VIT. L.\ CHASUBLE LITURGIQUE EX OCCIDENT
En Espagne, en 781,1a donation d'Adelgaster montre, sous son nom de ca'ula, la chasuble comme vêtement liturgique. Un siècle et demi plus tôt, en 633, le concile de Tolède ne laisse pas de doute que la planela fait partie du vestiaire liturgique : Presbyter... si a grada suo injuste dejeeius in secunda synodo innocens reperitur, non polesl esse, quod fuerat, nisi gradus amissos recipiat coram altario de manu episcopi... si presbyter, orarium et planetam... sic e! reliqui ca in reparationem sui recipianl, quœ, cum ordinareniur, perceperunt '. On voit que l'imposition de la chasuble faisait partie du rituel d'ordination. — Isidore de Séville.qui présidait ce concile de 633,passesous silence l'emploi liturgique de la planela; on en peut proposer telle raison qu'on voudra, mais non pas l'ignorance.
En Gaule, saint Germain de Paris (f 576) atteste également l'usage liturgique de la chasuble : casula, quod ampbibalum vacant, quod (sic) saccrdos induitur '; et la brève description qu'il en donne suffit à montrer que la chasuble gallicane ne différait guère de la pla- ' ncta, représentée sur les mosaïques de Rome et de Ravenne ou décrite par les plus anciens auteurs liturgistts. C'est un vêtement de dessus : unila intrinsccus, non slIsso, non aperta; Iota unili sine manicis; et ce qui ne laisse aucun doute sur sa destination liturgique,c'est que saint Germain tient à nous apprendre que : tola unila per Moysen legiferum inslitula primitus demonslralur. Jussit ergo Dominus fieri dissimilalum vestimentum, ut lalcm saccrdos indueril, quule indui populus non auderetur. On eût assurément surpris beaucoup l'évêque de Paris si on lui elJt montré que, deux siècles plus tôt, le vêtement liturgique ne se distinguait en rien du vêtement profane. Vers le même temps, Grégoire de Tours, dans les Vilie Patrum (avant 593), nous parle de casulœ candidee , quœ per festa paschalia Inimeris sacerdolam imponunlur', et Gyprien, biographe de saint Césaire d'Arles, mentionne une casula processoria ^ dont on faisait usage dans les processions et les messes. C'est encore à l'usage liturgique que nous voyons servir Vampbibalas de saint ^Martin mentionné par Sulpice Sévère, Paulin de Périgueux et Venance Fortunat, mais il serait hasardeux, croyonsnous, de voir dans ces trois derniers textes la mention de l'usage exclusivement liturgique. Ce qui est certain, c'est que la pœnula, que nous avons vu faire olRce de chasuble à Rome dès le iii'^ siècle, est identique à
' J'ai dit plus haut que les femmes s'étaient mises à porter la pœnu/a. On rencontre des exemples, dès le i" siècle, de statuettes de terre, conservées aux musées de Naples et Guimct, à Paris; beaucoup plus tard, sur la mosaïque de Saint- Vital, à Ravenne, représentant l'impératrice Théodora et sa cour. Pour ramener ces sortes d'emprunts à leur valeur vraie, il faut se rappeler que les modes masculines demeurent indemnes des fantaisies qu'inflige le goût féminin à telle ou telle partie du vêtement d'homme adopté un jour, déformé, puis délaissé à la fin de la saison. Puisque le sujet m'y conduit, je ne vois pas de raison pour m'interdire ici les exemples. La redingote a survécu immuable à la « veste tailleur», et le pantalon n'a pas eu le sort de la 'jupe divisée . Ces adaptations de la pœnula au costume féminin sont quantité négligeable. — = Conc.
l'amphibalus ou casula qui sert au même usage en Gaule vers la fin du iv siècle.
En Afrique, aucun texte ne nous apprend si la chasuble fut réservée à l'usage liturgique. Saint Augustin désigne une fois la casula comme le vêtement d'un pauvre ouvrier '.une autre fois, il la montre telle qu'un vêtement quotidien sans en indiquerle type'. Procope, déjà cité, ne nous apprend autre chose sinon que c'était un vêtement civil dont les esclaves et les gens de condition modeste faisaient usage '. La Vie de saint Fulgence fait voir la planela employée par les gens de qualité, la casula comme vêtement monastique '. Malheureusement, tout cela ne nous apprend rien sur l'usage liturgique.
A Rome, les Ordines romani I et VIII, nous apprennent qu'au vins siècle, la planela faisait partie du vestiaire liturgique. L'Ordo I la donne en qualité de vêtement liturgique du pape et des sous-diacres, l'Ordo VIII l'attribue aux prêtres. Pour la période antérieure, nous n'avons pas de renseignements. Jean Diacre nous parle sans doute de planelati, faisant partie du cortège papal dans une entrée solennelle de Grégoire le Grand '°; mais, du fait que les clercs romains aient porté ce vêtement on ne saurait induire qu'il fallût le considérer comme un vêtement liturgique, car, suivant VOrdo I, les diacres formant la suite du pape devaient changer leurs vêtements profanes contre les vêtements liturgiques, devant le secrclarium : Diaconi... egrediunlur secre'arium et ante jorcs ejusdem mutant vcstimenlasua: le pape, luiaussi, change de vêtements ; Pontilex mutai veslimenta sua ". En parlant de planelati, Jean Diacre pouvait bien parler comme de son temps; ceci est d'autant plus probable que nous savons que la planela n'était pas encore vêtement liturgique à Rome au début du vu» siècle, lors du pontificat de saint Grégoire le Grand. Son biographe, le même Jean Diacre dont nous parlions à l'instant, parle de deux tableaux que le pape fit placer pour décorer l'atrium de la basilique de Saint-André, tableaux que Jean avait encore pu voir '■-. Le premier représentait Gordien, père de saint Grégoire, se tenant debout à côté de saint Pierre assis; l'autre tableau représentait Silvia, mère du pape. Or Gordien portait les caliges, chaussure réservée aux sénateurs, et la dalniatique avec, par-dessus, une planela de couleur marron: cependant Gordien n'était pas du clergé.
En Italie ni à Rome, aucun texte ne nous apprend l'usage liturgique de la planela au vii« siècle et à une époque antérieure. Mais les monuments suppléent à cette lacune et ne nous permettent pas de douter que, pendant les v^, vi"^ et vii^ siècles, la planela n'ait fait partie du vestiaire liturgique dans toute l'Italie.
En Espagne, le Liber ordinum wisigothique du vii« siècle nous montre la chasuble faisant partie du rite de l'ordination sacerdotale : Quum uenen'; fs qui ordinandus est presbyter, appenditur ei orarium super cervicem et veslitur casulla '^. A l'occasion des funérailles on lit ; Quum fueril corpus ex more composilum
lofe/., can. 28, dans Hardouin, Conc. coll., t. m, col. 58G. — ' E.i:plic. breu. cmtiq. liliirg. gatlic, P. L., t. Lxxii col. 97. — * Grégoire de Tours, \'iti£ Patrum, c. ^■1II, n. 5, P. L., t. Lxxi, col. t045. — ' C>-prien, Vila S. Casarii Arelalensis episcopi, 1. I, n. 32, P. I,., t. Lxvii, col. 1017. — « S. Augustin. De civilaic Dei, I. XXII, c. vin, n. 9, P. L., t. XLi, col. 7G5. — ' S. .\ugustin, Serm., cvii, n. 5, P. I.., X. xxxviii, col. (i:iO. — ' Procope. De Ivllo Vandalico, 1. II, c. 26, édit. Bonn., 1833, p. 521-522. — ' Vila S. Fulgenlii,c. xviii, .x.xix, P. L., t. lxv, col. 136, 146. — '° Jean Diacre, Vila S.Gcegorii papœ, I. II, n. XLiii, P. L., t. Lxxv, col. 104. — " Ordo I, n. 5, 6, P. L., t. lxxv, col. 939. — " Jean Diacre, Vita S. Gregorii papa-, I. IV, n. Lxxxiii, P. L , t. L-Xxv, col. 229. — " Lil>er ordinum. édit. Ferotin, dans Monum.- Erclesia' lilurgica, t. v, p. 54.
2716. — Saint Ambroise, mosaïque de Milan.
Vi.ms A m brosian a, 1897.
Frontispice.
■-"IT, — .M.iximien, mosuïiiue dv Ravenne. Dapits Tl). Ilod^in. îtaly and lier invadcrs, 180G, t. iv. Frontispice.
DICT. D ARCII. CHRET.
CHASUBLE
alque veslitum, sicul mos ei fuit missam celebrare, lunica, pedulibus, femoraliis, alba et super pectus orario alqae casulla'^; pour les funérailles d'un évêque, on le revêt de la casulla alba '.
Dès le début du ve siècle, une mosaïque de Milan nous offre la plus ancienne représentation — après celle du cimetière de Priscille — d'un évêque revêtu de la chasuble. Cette mosaïque décore une chapelle voisine de la basilique ambrosienne, au sud-est, et qui a porté successivement les vocables de Saint- Yictor-au- Ciel-d'Or, de Saint-Satyre et même de basilique de Fausta. Voir Dictionn., t. i, col. 1463. En pénétrant dans ce petit édifice, on voit à la voûte une mosaïque éclatante à fond doré sur laquelle se détache le martyr saint Victor. Sur les deux parois latérales s'ouvrent quatre fenêtres, deux de chaque côté, et, dans les intervalles entre les fenêtres et les murs transversaux, on conserve six figures en mosaïque : saint Ambroise, saint Gervais et saint Protais, au nord (l'évêque entre les deux martyrs) occupent le mur au nord; saint | Nabor, saint Materne et saint Félix décorent le mur au sud. Le personnage de saint Ambroise mesure 1 "85 ', il est possible que ce soit la taille du saint, en tous cas, nous avons ici un véritable portrait exécuté quelques années seulement peut-être après la mort de l'évêque Ambroise. Nous n'avons pas à étudier maintenant le mérite technique très grand de ce tableau ni ses particularités historiques; l'usage de la chasuble doit seul nous retenir. Au premier coup d'oeil, le vêtement semble mal placé, mais il faut observer que ce n'est là qu'un souci de réalisme : le bras droit relevé à hauteur de la poRrine a fait refluer les plis de l'étoffe vers le côté gauche du corps et a amené un déplacement, assez disgracieux d'ailleurs, de l'axe du vêtement. Si l'outient compte de cetteremarque, tout s'explique à l'instant, et nous voyons une chasuble de grandes dimensions tombant jusqu'à mi-jambes. L'échancrure destinée au passage de la tête est fort large : il est possible que les deux bretelles blanches qui viennent affleurer le cou aient pour raison d'empêcher la chasuble de remonter sur une épaule en découvrant l'autre épaule (fig. '2716). Nous aurons l'occasion de reprendre, avec plus de détails, l'étude de cette oeuvre d'art. Voir Milan, Mos.\ïque.
A Rome, les mosaïques de la basilique des Saints- Gôme-et-Damien sont déjà postérieures et la figure du pape Félix III (526-530) revêtu de la phmela a subi trop de mutilations et de restaurations pour être considérée avec l'attention due à un monument original.
A Ravenne, une mosaïque de Saint-Vital date de la première moitié du vi« siècle; elle a été si souvent reproduite qu'un simple croquis suffira ici (.fig. 2717)
'Liber ordinum, édit. Férotin, dans Monuni. Ecclesix : liiurgica, t. v, p. 146. — » Ibid., p. 230. — ' Garrucci, j Storia delt arte cristiana, in-fol., Prato, 1873, t. iv, p. 42, pi. 235 (médiocre): I. Kohte, Die Kirche Saii Lorenzo in Mailand, in-S", Berlin, ISflO, p. 22; C. Romussi, Sanf i Ambrogio, i lempi, l'uomo, la busilica, in-S", Milano, 1SD7, ; p. 23 (bonne reproduction de la tête); C. Romussi, Milano . iiel suoi monumenti, Milano, 1893, 2" édit., t. i, p. 60 sq.; Magistretti, XV centenario delîa morte di santWmbrogio, 1896, 6 juin, II' série, n. 3, p. 4; Ratti, // più antico ritratto di S. Ambrogio, dans Ambrosiana. Scritti varii publicati net XV centemirio delta morte di S. Ambrogio, in-S", Milano, 1897 (héliot\T>ie, en frontispice, reproduite ici). Des publications plus anciennes n'ont guère aujourd'hui qu'un intérêt bibliographique : L. Biraghi, fticognizione dei gloriosi corpi dei santi Vittore... Satiro, etc., compiula nelVanno ISSO, in-S", Milano, 1861, pi. ii, m, iv; G. Ferrario, Monumenti sacri e profani deir impériale e reale basilica di San Ambrogio, in-8°, Milano, 1824, p. 14 sq., 170 sq.; F. X. i Kraus, dans Real-Encyklopadie der cliristlichen Allerthiimer, ^ in-S», FreLburg-im-Breisgau, 1886, t. ii, p. 425; Gesehichie der chrisltichen Kiinsi, in-S», Frciburg, 1896, t. i, part. 2, i p. 427; C Roïmini, DelFistoria di Milano, in-S°, Mi/ano,
en attendant l'étude de ce tableau célèbre. On voit l'archevêque Maximien au moment où il reçoit l'empereur Justinien devant le portail de l'église. Deux diacres sont vêtus de la dalmatique, l'archevêque porte la p/aneta par-dessus une dalmatique à mancHes amples. L'état de conservation de la mosaïque permet de se rendre compte de la forme du vêtement. Tandis que la saignée du coude droit accumule de gros plis, le bras gauche fait un geste pour sortir de dessous la chasuble et ce geste relève un peu l'étoffe, mais la planeta est évidemment taillée sur l'antique modèle circulaire sans retranchement ou très peu à la place des bras. L'échancrure du cou est tout juste suffisante pour la tête, c'est donc bien la pœnula primitive sauf que le capuchon a disparu. — Sans quitter Ravenne et pendant la dernière moitié du vi« siècle, nous trouvons d'autres représentations de la chasuble parmi les mosaïques de Saint-Apollinaire in Classe. On y voit les archevêques de Ravenne, Ecclesius, Severus, Ursus et Ursicinus. Tous, ainsi que leur collègue Maximien, portent la dalmatique, la planeta et le pallium, insigne de leur dignité.
