‹ Dictionnaire d'archéologie chrétienne et de liturgieChapitre 77 sur 303 · CHANTS POPULAIRES LITURGIQUES. Il · texte numérisé non relu

CHANTS POPULAIRES LITURGIQUES. Il

est hors de doute que les Grecs ont eu, à côté de leur poésie lyrique, des chants populaires •. Les Juifs possédaient une poésie profane du même genre et la Bible en a conservé de "nombreux vestiges. Pour leur part, les chrétiens n'ont rien eu à Janvier à

' Rejorm Chnral, Fribourg-en-Brisgau, 1901. — 'La science el la pratique du plain-chant, Paris, 1673. — 'Traité historique et pratique sur le chant ecclésiastique, par M. l'abbé Lcbcuf, chanoine et sous-chantre de l'église cathédrale d'.\uxerrc, Paris, 1741. — ' Traité théorique et pratique du plain-vhanl, appelé (iréqnrien. Paris, 1730. — ^ D. Gué^ Tanger, Instit. liiuryiques, t. ii, p. 380. — • C. Buechcr. Arbeit und Wujthmus, dans Abh(uuilungen der philol. hist. Classe, Leipzig. 1897, t. xvii. — ' S. .\thanase, Epistola

DICT. D'ARCH. CMRÉT.

leurs devanciers. Ce fut un double courant bien caractérisé, l'un strictement populaire, l'autre plus ou moins façonné à l'usage du peuple en vue d'entretenir chez lui une préoccupation des choses religieuses et de supplanter les chants purement profanes. Une lettre de saint .\thanase à Marccllin ', ayant pour objet l'adaptation des psaumes à toutes les circonstances de la vie et à tous les besoins spirituels et temporels, montre, dès la première moitié du iv« siècle, la voie dans laquelle on s'engage dès lors. On tendait à christianiser l'usage populaire, et de même qu'on substituait doucement aux divinités champêtres et domestiques des objets plus dignes du culte', de même on substituait les psaumes à îles couplets et à des refrains profanes et indécents. Les témoignages nous sont parvenus nombreux de ce changement accompli en tous pays. Une lettre de sainte Paule à Marcella contient ce passage caractéristique : In Chrisli vero, ni supra diximus, villula lola rusticilas et extra psalmos silcntium est. Quoeumquc le verleris, aralor sliuam lenens. alléluia décantai. Sudans messor psalmis se avocat et curva attondens vilem falce vinilor, aliquid Davidicum canil. Ilœc sunt in hac provincia carmina : hœ, ut inilgo dicilur, amatoriie canlaliones, hic paslorum sibilus, Iwec arma cullurse ». En .Gaule, Sidoine Apollinaire parle du chant des mariniers '".

Curvorum hinc chorus heleiariorum, Responsantibus alléluia ripis.

Ad Christum levât amnicum eetsuma Sic, sic psallite, nauta vel viator :

Namque iste est loçus omnibus pelendus Omnes quo uia ducit ad salutem.

Le témoignage le plus copieux est celui que nous a laissé saint Jean Chrysostome qui mentionne les chants d'aï-'ules et d'enfants, les berceuses, les chants de marche, les chants des vignerons, des vendangeurs, des rameurs, des matelots, des flleuses ". Notre nature est ainsi faite, dit-il, qu'elle se délecte aux chansons à tel point qu'elles tiennent lieu de raisons aux nouveau-nés lorsqu'ils pleurent et se désolent. La nourrice les prend dans ses bras, les endort en les berçant et s'accompagne de quelque complainte. Les voyageurs obligés de marcher en plein midi ne s'y prennent guère différemment avec les bêtes qui les traînent; ils chantent afin de chasser l'accablante monotonie de la route. Et les voyageurs imitent en cela les vendangeurs foulant la récolte dans le pressoir ou s'attardant à la cueillette, comme aussi les vignerons et, en général, tous ceux qui se livrent à un travail quelconque. Les matelots chantent à la cadence de leurs rames qui frappent l'eau. Les femmes penchées sur leur métier à tisser chantent tantôt seules, tantôt en chœur quelque mélodie. Tous et toutes par leurs chants ne souhaitent qu'une chose, rendre tolérable ce qui, sans ce secours, accablerait leurs âmes. Et le chant est un besoin tellement inné en notre âme, que Dieu nous a offert les psaumes pour compenser et repousser l'attrait des chants licencieux et obscènes, si troublants et si capables de nous bouleverser".

Et de même que là où on mange on voit les cochons accourir, là où on tient des parfums on voit séjourner les abeilles; de même, là où on chante des obscénités serassemblent les démons, par contre, là où on chante les psaumes, l'Esprit-Saint se précipite .avec sa

ad MarcelUnum, P. G., t. xxvn, col. 11-45. — 'Voir Di'ctionn. d'archéologie chrétienne et de liturgie, t. i, au mot Athènes, cdI. 000. — 'EpisL.Kt.v, 11, P. £,.. t. xxii, col. 490. — " Epist.,x, ad llesperium, P. L..t. i.viii, col. 488. Cf. E. Le Blant, Inscr. chrét. de la Gaule, t. i, p. 114. — "A. NîEgele, dans Kônigliche Sachscn Gesellschaft. Abhandlungen der philolojisch-historisehe Klasse, 1905, l. LU. — '= S. Jean Clirysostome, Expositio in psalmum AV.;, f. G., t. lv, col. 155 sq.

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gi'âcc qui s;inctific les lèvres et le cœur. Ceci n'est pas tant pour que vous vous glorifiiez vous-mêmes, que pour vous inviter à enseigner à vos femmes et à vos fils ces chants spirituels, non seulement au métier ou à une occupation quelconque, mais surtout à table. Le diable se trouve là, poussant les convi^eî à l'ivresse, à la gloutonnerie, à une gaité désordonnée, raison de plus pour s'affermir du chant des psaumes avant et après le repas, puis, celui-ci terminé, se réunir en famille et chanter des cantiques sacrés, qu'on fait suivre d'une prière'.

