PREFACE SUR THEOPHILE
muni d'outils convenables. Quel sera le premier ouvrage indiqué par Théophile?
Ici, nous reconnaissons le caractère de l'auteur. Ce n'est pas seulement un artiste qui écrit , c'est avant tout un prêtre et un moine. Le calice est le vase le plus précieux de l'orfèvrerie religieuse : il est destiné à la célébration des mystères ; il doit contenir le sang de la victime immolée mystiquement chaque jour sur l'autel à la voix du prêtre. Théophile commence par énumérer tous les procédés qui servent à la fabrication et à l'ornementation du calice. 11 enseigne comment il faut purifier l'argent de tout alliage étranger, comment il faut battre au marteau la coupe, le nœud, la tige et le pied; comment on peut l'embellir au moven de la nielle, et l'enrichir au moyen de la dorure. Ce n'est pas tout encore : l'or sera aussi la matière du calice. Ce métal plus précieux réclame des ornements proportionnés à sa beauté et à sa rareté. C'est pourquoi le calice d'or sera décoré de pierreries, de perles et d'émaux incrustés. Tous les procédés relatifs à ces divers travaux sont indiqués et décrits minutieusement.
Le manuscrit de Théophile , publié par M. le comte Charles de l'Escalopier, Paris , 18i3, s'arrête au chapitre 80 , de Organis (des Orgues). M. Robert Hendrie a été assez heureux pour découvrir au British Muséum, Bibliothèque Harléienne, un manuscrit bien plus complet que tous ceux connus antérieurement. Ce précieux codex renferme d'assez nombreux chapitres jusqu'alors inédits sur les accessoires de l'orgue, sur la fusion des cloches, sur les ouvrages d'étain et de fer, la sculpture en ivoire, le travail des pierres précieuses et des perles, etc.
Nous reproduisons dans cette édition, la dernière et la plus complète de toutes, le texte du manuscrit du British Muséum , d'après l'ouvrage de M. 11. Hendrie, auquel nous avons ajouté cinq chapitres , d'après l'édition de M. le comte de l'Escalopier , quoique ces chapitres paraissent être une addition faite par un copiste au texte original. A la suite du texte, nous avons placé des notes nombreuses et étendues. C'est une traduction des notes de l'auteur anglais, notes rédigées avec soin et remplies de faits curieux. La traduction, que nous donnons en regard du texte latin, a été faite de manière à reproduire aussi exactement que possible la pensée de l'auteur. L'exactitude doit être le premier mérite de la traduction d'un ouvrage de cette nature. Le livre du moine Théophile n'est pas une œuvre littéraire : ce n'est pas le livre d'un poëte ni d'un orateur. C'est un recueil de formules, remarquables seulement par leur précision. Si nous avions remplacé certaines expressions de notre auteur, ou changé la construction de plusieurs phrases, nous aurions réussi , peut-être , à rendre le style plus agréable et le récit plus court. Mais nous avons préféré traduire mot pour mot les recettes pratiques du moine artiste, et ne rien
mettre d'arbitraire dans la reproduction d'un ouvrage de ce genre.
Nous avons maintenant à rechercher quel était ce moine industrieux et à quelle époque il a vécu. Nous donnerons ensuite une notice sur les principaux manuscrits de l'Essai scu divers arts, Schedula diversarum artium.
Une obscurité profonde enveloppe la personne de Théophile. Lessing, séduit par une apparente ressemblance, était porté à attribuer la Diversarum arlium schedula à Tutilon, moine de Saint-Gall, qui vivait à la fin du ixe siècle. Lessing n'a pas cité un seul passage du texte de Théophile qui servît de fondement à son opinion et qui militât ei faveur d'une telle antiquité. Son argument principal repose sur l'analogie des noms propres ; mais il ne suffît pas, observe judicieusement M. Guichard, que, dans une vieille chronique, Tutilon soit qualifié de peintre, picturœ artifex , pour être fondé à le regarder comme l'auteur du Traité sur divers arts.
Une circonstance importante dans cette question, c'est que tous les manuscrits connus de Théophile proviennent d'Allemagne.