A Rome, sous le pontificat de Jean III (560-573), on procéda à la décoration de la tombe du pape Corneille dans la catacombe de Calliste. Des peintures de mince mérite furent exécutées, représentant deux papes et deux évêques : Sixte II et Optât: Corneille et Cyprien *. Tous sont vêtus de la lunica manicata, la dalmalica, la planeta et le pallium. La planeta est encore ample et largement plissèe(flg. 2718). On lit autour de lafresquele verset 17du psaume i,viii:-t- EGO AV((em) CANTABO BIRTVTEM TVAM ET EXALTABO MANE MISERICORDIAM TVAM QV(i)A FACTVS SET SVS- CEPTRO MEVS ET REF(u)G{ium) MEVM l(n) DI(é;> (tribulationis meœ).
C'est encore au \i'^ siècle ou aux premières années du VH« qu'il faudrait classer un monument aujourd'hui disparu, mais dont l'existence est attestée par un témoin oculaire, lui-même assez postérieur, à vrai dire. Jean Diacre, biographe de saint Grégoire 1=', dit avoir vu au monastère de Saint-André in absidula posl fralrum cellarium Gregorius ...in rota gypsea pictus; suit la minutieuse description du portrait : prœterea planeta super dalmaticam castanea ^ Au dire de Jean Diacre, ce portrait, exécuté dans un médaillon de stuc, aurait été conteinporain du modèle.
Au VII s siècle, nous pouvons citer les mosaïques de Saiiite-Agnès-hors-les-Murs et de l'oratoire de Saint- Venance, près du baptistère du Latran *. Les premières représentent les papes Honorius I" et Symmaque (fig. 2719), les autres nous montrent Jean IV et son successeur Théodore, les évêques Venance et Maur et le
1820, t. I, p. 14; t. IV, p. 404; .\. Fumagalli, Dette antieliilà longotiordico-mitimesi, in-4^, Milano, 1792, t. m, p. 1 sq., t. IV, p. 1 sq. ; Puricelli, Ambrosianœ mediolanensis basi- /ifœmonumen/a, in-8'', Mediolani, 1845, p 75. G. Allegranza, Spiegœzioni e riflessioni sopra alcuni sacri monumenti antictii di Milano, in-4», .Milano, 1757, dissertaz. III, p. 38, passe sous silence la mosaïque ainsi que beaucoup d'autres dont on trouvera la liste dans .\. Ratti, op. cit., p. 16-17. La date du v* siècle est acceptée par Gerspach, La mosaïque, La-S*>, Paris, 1882, p. 45; Kraus, op. cit.; Martigny, Did. des antiq. ehrét., 2« édit., p. 483, 487; Smith et Cheetham, Dictionary of Christian antiquities, p. 1334; de Dartein, Étude sur rarchiteclure lombarde et sur rorigine de rarchilecture ramano-byzantine. Paris, 1865-1882, p. 126-128; Ratti, op. cit., p. 19, et quelques autres. — ' De Rossi.flomu sotterranea, t. i, pi. vi-vii; G. W'ilpert, In capilolo di storia det vestiario, dans Y Arte, 1898, t. i, p. 100, fig. 17; Le pitture dette catacombe romane, in-fol , Rome, 1903, pi. 256, n. 1, 2, p. 502. — ' Jean Diacre, Vila Gregorii .Magni, 1. r\^, c.Lxxxrv,P. L., t. Lxxv, col. 231. Jean Diacre écrivait sous Jean VIII (872-8821. — « Garrucci, -S/oria rie(r«r/e cris(iana, t. IV, pi 272, 274; De Rossi, I musaici crisliani dette chiese di Roma, in-fol . Roma. 1899, fasc. 3, 4, 13, 14.
CHASUBLE
prêtre Astère ; tous sont vêtus de la pliincta. A ce même siècle appartient la fresque du cimetière de Pontien représentant saint Vincent sous la planeta '.
Les monuments du vu" siècle semblent marquer l'adoption d'une forme plus ample. A Sainte-Agnès, les figures d'Honorius !'=' et de Symmaque peuvent
mosaïstes soucieux de l'éclat de leur tableau; en tous cas, on peut induire de cette variété qu'il existait des chasubles de teintes diveses dans le vestiaire liturgique. Maximien de Ravenne porte unej"chasuble jaune foncé, Ecclesiusune grisâtre, saint Apollinaire une violette, Honorius I"' une pourpre. Jean IV une
2718. — Saint Sixte et saint Optât. Cimetière de Lucine. D'après Wllpei-t, Die Malereien, pi. 256. fîg. 1.
avoir été restaurées, mais il est douteux que leur vêtement ait été sensiblement modifié. L'échancrure du col est carrée et ornée de galons comme ù Ravenne au siècle précédent. A Saint- Venance, même ampleur, plus de 1 mètre en avant à partir du col et O'o'iO au moins de plus par derrière. Le col carré est muni d'une fente, qu'on fermait sans doute avec un cordon on wk agrafe. La couleur parait varier beaucoup, peut-être ne faut-il pas trop croire à ce que nous montrent les
'J. Wilperl, I.e pillurc dclle calaeomhc, pi. 258.
pourpre foncé, saint Grégoire l" en avait une couleur châtaigne et le biographe de saint Fulgence nous apprend qu'il refusait ane casula supcrbi coloris.
En résumé, vers la seconde moitié du iV siècle, la planeUi. casula ou amphibalus, en somme, la pœniila. parait d'ini usage sinon général, du moins très répandu en Occident. Évêques, prêtres et laiques continuèrent à s'en -servir comme d'un vêtement quotidien; toutefois, il est vraisemblable que, pour célébrer la liturgie, on changeait de vêtement; saint Césairc avait ainsi une (osiila villosa pour sortir et une casula qiia in
CHASUBLE
processionibiis ulcbaliir, saint Fulgence n'avait qu'un vêtement unique pour la liturgie et pour le reste de la journée; en soniuic, chacun se c importait vraisemblablement comme il l'entendait. A partir du vu"' siècl-% l'usage de la chasuble paraît tendre à se spécialiser pour le clergé. Les moines qui, en un certain sens, pouvaient être rapprochés des clercs, avaient adopte ce vêtement, dès le vi= siècle, en Afrique. Au vii= siècle, dans certaines contrées, il était devenu caractéristique de la profession cléricale et monastique. Le concile germanique de 742, présidé par saint Bonifaee, porte ce canon : Dccrevimus ijuoque, ut presbyteri vel diaconi non sagis, laicorum more, sed casulis ulanlur, ri!u servorum Dei^. Les chapitres m et viii de la règle
2719. — Honorius I. — Jlosaïque de l'abside de Sainte-.^ gnès-hors-les-Murs.
de saint Chrodegang ne sont pas moins instructifs : Qui de ipso liera iinum clericum in ipsa claustra, ul diximus, habuerit. iioc prsevidcat. ul planetam cum reliquis veslimenlis habial, et diebus dominicis vel reliquis jesliviiatibus in ecclesia Dci vcslili in ordinibw: suis slenl '. — Omnis clerus, qui foris claustra esse lidelur, et in ipsa civitate consislunt, omnibus diebus domin'cis ad cap:-
' Conciî.german.,çan. 7, dans Montim. Gerni.hislor.^Capîlularia, édit. Boretius.t. i, p. 26. — = Chrodegang, Rcjuta canonicorum, c.iii,P. /,., t. i.xxxix,coI. 1100. — 'Chrodegang. Régula canonicoruniy c. viii, P. L., t. lx.xxix. col. 1102. — ' Voir Drogon On en rapprochera utilement les miniatures d'un sacramentaire de Giittingen, .=>. Beissel, EinSakrameniar nus Fulda, dans ZeUschrifi fiir clirislliclie Kunsi, Dusseldorf, 1S94, t. IX, p. 65 sq. ; en outre, un ivoire du musée d'Amiens dans Rohault de Fleury, La messe, t. vu, pi. 56S. — ' Pontincal d'Egbert, pontihcal d'.\let, pontihcal de Dunstan, dans Martène, De anti<iuis Ecelcsiip ritilnis, Autverpisi, 1763,1. II, c. XIII, ordi)2, 3, 4; t. il, p. 247, 250,255. Pour le sacrement des malades, le pontifical d'Alet prescrit : Sacerdos... induai se superliunterali, alba et slola cum ptianone alquc planela, si afîueril, si alias, casula non induatur. — ' Ordo romanus I, n. 3, P. L., t. Lxxvm, col. 941 ; Ord' romanus V, n. 3, P. L., t. Lxxvni, col. 985. —
lulum venian' piirati cum planelis uel veslimenlis o/Jicialibus, et on ne fait en cela que se conformer à l'usage de Rome : ,sicu/ habet Ord) romanus '; mention importante parce qu'elle nous apprend qu'à cette époque tardive on continuait encore, à Rome, de faire usage de la planela dans la vie privée.
Ainsi, la planela ou casula ne fut abandonnée que bien lentement; même à l'époque carolingienne, la chasuble n'avait pas encore un caractère exclusivement liturgique et moins encore était-elle spécialement réservée au sacrifice de la messe. Quelle que soit la fonction liturgique qu'il accomplit, l'officiant porte la chasuble. Les miniatures et les ivoires du sacramentaire de Drogon, évêque de Metz (f 8.55) sont fort instructifs à cet égard "". L'évêque est représenté dans l'administration du baptême, la consécration des saintes huiles, la dédicace d'une église, la bénédiction des fonts, le sacrifice de la messe, l'emploi des exorcismes ; dans toutes ces circonstances, il est invariablement revêtu de la chasuble. Les rares sources écrites concernant la chasul.ile confirment ce que les monuments nous ont appris ".
Ce qui, au besoin, suffirait à prouver l'indistinction persistante entre le vêtement de ville et le vêtement liturgique d'une part, et, d'autre part, la tendance vers la distinction entre ces deux usages, c'est le fait consigné dans les Ordines romani. Dès avant le v« siècle, depuis que la dalmatique était devenue leur costume liturgique spécial, les diacres ne portaient plus la chasuble qu'exceptionnellement. Ils en étaient revêtus pour se rendre à l'église et s'avançaient ainsi jusqu'à l'autel, mais, dès le seuil du presbylerium, ils s'en dépouillaient et la remettaient aux sous-diacres régionuaires qui, à leur tour, transmettaient ce vêtement aux acolythes «.
Dans quelques circonstances exceptionnelles, les diacres portaient la chasuble liturgique, mais les Ordines ne sont pas mallieureusement assez clairs sur ce point et ne nous apprennent pas avec précision à quelles époques et suivant quelles règles les diacres portaient la chasuble. Selon VOrdo de « Saint-Amand » les diacres se servaient de planelœ nigrx pendant la procession de la tête de la Purification, de planelx fuscas pour les Litanies majeures et le vendredi saint '. D'après ces indications, on est fondé à croire que les diacres ne faisaient usage de la chasuble liturgique qu'aux époques de pénitence; reste à en deviner la raison, car c'est bien de devinette qu'il s'agit en l'absence de tout texte et du moindre indice ; nous laissons à d'autres cet exercice '.
L'impoUtion de la chasuble dans la cérémonie de l'ordination aura dû contribuer à donner à ce vêtement une signification liturgique plus marquée. Nous avons déjà signale ce rite dans la liturgie mozarabe ', nous le rencontrons également dans le VIIl Ordo romcuius, où nous lisons : Si voluerit consecrare presbyterum, archidiaconus exuit eum dalmatica et
' L. Duchesne, 7 es origines du culte chréticu, in-S", Paris, 1903, p. 468, 474, 479. — ' Durand de .Mende a déraisonné à l'aise; dom Cl. de Vert suppose que les diacres ont adopté la chasuble pour la même raison qu'ils se seraient pour\^s d'un parapluie. Les époques de pénitence coïncident ordinairement, dit-il, avec les mauvais temps et ces époques-là étaient celles des processions stationnâtes fréquentes et prolongées; que faire alors d'une dalmatique et d'une tunique sous lesquelles on grelottait et qui, en cas de pluie, vous laissaient mouiller jusqu'au.v os? Ce fut ainsi que l'idée %int aux diacres de troquer, en ces occasions, la dalmatique contre la chasuble Mais les Ordines nous apprennent que ce n'était pas qu'en cas de mauvais temps, mais toutes les (ois qu'ils accompagnaient le pape, que les diacres étaient ainsi vêtus; or le pape ne sortait pas que les jours de pluie. — • Liber ordinum, édit. Férotin, dans Monum. Eccles. liturgica, t. v, p. 54.
CHASUBLE
induit eum planela '; mais ce document nous impose encore une remarque importante. De même que nous avons vu l'évëque faire usage de la cliasublc pour les fonctions liturgiques les plus variées, que le prêtre la reçoit à l'ordination, ce qui n'empêche pas les diacres de la porter eux aussi, de même nous voyons jusqu'au humbles acolytes revêtus de la chasuble. Au reste, il ne faut pas songer à demander à l'antiquité l'uniformité administrative, il faut moins encore s'étonner de ne pas l'y rencontrer. Les usages varient d'un pays à l'autre, d'une province et même d'une ville à l'autre; ainsi, un texte ou un monument ne témoigne souvent que pour une date Tixe et un espace déterminé. Ces mêmes diacres, auxquels nous nous étonnions de voir la chasuble, reçoivent du concile de Leptines l'ordre de ne pas la quitter; mais ces textes eux-mêmes sont trop fragmentaires, trop concis pour être interprétés avec sûreté. Ils visent un cas particulier, une cinonstance que les contemporains connaissaient et dont nous ne savons rien. Enfin, il y avait le relâchement, la fantaisie, les exceptions. Nous voyons dans la vie du pape Léon III que le primicier devait porter chasuble, mais celui alors en charge s'en dispense pour cause de maladie : Quia infirmus sum, dit-il au pape en lui présentant son excuse, et ideo sine planeta veni.
VIII. La chasuble liturgique en Orient. — Nous sommes encore plus dépourvus de textes et de monuments pour l'histoire des origines de la chasuble en Orient qu'en Occident. Ceux que nous pouvons mettre à profit appartiennent à une époque déjà tardive. On rencontre la mention du ■^ù.ryn,,-, principalement dans les sources écrites: jusqu'au ix^ siècle sa représentation sur les monuments est tout à fait rare. Les mosa'iqucs de Saint-Georges, à Tliessalonique, qui peuvent remonter au v« siècle, nous montrent le pritre Roinanus et l'évoque Philippe revêtus de la planeta, mais saint Cosme et saint Damien, des laïques, portent un vêtement semblable; par conséquent, aucune conclusion à en tirer pour l'usage liturgique '. Même observation pour la figure d'Eusèbe de Césarée sur l'évangéliaire syriaque de Raboula, en 586. Eusèbe porte, sur une tunlcjuc brun clair, une chasuble cloche couleur marron; rien ne permet d'y voir un vêtement liturgique. Le célèbre ivoire de Trêves représentant une translation de reliques à Constantinople, en 552 (voir Dictionn., t. ii, fig. 1762), montre deux archevêques sur un char portant la planela et le pallium'. Un autre exemple de ic'/ov.ov liturgique nous est donné par deux miniatures surpapyrus pouvant dater du v^ siècle et représentant le patriarche Théophile d'.\lcxandrie •■. Dans ces deux miniatures (fig. 2720), Théophile porte une tunique de couleur jaune, un manteau brun-rouge et l'omophorion.
