques, hydroparastates, etc., etc., tous termes qui visent à exprimer l'idée d'un renoncement, d'une abstinence. Ceux qui s'agrègent à ces sectes ont parfois des âmes généreuses mais désordonnées, impulsives, incapables de saisir la distinction des préceptes et des conseils, de faire la part des exigences du monde etde lavie;Tatien lui-même, le mieux doué intellectuellement de ces emportés, sera hérétique pour avoir voulu faire à tous une obligation de ce que saint Paul réservait à des privilégiés.
Toute une littérature conspire à proclamer ce renoncement surlmmain. Dans les Acla Pauli et Theclas, l'auteur, un prêtre asiate, qui veut ajouter à la gloire de saint Paul, n'imagine rien de mieux que de lui prêter des discours dans lesquels l'ascétisme tient le premierrOle. Il représente l'apôtre préchant à Iconium, dans la maison d'Onésiphore, où « il y eut grande joie et prière à genoux et fraction du pain et discours sur la cintinenCL- et sur la résurrection. » Paul dit : « Heureux ceux qui sont purs de cœur, car ils verront Dieu; heureux ceux qui gardent pure leur chair, car ils deviendront le temple de Dieu; heureux les continents, car Dieu leur parlera; heureux qui ont une femme et sont comme s'ils n'en avaient pas, car ils hériteront de Dieu; heureux les corps des vierges, car ils plairont à Dieu et ne perdront pas le prix de leur pureté ^ »
« Pour ces moralistes, la vie chrétienne n'est véritable que si elle est la pureté des anges. La continence est la vertu à laquelle on s'engage par le baptême. Hors de la pureté, pas de salut. Cette morale a un nom dans les hérésiologies, l'encratisme; mais les encratites ne sont pas une secte. Saturnin et ses disciples sont signalés par saint Irénée comme « séduisant < nombre d'âmes par leur continence alTectée, «comme professant que le mariage et la paternité sont œuvres sataniques. Mais Marcion aussi est signalé par saint Irénée comme le maître de ceux qui sont appelés continents, qui prêc'.ient contre le mariage, qui détournent la créature de sa fin, qui accusent obliquement Celui qui créa dans l'humanité le mâle et la femelle ^ L'encratisme déborde l'école de Marcion. Car Jules Cassianos, signalé comme le doctrinaire de l'encratisme {encralitarum vel acerrimus hœresiarches), est un disciple, non de Marcion, mais de Valentin =. L'auteur des Philosophumena (vers 220-230), qui a pu voir autour de lui beaucoup d'encratites, assure qu'ils ne sont
' H. Leclercq, Les martyrs, les temps néroniens et le deuxième siècle, in-S°, Paris, 1906, 3« édit., t. i, p. 165; Acla Pétri, édit. Lipsius, p. 238-244. — • S. Irénée, Contra hœreses, 1. I, c. xxrv, 2; c. xxvm, 1, P. G., t. vu, col. 674, 690. — ' S. Jérôme, Comment, in epist. ad Galat., vi, 8, P. L., t. XXVI, col. 431. — * Ptiilosophumena, 1. VIII, c. xx.
point dissidents de la foi de la grande Église. » Ils se « donnent, dit-il, le nom d'encratites; mais sur Dieu et « sur le Christ ils professent exactement la foi de « l'Église *. 1 C'est un encratite, sûrement, cet évéque de Cnossos, auquel Denys, évêque de Corinthe (vers 170), écrit de ne point" imposer aux fidèles la chasteté « comme un lourd fardeau, mais d'avoir égard à la fai- « blesse de la plupart '. » L'encratisme est donc un esprit, non une secte, un esprit répandu dans l'Église même, au w^ siècle '. »
La véritable distinction entre ces exagérations et la discipline approuvée par l'Église se trouve dans la modération. L'apologiste Athénagore est fort utile à entendre sur ce point comme un écho de l'enseignement officiel. « Chacun de nous, écrit-il, use de son épouse selon certaines règles que nous avons posées et dans la mesure qui sert à la génération des enfants; de même que le laboureur, après avoir confié son grain à la terre, attend la moisson sans rien semer par-dessus. Vous trouverez parmi nous plusieurs personnes de l'un et l'autre sexe qui vieillissent dans le célibat, espérant ainsi vivre plus près de Dieu. Notre doctrine est que chacun doit rester tel qu'il est né ou se contenter d'un seulmariage. Lessecondesnocesne sont qu'un adultère convenablement déguisé '. » Plus explicite encore est la littérature pseudo-clémentine, que nous citons à cette date sans ignorer qu'il est de mo !e pour l'instant de la rajeunir jusqu'au iv» siècle. L'intention c'e se faire accueillir par les orthodoxes est claire, ce qui n'empêche pas de placer très haut Its abstinences. « La femme chaste, y est-il dit, est la plus belle chose du monde, le plus parfait souvenir de la création. La femme pieuse, qui ne trouve son plaisir qu'avec les saints, est l'ornement, le parfum et l'exemple de l'Église; elle aide les chastes à être chastes. » Cet éloge ne fait pas perdre de vue la mesure à garder. La véritable ch.isteté, c'est à l'église, au sermon qui s'y fait, que la femme en comprendra l'obligation et la beauté. Alors, s'adressant au mari, l'auteur lui dit : « Le mieux serait de \enir toi-même au serni n et d'y amener ta femme par la main, pour que, toi aussi, tu Siiis chaste et connaisses le bonheur du mariage respectable. Devenir père, aimer tes enfants, être aimé d'eux, tout cela sera ton lot, pour peu que tu le veuilles. Celui qui veul avoir une femme chaste vit chastement, lui rend le devoir conjugal, mange avec elle, vient au prône avec elle, ne l'attriste pas, ne la querelle pas sans raison, cherche à lui plaire, lui procure tous les agréments à sa portée et supplée à ceux qu'il ne peut lui donner par ses caresses. Ces caresses, la femme chaste ne les attend pas pour remplir ses devoirs. Elle tient son mari pour son maître. Est-il pauvre, elle partage sa pauvret ; il a faim, elle a faim avec lui; il émigré, elle le suit; il est triste, elle le console; est-il moins fortuné qu'elle, elle prer.d l'attitude du subalterne qui n'a rien. La feiume sage est sobre sur le boire et le manger; elle évite de se trouver seule avec les jeunes liomnies et garde même quelque défiance à l'endroit des vieillards; elle évite le rire désordonné, recherche la conversation sage et fuit celle qui pèche contre la bienséance ». » Le prix de cette chasteté, on nous le fait connaître. Mattidie, une païenne, sacrifie tout à la chasteté; elle en est récompensée, la chasteté la préserve des plus grands périls et lui vaut la grâce de la conversion.
VI. Tertulliex. — Il existe, parmi les anciens docteurs du christianisme, des Pères qui ont varié dans
P. G., t. XVI, col. 3368. — ' Eusébe, nisl. eccles., IV, c. XXIII, P. G., t. XX, col. 386. — ' P. Batiffol, Études d^histoire et de lliéologie positive, in-12, Paris, 1904, 3» édit. p. 52-53. — ' Athénagore, Legatio, c. xxxiii, P. G., t. VI, col. 965. — ' Homil. clément., xiii, P. G., t. Il, col. 329 sq.