Autour de ces textes très précis mais qui sont loin de nous apprendre tout ce que nous voudrions savoir, nous pouvons grouper quelques remarques et quelques suggestions relatives à ces premiers chants chrétiens populaires. On s'est pris d'une belle ardeur de nos jours pour recueillir et transcrire dans leurs dialectes locaux et les rauques intonations des chanteurs rustiques, la plupart des morceaux dont le souvenir s'est traditionnellement conservé dans les patelins lorrains, bretons, normands, languedociens, piémontais, calabrais, grecs, écossais et tant d'autres. Chaque province, parfois chaque localité, fournit une ou plusieurs mélodies. « Elles n'ont pas, disait Burnouf, d'origine connue. Les noms de leurs auteurs sont oubliés ou mythologiques. Elles ne sont pas écrites; on les chante dans les réunions des hommes, dans les actes de la vie champêtre, en famille, dans les fêtes locales, sur la mer. Les plus jeunes gens les entendent, les apprennent par cœur, les chantent à leur tour, et les transmettent à leurs successeurs. Ayant quelque peu étudié ce sujet, je me suis convaincu que, dans le seul Péloponnèse, sur un carré de quarante lieues, on en relèverait deux par jour pendant une année. Quand j'étais enfant, dans la petite ville où je suis né, j'en ai entendu plusieurs centaines, dont j'ai retenu quelques-unes; et, dans mesvoyages.j'ai reconnu qu'il enest de même partout. Il y a donc eu dans l'humanité une énorme production de chants populaires dont une notable partie s'est conservée >. »

A travers quelles altérations, ces chants primitifs nous sont-ils parvenus? Combien d'entre eux ont disparu sans laisser trace tandis que d'autres nous ont été conservés, mais refroidis et décolorés dans le seul texte poétique qui servait jadis de soutien à la mélodie. Voir Cantilène, t. ii, col. 1969. La chanson de Saint-Faron. la cantilène d^ Sainte-Eulalie revivent peut-être dans quelque chanson patoise qui a substitué ses paroles au vieux texte, mais nous l'ignorerons probablement toujours. Goths, Lombards, Francs, apportaient leurs chansons avec eux, parfois des cycles entiers, tel celui des Mérovingiens; mais eux-mêmes avaient à compter avec cette floraison de chants journaliers que nous avons vus, sur le témoignage des Pères de l'Église, adaptés aux plus humbles occupations de la vie. Et à mesure que le christianisme gagnait des adhérents parmi les Barbares, on peut croire que ceux-ci s'accommodaient assez volontiers des chants chrétiens où les invocations pieuses remplaçaient les épopées truculentes et les sanglantes tragédies.

Les Barbares qui possédaient le pouvoir et la force, avaient, sans doute, le prestige de la Victoire; il leur manquait, néanmoins, cet autre prestige, mystérieux et qu'on n'improvise pas, le prestige du Passé. L'Église chrétienne, héritière du monde antique,

' On retrouve ici la pensée delà lettre de saint Athanase citée plus haut. — - E. Burnouf, Les chants populaires et te plaiti-cliant, dans la Reu. des deux mondes, 18S6. t. Lxxvii, p. 354. — 'Voir Dictionnaire, t. i, au mot AG.4PE, col. 786 sq. — 'TertuUien, Ad uxorem, 1. II, «. IX, P. L., t. II, col. 1340. — >Cabrol et Leclercq, Monum.

pénétrée du sentiment de ses origines, plaçait dans la notion de tradition une autorité, une grandeur, une perfection intrinsèques avec Icsciuelles toute la poésie violente des chansons barbares sans passé, sans auteurs, ne pouvait être comparée. S'agissaitil du repas, on attribuait à Jésus le chant de tels hymnes après la cène"; presque à chaque heure du jour quelque pièce très ancienne s'oilrait de préférence comme l'admirable <I>w; i/.apov et plusieurs autres. Jusque dans la vie domestique, l'usage s'était établi, dès les premiers temps du christianisme, de chanter en commun. Tertullien nous apprend qu'on chantait ainsi dans les ménages chrétiens : SonanI inicr duos psalmi et hijmni, et mutuo provocant, qiiis mcliusDco suo canel, il ajoute : Talia Christus videns et audicns gaudet *. On peut, d'après cela, se faire quelque idée de la place occupée par les chants populaires dans l'histoire de l'aflermissement et de l'expansion du christianisme. Clément d'Alexandrie dit de son côté : Per tolam erg i vitam dicm festum agentes, ubique et omni ex parle Deiim œlesse pei~ siiasi, lauduntc.s agros colimiis, hymnos canenies navigamus et in omni alio vita? institiito, ut decel, ex arte vcrsantur^.

Les fidèles s'entretenaient dans les sentiments qu'on leur inculquait en ravivant leur croyance dans le chant des psaumes, des hjTnnes, des cantiques; les évêques s'ingéniaient à produire des compositions mnémoniques destinées à faciliter l'expression et la confession de cette croyance, comme le célèbre Psalmus abecedariiis contra Parteni Donali, de saint Augustin. Il y avait longtemps que la polémique théologique avait appelé à son aide les refrains mélodiques populaires. Tertullien nous apprend que l'hérétique Valentin avait fait usage de psaumes pour attirer les adhérents à la secte : Xobis quoque psalmi patrocinabantur, non quidem apostalse et ha:retici. et Platonici Valentini scd sanctissimi cl receptissimi prophclœ '. Bardesane le Syrien composa cent cinquante psaumes ou plutôt hymnes, à l'imitation du roi David, et que tous les habitants d'Édesse chantèrent, s'inoculant par ce moyen l'hétérodoxie '. Harmonius, fils de Bardesane composa aussi, dans le même but, de nombreux cantiques '. Saint Éphrem ne trouva de meilleur moyen pour faire reculer l'erreur ainsi implantée vcrborum clegantia et modiilationis cincinnilutc que de se placer sur le même terrain. 11 adopta le mètre gracieux qui avait aidé à entraîner ses compatriotes, et composa le même nombre de chants cju'il en voulait supplanter d'Harmonius. Ex eo tempore Syri /uxta numéros canticoruni Uarmonii scripta Ephriem psallere soient. En réalité, le succès de saint Éphrem fut médiocre,, les Bardesanites étaient alors tout-puissants à Édesse, ce fut l'évêque Rabboula (412-435) qui eut le mérite d'extirper la secte '.

A l'hérétique Artémon, on opposa le témoignage des psaumes et des hymnes, et Deays d'Alexandrie nous apprend que le peuple chantait les poésiescomposées par Népos d'Arsinoé.

Arius était trop soucieux du succès de sa doctrine pour négliger le puissant véhicule que lui offrait la chanson populaire. Philostorge nous apprend qu'après avoir rompu avec l'Église, il composa des refrains à l'usage des bateliers, des boulangers et des voyageurs ; aCTp.arâ t£ vauTtxà xa: lîTcti-j/ta v.<x\ ôûotîropizà ypi'iai, et d'autres dans le même genre /.a.': TOiaû-

Eccles. titurg., 1901, t. i, n. 1023. — «Tertullien, De carne- Clirisli, c. XI, xiv, P. /-., t. il, col. 774- 778. — 'A. Ilahn, Burdesanes gnosticus syrorum primas ligmnologiis. in-S°. Lipsiœ, 1819, p. 32-37. — " Sozoraéne, Hist. ecclcs., 1. III, c. XVI, P. G., t. Lxvii, col. 1089. — * Bedj an, .A c(a marlyrum et sunctorum, t. iv, p. 431-432.

