GLU
s'était fait déjà un nom distingué : elle a pour titre : Notice historique sur les obélisques égyptiens et en particulier sur l'obélisque de Louqsor; in-8u , Paris, Leleux, 1830.
Au xvme siècle, on a eu le mauvais goût de placer de petit obélisques, sur les côtés des façades principales, pour leur servir d'amortissement.
OCULUS , OEil-de-boeuf. — On appelle oculus et quelquefois œil-de-bœuf, une espèce de baie ronde ou ovale, d'un petit diamètre, ouverte ou seulement figurée dans le tympan d'un fronton, au-dessus d'une porte ou dans le nu d'un mur.
Le tympan des pignons ou frontons des églises romano-byzantines est orné d'un oculus. Il y en a des exemples à la cathédrale d'Avignon et à l'église Notre-Dame de Poitiers. Quoique ces édifices ne soient pas d'une antiquité très-reculée, ils nous présentent la position de Yoculus comme un vestige des anciennes traditions architectoniques. Lorsque Yoculus est aveugle, on y a placé une statue ou bas-relief, ou un groupe.
V oculus ou l'œil-de-bœuf, dès la fin du xne siècle, reçoit quelques modifications qui paraissent être l'origine des belles roses ogivales. On suit, en effet, la transition, depuis l'œil-de-bœuf le plus simple, jusqu'à la rose la plus compliquée, en passant par la rosace en forme de roue, et celle qui n'a que des divisions peu nombreuses.
OEUF. — Les œufs offrent généralement une réminiscence antique dont il n'est pas possible de méconnaître le motif dans les représentations des catacombes. On sait, par beaucoup de témoignages classiques, que les œufs, comme symbole d'expiation, formaient un des éléments essentiels du repas funèbre ou du silicernium des anciens. Ce ne peut donc être que par une tradition des mêmes idées que des objets de ce genre avaient été figurés sur les peintures funéraires du christianisme. C'est ainsi que, dans une des catacombes décrites par M. Raoul Kochette, on trouve des œufs représentés dans un repas d'agapes.
Dans le Ralional des divins offices, Guillaume Durand parle également des œufs suspendus dans les églises, suivant une intention symbolique. Voy. à ce sujet : Du symbolisme dans les églises du moyen âge, part. if", 1 vol. in-8'J, chez Marne, Tours, 1847.
QEU VUE ( Maître de l' ). — I. Les édifices chrétiens, dès les temps les plus reculés, furent élevés sous la direction des évêques et des prêtres architectes. Saint Grégoire de Tours nous apprend dans son Histoire que Namatius de Clermont fit bâtir sur ses plans l'église de Saint-Etienne, que celle de Châlons-sur-Saône fut construite sous la direction d'un évêque contemporain de celui de Clermont et de celui de Tours. Il mentionne plusieurs autres faits de môme nature.
Ce qu'il faut remarquer, c'est que ces artistes ont ainsi exercé la plus grande influence et out eu une action directe sur la for-
OEU
mation et les développements de l'architecture chrétienne. Ils se conformaient, sans aucun doute, aux principes de l'art de bâtir, tels qu'ils étaient en vigueur à l'époque à laquelle ils travaillaient; ils donnaient aux églises, dans certaines parties, les dispositions qu'ils observaient dans les monuments qui les avaient précédés et qu'ils avaient sous les yeux. Mais, dès le commencement, ils introduisirent des modifications en rapport avec les besoins de la liturgie sacrée et avec les idées religieusesquiavaient prévalu. Les ecclésiastiques, d'ailleurs, se sont toujours nourri l'esprit des plus hautes pensées, de pensées mystiques, si l'on veut : comment n'auraient-ils pas poursuivi la réalisation d'un idéal nouveau et sublime dans leurs œuvres d'architecture? N'avaient-ils pas sous les yeux les belles paroles de saint Augustin, qui écrivait précisément sur une branche de l'art qui, durant de longs siècles, resta exclusivement ecclésiastique, la musique et le chant? Saint Augustin, en effet, emploie.! les chap. 30, 31 et 32 du Traité de la véritable religion à démontrer de grandes et belles idées sur les arts, sur Dieu considéré comme vérité immuable, règle souveraine de tous les arts. Nous ne découvrons avec les yeux du corps que les plus grossières images de cette règle éternelle : l'œil de l'esprit peut seul l'entrevoir. Il est une beauté, une harmonie mystérieuse venant d'en haut qui, à notre insu, inspire nos jugements dans les arts. Les choses nous paraissent plus ou moins parfaites, selon qu'elles se rapprochent plus ou moins du vague idéal qui vit au fond de notre âme. Les plus belles choses humaines offrent des traits et des marques de l'unité première, type éternel du beau.
Quelle belle philosophie des arts! quelle magnifique manière d'envisager l'esthétique chrétienne. Celui qui voudrait entreprendre un travail sur les principes du beau, sur la philosophie et l'esthétique des arts libéraux en choisissant dans les œuvres des SS. Pères les passages les plus saillants sur ces matières, composerait un livre du plus haut intérêt. Peut-être même serait-ce un moyen de mettre dans la voie véritable ces penseurs égarés, comme les Scheling et les Hegel, qui se perdenUdans les nuages d'une esthétique obscure.
Pendant toute la durée du moyen âge, on appelait maîtres de l'œuvre les architectes chargés de la construction des églises. Ce ne fut qu'à une époque tout à fait moderne, qu'ils prirent le nom d'architectes. Pierre Nepveu, ditTrinqueau, architecte du château de Charabord, sous François P", prenait encore le titre de maître de l'œuvre de Chambord.
Afin de mettre de l'ordre dans ce que nous avons à ajouter aux notions que nous avons déjà données sur les architectes de nos monuments religieux (Voy. Architecte), nous diviserons ce sujet en plusieurs paragraphes.
Les souverains pontifes , qui ont exercé
OEU
tout d'empire sur la société chrétienne, durant tout le moyen âge, dont l'action, moins Bppare&te aux premiers siècles, n'en est pas moins réelle, surtout au moment où les nations modernes ont commencée s'organiser, ont travaillé fortement au mouvement des arts religieux, principalement à Rome, où ils avaient pleine autorité, à partir du règne de Charlemagne.
Pour donner un léger aperçu de ce que les papes ont fait en faveur des arts chrétiens, nous n'avons qu'à ouvrir le Liber Pontifical is d" Anastase le Bibliothécaire.