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leurs opinions. Tcilullicn, qui allait aux extrémités, n'a pas seulement varié, il s'est contredit. C'est pourquoi il y a deux auteurs successifs à distinguer sous ce vocable unique. Le premier, orthodoxe, un peu pétulant mais soumis, se montre respectueux à l'égard du mariage chrétien et défiant ou même défavorable aux secondes noces. Ce premicrTertullicn écrit l'éloge et l'apologie du mariage. Celui-ci remonte à l'union priniiti e du premier honniie et de la première femme, union dont dépendait la destinée de l'espèce. Cette uni m, qui contenait en germe le sacrement du mariage, dégénéra de sa pureté primitive lorsque le principe de la monogamie se trouve compromis par la tolérance accordée aux patriarches. Réhabilité par la loi, rétabli par l'Évangile, perfectionné par saint Paul, le mariage, loin d'être aboli, est définitivement sanctionné, et Tertullicn entreprend de le louer ainsi qu'il convient.
C'est dans le second livre Ad uxon'in.hc mariage est inférieur à la continence, mais il est licite néanmoins et bon, à condition qu'on se marie dans le Seigneur, lanlum in Domino ', c'est-à-dire entre chrétiens. C'est abuser d'une parole de l'apôtre - que de s'en autoriser pour épouser un mari infidèle dans l'espoir de le convertir, car ce passage de saint Paul vise les seuls mariages contractés dans l'infidélité. La conversion de l'un des conjoints ne l'autorise pas à renvoyer ou à s'éloigner de l'autre conjoint: il faut persévérer dans l'état où l'on fut trouvé par la vocation divine. LIne solution de cette nature montre assez la dignité et la force du lien du mariage. Mais dès qu'il s'agit du mariage chrétien, un facteur nouveau intervient : la consécration de ce lien par l'Église; c'est elle qui forme le nœud « que confirme l'ohlation sainte, que scelle la b.'uédiction sacerdotale, que les anges publient là-haut, que le Père céleste ratifie. Sur terre même, il n'est pas de mariage accompli sans le consentement des parents. Quel sera donc ce mariage de deux fidèles, unis par la communauté d'espérance, de désir, de discipline, d'obéissance'? Frères et serviteurs d'un même maître, ne faisant qu'un par la chair et par l'esprit, pratiquant ensemble prières, prostrations, jeijnes, se .soutenant de leurs avis, de leurs exhortations, de leur patience; ensemble à l'église, ensemble à la sainte table, ensemble dans l'épreuve, dans la persécution, dans la joie; incapables de se rien cacher, de se fuir, de s'importuner; libres pour la visite des malades, pour l'assistance des pauvres; sans tourment pour l'aumône, sans inquiétude pour le saint sacrifice, sans obstacle pour la ferveur quotidienne; ignorant les signes de croix furtifs, les félicitations tremblantes, les bénédictions muettes; faisant assaut de psaumes et d'hymnes, rivalisant à qui cliantera mieux les louanges du Seigneur : ravi d'un tel spectacle, le Christ envoie sa paix aux époux chrétiens. O'i ils sont tous deux, le Christ est aussi; où est le Christ, le démon n'est pas. Voilà le mariage dont parle saint Paul, le seul permis, le seul avantageux aux fidèles. — La doctrine de ce livre peut se résumer ainsi : nudgré son culte pour la continence. Tertullicn estime hautement le mariage chrétien. Il pousse le respect du lien conjugal jusqu'à ne rien laisser s djsister du privilvgc paulin ' : même pour le mariage ontracté dans l'inlidèlité ', il n'admet de séparation qu'eu cas d'adultère *. »
Dans V Adversas Mcircionem, Tertullien maintient contre les dénégations de la secte hérétique la bonté du
' I Cor., VII, ,39. — = I Cor., vu, 12 sq. — ' I Cor., vu, 12 sq. — * C'est bien d'un tel mariage qu'il est question. // Ad uxnrciii, il ; lîcspondebo,,, antc omnia tdlcgans Doniiniiin nutriis graturn hahcrc nutlrimuniuni non contrald quam ominno disjungi : denique diuorlium proliibcl nisi sliipri causa, contînentiant uero commendat. llabeat igilur
UlCT. D'ARCn. CHRÉT.
mariage qui a droit à tous les respects à raison de son institution divine, et il l'oppose à la virginité, non c imme le bien au mal, mais comme un bien à un moindre bien : Sine dubio ex damnalione conjugii inslilulio ista conslabil. Videamus an jusia, non quasi destrucluri felicitalem sanclitalis,ul idiqai Nicolailœ asserlores libidinis alque luxuriœ, sed qui sanclilaleni sine nuptiarum damnalione noverimus et seclemur et prœferamus, non ut malo bonum, sed ut bono melius.Non enim pro/icimus sed deponimus nuptias, nec preescribimus sed suadcmus sanclilulem, servantes et bonum et melius pro viribus cujusque sectando, tune denique eonjugium experte defendentcs eum inimiee aecusalur spurciliœ nomine in deslructioncm Creatoris qui proinde eonjugium pro rei honeslatc benedixil incrementum generis humani, qucmadmodum et uninersum conditionis in integros et bonos usas '. Mais déjà la thèse de l'illégitimité des secondes noces pour un chrétien est formulée dans l'esprit de Tertullien comme partie intégrante de la doctrine montaniste : Nubendi jum modus ponitur.quem quidem apud nos spiritalis ratio Paraclet auelore défendit, unum in fide matrimonium prsescribens '. Ce n'est qu'un trait en passant, mais il nous avertit que nous ne sommes plus sur le terrain catholique. C'est maintenant au deuxième Tertullien, au montaniste, que nous allons avoir affaire.
Avant cela, essayons de ressaisir les idées de Tertullien sur la chasteté. De bonne heure, cette pratique l'a frappé et lui a paru caractéristique du christianisme. Dans V Apologcticum (fin de 197), il signale cette vertu inaugurée par l'Évangile. Quelques années plus tard (vers 200), dans le traité De speetaculis, il rassemble tout ce qu'on peut dire sur l'immoralité des fêtes pa'ienncs où quelques divertissements honnêtes r.e peuvent faire excuser ni absoudre d'obscènes représentations soulignant de licencieuses situations. Le chrétien doit s'abstenir scrupuleusement de paraître à ces spectacles qui déflorent la pudeur, excitent l'instinct, pervertissent les sens.
