CHANTIERS - CHANTIERS DANS L'ARCHIT. CHRÉTIENNE D'AFRIQUE
abandonnant le reste au goût de ceux qui travaillaient sous SCS ordres'.» Nous pénétrons, grâce à cette anomalie, au plus vif de l'organisation du chantier byzantin. Ici, plus qu'à Rome si c'est possible, la distinction du travail est nettement tracée, les équipes et les ateliers spécialisés, mais l'atelier lui-même disparaît devant la personnalité de chacun des artisans dont il se compose. Moins que partout ailleurs, rou\Tier est ici un instrument passif, bien au contraire, il revendique son initiative et en fait constamment usage. Sans doute, il reçoit les indications indispensables du chef de chantier, mais, cela fait,- il est traité comme une force intelligente et trouve devant lui un champ ouvert à sa liberté, j'oserais dire à sa fantaisie. Chaque sculpteur a sa pierre dont il arrange les ornements à son gré; OH sent que l'architecte a voulu l'attacher à l'œuvre en lui ménageant l'honneur d'y marquer son concours. C'est bien connaître les Grecs, que de les intéresser ainsi au succès; leur caractère diflère peu du nôtre : les Romains se sont comportés avec eux à peu près comme nos architectes du moyen âge en usaient avec leurs tailleurs de pierre, laissant chacun d'eux arrêter à sa guise les .ornements qu'il devait sculpter ^ • Un des cléments les plus assurés, par sa minutie et sa multiplicité, pour l'étude du régime des chantiers, c'est la présence des marques de tâcherons, c'est-àdire des signes conventionnels que les ouvriers traçaient sur leur ou\Tage au moment d'en faire livraison et destinés à servir au règlement de leur compte. Quoique le paiement à la journée fût pratiqué en Orient, le paiement à la pièce y était beaucoup plus usité que dans le reste de l'empire. Comme on ne pouvait solder immédiatement la tâche de l'ouvrier au moment où celui-ci la livrait au contremaître, il existait une comptabilité rapide et siire qui recueillait le nt mbre et pro bablement les dimensions et la nature du travail exécuté. En cas de contestation le monogramme tracé par l'ouvrier lui-même faisait preuve. Ce monogramme était gravé sur une des faces destinées à l'épannelage. Il disparaîtrait donc lors du ravalement. Le plus souvent, c'est une lettre, un chiffre, quelque combinaison inintelligible et suffisante néanmoins, pourvu qu'elle fût comme l'estampille personnelle de l'ouvrier reconnue par le comptable. Parfois, cependant, au lieu d'une simple abréviation, on a lu une mention très claire comme celle-ci : ©AeCCPr. ce qui doit se lire ainsi : i-iU]>:o[:;rjprj-.(?)] ïpv[o/, c'est-â-dirc : ouvrage de (Thélesphore'?). Déjà fréquente à l'époque romaine, cette coutume se généralise dans l'Orient à l'époque byzantine.Aug.Choisy relevait, dans la seule ville de Constantinople, plus de sept cents signatures de tâcherons byzantins : toutes les pierres de la citerne des Mille et une colonnes sont signées; toutes celles du revêtement décoratif de Sainte-Sophie le sont également; on en trouve à peu prés partout où les travaux de réfection sont poursuivis avec quelque compétence. « La répartition des marques de tâcherons entre les divers membres des édifices donne accessoirement un indice assez net de la façon dont les Byzantins en-
'A. Choisy, L'arf de bâtir chez les By;an(ins,in-Iol., Paris, 1883, p. 169.— - Ibid. , p. l'O.— ' A. Choisy, op. ci/., p. 173.
— *Voir,p. ex., Corp. inser. lat., t. viii, n. 10708, 19913. — ' S. Augustin, Serm., cccLvi. 10; ccci.ix, 9, etc. — ' Gsell, Monnmenis antiques de l'Algérie, t. ii, p. 156, n. 2-4.
— ■ Corp. inscr. lat., t. vin, n. 9062 (marché), 2342, et Bœswillwald, Gagnât et Ballu, Timgad, p. 224 (thermes), 122S5 (temple). — 'Mélanges de l'École française de Rome. 18U4, t. xiv, p. 24. — » Ou Guzabetenses. Cl. Toulotte, Géographie de l'A/riqiie chrétienne, Numidie, p. 150. — '» Pour diaconus. — " Code Ihéodosien, XIII, iv, 1.