Parmi les anciens papes qui se distinguèrent par leur amour pour les arts chrétiens, nous devons en première ligne citerAdrien I". Le nombre des églises auxquelles il fit travailler est presque, infini. 11 est fâcheux pour l'histoire de l'art que les noms des architectes qu'il employa ne nous aient pas été transmis. Auastase nous apprend seulement que deux fois il chargea de présider aux réparations qu'il fit faire à la basilique de Saint-Pierre, un officier que nous appellerions le grand-maître de la garde robe : Mittens Jannarium vestararium suum, cognoscens eum idoneam personam (Anastase, lit Adrian. 1).
C'est encore à cet Adrien, passionné pour les beaux et utiles travaux de l'architecture, comme l'empereur dont il portait le nom, que Home dut le rétablissement de ses murs, de plusieurs aqueducs, et particulièrement de celui qui encore aujourd'hui porte à la fontaine de Trévi l'eau dite aqua virgo.
Léon III, malgré les malheurs personnels qu'il éprouva dans les premières années de son pontiGcat, voulut enrichir aussi la plupart des églises de Rome et des environs, non-seulement de vases sacrés, mais encore de peintures exécutées soit en mosaïque, soit en broderies tissues d'or et de perles; e( il multiplia ses dons avec une prodigalité dont on peut à peine se faire une idée.
Pour justifier en effet ce que les auteurs ont dit du fruit qu'on pourrait retirer d'une lecture attentive du Liber Pontificalis et des notions intéressantes qu'il serait possible d'y puiser sur les productions des arts et des manufactures, et même sur les usages pendant la période que cette histoire pontilicale embrasse , c'est-à-dire depuis le ive siècle jusques et y compris le i\r , nous allons faire quelques citations extraites du texte original et rangées par ordre chronologique; en même temps qu'elles feront connaître le style de cet ouvrage, ces citations présenteront au lecteur plusieurs variétés d'objets , pour l'intelligence desquels il pourra recourir aux notes explicatives jointes à l'édition d'Anastase parVignoli.
Extraits du Liber Pontificalis d'Anastase (édition de Vignoli ; Roma , 1724,3 vol. in-4°).
S. Sïlvester (vers 314).
Tom. I, pag. 84. Angeli quatuor ex argento cum geinmis alabandinis in oculos.
Pag. 85. Fecit fastigium ex argento dolatico... cameram basilicee ex aurotrimme.
Pag. 92. Scriplum ex litteris puris nigellis in cruce ex auro.
S. Hilarus (vers 461).
Pag. 156. Hic fecit nymphœum et triporticum ante oratorium sanctœ crucis, ubi columnse mirée maguitudinis quaedicuntur hecaton penta.
Lacus et conchas duas cum columnis porphyreticis radiatis,foratis, aquamfundentes ; in medio lacum porphyreticum cum concha ansata, in medio, aquam fundente, circumdata a dextris et a sinistris cancellis aereis et columnis cum fastigiis et epistyliis, undique ornatum ex musivo, ex columnis aquitanicis, tripolitis et porphyreticis.
Sergius (vers 687).
Pag. 307. Capitula (concilii Constantinopolitani) missa in locellum quod scebrum carnale {sive schevrocarthale) vocitatur.
Gregorius III (vers 731).
Tom. II, pag. 45. Hic concessas sibi sex columnas onychinas volubiles (sire vol utiles) ab Eutychio exarcho duxit in ecclesiam B. Pétri apostoli, quas statuit circa presbyterium, ante confessionera, très a dextris et très a sinistris, juxta alias antiquas sex filio pares (sire philopares), super quas posuit trabes et vestivit eas argento mundissimo, in quo sunt expressee ab imo latere effigies Salvatoris et apostolorum, et ab alio Dei geuitricis et sanctarum Virginum, posuitque super eas lilia et pharos argenteos, pensantes in unum libras septuaginta.
Pag. 53. In basilica sancta? Dei Genitricis, quae ad Martyres dicitur, tectum vetusta carie demolilum, purgari fecit ad purum et cum calce abundantissima, seu chartis plumbeis a novo restauravit.
Hadriaxus I (vers 772).
Pag. 205. Ex nimia fervoris dilectione pro honore B. Pétri apostolorum principis et pro ornatu ipsius sancti patriarchii construxit atque aediûcavit ibidem noviter turrim mine pulchritudinis, decoratam cohaerenti porticu quae descendit ad balneum; ubi et deambulatorium, scilicet, solarium, cum cancellis eereis nimispulchenime construi fecit.
Pag. 219. Cameram B. Pétri in omnibus <lestructam atque dirutam , exemplo olit uio exsculpens, diversis coloribus a novo fecit.
Ibid. Basilicam Hierusalem quae in Sessoriano sita est, et olitanas ejus, quœ marcuerant, trabes, miritke ipsas mulans, in omni restauravit parte.
Pag. 234. Portas œreas mirae magnitudinis, decoratas studiose , a civitate Perusina deducens, in basilicam B. Pétri apostoli, ad turrem compte erexit.
Anastase, dans Ja Vie d'Honoré I", nous apprend aussi que, longtemps avant Adrien, ce pontife avait fait revêtir en argent la principale porte de la basilique de Saint- Pierre : Jnvestivit regias januas in ingressu fcclesiœ majoris, quœ appellantur medianœ,
OEU
OEU
MO
ex argento, qUœ pensant librds noningcnfa srptunginta quinque. (Anastasius, tom. 11, p. 208.)
Dans la Vie de Léon IV, cet écrivain nous instruit encore que les Sarrazins, dans l'une de leurs incursions, en 8iC, ayant ruiné et dépouillé ces portes, ce pape les fit rétablir et couvrir de nouveau de lames d'argent sculptées en relief : Portas quas dcslruocerat Saracœna progenics , argentoque nudarat , erexit, multisque lucifluis salutiferisque historiés sculplis décoratif, et in meliorem specirm quam pridem fuerant reparavit (Ibid. , tom. 111, pag. 123.)
Enfin, longtemps après, ces portes se trouvant altérées et presque détruites par le temps et la cupidité, Eugène IV leur substitua, en liio, celles en bronze qu'on admire encore aujourd'hui, dont les bas-reliefs, relatifs à la réunion des églises grecque et latine, ont été exécutés par Antoine Filarète, et Simon, frère de Donatello. (Vasari, Vite tiel Pitlor., edit. Borna, tom. I, p. 296.)
Au temps de Michel lit, qui régna en Orient de l'an 842 à 807, les Bulgares furent allligés d'une horrible peste. A la cour de leur souverain se trouvait alors un religieux romain, nommé Méthodius, docte écrivain et pratiquant aussi la peinture (pingendi non rudem) : le prince, l'ayant appelé pour orner un de ses palais , le laissa maître des sujets ; le moine artiste, qui désirait gagner cette âme à Dieu, choisit celui du jugement dernier. 11 peignit avec tant d'énergie les tourments des damnés, et fit une telle impression sur l'imagination du roi des Bulgares, que lui et ses sujets se firent baptiser. (Cédrénus, edit. reg., pag. 5i0. — Lebeau, Uist. du Bas-Emp., tom. XV, p. 39 et seqq.)