Ce n'est pas seulement au cirque et au Ihéàtre que le péril guette le fidèle, c'est dans les relations de la vie quotidienne qu'il faut se garder de la séduction malsaine du luxe et des parures féminines. Tout cela est séduction et perversion du charme vrai et durable, légitime et respectable, qui réside dans la chasteté. La chasteté, salut des femmes et même des hommes, vertu délicate qui germe sur la pureté et se nourrit de décence. Il est dans la destinée de la femme d'être belle, la beauté est sa parure naturelle, elle n'est donc pas mauvaise, mais c'est l'usage qu'on en fait qui la rend perverse et redoutable. Celle qui tire vanité de sa beauté va bientôt se complaire dans la gloire de la chair et s'échouer dans le malsain désir de plaire et la coupable attitude de la volupté. La chasteté a ses exigences, elle impose le renoncement non seulement aux joies coupables, mais encore aux coquetteries séductrices. Que la femme chaste, la chrétienne, demeure telle que son Créateur l'a faite; on ne lui dimande pas de se donner un extérieur repoussant ni un accoutrement ridicule, mais on lui conseille d'éviter le fard, les cosmétiques, la teinture des cheveuxcn blond ou en noir, la frisure, les faux cheveux, les pendants d'oreille. Les deux livres intitulés : De cultu feminarum traitent avec une évidente complaisance ce sujet qui prête à l'éloquence et au paradoxe aussi. Tertullien s'y sent à l'aise; il s'y amuse, mais à sa façon, qui est d'une ironie mordante. Une chré-
ille persevcrandi necessilalem. Or, nulle part, pour Tertullien, diuoriium n'est aulre chose qu'une séparation de corps. — 'A. d'Alés, La lliéolmjie de Tcrlttllien, in-S«, Paris, 1905, p. 371-375. — • Tertullien, / Adr. Mnreionem, c. XXIX, P. L., t. I, col. 2S1. — ' ll)id.,e. xxix, P. /,, t. i, col. 281,
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tienne, selon le t>-pe qu'il trace, ne sort que pour des motifs austères : visite des mala es, assistance à la messe et aux assemblées liturgiques; tout cela réclame une mise simple. Faut-il subir les conséquences de son rang et aller dans le monde : raison de plus pour renoncer à une toilette élégante. Cela, craignez-vous, fera sourire et on ne manquera pas d'imputer ce rigorisme à la religion. Rassurez-vous. La religion ne perdra rien si l'on vient à dire que depuis que vous êtes chrétien votre mise est plus modeste. Et si l'on en prend prétexte pour blâmer, qu'importe, si le blâme est dénué de fo. dément. Les femmes chrétiennes sont réputées des prêtresses de chasteté, voilà le titre qu'elles doivent garder et mériter à tout prix.
S'adressant à sa propre femme, Tertullien s'efforce de lui inculquer l'idée de la viduitc perpétuelle, dans le cas où il la précéderait dans la tombe. Il lui cite l'exemple des époux chrétiens qui gardent la continence à dater de leur baptême, à plus forte raison faut-il s'y astreindre à partir du veuvage. Si Dieu nous impose la continence comme apprentissage à l'éternité, sachons comprendre. S'il rompt notre mariage par la mort, soyons reconnaissants pour cette liberté donnée de le mieux servir.
Le traité intitulé : De virginibus rclandis nous apprend s irtout quels accrocs recevait la chasteté dans la société chrétienne. Telle vierge qui s'obstine à paraître à l'église la tête découverte y sera une occasion de trouble et de péché; elle-même n'en est pas à l'abri, un jour vi Mit où ce n'est plus la coiffure qu'on songe à voiler, mais le ventre qu'il faut dissimuler après que trop souvent on n'a rien négligé pour procurer l'a ortement.
Vn. MoNT.\NisTES. — Il était réservé : ux montanistes de proscrire pratiquement le mariage. L'ne tactique toute de fermeté et de promptitude suivie par l'Église à l'égard du mouvement hérétique eût épargné bien des maux; ce ne fut malheureusement pas celle qu'on adopta. Au début du iii<^ siècle, Montan était mort, mais ses doctrines d'ur.e austérité outrée demeuraient un danger pour l'Église. Cependant Tertullien les avait combattues avec un entrain et une vigueur qui leur avaient causé un préjudice réel; mais voici qu'il va s'employer à reprendre pour son compte des doctrines vers lesquelles depuis assez longtemps, presque inconsciemment, il s'acheminait.
La répugnance profonde pour les secondes noces se laissait apercevoir dès ses premiers ouvTages; à partir des traités De exhorlalionc caslitatis et De monogamia, il ne s'en cache plus et même il proclame bien haut sa réprobation. 'L'Exhortalion à la chasleté s'adresse à un chrétien veuf que, sans doute, la foi inclinera vers la continence, tandis que la chair le poussera vers les secondes noces, ce qui irait contre la manifeste volonté de Dieu, lequel a permis à la mort de briser un premier lien, ce n'est pas assurément pour autoriser à en former un second. Trop souvent on cherche à se tromper sur la volonté de Dieu, on en détourne le sens, on en défigure la leçon évidente. Grâce à cette ingéniosité dont il ne manque pas de faire usage pour son compte, Tertullien découvre qu'en approuvant le mariage, saint Paul le fait à ses risques et périls et d'ailleurs toute l'approbation qu'il donne se réduit à le déclarer préférable à l'enfer : melius est
'Lévit., XI, 44; Ps. .wii, 26. — = Rom., viii, 6. — " S'il ne faisait que louer tel niontaniste qui faisait profession de virginité (ainsi VoZ., c. v : Proculus nosler, virginius senectœ et ctirislianœ eloquentise dignitas), son langage n'aurait rien d'absolument nouveau, mais il est clair que l'Exhortation à la chasteté va beaucoup plus loin et que Tertullien se rapproche des doctrines de Marcion. — ' Les
nubere quam iiri. .\utrefois, Tertullien entendaitle mot uri des ardeurs de la concupiscence, mais depuis, ses idées se sont modifiées, son exégèse s'y accommode. On conviendra sans peine que dans ces conditions l'approbation et l'encouragement de saint Paul se réduisent à peu de chose; quant au mariage, ce n'est guère qu'un moindre mal. Des secondes noces, qu'on n'en parle donc pas. Ni l'Évangile, ni saint Paul ne les permettent, elles demeurent donc interdites; saint Paul les déconseille au nom du Saint-Esprit, voilà qui est clair; les secondes noces ne sont guère qu'une forme d'adultère. D'ailleurs, entre mariage et adultère, il n'y a qu'une différence extérieure, un degré de plus ou de moins dans l'illicite : matériellement, l'acte est le même.
" Mais, dira-ton, avec ce raisonnement, vous renversez même les premières noces? — Et pour cause, puisque l'acte pris en lui-même ne diffère pas de l'adultère. Par égard pour la faiblesse de l'homme, Dieu a permis les premières noces : il faut lui savoir gré de cette condescendance, et pour cela on ne peut moins faire que d'ignorer les secondes. Ou bien va-t-on rouler jusqu'aux troisièmes ou aux quatrièmes? Au risque d'être surpris par le dernier jour, comme jadis furent surprises Sodoine et Gomorrhe 1 A ces développements où le paralogisme fourmille, succède un éloquent appel à la chasteté, si précieuse surtout comme disposition à la prière, recommandée par l'Ancien Testament ', par saint Paul ' et par la nouvelle prophétie. En regard, le tableau grotesque du veut remarié, poursuivi jusqu'au pied de l'autel par un double amour. Puis l'énumération des beaux prétextes par lesquels on colore le désir du mariage. Tertullien permet une épouse spirituelle, parée de foi, dotée de pauvreté, marquée par les ans; même, il en permet plusieurs. Mais il détourne de soins inutiles les chrétiens qui doivent tendre au ciel. A quoi bon se charger d'enfants? Par dévouement pour l'État? Beau zèlel ou plutôt folie que l'État est obligé de stimuler par des lois. Et quel moyen d'empêcher qu'une épouse devienne mère ? L'avorteinent? C'est un crime. Le choix d'une épouse stérile? On s'y trompe. Il faut rompre avec la chair pour pénétrer dans le ciel.