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O'Stsfj» (TuvTtOîvToc, il les adapta à des mélodies selon qu'il jugeait convenir à ces chants, ci; [j.s/.i.)ôiaç i-j-v.vai, â; ii6u.Cvi iv.-x'j-o:; âpiiôÇciv, et, de cette façon, il entraîna peu à peu à son impiété par la douceur du chant, les esprits sans défiance". Le genre sur lequel il modelait ses compositions était celui qu'avait mis à la mode un poète égyptien dissolu, nommé Sotadcs : ;7-|),(ioa;... SuTiô/jv èv -û, rfiv. -/.«l z'r, h.'i.jai: ToC ij.é"ao-jî ^ C'était, semble-t-il, quelque chose d'analogue à ce que nous appellerions des n chansons à boire», ou, si l'on veut, le répertoire du « Caveau j'; aussi saint Athanase ne ménageait pas l'auteur tombé si bas que de s'être fait l'émule de Sotades : Qiiid enim aliud conyniiim illi, qui Chrislo salvalori chorcis suis insHitarc uoluil, quam ul miseras dicliunculas impielaiis siiœ melris dissoluiioribus et elumhalioribiis iiisonaret, id, qiicmadmodum sapientia toqiiilur, eloquio uerbonim cognoscilur vir : ita quoque ex mis sotddicis numeris animi ejus effœminatio et mciilis putrilago deprchendaliir ^. Le titre seul du recueil de chansons composé par Arius scandalisa les fidèles : Oa),£:a, se traduirait assez exactement par Joyeusetcs ou l'acélies =.

On serait, à vrai dire, assez m peine d'en dire plus sur le caractère des compositions poétiques d'Ari.is. Saint Athanase nous a conservé cet unique passage .: 'H \j.Ïj oÙv àpyr^ xfjç 'Ap£iavf,ç 0a),îta: y.y.\ ■/.oojo/.oYi»; ^,0o; ïy^oMaoï. xa'i y-ù.oi 6r,).u/.ov, a'jTr;.

Karà "c'orTtv ry.Xïy.Tfîjv Ô^'jO, TUvsrûv 6£qC iraiowv. àyîcov, ô&OoTÔ;j.a>v, ày.ov fJcoO ^vîOjxa ),a66vTwv

Ta5£ 'c'fJLaOov ï\'{if(' "jub "WV (TOyï'yjÇ [J.£T£)^ÔVXtDV,

àaTï[o)v, 9erjo'.oi/.Twv xacTa TcàvTa <ïoywv te* Touïiov '/ax' t/vo; r,).Oov Èyù) [^ai'vwv fjjxoSôlw; ô Trîp[7.//j7Ôç, ô ^oXy.à TraOwv 6tà ty,v Oso'j Sô^av, ■jîïô T£ OîO'j [j.aOtuv (îOytav y.a'i yvw'jtv ivù, k'yvtov.

« Selon la foi des élus de Dieu, qui comprennent Dieu, des enfants siints. orthodoxes, qui ont reçu le saint esprit de Dieu, voici ce que j'ai appris de ceux qui possèdent la sa:,'esse, des gens bien élevés, instruits par Dieu, habiles en toutes choses. — C'est sur leur trac' que ji' marche, moi, que je marche comme eux. moi dont on parle tant, qui ai tant souffert pour la gloire de Dieu, qui ai reçu de Dieu la sagesse et la science que je possède. »

Saint Ath-.inascj nous a conservé dans le Du- synndis un autre fragment des élucubr.itions d'Arius : B),a'7îr,pL;'xt Toô 'ApEio-j; mais rien n'indique ici une pièce mctiique et surtout une pièce cliantée.

L'exemide le plus intéressant de chanson populaire est le l'salnnis (ihccedarias contra partein Dunati, chant purement rythmique de 240 vers, composé par saint Augustin, entre 393 et 396. Cette composition se rattache aux acrostiches (voir ce mot); elle comprend 20 strophes de douze vers chacune désignées par une lettre de l'alphabet commençant le premier mot de chaque strophe : voici pour le mécanisme, assez simple, on le voit, de ce morceau qui comprend

' Pluloslorge, Ecoles, liistur., I. II. e. ii, P. G., t. lxv, col. 465. — 'De sijnodis. c. xv. Cf. W. Christ, Gescliichle der (jrieclt. I.itcratiir. Mùiichen, 1890, p. 46G sq. — ^ Quintilien,/ns/i7(//. , !. III, i\ viii : Elegia uero tttiqiie qute amai, et Ivndecasiillaba, qiiibm siml commala xoladeorum (nam de sotadeis ne prwcipiendum quidem est) amoueantitr, si fteri [)nte:>t i si minus, certe ad finnius wttitis rohiir reser~ veniur. Cf. F. Podhorsky, De versii Sotudeo, dansûisscW. pliUvlog. Vindobonens., 1895, t. v, p. 107-184; \V. Christ, A/f(rifc, Leipzig, 1874, p. 509 sq. — *E. S. Cyprian, De propaijtitinne bœresinm per eantilenus, dans Dissertationes rarii iirgumenti, in-4«, Coburgi, 1755, p. 127; S. Colombo, 1.(1 poesia crislitina aiilicn, part, l, La poesia latina^ ia-16, rtoma, 1910; J. Burel,dans Bulletin d'ancienne littérature

un sommaire de l'histoire et de la réfutation du donatisme ^

Ce psaume rythmique est le plus ancien document du genre ' et saint Augustin — à qui cet ouvrage ne peut être contesté — nous apprend lui-même qu'il a choisi à dessein une forme toute populaire : Ideo autem non aliquo carminis génère id fieri volait, ne me nécessitas meirica ad aligna verba quse vulgo minus usilala, compellerel. Il ne voulait donc pas composer un ouvrage de poésie artistique; il ne voulait pas non plus faire spécialement une hymne, car l'hymne était le seul genre de poésie artistique introduit dans l'Église. Ce chant destiné à être chanté à l'église devait nécessairement, comme de nos jours les cantiques, passer de là dans les ateliers, les veillées, c'était une arme mise aux mains des fidèles contre les donatistes. Les vingt strophes échelonnées de A à V sont suivies d'un chant de trente lignes. Chaque strophe est pécèdée d'une ligne de refrain, appelée hypopsalma et seule chantée par le peuple. Les strophes se composent, avons-nous dit, abstraction faite du chant de la fin, de douze lignes; telle est la règle générale : il y a quelques strophes cependant qui ne comprennent que di.x lignes. Les lignes ont seize syllabes d'un rythme trochaïque et se divisent en deux hémistiches; c'est évidemment un tétramètre trochaïque acatalectique, émancipé des lois de la métrique sous l'influence de la composition musicale. Toutes les lignes finissent par e, rime analogue à celle qu'on remarque dans Commodien; mais la ligne qui sert de refrain a cependant de plus une rime entre le premier hémistiche et la fin du vers.