Les prêtres missionnaires ne se contentaient pas d'instruire les populations qu'ils évangélisaient, en prêchant les dogmes chrétiens : ils se faisaient artistes pour frapper davantage leur imagination par des œuvres propres à parler aux yeux. Ce dernier langage n'était pas moinséloquent que l'autre, et souvent il produisait des effets plus durables. C'est ainsi que plusieurs évoques se tirent architectes, et, si l'on peut employer cette expression , manœuvres et maçons , pour élever à Dieu des temples, au milieu des peuples barbares. Ils faisaient ainsi l'œuvre de Dieu, sous tous les rapports. Cela nous donne lieu de revenir à la réflexion que nous avons déjà exprimée, à savoir que I "Eglise créa et façonna, pour ainsi dire de ses propres mains, l'architecture chrétienne, en plusieurs régionsoù les monumenlssont, rigoureusement parlant, d'Architecture ecclésiastique. Les faits ici parlent assez haut : ils n'ont pas besoin de commentaires.
^ Lorsque les monastères se fondèrent, en Europe, et commencèrent à couvrir la face
du pays, ce furent des moines qui furent les maîtres de V œuvre de ces belles et immenses constructions. Les architectes des premières églises abbatiales furent de simples moines, mais dans ces esprits humiliés par la pénitence il y avait souvent un génie hardi, et leurs œuvres sont là souvent encore pour rendre témoignage à la grandeur el à l'étendue de leurs connaissances. {Voy. Abbaye.)
Notons que , dès leur établissement en Occident , surtout après saint Benoit, les moines se consacraient au travail des mains. Non-seulement ils se faisaient un devoir de travailler à la construction de leur église et des bâtiments conventuels, mais encore ils se livraient avec ardeur à toute espèce de travaux , sans excepter les plus pénibles. Ecoutons à ce sujet les paroles suivantes de M. Guizot :
« Quelques-uns des moines d'Orient avaient bien essayé d'intro luire le travail dans leur vie, mais la tentative n'avait jamais été ni générale ni suivie. Ce fut au ve siècle que saint Benoît opéra cette grande révolution dans l'institut monastique; il y introduisit surtout le travail manuel, l'agriculture. — Los Bénédictins ont été les défricheurs de l'Europe : ils l'ont défrichée en grand, en associant l'agriculture à la prédication. Une colonie, un essaim de moines, peu nombreux d'abord, se transportait dans des lieux incultes ou à peu près, souvent au milieu d'une population encore païenne, en Germanie, par exemple, en Bretagne ; et là , missionnaires et laboureurs à la fois, ils accomplissaient leur double tâche, souvent avec autant de péril que de fatigue. Saint Benoît avait réglé l'emploi de la journée dans ses nombreux monastères. Le travail y tenait une grande place, n (M. Guizot, Cours d'hist. moderne.)
Cette observation de M. Guizot est juste, mais elle est incomplète. Les moines * J éf ri— chèrent le sol, c'est vrai; mais ils furent aussi les architectes et les constructeurs des immenses monastères qu'ils habitaient ; ils en furent les décorateurs, et leur influence ne fut pas moins marquée dans les arts chrétiens , que dans la conservation des œuvres littéraires des anciens , et l'agriculture.
Ajoutons que les moines d'Orient avaient introduit le travail dans leurs règles d^une manière plus générale que ne le prétend le savant écrivain que nous venons de citer.
Saint Grégoire de Nazianze, l'un des Pères de l'Eglise grecque, élevé aux fonctions de l'épiscopat, regrettait sa solitude et se plaignait ainsi à l'un de ses amis : « Qui' me rendra le chant des psaumes, les veilles, les prières qui nous transportaient de la terre au ciel, cette vie qui semblait n'avoir rien de matériel et de corporel? Que ne puis-je revoir cet heureux temps que nous passions à travailler des mains, à porter du bois, à tailler des pierres, à planter des arbres et à conduire de l'eau par des canaux! »
Ul
vu.
ot;i Mil.
E'i pénétrant au sein même du moyen âgfi , nous voyons très-fréquemment dos évoques, des moines et des prêtres, devenir les architectes des monuments religieux les plus remarquables. Nous nous bornerons à citer quelques faits, parce que cette observation a été reconnue généralement et que personne ne l'a contestée. Nous réfutons plus bas (à l'article du Style ogival) une singulière opinion émise par M. D. Ramée, qui prétend que le style romano-byzantin est sacerdotal, et que le style ogival est laïque. Le premier, suivant cet étrange système, symboliserait l'autorité ecclésiastique, et le second serait l'emblème de l'émancipation de la société laïque. Revenons à notre sujet.
Bérenger, évêque d'Elne [siège épiscopal Aujourd'hui transféré à Perpignan) dessina à Jérusalem le plan de l'église qu'il devait faire exécuter dans son pays.
Cum Berengarius ad sanclam civitatem Jérusalem devotionis ergo accessisset, formant Inijusec ecclesiœ in pergamrno descripsit, unde rerersus œdificavil in villa superiori ffelenensi ecclcsiam calhcdralem. (Ain. 1019, Gallid Christiana, tom. VI, pag. lOiO. — Hisl. lit t. de la France, page 139.)
Suger, n'étant encore que novice, se plaisait à tracer des figures sur le sable. 11 méditait de longues heures devant des lignes qu'il dirigeait dans divers sens. Il était plongé dans des réflexions profondes en étudiant les rapports qui devaient les unir. 11 était absorbé par la contemplation d'objets qui n'avaient de réalité que dans son esprit. Il méditait la construction d'une grands église. Plus tard qusnd il fut abbé, après avoir été mêlé à toutes les grandes affaires de son siècle, aprèsavoir gouverné laFrance, il réalisa les projets de son adolescence, en construisant la magnifique église abbatiale de Saint-Denis.
A Auxerre, sous le règne de Henri I", l'évèque Geoffroy de Cbamp-Aleman (c'est un bourg du Nivernais) instituait des prébendes de sa cathédrale pour des ecclésiastiques, dont l'un serait peintre, l'autre vitrier, le troisième orfèvre ; Aurifabrum mirabilem, pictorem doctum, vitrearium sagarem. (Hisl. episcop. autiss., ap. Labbe, Nova Hiblioth. mss., tom. I, page 453. — Histoire littéraire de laFrance, page tkSL)
Elbert, évèque d'Yorck en 766, confie à Alcuin et a Eanbald, la construction d'une église dont il avait lui-môme fait les plans. Louis de Crèvent, abbé de la Sainte-Trinité de Vendôme, lit bâtir le cloître, qui est d'une architecture très-délicate; il fit élever lejubé, dont l'ouvrage est admiré; il fit achever la nef qu'Aimery de Coudun, son prédécesseur, avait commencée, enfin il fit faire le portail, dont le goût est très- beau.