Avant le ix= siècle, les textes sont rares et peu utiles; ils nous apprennent que Phot lus distribuait à ses partisans des chasubles bénies par lui, ou que le patriarche saint Ignace, son rival, fut enterré avec une chasuble réputée celle de l'apôtre Jacques, etc.
IX. Matière de la chasuble. — Vêtement profane, la pœnula, au seul titre de sa destination, devait être confectionnée avec un tissu généralement épais, condition de solidité, de chaleur et d'imperméabilité. Saint Césaire d'Arles parle de la casula villosa ' qui lui servait pour sori ir, mais il possédait des vêtements plus riches, indumenta paschalia. Cette différence a pu exister de bonne heure, mais nous sommes hors d'état
' 0;(/o romaniis VI 11, n. 1, 2, 4, P. t.., t. Lxxviii, col. 1000. 1001. — = Tcxier el Pullan, Arcliilecture hy-anlinc, in-fcil . Londres, 1864- — ' J Strzygo\vski,Orien( oder Kmii, in-S", Leipzig, 11)01, p. 85 sc|. Hi>h:uill de Fleiiry, /.« messe, t. VH, pi. 562, a fait une rcconï<titutiun d'après cet ivoire. — * A.Bauer et .J. Slrzygowski, Eiiie alexandrinische W'eltchronik, in-é", Wien, 1U05, pi. 6. — ' S. Césaire d'Arles,
de dire si les chasubles spécialement affectées à l'usage liturgique étaient en laine ou en lin ou en soie. La soie a dû être employée de bonne heure, du moins dans les grandes et riches églises; malgré son prix élevé au iv» et au v^ siècle, la soie ne laissait pas d'être as^ez répandue en Occident pour être employée dans les tentures du mobilier liturgique, comme nous le voyons parla eharla Cornutiana, en 471 (voir Dictionn., t. :ii. col. 881); à plus forte raison devait-on l'employer pour les vêtements.
Il en devait être ainsi afin que la valeur intrinsèque ajoutât son prix à celui du présent lorsque des papes offraient une chasuble, comme fit saint Grégoire !'='■ à un abbé persan de passage à Rome ' et Boniface III au
2720. — Théophile d'.\lexandrie. Miniature de papyrus. D'après Strzygow.ski. Eine aiexandrinisclie Weltchi-onik, daiiï; Denkscliriften (1er K. Akad. der Wissenscliaften Pliil. lâst. Ktasse. Wien, lOOC, t. i.i, pi. vr.
roi Pépin '; ou encore saint Augustin de Cantorbéry adressant à saint Livin.lejourmêmedeson ordination, casulam purpuream auro gemmisque compositani '. C'est là ce qu'on appelait assurément casula preciosa et dont ne voulait à aucun prix saint Fulgence, tandis que d'autres évêques aimaient ces vêtements somptueux dont l'éclat rehaussait la sainteté du culte, par exemple saint Agilbert de Paris qui célébrait avec une chasuble tissue de soie et d'or;saintBonifaceenvoyait à Daniel de Winchester une casula holoserica sed caprina lanugine dicta ».
Au ix"^ siècle, les chasubles en soie étaient devenues
Testamentiim, P. L., t. Lxvii, col. 1140. Cf. Vita S. Medfirdi, n. 2, /'. /-., t. L.vxxviii, col. 535. — " .lean Diacre, Vita Gregorii, I. IV, c. lxiii, P. L., t. Lxxv, col. 213. — 'Boniface III, Episl., m, dans O. Ferrari, De re oestiuria, p. 685. — 'Aciii sanct., 26 mai, p. 393. — «S. Boniface, Episl., LXiii, dans Monum. Germ. hislor., ICpisl., t. m,
CHASUBLE
assez communes en Gaule pour que Riculphc de Soissons pût prescrire à chacun de ses prêtres de faire usage d'une chasuble en soie. Les relations commerciales établies alors couramment avec l'Orient permettaient de s'apprON'isionner de tissus à Constantinople, en Syrie, en Perse, en Arabie, en Egypte et même aux Indes. L'envoi fait à l'abbaye de Saint-Riquier par Angilbert ne nous laisse aucun doute sur la richesse et le nombre des chasubles : casulse de pallio,30; de purpura,10;desiorace, 6; de blatta, 15; de cendalo, 5;et,en 831, l'inventaire de cette abbaye mentionne : casulse sericœnigrœ, 10; persœ sericœ, 3;p.r hliitta, 1 ;cx pallio, 20; g<dbs;serica;, 5; melnas serica^, 3; excindato,4. Vers le même temps, Anségise donne à l'abbaye de Fontenelle easulas ex cindalo indici coloris, 3; l'iridis coloris ex cindalo ilen^, 3; ilent rubei sive sanguinci coloris ex cindalo, 1; blatteam ilem casulam, 1. Les Gesta abbalum Trudonensiam, en 870, mentionnent casulse 12 preciosœ de pallio '.
Nous avons déjà dit que les mosaïques offrent une grande diversité de couleurs pour les chasubles. Il semble que si l'on peut s'en rapporler à leur témoignage, les chasubles étaient taillées .dans un tissu de teinte unie; mais ici encore on rencontre des exceptions. A Saint-Apollinaire in Classe, la mosa'ique de l'abside représente saint Apollinaire vêtu d'une chasuble violette toute semée de fleurs blanches '; la miniature de dédicace de la Bible de Charles le Chauve et quelques autres monuments montrent des chasubles timbrées de pois dorés. Cependant, il semble qu'en règle générale, le tissu uni reste en usage jusqu'au xiii" siècle. Sans doute, on ne considérait pas comme une altération de cette simplicité les fils d'or qui ajoutaient peut-être plus au prix qu'à la beautédutissu.ilen était peut-être ainsi pour la chasuble de drap d'or de saint Angilbert, pour celle donnée par saint Augustin, pour celle qu'une princesse Hedwige offrait à saint Gall, enfin pour celle dans laquelle fut enseveli saint Wulfran et qui, lors de l'ouverture de la tombe, fut retirée et donna une once et demie d'or '.
X. Ornementation. — Les mosaïques du vi^ et du vii«^ siècle nous montrent, sur la chasuble de tissu uni, l'application d'une garniture. Dans l'oratoire de Saint- Venance au Latran, un galon encadre l'échancrure ménagée pour le passage de la tête, puis il tombe perpendiculairement jusqu'à la poitrine. A Saint- Vital de Ravcnne, pour les portraits d'Ecclesius et de Maximien, et à Saint-Apollinaire in Classe la garniture offre l'apparence d'une croix fourchue. Au premier aspect, on serait porté à croire, d'après la largeur minime des garnitures, qu'il s'agit tout simplement de la couture, mais, en réalité, il s'agit bien d'un ornement *. Ce qui ne laisse pas d'être original, c'est que les personnages représentés sur les monuments chrétiens ' avec la croix fourchue sont des laïques et principalement des Juifs. L'ne des plaques d'ivoire provenant de la chaire dite de Maximien de Ravenne (voir Diclionn., t. m, col. 55) nous montre l'aveugle guéri par Jésus vêtu d'une chasuble à croix fourchue (fig. '2721); sur la pj'xide de saint Menas, un homme du peuple ainsi habillé vénère le martyr enfin, ce même détail reparaît sur des .luifs qui assistent à la résurrection de Lazare et à l'entrée triomphale de Jésus à Jérusalem du manuscrit de Rossano et sur le vêtement d'Isaac et de ses compagnons dans le ma-
' yionuni. Germ. hist.. Script., t. x, p. 230. — 'Il importe toutefois, de remarquer avec Garrucci, Sloria delV arte cristiana, pi. 275, que le caractère de ce vêtement offre bien des particularités qui peuvent le faire attribuer à une époque postérieure. — ' Acla sancl. O. S. B., t. in, p. 367. — * Sur les mosaïques, l'indication de la couture des vêtements est exceptionnelle, mais clic se rencontre toutefois, par exemple, pour la chasuble de l'archevêque Maximien
nuscrit de Vienne. Cette garniture qui trace une cro?x fourchue semble généralement se composer d'un galon très étroit. Sur la grande miniature de la Bible de Charles le Chauve, les chasubles des moines de Saint- Martin de Tours portent un galon qui, après avoir bordé l'ourlet de l'échancrure pour le passage de la tête, descend perpendiculairement sur la partie antérieure du vêtement et tombe jusqu'en bas. Chez trois des moines on voit une garniture qui, partant de la partie antérieure, remonte sur les épaules et vient former un aigle aigu sur le dos, comme pour figurer un capuchon absent. On voit qu'ici il n'est plus question de croix fourchue. Ces essais de garnitures sont
■2721- — Jésus guérit l'aveugle. Ivoire de la chaire de Maximien de Ravenne. D'après une photographie.
vraisemblablement des innovations tentées sur divers points, modifiées, délaissées, reprises.On songea d'abord à renforcer l'ourlet de l'échancrure afin d'é\'iter les déchirures: puis on pensa que la couture était disgracieuse, qu'on pourrait la couvrir; d'autres imaginèrent deux branches qui donnaient un faux air de pallium et, dans tout cela, rien de fixe, rien d'immuable, mais l'initiative privée se donnant beau jeu. Sur les plus anciennes représentations en mosaïques, les évêques revêtus de la chasuble et du pallium n'ont jamais cette garniture, mais au x« siècle pallium et garniture se rencontrent sur une miniature d'un manuscrit de Trêves représentant le pape saint Grégoire.
La doublure de la chasuble est parfois rendue visible sur les mosaïques par la différence de couleur ou sim-
ù Saint-Vital. — ' Par exemple, la guérison des aveugles, ivoire du Maseo archeologico, à Milan; la pyxide de saint Jlénas conservée au British Muséum, cf. H. Grœven, Frûhchrislliche und miltelalterliche El/enheinwerke, série I, n. 17; Diclionn., t. i, fig. 271: une miniature du ms. de la Genèse de Vienne, Fr. VVickoff. Die Wiener Gcnesis, in-fol., VVien, 1895, pi. xvi; deux miniatures de l'évangéliaire de Rossano, Haséloft, Codex purpureus Rossancnsis, pi. m.
CHASUBLE
plement de ton; parfois rien n'est indiqiié et il est possible que le poids déjà considérable de cette masse de tissu ait engagé à l'alléger du poids de la doublure. Nous donnerons ici, à titre de curiosité, uneépitaptie d'Aquilée, malheureusement fragmentaire, mais certainement chrétienne' (fig. 27'22).
CISI TIICAPABIAC ETCONneNTCPeTIAA CeVHPAQVrATCPZHNOB OV MHNONZ AnOAV THC THC nOAeCOeNIACOOY Il TTj; 'ApwDî'a;, Tùjv izh-z. "K'i àfv] {iTza.'jG'zo)
Xso);, [ij.](-rivi Aoiou.
Le tombeau a dû contenir les corps des deux enfants de Zénobius venus d'Arabie avec leur père s'établir à
GCVHPA ©\>rATC'v z Hhi"'q:g;|:!^
QV M H N O N 2, .-A n O vO, V
i,i(!i''*\.>ii1f;ii;i"'''!'ti.;iill'"i'lill|j' 'k^''' ■' i«i!^-v.' ili,:J^é!l;ll!la/:i,;;n'^i^:ii^'é^l;:..;.':.Jfi.iik.::;...
2722. — Inscription d'Aquilée.
D'après Rohault de Fleury, La messe, t. vu. pi. rjLXi.
Aquilée, où les deux enfants moururent en bas âge. Ces deux enfants sont représentés sur l'épitaphe; quelques fleurettes, des guirlandes, des feuilles, des fruits, une colombe nous montrent assezqu'on ne doute pas de leur admission dans le paradis. Le petit garçon, âgé de cinq ans, est vêtu d'une psenula qui semble galonnée au cou, le long de la couture perpendiculaire et même sur tout le pourtour du vêtement. Vu l'tpoque ancienne, v», vi= siècle, de ce marbre, le détail que nous y relevons n'est pas sans intérêt; en effet, aucun monn-
' Bertoli, /.e anlicliità (FAquilcjn, in-fol, Venezia, 17."i9, p. .135, n. 485; N. Madrisio, Apoloyia per Vantico stato délia famosa Aquileia, l'dine, 1721, p. 133; Muratori, Noms thésaurus veterum itiscriptionum, in-fol., Mediolani, 1735, t. IV, p. 19-11, n. 5; Mnntfaucon, Antiquité expliquée, Snpplem., pi. x.\xi, p. 70; l'aris, niss de Montfaucon, Bibl. nat., cod. llSlS,!o\. 100; Jluratori, op. ci(., t. ii, p. 1064, n. 4; KirchliolT, Corp. insrr. grœc., t. iv, n. 9878; G. Kaibel, Jnscrîptiones grteca' Sirilia' et Italiw, 1800, n. 2360; G. Rohault de Ficiiry, La messe, t. vu, pi. 561, p. 116. — * On voit encore distinctement le capuchon sur des miniatures du x*" siècle. — ^ .1. Hraun, Die liturgiscbe Gewandung, 1907, p. 177 ; RohauM de Flcur^', La messe, t. vii, pi. 567, flg. 2. — ' Jhisius, De pallio Pauli, dans 'J'hesaurus
ment ancien ne nous montre l'emploi du galon de la chasuble, c'est ainsi que parfois un détail peut échapper aux monuments les plus importants et se retrouver parmi les plus modestes.
XI. CAPUCHON. — Xous n'avons aucun texte ni aucune suite de monuments qui permette de dire quand et comment la psenula élevée à la dignité de chasuble liturgique fut amputée du capuchon. Tout porte à croire que, du moment où on constitua un vestiaire liturgique, on ne put manquer de faire cette remarque qu'une pœmila avait autant de raisons d'être pourvue d'un capuchon qu'une planeta ou une casula en pouvait avoir d'en être débarrassée. Son emploi exclusif dans des lieux couverts, à l'abri des intempéries, comme étaient les églises, dispensait la casula d'un appendice sans usage. Cependant cet usage était si invétéré qu'on mit des siècles à le secouer -. Il ne faut pas toutefois se presser trop de voir des capuchons aux chasubles représentées sur les monuments; auparavant, il est bon de vérifier l'état de conservation du monument et de s'assurer que ce que nous serions tenté de prendre pour un capuchon n'est pas le produit de la maladresse de l'artisan qui a logé sur la nuque une gibbosité, faute de savoir comment s'y prendre pour dessiner correctement. Sur les mosaïques de Ravenne et de Rome, le capuchon a disparu: si on pense le retrouver sur les ivoires de la couverture du sacranientaire de Drogon. on s'aperçoit après un examen ])lus attentif que c'est la coupe de la chasuble mal échancrée pour le passage de la tète qui forme une sorte de bourrelet d'étoffe. On peut faire une remarque identique pour les personnages vêtus de la chasuble figurés sur la grande miniature de la Bible offerte à Charles le Chauve par le comte Vivien, abbé de Saint-Martin de Tours^.