Omnes qui gaudetis de pace, modo verum judiccde.

Cette forme alphabétique familière au goût hébraïque était une importation étrange dans les habitudes latines, néanmoins elle devait être déjà assez populaire à la fin du iV siècle et ne plus choquer que les puristes. Toutefois on peut penser qu'elle n'aurait pu s'établir sans l'inlluence que le rythme des I psaumes devait naturellement exercer sur le goût des fidèles. Mais comment en était-on venu là? Ce n'était pas d'un seul coup, assurément.

Il est admis sans discussion que les Grecs et les Orientaux, abondamment doués d'imagination, exprimaient naturellement sous forme poétique les vérités et les fables qui fournissaient les maximes et le délassement de leur esprit. Aux Romains, par contre, on refuse sans explication l'imagination et ses productions littéraires. Comme tous les jugements absolus, celui-ci est très susceptible d'ainendement. On ne saurait contester le goût pour la poésie à un peuple qui versifiait ses inscriptions publiques làoù les autres ne se préoccupent qu'à mettre de la concision et de la clarté, qui exprimait en vers ses invocations religieuses comme ses plus vulgaires croyances, et fut peut-être le seul à qui la faculté d'improviser des satires était assez naturelle pour devenir un divertissement national. Ce qui n'est guère moins remar-

et d'archéologie chrétiennes, 1911, t. i, p. 150; Loofs, .4ri(inismus, dans Fealencijlilopcdia. 3" édit., t. ii, p. 13; P. Maas, Die Metril; der l'huleia des Areios, dans Bijzantinische Zeitschrifl, 1909, t. xviii, p. 511-515, — = S. Athanase, Oral., I, contra arianos, c. v, vi, P. G., t. xxvi. col. 20-23; Hefelc, Hist. des conciles, édit. Leclcrcq, 1907, t. I, p. 376. note 1. — ' P. L., t. xi.iii, col. 23-;î2. — ' \V. Meycr, An/ang und Vrsprung der lateinisclicn und griechischen rglhmischen Dichtung, dans Abliandhingen der bayerischen Akademie, t. xvii. p. 284-288: Ébert, Hist. générale de la littér. du moyen âge, iii-8», Paris. 1883, t. I, p. 271-272; Edelcstaa du Mèril, Poésies populaires latines, in-S", Paris, 1843. p. 120-142; Manitius, Gescb. d. cliristl. latein. Poésie, in-8°, Stuttgart, 1891, p. 320-323

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quable, c'est que cette faculté s'exprimait volontiers dans une forme dialoguce et rythmique ' :

Fescennina per hune inventa licentia morem Versibas allernis opprobria rusiiea fudit.

peut-être ce goût favorisait-il. plus qu'on n'a songé aie remarquer, l'essor de la psalmodie responsoriale ' :

Alternas recinens diiîci modulamine psalmos, Cantibus iste tuis alterna suceinet ore.

Quant à la poésie populaire des Romains et des Italiens elle était sans doute grossière, mais très répandue. On connaît quelques vers rustiques que les gens de la campagne modulaient en dansant après le labeur de la journée^; on sait que les mariniers — comme ceux dont parle Sidoine Apollinaire — accompagnaient du bruit des rames une sorte de cantiléne d'un nom particulier : cclcusma^; les mendiants sollicitaient la pitié publique en chantant : Cantilenam mendicorum pulchrc cxpressit qui succinunt sibi invicem^. Le peu qu'on connaît de cette fruste littérature nous la fait voir passablement obscène ' et joignant la licence du fond à la barbarie de la forme. Ce qu'on désignait sous le nom de /csccnnmfl continua longtemps à braver la moralité à la faveur des réjouissances nuptiales qui permettaient tout, jusqu'aux plaisanteries les plus risquées '. Saint Cyprien blâmait vigoureusement les vierges chrétiennes qui, sous prétexte d'épousailles, écoutaient des choses qu'on ne saurait répéter et qui avaient pour but d'ennammcr l'ardeur des jeunes mariés : Quasdam virgines non pudel niibenlibus intéresse et in illa lascivenlium libertate scrmonum colloritiia incesta miseere, audire quod non licet dicere, observare cl esse présentes inler verba turpia et temulcnla convivia quibus libidiniim fomcs accendilur, sponsa ad palienliam slupri, ad audaciam sponsus animalur '.

Toute cette licencieuse littérature perdait son prestige et son attrait sous la double poussée de la poésie et de la civilisation grandissante, mais elle eût subsisté longtemps encore sans l'avènement du christianisme. Les délicates préoccupations morales introduites par la religion nouvelle engendrèrent une poésie populaire entièrement diflérente de tout ce qu'on possédait jusqu'alors en ce genre. L'homme n'aura plus désormais, comme dans la société pa'ienne, que des désirs de bien-être à satisfaire; il lui faudra se garder pur de tout contact avec les voluptés, étendre à tous ses semblables une charité inépuisable, combattre les instincts égoïîtcs et sensuels qui le détourneraient de l'accomplissement de ses devoirs. L'apparition du christianisme co'i.icide avec l'ébranlement causé par une immense inquiétude morale et de nouvelles aspirations que le paganisme était hors d'état de satisfaire, à supposer qu'il eût été en mesure

de les comprendre. Mais tout en répudiant les anciens dogmes et en promulguant une morale différente, le christianisme n'entendait pas briser avec ce que le passé avait de bon ou d'inoffensif ; il se renoua donc sans arrière-pensée aux traditions et aux coutumes qui ne lui étaient pas antipathiques, sauf à leur faire subir dans la suite des temps une macération plus ou moins énergique. L'n mince fdet d'eau profane continuait à couler, sans s'y mélanger tout à fait, avec le large fleuve chrétien; ainsi s'entretenaient et se ravivaient d'anciennes croyances et de vagues réminiscences populaires. Quelques lambeaux poétiques et mélodiques se transmettaient sans y rien changer, quelquefois même sans y rien comprendre ' et allaient servir de lien et de transition entre le passé et l'avenir. Lesidées chrétiennes apparaissaient dans leur vivacité native, puis, insensiblement se mêlaient aux traditions, les transformaient, les absorbaient.

La réunion des fidèles avait, dès la première heure, possédé ses chants '°, et la haute valeur qu'on y attachait, la sincérité qu'on y apportait, ne permettaient guère de faire place à des paroles empruntées à une autre croyance.