Cet abbé avait dans sa communauté un religieux fort entendu dans l'architecture; il se nommait le père de Jarnay : il conduisait l'ouvrage et les ouvriers. (Hist. de Vendôme, par l'abbé Simon, tom. II, p. 3V0.)
Dans le Bulletin du Comité historique des
ffrfsrfmonif/?t<7if»',nntrauveindiquéslesnoms de plusieurs architectes ou maîtres de l'œuvre des églises du moyen âge. Nous en donnerons ici quelques-uns, en faisant savoir que le Comité a chargé son secrétaire de recueillir et de publier en un volume tous les documents qui ont été fournis au Comité par ses membres correspondants. Nous ne mettons pas ces noms par ordre chronologique, mais suivant l'ordre dans lequel ils se trouvent mentionnés dans les volumes du Bulletin du Comité historique des arts et monuments.
Tom. 1". Henri de Rruisselles. Martin Cambiche.Gailde. Isambardus. (Maître) Jean. Jean de Soissons. Jean Langlois. Pierre Michelin. Jean Thierry. Waast. — Tom. 11. Albéron. André. Pierre de Reaujeux. Jérôme Bertschin. Nicolas Ronavcnture. Etienne Bonneuil. Nicolas Bondon. Jehan Chesenau. Pierre Dantina. Jean Defetin.JeanDeschamps. Durandus. Gérard. Michel Gosse. Antoine Guichard. Guillaume de Sens. Hardouin.
Henri de Saxoine. Henriot. Hezelon. Jehan Imbert. Jean d'Orbais. Rurcard Kettener.
François Lamoureux. Pierre Largent. Germain Laurent. Clément Leclerc. Pierre Le Merle. Jean de l'Epine. Guillaume Martin. Matthieu d'Arras. Georges Mathurin. Jehan Meguyer. Michel le Papelard. Jean Mignot. Pierre Nepveu, dit Trinqueau. Guillaume Pellevoisin. Pierre de Sens. Richard. Guillaume Sénault. Umbert. Wolbéron , etc., etc., etc.
OGIVE. — Afin de mettre plus d'ordre et de clarté dans ce que nous avons à dire sur l'ogive et le style ogival, nous avons établi de nombreuses divisions dans cet article, et nous avons mis un titre particulier à chacune de ces divisions.
De l'ogive et de ses différentes formes. — On appelle actuellement ogive un arc formé de deux portions de cercle qui se croisent à leur sommet. Nous dirons ci-dessous quelle était la signification primitive du mot ogive ou augive. L'usage a prévalu de désigner par le nom d'ogives toutes les arcades aiguës, dont le sommet est plus ou moins en pointe. C'est pour cela que les antiquaires anglais ont souvent désigné le style ogival sous le nom de pointed style.
On distingue plusieurs variétés dans la pointe des ogives. Nous indiquerons les principales. (Vog. Arc et les tig. à la fin du tom. I" de ce Dictionn.)
1° L'ogive obtuse ressemble beaucoup à un plein cintre dont le sommet est à peine relevé en pointe. Cette espèce d'ogive se voit assez fréquemment dans les monuments de la fin du xii* siècle, surtout dans le midi de la Fiance, et môme dans ceux qui sont en deçà de la Loire. On regarde communément cette ogive comme la plus anciennement usitée ; on voit, cependant, en môme temps dans certains édifices une ogive très-aigue
que plusieurs archéologues appellent ogive romane.
2° L'ogive aiguë est celle qui est forruéo par doux arcs dont les centres sont situés au-delà des points de retombée. Cette ogive st fort commune dès le xne siècle, au xin* siècle surtout, lorsque les points d'appui sont très-rapprochés, ou qu'il est nécessaire d'avoir une très-grande solidité.
3° V ogive en tiers-point est celle dont la corde sous-tendante est divisée en trois parties. Les points intérieurs servent de centre jour tracer les deux côtés de l'arcade. Celte ogive peut s'inscrire dans un triangle équilatéral ; c'est la plus élégante des ogives usitées au moyen âge, et on la trouve très-souvent employée dans les grands monuments du style ogival primitif, au xni' siècle.
4* L'ogive surélevée est celle dont les points d'appui sont exhaussés. Cet exhaussement peut être plus ou moins considérable et peut s'appliquer aux ogives en tiers-point, ou aux ogives d'une autre forme. L ogive surélevée n'est pas dépourvue d'élégance, et elle produit, dans les arcades resserrées, un meilleur effet que l'ogive aiguë. On peut juger de l'effet de cette arcade, par comparaison, à la cathédrale de Tours et à celle du Mans. A l'abside de la première de ces églises, on voit cinq ogives à lancettes surélevées du meilleur elfet, tandis que, à l'abside de la seconde, on voit des ogives extrêmement aiguës et disgracieuses.
5° L'ogive en accolade, ou arcade en talon, dont la partie inférieure est à courbure simple et la partie supérieure à contre-courbure. Cette arcade est formée par quatre arcs de cercle ; les deux arcs de cercle inférieurs ont leur centre dans l'ouverture de l'arcade; les deux supérieurs ont leur cercle au-dessus et en dehors de l'arcade.
6" L'arc en anse de panier, ou arc Tudor des Anglais.
7° L'ogive lancéolée est formée de deux arcs dont la courbure se prolonge au delà de la ligne des centres.
8° L'ogive moresque n'est pas autre chose
3ue l'arc en fer à cheval brisé. Nous en avons onné un exemple à l'article Moresque. {Voy. fig. à la fin du vol.)
Etymologie et signification primitive du mot ogive. — Les anciens architectes ne paraissent pas avoir attaché au mot ogive la même signification que les architectes et archéologues modernes. M. Verneilh, dont nous aurons à citer les travaux remarquables sur l'or gine et les premiers développements de l'art ogival, a fait, à ce sujet, quelques découvertes curieuses. En étudiant le traité d'architecture de Philibert Delorme, il vit cet illustre maître de la Renaissance n'employer le mot ogive que dans la locution croisée d'ogives qui signifie les arcs en croix placés diagonalement dans les voûtes gothiques.