XII. LÉGENDES. — Xous n'avous pas cru devoir accorder une mention parmi les monuments décrits jusqu'ici à des élucubrations et des traditions plus encombrantes que respectables. On eût jugé indigne de la sollicitude due aux reliques de ne pas découvrir la psenula de saint Paul; on en retrouva même plusieurs — passons'. Puis viennent une chasuble envoyée par Sixte II ;i saint Pèlerin d'Auxerre, puis encore une chasuble de saint Augustin de Cantorbéry, une chasuble de saint Mirtin. La nomenclature se poursuit, sans peine, on le devine. Ces souvenirs, dit avec raison Rohault de Fleury, sont trop légendaires pour mériter d'entrer dans l'histoire, et d'ailleurs nous voyons que, le plus souvent, des vêtements attribués à des saints antiques ne leur appartiennent que parce que leurs restes en furent revêtus à l'époque romane et au moment de la reconnaissance des reliques'. Quelques lambeaux d'étoffe retrouvés dans des sépultures anciennes, alors même qu'ils offriraient d'utiles indications sur la technique et sur l'influence et l'importation des modèles, sont trop fragmentaires pour permettre d'y reconnaître un vêtement liturgique de la taille d'une chasuble'. A supposer que la corruption d'un corps eût laissé subsister un vêtement reconnaissable pour une chasuble, il resterait à se demander si
Ibeolog. philologicus, 1702, p. 707; B. Bartholini, Commentarius de pwituta,Aceessit Henrici Erusti efusdeni argumenti epistola, dans Grœvius, Thesaur. antiquitalum, 1694, t. vi; .J. B. Doni, Disserlatio de utraque pœnula, dims même recueil, t. VI. — ^ (i. Rohault de l'ieury, La messe, t. vu, p. 117. Cf. Braun, Die sogenannte Sixtus-Kasel uon Vreden, dans Zeitschriji fur ehristlirhe Kunst, 1899, t. xii, p. 23; de Farcy, I^a chasuble de saint Regnohcrt conservée dans le trésor de la cathédrale de Bwjeux, dans Mémoires de la Société des antiquaires de Normandie, 1878-1880, t. ix, p. 425-140. — «Dans le cercueil de saint Cuthbert (voir Cer- (-iteil), on trouva une partie d'un manipule; dans le toml>cau de saint Servais, un lambeau sans tlestin;ition certaine; dans celui <le saint Rémi, un lamljcau d'ëloffc précieuse.
CHASUBLE
CHATEAU
c'est le vêlement usuel ou une chasuble liturgique qui a servi à l'ensevelissement du mort. La question ne fut pas posée pour saint Fulgence, évêque de Ruspe, qui n'eut jamais qu'un seul vêtement, il s'en servait pour dormir comme pour offrir le saint sacrifice, ayant coutume de dire que, « pour la messe, c'est son coeur et non son vêtement qu'il faut changer '; » c'était évidemment une singularité.
Quelques anciens récits d'ouvertures de tombe mentionnent le fait que le corps fut trouvé enseveli dans un vêtement de soie, mais il y a peu de chose à tirer de là, sinon rien du tout pour l'histoire de la chasuble, de son usage, de sa forme. A ce sujet, nous ne croyons pas devoir accepter une opinion de Rohault de Fleury qui, ayant remarqué sur les mosaïques de Saint- ■Vital et de Saint-Apollinaire -, que le bras droit est non seulement libre, mais que, pour être libre, il ne lui a fallu se dégager d'aucun pli, tandis que le bras gauche est enseveli sous l'étoffe, propose d'expliquer cette particularité en imaginant le trou de la tête sensiblement reporté vers la droite, et laissant entre le cou et l'avant-bras une médiocre quantité d'étofïe, ce qui rapproche la forme du vêtement de celle de lachlaniyde. Cette explication Ji'est guère acceptable; d'ailleurs, à Ravenne même, saint Ecclesius a les deux mains également recouvertes par la chasuble; à Rome également, le pape Honorius sur la mosa'ique de Sainte- Agnès, et d'autres encore.
H. Leclercq.
CHAT. On a répété généralement cette assertion sans preuve que les Grecs et les Romains n'avaient
2723. — Chats ég\-ptiens.
D'après Quibell. Excavations de Saqqara, lilOg,
t. ni, pi. XL, n. 5.
jamais essayé de domestiquer le chat; le plus qu'on a accordé, c'est qu'à une époque déjà avancée de l'empire romain, le chat aurait tenu dans quelques maisons une place analogue à celle qu'il tient dans un si grand nombre de demeures de notre temps. C'est une double erreur, semble-t-il, puisque, dès le ii« siècle, Élien remarque que le chat est reconnaissant du bien qu'on lui fait et s'attache volontiers à la maison et à la personne qui prend soin de lui '.
Par contre, on ne doutait pas que les Égyptiens n'eussent gardé de leur ancien culte pour le chat au moins une disposition très bienveillante. Les monuments chrétiens représentant des scènes de la vie
' Actasanct., jan. t i. — 'Il aurait pu ajouter le portrait de saint Ambroise à Milan, t. ir, col. 32S7. — » Élien, Xat. anim., rv, 44. — * Quibell, Exciwalions al Saqqara, 1907. t. in, pi. XV, n. V. Voir un chat en colère sur un bas-relief de Baouit Dictiunn., t. n, flg. 1279. — ' Isidore de Sévillp, Etijmol, 1. XV, c. ii, n. 13, P. L., t. lxxxi, col. 537. Végcce, m, S, fait également de casiellum un diminutif de castrum. — ' Le casinim pouvait, comme à Lambèse, s'èter-
privée sont inalheureus.'iuent si rares et ceux qui existent sont si frustes ou si peu détaillés, qu'on ne saurait guère en attendre d'utile renseignement. Les seuls objets curieux que nous ayons rencontrés, c'est trois petits jouets tailles dans le bois et représentant des chats avec assez de correction pour être du premier coup reconnaissables. Ces petits découpages ont été trouvés dans une cellule du monastère d'apa Jérémie que nous avons décrit * (fig. 2723). Voir Diclionn.. au mot Ch.\qq.\r.\, col. 519.
H. Leclercq.
CHATEAU. L Casiellum. II. Époque romaine. III. Époque byzantine. IV. Époque franque.
I. C.\sTELLU-M. — Isidore de Séville parait avoir été correctement informé quand il écrit ce qui suit : Castrum antiqui dicebant oppidum loco allissimo silum, quasi casam altam, cujus pluralis numerus castra, diminutivum castellum est, sivc quod caslrabalur liicnlia inibi habilanlium, ne passim imga hosti paleret '. Le château, devenu — pendant tout le moyen âge et jusqu'aux conditions nouvelles imposées par la stratégie moderne et les tirs à longue portée — une des conditions presque inévitables de tout établissement défensif , avait conservé presque sans altération essentielle sa signification primitive : un ouvTage de fortification stable et réduit, par opposition au caslrum vaste et mobile^ Tandis que le easlrum. en s'implantant et en s'alourdissant de casernes et de constructions, dénature son caractère primitif qui ne comporte guère que des abris en toile et de terre remuée, le castellum alTirme de plus en plus son caractère à mesure qu'il s'accroche au sol, puisque la dénomination s'applique aussi bien à une redoute, c'est-àdire à un ouvTage de fortification passagère, qu'à un fort, ou\Tage de fortification permanente.
Lorsqu'une légion, ou un effectif moindre que la légion, était en campagne, la nécessité de s'éclairer ou de se couvrir pouvait imposer l'occupation dune ligne avancée, ce qu'on nommerait aujourd'hui un cordon d'avant-postes. Très endurant, le soldat romain ne regardait pas à la fatigue supplémentaire que lui imposeraient des ouvrages en terre improvisés, à l'abri desquels il se croirait mieux protégé et plus solide que derrière une simple ligne de sentinelles ou de vedettes. Fallait-il protéger le camp, garantir un pont ou un gué, cacher le mouvement de l'armée, permettre la libre circulation des convois sur les lignes de communication, renforcer une ligne de circonvallation, l'armée élevait une ou plusieurs redoutes placées sur les lignes elles-mêmes ou espacées en dehors comme des ouvrages détachés. Levés en terre, rapidement, ces ouvrages ont évidemment tous disparu sans laisser de trace; les éboulis, les végétations se sont chargés de tout remblayer, de tout aplanir.
D'autres caslella servaient à la défense d'une frontière, d'une ville, d'un pont ou à l'occupation permanente d'une province: en ce cas, leur position plus étudiée et leur construction en matériaux maçonnés ont concouru à signaler des points élevés que leur valeur stratégique suffirait en tous temps à faire choisir et que des débris permettent encore parfois d'identifier. Ces postes étaient assez multipliés pour former une sorte de chaîne dont les garnisons échelonnées pouvaient, à la première alerte, se porter un mutuel secours '. L'auteur du traité De rébus bellic:s nous
niser à la même place pendant des siècles, il n'en était pas moins mobile en principe, puisqu'il représentait la position d'abri prise par une armée en campagne. — ' Ces garnisons étaient peu nombreuses, ce qui n'a rien de surprenant; mais, ce qui l'est plus, c'est qu'elles ne se composaient souvent que de cavaliers. La garnison recevait le nom de caslellani. Tite-Live, 1. XXXVIII, n. 45; César, Bell. alex.,c. .XLii; Code Viéodosien, 1. VII, tit I 2, De terr. Uni.
CHATEAU
apprend que les forts étaient placés à mille pas les uns lies autres (1475 mètres). Les uns n'étaient que le couronnement et la mise en état d'une position fortifiée par la nature, caslellum nalura munilum, les autres comportaient une enceinte solide, une ceinture de tours, de terrassements. Nous trouvons dans les Géorgiijues et dans la Vulgate le mot caslellum employé dans un sens tout pacifique :
Tum sciât, aerias Alpes et Xorica si qiiis (Utsiclla in tiimulis et Jupijdis aroa Timavi Nunc qiioque post tanto videal, desertaque régna Pastonim, et longe saltus laleqtte v(u-anles^.
Saint Matthieu rapporte que Jésus circuibal omnes civitales et castella '. L'explication de ce sens nous est donnée par l'auteur du De rébus bellieis, au dire duquel ces fortins étaient construits aux frais des habitants du pays auxquels on apprenait le service de sentinelle et de grand'garde afin qu'ils pussent, à l'occasion, concourir à la défense. Caslellum s'était ainsi étendu peu à peu à des Installations rustiques, bourgades dans lesquelles s'abritaient les paysans astreints à faire une période d'instruction militaire de temps à autre, ce qui leur valait quelque sécurité pour eux et pour leurs troupeaux. Ces sortes de castella s'appelaient couramment burgus ', dès le ii" siècle de notre ère *, et il est probable que ce terme avait été emprunté aux barbares par les Romains'; le burg allemand, le bourg français, le bordj arabe expriment absolument la même chose.
lll. Époque ro.maine. — Les dimensions du caslellum sont très variables. Si l'on considère que toute construction pourvue d'un appareil défensif a droit, quelles qu'en soient l'étendue et la destination, au titre de caslellum. on pourra être tenté d'étendre outre mesure l'application de ce terme. « Les bas-reliefs égyptiens des hypogées d'El Amarna ont conservé la disposition d'une importante demeure seigneuriale remontant au règne d'Aménophis IV (xi'' siècle avant notre ère), dans laquelle des pavillons d'habitation, des jardins et des pièces d'eau sont entourés d'une enceinte fortifiée, défendue, à l'approche des portes, par des ouvrages avancés. De même, le plan que Goudéa, ce pontife-roi chaldéen des temps les plus reculés, trace avec son style sur la tablette placée sur ses genoux (musée du Louvre), indique bien, lui aussi, une enceinte fortifiée présentant une analogie réelle avec celle que les fouilles de Botta et de Place ont reconnue entourer le palais construit bien postérieurement par le roi Sargon (viii'' siècle avant notre ère)à Khorsabad, non loin de l'ancienne Ninive. Pour l'Asie antérieure et la Grèce, on lit dans les poèmes d'Homère que les palais de Priam à Troie, d'Érechtée à Athènes et d'Ulysse à Ithaque étaient fortifiés par des murailles et des tours élevées et les découvertes de Schliemann ne laissent aucun doute sur la vraisemblance des chants à ce sujet. .\u reste, dans l'empire romain, si les grandes villes établies sous les césars et,au moment d'une paix générale, dans les régions centrales du bassin méditerranéen, ne décèlent aucune trace de fossés ou de clôtures défensives, on a reconnu cependant, dans les fouilles de la villa d'Hadrien, que cette résidence impériale présentait, à l'ouest de son enceinte, une caserne, une tour et d'épaisses murailles, et enfin, à Spalato, le palais de Dioclétien, grand comme une ville, et, à Terracine, les ruines du palais du roi goth Théodoric montrent en-
' Virgile, Géorgiqiics, 1. III, vs. 471 sq. — =.Matlh., ix, 35, cf. X, 11 : In qutuncumque aiitcm ciuilffteni ant castellum intraveritis. — 'Le mot viendrait du grec =jiv>; <!"' signifie tour. Végèce, m, 10. — ^Corpus inscriptionnm hitinarum, t. m, n. 33S5; Orelli-Henzen, Inscript, liitina' Select., n. 5487; L. Renier, Inscriptions de l'Algérie, ii. 1G17. —
core leurs enceintes garnies de tours et dont certaines parties sont remarquablement conservées '. »
Nous ne croyons pas possible d'étendre le nom et l'idée de castellum à de tels édifices, sans se séparer absolument de la conception que l'antiquité a eue du « château» qui est le fortin isolé, le fort avancé, la citadelle tels que nous les concevons nous-mêmes. A ces vastes assemblages de palais, comme sont la villa deTibur,le palais de Spalato ou celui de Terracine, s'applique, malgré' quelques dispositions défensives, le terme de palatium. Plus modestes et surtout de destination militaire fondamentale, tels sont les castella, nonobstant l'utilisation pacifique qu'on peut en faire entre deux guerres.