Improvisés plus ou moins quant aux paroles et à la mélodie, ces chants ne pouvaient offrir qu'une forme irrégulière, sans autre rythme que l'accentuation inséparable de tout sentiment exalté et sans autre mélodie que la déclamation lyrique qui en était la conséquence ". Bientôt cet arbitraire dans la prière disparut; au sein delà fermentation qui agitait la pensée chrétienne, les questions dogmatiques divisaient les esprits et créaient des courants d'où l'imprécision du langage théologique pouvait faire surgir des embarras et des périls considérables. On put, de bonne heure, se faire une idée des abus et des inconvénients qui en résulteraient par ce qu'on avait vu à Antioche sous l'épiscopat de Paul de Samosate qui, au dire d'Eusèbe : psalmos in honorent Domini Jesu Chrisli cani solilos, quasi novellos et a recentioribus hoininibus composilos abolevil. Mulieres aulem magno Paschx die in medio ecclesise psalmos quosdam canere ad siti ipsius laudem insliluil '*. Vers la même époque on en était arrive à chanter dans des réunions chrétiennes des chansons profanes, en frappant dans ses mains et en sautant ". Une tendance se fit jour et s'imposa qui exigeait pour les chants une sorte d'approbation officielle et méritait à ceux qui s'en trouvaient re\"êtus, une préférence de plus en plus exclusive. Ce choix portait principalement sur les psaumes dont on étendit la variété par l'adjonction des hymnes; les uns étaient divisés par versets alternatifs, les autres par strophes, l'alternance étant de plus en plus la règle : Unus quidam chorus unius vocis adjulorio adjuvalar, alius ulterius vocis modulamine convalescil ". La foule igno-

' Horace, Episl.. I. II, epist. i, vs. 145. Cf. Tite-Live, . 'VU, c. Il; Virgile, £9(03., m, vers 59 : amant alterna Cameme ; chant des frères Arvales, vs. 4 : semiinis alternei aduocabit cunctos. — ' .\vitus. De laude uirginitatis, vs. 6. — ' Horace, Epist., 1. II, epist. i, vs. 139; Macrobe, Satiirnalia. 1. V, c. xx. — ' ifartial, I. III, epist. Lxvii; Rutilianus, Itinerariiim. 1. I, vs. 370. Les Grecs connaissaient aussi ces chansons et les appelaient i^i--'v ou s^fîs-.ai. — ' Scholiaste d'Horace, Epist., 1. I, epist. XVII, note 1. Les mendiants grecs avaient aussi des chansons. Athénée en a conservé deux, 1. VIII, 359, 360. — ' C. Zell, Ferienscbrilten, 11 Sammlung, in-S". Freiburg-im- Breisgau, 1826-1833. p. 99-224. — ' Ausone, Parecbasis : Fescenninos amat celebritas nuplialis, verbartimque petulantiam notas vetcre notas instiluto tadas admittit. — ' S. Cyprien, De habita iiirgiiium. — ' On lit dans Thomas de Cantinpré, Bonum universum de apibas, édit. de Colvener, p. 456 : Contas turpissinius de bealo Martine, pienus laxuriosis plaasibus, per diversas terras Galliœ et Teutoniœ pramalgatus. — "Voir au mot Chant romain et

grégorien. — '' S. Augustin, Confessiones, I. X. c. x.xxiii, dit à propos du chant de saint .\thanase : Tani modico flcva sonis faciebat sonare leelorem psalmi, ut pronantianli i>iciniar essel qaam canenti. Cf. J. N. Forkel, Allgemeine Litteratur der Masik; ader, Anleitung zur Kenntniss niusikalischer Bticher, welche von den àllesten bis auf die neucsten Zeilen bcij den Gricchen, Romern and den meisten neaern Earopdischen Xationen sind geschrieben worden, in-8°, Leipzig. 1792, t. 11, p. 158. — " Eusèbc, Histoire ecclésiasiiqae, 1. VII, c. xxx, P. G., t. xx, col. 713; cf. J. E. Hîenser, Geschiehte des christlichen. ins besondcre des euanqelisehen Kirehengesanges und der Kirchenmasik von Entstehung des Christenthums bis auf ansere Zeit. \ebst Andeatungen und Vorschlâgen zur Vcrbesserung des masikalis chen Theiles des evangelischen Cultus. Ein historisch-àsthetischer Versucli, in-S**, Leipzig, 1834. — " J. E. Hœnser, op. cit., p. 9; M. Gerbert, De cantu et musica sacra, t. i, p. 71. — '* S. Grégoire de Tours, De gloria confessorum, c. XLVi, P. L., t. Lxxi,. col. 863.

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raiite du peuple ne pouvait ni connaitre les dernières traditions prosodiques, ni sentir le besoin de les respecter : bientôt aucune différence ne distingua plus les longues des brèves; souvent même les habitudes de la prononciation variaient d'une église aune autre. Pour rétablir quelque chose qui donnât l'illusion de l'unité, saint Ambroise Imagina une notation presque aussi prosodique que mélodique», et si simple, que loin d'empêcher les laïques de chanter à l'unisson avec les clercs, elle consacra, pour ainsi dire, leur droit en diminuant les inconvénients musicaux d'un semblable usage. Nous voyons dans la vie de saint Césairc d'Arles l'insistance qu'apportait ce saint à faire participer aux chants liturgiques les simples fidèles: Volait vero. Clique etiam compiiiil iaicos et populares homines, psalmos et hymnos promere, altaque et modulata voce, instar clericorum, alios grœce, alios latine, prosas et antiphonas decantare, ne illis spalium suppeleret ad fabulas cfjuticndas -. De là résultait une sorte d'éducation musicale, en tous cas une formation de la voix et de la mémoire qui devaient amener tout naturellement ces exécutants surnuméraires à se familiariser avec les chants liturgiques et à les redire dans leurs maisons. Cependant, en devenant plus musicale, la mélodie amena de nouvelles modifications : une des plus importantes fut l'introduction des instruments à vent destinés à soutenir la voix. Cette innovation acheva la déroute de l'ancienne quantité prosodique et le rythme remplaça insensiblement le mètre. Contrairement à ce qui se passait dans la versification métrique il ne fut plus guère question de dessiner le mouvement du vers, mais bien d'en caractériser fortement la fin. La quantité prosodique était trop vague et trop factice pour en fournir le moyen; les inappréciables différences que la prononciation mettait dans la quantité réelle, rendaient impossible toute mesure basée sur la numération des syllabes ou sur la durée des intonations, et, lors même que l'accent eût porté sur les désinences, il se trouvait trop uniformément dans tous les mots pour frapper suffisamment l'oreille. 11 fallait un principe nouveau, qui, par son caractère sensible, marquât nettement la fin des vers, un principe qui fût à la fois musical' et expressif*. Ce principe fut la consonance =^ de la dernière syllabe avec une des syllabes précédentes", que, pour saisir plus vivement l'attention, on plaçait de préférence à la césure, où s'appesantissait la voix; et, plus tard, quand les souvenirs de l'ancien rythme, de jour en jour plus complètement effacés, curent laissé à la musique une influence exclusive, les consonances intérieures disparurent, et les vers furent liés deux à deux par des rimes plates.

