‹ Dictionnaire d'archéologie sacrée (volume 2)Chapitre 117 sur 276 · OC.I · texte numérisé non relu

OC.I

OGI

que importance que l'on prétende attacher à ces résultats, il serait impossible de les regarder comme suilisants pour avoir déterminé la naissance d'un architecture nouvelle, compliquée, en faisant abandonner un art avancé, connu, sous les influences duquel on voyait alors s'élever un grand nombre de beaux édifices?

Si nous pouvions émettre notre opinion particulière dans cette difficile question , après les savants auteurs qui s'en sont occupés, nous dirions d'abord qu'il faut soigneusement distinguer entre l'origine de l'ogive et la naissance de l'art ogival. La forme de l'arc aigu est fort remarquable , sans doute, mais ce n'est qu'un des mille caractères qui constituent le style ogival. Que l'on fasse disparaître, en imagination, la forme de l'ogive des églises du xiii' siècle, et l'on aura encore une architecture originale. La vraie cause de l'introduction de l'ogive, comme système de construction, dans les monuments du moyen âge , doit être cherchée dans les progrès que fit au xir siècle l'art d'élever les voûtes. C'est la voûte qui a nécessité l'emploi de l'ogive, et on reconnut de bonne heure, quand on voulut bâtir des voûtes larges et hautes, qu'il n'y avait que l'ogive qui pût en assurer complètement la solidité. La voûte en berceau, so.t à plein cintre, soit à ogive, est trop lourde sur ses points d'appui : elle écrase les murailles, ou elle en pousse le sommet au vide. 11 n'y a que la voûte d'arête qui puisse partager le poids de la voûte, de manière à le répartir sur quatre supports principaux. Mais, avec la voûte d'arête romaine et romane, il n'y a point de dégagement possible des fenêtres, si ces fenêtres sont un peu développées. Avec lesformerets en ogive on obtient tous les dégagements possibles. Remarquez que si certains édifices du xue siècle, nous montrent des voûtes à ogives et des fenêtres à plein cintre, cela n'existe que dans les nefs. A l'abside, le dégagement est complet, les fenêtres sont à ogives, et l'on a peine à concevoir que l'on puisse bâtir une voûte d'arête bien régulière sur une abside à plusieurs pans, du moment surtout que l'on veut conserver aux fenêtres une ouverture assez considérable. Il y a ici corrélation entre les deux formes : la voûte demande une fenêtre à ogive, et la fenêtre à ogive exige, pour se dégager, une voûte ogivale. Nous sommes intimement convaincus que la naissance et les progrès du système ogival sont dus à la construction des voûtes. Notez que le développement de l'un est intimement lié , au moins chronologiquement, avec celui des autres. La science dillicile de la construction des voûtes n'est sûre d'elle-même, qu'à partir du jour où. les voûtes sont ogivales. Les maîtres du moyen âge ont excellé dans cette partie, à partir du \W siècle; jusque-là, ils n'avaient fiit que tâtonner et faire dps essais.

L'architecture, d'ailleurs, était en voie de progrès, et de grand progrès, au moment où l'art ogival reçut ses premières applications,

L'architecture romano- byzantine avait modifié tous les éléments essentiels des grands éditices. Le nouveau système n'avait presque rien à faire pour les transformer. Il y arrivait presque forcément par la nécessité et la conséquence naturelle des choses. Autrement il y avait une véritable transition dans l'art de bâtir, et cette transition s'opérait so s l'influence de mille causes plus ou moins puissantes. On n'improvise point un art, surtout lorsqu'il est aussi compliqué que l'art ogival. On en aperçoit le germe et la racine longtemps avant que ce germe se développe, que les racines poussent et que l'épanouissement et la floraison aient lieu.