Une ceinture de castella ceignit peu à peu l'empire. D'après Zosime, Dioclétien fit construire ceux qui se trouvaient sur la frontière de Germanie, le long du Rhin, et y établit des garnisons permanentes, dont la présence suffit pour empêcher les invasions des Barbares. Zosime ne manque pas d'ajouter que Constantin, qu'il n'aime ni ne ménage, ramena ces garnisons dans les villes de l'intérieur, ce qui ouvrit les frontières aux incursions et exposa les populations aux razzias et aux violences. Valentinien !«' reprit et compléta les plans de Dioclétien en relevant et exhaussant les enceintes des anciens forts, ainsi qu'en ajoutant dans leurs intervalles de nombreuses tours placées sur les points les plus importants et les mieux choisis; il fit même construire quelques ouvrages sur la rive droite et fit détourner le Neckar, dont les eaux menaçaient l'un de ces forts.
C'est surtout en .Afrique que nous pouvons étudier le système défensif du pays par les châteaux fortifiés. Au moment où Justinien reprenait possession de cette belle province (533), la situation n'en était guère différente de celle des autres provinces de l'empire. Il fallait s'établir fortement et défendre efficacement les frontières contre les incursions ennemies. Justinien chargea Bélisaire de prendre toutes les mesures nécessaires pour la protection de la frontière, la fixation de l'emplacement et de la force des garnisons, la création des troupes spécialement destinées à ce service, la construction ou la remise en état des places fortes jugées indispensables. Malgré son prestige, son autorité et ses services, Bélisaire demeura en tout cela le lieutenant de Justinien, sans l'ordre et l'avis duquel rien ne se fit en Afrique '. L'armée d'occupation fut reconstituée en 534 sur des bases identiques à celles qui avaient été appliquées au iv= siècle. En Afrique, comme dans toutes les provinces, les troupes d'occupation se composaient « de deux groupes tout à fait distincts : d'un côté, l'armée sédentaire des confins, armée terrjitoriale qui a la garde du limes en temps ordinaire, et qui fournit les contingents nécessaires à la garnison des forteresses ou des camps établis contre les ennemis du dehors; do l'autre côté, l'armée mobile disséminée dans l'intérieur du pays. Celle-ci comprend les milites palalini et les milites comitateiises : celle-là renferme les milites ripeiises et les milites limilanei. Toutes deux sont employées d'ailleurs différemment à la défense de la frontière; l'armée sédenlain d'une façon permanente, l'armée moliile par intervalles et dans les cas pressants. La victoire une fois remportée, l'armée mobile se replie, abandonnant de nouveau aux garnisons de limes le soin de couvrir le pays qu'elle les a aidées à reconquérir ou à conserver '. » La défense du territoire imposait une rapide réorganisation du
' Promis, Vocab. latini di arcItiteU.. iii-8», Toiino, 1875, p. 45. — • Ch. Lucas, dans l-a grande encyclopédie, t. x, au mot Cliàteaa. — ' Ch. Diehl, Ilisloire de la domination byzantine en Afrique, Ô3.1-T09, in -8°, Paris, 1896, p. 120. — •H.Cagnal, L'armée romaine d'A/rique, in-8"', l»aiis, 1893, p. 713-714.
CHATEAU
système disparu pendant l'occupation vandale sU'on voulait assurer à la province paix et sécurité.
Dans chacune des quatre circonscriptions militaires', un duc fut chargé avant toute chose d'occuper sur la frontière les castra, caslella et oppida situés dans toute l'étendue de son commandement -, d'y distribuer les garnisons suffisantes et d'y faire exécuter les travaux nécessaires. .\u début, et pour parer aux premières éventualités, un certain nombre de numeri d'infanterie et de cavalerie occupèrent les postes principaux et surtout les villes fortes de la frontière; mais, afîn de rendre ces troupes à leur destination dans l'armée mobile, on organisa des corps spéciaux, limitanei, ou troupes de frontières proprement dites, établies dans une certaine zone tout le long du limes africain.
Depuis le milieu du iii« siècle, on rencontre dans les armées romaines « ces soldats d'une espèce spéciale, ces soldats colons ^ » à qui des terrains étaient concédés dans le voisinage de la frontière, à charge pour eux de les mettre en culture et de les protéger par les armes. On espérait, dit un historien, « qu'ils serviraient l'empire avec plus de cœur s'ils défendaient en mtme temps et par îà même leur propriété '. Justinien s'empressa de réorganiser cette sorte d'armée territoriale et lui-même traça le plan d'après lequel ces corps spéciaux devaient être constitués et répartis entre les cités, les caslraet les postes du /i/nes *. Parmi les populations provinciales, principalement parmi celles de la frontière ', on recruta les élén-cnts nécessaires; à ces hommes, on accorda des concessions de terres qui, probablement, furent exemptées d'impôt; en outre, une solde leur fut allouée '. En échange de ces avantages, ils durent en temps de paix mettre en culture le territoire qu'ils occupaient et survoilier exactement toutes les routes qui franchissent le limes pour empêcher toutes relations de commerce non autorisées entre les tribus berbères et le | ays romain *. Se produisait-il quelque mouvement sur la frontière, aussitôt ils s'armaient soit pour dé'endre le poste particulier confié à leur garde, soit pour concourir avec d'autres troupes de même formation à repousser l'envahisseur '. En aucun cas, ils ne devaient quitter le limes où ils étaient établis, la perpétuité du ser\ice militaire étant la condition formelle de leur droit de propriété. Ils étaient autorisés à se marier, et, en général, leurs femmes et leurs enfants ^nvaient avec eux dans les caslella où ils étaient cantonnés'"; toutefois, si le poste était peu solide ou d'un ravitaillement un peu difficile, la famille des soldats ne demeurait point avec eux; on craignait qu'elle ne devînt dans ce cas une cause d'embarras, de 1 cheté ou de trahison". Soumis à l'autorité du duc provincial et groupés en rég ments commandés par des tribuns, ces soldats cultivateurs étaient répartis en garnisons plus ou moins nombreuses dans les villes fortes et châteaux de la frontière ". »
III. É:'OQUE BYZANTINE. — Ces mesures ne sont pas particulières a l'Afrique, elles sont appliquées sur toutes les frontières de l'empire; la stratégie du vt« siècle n'a qu'une unique mesure : le long de la frontière, limes, une série de places fortes reliées entre elles par des postes, caslella, spo-jsiï ", rapprochés les uns des autres, solidement construits, bien pourvus
' Établies en Tripolitaine, Byzacène, Numidie, Maurétanie. — »R. Cagnat, op. cit., p. 767. — 'Cagnat, op. cit., p. 742. — * Vita Alexandri Severi, c. LViri. — ^ Code justinien,]. I.tit. xxvii,leg. 2,8. Cf. Cagnat, op. cit., p. 741-744; Mommsen, Das rômische Militànvesen seit Dioclelian, dans Hermès, t. xxiv, p. 19S-200. Dans V Ëdit (TAnasIase, ces soldats, exclusivement cantonnés dans les castra, portent le nom de x«(r:oT.c;o-.o-., castriciani. — • Code justinien, I. I, tit. xxvii, leg. 2, 8. Cf. Corippus, Joltannis, in, 47-50, où l'on trouve un tribun d'origine africaine. — " Code justinien.
d'eau et de vivres. Leur but est double; les châteaux empêcheront l'ennemi de s'introduire sur les terres de l'empire et, le cas échéant, ils serviront de base d'opérations aux colonnes expéditionnaires chargées d'aller rançonner les tribus ennemies. Toutefois, au ive siècle cette barrière suffisait à contenir l'ennemi; au vi« siècle, sous la pression plus forte, cette première ligne de châteaux doit être renforcée d'une deuxième ligne composée non plus de châteaux, mais de \Taies places fortes capables de soutenir un siège, d'envoyer des renforts sur la première ligne, d'abriter les populations du plat pays. Partout où on jette les yeux, on note cette double ceinture. Sur la frontière de -Mésopotamie, outre les grandes places de Dara et d'Amida, Procope énumère une série de châteaux, zçto-Jç,ix, reliant les deux villes fortifiées": sur la frontière du Danube, «Justinien borda le fleuve de nombreuses forteresses, dit encore Procope"; il installa tout le long du rivage des châteaux, pour empêcher les barbares de tenter le passage. Mais, après la construction de ces ouvrages, sachant toute la fragilité des espérances humaines, il fît réflexion que, si les ennemis réussissaient à franchir cet obstacle, ils trouveraient des populations absolument sans défense, et qu'ils pourraient sans peine réduire les personnes en esclavage et piller les propriétés. Il ne se contenta donc point de leur assurer, au moyen des citadelles du fleuve, une sécurité générale; mais il multiplia dans tout le plat pays les fortifications, de telle sorte que chaque propriété agricole se trouva transformée en un château fort ou voisine d'un poste fortifié. » Ce texte est fort important en ce qu'il nous permet de prendre de l'aspect des provinces une idée assez différente de celle qu'on s'en forme généralement. On s'imagine donc qu'il faut attendre le moyen âge et la féodalité en Occident pour jouir de ce spectacle caractéristique des propriétés rurales organisées défensivement et l'ancienne villa donnant naissance au château. L'Orient avait donné l'exemple. Les traités de tactique byzantins nous apprennent qu'à la moindre alerte, les châteaux de la frontière allumeront des signaux dont la manœuvTe est prescrite avec un détail minutieux, véritable règlement du corps des signaleurs. Les signaux feront connaître la force de l'ennemi, la nature de ses troupes, la direction suivie, etc.; aussitôt, les gens de plat pays chercheront refuge dans les forteresses.
» On voit quelle masse de places fortes exige un tel système, et quelle variété de types en est l'inévitable résultat. Ici, c'est une grande ville entourée tout entière d'une enceinte de remparts, parfois même protégée, par surcroît, par des forts détachés qui couvrent une partie de ses murailles ''; là, pour aller plus vite, la ville n'a point été fortifiée, mais une citadelle construite dans une position dominante protège sa sécurité ". Ici, sur la frontière, ce sont des forteresses isolées plus ou moins grandes, surveillant le territoire ennemi; là, ce sont de vastes places de refuge, destinées àrecueillir la population des campagnes voisines'", ou des fortins construits sur les hauteurs pour abriter les habitants de la plaine ". Partout, les passages iraportants, les défilés sont gardés par des redoutes, et transformés, suivant l'expression byzantine, en véri-
1. I, tit. XXVII, leg. 2, S, 15. — ^ Ëdit d'Anastase, n. 11. — 'Code justinien, I. I, tit. .x.xvii,]eg. 2, S. — "> Joftonnis, III, 326; IV, 72; .\non>-me. Traité de la tactique, édit. Kôchly et Rûstow; Griechiscbe Kriegsscliriftsleller, Leipzig, 1855, 1. IX, c. VI. — " .\non}-me, op. cit., I IX, c. n'. — " Ch. Diehl, op. cit., p. 133-135. — " Sur ridentitc de ces deux termes, cf. Procope, De ledificiis, Bonn, p. 225. —
" De œdij., p. 222.
«•rfi/., p. 230. — ■' Ibid.
■• /(>îrf., p. 222-223.
» De œdij., p. 268.
' Procope, De
p. 269. — 'S Ibid.. p. 2i)!)-003. —
CHATEAU
tables cliusures'; ici, sur tel point particulièrement dangereux, des tours isolées s'élèvent'; là, pour barrer telle route particulièrement importante, des murs continus sont jetés sur une vaste étendue de pays ".Ainsi, rien n'est laissé au hasard : au centre des plaines, de grandes citadelles surveillent tout le pays avoisinant; à l'entrée des vallées ou au débouché des gorges, des redoutes interdisent le passage; sur les collines, des tours de vigie observent l'approche de l'ennemi pour transmettre la nouvelle de l'invasion; partout, des fortins offrent un refuge aux populations des campagnes. Contre l'ennemi du dehors, deux lignes de places fortes au moins opposent leur barrière; pour contenir celui du dedans, des forteresses occupent tous les points stratégiques: chaque ville se clôt de remparts, chaque route se hérisse de tours, et, au lieu du système si simple de l'époque romaine qui limitait à la zone frontière les travaux de fortification, la province tout entière se couvre de citadelles. De là, un système de défense plus compliqué, moins régulièrement ordonné, plus difficile à définir et à décrire : entre ces ouvrages de toute sorte, il est malaisé parfois de distinguer ceux qui servent à la garde de la frontière et ceux qui sont destinés uniquement à recueillir les colons; il est plus malaisé encore de faire le départ entre les constructions dues à l'initiative impériale et celles qu'ont élevées le zèle ou les inquiétudes des particuliers ». »
Château ou place forte régulièrement construite sont désormais élevés suivant des principes dont on ne s'écarte qu'à bon escient. En règle générale, les redoutes improvisées, ces caslella iumuUuaria de l'époque romaine, sont abandonnées. La place est protégée d'ordinaire par une triple série de défenses ». Tout d'abord, c'est le mur d'enceinte (tei/o;, 7iEo:êo/.o:), ayant deux étages de hauteur; à l'étage inférieur, des meurtrières ménagées dans l'épaisseur du rempart permettent de couvrir de flèches les assaillants; au-dessus, le premier étage, qui s'élève parfois à une hauteur de près de neuf mètres, porte à l'intérieur un chemin de ronde couvert et solidement voûté, par lequel on peut circuler sur tout le pourtour de la place ". Le haut du mur est couronné par une terrasse crénelée. Tout le long des remparts, de distance en distance, de fortes tours carrées flanquent les courtines; elles ont trois étages et, comme le mur qu'elles dominent, elles sont garnies de créneaux. Certaines d'entre elles sont disposées de manière à former de véritables donjons, capables de continuer la résistance, même après la prise de la courtine. En avant du mur d'enceinte, à une distance équivalant généralement au quart de la hauteur du rempart, s'étend l'avant-mur (•KfioTEi/'.çru.a), qui doit tout à la fois empêcher l'attaque directe de l'enceinte et étendre les dimensions de la ville, de manière qu'elle puisse fournir abri aux gens de la campagne : c'est sur le lacis soigneusement nivelé et aménagé, qui sépare les deux lignes de retranchements, que ces populations s'installeront pour participer à la défense '. Devant le îipoTsi- ■/y.uo., un fossé (Tiçpfi;), très large, très profond, est creusé dans le sol et rempli d'eau; il doit mesurer au moins dix-huit mètres de largeur «, il doit s'enfencer dans la terre à un niveau inférieur au.x fondations du -fiot£i-/t(j|).a, de telle sorte que les mineurs de l'ennemi ne puissent atteindre et saper la base de l'avant-mur; ses parois doivent être absolument verticales, de façon à le rendre tout à fait infranchissable. Enfin, le long du fossé, les matériaux de déblai sont
'ProcopcDe «"di/îi ii.'i, Bonn, p. 2.Ï0, 261, 271-273, 306.