— >= Corp. inscr. lat., t. viii, n. 10709 (cf. Recueil de la Sociélé archéologique de Conslantiue, t. xviii, 1876-1877 p. 379-380), à Ain Ghorab, sur luie pierre cintrée, provenant d'uneégUse probablement byzantine : ejo/(/)icina Di. ■
tendaient la distribution du travail sur un chantier. Le principe dominant dansl'organisation d un chantier romain était ce que nous appelons aujourd'hui la division du travail : jamais ce principe de division ne fut appliqué avec une logique plus absolue qu'à l'époque romaine. Dans un chantier du haut Empire, vous decou\Tez autant d'ateliers distincts qu'il se présente d'opérations différentes; dans une construction byzantine, rien de semblable : vous lisez un même nom tour à tour sur des fûts, sur des chapiteaux ou sur des blocs simplement équarris. Le tâcheron qui signait ^ N a fourni, pour sa part, à la citerne des Mille et une colonnes, 21 chapiteaux, 19 grands tambours et 117 petits : rien n'indique que le chef du chantier ait eu la pensée d'affecter tel ouvrier à tel travail spécial; cette division méthodique d'attributions avait cessé avec le haut Empire, et peut-être même s'était-elle de tout temps confinée aux limites de l'Occident romain '. »
H. Leclercq.
2. CHANTIERS DANS L'ARCHITECTURE CHRÉTIENNE D'AFRIQUE. On sait combien sont nombreuses les églises et les chapelles dont les ruines subsistent enTunisiect en Algérie. La ferveur avec laquelle les Africains honoraient les martyrs, la concurrence des catholiques et des donatistes contribuèrent évidemment à multiplier ces édifices. Ils furent élevés soit par les soins des fidèles, soit sous la direction du clergé ■', qui devait, le plus souvent, recevoir des laïques les fonds nécessaires^; parfois des donateurs subvenaient à des dépenses bien déterminées, par exemple à la confection d'une section d'un pavement en mosaïque '.
Il est à croire qu'en beaucoup de lieux, les gens du peuple contribuèrent aussi, par leur travail personnel, à la construction des édifices du culte, comme ils le firent pour d'autres monuments '. On peut citer à ce sujet une inscription trouvée en Numidie, non loin de Lambèse * : Ba'silicam'!^ no'vam'!] Veniisianenses initiaverunt; [M'!]ucrionenses coluninas V dederunt: Cuzabelenses ' dederunl cohimnas VI; omnes apsida slraverunt; plus Cu:abele{n)ses ornaverunl; Rogaiiis presbiier et (A)emilius rf<con(iis)" {a)edificaveranl. Il s'agit ici, semble-t-il, de travaux exécutés par des campagnards, et non pas de cotisations permettant de mener ces travaux à bonne fin.
Il est probable qu'en général, surtout pour les édifices importants, on s'adressait à des architectes, à des entrepreneurs, qui recrutaient le personnel nécessaire. L'ne constitution de Constantin, qui date de l'année 334, indique que les architectes étaient alors trop peu nombreux en .\frique ; elle accorde des avantages aux jeunes gens qui choisiront cette profession". Nous ignorons si l'intervention impériale eut de bons résultats. En tout cas, la plupart des églises d'Afrique étaient d'assez vulgaires bâtisses, dont la construction ne dut pas exiger l'emploi d'architectes connaissant à fond leur métier et ayant des prétentions artistiques. Des inscriptions nous ont gardé le souvenir de quelques-uns de ceux qui les édifièrent '2; elles offrent la
Rec. de Constanline, t. xi,ii, 1908, p. 207, à Henchir bou Saïd, sur la clef de voiite d'une abside : Votum comptetum S Deo grattas agan^us 1 Ex officina Fortuni et Victoris fût; Ibid., p. 227, à Henchir Rouis, sur un linteau de porte de l'époque byzantine, ayant peut-être appartenu (d'après la restitution assez audacieuse de ]\I. Monceaux) à une chapelle de martyr : ...l\Ionnica f^ecit); e.r o/t,/ licin(a) Adriani; Corp. inscr. lat., t. viii, n. 5170, p. 1634; De Rossi, Bull, di archeologia cristiana, 1879, pi. vin, fig. 2, à Souk Arhas, sur une grande tuile (fin du iv« siècle ou début du \', d'après la forme du chrisme) : Beaiam ecclesiam cat(^h)olicam, e.r ol{f)icina Forlunatiani. Mais je ne suis pas sûr que ce Fortunatianus ait été un entrepreneur qui aurait construit l'église. Peut-être s'agit-il d'un fabricant de tuiles.
2472. - Mosanine de Sainte-Marie d^ /.il. D après les Xouvelles annales des missions scienlifiques, 1907, t. XV, pi. 12