Quelle est encore l'origine de l'art ogival, envisagé sous un autre point de vue? Demandons aux artistes chrétiens où ils ont puisé leurs inspirations. Ils nous répondent : dans la foi catholique. Oui, certainement , c'est la foi religieuse qui a enfanté ces magnifiques cathédrales qui feront à jamais la surprise des siècles froidement positifs comme le nôtre , qui ne comprennent \ lus les œuvres de la foi. A l'époque où le style ogival prit de si glorieux développements, la foi avait de profondes racines au cœur de tous les hommes , et cette foi se produisait extérieurement par dps effets dignes de sa grandeur et de sa céleste origine. A l'enthousiasme des croisades succéda la sainte ardeur des constructions religieuses ; et même on peut dire que le zèle pour les saints lieux n'était pas plus vif que le zè'e pour le lieu saint. Bientôt on se croisa, non plus pour s'en aller guerroyer en pays d'Orient, mais pour travailler humblement à l'œuvre de Dieu, de Notre-Dame et des saints. Tout dans la cathédrale gothique ne révèle-t-il pas la pensée de l'architecte chrétien? De tous côtés ne voit-on pas des emblèmes et des symboles? Ne lit-on pas dsns le plan en forme de croix, dans les chapelles qui rayonnent autour de l'abside, dans tous les détails de l'église , les intentions religieuses de l'artiste catholique? Dans l'élancement des colonnes, dans l'élévation des voûtes, dans cette tendance générale à tout diriger vers le ciel, ne voit-on pas l'exaltation de la foi, l'ardeur de l'espérance, une exhortation à diriger en haut nos pensées, nos sentiments, nos actions? Cette immensité d'étendue , celte mystérieuse obscurité du sanctuaire , ne font-elle pas dans l'esprit une impression religieuse? Tout, dans la cathédrale gothique, prend voix et parle hautement : il faut avoir perdu toutsi'ns chrétien pournepas entendre ce langage. « Il n'est asme si revesche , tut Montaigne, qui ne se sente touchée de quelque révérence, à considérer la vastité sombre de nos églises, la diversité d'ornements, à ouïr le son dévotieux de nos orgues et l'harmonie si posée et religieuse de nos voix. »

M. Daniel Ramée , dans son Manuel de l'histoire générale de l'architecture chez tuxis les peuples, établit un système particulier

OCÎ

OCI

AM

sur l'introduction de l'ogive dans les édifiée* du moyen âge , comme élément d'architecture. Voici l'analyse abrégée de ce système. Deux types architectoniques se remarquent dans tous les monuments du moyen âge; le tvpe byzantin et le type ogival. Le premier, lourd, massif, sans élancement, sans expansion, a régné jusqu'au xn' siècle. Le second, large, expansif, élancé, a pris son développement depuis la un du xne siècle jusqu'au xvc'. Le premier représente le type clérical, le second, le type laïque. Le premier est sans mouvement et sans vie; il semble tenir à des idées exclusives; il ne peut pas progresser. Le second est émancipé dès son premier pas; il s'affranchit des entraves qui enchaînaient le type clérical; c'est le symbole du mouvement dans les idées , de cette liberté de l'intelligence et de la conscience qui a toujours été l'objet des vœux et le but des travaux de la société laïque.

Quel est le fondement de cet étrange système? sur quoi s'appuie-t-ii? Absolument sur rien. Quiconque est tant soit peu familier avec l'histoire civile et religieuse du moyen âge en reconnaîtra du premier coup le peu de solidité. C'est donc une théorie vaine, que détruit la connaissance des faits. Quel langage tiennent donc les faits? Quels sont donc les premiers monuments a ogives , ceux où l'arc aigu se soit montré d'abord à l'état de système? Ce sont, sans doute, des édifices civils, puisque l'emploi de l'ogive est le symbole de l'émancipation de la société laïque? Point du tout; ce sont des églises. Les évêques, les chanoines, les abbés, les moines, secondent de tout leur pouvoir les progrès de la nouvelle architecture. Ce fait, pour M. Ramée, n'a aucune signification. Les idées cléricales ne trouvent leur expression que dans le type romano-byzantin. Beaucoup de nos plus remarquables édifices de style ogival ont été construits par des ecclésiastiques , en qualité d'architectes. N'importe; ces ecclésiastiques, probablement, n'appartenaient pas au parti clérical, ils faisaient cause commune avec le parti laïque. Poursuivons. 11 fut un temps où l'hérésie, en révolte contre l'Église, proclama la pleine liberté de l'intelligence et de la conscience. Les peuples qui acceptèrent cette prétendue émancipation auraient dû, ce semble, d'après notre auteur, donner un développement magnifique au style ogival , symbole de cette émancipation. Nullement. Les populations qui ont secoué le joug clérical n'ont pu rien élever de monumental, ni dans le style ogival ni autrement. Il est bien extraordinaire que ceux qui ont joui de ce que les peuples du moyen âge ont tant désiré, n'aient rien pu réaliser dans le genre de ce qu'ont exécuté avec tant de magnificence des hommes qui n'avaient que de simples aspirations I