— =/6id., p. 228. — » Und., p. 270-271, 273. — • Ch. Dichl, Hisi. de la dominalion hiizanline en Afrique, p. 144-145.
— 'Priicope, De a-i/i/., p. 211-214. 255. — • /frii/., p. 301.
— ' Procope, Bcll. Pers., p. 212. — • .\nonyme, XII, vi. — • Procope, De œdif., p. 213. — " Ibid., p. 224, 226, 230. —
entassés de manière à former une haute levée de terre (i'm-ti-/ic\i.0L).
Il Tel est, dans ses traits généraux, le système complet de la construction militaire byzantine. Pourtant, dans la pratique, ces principes souffrent plus d'une altération. Tantôt, soit que les dispositions naturelles du terrain rendent cette défense inutile ',soit pour tout autre motif, on ne creuse point de fossé en avant du -'^rj-:ir/iTti.x '°, et deux lignes de retranchements suffisent à la défense. Tantôt, et cette règle trouve surtout son application dans les places moins considérables, dans les caslella échelonnés sur la frontière, le upoTe;'/;(;a3; manque entièrement"; alors, le mur d'enceinte est généralement protégé par un fossé"; parfois même un simple rempart forme l'unique défense ". En fait, les circonstances, la nécessité d'élever plus ou moins hâtivement les travaux de fortifications, la nature aussi de l'ennemi qu'il s'agit de repousser, déterminent souverainement ces modifications de détail. Si le péril est pressant, si l'invasion menace, on se contente d'élever un simple mur de médiocre hauteur, flanqué de distance en distance par des tours crénelées. Les Romains, dit Procope, attendant d'un instant à l'autre une attaque, ne conduisirent pas fort soigneusement la construction, et la rapidité causée par l'excès de leur zèle fit quelque tort à la solidité de l'ouvrage; car, dans leur hâte à élever la muraille, ils se contentèrent de lui donner la hauteur strictement nécessaire, sans même s'inquiéter de disposer les pierres en lits réguliers, sans en assembler soigneusement les joints, sans les lier convenablement au moyen de la chaux; et, en peu de temps, la bâtisse n'étant point assez solide pour résister aux gelées et à la chaleur du soleil, la plupart des tours vinrent à se fendre". D'autres simplifications se produisent, si l'ennemi n'a pas l'habitude des sièges : dans ce cas, un mur unique, sans fossé, parfois même sans tour, paraît amplement suffisant ". »
Sauf le cas où les adversaires sont incapables de surmonter un simple obstacle, ne fût-ce qu'un parapet, les Byzantins étudient soigneusement les conditions naturelles indispensables et propices à l'érection d'une place forte. Les défenses que procurent des escarpements,une rivière, sont appréciées à leur valeur et, si on ne peut se les procurer en pays plat, on renforce la maçonnerie, on multiplie les conditions défensives du plan. Soit qu'on utilise les ressources offertes par la nature, soit qu'on y supplée, on ne se départ guère de certains principes dans la construction. En général, le mur byzantin est formé d'un double revêtement de pierres de taille, l'intervalle entre les deux parements étant comblé par une maçonnerie en blocage ". Cette muraille doit être à la fois très haute et très épaisse, très haute pour protéger la place contre toute escalade, très épaisse pour amortir le choc des machines destinées à faire brèche. Le traité anonyme de la Tactique demande que le rempart ait, au moins, cinq coudées, soit 2°'31 d'épaisseur, vingt coudées, soit 9"24 de hauteur"; et, dans la pratique, il n'est pas rare que ces dimensions .soient dépassées. Au rapport de Procope, les murailles de Martyropolis en Arménie mesuraient douze pieds (3 "70) d'épaisseur et quarante pieds (12°'32) de hauteur'*, celles de Dara atteignaient IsniSO". En Afrique, l'épaisseur habituelle de la courtine varie entre 2'n30 et 2°'70; la hauteur, dans les rares citadelles où le mur s'est conservé intact jusqu'à son couronnement, atteint de S ""05 à 10 mè-
" Ihid.. p. 2.'>2. — ''Ibid., p. 301. — " Quelquefois, il n'y a pas mcnio de mur en pierre Anonjine. I. XIII, c. xn. — "Procope, De eedif., p 210-211. — " Ch. Pichl, op. cil., p. 145-147. — *' Procope. De trdif., p. 250 et presque toutes les forteresses d'Afrique. — '" Anonyme, XII, i. — "Procope, De œdif., p. 2.50. — " Bell. Pers., p. 212.
CHATEAU
très'. La partie inférieure du rempart, plus exposée aux attaques directes de l'ennemi, doit être construite avec un soin particulier; l'Anonyme demande que jusqu'à sept coudées de hauteur (3"24), on n'emploie dans la bâtisse que de très grandes pierres de taille, soigneusement ajustées -; et d'une façon générale, dans toutes les constructions militaires du temps de Justinien, non seulement la pierre remplace partout les épaulements de terre ', mais, très souvent, des pierres droites ou minces alternent avec les blocs posés de champ et s'insèrent dans la masse de la maçonnerie, de manière à former boutisse et à renforcer la solidité de la fortification *. Surtout, il importe que le mur soit assez élevé, pour qu'en aucun point, ses défenseurs ne soient exposés à être dominés par l'ennemi "*; s'il est absolument impossible d'éviter cet inconvénient, des mesures défensives spéciales en atténueront le désavantage. C'est pour cela qu'au premier étage des remparts, on ménage fréquemment des galeries couvertes et voiàtées où les combattants trouveront un abri *. C'est pour cela que. sur la terrasse crénelée qui couronne la muraille, on élève parfois une toiture légère qui protégera les hommes contre les flèches de l'ennemi '; c'est pour cela qu'entre les créneaux on dispose des blindages formés de pièces de toile ou de laine, ou même des matelas tendus le long du mur '; c'est pour cela encore qu'en avant du rempart, à une distance de deux coudées (0"92), on installe des filets aux mailles très serrées, où s'amortira le jet des pierres '.
Sur tout le pourtour supérieurdu rempart court un chemin de ronde assez large. Tantôt il est porté sur des contreforts intérieurs épaulant la courtine, et reliés entre eux par des arcades ou des linteaux '°; tantôt une partie de sa largeur est prise en encorbellement, et soutenue sur de forts corbeaux qui débordent le parement intérieur, il forme comme une sorte de balcon surplombant la muraille "; tantôt il couronne tout simplement la courtine et a la même largeur qu'elle'^ Pavé de grandes dalles plates posées sur le sommet de la muraille, il est bordé, vers le devant de la citadelle, d'une assise de pierres de taille haute de O^ôO; vers l'extérieur, il est couvert par un parapet crénelé, ayant même épaisseur que le parement extérieur du rempart et dont les créneaux mesurent 1"50 de hauteur". En certains endroits, le chemin de ronde est coupé par des marches ayant même largeur que lui et destinées, lorsque la déclivité du sol est très prononcée, à racheter les différences de niveau ". Ce chemin de ronde fait le tour de l'enceinte, assurant les communications entre les tours qui flanquent les courtines et qui, généralement, y prennent accès par une ou plusieurs portes. On monte au chemin de ronde par des escaliers accolés, sur différents points de l'enceinte, à la façade intérieure de la muraille, et appuyés sur une arcade ou sur un fort massif de maçonnerie''; parfois pourtant, on ne trouve aucune trace de dispositions de cette sorte, et c'est par les escaliers intérieurs des tours qu'on gagne le chemin de ronde '^ A l'extérieur du rempart, de distance en distance, mais assez rapprochées l'une de l'autre pour couvrir utilement la courtine intermédiaire", des tours, généralement assez saillantes, flanquent la muraille. La forme en est très variable : le traité de la Tactique demande qu'elles
soient hexagonales à l'extérieur et circulaires au dedans ''; en fait, les unes sont rondes '% d'autres hexagonales ou octogonales 2°; parfois même, commencées sur un plan carré, elles s'achèvent en une construcf ion circulaire "; le plus habituellement, elles sont carrées tout simplement. Leurs dimensions varient à l'infini : en général pourtant, les tours qui cou\Tent les angles extrêmes de la forteresse sont de proportions plus considérables. Par une anomalie assez singulière, mais presque constante, l'épaisseur de leurs murailles est moindre que celle des courtines : elle varie entre 1 °'25, l^/Ooul^SO; presque jamais elle ne dépasse 2 mètres; quant à la hauteur, elle atteint, là où il est possible de la vérifier avec exactitude, de 14 ■".50 à 16 ou 17 mètres '2. D'habitude, ces tours s'ouvTent sur l'intérieur de la forteresse par une poterne assez étroite ménagée au rez-de-chaussée ". Elles ont, d'ordinaire, deux'ou même trois étages " : en bas, il y a une salle carrée, faiblement éclairée par de rares meurtrières et voûtée soit en berceau, soit en voûte d'arête, soit parfois même en coupole "; au niveau du chemin de ronde et prenant accès sur lui par une porte particulière, se trouve le premier étage, dont le plancher reposait sur des corbeaux accrochés aux faces latérales, ou sur quatre solives profondément engagées dans des trous ménagés à cet effet -«. Une fenêtre assez large, ouvrant sur l'intérieur de la citadelle, et souvent surmontée d'un arc de décharge soigneusement appareillé, éclaire d'habitude cette salle ". Pour la cou\Tir, il y avait soit une voûte, soit, plus fréquemment, un plafond soutenu de la même manière que le plancher et formant une plate-forme où l'on accédait par un escalier intérieur ". La tour était couronnée par une terrasse crénelée. Très souvent, pour permettre aux défenseurs de faire une plus longue résistance, on s'appliquait à isoler chaque tour de ses voisines, à la transformer en une sorte de donjon, ce que Procope appelle un TTjsyoyjiTTi'A/.ov ". Acet effet, au lieu de mettre les tours en communication avec le chemin de ronde, on ferme soigneusement toute issue sur les courtines; chaque tour a son entrée spéciale, qu'on défend et dissimule le plus soigneusement possible, ses escaliers intérieurs reliant les différents étages'"; de cette sorte, même si l'ennemi est parvenu à franchir les remparts, chaque tour isolée continue à offrir un abri à ses défenseurs. D'autres fois, mais plus rarement, les tours sont sans communication avec l'intérieur de la citadelle" ; dans ce cas. si l'ennemi pénètre dans le château en forçant une porte ou surprenant une poterne, les défenseurs, groupés sur le chemin de ronde, peuvent continuer la défense sans avoir à se préoccuper de protéger les escaliers des tours; au reste, lorsque les tours s'ouvrent sur la cour de la forteresse, la salle du rezde-chaussée demeure d'ordinaire sans communication avec celle de l'étage '-. Enfin, il n'est point rare que les villes fortes byzantines aient une ou plusieurs maîtresses tours, de dimensions plus considérables et d'une résistance plus puissante, destinées à offrir aux défenseurs un suprême refuge ". C'est ainsi qu'on trouvait à Dara un donjon que l'on appelait la lour de garde "; de même, il y avait à Nicée la tour du cenlenier et à Édesse, la tour des Perses ^. Ces tours étaient fortifiées avec un soin tout particulier ; leurs murailles, beaucoup plus épaisses que d'ordinaire, avaient
' Par exemple, à Lemsa, à Tébessa. — ' .\nonyme, XII, IV. — > Procope, De œdi/., p. 223, 227, 235. — « Par exemple,à Timgad,à Bellezma, etc. — ^Procope, De œdif., p. 212, 225, 304. — ' Ibid., p. 212. 256, 301, 304. — ' Ibid., p. 232. — • ' .\non>'me, XIII, xviii, xxi. — ^ Ibid., XIII, xxvi. — "* Haïdra, Mdaourouch. — " Tébessa. — '- Téboursouk, Lemsa. — " Lemsa. — " Haïdra, Tébessa. — " Haïdra, Tébessa, Aïn-Hedja. — " Mdaourouch. — '^ Procope, De œdif., p. 224-225. — " .\nonyme, XII, 11. — "Haïdra,
Thelepte, Bagaî, Guessés. — -' Tigisis. — " Procope, De œdif., p. 212; Thelepte. — == Lemsa, Tébessa. — " Timgad, Lemsa. — -* Lemsa, Tébessa, Mdaourouch, .\ïn-Touga, Nicée. — =' Tébessa, Bordj-Hallal. Timgad. — " Tébessa, Lemsa, Aïn-Tounga, Téboursouk. — *" Tébessa, Aîn- Touga. — -* Tébessa, Lemsa. — -' Procope, De tvdif., p. 225, 256, 304. — " Ibid., p. 298. — " Timgad. — "Lemsa, Aïn-Tounga. — ss procope, De œdij.,p. 212-213. — "Ibid., p. 213. — " Texier et Pullan, Arcliilecture byzantine, p. 55.
CHATEAU
2 mètres,' 2 "SO, jusqu'à 2'"60 de largeur; leurs faces extérieures mesuraient de 12 à 15 mètres, quelquefois davantage encore '. Presque toujours, elles occupaient un point particulièrement important de l'enceinte, tantôt couvrant un saillant spécialement exposé à l'attaque, plus souvent dominant, de l'endroit le plus élevé et le plus fort de la citadelle, toute l'étendue de la place étalée à leurs pieds. Quelquefois encore, ces tours s'élevaient isolées à l'intérieur de la forteresse : placées à quelque distance en arrière du rempart qu'elles dépassaient, elles formaient alors tout à la fois une tour de guet et un poste de refuge pour les défenseurs -.