Ce fut pour M. Verneilh l'occasion de consulter les auteurs qui ont vécu après Philibeil Delorme. Sa surprise ne fut pas petite de les trouver tous d'accord avec cet écri-
OGI 444
vain. Jusqu'à la fin du siècle dernier, les théoriciens aussi bien que les glossateurs n'ont entendu par ogives ou augives que les nervures diagonales des voûtes du moyen âge. Pour trouver des fenêtres ogives, il faut descendre jusqu'à M il lin, qui lui-même, dans son Dictionnaire des Arts, ne laisse pas cependant que d'admettre la définition de ses devanciers ; de sorte que c'est d'une inadvertance de Millin que le sens nouveau d'ogive paraît être issu. La fortune du mot, ainsi dénaturé, ne tarda pas à croître en même temps que le goût pour les choses du moyen âge.
De ces recherches, les premières qu'on ait faites, à ma connnaissance, sur la véritable acception d'ogive, M. Verneilh fit l'objet d'un article inséré dans les Annales Archéologiques (1). Son travail, quoique suffisamment probant, était incomplet en ce qu'il n'avait rien allégué de bien positif pour l'époque antérieureàPhilibertDelorme. M. Lassus éclaira cette partie delà question en produisant des textes du xivc et même du xme siècle (2), d'où il ressort que si les auteurs postérieurs à la Renaissance avaient appelé ogive une partie de la membrure des anciennes voûtes, ils n'avaient fait en cela que continuer la tradition des gens du moyen âge.
Voici quels sont les textes allégués par M. Lassus :
1° Le compte de la construction d'une chapelle ajoutée en 1399 à l'église des Célestins de la forêt de Cuise, chapelle « volue (voûtée) de trois croisées d'ogives, » et dont une partie accessoire reçut une voûte de bois « sur croisée d'ogives en anse de panier (3). »
2° Le devis de construction d'une autre chapelle élevée en 13V7 à Averdoing en Artois; devis où il est question de « deux crois d'augives pour faire les voultes sus, avec une arche entre deux crois augivères. »
3° Un vers de la Caroléide, poëme de Nicolas de Brai, où cet auteur, qui vivait à la cour de Louis VIII, dit de Philippe Auguste qu'il avait été « le défenseur et l'ogive de la foi catholique, »
Catholicœ fidei validus defensor et oc.is. Les Bénédictins avaient introduit ce mot dans le Glossaire de Du Cange, sans l'expliquer. M. Lassus a eu parfaitement raison d'y voir un exemple au figuré de l'ancienne acception d'ogive : d'abord parce que ogive n'est autre chose que le féminin d'un adjectif ogif, dont il faut bien admettre l'existence au moyen âge , puisque les modernes ont encore dit arc ogif; ensuite parce que, d'après les habitudes orthographiques du mi" siècle, ogif rapporté au sujet d'une phrase devait s'écrire ogis, comme em^/dans le même cas s'écrivait antis. Voilà pour la forme du mot; quant à sa signification, elle est dictée par
2j Annules Archéologiques, t. II, p. 40.
5) Le document toul entier a été publié depuis par M. Lassus lui-même, dans le Bulletin du Comité h'ulorique, t. I, p. 48.
OGI
OGI
Ufi
le sens de la phrase. Comme V ogive, est le support sur lequel repose la voûte, il est d'une parfaite justesse de comparer à ce membre d'architecture l'homme sur lequel repose une grande institution.
Indépendamment de ces citations qui prouvent pour l'époque ancienne, M. Lassus invoqua de nouveaux auteurs du xvir et du xvm' siècle négligés par M. Verneilh (1). 11 fit pins ; il constata que l'avaotdernière édition du Dictionnaire de V Académie, publiée en 1814, ne définissait encore l'ogive que comme « un arceau en forme d'arête qui passe en dedans d'une voûte, d'un angle à l'angle opposé, » et que c'est seulement dans la réimpression de 1835 qu'à cette définition fut ajoutée pour la première fois la nouvelle: « il est aussi adjectif des deux genres, et se dit de toute arcade, voûte, etc., qui, étant plus élevée que le plein cintre , se termine en pointe , en angle : voûte ogive, arc ogive, etc.
M. J. Quicherat a trouvé et publié plusieurs textes à ajouter à ceux qui ont été mentionnés ci-dessus ; ils confirment l'opinion de M. de Verneilh. Villard de Hoinecourt, architecte du xiu' siècle, rangeait l'ogive parmi les membres d'architecture ; ce qui tend pour le moins à en exclure l'idée d'une forme particulière affectée aux baies des arcades, portes ou fenêtres.
La tour d'Aubette à Rouen, fut réédifiée en 1406. Le devis de cet ouvrage est inséré dans l'un des registres des délibérations de l'Hôtel de Ville (2). On y lit: « Item, il fauldra voulter la d;te tour, laquelle a quinze piez de creux, et en sont les carches et fourmeres (3) déjà assizes ; et y fault environ quarante pies d'augives, dont il y en a environ seize piez taillez, et la clef; et sont lesdictes ogifes chanfraintes (4); et a en ladicte voulte quatre branches d'ogives. »
Soixante-deux ans plus tard, en 1468, Louis XI fit bâtir une chapelle devant la porte de Pierrefonds à Compiègne.
« Item, faut deux piliers qui porteront trois piez de saillie, pour cuillir (recevoir) les arcs doubleaulx et les croix d'augives. — Item, fault voulter le premier estage à croix d'augive. — Item, en la croisée de la chapelle d'en hault, seront revestues les augives et les formeras de bonne mollure ; et en la clé de la dicte croisée seront mises les armes du roy portées de deux angles (an-
(1) Là M. Lassus 9'est trompe en attribuant à Frezier l'erreur sur ogive, c Les principales nervures appliquées aux voûtes gothiques, dit très-bien cet auteur, sont les arcs donbleaux et les augives ; les premières les traversent diamétralement et les secondes en diagonales qui se croisent : c'est pourquoi on dit ordinairement croisée d'augives. » La théorie et /./ partit/ne de la coupe des pierres, t. III, p. 25.
(2) Archives municipales de Rouen, registre A. 5, fol. 50 recto.
(5) C'est-à-dire les cherches et formeretx. Les formerez sont les arcs servant de supports à la voùle contre les murs; par cherches il faut entendre les grand cercles du cintre sur lequel devait s'opérer la construction de la croisée d'ogives.
(41 Taillées en biseau sur les arêtes.
ges). — Item, fault pour faire les croisées d'augives, deux cens piez de pierre de ung pié carré , et huit cens pierres appellées pendans (1), pour faire les dites voultes. »
Ainsi donc sous saint Louis aussi bien que du temps de Louis VIII, au xv' sièclo comme au xiv% comme au xvi% comme dans tous les auteurs qui ont écrit depuis Philibert Delorme jusqu'à la révolution, ogive n'a pas signifié autre chose que la nervure transversale des voûtes gothiques.