Concluons. L'ogive n'est pas laïque, et le plein cintre n'est pas clérical. L'architecture chrétienne, au moyen âge , s'est développée sous deux types différents, mais à des âges différents , et sous la direction des architectes pieux, si nombreux alors, ou plutôt

uniques en ees temps , soit qu ils appartinssent au corps ecclésiastique , soit qu'ils fussent laïques. Voy. Architecte , OEuvre [Maîtres de f), Confréries.

Origine française de Varchîteclure ogivale. — Dans cet article nous ferons seulement l'analyse d'un remarquable travail publié par M. de Verneilh dans les Annales archéologiques (tom. II et 111), sous le môme titre. M. Félix de Verneilh est un archéologue d'une grande sagacité et d'une grande érudition. Ses appréciations scientifiques sont ingénieuses et justes, ses jugements sont habilement motivés. Nous croyons que le lecteur nous saura gré de lui signaler les intéressants travaux de cet antiquaire, s'il ne les connaît pas encore.

C'est dans le nord de la France, dit M. de Verneilh, et aussi en Angleterre, qui, au point de vue de l'art, nous a été étroitement liée, que l'origine et la formation du style ogival, que son extraction du style roman apparaissent clairement. Partout ailleurs il y a brusque substitution d'un style à un autre, après une transition incomplète , ou même sans transition. Je ne prétends pas , sans doute, qu'il n'y ait de monuments ogivaux de transition que dans le nord de la France; ce serait absurde. Je dis seulement qu'ils deviennent plus rares a mesure que l'on s'éloigne de cette pairie de l'art ogivai ; qu'ils sont généralement moins anciens; qu'ils ne forment plus une chaîne non interrompue, qui relie le style ancien au style nouveau; qu'enfin, ils se présentent souvent entourés d'édifices romans d'une date contemporaine ou même postérieure. Ils n'ont fait que refléter la grande révolution qui s'accomplissait ailleurs dans l'architecture. On a plus ou moins ressenti cette révolution, selon Ja position géographique , selon les relations politiques et commerciales. On s'y est associé plus ou moins franchement; mais on n'y a pas participé utilement. On a subi l'impulsion , mais on n'a guère pu contribuer à Ja donner. Toutes ces propositions se fondent sur des faits de statistique que chaque jour rendra plus évidents et fera mieux connaître,

L'Angleterre est, après la France, le pays qui contient le plus d'édifices de style gothique. Elle a seule poursuivi les études sur l'art du moyen âge, interrompues sur le continent par la révolution française, et a pu alors raisonnablement s'attribuer la création de l'architecture ogivale. Or, maintenant, un de ses savants les plus célèbres, M. Gally Knigt, membre du parlement britannique, reconnaît, après de longues recherches, que, dans toutes les révolutions qui ont changé en France et en Angleterre la face de l'architecture, la France a toujours eu la priorité. [Bull, mon., tom. IV, pag. 211.)

L'histoire d'un seul édifice, la cathédrale de Cantorbéry, explique et confirme suffisamment l'opinion de M. Gally-Knigl. Celle métropole , qui a dû exciter autour d'elle tant d'imitations, avait été une première fois

OCI

Page 1