« Depuis les livres Ad uxorem, la pensée de Tertullien a fait beaucoup de chemin. En attaquant les secondes noces, il a inconsidérément ébranlé le principe des premières, et, plutôt que de reculer devant cette conséquence désastreuse, il a flétri comme une honte le sacrement dont autrefois il exaltait la sainteté '. Il a rencontré sur sa route l'exception relative aux clercs ', et plutôt que d'y reconnaître une exception, il a fait peser sur les laïques le fardeau des obligations cléricales. Le traité De la monogamie ' ne rétracte rien des paradoxes émis dans V Exhortation à la chasleté; il va au contraire plus au fond des choses, en posant nettement la thèse niontaniste' et en l'appuyant par l'Ancien Testament ', par l'Évangile *, par saint Paul ' et par la doctrine du Paraclet '°. »
VIII. L.\ VIOLENCE. — En temps de persécution, il arriva que des chrétiennes furent condamnées à subir les derniers outrages. Déjà Tertullien parle d'une malheureuse condamnée, sous Septinic-Sévère, au merilorium. Depuis lors, et principalement pendant la persécution de Dioclétien, cette peine repa-
évêques, les prêtres. les diacres ne pouvaient se marier qu'une fois. — ' Cf. Rolffs, An/imonfanischer Kampf. dans Texte uud Untcrsucliungen, l^ipzig, 1895, t. .\ii, fasc. 4, p. 50 sq. — ' De monoganiia, c. i-iii. — ' Ibid., c. iv-viii, — » Ibid., c. ix-x. — ' Ibid., c. xi-xiu. — " Ibid., c. xiv-xvii. Cf. A. d'Alés, La lliéotogie de Tertullien, in-S', Paris, 1905, p. 468-469.
CHASTETE
raît '. Nous n'avons ici qu'à rappeler l'attitude de quelques martyres livrées à cette épreuve; rien ne vaut leurs brèves réponses pour montrer l'idée qu'elles se font de la chasteté.
« Où est le temple de ton Christ et quel sacrifice hii offres-tu? demandc-t-on à Sérapie. — Ma pureté et mon zèle à faire croire en lui. — Ainsi, tu es toimême le temple de ton Dieu? — Si, par son secours, je demeure pure, je suis son temple, car il est écrit : Vous êtes les temples du Dieu vivant et l'Esprit-Saint habite en vous. — Donc, si on te viole, tu cesseras d'être le temple de ton Dieu? — Il est écrit : Dieu perdra celui qui violera son temple^»
et Si on t'enlève ta virginité par force, dit-on à sainte Seconde, que feras-tu avec ton Christ? — C'est l'Innocence du coeur qui nous tait vierge, répond-elle, le consentement au mal peut seul faire perdre la pureté. La violence implique le martyre et le martyre nous prépare la palme '. »
Ce dédain pour la souillure n'est que la conséquence d'une notion très juste de ce qu'est la vertu et l'état de chasteté, notion que les vieux maitres qui formaient les premières générations chrétiennes ont dû leur inculquer, mais dont nous n'aurions aucun témoignage si de telles réponses ne nous en avaient été conser\'ées comme l'écho reconnaissable.
Ce n'est pas seulement à l'époque des persécutions que des vierges souffrirent violence; mais ce qui alors était administratif devint, à partir du iv^ siècle, par suite de l'état troublé du monde romain, une conséquence fréquente des guerres, prises de villes, pillages, etc., qui marquentles étapes des invasions. Il arrive qu'un monastère de vierges est mis à sac, les habitantes sont outragées, violées, et s'aperçoivent bientôt qu'elles seront mères '. La première crise de désespoir passée, une angoisse étreint les consciences : la violence subie a-t-elle pu porter atteinte à la chasteté? La question se pose si souvent que saint Augustin lui-même s'occupe de la traiter sous tous ses aspects. Ce n'est pas le chapitre le moins poignant du sujet que nous étudions.
« La violence a-t-elle porté atteinte à la chasteté? — On croit, sans doute, avoir découvert une occasion inespérée de honnir les chrétiens, lorsque, pour aggraver le malheur de leur captivité, on insiste sur ce fait que des épouses, des jeunes fdles et même des nonnes ont été violées. Ce n'est ni la foi, ni la piété, ni la chasteté, mais la pudeur qui souffre seule, elle dont la délicate susceptibilité s'accommode à peine du froid raisonnement. Aussi, songeons-nous moins à réfuter qu'à consoler. Il faut donc savoir que la vertu siège dans l'âme d'où elle commande aux membres du corps et que le corps est sanctifié par la volonté. La volonté immuable dans le bien sauvegarde de toute faute le corps qui subit violence. Mais le corps n'est pas sensible qu'à la douleur; on peut lui infliger le plaisir sans entamer la chasteté de l'âme qui résiste avec fermeté. Cependant, la pudeur s'alarme à l'idée de quelque soupçon de complicité entre l'esprit et la chair. Et qui serait assez inhumain pour imputer à un crime le suicide de celles qu'affolait la menace du viol? qui serait assez illogique pour condamner celles qui ont reculé devant l'alternative de se défendre d'un crime par un crime ? Car le suicide reste un crime, d'autant plus grand que la victime est plus innocente.
' J'ai indique les principaux textes dans Les martyrs, t. Tii, Julien l' Apostat. Sapar, Genseric, in-8°, Paris, 1904. préf.p.ccxiv-ccxvii. Dans un ouvrage récent, .M. .X.Bouché- Leclercq, L'intolérance religieuse et la politique. in-ï2. Paris, 1911, p. 325-.329, cherche :\ mettre en doute la réalité de cette pénalité. Alaliienreuscmenl, l'auteur ne paraît pas avoir une idée très nette du degré d'authenticité des documents qu'il cite au petit bnnlieur. — ' Passio SS. Se-
<i La souillure dont vous menace l'impudicitc d'autrui ne souille qu'autrui. Et puisque la vertu de chasteté a pour compagne la force morale qui rend capable d'endurer toutes choses sans consentir au mal qui est en elles, mais qui ne peut soustraire le corps à la violence matérielle, il y aurait déraison à se croire déchu de la chasteté quand le corps est livré, en dépit de la volonté, à l'impudicité d'autrui. Sinon, la chasteté ne sera plus une vertu de l'âme mais une qualité physique comme la beauté, la vigueur, etc., dont l'altération n'a rien à voir avec la pureté du cœur. Si la chasteté n'est que cela, pourquoi risquer sa vie pour elle?Si elle est autre chose que cela, que peut sur elle la violence? Est-ce à dire que la résistance n'importe guère? Non, car cette résistance aux assauts de la concupiscence et aux efforts de la violence associe le corps par la continence et l'intention pure à la sainteté de l'âme. Ainsi la sainteté du corps n'est point matérielle, exposé qu'il est à toutes sortes d'atteintes et, profané par la violence, le corps ne perd rien de sa sainteté si l'âme demeure pure, et^que, même intact, il perd cette sainteté si l'âme a cessé d'être pure. Celle qui a été profanée ne doit donc en aucune manière attenter à sa vie, non plus celle qui appréhende cette profanation et qui conunettrait un crime certain pour empêcher un crime encore incertain.