Pour ne laisser aucune incertitude dans les esprits, il est bon de dire tout de suite comment fut dénommé aux mêmes époques ce que notre erreur nous fait appeler ogive. Autant que j'ai pu le recueillir des textes, les anciens n'avaient pas de terme particulier pour cet objet. Arc tout seul paraît leur avoir suffi dans la plupart des cas, parce que l'arc brisé étant pour eux l'arc normal, ils n'avaient pas à craindre, en ne le déterminant pas, que leur laconisme engendrât la confusion. Que si, par exception, ils avaient à mentionner concurremment des arcs de diverses formes, ils se servaient d'épithètes pour établir la différence. Ainsi, au xme siècle, Villard de Honnecourt reconnaît des grands arcs ou arcs en plein cintre, apposés aux arcs de tiers point ou arcs brisés à deux centres, et aux arcs de quint point ou arcs brisés à quatre centres (2). Dans le document de 1398 publié par M. Lassus, on trouve arc empointié (3), qui me parait être l'équivalent du point ed arch usité encore aujourd'hui par les Anglais. Le premier théoricien qui ait ressuscité les lois de l'architecture antique, Leone Alberti, appelle l'arc brisé arcus compositus, parce qu'il est le produit de deux segments de cercles tirés de centres différents (4). Notre Philibert Delorme, postérieur d'un siècle à Leone Alberti, se sert de l'expression circonférence en tiers point, qu'il dit emprunter au vocabulaire des ouvriers de son temps (5) : circonstance qui, jointe à l'emploi de la même expression par Villard de Honnecourt, me fait présumer que c'est cette expression même qui fut employée le plus généralement dans les chantiers pendant toute la durée de la période gothique. Quant aux auteurs du xvir et du xvm' siècle, ils ont dit indifféremment arc aigu, arc br se et arc gothique.
(1) C'est le nom, usité encore aujourd'hui, des pierres ou voussoirs qui forment la couverte des voûtes gothiques p:tr-dessus les nervures.
(2) Voy. la Revue Archéologique, t. VI, p. 169,
(3) c Item, l'autre costé de ladicte chappelle qui fait coste à l'église, a esté reflendu du long d'icdle chappelle et de son hault ; et en ce lieu sont esligez (disposés), deux pilliers eslraycrs (à ressauts) et deux dosserez (pilastres) qui portent trois ars empointiez, liouez a ung lez et à l'autre (hivés sur leurs deux arêtes), lesquelles ars soosiiennent les comhles d'icelles église et chappelle. » liullelin du Comité, t. I, p. 53.
(4) De Re a'dificatoria, lib. ni, c. 13 (Florence, 1485).
(5) L'Architecture, I. iv, c. 10.
CGI
ni.
■WS
Origine de l'ogive. — En étudiant la question de l'origine de l'ogive, il ne faut pas attacher grande importance aux faits isolés, qui nous montrent l'emploi de l'arc aigu comme accident dans Quelques vieux monuments. Il en est de l'art ogival comme de tous les autres arts : il a sa racine dans l'antiquité, sous certains rapports, mais il n'a été généralisé et pratiqué qu'à une époque comparativement moderne. N'est-ce pas ainsi que les anciens connaissaient les caractères mobiles, et que l'art de l'imprimerie ne fut réellement découvert et pratiqué qu'au milieu du xv* siècle? La présence de l'ogive ou de l'arc aigu dans les plus vieux édifices est entièrement indépendante de la naissance du système ogival proprement dit. Quelquesuns des plus vieux monuments des Pharaons, en Egypte, notamment l'ouverture de la grande pyramide; plusieurs constructions cyelopéennes ou pélasgiques du Latium ; des tombeaux helléniques de la Sicile; la porte de My cènes; l'ouverture de l'aqueduc de Tusculum; et même d'anciens édifices du Mexique, olfrent la forme de l'ogive. Mais dans tous ces monuments l'ogive n'est qu'un accident et on pourrait dire une irrégularité.
Donnons d'abord successivement les principales opinions sur l'origine de l'ogive et la naissance du style ogival. Nous exposerons ensuite notre opinion sur cette question compliquée.
Milizia, croyant retrouver dans nos cathédrales la grandiose végétation des forêts, s'imagine de placer le berceau de l'architecture gothique dans ces sombres forêts qui servaient de temples aux Germains (1). L'art se serait modelé sur cette sauvage et forte nature. La cathédrale du xur siècle serait la forêt reproduite en pierre. Mais il y aneuf siècles qui séparent le Franc de Germanie du Français du moyen âge. Le système de Milizia n'est pas plus soutenable que celui de Chateaubriand, qui voit le patron de l'ogive dans la feuille du palmier.
Amaury Du val avance que cette archilecture, qu'il baptise du nom de xiloïdique (çùkv, bois), est due à l'imitation dos églises primitives construites en bois (2). Cette hypothèse n'a pas même pour elle un vernis de vraisemblance; il surfit de parcourir les descriptions, tout incomplètesqu'ellessoient, que quelques chroniqueurs nous ont laissées des basiliques en bois, pour se convaincre de la différence radicale qui existe entre ces deux genres de construction. Qu'y a-t-il de commun entre un monument du xme siècle et ces primitives églises sans voûtes, au plein cintre romain, où les chapiteaux et les piliers étaient souvent d'origine romaine? Comment le caractère ogival se serait-il déjà manifesté dans ces monuments primitifs, alors que nous n'en retrouvons pas la moindre trace dans les édifices eu pierre des ixc et xe siècles?
(\) Vie de architectes.
(2) France littéraire, t. XVI.
Warburtou, Vilson et la plupart des écrivains antérieurs au xix* siècle ont attribué l'importation de cette architecture aux Goths, les moins barbares d'entre les hordes du Nord qui envahirent l'Europe au moyen âge. Cette opinion a été solidement réfutée depuis longtemps, bien que l'on ait conservé cette dénomination de gothique que le temps semble avoir consacrée. Mais on a peut-être été trop loin en considérant les Goths comme domines par un instinct destructif des beauxarts. Ils ont, il est vrai, laissé bien des ruines sur leur passage; mais quel est, au moyen âge, le peuple vainqueur qui n'ait point fait subir aux vaincus ces tristes conséquences de la défaite? Quand les Goths eurent affermi leur domination, ils employèrent les bras des vaincus à l'érection de divers monuments. Théodoric, roi des Ostrogoths, fit élever des aqueducs, des thermes et des palais-, par des artistes italiens. Ne doit-on pas même reconnaître qu'il avait une certaine intelligence de l'art, lorsqu'il écrivait à son architecte les conseils suivants : Censemus ut et antiqua in nitorem pristinum contineas et nova simili anliquitate producas, quia sicut décorum corpus uno convenit vestiri, ita nitor palatii similis débit per universa membra diffundi. Ne croirait-on pas entendre parler quelque membre du Comité des arts et monuments, ou de la Société française pour la conservation des monuments?