Sur les différentes faces de l'enceinte, un certain nombre de portes et de poternes donnaient entrée dans le château. On attachait une importance toute particulière à fortement protéger ces issues, qui constituaient naturellement le point vulnérable de toute ville forte. D'habitude, les portes s'ouvraient donc entre deux tours très proches l'une de l'autre qui en couvraient l'accès'. C'était le parti le plus simple; mais il ne semblait pas toujours suffisant : alors on s'ingéniait à imaginer mille moyens pour compliquer la défense. Tantôt, dans une face latérale d'une des tours do l'enceinte, on perçait une porte sur l'extérieur, commandée à la fois par la tour et par la courtine voisine; puis, du réduit intérieur de la tour, une seconde porte, placée à angle droit avec la première, conduisait dans la citadelle, resserrée encore à son débouché et comme étranglée entre deux puissants contreforts*. Tantôt, les deux portes se trouvaient disposées dans un même axe; mais, sur les côtés de la petite cour qui les séparait, des couloirs dérobés, ménagés dans l'épaisseur de la muraille, permettaient d'assaillir sur les flancs les ennemis retenus entre les deux portes, et criblés en même temps de flèches par les soldats postés sur les courtines : peut-être même pouvait-on, par ce moyen, tenter de couper la retraite aux assaillants ^ En tous cas, on s'appliquait toujours à placer les entrées de la citadelle sous l'abri tout prochain de quelque tour voisine; les poternes elles-mêmes ne sont jamais dépourvues de cette protection'. Enfin on faisait les portes très étroites : les poternes ont généralement un mètre tout au plus d'ouverture '; les portes principales ne dépassent guère une largeur de trois mètres •, et souvent elles ont beaucoup moins (2'°25, 1°'25) '. De lourds battants, épais de O^ôS et assujettis par une forte barre transversale poussée dans des glissières, fermaient la baie <le l'arcade '° et garantissaient la sécurité de la forteresse. Quelquefois on lâchait même de dissimuler les portes â la vue de l'ennemi". Enfin, dans un certain nombre de villes fortes, et d'ordinaire sur le point le plus élevé de la place, s'élevait un réduit fortifié, véritable citadelle qui pouvait, la ville prise, offrir aux défenseurs une dernière retraite ". Comme l'enceinte, ce réduit était sur dilTérents fronts llanqué de tours carrées; parfois, il était encore renforcé par une sorte de donjon intérieur. Les murailles de cet ouvrage, moins fortes que celles des remparts de la cité, mesuraient, en général, 1 ""20 à I^IO seulement.
« Mais, il ne suffisait pas d'assurer la défense : il fallait encore procurer à la citadelle des approvisionnements suffisants, soit en vivres, soit en eau. Ce dernier point surtout était d'une importance parti-
' Thelepte, Tigisis, Bëja, Tifech, Guessès. — ' Laribus. — ^ Têbessa, Tigisis. — * BcUczma. .-\ïn-Tounga. — ^ Tinigad, Mdaourouch — ' Sétif, Haïdia, Mdaourouch. — • Tinigad, MdaoOroucfi, Sétif, Guelma. — * .•\in-Tounga. — • Timgad, Bellezma. — " Mdaouroucli . — " Procupe, De sfili/., p. 290. — '= Bagai, Laribus, Djeloula, Guesscs. — ".\nonymc,X,ii, cf. IX, vni. — " Procopc. De œdi/., p. T2:i, 224. — ■' Ibiit., p.225. — "/bid.,p 214 ~" /i.id.,p. 214,236,239,269, 271.
culière, et l'auteur de la Tactique y insiste longuement". 11 faut que chaque citadelle ait son alimentation d'eau, que cette eau soit de bonne qualité et en quantité suffisante pour fournir aux besoins de la garnison et des populations réfugiées dans la ville; il faut, autant que possible, que la source se trouve dans l'intérieur même de la place; tout au moins, en doit-elle être assez proche pour qu'en cas de siège on puisse s'y approvisionner sans difficulté. Si, sur le point qu'on veut occuper, on ne réussit à découvrir aucune source" on amènera par un aqueduc l'eau d'une montagne voisine"; s'il y a un fleuve dans le voisinage, on y embranchera un canal de dérivation '«; mais surtout on s'appliquera à construire de vastes citernes où s'accumulera et se conservera l'eau de pluie ". Tantôt ces réservoirs sont établis entre le mur d'enceinte et le -poTci/iTaa ", plus souvent dans l'intérieur même de la place; parfois même, chaque tour a une citerne particulière qui donnera, en toute circonstance, l'eau nécessaire aux défenseurs". Enfin, dans les villes importantes, on installait des magasins considérables destinés à assurer le ravitaillement des postes de la région '". Il faut se figurer, en outre, l'intérieur de ces forteresses rempli de constructions de toutes sortes, bâtiments pour loger la garnison, écuries pour les chevaux, magasins pour les vivres, meules et pressoirs pour l'emploi des récoltes faites dans le pays même; souvent aussi, on y rencontrait une église ^'. Quand la citadelle était plus considérable, une véritable ville, avec des rues et des places, se construisait au dedans de l'enceinte *^ : malheureusement, la plupart de ces édifices ont à peu près complètement disparu.
» Tel est, dans ses traits généraux, le système de la fortification byzantine au vi^ siècle, tel qu'il apparaît, non seulement en Afrique, mais encore dans certaines citadelles importantes de l'Orient grec. Parmi elles, l'enceinte d'Antioche(voirt.i,col.23(i3)était,il y a encore peu d'années, une des plus remarquables, avec ses hautes murailles crénelées, escaladant les pentes de la montagne, ses puissantes tours carrées à trois étages de défense, son chemin de ronde établi sur arcades, son énorme donjon pentagonal et le réduit fortifié, flanqué de massives tourelles, qui se dressait tout au haut de la ville sur un rocher presque inaccessible ". Dara "•, Xicée 23, Anazarbe ^^ n'ofi'rent pas de moins curieux spécimens de l'art militaire byzantin du vi« siècle. A l'aide de ces monuments, il est facile de reconstituer, sous leur véritable aspect, quelques-unes des citadelles si bien décrites par Procope. et cette étude a d'autant plus d'importance que, suivant une observation fort exacte, beaucoup des dispositions employées par les Byzantins dans leurs travaux de fortifications forment une transition entre les méthodes antiques et celles du moyen âge ■'. »
Nous alkms maintenant prendre trois types bien caractérisés du castellum. Le « château » défendant une ville ouverte se rencontre fréquemment en Afrique «»; la puissante forteresse de Haïdra est particulièrement remarquable (fig. 2724 et comparer avec Dietionn., t. II, fig. 1792).
H.aïdra » occupe le versant méridional d'une petite colline et a la forme d'un quadrilatère irréguiier dont les faces est et ouest sont brisées. La grande dimension du nord au sud est à peu près de deux cents mètres de long, celle de l'est à l'ouest de cent dix environ. Le
— "Ibkl., p. 214.— "Ibid.,p. 239. — "/ftid, p. 271, 302.
:i Haïdra. — -' Thelepte. — " Rey, Archiiccture militaire
des croisés, ia-i", Paris, 1871, p. 185-193, pi. Lxxxi; Procopc/Jea-d!/., p. 238-241. — "Texior, Arcliit. fcyz, p. 53-55.
— =' Ibid., p. 23; Asie-Mineure, t. i, p. 39-43. — " Texier, op. cit., p. 19-20; G. SchlumlHTgcr, Sicépliore Pliocas, p. 197-198. — ='Ch. DieW, i: Afrique Injznntine, p. 148-167.
— " Tobna, Timgad, Solif, IMilamiiouch, Tifech, Sbiha.
CHATEAU
front septentrional a été refait coniplètenienl, à une époque récente, par les Tunisiens. Le front oriental, construit avee soin, se compose de deux tours carrées (les hauteurs d'étage sont distinctes dans la seconde, couverte en voûte d'arrêt); une de ces tours se trouve formée en partie par l'anglede la basilique romaine qui est au nord de la citadelle. Viennent ensuite les con-
enfm à l'angle sud du caslellum, terminé au bord de la rivière par une tour carrée dans laquelle s'ouvre une grande porte surmontée d'une arcade fermée par un linteau. Le remplissage de l'arcade est fait en pierre de grand appareil. Devant cette porte se trouvait un pont d'une seule arche de 30 mètres de portée, qui franchissait Voued; à ce pont complètement ruiné
-'■-'■ — Plan du castellum liyzantin dHaïdra. d'après H. Saladin. D'après Ch. Diehl, L'Afrique byzantine, p. 195. (ig. 34.
treforts intérieurs épaulant la courtine, et une porte : ces contreforts sont reliés entre eux ou par des linteaux ou par des arcs, et supportent le chemin de ronde, visible encore en certains endroits. Comme la déclivité du sol est très prononcée, les différences de niveau sont rachetées par des marches de la largeur du chemin de ronde, visible encore en certains endroits. Suivant le mur, nous trouvons une poterne murée, puis nous arrivons à une tour circulaire presque dégagée du mur. Cette tour a deux étages indiqués par une retraite sur le mur, au premier à l'intérieur. Nous arrivons ensuite à une porte et à une large brèche, et
aboutit une partie de la voie antique, se dirigeant vers le sud. .Au-dessus de cette porte, une arcade en berceau de S^SO soutient la partie supérieure de la tour. La courtine longe ensuite Voued sur une longueur d'environ 100 mètres et aboutit à une tour d'angle, à la partie supérieure de laquelle on accède par un escalier qui s'appuie sur un assez fort massif et une arcade. Remontant ensuite la colline, en suivant toujours les murs, nous rencontrons successivement, à 58 mètres, une tour carrée, puis une autre plus petite à 57 mètres, et, 60 mètres plus loin, une troisième qui aboutit au bastion arabe. Tout ce côte occidental est presque
CHATEAU
complètcint-nt ruiné; il aétécoiistruit en grande partie avec des matériaux empruntés à des édilices d'une époque antérieure; on y distingue des fragments nombreux d'inscriptions et de bases de chapiteaux, de corniches, d'architraves, ainsi que des tombeaux. A l'intérieur du castellum on distingue en maint endroit des traces de murs, de voûtes de citernes. A la hauteur de la deuxième tour de la courtine ouest, on remarque une petite église dont l'abside est en place. Cette abside était décorée de sept niches circulaires soutenues par des colonnettes qui ont disparu, ainsi que presque toutes les voûtes. L'abside est formée par deux colonnes corinthiennes en marbre cipolin : l'une a conservé son chapiteau de marbre blanc. A gauche, une construction, de (im30 de long sur 2 ""80 de large, a conservé son premier étage, avec porte et fenêtres en place et les corbeaux pour soutenir les lambourdes du plancher. L'église était formée d'une nef de jmOO de large sur IS^'iO de long, et de deux bas-côtés de 'i^OO de large sur 13 "20 de long. Cette église avait probablement une
2725. — Castellum de Lemsa. Vue générale. D'après Diehl. V Afrique by-atitine. p. 200. lifc'. 12.
couverture en charpente '. » Tout autour de l'enceinte fortiliée s'étendait la ville ^.
Nous trouvons un type de casiellam isolé couronnant une position stratégique à Lemsa, « un des plus beaux et des plus complets ^ » parmi cette classe de monuments. Il se dresse encore debout dominant la vallée de Voued Mahrouf. Malgré quelques brèches, l'effet d'ensemble demeure intact. Mesurant 281085 sur 31 "15 avec des murailles épaisses de 2 "20 à 2 '=25, dont les matériaux proviennent de l'antique Limisa, les remparts ont gardé leur hauteur ])rimitive avec leur paral)et crénelé, S'"05 du côté qui regarde la montagne, 10 mètres du côté de la plaine, différence quis'explique
' H. Saladin, Rapport sur une mission en Tunisie, dans les .Ircft. des missions scient., III' série, t. xn, 1887, p. 171- 175. — 'Ch. Diehl, op. cil., p. 108. I.e ciislcllum de Haïdra, à part son église, ne contenait que dob constructions militaires. En général, les (-«.s/c/Za ont de moindres proportions. Le château tIeTimgad mesure seulement 111 ""25 sui-67 ""ÔO; celui de Tobna, 72™ôO sur 54"; celui de Sbiba, 45™ sur 40°"; celui de lldaourouch, 35<» sur 33™; celui de Lemsa mesure au nord 28 ".'i5 et de l'est à l'ouest 31 "15; sur ce castellum, un des plus intéressants et ttes mieux conservés, cf. Ch. Diehl. op. cit., p. 205-210, flg. 42, 43, 44, pi. Viii. — ' R. Gagnât, Ej:pïoraiiùns épigrapliiques et archéulugiques en Tunisie, dans Archives des missions scientifiques, IIl" série, t. xiv, p. Ki. — «A 9 kilomètres et demi de Tipasa. Cf. S. Gscll, dans Mélanyes d'archéot. et d'histoire, 1894, l. XIT, p. 427-429; Les monuments antiques de r.\lgérie, in-S", Paris, 1991, t. i, p. 100-102, fig. 33, 34. —
par la déclivité du terrain. Le chemin de ronde court sur le dessus du rempart, pavé de grandes dalles plates et crénelé également. Ce chemin de ronde relie entre elles les quatre tours d'angle (fig. 2725).
En regard du castellum militaire, nous devons placer le castellum agricole. Tel est celui dont les restes se voient au Xador, entre Cherchel et Tipasa ^ » De forme presque carrée, il mesure un peu plus de 50 mètres de long sur 43 de large. La muraille, épaisse de O^TO, est en blocage, avec des revêtements en petit appareil. La façade se termine par deux grosses tours rondes; elle offre au milieu une porte monumentale, en pierres de taille, qui s'élève encore à 6 mètres audessus du sol. Cette baie cintrée est flanquée de deux tours carrées. L'aspect général du bâtiment est celui d'une forteresseofficielle '; cependant, l'inscription qui se lit au-dessus de l'entrée prouve que nous sommes ici en présence d'une demeure particulière. Le propriétaire s'appelait M. Cincius Hilarianus, flamine perpétuel : ce personnage devait vivre au m' ou au iv^ siècle de notre ère '. »
De ces trois types du castellum défendant une ville, du castellum isolé et du castellum privé, nous rapprocherons le caslellum de Gouéa (région de Médéa). Ici, c'est un vaste établissement fortifié couvrant une superficie d'environ 4000 mètres carrés, sur un :uonticule allongé. Autour, des cultivateurs, des paysans sont venus se disséminer et ont élevé d'huinbles maisons en pierres sèches. C'est déjà, on le voit par la seule inspection du plan (fig. 272G), le château du moyen âge avec sa garniture de masures échelonnées sur les pentes qui conduisent à la demeure seigneuriale. L'installation des services dans l'intérieur du château de Gouéa ne peut plus être relevée que sur deux points. Une salle carrée contenait quatre rangées de grandes amphores; on peut supposer que c'est l'emplacement d'un magasin à vivres; à l'extrémité orientale, une église s'est conservée, longue de 23 mètres, large de 12"'50. L'abside était flanquée d'un baptistère '. Le bâtiment qui s'élevait à droite de l'église a dû servir de logement ou de réduit défensif '.