« Des chrétiennes ont souffert cet outrage et elles vivent, elles gardent la gloire de leur chasteté dans le témoignage de leur conscience et au regard de Dieu. Aux autres, conseillons le courage et suggérons une consolation qui est de n'avoir pas consenti à la volupté lorsqu'on leur a ravi la chasteté. La Providence a permis l'épreuve, n'est-ce pas pour détruire cette pointe d'orgueil que certaines tiraient de leur chasteté? Ainsi la vanité est flétrie, la vertu demeure, l'humiliation aura produit l'humilité, guérissantcellesci de l'orgueil et en préservant celles-là ^ »
IX. Les moines. — Il semble superflu d'insister sur un point : à savoir que, dès la primitive Église, les ascètes firent une profession particulière de la chasteté. Dans l'étude consacrée ici-même au cénobitisme (t. II, col. 3047), nous avons pu entrevoir, presque dès la première heure, l'intuition des fidèles sur l'abstention de la vie conjugale, qui deviendra la condition fondamentale et le caractère le plus frappant des institutions cénobitiques. Visiblement, on s'exerce à la pratique de cette vertu dans les communautés naissantes. Que celui qui peut demeurer chaste, âv àvvsîti, s'y efforce, mais en toute modestie, recommande saint Ignace d'.\ntioche. Des tentatives individuelles, discipline rigide mais librement choisie et arbitrairement limitée, une endurance poussée parfois jusqu'à l'exagération, tels sont les caractères qui désignent et distii:guent vierges et continents dont la chasteté est manifestement la préoccupation dominante. Mais tout ceci n'est qu'une ébauche; nous n'a. ons pas à reprendre le sujet (voir Diclionn., t. ii, col. 3080-3090); nous nous bornons à ce qui a été dit de la progression vers l'institution stable. .-\ l'heure où le succès couronnait l'effort des premiers organisateurs dans leurs jeunes monastères, au moment où l'observance parait y avoir été le plus consciencieuse, on a dit que ces premiers cénobites n'étaient ni plus ni moins que des monstres de luxure et leur hautaine
rapiœ et Sabinip, n. iv, dans Acta sanctontm, 29 août. — ' Passio SS. Rufinie et Secundœ, n. v, dans .icia son. etorum. 10 juillet. — 'S. Optât de Milève, De schismale donatistarum, 1. II, c. xix, P. L., t. XI, col. 972 : ...revertcnles Vrbanus Formensis et Félix Idicrensis invenerunt maires, quas de castintoniatibus fecerant mulieres. — » S. Augustin, De eivitate Dei, 1. F, c. xvi-xix, P. L., t. XLi, col. 30-33.
CHASTETE
profession de chasteté abritait l'immoralité la plus abjecte et les vices contre nature '.
La vérité est très différente. La recension arabe de la Vie de Pakhôme, celle de toutes qui a le moins de valeur, mentionne huit faits ^, échelonnés dans l'espace de plus d'un demi-siècle, visant un personnel dont le nombre s'éleva jusqu'à 5000 moines, et pouvant — à condition d'admettre ces faits comme historiques, et dans chacun d'eux de tenir les intentions pour des actes, les impuretés commencées et non accomplies — être tenus pour péchés de luxure '. Encore ce point est-il sujet à discussion, car » plusieurs expressions, désignant dans notre langage actuel des fautes impures, n'ont pas ce sens dans les documents coptes. Quand nous entendons parler de pensées de la chair, de désirs charnels, nous songeons immédiatement à la luxure. Les auteurs coptes, eux, indiquent par là toutes sortes de pensées et de désirs coupables. Ainsi, des frères viennent consoler Théodore disgracié auprès de Pakhôme : < Peut-être es-tu « affligé, lui disent-ils, et pleures-tu parce que notre « père t'a enlevé ta charge?» — M;us, lui, ne répondit rien, à ces paroles charnelles. Et encore : Pakhôme entendit quelqu'un ayant des .pensées charnelles dire à d'autres : C'est la saison du raisin. — Les moines de la basse-cour sont appelés charnels parce qu'ils tirent vanité de la beauté d'un taureauqu'ils ont élevé. Qu'on n'aille donc pas voir des péchés de luxure partout où, dans les vies des moines égj'ptiens, il est question de pensée ou de désir charnel ^ »
Si on prend l'un après l'autre les textes qui fournissent la documentation du réquisitoire contre la chasteté monastique, on s'aperçoit qu'il faut encore en rabattre. On nous parle d'un certain Silvanus 0 ayant vécu dans les impuretés;» or, la vie grecque originale n'accuse ce moine que de bouffonneries^; ailleurs, il s'agit de dix frères poursuivis de pensées impures et. si on recourt à la vie originale, on voit que ces dix moines murmuraient contre Pakliôme ^
Dans la plupart des récits arabes que nous n'avons pas de raison de contester, il est question de tentations contre la chasteté, de pensées et de désirs impurs non repoussés, d'un commencement d'exécution '; il s'agit donc le plus souvent de désirs coupables dont l'auteur n'a pas osé consommer l'acte ''. Parfois même, non seulement la chute a été évitée, mais la suggestion impudique a été repoussée. Le frère infirmier Douidouna se sentit excité à se montrer actif et à servir avec zèle un jeune garçon, beau de figure, tombé malade. Aussitôt, il demande à Dieu des lumières au sujet de ce mouvement de son cœur et jeûne toute la journée '. En résumé, la chronique scandaleuse de la Vie arabe de Pakhôme nous rapporte quelques cas de pensées ou de désirs impurs involon-
taires ">, deux péchés d'action dont l'un ne fut pas I achevé " ; voilà, d'après la version la plus défavo- I rable, le bilan de l'inconduite des milliers de moines
pakhômiens pendant un demi-siècle '^ I Le régime introduit dans les monastères pakhômiens pour sauvegarder la chasteté de leurs habitants, rendait les chutes individuelles assez difficiles grâce à un véritable luxe de minutieuses précautions. n Les cénobites devaient éviter tout rapport avec les femmes : ojy. r,v cijtm yx,'ix:ixbj oiiOti-i. On exerçait à l'égard de celles-ci les devoirs de l'hospitalité; on les recevait même pendant la nuit, mais dans un endroit séparé, et, s'il y avait un couvent de femmes dans les environs, on les y envoyait. Les relations avec les monastères de religieuses étaient également interdites. t'n moine ne pouvait yvoir une de ses parentes, que du consentement du supérieur et en présence d'autres religieuses. Les frères rendaient leurs services aux sœurs, pour les travaux à exécuter dans leurs couvents, ou pour l'enterrement de leurs mortes; mais de telles précautions étaient prises qu'ils ne voyaient jnême point le visage des religieuses et réciproquement. D'autre part, les moines devaient traiter leur propre corps avec la plus grande modestie : Totum corpus nemo unguel nisi causa infirmitalis : nec lavabilur aqua nudo corpore, nisi languor perspicuussit. Leur couche était disposée de façon à éviter toute sensualité. Aucune familiarité n'était permise entre confrères : on ne pouvait laver ou oindre un frère sans permission, ni s'entretenirdans les ténèbres, dormir sur la même natte, ni se prendre la main et s'asseoir ou se promener ensemble sans se tenir à une légère distance. Défense de tirer une épine du pied d'un confrère ailleurs qu'en un lieu désigné, et, pardessus tout, défense de voisiner d'une cellule à l'autre. Il fallait enfin se garder soigneusement de toute amitié sensible pour les jeunes religieux et éviter de rire et de jouer avec eux. Soumis à de telles règles, les cénobites pakhômiens en vinrent à un tel mépris pour quiconque succombait à la luxure, que le saint fondateur n'eût plus osé leur apprendre les chutes charnelles qu'avaient faites, dans le monde, certains de ceux qui venaient lui demander l'entrée dans sa congrégation : ils les haïraient, disait-il, les bafoueraient, ne mangeraient ni ne boiraient avec eux ". » Vraisemblablement ces moines ne passaient pas leur vie au milieu de gens adonnés à la plus crapuleuse débauche. L'évêquc Ammon, pendant un séjour de trois ans à Peboou, n'y constata pas un seul cas de sodomie. Dans sa lettre, il mentionne deux frères qui s'étaient attardés à des désirs impurs, non de sodomie, mais de fornication".