Mathias Farinator, auteur du Lumen animœ, le premier qui ait cité des passages de l'ouvrage de Théophile, dit que Je manuscrit lui a été communiqué par un monastère d'Allemagne.
On peut conjecturer que Théophile vécut et travailla en Allemagne, ou au moins dans une contrée voisine de l'Allemagne. Le titre de Tractatus Lumbardicus, que porte une copie de son Essai, a fait croire au comte Cicognara qu'il était Italien ; il aurait alors vécu dans la partie septentrionale de l'Italie, depuis longtemps peuplée par des tribus de race germanique. L'emploi d'un certain nombre de mots appartenant à l'idiome allemand viendrait contirmer cette opinion , si l'on doit y attacher, comme il est vraisemblable, plus d'importance qu'à celui d'expressions grecques. Enfin , une copie récente de la Diversarum arlium schedula à la Bibliothèque Nani, à Venise, lui donne le nom de Kugerus. 11 est donc très-probable que notre auteur portait ce dernier nom, et qu'il était au moins d'origine germanique. Cette dernière opinion est adoptée aujourd'hui par les hommes les plus érudits, tels que Lessing, Morelli, M. le comte de l'Escalopier, M. l'abbé Texier, et M. Robert Hendrie. Le nom de Théophile n'est pas un nom propre ; c'est un nom de religion, comme le dit avec raison M. Texier. L'humble moine, qui s'oublia si complètement en un traité qui pouvait donner la gloire; dont le travail artistique n'était qu' une prière, l'humble prêtre, qui se regardait comme indigne du, nom et de la profession monastique, a caché sa personnalité sous une appellation allégorique ; il se nomme Théophile, comme l'Ame dévote de saint François de Sales s'appelle Philolhée. (Annales archéolog., tom. VI, pag. 153.)
Eiïquel temps vécut Théophile ou Ruge-
PREFACE SLR THEOPHILE.
rus ? question plus difficile encore à résoudre que la précédente. M. Guichard, dans
l'introduction à l'édition de M. de l'Kscalopier, suivi en cela par M. Didron et M. l'abbé Texier, pense que ce fut au commencement du xiïr siècle, ou plutôt à la fin du
«T. M. Il Hcndrie, au contraire, soutient que ce fut au xi" siècle. Iniiquons brièvement les raisons alléguées de part et d'autre.
Jusqu'à présent, les arguments fournis par la science paléographique ne sont pas péremptoires, et ne peuvent pas l'être, parce que l'original de l'ouvrage est perdu ou inconnu , et que les copies connues, comme nous le dirons bientôt, ne remontent pas au delà de la tin du xne siècle ou du commencement du xme. C'est donc dans ;le texte lui-même qu'il faut aller chercher les renseignements.
Le traité de Théophile est l'œuvre d'une époque de transition , de renouvellement ; il fut écrit dans un de ces âges émus, où, à la vue d'un avenir nouveau, le passé se résume et s'analyse dans un travail encyclopédique. Tel est le caractère du xne et du xme siècle. C'est le temps où Pierre Lombard résume la science théologique dans un traité qui lui vaudra le titre de Maître des Sentences ; c'est le temps où Vincent de Beauvais classe les connaissances humaines dans le plan magnifique d'une vaste encyclopédie. Le traité de Théophile est une encyclopédie ou une Somme artistique.
À ces raisons M. Guichard en ajoute une autre. Au livre m", chapitre GO, le moine décrit l'encensoir battu, thuribulum ductile. Tracez-y, dit-il, des tours, savoir : en haut, une octogone avec huit fenêtres ; au-dessous, quatre carrées, à deux fenêtres allongées, fenestrœ productœ; au milieu de cellesci, sur la colonne centrale, sera une petite fenêtre ronde , fenestrella rotunda. Ces fenestrœ productœ ne seraient- elles pas des fenêtres en ogive, et cette fenestrella rotunda une rosace? Ces formes indiqueraient évidemment l'ère ogivale.