César Césariani, C. Wren, R. Willis donnent une origine sarrasine à l'arc ogival; mais le style moresque ne renferme aucun des éléments du style ogival. Quel air de famille peut-on constater entre l'arc en fer à cheval et l'arc tiers point, entre la coupole à minarets et la flèche gothique? Le palais de l'Alhambra, il est vrai, nous offre des ogives, mais on sait que ce monument ne remonte qu'à l'an 1273.
M. Ed. Boid voit dans l'ogive une invention des Arabes, suggérée par les formes compliquées des ouvrages orientaux en treillages (1). Il cite à l'appui de son hypothèse les ogives des monuments de Caboul et d'Ispahan; mais il n'en parle que d'après des descriptions toutes poétiques des auteurs Arabes, qui n'ont été confirmées par aucun voyageur.
M. Ch. Lenormant suppose que les Arabes faisaient d'abord usage du mode byzantin, mais que, au vme siècle , quand ils eurent conquis le second empire des Perses, ils empruntèrent l'architecture des Sassanides, qui était à ogives; que de là ils l'introduisirent au Caire, puis en Sicile au x' siècle, et que de là ce nouveau système, par une sorte d'infiltration, se serait répandu dans tout l'Occident. On peut répondre au savant antiquaire normand : 1° qu'il n'est nullement prouvé que l'architecture sassanide fût ogivale. Les ruines de ces antiques monuments semblent, au contraire, démontrer qu'ils ont été construits par les artistes
(1) Histoire et analyse des principaux styles d'architecture, 1835.
oci
grecs et romains que l'empereur Valéricn lit venir en Perse pendant sa captivité (259- 2G9Ï; 2° qu'il serait étonnant, dans cette hypothèse, que les Arabes n'eussent point, pendant leur séjour en Espagne, introduit l'élément ogival dans les mosquées moresques; 3° qu'il cite à l'appui de ses conjectures des dates qui sont tout au moins contestables : ainsi, par exemple, le palais de la Ziza, en Sicile, d'après les recherches de Milner, ne daterait que de l'an 1279. Quand bien môme on démontrerait évidemment que ce monument est du x* siècle, on pourrait toujours présumer que ces ogives ont été ajoutées à une époque postérieure, probablement au xr siècle, où les Normands conquirent la Sicile. k° Ajoutons, avec M. le comte de Laborde (1) qu'on se trompe en attribuant aux Arabes un génie inventif et qu'ils étaient plus habiles à perfectionner qu'ingénieux à concevoir.
Wittington, lord AbeFdeen , Hallam , et M. Hiltorf, etc., donnent également une origine orientale à l'ogive, dont ils citent des exemples dans l'Arabie, la Perse et l'Asie Mineure. C'est de l'Orient qu'elle aurait été apportée dans nos contrées par les pèlerins et les croisés. Mais, comme l'a observé Milner (2), la date des édifices, qu'on allègue comme des preuves concluantes , est fort suspecte; les monuments à ogives de la Perse ne sont pas antérieurs à Tamerlan, et l'on n'en trouve aucun dans la terre sainte. Les partisans de cette opinion sont tout au moins obligés de concevoir que l'ogive orientale dilfère beaucoup de celle d'Occident, qu'elle n'est point accompagnée de ces gracieux ornements qui embellissent la nôtre, et qu'enfin l'usage en était fort rare avant le xiil* siècle.
D'après J. Barry, Payne, Knight, Seroux J'Agincourt et M. Quatremère de Quincy, les exemples de voûtes d'arôte qui seraient l'origine de l'ogive, se rencontrent dans l'architecture gréco-romaine des temps de décadence, et le style ogival chrétien ne serait qu'une application plus complète de cet ancien système.
F. Kehm, J. Carter, Ed. King, etc., attribuent à l'Angleterre le développement primitif de l'architecture à ogive; mais l'étude comparative des monuments prouve que nos cathédrales gothiques sont plus anciennes que celles de l'Angleterre.
Vasare, Palladio, G. Moller, Stieglitz, D. Fiorillo, etc , font honneur à l'Allemagne de l'invention de cette architecture, qu'ils appellent germanique; mais il parait constaté que l'ogive n'apparaît en Allemagne que vers le milieu du xu* siècle.
J. Dallaway et R. Smirke font venir d'Italie le style à ogives, vers l'an 1100. Tout le monde convient que l'Italie, fidèle à ses traditions artistiques, ne fut pour rien dans l'invention et le progrès de cet admirable type.
(1) Voyage pittoresque en Espagne.
(-2) T réalise on llio ecclesiasli al architecture of Eiigliind.
Il n'y a à Home qu'une seule église, la Minerve, où l'ogive se montre accidentellement. Les rares monuments à ogives de l'Italie» ont été construits par des architectes allemands.
L'invention de l'ogive a été attribuée aux Egyptiens par F. Ledwich (1); aux Hébreux, par R. Lascelle (2); aux Lombards, par H. Wallon (3); aux Normands, par Godwin (4); aux francs maçons, par J. Hall (5); Bentham, Milner, et M. A. Lenoir, etc., pensent que l'ogive s'est formée par l'intersection des arceaux. On remarque dans un grand nombre de monuments du xï siècle, et surtout au support des corniches, des arcs circulaires qui, en se croisant, produisent naturellement des ogives. N'esl-il pas présumable que nos ancêtres, frappés de la beaulé de cette nouvelle forme, l'auront employée d'abord comme ornement et qu'ensuite, considérant qu'elle réunissait la solidité à la grâce, ils l'auront introduite comme l'élément générateur de leur architecture? Avec ce système on s'explique facilement la présence simultanée du cintre et de l'ogive pendant une longue période, et le triomphe détinitif de cette dernière forme, dans presque toute l'Europe, mais à des époques différentes.
M. Boisserée de Studgard croit que l'élévation que prirent les édifices vers le xi* siècle produisit un resserrement dans les arcades, qui fit jaillir l'ogive du plein cintre.
MM. Young et P.Mérimée voient la principale cause de l'emploi de l'ogive dans ses propriétés de résistance et dans la solidité qu'elle donne aux..monuments à toits élevés.
M. A. de Caumont, après avoir admis que l'inclinaison ogivale a pu avoir été adoptée pour faciliter l'écoulement des eaux pluviales et donner par là plus de solidité aux édifices , termine le remarquable chapitre qu'il a écrit sur ce sujet, en disant que l'architecture ogivale s'est développée sous la triple influence des conceptions de nos artistes indigènes, des souvenirs romains et du goût oriental. Par là même il concilie ensemble les opinions diverses de Seroux d'Agincourt, de Bentham, et de M. Ch. Lenormand.