L'importance de la chasteté monastique paraît clairement dans la Conférence XII" de Cassien, qui rap-
' E. AméHneau, Bésumé de C histoire d'Egypte, Paris, 1894, p. 21S : ' Les moines se livraient à tous les crimes, surtout à la sodomie et à la luxure. En somme, pour quelques eyceptions brillantes, il y eut des centaines et des m Ihers de gens criminels : c'est là le bilan de l'Égjple monacale, n et, malgré les réserves qxie le même auteur posait dans Annales du musée Guiniet, t. xvii, p. lxxxix, cm; t. XXV, p. xxxix, on adopte sans révision son assertion, comme font B. Basset. les régies atiribiiêes à saint Pakhôme, in-S», Paris, 1896; Grutzmachcr, Pachomius und das iiltesle Klosterleben, 189G, p. 136. Cela eût duré longtemps encore, sans doute, sans une étude sur La chasteté des moines pakliômiens, dans P. Ladeuze, Étude sur le cénobitisme pakliômicn pendant le jv^ siècle et la première moitié du v', in-S», Louvain, 189S, p. 327-365. — Ladeuze, op. cit., p. 338-339. — • L'auteur de la version arabe a parfois transformé et dénaturé les données de ses sources afin d ntroduire dans son texte la mention de fautes charnelles. Op. cit., p. 90. S'il n'a rapporté que liuit faits scabreux, on peut croire que c'est qu'il n'en avait guère un plus
grand nombre et de plus scandaleux à raconter. — * Ladeuze, op. cit., p. 340-341.— ' /fcid., p. 3il. — ' Ibid., p. 342.— ' ' Si j'ai coniniis un péché, dit Apollonios, je n'ai pas achevé ce que j'avais conçu.- Est-il question de sodomie? ce n'est pas certain. G. Kruger et P. Ladeuze, op. cit.. p. 344, n. 1, en doutent. — ^ Ce n'est pas une excuse, mais c'est une nuance et qui suffit à faire comprendre que les monastères pakhômiens ne sont pas des mauvais lieux et qu'il est împossib.e de conclure de tentations mal combattues à des actes matériellement accomplis. — ' Op. cit., p. 338, 343. D'après la vie originale, il s'agit non d'une tentation d'impureté, mais de gourmandise. Op. cit., p. 345. — •" Encore, notez qu'il s'agit parfois de moines spécialement surveillés à raison de leur vie séculière antérieure, de qui on prévoyait en quelque sorte la chute. — " C'est cet Apollonios sur le cas duquel nous avons indiqué une réserve à laire. — ^- P. Ladeuze, Étude sur te cénobitisme pakhômien. p. 345. — "P. Ladeuze, op. cit., p. 283. ^ ■' Ammon, Epistola, n. 9, 16, dans Acta sanct., maii t. m, p. 63 * sq.
CHASTETE
porte rensfif^iienient de l'abbé ChiCrémon ', auquel l'abbé Germain demaiula un jour si l'homme pouvait acquérir sur la terre une chasteté tellement parfaite qu'elle fût inaccessible au trouble de la chair. Chœrcmon n'en doutait pas et le voici aussitôt occupé à établir les degrés dans la pratique de la chasteté. 11 en découvre six, fort divers en excellence. Le premier consiste pour le moine à ne jamais commettre une faute volontaire; le deuxième empêche l'âme de s'attarder avec complaisance dans une pensée voluplueuit'. Avec le troisième degré un grand pas a dû être fait puisqu'il consiste en une indifl'érence absolue des sens et du coeur à la vue de la femme. Le quatrième degré consiste à n'éprouver plus aucun frémissement de la chair, même involontaire, pendant le jour. Le cinquième degré est marqué par le pouvoir de traiter des choses de la génération et des rapports sexuels sans éprouver la moindre émotion : ne cum memoriam generalionis laimanie, vel Iraclalus ratio vel nécessitas lectionis ingesseril, siiblilissimus menlem voluptuariœ actionis persiringat assensus; sed velut opus quoddam simplcx ac minislerium biimano generi nccessario con- Iributum, tranquillo ac puro cordis conlempletur intuitu; nihilqu amplius de cjus rccordatione concipiat, quam si operalionem laierum, vel cujuslibet alterius officinse mente pertractel^. Enfin, le sixième degré consiste à n'être plus accessible, même pendant le sommeil, aux imaginations libidineuses. Le corps luimême reste étranger à ces émotions et aux suites qu'elles comportent. Ces degrés faisaient la matière de préoccupations et de discussions d'un caractère tel que nous ne pouvons nous y arrêter. Cassien, saint Basile, saint Grégoire de Xysse et, en général, tous ceux qui abordent l'exposition des règles et la pratique des vertus monastiques insistent sur la modestie inséparable de l'hygiène. Les règles occidentales montrent sur ces matières une réserve méritoire. î Les passions ne sont guère moins vives, néanmoins une certaine politesse se tait jour dans l'indication de la faute ou du remède. « La mort, dit saint Benoît, est placée au seuil du plaisir, » et il conseille « l'amour de la chasteté, » la « résistance aux désirs de la chair. » On voit reparaître les mêmes précautions rigoureuses qui isolent le moine de la société dans la règle de saint Cèsaire, dans celle de saint Ferrèol, dans la règle de Tarnate, dans celle de saint Colomban '. Destinée à les remplacer progressivement, la règle de saint Benoît présente une législation analogue, mais sous cette forme polie et tempérée qui en est un des caractères. Le souci de la chasteté des frères inspire saint Benoît qui, d'ailleurs, se contente de légiférer avec fermeté. Le monastère sera isolé, pourvu des services indispensables qui dispensent les frères d'en sortir; on y aura l'amour de la chasteté, on évitera de faire coucher les jeunes moines trop rapprochés, les seuls malades seront autorisés à prendre des bains, les aiuiliés particulières sont interdites, le châtiment des enfants sera réservé à celui qui en aura la charge. Tout est indiqué, mais avec sobriété. On est loin des éclats tonitruants d'un Schnoudi ou des analyses presque médicales d'un abbé Chœrémon.