Dans les premières poésies latines, la rime ne pouvait être qu'un triste jeu d'esprit, ou un malheureux hasard '. Pour songer à l'emploi systématique de la

'.I.N'.Forkel, op. cit.. t. il, p. 158. — ' Cypricn, de Toulon, Vita Cœsarii Arelat,. dans Clironologia sanctor. sacrsp insulœ Lerinensis. p. 223. — 'La valeur musicale de la rime était si bien sentie dès son origine, que le pape Damasc et saint Augustin ne l'employaient que dans les compositions qu'ils destinaient plus particulièrement à être chantées. — * Ce besoin d'expression fut aussi cause de l'accentuation des \ ers îambiques grecs sur l'avantdernièrc syllabe. Cf. Petersen, Ueber die so'jcnannten polilisclien \'erse, p. 34. — ^ Voilà pourquoi, lurs(iue la quantité ne tut plus assez sentie, on marqua souvent en latin la fin d'une strophe par une rime. — " Ces vers sont communément appelés léonins ,* on donnait même a la rime le nom de leonitiis. — ■ Dans les vers d'Ennius, où la quantité n'était pas encore très sensible, les rimes ne sont pas rares, cf. édit. Hessel, p. '237 sq.. et l'on trouve quelques consonnances finales dans Ovide, Mélnmorplioses, 1. VL vs. 639;1. VIII. v9. Ml; 1. XIV, vs. lll;l. XV, vs. 150; Lvi-

rime, il fallut que le dépérissement de la quantité eût affaibli le rythme et qu'une association plus étroite de la poésie avec la musique exigeât qu'il fût plus fortement marqué. Le premier exemple que nous en connaissions se trouve dans la dernière des Instructiones de Commodien; tous les vers se terminent en 0 » :

Incolœ cselorum, fuluri cum Deo Chrislo Tenente principium, vidente cuncta de cœlo Simplicilas, bonilas, hahilel in corpore vestro,

mais comme aucune consonance n'existe dans le reste du poème, on y doit plutôt voir un ornement littéraire qu'un élément essentiel du rythme. Ce caractère purement accessoire n'est déjà plus aussi frappant dans quelques hymnes chrétiennes du iv= siècle, quoique le respect de la quantité et l'irrégularité des consonances montrent assez qu'on ne regardait pas encore la rime comme un principe '. Il n'en est pas ainsi delà chanson populaire de saint Augustin contre les donatistes dont nous avons parlé et qui nous a entraîné dans ce développement.

Dans la première moitié du siècle suivant, Sedulius recherchait les consonances, sans en reconnaître l'indispensable nécessité, puisqu'elles manquent dans quelques strophes et ne se reproduisent pas régulièrement dans les autres, .\usone n'y échappe pas complètement, mais on ne peut guère compter ce parnassien parmi les poètes populaires '".

Au commencement du vi= siècle, on trouve la rime léonine dans le Commonitorium fidelibus d'Orientius ", où elle ne peut être l'effet du hasard. Dès lors, les ouvrages d'une invariable médiocrité se succèdent et font grande consommation de consonances : Marcus, auteur d'un éloge poétique de saint Benoît-; Venance Fortunat, Paul Diacre, .\insi que dans les anciens poèmes franciques, il y a dans chaque vers de quelques pièces plusieurs mots liés ensemble par leur lettre initiale; et quand l'allitération vient à manquer, elle est remplacée par la rime. Cinquante ans après, la même substitution a lieu dans plusieurs pièces d'Eugène, évêque de Tolède, et, vers 730, saint Boniface parlait des rimes de ses vers comme d'une partie intégrante de leur rythme. Dans le poème de Bède, De Anna, le changement de la versification est plus évident encore'- :

Annus solis contincfur quatuor iemporibus Ac deindc adimplelnr duodecim mensibus.

Quinquaginta et duabus currit tiebdomadibus Trecentenis sexagintn alque quinqne diebus.

les derniers vestiges de la métrique ont disparu, et la rime s'y associe à la numération des syllabes et à la distinction des hémistiches pour fonder une nouvelle mesure.

Sous les Carolingiens, le retour des esprits à l'étude

cain, Pliarsale, 1. V, vs. 442, 1639-640, 660-66t. On a même compté que, sur 12 914 vers, il y en av it dans Virgile 924 qui étaient demi-léonins. Quand la quantité s'cfTaça, la rime reparut et devint de jour en jour plus fréquente; ainsi par exemple, dans le Mosella d'Ausone, les vers 273. 276, 2 79, 282. 286. 288. 304, 305, 321, etc., sont léonins. — «Commodien, Opéra, édit. B. Dombart, Vindobona;, 1887, p. 110. — «L'hymne De Quadragesima. mise sous le nom de saint Hilaire, est dans ce cas.

10 L. ViHani, Quelques obsenialions sur les chants

chrétiens d'Aiisone, dans la Reuue des éludes anciennes, 1906, t. VIII, p. 325-337. — " Martène, Ttiesaiirus novus anecdotorum, t. v. p. 19. — '= Il y a 56 autres vers, mais la rime du milieu ne s'y reproduit pas. Un rythme pareil se retrouve dans le poème De vandale vilee attribué à saint Columb-Kill, vers 590; attribution, d'ailleurs, sans fondement critique, l'shcr, Veleres Ilibernorum epis/ola", p. 9.

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des lettres classiques rendit la rime plus rare; Alcuin, Angilbert.Théodulf, AValafrid Strabon, Pdiaban Maur ne riment presque jamais systématiquement, excepté dans de petites pièces; mais quand le mouvement de cette renaissance prématurée se fut arrêté, les poètes recherchèrent de nouveau les consonances '.

Que reste-t-il de ces chants populaires? Rien, semble-t-il. Et cependant il se pourrait que d'anciennes mélodies aient surnagé parmi tant de souvenirs engloutis; mais nous n'en avons aucune preuve, pas même un indice. Les études de folk-lore auront-elles cette bonne fortune de ressaisir un jour un chant populaire primitif? On ne peut que le leur souhaiter. La musique classique a été en partie ressuscitée grâce à des hymnes notées par l'épigraphie; peut-être quelque pierre bien fruste nous apportera-t-elle un jour pour l'Occident un thème mélodique populaire.