A cette argumentation, qui ne saurait dépasser la probabilité, M. Texier ajoute des observations techniques qui ont un plus grand poids. Nous avons eu l'occasion, ditil, d'examiner nombre de reliefs ciselés en métal, de la lin du xne siècle, ajustés sur le bois. Lorsque ces travaux n'ont pas eu a. subir un remaniement moderne, nous avons remarqué qu'un cuir était tendu entre le bois et le métal. Nous citerons pour exemple la grande châsse émaiilée de Saint-Viance. Ouvrez Théophile : au chapitre 17 du livre rr, ' il vous apprendra à ajuster les tables d'autel et a les tendre d'un cuir non tanné de cheval, d'Ane ou de bœuf, l'n reliquaire roman, de la tin du xnr siècle, provenant du palais de Notre-Dame, abbaye cistercienne, renfermait une inscription sur bois de sapin, doré au moyen de feuilles d'or appliquées. On sait <pie nombre de manuscrits étaient ornés d'applications d'or, exécutées par le même procédé, concurremment avec d'autres décorations obtenues au moyen ée l'or
en coquille. Théophile possédait les deux
manières. Au chapitre 1-2 du livre ier, il enseigne à battre l'or et a le débiter en feuilles ; au chapitre 30, il vous apprendra à. le moudre.
On sait que les incrustations d'émaii sur métal doré, de l'orfèvrerie romane, étaient presque toujours polies après cuisson, par un procédé mécanique. Ce polissage était-il antérieur ou postérieur à la dorure? S'il était antérieur, d'où vient que la mise au feu n'avait pas fait travailler l'émail ? Postérieur , comment un polissage sur face lisse avait-il pu respecter la dorure? Théophile résout le problème : il apprend à dorer au moyen de l'amalgame de mercure et d'or. Soumises à uno chaleur modérée, inoffensive pour l'émail, les pièces enduites de cette composition étaient bientôt débarrassées du mercure qui s'élevait en légères vapeurs.
Passons à l'examen des vitraux. A la fin du xne siècle et au commencement du xine, un modelé en bistre accuse l'intention de rendre plus exactement les formes ; des hachures, enlevées en clair sur le fond de couleur, produisent un etfet lumineux très-piquant. Théophile (liv. n, chap. 19), apprend à peindre le verre ; au chapitre 20, il enseigne à peindre les figures par des teintes de plus en plus serrées. Tous ses précep'es, pour la peinture de la figure et des fonds , indiquent le verrier du commencement du xnr siècle. Il sait ombrer les figures, enlever en clair, dégrader les teintes et donner de la lumière (chap. 19, 20 et 21. Yoy. les Annal, auciiéol., tom. VI).
Telles sont les principales raisons développées par M. Guichard et M. Texier pour prouver que YEssai sur divers arts appartient à la dernière partie du xne siècle. Examinons maintenant celles que M. R. Hendrie fait valoir à l'appui de son opinion, oui attribue l'œuvre de Théophile au xic siècle.
Ce fut probablement vers le milieu du x' siècle, dit M. R. Hendrie, que fut écrite Ja compilation d'Eraclius de Artibus Iiomanortttn; il porte, en etfet, tous les caractères de cette époque. La basse latinité qu'on remarque dans le style, les plaintes que fait l'auteur sur la décadence et l'oubli dans lesquels étaient tombés les arts, viennent confirmer cette supposition.
Jam decut ingenii qnod plebs lîomana prebatur Decidit, ni periit sapientium cura sénat nm. Quis nnne liai unes invesiigarevaleb'u?
Quus isli artifices immensa mente patentes Invenere sibi, polens est ostendere nohis.
Qu'Eraclius ait vécu après le vme siècle, cela est prouvé par les citations qu'il emprunte aux écrits de saint Isidore, mort en G3G; qu'il ait écrit avant la fin du x siècle, cela n esl pas moins évident par l'absence do tout signe de la science arabe qui s'infiltra, à la fin de ce même siècle, dans les arts de l'Europe.
L'art d'Eraclius est celui de l'écolede Pline, augmenté, il esl vrai, par les inventions des Byzantins, mais cependant toujours essentiellement romain. Depuis le temps où Pline