X. Lk ro.man. — La chasteté dans le miriage resta longtemps une des bases de l'intérêt des romans chrétiens, et nous pouvons ainsi apprécier un des moyens les plus efTicaces de la propagande montaniste. Les montanistes sont infatigables et intarissables lorsqu'il s'agit d'aborder cette question délicate en des récits d'une modestie calculée pour provoquer par d'habiles restrictions cette curiosité un peu las-
' .1. Cassien, Coltationes, XII. De caslilale, P. 7,., t. xlix, «ol. 869-898. — " J. Cassien, Coltationes. XII. De caslilale. P. L., t. XLIX, col. 8S1-SS2. — ' Dom .Martène a recueilli
cive, toujours prompte à s'éveiller chez l'homme et surtout chez la femme. Un souci trop visible de pureté est le ragoût que ne dédaignent d'employer ces âpres sectaires pour s'assurer de nombreux lecteurs. Le récit de la conversion, du baptême et de l'apostolat de sainte Thécle, est une des productions les plus gracieuses et les plus habiles du montaniste qui, sous une couleur historique et grtce au prestige de l'apôtre Paul, insinuait une des thèses auxquelles la secte tenait le plus : le droit des femmes à enseigner et^à administrer les sacrements.
Bien autrement scabreux et irritant est le roman des saints Nérée et Achillée; on ne fut jamais plus voluptueusement chaste. Ce petit roman nous est traduit du grec en latin, ce qui est une manière de le vieillir un peu, et il en a besoin, car il est, à coup sûr, postérieur de plusieurs siècles à l'époque de Domitien dont il a la prétention de nous donner un épisode} historique. A cette date tardive, il est par trop aventureux d'y voir une ccu\Te ou simplement une réminiscence montaniste; c'est un produit de cette littérature longtemps en faveur qui exalte à tout prix la chasteté au détriment du mariage. Le sujet choisi est une histoire d'amour. Flavie Domitille est fiancée à un jeune homme qui l'aime éperdument, il est fds d'un personnage consulaire et se nonniie Aurelianus.
» Nérée et Achillée, eunuques et domestiques de Domitille, gagnés naguère à la foi chrétienne par le bienheureux et très saint Pierre, apôtre de Dieu, voyant leur jeune maîtresse se couvrir de bijoux et de vêtements de pourpre tissés d'or, lui dirent : Quel soin tu prends de parer ton corps pour t'unir à Aurélien, homme mortel 1 Si tu mettais un zèle égal à orner ton âme, tu pourrais conquérir pour époux le Fils de Dieu, roi inmiortel, qui t'associerait à son éternité et avec lequel tu ne verrais jamais tes plaisirs avoir un terme ni ta parure se flétrir, — Domitille leur répondit : Et n'est-ce pas la meilleure manière d'aimer Dieu, que de prendre un mari et d'avoir des enfants et de perpétuer le souvenir et l'honneur de son nom dans une douce et chère postérité? Qu'il est dur et inhumain de mépriser ces joies, et de renoncer à goûter ces délices de la vie, et, comme celui qui ne jouit pas de la lumière, de se refuser à reconnaître la volupté ! — Xérée lui répondit : Tu ne vois que le plaisir d'un moment, tu ne vois pas les nombreux dangers qui naîtront aussitôt après. Et d'abord, quand on t'aura ravi la pureté que tu as apportée en naissant, tu perdras ton nom de vierge pour prendre celui de femme, et toi qui n'as pas soulTert de la part de tes parents la moindre atteinte à ta liberté, il te faudra subir pour maître un étranger, entre les mains duquel tu ressembleras à une vile propriété. Désormais, plus de libres épanchements. Il ne te laissera plus converser avec tes amis, tes nourrices, tes frères et sœurs de lait. Tes paroles, tes regards, tes oreilles, tes plus simples démarches seront l'objet de continuels soupçons. — Domitille répondit : Je sais que ma mère eut dans mon père un mari jaloux et qu'elle souffrit souvent de ses injurieux soupçons. Mais est-ce une raison pour que je rencontre, moi aussi, un semblable mari? — La plupart des fiancés, reprend Achillée, se font doux et soumis avant le mariage, mais après, ils trahissent leur vrai naturel. S'ils sont débauchés, ils séduisent leurs servantes et prennent parti pour elles contre leurs maîtresses, alors même que cellesci ferment les yeux, et les vengent du dédain, non seulement par des paroles, mais encore par des coups; et, quand on pouvait à peine supporter un reproche
à peu prés tout ce qu'on peut ilire sur ce sujet dans son commentaire au ch. iv de UiKegiila S. Bcnedicli, P. L.) t. Lxvi, col. 334-346.
CHASTETE
d'une mère chérie, il faut endurer des violences et des brutalités. Mais, j'admets que ton époux ne soit ni jaloux, ni libertin, mais plein de douceur et de bonté. Vois cependant les ennuis et les périls du mariage. Bon gré mal gré, il faudra que la femme porte nuit et jour dans son sein le fardeau qu'elle a conçu. Elle en sera languissante, alourdie, pâle, à peine capable de se traîner sur ses jambes, dégoûtée des mets salutaires, prise d'étranges envies pour les aliments nuisibles. » Et Achillée ainsi lancé ne s'arrête plus; il entre dans des détails intraduisibles sur les troubles physiologiques de la grossesse, les périls de raccouchement : la dissertation d'un carabin en présence d'une vierge ! Sur-le-champ, il entame l'éloge de la virginité qu'il oppose à la « corruption du mariage, » car « la femme ainsi souillée peut, il est vrai, par la pénitence, effacer cette faute; mais retrouver son intégrité, jamais. Quelle folie de s'obliger à gémir et à pleurer sur sa corruption, et à en faire pénitence pour mériter son pardon... »
Achillée, impatient de prendre la parole, trouve que son frère n'a guère fait que puiser un setier dans l'eau d'un grand fleuve. « C'est assez, pour goiiter la saveur de l'eau, mais qu'est-ce en comparaison de l'eau du fleuve"? » Et le voici à son tour qui oppose la pureté et la liberté de la vierge à l'ignominie et à l'esclavage de l'épouse « tenue enfermée dans sa maison comme dans une prison domestique » et livrée sans défense aux mille inventions polissonnes de son mari. L'ange de la virginité prend sa revanche et punit la vierge de sa chute, ensuite l'ange même prend la parole et n'a pas assez de louanges pour la chasteté. Domitille troublée regrette ses fiançailles et reçoit la consécration avec le voile des vierges '.
Si l'on rapproche ce récit de quelques épisodes historiques à peu prés contemporains, on pourra mieux apprécier l'influence exercée par une littérature dont nous venons de donner un des spécimens les plus complets, et duquel on pourrait rapprocher d'autres romans historiques également tendancieux, tels que les Fiancés de l'Inde dans les actes de Thomas, ou l'épisode de Drusiana dans les actes de Jean ^.