M. le docteur Woillez établit que l'apparition de l'ogive résulte, en général, de l'adoption des voûtes à nervures croisées, et que c'est d'abord en Picardie que ce germe de l'arc ogival fut fécondé par l'expérience.
M. le docteur Balissier fait remarquer que le système ogival n'e:>t point sorti d'un seul jet du cerveaude quelque artiste; que l'ogive fut admise d'abord comme élément nouveau et exceptionnel dans l'architecture; que son emploi n'a été cause d'aucune révolution, et que son avènement n'a fait que coïncider
(1) Anliquit s de l'Irlande.
(~2) Origine héraldique de l'architecture goil.jque.
(3) Eléments d'archiieciiire, 124.
(4) Vie de Chaneer, 18U4.
(?i) Es^ai sur l'architecture gothique, 181^.
avec d'autres innovations importantes, dont le concours simultané était nécessaire pour développer un nouveau système d'architecture. D'après M. L. Vilet, l'architecture ogivale est née des mômes circonstances et s'est développée d'après les mômes lois que les langues et les institutions, à cette môme époque. Son principe est dans l'émancipation, dans la liberté, dans l'esprit d'association et de commune, enfin dans des sentiments tout indigènes et tout nationaux.
Ce n'est point un motif de goût, selon M. D. Ramée, qui a fait triompher l'ogive. Ce résultat serait dû à la puissance de l'art séculier, qui, au xm* siècle détrôna l'ait sacerdotal. Ce serait donc l'influence des artistes laïcs, et surtout des francs-maçons, qui aurait fait fleurir le nouveau style dans la chrétienté.
Résumé et discussion des opinions sur V origine du style ogival. — Nous rapportons à trois les opinions les plus remarquables sur l'origine du système ogival.
La première considère l'ogive comme importée de l'Orient en Europe, au temps des croisades. Elle va même jusqu'à prétendre que le style ogival, considéré comme système complet et arrêté, régnait depuis longtemps en Asie, quand les chrétiens, armés pour la conquête du tombeau de Jésus- Christ, y pénétrèrent pour la première fois. Frappés de la singularité, et en même temps de la grâce, de la légèreté de cette forme nouvelle pour eux, ils auraient voulu la transporter en Occident , comme souvenir des saints lieux. Cette opinion s'appuie donc sur l'existence d'arcs en ogive dans des monuments antérieurs à l'occupation de la Palestine par les croisés.
Examinons les faits qui lui servent de fondement. L'ogive existait-elle authenliquement en Asie avant l'arrivée des peuples de l'Occident? Des recherches exactes, dit M. Schweigauser, ont prouvé que les églises gothiques de l'Orient ont été construites par les derniers croisés ou même par leurs successeurs. Dans la terre sainte, avait écrit précédemment le docteur Milner, on n'a trouvé aucune église à ogives, si ce n'est celle de Saint-Jean-d'Acre, et encore a-t-elle été bâtie par des chrétiens. En Perse, il existe bien des arcades pointues dans un petit nombre de ponts et d'édifices publics, mais on n'a pas de notions précises sur la date de leur construction, et des raisons assez fortes portent à les regarder comme n'étant point antérieures non-seulement à Gengis-Khan, au xiu' siècle, mais encore à Tamerlan, dans le xv« : la plupart des monuments de la contrée étant dus à l'un ou à l'autre de ces deux hommes célèbres
Contraints d'abandonner une opinion ruinée par la puissance irrésistible des faits, quelques antiquaires en ont imaginé une autre, qui donne à l'ogive une origine arabe, sarrazine ou moresque. Cette opinion s'appuie sur l'existence en Egypte de inonu-
OGI
ments où se voient des ogives, sur la forme des arcades du palais de la Ziza, en Sicile, bâti, à ce que l'on croit, du ixe au xje siècle, par les émirs sarrazins, maîtres du pays; enfin, sur quelques édifices construits pat les Maures d'Espagne. A peine cette opinion fut-elle formulée qu'elle fut vivement contestée. « Rien ne prouve, dit le savant Milner, que les Maures d'Espagne aient employé l'ogive avant les autres peuples; on ne peut trouver aucun monument qui en donne une preuve certaine, et d'ailleurs, on dit qu'ils se servaient d'architectes byzantins. La cathédrale de Cordoue, où l'on voit des arches romanes en fer à cheval et des ogives, était, dans l'origine, une mosquée. Elle fut commencée par Abdérame 1", et terminée par son fils lssen, vers l'an 800; mais il est certain que cet édifice a été agrandi par la suite, et l'on ne peut rien atlirmer positivement sur la date des différentes parties qui le constituent. Le palais de VAlhambra, à Grenade, est bien en ogives, mais il fut bâti depuis 1273, et par conséquent longtemps après que l'ogive eut été adoptée dans toute l'Europe. En un mot, beaucoup d'édifices mauresques, antérieurs au xir siècle, sont construits dans le genre roman, et pas un édifice à ogives n'est prouvé appartenir à une époque plus ancienne que les autres monuments du même genre qui existent dans le reste de l'Europe. »
M. de la Rorde rejette aussi l'origine arabe de l'architecture ogivale : «C'est une grande erreur, dit-il dans son essai sur l'Espagne, que d'attribuer aux Arabes l'invention de l'architecture gothique et de la voûte à ogives, qui constitue réellement cette sorte d'architecture. 11 n'est aucunes traces de voûtes de ce genre dans les édifices arabes de l'Espagne, ni dans ceux qui ont été construits, à peu près aux mêmes époques, dans les royaumes de Fez et de Maroc.
«En Orient, aucun édifice à ogives ne remonte plus haut que le xm' ou le xiv' siècle, longtemps après l'introduction de l'arc ogive en Europe. »
Quant aux deux autres faits, la forme ogivale dans quelques monuments arabes de l'Egypte et le palais de la Ziza, en Sicile, la plupart des auteurs pensent que la date de fondation de ces édifices est trop problématique pour servir de fondement à une opiniou sérieuse.
Plusieurs antiquaires anglais ont prétondu que l'ogive devait son origine a l'intersection des cintres, et l'un d'entre eux pose hardiment en principe que l'arcade en tierspoint fut découverte par ceux qui observèrent les nouvelles formes résultant des cintres entrecoupés, tels qu'on les disposa sur les murs pour la décoration, au xr siècle et au xne. Cette opinion est ingénieuse. Mais ne pourrait-on pas trouver d'autres combinaisons mécaniques qui produiraient également la forme ogivale? Ne voit-on pas, en effet, le principe de l'ogive dans la construction symétrique qui résulte d'une arcade plein cintre, divisée en deux parties? Quel-