Nous ne sommes pas mieux partagés pour l'Orient, et cependant I Des recueils de chansons populaires grecques ont été entrepris et on a pu se demander dans quelle mesure quelques-unes de ces chansons nous restituent des mélodies primitives ''.C'est ainsi qu'au cours d'une mission à Chic, parmi un grand nombre de chansons recueillies, certaines sont très récentes; elles ont été rapportées de Smyrne ou des villes voisines par des jeunes gens de Chio qui, pour des occupations variées, quittent leur foyer durant plusieurs mois de l'année. On les reconnaît facilement à leur emploi comme à leur facture : une chanson sans usage déterminé est douteuse quant à l'ancienneté; celle qui sert à la danse l'est encore, bien qu'à un degré moindre; une chanson de tisserand, une berceuse, un air quelconque exclusivement réservé aux femmes appartiennent presque à coup sûr au vieux fonds; les chances d'importation sont considérablement restreintes, on a conscience de leur ancienneté et la mode ne les atteint pas.

B II s'agit d'abord de savoir quels rapports existent entre la musique populaire des Grecs d'aujourd'hui et celle des Grecs d'autrefois. Faut-il prendre à la lettre les paroles d'Olymiiiodore déclarant que, de son temps (vi<^ siècle), on possédait encore quelques traités de musique, mais qu'il ne restait aucun vestige de la musique elle-même ^, et partant admettre une création nouvelle? .\vons-nous affaire au contraire à un développement ininterrompu? Un fait est établi dès maintenant, grâce aux études de M. Bourgault-Ducoudray : la plupart de ces airs modernes sont construits d'après des principes de gammes antiques. Dès lors une disparition totale de l'ancienne musique, chez un peuple aussi conservateur que les Grecs, apparaît comme assez invraisemblable; là où le fond de la langue et des traditions est demeuré le même, le fond musical aussi a pu rester intact. Plutarque nous a transmis ' les paroles d'une chanson dite par une f inme de Lesbos comme accompagnement à la meule :

"AXei, |jlC/ ', à'Xs!, y.a\ yàp liiTraxô; à)eî, atyàlxQ MuTt).àvoi; pa^jO-S'-o)-/

Mouds, meule, mouds, car Pillacus aussi moud, lui qui règne sur la grande Myliléne. La meule en question est celle qu'on tourne à la main S la /EiponJAv-,".

» E. du Méril, Poésies populaires, p.23-Sl. — ' N'. Sigàla,

It:!, t«î Ix (■);,!,!,;, in-S», Athènes, 1S80; L.-A. Bourgault- Ducoudray, Mélodies populaires de Grèce et d'Orient, in-12, Paris, 1876; E. Legrand, Recueil de chansons et de contes populaires grecs, in-12, Paris, ISSl ; H. Pernot, Rapport sur une mission scientifique en Turquie, dans Nouvelles archives des missions scientiTiques, 1903, t. xi, p. 117-241. — » K. Krumbacher, Geschichte der byzanil-

Or, c'est encore de cette manière qu'on moud le blé dans le nord de Chio et sans doute aussi à Mytiléne; l'instrument dont on se sert s'appelle y£poij.o),o; les noms de ses diverses parties sont tous grecs ', et les femmes chantent, en tournant la meule, des paroles comme celles-ci :

"A),=6ï, ay),e [jl', ocî.eOs, xfiOipi za': t7;Tîtji, va TcavrpE'jT?; -/i Xvyepr,, vàrâpr, -a/./.v.àp!

Mouds, moulin, mouds, de l'orge et du blé, pour que se marie la suelle jeune fille, qu'elle prenne un palikare '. Dans de telles conditions il n'est pas téméraire de supposer que la mélodie, elle aussi, est un reste de l'antiquité '. La voici :

xpt- Oi-f. /.-xi nixi-

âs

Vï iraVTCE'J- TY, Y,

X'j- ■'£- :,'. va

H. Leci.ercq. ■ 1. CHANTIERS. Dans les vastes constructions que les Romains entreprirent, le succès fut en partie assuré grâce à une certaine discipline savante, résultat d'une organisation admirablement prévoyante du travail. .Si on étudie quelques-uns des édifi es les plus compliqués, le Colisée notamment auquel on a attribué — sans preuve d'ailleurs — un architecte chrétien, on est tout d'abord frappé par l'extrême complication du plan. Et ce qui aujourd'hui, mis en place, nous paraît compliqué, devait l'être beaucouji plus au milieu du désordre des chantiers. .\vec la meilleure volonté et l'attention la plus intense, les constructeurs n'en restaient pas moins exposés à des méprises de toute sorte lorsqu'il s'agissait pour eux de fixer la place et l'arrangement de tant de parties diverses. Pour y porter remède, ils avaient recours à des habiletés destinées à limiter le champ des erreurs et à rendre pour ainsi dire toute hésitation impossible. Au Colisée, par exemple, ils emploient le travertin et le tuf volcanique, celui-ci servant de remplissage, celui-là marquant la tête des murs et les chaînages intermédiaires. Ces chaînages se

nischen Li/eradir, in-S", Mùnchen, 1897. p. 598. — 'Plutarque, Conv. sept. Saptent., 11. — 'Odyssée, H, 104: Y, 105 sq. — ' Xénophon, Ci/ro;)., VI, il. 31. — ' r, ^xAi- -tTfa, la meule: > -ï>.â:.tr,, la poignée; ". ;t'.jy >,':;. le pivot autour duquel tourne la meule; -}> uraijion-z, le ter qui relie la meule au pivot. — ' E. Legrand, Recueil de chans. pop. gr., p. XXIII, 246. — 'H. Pernot, Rapport sur une mission, p. 120-121, 207, chanté par une femme de 60 ans.

CHANTIERS

raccordent très exactcinent, assise par assise, avec le tuf de remplissage, tandis que les têtes des murs, formant pilastres, se liaisonnent irrégulièrement, avec les assises des murs qu'elles amorcent. La raison de cette apparente anomalie se trouve dans ce fait que les têtes de nuu's étaient construites d'abord; puis le corps des murs et les chaînages s'élevaient ultérieurement et le raccord se faisait comme il pouvait. Cette manière de procéder avait le très grand avantage de permettre sur le terrain un tracé en relief général de l'édifice à construire,parmi lequel il devenait, dès lors, relativement facile de se reconnaître. Un autre résultat non moins important c'était de permettre la répartition du travail entre diverses catégories d'ouvricrsbiendistinctes. Les pilastres ou têtes de murs, et les arcades qui entraient si généralement dans le plan des édifices de cette époque composaient un atelier spécial; le corps des murs en constituait un autre, et dans chacun les mêmes occupations se renouvelaient sans cesse. On était libre dès lors de répartir les ouvriers en deux classes nettement séparées et de les employer suivant leur habileté plus ou moins grande ou leurs aptitudes : c'était, pour ainsi dire, une application anticipée des idées de l'industrie moderne sur la division du travail.