XI. L.\ VIE RÉELLE. — L'enselguement des Pères et des évêques s'attarde volontiers à insister sur le mérite et les avantages de la virginité, mais c'est principalement de la chasteté que nous recueillons ici les témoignages. « Hommes mariés, dit saint Augustin, gardez à vos femmes la fidélité de la couche conjugale. Rendez ce que vous exigez pour vous-mêmes. Homme, tu réclames de ta femme la chasteté, donnelui-en l'exemple et non seulement l'ordre... Les femmes s'astreignent à la chasteté que les hommes repoussent en ce qui les concerne. Et cependant, quel est celui qui ne prétende pas épouser une femme chaste et, si elle est vierge, ne la veuille trouver pure 1 Tu cherches une épouse pure, sois pur toi aussi '. »
Ce sont là des conseils qui tombent souvent du haut de la chaire chrétienne et se dépouillent à travers la traduction d'une certaine crudité d'expression qu'on ne supporterait guère de nos jours. Saint Cyprien, saint Augustin, saint Jean Chrysostome sont gens à ne pas s'effrayer d'un détail précis — leur auditoire non plus, au reste. Ainsi on échappe à l'équivoque, on est assuré d'être compris; i l'occasion, on fait appel aux exemples, à d'aimables historiettes. En voici une que Grégoire de Tours n'a pu manquer de redire, il a même pris soin de l'écrire.
« Il arriva qu'Injuriosus, l'un des plus riches séna-
teurs d'Auvergne, demanda en mariage une jeune fille de son rang et, les arrhes données, il fixa le jour des noces. Leurs pères n'avaient pas d'autres enfants. Le jour venu et le mariage célébré, les jeunes époux se mirent au lit. Mais la jeune fille, désolée et tournée contre la muraille, pleurait à chaudes larmes. Son mari lui dit : Pourquoi ce gros chagrin? dis-moi, je t'en prie. — Elle se taisait, il reprit : Je t'en supplie, peu: Jésus-Christ, fils de Dieu, dis-moi ce qui te chagrine. — Alors, tournée vers. lui, elle dit : Quand je pleurerais tous les jours de ma vie, je n'aurais pas assez de larmes pour effacer la douleur dont je suis pleine. J'avais résolu de garder à Jésus-Christ mon corps intact de l'attouchement des hommes, mais, hélas I il m'a tellement abandonnée que je ne puis remplir mon souhait; malheur à moi, puisqu'en ce jour qui n'eût jamais dû se lever, j'ai perdu ce que j'avais sauvegardé depuis mon enfance. Délaissée du Christ immortel qui me promettait le paradis, je suis la femme d'un homme mortel; au lieu d'une parure de roses incorruptibles, je n'ai qu'une charge de roses fanées, et la robe de pureté que je devais revêtir dans le paradis de l'Agneau, je la remplace par un vêtement lourd et gênant. Mais, il suffit I Malheureuse que je suis, jadis marquée pour le ciel, aujourd'hui engloutie dans l'abîme. Si tel était mon destin, pourquoi n'ai-je pas reçu la mort avec la vie'? Pourquoi ne suis-je pas morte avant d'avoir sucé le lait? Que n'était-ce dans une tombe que mes nourrices me couvrirent de baisers? Les biens de ce monde me fonthorreur dèsque je me rappelle les mains percées de clous du Rédempteur, les diadèmes de pierreries ne me sont plus rien dès que je pense à sa couronne d'épines. Que m'importent tes immenses domaines, à moi qui ne Sjupire qu'après le paradis. Tes maisons avec leurs hautes terrasses, j'en ris lorsque je me représente mon Dieu dont la demeure est au-dessus des astres. — Tout cela était entrecoupé par le hoquet des larmes; le mari, ému, essaya de répondre : Nos parents, gens de la première noblesse d'Auvergne, ont voulu nous unir afin de perpétuer leur race et, qu'après eux, un étranger ne vînt pas à leur succéder. — La jeune femme répondit : « Le monde n'est rien, les richesses ne sont rien, le rang n'est rien, la vie non plus n'est rien. La vie — celle qui compte — c'est celle au terme de laquelle on ne meurt pas, celle qui n'est pas à la merci d'un malheur, d'un accident, que sais-je? celle où l'homme, jouissantd'une béatitude éternelle, s'abreuve d'une lumière sans fin et, mieux encore, la vie au sein de laquelle il goûte parmi les anges la contemplation du Seigneur lui-même. — A tes paroles, répond le mari, cette vie m'apparaît si séduisante que je suis disposé, si tu y consens, à renoncer au mariage.
— Voici, dit-elle, qui est rare, les hommes n'accordent pas souvent cela aux femmes; cependant, si tu veux que nous vivions immaculés, je te ferai ta part de la dot que mon époux, Jésus-Christ, m'a promise.
— Injuriosus fit le signe de la croix et dit : Comme il te plaira. — Ils se donnèrent la main et s'endormirent. Depuis ce jour, ils couchèrent pendant plusieurs années dans le même lit sans enfreindre la chasteté. On le sut au moment de la mort del'épouse, car, avant qu'elle montât vers le Christ, après avoir rempli les devoirs funèbres, le survivant dit, en la déposant dans la tombe : Je te rends grâce. Seigneur, notre Dieu éternel, de pouvoir remettre à ta miséricorde ce trésor inim.iculé tel que je l'ai reçu de t-ù. — La morte reprit la voix, sourit et dit : Pourquoi raconter ce
' Acta scmcl., maii, t. m, p. 11; B. Aube, De la légalité (lu christianisme dans Venipire romain pendant le premier siècle, dans Comptes rendus des séances de V Académie des inscT.,1866, nouv. série, t. ii, p. 184 sq., réimprimé en appen-
dice dans Histoire des persécu ions de C Église jusqu'à la fin des Antonins, in-8», Paris, 1875, t. r, p. 430 sq. — ' Pseudo- Abdias, 1. V, c. iv. — «S. Augustin, Serai., cxxxii, 2, (n Johanneni, P. L., t. xxxviii, col. 735.
HG'
CHASTETE
qu'on ne te demande pas? — Aquelque temps de là, Injuribsus mourut. Les deux tombes étaient assez éloignées l'uuc de l'autre, mais il arriva que, dès le lendemain matin, on les trouva réunis. Les gens de l'endroit les ont jusqu'à ce jour appelés les Deux-Amants '. »
Nous n'entreprendons pas de rappeler ici les exemples de chasteté dans le mariage dont les témoignages se trouvent dispersés dans l'histoire ecclésiastique et dans la vie des saints. Fréquemment, de pieux ménages se séparent et vivent dans la continence; un des exemples les plus connus est celui de saint Paulin de Noie. Fréquemment aussi, les conciles signalent de graves manquements au vœu de chasteté. En Espagne, la pédérastie sévit parmi les la'iqucs comme parmi le clergé; en Gaub, un concile tenu à Tours, en 567, nous montre les la'iques commettant l'adultère et trop disposés à commettre les fautes qu'ils prêtent lib.Talement au clergé; en conséquence, défense est faite aux prêtres et aux moines de prendre un compagno i d' lit; aux moines, interdiction des cellules communes dans lesquelles ils vivent à deux =.
Xn. ÉPiGRAPHiE. — L'épigraphie nous a conservé quelques témoignages dans la pratiqu? de la chasteté, soit qu'il s'agisse de célibataires, soit qu'il s'agisse de gens mariés, comme c'est le cas pour une épitaphe de Salone, datée de l'année 378 et dont voici le texte ' :