IV. Époque fr.\nque. — Le sens iittaché au mot castellum a, on le voit, beaucoup varié. A l'époque romaine, caslrum et caslellum évoquent avant tout une idée militaire, celle d'un enclos fortifié; à l'époque byzantine, le castellum s'applique encore de préférence à une construction stratégique, mais non pas exclusivement, toutefois; au moyen âge, on appellera « chasteau • toute localité possédant une enceinte fortifiée, qu'elle soit ville, village ou simple maison, comme on appellera «ville» toute localité non pourvue d'une enceinte, les dimensions n'y font rien, comme on réservera le nom de " cité» aux villes épiscopales '; de nos jours enfin, on garde le nom de château, imposé depuis le xvr' siècle, à des citadelles flanquant des places aujourd'hui démantelées, on donne libéralement ce même nom àdesmaisonsde plaisance'",
* Des archéologues qui ont \u celte ruine pensent même qu'elle était, sous le Haut-Hmpirc, une forteresse occupée par un détachement de troupes régidières; plus tard, elle serait devenue une propriété privée. Je ne pense pas que cette opinion soit exacte. Le mode de construction indique une assez bonne époque. — 'S. Gseil, Monuments antiques de rAlyèrie, t. i, p. 102. — ' Voir Dictionn., t. ii, col. 4(jû, flg. 1372. — ' S. Gsell, Monuments antiques de FAIgérie, t. 11, p. 198-200, flg. 122. — • G. Enlarl, Manuel d'archéologie française, u. Architecture civile et militaire, in-8*, Paris, 1904, p. 491. — *° L'emploi du mot château à l'intérieur des villes est, je crois, des plus rares. A Paris, cependant, on s'obstina à désigner les Tuileries sous le nom de château jusqu'en 187» : on allait au Château, on était invité, on était de service au Château. Le cas est très difîérent, cela va sans dire, pour Versailles, Fontainebleau, etc., où la ville s'est groupée autour du château.
CHATEAU
établies hors des villes, parfois sur remplacement d'anciens châteaux forts, le plus souvent sans attache aucune avec le passé.
Les Romains, avons-nous dit, faisaient des camps plus ou moins permanents qui étaient, à leur manière, de véritables châteaux avec enceinte de fossés, retranchements de terre couronnés de palissades, baraquements intérieurs et logement du chef, lurris pretoria. Les Mérovingiens recueillirent ces méthodes et les combinèrent avec celles des barbares francs. Lorsque ceux-ci s'établirent sur le sol de la Gaule, ils se heurtèrent en dehors des villes à une population rurale point du tout préparée à les recevoir. » Le propriétaire romain ne songeait pas à fortifier sa demeure des champs, entourée de toutes les dépendances nécessaires
enceinte ', de forme polygonale, mesure environ 300 mètres de développement. .\prés avoir dépassé la porte, située au midi, on pénétre dans un couloir long de quelques mètres et terminé p;ir une seconde porte semblable. Dans le couloir, deux passages latéraux mènent à des constructions confuses, éparses en arrière de l'enceinte. De la seconde porte, une longue avenue, coupée par des marches basses, monte vers la maison d'habitation.
Celle-ci mesure environ 40 mètres de côté avec des murs de clôture encore debout jusqu'à 9 mètres de hauteur, épais de 1 mètre, en maçonnerie médiocre sentant la décadence. Sur la clef de l'arcade d'entrée, une invocation avec le nom du propriétaire. Ce portail donne accès à un vestibule dallé, ayant, à droite.
'^n'^ ni ~
Wm
ili^*'*
2726. — Castellum de Gouéa. D'après S. Gsell. l.es monuments antiques de l'Algérie, t. il, p. 199, fig. 122.
à l'exploitation des terres, à la nourriture et à l'entretien des bestiaux, au logement de clients et d'esclaves vivant sur le sol à peu près comme nos fermiers et nos paysans'. » Possesseurs tranquilles du sol, ils avaient négligé de munir leurs vitlsede moyens et d'engins de défense. Surpris par les premières bandes, ils coururent s'abriter dans les villes fortifiées, puis, le flot passé, revinrent réparer leurs habitations dévastées. La dure leçon se renouvelant, ils se décidèrent à mettre enfin leurs bâtiments d'exploitation agricole à l'abri d'un coup de main.
La Gaule a été si bien nivelée par tant de ravages que c'est hors de son territoire qu'il nous faut aller chercher l'exemple d'une villa fortifiée. Nous le rencontrons dans le castellum de Gouéa, province d'Oran^, où les conditions ressemblèrent fort, à partir du IV siècle, à ce qu'elles étaient en Gaule. Le castellum de Gouéa n'est qu'une grande maison, bâtie avec des matériaux solides et entourée d'une enceinte qui lui permette, à l'occasion, de soutenir un siège. Cette
' VioIlet-le-Duc, Dicli»nnaire de Tarchileciure française du XI' au .Tvi' siècle, in-S", Paris, 1859, t. m, p. 58. — ' De la Blanchére, dans les Archiifcs des missions scienliftques, III« série, t. x, p. 116-118; R. Gagnât, L'armée romaine d'Afrique, p' 679-680; Demieght.dans Bulletin de la Soc. arch. de la prou. d'Oran, 1887, p. 276-277; Marchand,
les cuisines, à gauche un second vestibule, un escalier, un appartement de trois pièces, une cour de 16 mètres de largeur, bordée par des portiques. Le castellum de Gouéa 1 est un type parfait de la maison de campagne fortifiée, nous pourrions dire de la demeure seigneuriale, où les nécessités de la défense n'excluaient pas la recherche d'un certain luxe '. »
Des installations de cette nature offraient une résistance efficace en Afrique contre les Arabes dont « le mur le plus misérable, un simple terrassement, suffit à briser l'attaque '; il n'en allait pas de même en Gaule où les envahisseurs ne s'embarrassaient guère pour de plus redoutables obstacles. A mesure que les Francs, venus de la Germanie dont ils gardaient en partie les mœurs, s'établissaient sur le sol gaulois, ils tiraient parti de ces rudiments d'organisation défensive, à l'achèvement duquel ils avaient vite mis le holà. D'errant devenu stable, de militaire devenu agriculteur, le Franc greffait sur son tempérament des habitudes nouvelles sans renoncer à aucune de ses
dans même revue, 1895, p. 209, 218-220; S. Gsell, Monuments antiques de F Algérie, t. i, p. 102-106. — ' Le castellum est situé à 14 kilomètres à l'est d".\mmi Moussa, sur ime colline d'où l'on domine la vallée du Sensig. — ' S. Gsell, op. cit., t. I, p. 106. Il date du Bas-Empire, probablement de la Un du IV siècle. — ' Procope, De œdificiis, p. 235.
CHATEAU
CHATIMENTS
aptitudes anciennes. La tribu s'établit, se donna de l'aise, occupa de vastes domaines sans cesser de reconnaître un chef dont l'habitation signalée par sa position ou par ses dimensions deviendra le " château», autour duquel des groupes se forment qui donneront naissance aux villages, aux bourgades, à des villes même.
« Quelles étaient les habitations rurales de ces nouveaux possesseurs des Gaules, pendant quatre siècles d'anarchie, de tâtonnements, <[ni séparent la disparition de la vieille société romaine de la constitution du régime féodal"? On ne ])eut, à cet égard, que se livrer à des conjectures, car les renseignements nous manquent ou sont très vagues. Tout porte à supposer que la villa romaine servait encore de type aux constructions des champs élevées par les conquérants. Grégoire de Tours parle de plusieurs de ces habitations, et ce qu'il en dit se rapporte assez auxhabitations des villœ. C'étaient des bâtiments isolés destinés à l'exploitation, à l'emmagasinage des récoltes, au logement des familiers et des colons, au milieu desquels s'élevait la salle du maître ou même une enceinte en plein air,fai/o, dans laquelle se réunissaient le chef franc et ses leudes; cette enceinte, à ciel ouvert ou couverte, servait de salle de festin, de salle de conseil; elle était accompagnée de portiques.de vastes écuries, de cuisines, de bains. Le groupe formé par tous ces bâtiments était entouré d'un mur de clôture, d'un fossé ou d'une simple palissade. Le long des frontières, ou sur quelques points élevés, les rois mérovingiens avaient bâti des forteresses; mais ces résidences paraissent avoir eu un caractère purement militaire comme le caslrum romain; c'étaient plutôt des camps retranchés destinés à abriter un corps d'armée que des châteaux propres à l'habitation permanente '. » Déjà Grégoire de Tours et Fortunat décrivent de véritables châteaux. Le premier a décrit le c((slrum de Merliacnni élevé dans iMie assiette bien défendue par la nature même, car le rocher qui le portait domin.iit de cent pieds les plaines environnantes -. L'enceinte s'abaissait ccpen- <Umt en un point, et probablement y avait-il une <louble enceinte, car un ruisseau traversait le casli^iim en franchissant des portes d'eau ménagées dans ces Fcniparts. Cette enceinte renfermait des sources, des pièces d'eau et des terres cultivées. Fortunat, de son côté, décrit le château que l'évcque de Trêves, saint Nicet, avait construit sur les bords de la Moselle. C'était une vaste enceinte formant de tous côtés un plateau escarpé dont le continent de la rivière et d'un ruisseau défendait les abords, sauf dans l'isthme du promontoire qui couronnait ce plateau. L'enceinte Uanquée de trente tours abritait un moulin à eau et des champs cultives. Au sommet du plateau se voyaient la demeure seigneuriale, aula, et l'oratoire '.
H. Leclercq.
CHÂTIMENTS L Législation. IL Instruments.
ni. Palicnls: l<'.esclaves; '2° enfants; 3" martyrs.
1. LiiGisi.ATioN. — La pensée qui inspirait les châtiments paraît justement exprimée par l'élymologie que certains ont donnée du terme casUyatio; celte pensée est essentiellement religieuse : castum uijerc, il s'agit d'atteindre un coupable en expiation d'un acte de nature â attirer sur lui et sur ses concitoyens la vengeance divine. Le châtiment était donc une puri-
' Violk'l-le-Dnc, op. cit., t. m, p. (io. — - Grégoire do Tours, m.'ilnr. Fruncar., 1. III, c. xiii, P. L., t. lxxi, col. 251. Cf. A. Longiion. Géogr. de la Gatilc on iv» siévle, in-S", Paris, 1878, p. 15-16. — "Fortunat, Mhcclldnea, . III, c. XII, J'. ].., I. i.vxxviii. col. i:i."i Sous Fcpin d'Héristal {(J80-714), rô\ô<iiie do I.iége oeciipail une métairie fortifiée, défendue par une enceinte de palissaties et fiar des portes solides. — * Hein, Das criniiiiat Hvchl tîcr Romcr, in-S", Leipzig, 184-1, p. 2'J. — ' C.iioron, De o//iVij,s',
DICT. D'AIiCll. CMIÎET.
fication en même temps qu'une réhabilitation. Avec le temps, le jus sacrum devint de plus en plus étranger au droit pénal et l'expression casligalio dut perdre sa signification primitive *. Cependant, Cicéron estime encore que omnis animadversio cl casligalio conlumclia vacare débet, iiei/uc ad ejus qui punilur aliquem, mil verbis casligal, scd ad rciiniblicœ ulililalcm rejerri ^. C'est qu'une idée humiliante et même infamante paraît s'être attachée de bonne heure à l'acte et au mode de châtiment. « C'était une opinion universellement répandue chez les Grecs, que la peine du fouet, la c;r,u.QiT;a [idcitiE, convenait seulement au.x esclaves. Elle paraissait, non pas trop douloureuse, mais trop infamante, pourles hommes libres. D'une façon générale, leur dignité ne s'accommodait pas des peines corporelles. Les Grecs étaient donc obligés de prévoir, dans un grand nombre de cas, une sanction double, l'amende pourleshommeslibreset la flagellation pour les esclaves. L'n millier d'années après, le Digeste renferme encore un passage où Papinien demande que, pour le même délit, l'esclave reçoive une correction et l'homme libre ait à payer une amende prononcée par les astynomes -/.ati t'ov vouov '. » On s'explique sans peinecette distinction si l'on se rappelle que, dans l'ordre des châtiments, le fouet est placé au-dessous de la meule, le vi"fHi^''J'> etc. '. On l'infligeait au coupable
I dans l'intérieur de la maison et l'esclave ainsi châtié
I était désormais qualifié du sobriquet de roué. Le maître pouvait faire fouetter son esclave jusqu'à l'écor-
j chement du dos. en le faisant attacher à un poteau; il était abandonné à la justice domestique. Dans les petites cités grecques comme dans les grandes monarchies, la loi livrait le corps de l'esclave à une fustigation arbitraire, ou bien spécifiait un minimum de coups. Le droit athénien témoignait d'un exceptionnel souci d'humanité et posait les règles suivantes: 1" le nombre des coups à recevoir par l'esclave est égal au nombre de drachmes à payer par l'homme libre; '1° le taux légal des coups de fouet est un maximum, et la peine doit toujours être proportionnelle au délit ; 3° les fonctionnaires de police n'ont pas le droit de faire infliger plus de cinquante coups ».
Eu Egypte et en Assyrie, le fouet était infligé à tous les sujets du souverain, sans distinction de classes. Les ofliciers et contremaîtres royaux en usaient largement. Hérodote, Xénophon parlent avec stupeur des bandes de Darius et de Xerxès qu'on faisait marcher à coups de fouet '. Les constructions s'élèvent à coups de fouet, les canaux se creusent, les impôts se
I recueillent par cet unique procédé que nous verrons prodigué jusqu'à l'époque chrétienne.
.V Rome, la loi ne tenant pas pour infamante la fustigation ou la bastonnade, ce châtiment pouvait être infligé aux hommes libres '". II en allait autrement pour la flagellation, réservée aux esclaves dans tous les cas où les hommes libres se contentaient de la bastonnade. Cependant cette même loi semblait s'attendrir un peu devaTit les esclaves impubères, auxquels on n'infligeait que la férule ou l'/iotoio "; par contre, l'adulte était roué de coups avec le flagrum '^. Le fouet sous toutes ses formes pouvait être ajjpliquè dans l'intérieur de la maison, sur l'ordre du nmitre, qui en usait largement. La comédie latine contient nondjre d'allusions aux cuisantes répressions qui tombaient sur
I, XXV. — • Papinien, Wt-woixô., dans le Digeste, I. XLIII, til. X, log. 2. Cf. G. Glotz, Les esclaves et la peine du fouel en droit tjrcc, dans les Comptes rendus de V Académie des inscrip' tions et hcllcs-letties, l'.IOS, p. .571-.572. — ' .Vristopliane, liquil., 1122S; Plante, iM/itivi, 3, 4, 68. — 'G. Glotz, op. cit., p. 571-.')87. — "Hérodote, VII, Lvr, 10.3; Xénophon, f.ijroiivdie, VII, 111,9; Analiase. III, iv, 25. — "Digeste, 1. XLVIII, lit. xxviii,Ieg. 2. — "Digeste, I. XXIX, lit. v, log. 1, IW. — ''-Digeste, Icg. XLVII, tit. x, leg. 9, 3.