Cette séparation adoptée lorsqu'il s'agit de la construction, se manifeste avec des caractères plus tranchés encore si on passe de la bâtisse à l'ornementation. Dans les travaux d'appareil, les constructeurs ne font généralement rien de plus qu'épanneler; une équipe différente passera ensuite et se chargera des ornements S'il arrivait que des profils, à raison de leur importance, devaient être dégrossis sur le chantier, alors ils étaient sculptés dans des pierres indépendantes du corps de la construction et exécutés à part.

-Même indépendance entre les ouvrages en bois et les ornements qui les décorent : ces ornements se réduisent, d'ailleurs, à assez peu de chose, la plupart du temps à des baguettes sculptées et peintes qu'on clouait sur les madriers de la charpente ou sur les panneaux de la menuiserie.

La distinction des équipes se remarque surtout dans la construction concrète. La bâtisse, le gros œuvre s'élève nu et rugueux et le maçon s'éloigne, il passe à d'autres travaux; les artisans lui succèdent qui lissent et polissent les surfaces, accusent les reliefs, posent des stucs, accrochent des marbres, tout cela au gré du bon goût ou de la simple fantaisie, superflu, artificiel, destiné à natter l'œil par un maquillage qui semble avoir la prétention de faire oublier, d'effacer la forte et noble structure devenue un simple prétexte ;\ d'agréables combinaisons. De tout cela, très souvent, le constructeur n'a cure. Il achève et donne à ses parements, à ses voûtes une précision qui s'accuse dans l'évidente recherche des raccords et des dispositions de la brique ou de la pierre. Tout cela va être enduit, caché, recouvert par l'équipe qui attend qu'on lui fasse place; peu importe, le constructeur met tous ses soins à orner dans la mesure où les sobres moyens dont il use le lui permettent et, ce faisant, peut-être songe-t-il que son «eu vro résistera mieux que les placages qui vont la couvrir et partant leur survivra dans sa sévère et robuste nudité.

Toutefois, M. .\. Choisy préfère voir ici l'expression d'une pensée excUisivcmcnt pratique. «C'était, dit-ib un princi|)c de laisser aux diverses corporations d'ar-

' Le fait ressort de nombreux textes conservés dans les recueils de la législation romaine. Voir en particulier : Code théodosien, 1. XV, lit. i, l. 19; 1. VI, lit. iv, 1. 13,29,30; Code Jiislinien, I. VIII, lit. xii, 1. 5. .l'ajouterai qu'un grand nombre d'édifices publics furent fondes par des magistrats pro liidis, c'est-à-dire en remplacement des fêtes ou jeux que ceux-ci devaient offrir au peuple : on convertissait ainsi en travaux utiles les somptueuses prodigalités im-

tisans la plus large initiative sous une direction généralerchacune avait ainsi sa part de responsabilité dans le succès de l'œuvre commune, de même qu'elle avait eu sa part dans le choix des moyens adoptés. Chaque classe d'artisans demeurait juge dans une certaine mesure des procédés à suivre; et elle usait, on le sait, de cette faculté en observant, dans l'exercice de son art, certaines règles traditionnelles, qu'une organisation, peut-être un peu étroite, des corporations ouvrières rendait obligatoires pour chacun <le leurs membres. Le maçonignore quelle seraladécoration des murailles qu'il élève, il les construit suivant certaines méthodes admises ; que son mur doive ou non être voilé sous des enduits, les procédés qu'il applique sont les mêmes : même mode d'exécution pour le corps des maçonneries, même soin dans la disposition de leurs parements. Il dépensera quelquefois une attention inutile, pour des ouvrages destinés à disparaître sous la décoration à venir; mais en moyenne, l'uniformité introduite dans les procédés qu'il observe a pour résultat de rendre l'exécution plus expéditive : et ce point est capital aux yeux des architectes romains. Sous un régime social où les monuments s'élevaient souvent aux frais et d'après les ordres de magistrats temporaires', la rapidité était la première condition à remplir, et les exigences de la décoration se présentaient comme des entraves dont il était utile de s'affranchir momentanément : l'attention donnée à la forme pendant la préparation des projets et pendant l'exécution des édifices eût entraînéd'inadmissibles lenteurs. On s'explique maintenant pourquoi les Romains n'ont jamais accepté le système de construction des Grecs que pour des temples, pour des façades de monuments et pour des ouvrages de luxe ou d'une médiocre importance : un système d'architecture tel que celui des Grecs, où la forme n'est autre que la structure rendue apparente, exigeait une dépense de temps incompatible avec le caractère et les besoins des Romains. — ■ C'est en séparant la structure de la forme, c'est en écartant d'abord les questions d'ornement pour les résoudre ensuite à loisir, que les Romains portèrent dans leurs chantiers l'ordre et la simplicité nécessaires à leurs colossales entreprises -. »

La distinction des équipes ou des ateliers dans un même chantier n'apparait nulle part plus évidente, on serait presque tenté de dire plus choquante, que chez les Grecs dont les traditions d'indiscipline en matière monumentale sont tout naturellement recueilliespar les asiates. En Asie Mineure, comme dans la Syrie centrale, nous assistons à l'efflorescence de l'ornementation la plus libre, la plus capricieuse.» Rien d'uniforme dans la décoration; et pourtant la plus parfaite égalité de style qui règne d'un bout à l'autre de l'ouvrage atteste l'absence de restaurations ou de reprises'. L'ordre corinthien — ou un ordre quel qu'il soit — domine : c'est le thème, pour ainsi dire; mais les variations sont innombrables. La corbeille composite se mêle sans loi apparente aux chapiteaux classiques. Ici, les feuilles sont déjetées et tordues comme les rameaux d'une acanthe qui fléchit sous le vent; là, les volutes d'angle sont remplacées par des aigles, des masques ou des statuettes. Telle colonne est entièrement lisse, ' telle autre a son fût cannelé : les grandes dimensions seules concordent de l'une à l'autre ; comme si l'architecte s'était contenté de régler les traits généraux,

posées par la coutume ou par les lois aux citoyens revêtus de fonctions publiques. ^lais on sent quelle rapidité réclamaient de semblables présents, quand on songe à la courte durée des principales magistratures de l'einpire. — =.\.Ghoisy, L'art de bâtir chez les Romains, in-fol., Paris, 1873, p. 171-172. — ' .\. Choisy parle ainsi d'après l'exemple que lui ofire la colonnade antique de Soles, mais on peut ' étendre ce cas particulier à un très grand nombre d'autres.

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